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Johann Heinrich Rolle

 

La mort d'Abel

Der Tod Abels,
Drame Musical en II Parties
, 1769

Livret de Johann Samuel Patzke [1727 - 1786]
d'après Salomon Gessner [1730 - 1788]
Johann Heinrich Rolle [1716 - 1785]

 

les personnages

Adam, basse
Eve, soprano
Caïn, basse
Abel, ténor
Mehala, alto
Thirza, soprano

 

Première Partie

 

 

Choeur

Chant de louange des enfants d’Adam sous leur tonnelle

Louez le Seigneur ! Le soleil matinal
Éveille les champs de leur repos;
Et l’allégresse de toute la création
Afflue à nouveau en nous, renouvelée.
Louez le Seigneur ! Dans les parfums du matin,
Que la floraison des fleurs le loue;
Sur les cimes, dans les airs,
Que chante pour lui le chœur des oiseaux.
Louez le Seigneur ! Depuis leurs antres
Les bêtes sauvages lui crient leur remerciement.
Ô mon âme, avant tout,
Entonne pour lui ton chant de louange !

 

Récitatif

Caïn, plein d’hostilité, se glisse autour de la tonnelle d’Abel.

Ils chantent ! Ah ! Un nouveau chant
Du préféré, à qui seules la joie et la gaieté sourient,
Assis oisivement auprès de son troupeau
Quand mon front sue de son dur travail.
Ne vois-je pas aussi Adam sous la tonnelle? Avec quels transports
Il l’embrasse ! Avec quel amour Ève
Le regarde ! Comme leurs cœurs s’épanchent,
Comme leurs larmes de joie coulent !
Hélas ! Mon obscure vision s’éclaircit,
Je vois, je vois, ce n’est pas une illusion:
La malédiction est mon lot, la bénédiction le sien.
N’ai-je pas vu en rêve tous les enfants d’Abel
Marcher sur des chemins fleuris ?
Dans leur vallée, la nature n’était que beauté.
Dans l’ombre épaisse de verts feuillages,
Dans les bosquets de figuiers, sous les vignes,
Ils étaient assis, couronnés de roses,
Et des fruits d’or tombaient sans peine
Dans leur sein, et ils ne chantaient que de doux chants.
Un champ d’épines, une vallée habitée par la pauvreté,
Où jamais une bénédiction ne vient récompenser les efforts,
Voilà la part de mes enfants. Et hélas ! avec quelle douleur
Mon esprit s’en souvient ! Dans cette vallée d’épines
S’abattit dans la nuit la troupe des fils d’Abel !
Je vois encore railler mes enfants,
Leur cri résonne encore terriblement dans mes oreilles,
Devant moi s’élève encore la flamme
Des huttes auxquelles l’ennemi a mis le feu,
Je vois encore comme on les réduit en esclavage,
Sans écouter leurs supplications ni leurs cris,
Et comme on les emmène en servitude.

 

Air

Caïn

Misère de moi ! Misère de mes enfants !
Foudre divine, frappe-moi, qui suis pécheur !
Abîme, ouvre-toi !
Engloutis-moi, engloutis-moi !
Mais vaine, vaine est cette supplication.
Le Juge ne l’exauce pas.
Misérable, il faut que tu sois misérable !
Ainsi, arme-toi, et n’en reste pas là !

 

Récitatif

Adam
Salut à toi, mon fils aîné.
Hélas, si seulement je n’avais pas entendu
De tes lèvres ces accents de deuil
Qui nourrissent la peine dans mon sein !
C’est elle, cette peine, qui m’amène à toi.

Caïn
Et non l’amour, qui n’appartient qu’à Abel.

Adam
Mais oui, Caïn, un amour tendrement inquiet !
Quels sombres élans, quelles noires rancœurs
Nourris-tu dans ta poitrine ?
Rancœur contre celui qui est notre joie
Par le charme de sa jeunesse,
Par sa dévotion, sa vertu
Et ses doux chants !
Ô toi, toi qui es mon premier né,
Mon fils, mon Caïn,
Ne torture pas ton âme avec ces emportements.
Aime-le comme il t’aime, égaye ton visage !

Caïn
Je ne peux pas sourire comme Abel,
Ni ordonner à cette sévérité qui vous afflige
De se dissoudre doucement en larmes.

Adam
Ce ne sont pas des pensées viriles, ni sérieuses,
Non, c’est l’insatisfaction et le chagrin qui t’y amènent,
Ton comportement sombre et sans joie
Le montre, ainsi que la plainte que tu exhales maintenant.

Caïn
Peut-être y a-t-il aussi plus de joies pour toi.
Le plus gros poids de la malédiction est tombé sur moi,
L’aîné; moi seul suis perdu,
Moi seul suis né de la femme pour la misère.

Adam
Hélas, mon fils ! Qu’entend mon oreille !
Tu blasphèmes ! Dieu ne destine aucune créature à la misère.
Laisse-toi toucher par la raison et la vertu,
Elles apporteront des joies à ton âme.
Mon fils ! ah, entends-moi !
Par ces larmes, je t’en prie,
Aime Abel ! Tu feras mon bonheur,
Et comme il te pressera sur sa poitrine !

Caïn
Je ne le hais point. Mais, ce qui vous touche tous,
La faiblesse, qui me ravit ton cœur,
Qui vous arrache des larmes, c’est à elle que j’ai voué ma haine,
C’est par là que tu as perdu le paradis.

 

Air

Adam

Ô paroles qui font trembler mon esprit,
Qui me secouent comme un tonnerre !
Ô reproche plein d’une douleur mortelle,
Il se grave dans mon cœur par mille pointes!
Quel pressentiment me saisit !
Ainsi tes descendants,
Dans les jours les plus lointains de la terre,
T’accuseront haut et fort, Adam, Adam !
Ils chercheront le secours de leur misère,
Mais ne verront aucun secours,
Ils se tiendront au dessus de ta tête
Et te maudiront, toi, le premier pécheur !

 

Récitatif

Caïn, qui est resté éloigné et a entendu son père gémir
Comme il soupire ! Comme il tord plaintivement
Ses mains sur sa tête !
Mon reproche pénètre profondément son cœur
Pour le ronger et le torturer. - Ah, Caïn, retourne
De ton emportement à la raison.
Peux-tu supporter la vue de ton pieux père
Plein de cette angoisse mortelle,
Entendre ses soupirs et sa plainte !
Tu n’es pas encore complètement la proie de ta misère,
Hâte-toi, et jette-toi devant lui dans la poussière !

 

Air

Caïn

Mon père, ah, pardonne-moi !
Vois mes larmes de repentir;
Je contemple ce que j’ai fait
Avec frisson et horreur.
Hélas, père, ne maudis pas ton fils,
Je veux aller de toi vers le trône du Tout Puissant,
Vers mon frère,
Pour obtenir le pardon.

 

Récitatif

Adam
Ô Dieu, mes yeux te regardent avec reconnaissance !
Aujourd’hui, aujourd’hui tu réponds à mon désir.
Mon Caïn, ô mon fils, debout !
Dieu voit ces larmes avec plaisir.
Bénies soyez-vous pour moi, heures pieuses !
J’ai retrouvé mon premier-né !
Il nous rapporte avec ces yeux pleins de larmes
La joie, la paix et le repos.
Ô mon fils, maintenant Dieu va avoir pitié de toi,
Mais ne tarde pas, viens, laisse ton frère t’étreindre.

Abel
Tu m’aimes, mon frère ! Tu m’aimes !
Ah, dis-le moi, que je l’entende
De tes lèvres.

Caïn
Je t’aime, oui, moi, le pécheur, j’ai honte
De mes torts, de t’avoir interdit mon cœur,
D’avoir si longtemps chassé la paix loin de vous,
Rempli vos jours de déplaisir
Et les avoir enveloppés de chagrin.
Ce que je sème lève vite
Et sort de sa nuit.
Mon frère, tu peux me pardonner
Et ne regarde pas dans le passé.

 

Air

Abel

Quand le jour nouveau s’éveille,
Disparaissent tous les soucis
Qu’un rêve futile au matin
A provoqués dans notre lit.
Ô Caïn, Caïn, je ne parviens pas
À t’exprimer mon ravissement.
Un si doux plaisir étouffe ma parole,
Et je ne peux que te presser sur ma poitrine.

 

Récitatif

Ève
Ô mes enfants ! Depuis que le paradis a disparu,
Je n’ai pas ressenti une joie
Comme celle que me procure ce spectacle,
Avec lequel la concorde revient !
Ah, Adam, ceux que nous avons engendrés
S’aiment ! Rien, rien n’égale ma félicité.
Embrassez-vous, chers enfants !
Les larmes qui coulent de vos yeux,
Je veux les baiser sur vos joues.

 

Duo

Mehala
Ah, ma sœur, joins-toi à mes chants !
Aujourd’hui nous revient la douce paix.

Thirza
Mehala, de même que le printemps me ranime,
Ce spectacle m’a ravie !

Mehala
Tu m’es encore plus belle maintenant, nature !

Thirza
Tes fleurs me sont encore plus chères, ô campagne !

Mehala
Ta lumière est plus claire, lune paisible !

Ensemble
Maintenant la paix habite nos huttes.

Thirza
Ô grande joie paradisiaque !
Répandons toutes deux
Les plus belles fleurs sous notre tonnelle !

Mehala
Ô belle vie paradisiaque !
Les meilleurs fruits des arbres et de la vigne
Vont réjouir notre cœur !

Ensemble
Et ce jour sera une fête pour nous.

 

Récitatif

Abel
Mon frère, notre Dieu qui nous aime,
Qui me rend mon frère aujourd’hui,
Je veux le remercier sur mon autel.
N’as-tu pas aussi cette intention, très cher ?
Ne veux-tu pas aussi aller à ton autel ?
J’ai choisi le plus bel agneau
Pour le brûler en sacrifice au Seigneur.
Toi aussi, mon frère, tu vas trouver une offrande,
Agréable à Dieu. Scelle sur l’autel
Le lien que mon cœur a toujours souhaité.

Caïn
Je vais le faire, et apporter aussi une offrande au Seigneur.
Mais je ne peux arracher que le peu
Que donne la pauvreté de mes champs.

Abel
Tu sais, très cher, que Dieu n’aime pas l’offrande;
C’est le donateur qu’il aime; il ne fait pas attention
À l’agneau qu’on lui sacrifie,
Ni au fruit que consume une flamme,
Si l’amour et la dévotion du seul cœur l’honorent.

Mehala
Très cher, ne t’irrite pas, je vois les signes
Du sombre chagrin revenir sur ton front.
Ah, lutte pour qu’il n’emplisse pas ton cœur,
Ni ne nous fasse à nouveau souffrir.

Caïn
Tranquillise-toi, il n’emplira pas mon cœur,
Ne jettera pas d’ombre sur vos jours.
Il est vrai que vous m’offensez
Avec le spectacle de votre joie démesurée.
Caïn n’était pas si criminel
Que vous me peignez par là. Mais, déjà habitué à souffrir,
Je le supporte. Qui se bat avec les travaux des champs
Domine facilement aussi le chagrin qui pénètre son cœur.
Mon offrande doit monter aussi jusqu’au Seigneur,
Qu’il fasse avec moi selon son plaisir.

Adam
Mon fils, que ce soit un sacrifice joyeux.
Regarde, tout t’invite à te réjouir avec nous.
Aucun de nous n’a jamais paru devant Dieu de mauvaise humeur,
Nous devons le servir avec joie.

 

Air

Mehala

Le soleil se lève gaiement,
Il termine sa course gaiement;
Champs et campagnes en habit de fleurs,
Et même le travail nous donnent de la joie.
Sacrifiez de l’ élan le plus joyeux
Et scellez devant le Seigneur
Votre nouveau lien d’amour,
Il entend avec plaisir les cœurs joyeux.

 

Récitatif

Abel
Viens donc, et donne-moi ta main !
Ce sacrifice resserre solidement notre lien
Devant le Seigneur. Je te jure
Par le sang de l’agneau sacrifié,
Par ces pleurs fidèles,
Une tendresse éternelle
Que rien ne réjouit comme ton amour.

 

Air

Abel

Ah, aime-moi
Autant que je t’aime.
Qu’avec les plus purs élans
Nous nous aimions comme des anges,
Ainsi les anges marcheront avec nous,
Se tiendront avec nous à l’autel;
Ainsi Dieu lui-même nous y trouvera,
Et nous y gratifiera de son visage.

 

Récitatif

Adam
Ils s’en vont - mais Caïn reste insatisfait.
Que je suis angoissé, angoissé ! Ah, priez que Dieu dissipe le chagrin
Que nous pouvons voir dans son cœur:
Peut-être son sacrifice le fortifiera-t-il !

 

Choeur

Chœur des enfants d’Adam

Juge du monde, qui nous juges,
Mais n’anéantis pas totalement le pécheur,
Aie pitié.
Grande est la promesse que tu nous as faite,
Ainsi accueille, miséricordieux, les sacrificateurs !
Aie pitié !

 

Récitatif

Ève
Mehala ! Thirza ! Tous mes enfants !
Dieu est juste, mais miséricordieux aussi au pécheur.
Il en sera de même avec Caïn, mon premier-né.
Le sacrifice lui-même va dissiper son chagrin.
La grâce du Seigneur élargira son cœur étroit
Et égaiera son âme.
Adam aussi l’espère. Égayez notre humeur,
Mes filles, et chantez-moi votre chant
À la louange d’Abel, à la louange du pieux,
Jusqu’à ce qu’ils reviennent tous deux main dans la main.

 

Chant alterné

Mehala
Pieux est Abel le berger, il conduit ses troupeaux dans la vallée,
Ainsi Dieu occupe ses pensées, et le Créateur sa chanson.

Thirza
Sage est Abel le berger, dans le doux sourire de ses yeux
Se mêle une gravité pensive, l’âme parle dans le regard.

Mehala
Beau est Abel le berger, vois, des boucles brunes l’ombragent,
Ondulent autour de son front, coulent jusqu’aux épaules.

Thirza
Pieux est Abel le berger, quand il chante l’Éternel,
Oh, alors mon cœur s’enfle plein d’émotions.

Mehala
Sage est Abel le berger, si les voies de Dieu me sont obscures,
Comme il les dévoile, comme il dissipe la nuit !

Thirza
Beau est Abel le berger, grand et si bien bâti,
De sa svelte silhouette émane le rayonnement de l’ange !

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Deuxième Partie

 

 

Choeur

Chœur des enfants d’Adam

Voyez, là-bas monte la fumée du sacrifice !
Elle monte de l’autel d’Abel !
La nature chôme, silencieuse, comme si Dieu était présent.
Les vents sont en repos. Les buissons
Ne s’agitent pas ! Un agréable parfum
Émane de l’autel et emplit l’air tout entier.
Le Juge a agréé le sacrifice des hommes pieux,
Il l’a agréé avec bienveillance.
Ah, malheur ! dans quelle nuit s’enfoncent les champs
Où se trouve l’autel de Caïn !
Un grondement d’angoisse s’entend dans la nature.
Un vent tempétueux hurle et emporte
L’offrande, entoure
Le sacrificateur de fumée et emplit
La campagne alentour d’une vapeur noire. Hélas, malheur !
Il est réprouvé, celui qui hait !

 

Récitatif

Adam
Ah, Ève ! Quelle douleur !
Une appréhension, une terrible appréhension m’emplit le cœur !
Lui que sa condition chagrine toujours,
Qui a toujours cru que seul Abel était aimé,
Qu’à lui seul souriait le Tout Puissant,
Que pour lui seul fleurissaient les champs,
Qui n’a pas été capable de maîtriser ses soupçons...
Que va-t-il faire ? Comme il va être fou de rage !
Ô péché, péché ! Quelle nuit de misère
Tu nous a apportée !
Ah, il faut que j’y aille,
Il faut que je voie moi-même le réprouvé.

[Adam s’en va à la recherche de Caïn.]

Ève
Je te suis; ce cœur est plein de soupçon,
Plein de soupçon angoissé et plein de douleur !
Mehala ! Thirza ! Restez, mes enfants, et priez pour le pécheur !
Je vais le chercher ! Hélas, il s’est peut-être enfui
Loin de nous, ah, Caïn, ah, mon fils !

[Ève le suit.]

Thirza
Mehala ! Nos cœurs sont pénétrés de peur.
Je lis la douleur dans tes yeux,
Et moi, jamais ne n’ai éprouvé une telle peine.
Ô joies, faut-il que vous soyez si courtes !
Ah, dieux, Caïn nous a trompés,
A-t-il menti sur son sentiment, l’amour,
Qu’il a promis ?

Mehala
Je le crains, ma sœur, hélas,
Maintenant je le crains. Mon cœur a chanté les chants de la réconciliation.
Maintenant revient ma longue inquiétude.
La noire mélancolie est installée trop profondément dans sa poitrine.
Rien dans la nature n’était pour lui une source de plaisir.
Mais j’espère encore qu’il reviendra,
Et que Dieu exaucera nos prières.
Quand, en larmes, il était aux pieds d’Adam,
J’ai pensé: aujourd’hui est le jour
Où mon souhait s’accomplit, mais bientôt j’ai vu les signes
Du sombre chagrin revenir sur son front;
Maintenant le Seigneur lui retire complètement sa grâce,
Dieu est juste. Qui sait où son pied s’enfuit !

 

Air

Mehala

Comme s’incline une fleur
Qui n’a plus de rosée à boire,
Qu’aucun rayon de soleil ne ranime,
Ainsi je m’incline sous la douleur
Qui dérobe à mon cœur oppressé
La consolation de l’espoir.

 

Récitatif

[Adam et Ève reviennent après avoir vu le cadavre d’Abel.]

Adam
Ah, Dieu ! Ah, Abel !

Ève
Adam, où suis-je ?
Un frisson glacé me saisit !
Le voilà à terre ! Du sang coule de son front !
Hélas, Abel, le meilleur des fils, réveille-toi !
Adam, ne gît-il pas ici ?
L’as-tu apporté ? Parle, ne gît-il pas devant moi ?

Adam
Hélas, son esprit est égaré!
De quelles calamités, Dieu, m’as-tu accablé !
Non, pas toi; moi, hélas, c’est le salaire de mon péché !

Thirza
Mon père !

Mehala
Ève !

Ève
Abel, hélas, mon fils !

Thirza
Ô ma sœur, quels accents plaintifs !
Ils ne nous voient pas. Ah , il faut que j’aille
Voir moi-même cette horrible événement.

[Elle s’en va.]

Adam
Mon cher Abel, toi, toi mort !
Mon autre fils, ô Dieu,
Qui fait horreur à la nature ! Ah, mes membres tremblent !
Tout Puissant, tu nous pardonneras cette plainte.

Ève
Comme sa dépouille gît dans l’herbe,
Souillée de sang, les joues blêmes !
Son œil fixe ne pleure plus des larmes de joie !
Sa bouche ne nous enseignera plus aucun chant.
Il est mort ! Hélas, est-ce cela, la mort ?
Comme elle est horrible, Dieu !
Hélas, Abel, tu es mort, tué!

[Caïn, dans un désespoir sauvage, arrive parmi eux.]

Caïn
Oui, je l’ai tué!
Tremblez devant cet orage -
Femme ! Je l’ai tué !

 

Air

Caïn

Quel gémissement frappe mon oreille,
Quels soupirs montent de ce buisson ?
Quelque chose coule derrière moi comme un ruisseau,
C’est son sang, il coule après moi !
C’est lui - je l’entends râler !
Où m’enfuir, où ?

 

Récitatif

Mehala
Ô terreur, Caïn
L’a abattu ! Il a commis le fratricide !
Ô terreur, quel crime !
Hélas, ma mère ! Qui est capable d’exprimer
Ce qui déchire ta poitrine ? Pourtant, ne le maudis pas,
Ah, Adam, ne le maudis pas !
Vois comme l’enfer déjà pénètre son sein
Et comme il lutte avec le désespoir !
Comme il le pourchasse !
Ah, Caïn, tu vas fuir solitaire dans le monde,
Solitaire, et sans appui, et abandonné !
Je te suis; je ne peux haïr, je n’en ai pas le droit.

[Elle sort en hâte derrière Caïn.]

Adam
Ah, Ève - elle regarde fixement -, qui ton œil cherche-t-il ?

Ève
Est-il parti, celui qui nous a maudits ?
Où est-il ? Je dois le chercher
Et lui dire de ne pas maudire Adam !
J’ai péché la première, que la malédiction et le courroux tombent sur moi,
Il m’accuse, ce sang.

Adam
Oh, quelle torture tu infliges à ton cœur !
Hélas, je t’en conjure par nos souffrances,
Oublie ce reproche contre toi.
Nous avons péché tous les deux. Dieu nous voit d’en haut.
Médite sa parole pleine de bienveillance.
La vertu, la mort la conduit vers la lumière éternelle.

[Thirza revient après avoir vu le cadavre d’Abel.]

Thirza
Ah, malheur, il ne se réveille pas,
Mon Abel. Lui, mon bonheur, ma vie,
Et je vois cette lumière odieuse,
Et rien ne peut me le rendre !
Hélas, larmes, larmes, coulez dans ma douleur,
Allégez mon cœur oppressé !
Mort, mon Abel, mort, arraché à moi pour toujours !
Pourquoi ne puis-je pas l’embrasser encore une fois !
Comme il m’aurait regardée avec amour dans la mort !
Son souffle aurait aspiré mon esprit en lui !
Il m’aurait enlevé à la terre avec lui,
Avec lui je me serais envolée vers le ciel !
Hélas, douce pensée, ardent désir,
Attendris, attendris mon cœur jusqu’aux larmes.

 

Air

Thirza

Coulez sans cesse, larmes,
Coulez dans mes lamentations.
Je ne devais même pas entendre son adieu
Tant son esprit s’est vite enfui de moi !
Vertes tonnelles, vous demanderez:
Où est donc parti ce fidèle jeune homme ?
Sources, vous gémirez pour lui
Et soupirerez: hélas, où est-il parti ?
Il n’apparaîtra plus parmi nous,
Et je dois pleurer solitaire auprès de vous.

 

Récitatif

Ève
Ah, ma fille, tu déchires ton cœur !
Comme ta douleur me torture !
Ta plainte me touche, me touche.
Ce sont des reproches qui me rongent,
Moi qui ai amené sur vous
Cette nuit funeste, et la malédiction et la mort.

[On entend dans le lointain un grondement de tonnerre.]

Adam
Entends-tu le tonnerre ? Dieu va venir
Réclamer réparation du sang versé par le pieux.
Ah, Ève, allons supplier le Juge,
Peut-être aura-t-il pitié des suppliants.

[On entend toujours le tonnerre.]

 

Duo

Ève
Seigneur, tu as pardonné aux premiers pécheurs;
Pardonne, pardonne aussi à leurs enfants !

Adam
S’il se repent en suppliant, ne le laisse pas
Périr par ta colère.

[On entend toujours le tonnerre.]

Ève
S’il pleure pour sa grâce, fais paraître
Une consolation dans sa détresse.

[Le tonnerre se renforce, puis cesse avec quelques coups violents.]

 

Récitatif

Ève
Il le tue, hélas, il le tue. Caïn lui-même n’est plus !
Entends-tu les coups ? Oh, le Seigneur est terrible
Quand il se lève pour juger.
Ah, Adam, mes os tremblent,
Un frisson mortel parcourt mes membres.
C’est moi, moi, la meurtrière de mes deux enfants !

Adam
Non, Ève, non, le Seigneur nous entend sûrement, pauvres de nous,
Le miséricordieux aura pitié !

[Mehala revient une nouvelle fois vers ses parents.]

Mehala
Oui, il est miséricordieux !
Je m’empresse auprès de vous
Pour vous consoler par cette nouvelle:
Il vit, Caïn, et il vivra.
J’ai couru après lui, mais ne l’ai pas rejoint.
Je l’ai perdu de vue dans les buissons.
Je l’ai appelé, j’ai erré çà et là,
Alors un nuage noir est descendu précipitamment.
Il y eut un tonnerre, et du feu en sortit.
Je me jetai à terre, et levai mes yeux suppliants,
Et j’entendis sortir des nuages une voix
Qui semblait, comme en courroux,
Interdire la fuite au fugitif:
Où est ton frère ? tonne-t-elle.
Je ne sais pas, dois-je être son gardien ?
Répondit-il, bouleversé. Jamais je n’avais autant frissonné.
Debout, cria la voix, et écoute ta sentence:
Qu’as-tu fait, Caïn, qu’as-tu fait ?
Vois, le sang de ton frère crie jusqu’à moi depuis la terre
Pour être vengé.
Qu’il soit vengé ! Qu’une peine infernale te torture,
Tu seras errant et fugitif !
Alors il gémit et cria en tremblant:
Ainsi je suis maudit, ainsi, si maintenant mon pied va errant et fugitif,
Le premier qui me trouvera
Me dérobera la vie !
Non, cria le Juge: le remords de conscience et la douleur
Te marquent, tu seras reconnaissable par les hommes,
Si bien que tous ceux qui te verront de loin
Fuiront le chemin du fratricide.
Alors le nuage s’éleva dans un tonnerre.
Maintenant il se met en route
Pour des contrées désertes. Je vais avec lui, je veux pleurer avec lui,
Pour que dans son expiation il trouve grâce et réconfort.
Ah, Ève, mon père, bénissez-moi !

Adam et Ève
Que Dieu te bénisse, que Dieu te bénisse,
Pour que, réveillé grâce à toi, il tremble devant son crime,
Et pleure, et implore, jusqu’à ce que Dieu lui pardonne entièrement.

 

Choeur

Chœur des enfants d’Abel

Roses, fleurissez sur la tombe d’Abel
Pour former une tonnelle !
Cyprès, poussez près de sa tombe
En un bosquet !
Là nous déplorerons jusque dans les jours les plus lointains
La mort de la première victime.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC