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Jean-Féry Rebel

 

Ulysse

Tragedie en musique en I Prologue & V Actes
Livret de Henry Guichard d'Hérapines

représenté par l'Academie Royale de Musique
le 21. Janvier 1703

 

 

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

Prologue

 

 

les personnages du Prologue

les interprètes

Orphée

Mr Cochereau

La Seyne

Mlle Clement

Un Sauvage

Mr Thevenard

Un autre Sauvage

Mr Desvoyes

Une Bergere

Mlle Cochereau

Deux Bergeres

Mlles Dupéry & Loignon

 

Troupe de Sauvages, de Satyres, de Faunes, & de Sylvains
Troupe de Nymphes de la Seyne, de Bergers, & de Bergeres

 

Le Théâtre représente une Forêt agreable, où parroissent plusieurs Arbres isolez; Orphée vient en rêveur vers le milieu de l'ouverture, & va s'asseoir sur un gazon un peu elevé au pied du principal arbre. Là, il prepare la Lire, & l'ouverture finie, on entend quelques mesures d'une Symphonie tendre, qui precéde le premier Recit qu'il chante.

 

Scene premiere
Orphée

 

Orphée
Arbres épais, charmant ombrage,
Reconnoissez Orphée... Et vous heureux rivages
Si ma voix a encor pour vous quelques attraits
Faites naître un brillant Palais
Pour un Heros aussi vaillant que sage.

[pendant la Symphonie, qui suit ce recit, le Palais s'éleve insensiblement; & Orphée apostrophe les Rochers]

Rochers insensibles à mes larmes,
Chers [?] de mes tristes soûpirs,
Je ne viens point vous dire mes allarmes
Sous un regne plein de charmes;
Et vosEchos & vos Zephirs
Rediront tour à tour l'excez de mes plaisirs.

[au troisiéme vers de ce recit, des Nymphes, des Satyres, des Faunes, se tiennent en admiration sous les arbres de la Forêt. Les Oiseaux, les Animaux sauvages viennent entourer Orphée, & semblent l'écouter attentivement. Une Symphonie seule succède; Orphée parle aussi à la Déesse des Fleurs]

Aimable Flore,
Accordez à mes doux accents,
Que sous les pas du Heros que j'adore,
Chaque jour un nouveau Printemps
Seme les fleurs que vous ferez éclorre.

[pendant la Symphonie, les Animaux rustiques font place à un Parterre de fleurs, au milieu duquel se trouve Orphée, jettant les yeux sur une Urne, de laquelle on voit couler de l'eau; il adresse son discours à la Seyne]

Nymphe, qui presidez au courant de ces eaux,
Qu'il vous est doux d'entendre leur murmure ?
Il n'est qu'elles dans la nature,
Qui coulent dans un plein repos.

 

Scene 2
Orphée, la Seyne, ses Nympes, Bergers & Bergeres, Faunes & Silvains

 

[la Seyne charmée de cette voix sort toute surprise; les Nymphes paroissent avec elle, & tous les Faunes & Satyres qui etoient restez sous les arbres, s'avancent tout à fait sur le Théâtre]

La Seyne
Quelle divinité vient s'offrir à nos yeux ?...

[à sa Suite]

Orphée... Ah ! quel bon-heur dans l'ardeur qui nous presse ?

[à Orphée]

Celebre Chantre de la Grece,
Vous, qui charmez les Hommes & les Dieux,
Daignez faire honneur à nos jeux:
Le Heros de la Seyne est l'objet de nos festes.

Orphée
Charmé de son grand coeur, surpris de ses conquêtes,
Le bonheur de le voir conduit icy mes pas;
Et dans ces beaux climats,
Dans cet heureux empire,
Je viens luy consacrer & ma voix & ma lire.

Orphée & La Seyne
Formons pour luy d'aimables jeux;
Il écoute nos chants, il a comblé nos voeux.

Le Choeur
Formons pour luy d'aimables jeux;
Il écoute nos chants, il a comblé nos voeux.

Orphée
Préparons entre nous une feste nouvelle,
Faunes, Sylvains signalez vôtre zele.

Divertissement de Faunes & de Sylvains

Un Sauvage
Le seul avantage
Qu'ai un coeur sauvage
C'est la liberté.
La tranquilité
Fait nôtre partage;
Mais la felicité
Fuit la severité
Quand un tendre amour nous engage,
Peut-il n'être pas ecouté ?
Non, il n'est pas de plus dur esclavage
Que le devoir & la fierté.

Un Autre Sauvage
Jeunes coeurs, qui n'êtes pas traitables,
Croyez-vous échaper à ses coups ?
En resistant à des penchants si doux,
Vous êtes moins raisonnables,
Et plus sauvages que nous.

Divertissement de Nymphes, de Bergers & de Bergeres

Une Nymphe
Peut-on mieux faire
Que de s'enflamer ?
Quand on sçait plaire,
C'est le temps d'aimer:
L'aimable Jeunesse
Doit à la tendresse
Ses plus doux moments:
L'amour recompense
La perseverance
Des tendres Amants.

On perd pour attendre,
Songeons à nous rendre
Que sert la rigueur ?
Qui perd une chaîne,
S'épargne la peine
De garder son coeur.

Un Berger
Vous, qui craignez ses traits,
Venez dans nos charmants bocages;
Vous qui craignez ses traits,
Vous ne vous en plaindrez jamais:
L'Amour dans vos Palais
Vous fait sentir vos ravages;
Il ne peut vivre en paix:
Ses rigueurs,
Ses douleurs
Y feront vôtre partage:
Ses douceurs,
Ses faveurs
Préviennent icy nos coeurs.

Le Choeur
Portons nos voix jusques dans les cieux !
Celebrons la gloire éclatante !
chantons la valeur triomphante
D'un Roy toujours victorieux.

Orphée
Changeons nos jeux, en de plus nobles festes.
La sagesse est l'appuy de toutes ses conquêtes;
Par tout elle prévient les pas de ce Heros;
Ulysse eut l'avantage
De l'avoir en partage;
Chantons ses glorieux travaux.

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Acte Premier

 

 

les personnages de la Tragedie

les interprètes

Urilas, Roy, Amant de Penelope

Mr Hardoüin

Circé, Princesse Magicienne, Fille du Soleil, & Reine des Sarmates

Mlle Desmâtins

Euphrosine, Confidente de Circé

Mlle Clement

Penelope, Reine d'Itaque

Mlle Maupin

Cephalie, Confidente de Penelope

Mlle Lalleman

Junon

Mlle Loignon

Ulysse, Roy d'Itaque

Mr Thevenard

Euriloque, Confident d'Ulysse

Mr Chopelet

Une Nymphe

Mlle Clement Cad.

Mercure

Mr Boutelou

Telemaque

Mr Cochereau

Pallas

Mlle Dhumé

 

Troupe de Genies de Circé, sous la forme de Jeux & de Plaisirs
Troupe de Lutins & de Furies
Troupe de Grecs, compagnons d'Ulysse
Troupe de Furies, sous la forme de Tritons & de Nereydes
Troupe de Nymphes de la Cour de Circé
Troupe de Demons
Troupe de Vents
Choeur de Grecs combattans, du party d'Ulysse
Choeur de Combattans du party contraire
Troupe de Grecs victorieux
Troupe de Suivants d'Ulysse & de Penelope
Troupe d'Esclaves de Penelope

 

Le Theâtre represente les Jardins du Palais d'Itaque

 

Scene premiere
Urilas

Urilas
Rien ne peut la fléchir ! je pers toute esperance:
Helas ! mes soins sont superflus.
Aprés tant de mepris, aprés tant de refus,
Amour, termine ma souffrance;
Force sa resistance,
Ou fais que je ne l'aime plus.
N'aimer plus Penelope ! Ah ! mon coeur peux-tu suivre
Les dessein qu'un dépit malgré toy y veut former ?
Toute ingrate qu'elle est, elle a sçû me charmer:
Amour, que je cesse de vivre,
Si je ne puis m'en faire aimer.


Scene 2
Circé, Euphrosine, Urilas

Circé
Urilas, esperez, cette Beauté severe
Ne sera pas toûjours insensible à vos feux:
Pour les amans qu'on desespere,
Les charmes de Circé sont des charmes heureux.

Urilas
Ah ! Penelope est inflexible,
Rien ne sçauroit toucher son coeur.

Circé
Tout m'obéit, tout m'est possible;
Je sçauray domter sa rigueur.

Urilas
Quoy ! vous pourriez vanger sa haine ?
Je verrois sa fierté céder à mon amour ?

Circé
Laissez-moy seule; allez, vous verrez l'Inhumaine
Soupirer à son tour,
Avant la fin du jour.


Scene 3
Circé, Euphrosine

Euphrosine
Prometre à Penelope un prompt retour d'Ulysse,
Et flatter Urilas de l'espoir d'être aimé,
Je ne puis penetrer quel est cet artifice.

Circé
Que ne fait point un coeur par l'Amour animé ?
Euphrosine, ce Dieu me sert icy de guide:
Ulysse m'a trahie... Ah ! tu l'as vû changer.
Il revient, le Perfide
Je veux le rengager.
Son retour m'est connu, Penelope l'ignore,
Je feins pour rapeler cet Ingrat que j'adore,
D'employer un enchantement;
Mais je viens m'en servir contre-elle;
Si je puis la rendre infidele,
L'Amour me rendra mon Amant.

Euphrosine
Des charmes de Circé, qui pourroit se défendre ?
Les éléments suivent ses loix;
Quand elle veut se faire entendre,
L'enfer obéit à sa voix
Des charmes de Circé, qui pourroit se défendre ?

Circé
De quoy me sert-il, en ce jour,
Pour soulager le tourment que j'endure,
D'asservir tout la Nature,
Si je ne puis vaindre l'Amour
Il faut faire éclater mon art & ma puissance,
Les Démons engagez à suivre mes desirs,
Se joindront avec moy, sous la feinte apparence
Des Jeux & des Plaisirs.

Euphrosine
Penelope paroît, je l'entends qui soûpire.

Circé
Eloignons-nous pour un moment,
L'heureux instant que je desire
Doit répondre bien-tôt à mon empressement.


Scene 4
Penelope

Penelope
Souffriray-je toûjours les rigueurs de l'absence ?
Ulysse, revenez, hâtez votre retour;
Abandonnez la gloire, en faveur de l'amour,
Venez de mes ennuis calmer la violence,
Penelope vous doit posseder à son tour.
Mille Amants empressez attaquent ma constance;
De leurs soins importuns je me plains chaque jour,
Et vous me laissez sans defense
Dans ce triste séjour.
Telemaque vous cherche avec impatience,
Vos Etats en danger veulent vôtre présence;
Ulysse, revenez, ha^tez votre retour.


Scene 5
Penelope, Cephalie

Cephalie
Quoy, toujours soûpirer ? faut-il verser des larmes ?
Quand Circé vous promet un secours genereux !
Sensible au bruit de vos allarmes
Elle a quitté sa Cour, & préparé ses charmes,
Pour ce retour heureux.

Penelope
Dieux ! qu'elle tarde à soulager ma peine !
Je cede, Cephalie, au chagrin qui m'entraîne,
Elle ne peut trop-tôt rendre Ulysse à mes voeux.

Cephalie
Ecoûtez de ces eaux, l'agreable murmure;
Voyez briller icy les plus aimables fleurs,
De ces jardins charmans, la riante parure,
Ne peut-elle un moment suspendre vos douleurs ?

Penelope
Beaux Lieux, vous ne sçauriez me plaire;
Vous aviez pour moy des appas,
Quand Ulysse suivoit mes pas;
Vous etiez les temoins de notre ardeur sincere.
Mais Ulysse est absent, vous ne me l'offrez pas:
Beaux Lieux, vous ne sçauriez me plaire.

[à Cephalie]

Ne me reproche point ces tendres sentiments;
Cherche Circé, ma peine augmente.


Scene 6
Penelope

Penelope
Hâtez-vous, bien-heureux moments !
Ah ! satisfaites mon attente;
Que ma douleur impatiente
Me cause de cruels tourments !
Hâtez-vous, bien-heureux moments !

Scene 7
Penelope, Circé, Euphrosine, Cephalie

Penelope
Helas ! belle Princesse
Ne rendrez-vous jamais Ulysse à mes soûpirs ?
Vous me l'avez promis, la pitié vous en presse,
Ne faites plus languir mes trop justes desirs.

Circé
Le charme est prêt, & je tiens ma promesse...
Venez, tendres Plaisirs, avec tous vos appas;
Venez, aimables Jeux, c'est moy qui vous rassemble;
Unissez-vous ensemble,
Dans ces charmans climats.

[les Genies que Circé a engagez, paroissent sous la forme des Jeux & des Plaisirs, ils apportent des Corbeilles de Fleurs, où le charme est enfermé]


Scene 8
Deux Genies, Penelope, Circé, Euphrosine, Cephalie

Deux Genies
L'Amour a des douceurs
Qui ravissent les coeurs
Dans ses peines,
Sous ses chaînes,
Il sçait cacher ses secrettes faveurs;
Il nous fait trouver mille charmes,
Jusques dans les larmes,
Et dans les soûpirs.
Les Plaisirs,
Leur attente,
Ses tendres soins, tout enchante,
Tout dois aimer,
Rien n'en exempte,
Laissez-vous charmer.

Un Genie
Il est temps, l'Amour vous appelle,
Vous devez répondre à sa voix;
Il défend d'avoir un coeur rebelle,
Et promet de faire un second choix:
Il est temps, l'Amour vous appelle,
Vous devez répondre à sa voix;
Eprouvez une flame nouvelle.
Ah ! qu'il est doux de changer une fois.
Il est temps, l'Amour vous appelle,
Vous devez répondre à sa voix.

Penelope
plaisirs trop dangereux, venez-vous me surprendre ?
Cessez de séduire mes sens;
N'allumez point un feu, dont je dois me deffendre,
Vos efforts seront impuissans.

Circé
La défense est vaine,
L'Amour, malgré vous,
Fait sentir ses coups.
Ce Dieu vous enchaîne,
Suivez ses appas,
Son pouvoir entraîne
Qui ne les fuit pas.

Le Choeur
Cédez, Beauté trop severe,
Tout rit, tout cherche à vous plaire.
Rendez-vous
Rien n'est si doux.
L'Amour ne veut point attendre;
Quand il presse, il faut se rendre:
Rendez-vous
Rien n'est si doux.

Penelope
Ah ! Circé me trahit ! grands Dieux ! quelle injustice !

[à Circé]

Abusez-vous ainsi de ma crédule erreur ?
Vous deviez rappeler Ulysse,
Et vous le chassez de mon coeur.
Ciel ! soyez-moy propice;
Eteignez une injuste ardeur.


Scene 9
Circé, Euphrosine

Circé
En vain sa vertu se soûleve,
Hâtons-nous, son coeur est bleßé.

Va chercher Urailas; que son respect acheve
Ce que l'Amour a commencé.

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Acte Second

 

 

Le Theâtre represente une Forêt, voisine des Jardins du Palais d'Itaque. On y voit des torrens, qui se précipitent entre des Rochers, & un ancien Temple consacré à Junon.

 

Scene premiere
Penelope, Cephalie

 

Penelope
Lieux ecartez, affreuse Solitude,
N'écoûtez plus mes indignes regrets;
Pour terminer une peine trop rude,
Faites sortir de vos sombres forêts,
Les Monstres les plus redoutables;
Sortez, Monstres impitoyables,
Paroißez, dechirez mon coeur,
Dont un coupable amour veut se rendre vainqueur.

Cephalie
Plus un malheur paroît funeste,
Moins on doit ecouter ses maux;
Loin de s'en faire de nouveaux,
Il faut songer à l'espoir qui nous reste.

Penelope
Pour ranimer mes premieres vertus
Je fais des efforts superflus.
J'appelle Ulyße en vain, son image s'afface,
Un autre dans mon coeur l'attaque, & prend sa place;
Je ne me connois plus.
Le souvenir d'un Fils, à peine encor me touche,
Urilas seul m'occupe... O Grands Dieux ! Urylas.
Quel nom ! quel affreux nom est sorti de ma bouche ?
Terre d'Itaque, ouvre-toy sous mes pas,
Dans le fond des plus noirs Abîmes,
Etouffe pour jamais des feux illegitimes.

Cephalie
Contre un mal, dont on craint le cours,
La vertu se fait mieux connoître:
Le devoir se soûtient toûjours,
Quand il appelle à son secours
La raison qui le rend le maître:
La vertu se fait mieux connoître:
Contre un mal, dont on craint le cours.

Penelope
Eh ! qu'importe à ma gloire ?
Est-elle moins détruite ? hélas !
Par les lâches douleurs, par mes tristes combats,
Ma honte est-elle moins presente à ma mémoire ?
Ullyse est-il moins outragé ?
Ah ! c'en est trop, il faut qu'il soit vangé.
Je ne dois point survivre au malheur qui m'accable.

Cephalie
Le Ciel vous sera favorable...

Mais, de quels sons harmonieux
Entens-je retentir ces lieux ?

[Symphonistes qu'on entend, mais qu'on ne voit pas]

Urilas
Jeunes Zéphirs, cessez de suivre Flore;
Penelope paroit, volez, empressez vous;
Portez-luy mes soûpirs: Qu'il doit vous être doux,
De caresser les fleurs, qu'elle va faire éclore ?
Que vôtre sort doit faire de Jaloux !

Penelope
Dieux !c'est Urilas, il se fait trop entendre,
Fuyons ! Qui pourra me défendre ?
Où chercher du secours ?

Cephalie
Dans ce Temple, Junon offre son assistance;
Implorez sa puissance;
Remettez en ses mains, vôtre gloire & vos jours.

Penelope & Cephalie
Déeße de l'Hymen, vous voyez [mes / ses] allarmes;
De [mon / son] coeur agité, calmez les mouvements;
Accordez à [mes / ses] larmes
La fin de [mes / ses] cruels tourments.

Cephalie
Nos voeux sont écoûtez, j'apperçois la Déeße;
Chaßez la douleur qui vous preße.

 

Scene 2
Junon, Penelope, Cephalie

 

Junon
Des fideles Epoux je conserve les noeuds,
Et je protege l'innocence;
Recevez mon secours, contre d'injustes feux,
Je le dois à vôtre constance;
Rien ne pourra vous troubler desormais,
Dans vos Murs avec moy, venez en aßûrance,
Venez goûter une innocente paix.

 

Scene 3
Urilas

 

Urilas
O Ciel ! Junon vient-elle même
M'enlever ce que j'aime ?
Quel coup pour un coeur enflamé !
Ah ! quelle violence !
Si prés du bonheur d'être aimé,
Faut-il perdre à jamais l'esperance !
Malheureux Urilas ! sort cruel ! sort affreux !
Penelope échape à mes voeux !
Inhumaine Junon ! vous me l'avez ravie;
Achevez, hâtez-vous de me priver du jour;
C'est un nouveau tourment de ma laißer la vie,
Aprés m'avoir ôté l'Objet de mon amour.

 

Scene 4
Urilas, Circé, Euphrosine

 

Circé
Urilas, esperez encore;
N'écoûtez point un injuste transport.

Urilas
Rien ne peut soulager l'ardeur qui me devore,
Je vais l'éteindre par ma mort.

Circé
Non, non, il faut tout entreprendre.
Allez, aßemblez vos Soldats;
Enlevez Penelope, usurpez ses Etats,
Sans Trône, sans appuy, qui pourra la défendre ?
C'est l'unique moyen de vaincre sa rigueur.
Forçons, qui ne veut pas se rendre,
Au secours de l'Amour appellons les Fureurs.

Circé & Urilas
Courons, courons à la vengeance,
N'écoûtons que nôtre courroux,
Punißons, qui nous offence,
Vangeons-nous, vangeons-nous.

Circé
Ne perdez point de temps, allez Prince, armez vous.

 

Scene 5
Circé, Euphrosine

 

Euphrosine
Aprés ce que Junon à nos yeux vient de faire,
Que pet esperer Urilas ?

Circé
Qu'importe qu'il espere,
Qu'importe qu'il coure au trépas;
Mon amour irrité, doit ranimer ma rage,
Je n'ay plus rien à ménager;
Malgré les Dieux repoußons cet outrage,
C'est à l'Enfer à me vanger.

Que tout tremble à ma voix; Sortez, noires Furies,
Venez semer icy l'épouvante & l'horreur,
Venez, joignez vos barbaries,
Aux transports de mon coeur.

 

Scene 6
Circé, Euphrosine, les Furies

 

Les Furies
Semons icy l'épouvante & l'horreur,
Joignons nos barbaries,
Aux transports de son coeur.

Circé
Junon, à mes deßeins contraires,
Dérobe Penelope, à ma juste colere:
Détruisez le pouvoir, qui trouble mon bonheur.

Le Choeur
Détruisons le pouvoir, qui trouble son coeur.

Circé
Que ce temple abatu, que ces roches brûlantes;
Que ces torrents sechez, & ces plaines fumantes;
Que ces bois embrasez, signalent ma fureur.

[le Choeur repete]

Le Choeur
Que ce temple abatu, &c.

Circé
Arrêtez, arrêtez; Que vois-je ? qui m'éclaire ?...
Le destin me fait voir Ulyße de retour,
O trop heureux moment ! calmez-vous ma colere,
Ulyße est sur ces bords, faites place à l'Amour.

[à Euphrosine]

Les Vents ont secondé ma juste impatience.
Pour me servir, tout est d'intelligence;
Il faut prévenir mon Vainqueur;
Un present enchanté va me rendre son coeur.

[aux Furies]

Allez, prenez des formes agréables;
Empruntez des Tritons, la figure & les traits;
Elevez un brillant Palais;
N'offrez, à ce Héros, que des objets aimables,
Et cachez son retour aux yeux de ses sujets.

Le Choeur
Allons, c'est Circé qui commande,
Il n'est point de climats
Où son art ne s'étende;
L'Enfer, pour la servir, emprunte ses appas.

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Acte Troisiéme

 

 

Le Théatre représente une Campagne délicieuse, où l'on voit un Palais enchanté: la Mer & le Port d'Itaque paroissent dans le fonds.

 

Scene premiere
Ulysse, Euriloque, & les Compagnons d'Ulysse

 

Ulysse
Aprés tant de travaux, sur la terre & sur l'onde;
Enfin, je revois mes états,
Le repos est le prix des plus heureux combats,
Joüißons d'une paix profonde...
Mais tout a changé dans ces lieux,
Je ne reconnois point ce qui s'offre à mes yeux.
D'où vient ce changement ? quel Palais se presente ?
Les bois & les rochers, qui défendoient nos bords,
Sont une campagne charmante,
Où la nature semble épuiser ses tresors.
Me trompay-je, Euriloque ?

Euriloque
Ah ! mon trouble est extrême,
Seigneur, où sommes-nous ?

Ulysse
Pour en être éclaircy;
Allez, sans être vû, dans Itaque vous-mêmes;
Obsersez tout,

[à ses Compagnons]

Et vous, laissez-moy seul icy.

 

Scene 2
Ulysse

 

Ulysse
Ah ! qu'aprés une longue absence,
Le moindre retardement
Devient un rigoureux tourment !
Rien ne flatte mon esperance;
Ie sens en ce moment
Redoubler mon impatience.

Ah ! qu'aprés une longue absence, &c.

 

Scene 3
Ulysse, Tritons & Nereydes

 

[Les Furies engagées par Circé, paroissent sortir de la Mer, sous la forme de Tritons & de Nereïdes, joüant des Instruments]

Ulysse
Qu'entens-je ? qui s'avance ?
Qui forme ces Accords nouveaux ?
Je vois sortir les Dieux du sein des eaux.

Deix Nereïdes
Aimons, aimons tous, c'est un doux usage,
Qu'un coeur inconstant rallume ses feux,
Heureux qui s'engage,
Sous de si beaux noeuds !
L'Amour se vange.
Qui n'aime pas, attire son courroux;
Un Ingrat, qui change,
Doit craindre ses coups;
Il sçait nous prendre,
Ah ! pourquoy s'en défendre ?
Aimons, cédons tous,
A ses traits les plus doux.

Ulysse
Non, je ne puis comprendre,
Ce que j'entens, ce que je vois;
Mais, quel objet nouveau vien encor me surprendre ?
C'est Euphrosine, ô Dieux ! qui se presente à moy.

 

Scene 4
Ulysse, Euphrosine

 

Euphrosine
Circé, dans vôtre sort, aujourd'huy s'interesse,
Elle prévient icy vos voeux;
Les Dieux des Eaux, tout à l'envy s'empresse,
Pour celebrer vôtre retour heureux.

Ulysse
Euphrosine, est-ce vous ! quel dessein vous amene ?
Circé vient-elle icy, pour augmenter ma peine ?

Euphrosine
Vos jours sont menacez, vos états en danger,
Mille amans, depuis vôtre absence,
Obsedent Penelope, & veulent l'engager.
Circé vient vous vanger,
Malgré vôtre inconstance;
Elle vient amer vôtre bras,
Du pouvoir de ses charmes.
Elle a fait preparer des armes,
Qui porteront par tout, l'horreur & le trépas:
Vous pouvez cependant l'attendre en aßûrance
Dans ce Palais, par ses soins êlevé.

Ulysse
Qui pourroit l'obliger à prendre ma défense ?

Euphrosine
Je la vois qui s'avance.

Ulysse, à part
Grands Dieux ! à quel destin m'avez vous reservé ?

 

Scene 5
Ulysse, Euphrosine, Circé,
suivie de ses Nymphes, l'une desquelles tient une Epée enchantée

 

Circé
Ce n'est point Ulysse volage,
C'est Ylysse prest à périr,
Que je viens secourir;
Et je veux oublier, qu'il m'a fait un outrage.

Ulysse
Si j'ay sçû me dégager,
Ne me reprochez pas que je suis infidele.
Un coeur, que le devoir rappelle,
N'est pas coupable pour changer.

Circé
Le sort de vos états, le soin de vôtre vie,
Contre vos ennemis ont preßé mon secours;
Je borne toute mon envie,
A conserver vos jours;
Recevez cette Epée, elle doit vous défendre,
On n'en sçauroit parer les coups;
Vôtre infidelité pouvoit-elle prétendre,
Ingrat, ce que je fais pour vous ?

Ulysse, ayant pris l'Epée enchantée
Quel éclat imprévû ? quelle grace nouvelle ?
Frappent mes yeux, & surprennent mon coeur;
Je vois briller la pompe la plus belle,
Je me sens enflamé de la plus vive ardeur.
Qu'il m'est doux, charmante Princeße,
De me soûmettre à vos appas,
Je vous rends toute ma tendreße;
Ah ! puis-je vous revoir, & ne vous aimer pas !

Circé
Que vôtre coeur n'est-il sincere !
Le mien est trop tendre aujourd'huy;
Lorsqu'un Ingrat a sçû nous plaire,
Qu'aisément on revient à luy ?

Ulysse
Je suis le penchant qui m'entraîne,
J'y trouve de nouveaux attraits;
Qui pourroit désormais,
Briser une si douce chaîne ?
Belle Circé, je vous promets,
De ne me dégager jamais.

Circé
Que cet aveu me plaît ! qu'il m'est doux de l'entendre !
Vous me flattez de m'aimer constamment;
Sur la foy d'un nouveau serment,
Mon coeur veut bien encore se rendre.

Ensemble
L'Amour nous reünit, par les noeuds les plus doux,
Brûlons du feu qu'il renouvelle,
Cachons, aux yeux jaloux,
Un flame si belle;
Vivez pour moy, je veux vivez pour vous.

Circé
Que tout ce qui me suit dans nos voeux s'interesse:
Chantez, Nymphes, chantez, appellez les Amours,
Ils regnent dans ces lieux; qu'ils y regnent toûjours,
Que les Ris & Jeux, se presentent sans cesse;
Chantez, Nymphes, chantez, appellez les Amours.

Choeur de Nymphes
Venez, Amours, dans ces retraittes,
Répandez les douceurs que l'on sent en aimant,
Tout plaît, où vous êtes,
Sans vous rien n'est charmant;
On ne peut trop goûter le plaisir que vous faites.

Euphrosine
Tout parle d'amour,
Dans ce beau séjour.

Choeur des Nymphes
Celebrons sa gloire,
Chantons sa victoire,
Tout parle d'amour,
Dans ce beau séjour.

Euphrosine
Un coeur qu'il ramene,
S'épargne la peine,
Des premiers soûpirs;
Et sent dans sa chaine
De nouveaux plaisirs.

Le Choeur
Tout parle d'amour:
Dans ce beau séjour.

Une Nymphe
Quand il offre de si belles chaînes,
Pourquoy ne pas suivre ses desirs ?
En resistant, on n'a que des peines,
En le suivant, on n'a que des plaisirs.

Grand Choeur
Belle Circé, brillante Reine,
L'amour est soûmis à vos loix,
Vos yeux font aimer vôtre chaine,
Ils ont charmé les plus grands Rois.

 

Scene 6
Ulysse, Circé

 

Circé
Ces lieux n'ont plus assez de charmes;
Mon Isle aura pour nous mille agréments nouveaux,
Abandonnons Itaque à ses tristes allarmes;
Un séjour plus heureux, nous offre un doux repos.

Ulysse
Partons, je vais tout préparer.
Entrez dans ce Palais, où vous pouvez m'attendre;
Reposez-vous sur moy, des soins qu'il faudra prendre,
Rien ne doit plus nous serarer.

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Acte Quatriéme

 

 

Le Palais enchanté s'ouvre & laisse voir un magnifique Salon, où les triomphes de l'Amour sont dépeints.

 

Scene premiere
Ulysse, Euriloque

 

Euriloque
Loin de trouver icy la fin de nos travaux,
Il faut nous disposer à des combats nouveaux;
On en veut à vôtre Couronne.
Circé, qui l'auroit crû ? se fait voir en ces lieux;
Tout ce qui nous étonne,
N'est qu'un effet de son art odieux.

Ulysse
Cesse d'être surpris: Elle vient nous défendre;
Ses soins ont prevenu mes voeux, & mon retour;
Qu'un coeur reconnoissant & tendre,
Se défend mal contre l'amour !

Euriloque
O Dieux ! vous l'avez veuë, & vous l'aimez encore;
Que je plains vôtre sort: Ah ! que je le déplore;
Mais de quel fer vous vois-je armé ?

Ulysse
Ce fer est l'heureux gage
De la nouvelle ardeur, dont je suis enflamé.

Euriloque
Ce present vous outrage,
Il est indigne d'un vainqueur;
N'êtes-vous plus Ulysse ? & les armes d'Achille,
Dont tous les Rois des Grecs, vous ont fait possesseur;
Ne sont-elles pour vous qu'un trophée inutile ?
Je reconnois Circé, dans ce gage trompeur;
Ses presetns ont bien plus à craindre que sa haine,
Ah ! quittez cette Epée, & recevez la mienne,
Elle a plus d'une fois servy vôtre valeur.

Ulysse, n'ayant plus l'Epée enchantée
Où suis-je ? qu'ay-je fait ? Dieux ! quelle honte extrême !
Ah ! quel fatal aveuglement !
Que ne te dois-je point ? tu me rends à moy-même;
J'ouvre les yeux en ce moment,
Ne me reproche pas mon indigne foiblesse;
Je la sens, j'en rougis, je vais la reparer.
Mon devoir, mes états, ma gloire, tout m'en presse.
Allons, sans differer;
Allons vanger Itaque, ou périssons ensemble;
Cherchons un glorieux trépas;
Rejoins nos Compagnons, que ton soin les rassemble;
Va, je suivray bien-tôt tes pas.

 

Scene 2
Ulysse, Circé

 

Circé
Ulysse, ô Ciel ! vous me fuyez, Ulysse !
Quels regards lancez-vous sur moy ?
Que vois-je ? se peut-il, grands Dieux ! qu'il me trahisse ?
Oubliez-vous, Circé, me manquez-vous de foy ?

Ulysse
J'ay rompus les liens d'un charme trop funeste,
Pour votre indigne amour, je n'ay que de l'horreur;
Je vous le rends, je le déteste,
Vous ne séduirez plus mon coeur;
Craignez ma trop juste vangeance.

Circé
Perfide, c'est à toy, de craindre mon courroux,
Mon amour outragé, doit armer ma puissance;
Dépit, transport, fureur, je n'écoute que vous.

Démons, soûmis à mon art redoutable,
Accourez, détruisez ces lieux;
Et n'offrez plus aux yeux,
Que de mes cruautez, une image effroyable.

[le Palais se renverse]

Voy, ces terribles châtiments;
Voy, ces Mortels immolez à ma rage;
Crain de pareils tourments;
Crain pour toy, pour les tiens, je punis qui m'outrage.

 

Scene 3
Ulysse

 

Ulysse
Ne croy pas m'étonner; menace, vange-toy;
Que ta rage sur moy
S'épuise toute entiere;
Qui brave le trépas, méprise ta colere;
Heureux d'être affranchy de ton injuste loy;
Heureux de pouvoir te déplaire !

 

Scene 4
Ulysse, Euriloque

 

Euriloque
Circé met le comble à nos maux;
Tous nos Grecs, tant de fois, témoins de nos travaux,
Ont éprouvé la fureur qui l'anime;
Je venois vous joindre avec eux;
Elle les a changez en des rochers affreux;
A peine ay-je évité d'être aussi sa victime.

Ulysse
Euriloque, c'est moy, qui cause leur malheur;
C'est moy, qui de Circé, vient d'armer la fureur.
Elle éclatte sur eux, & je suis seul coupable;
Aprés tant de dangers, aprés tant de combats.
N'ay-je en ces lieux conduit leurs pas,
Que pour les exposer à ce sort déplorable ?
O trop fatal amour !
O trop infortuné retour !
Encor si de la mort devenant la victime,
Je pouvois effacer, & ma honte & mon crime;
Mais, hélas ! dans le fonds du tenebreux sejour,
Déja le fier Ajax a triomphé d'Ulysse,
Et ses justes mépris redoublent mon supplice;
Il n'importe, étouffons, dans la nuit du trépas,
Des jours infortunez dont la gloire est ravie;
Mourons, rendons aux Dieux une honteuse vie:
Inutiles regrets, n'arrêtez plus mon bras.

[Euriloque voulant retenir le bras d'Ulysse, est prévenu par Circé]

 

Scene 5
Circé,Ulysse, Euriloque

 

Circé
Arrête, c'est Circé, qui s'oppose elle-même,
Au dessein qui te porte à te priver du jour;
Par cet effort extrême,
Juge de mon amour.

Ulysse
Que vôtre pitié m'est funeste !
Ah ! rendez-moy ce fer, que vous m'avez ôté;
Vangez-vous par ma mort, le secours qui me reste,
C'est de ne point trouver dans cette extrêmité.

Circé
Mon dépit nimoit, malgré-moy ma vangeance,
Quand je te menaçois, mon coeur se démentoit,
Et l'ardeur qu'il sentoit,
Ne m'auroit pas permis de punir ton offence;
Sois sensible aux transports, de ce coeur allarmé,
Je ne t'ay jamais tant aimé:
Je rends tes chers Amis, à leur forme premiere;
Revenez, Malheureux, & vous disparoissez,
Auffreux objets de ma colere.

 

Scene 6
Circé,Ulysse, Euriloque, les Compagnons d'Ulysse

 

[Le Théatre reprend sa premiere forme]

Circé
Ingrat, en est-ce assez ?
PArle; que faut-il faire ?
Que veux-tu désormais ?

Ulysse
Vous fuir, & ne vous voir jamais.

Circé
Me fuir, hélas ! quoy, mes soûpirs, mes larmes,
Rien ne sçauroit toucher ton coeur ?
S'il échappe à mes charmes,
Ne le refuse point, Cruel, à ma douleur.
Tu ne m'écoute pas, tu peux briser ta chaîne.
Ah ! devois-tu m'aimer pour me trahir ?
Faut-il que ton amour ait fait place à la haîne !
Et que Circé ne puisse te haïr ?

[elle feint de se retirer]

Choeur
Servons-nous de nôtre courage,
Pour nous donner la liberté.
Malgré Circé, malgré sa rage,
Forçons ce séjour enchanté.

Circé
Vôtre audace icy me rappelle,
Croyez-vous m'échapper ? sentez encor mes coups;
J'épargne Ulysse, & me vange sur vous;
Que vos yeux soient couverts d'une nuit éternelle.

 

Scene 7
Ulysse & ses Compagnons

 

Ulysse
Quel transport furieux ?
Quelle rage cruelle ?

Choeur
QQuel transport furieux,
Nous perdons la clarté des Cieux.

Ulysse
Quelle peine mortelle ?
Qui peut nous délivrer de ces funestes lieux ?

Choeur
Brillant Soleil, flambeau du monde,
Sans toy, tout languit icy bas
Ne reverrons-nous pas,
Ta lumiere féconde ?
Faut-il gémir, hélas !
Dans une obscurité profonde ?
Brillant Soleil, flambeau du monde,
Sans toy, tout languit icy bas.

Ulysse
O Ciel ! ô juste Ciel ! dans ce peril extrême,
Soyez touché de nos douleurs;
Faites sentir vôtre pouvoir suprême,
Terminez nos malheurs.

[on entend un bruit éclatant; la voûte du Salon s'ouvre]

Quel bruit ! Dieux ! quel éclat ! qui force la Nature !
Ce Palais entr'ouvert me découvre Mercure.

 

Scene 8
Mercure, Ulysse & ses Compagnons

 

Mercure, à Ulysse
Il faut erminer tes travaux;
De Circé, qui te suit, la fureur sera vaine;
Viens dans Itaque, où Mercure te meine,
Ta main domtera tes Rivaux.

[à ses Compagnons]

Vous, qui suivez son sort, revoyez la lumiere;
Je romps l'enchantement, qui vous étoit contraire;
Allez, les Dieux sont touchez de vos maux.

 

Scene 9
Circé, Euphrosine

 

Circé
Ulysse échape à ma puissance !
Il se dérobe à mon amour !
Que ma fureur s'arme encor en ce jour;
Allons forcer sa resistance.
Helas ! tout combat mon espoir !
Junon pour Penelope, a montré son pouvoir;
Mercure enleve Ulysse, à mon amour extrême.
Ah ! courons me vanger, sur un autre luy-même !
Telemaque revient, on l'ignore en ces lieux;
Je veux l'immoler à ses yeux,
Malgré tout le pouvoir suprême,
Vents empressez, déchaînez-vous;
Amenez Telemaque, & servez mon courroux.
Redoublez vos efforts, qu'ils égalent ma rage:
Faites mugir les Airs;
C'est Circé qu'on outrage;
Portez vos fureurs sur les Mers.

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Acte Cinquiéme

 

 

 

Le Théatre represente la principale Ville d'Itaque.

 

Scene premiere
Penelope

 

Penelope
Destin, troip rigoureux !
O Ciel inexorable !
N'accordez-vous enfin, mon Epoux à mes voeux,
Que pour rendre mon sort encor plus deplorable ?
O CIel inexorable !
Destin, trop rigoureux !

Tout se prepare icy, pour un combat affreux;
De nos fiers ennemis la troupe se rassemble;
Ils joignent leurs efforts: ah ! je frémis, je tremble.
Faut-il, que tout semble appaisé,
A de nouveaux dangers, voir Ulysse exposé ?

[on entend un bruit de guerre]

On est aux mains, Ciel ! que viens-je d'entendre ?
Dieux, venez nous défendre.

Choeurs, derriere le Théatre
Cedez, rendez-vous,
Les Dieux sont pour nous.

Choeur, du party contraire
Le sang, le carnage,
L'horreur & la rage
Animent nos coups.

Choeur, du party d'Ulysse
Les Dieux sont pour nous,
Cedez, rendez-vous.

Penelope
Grands Dieux, faites cesser le trouble affreux des armes;
Je n'entends par tout que des cris,
Je sens, pour un Epoux, de mortelles allarmes.
Vangez-nous; vous l'avez promis.
Je vous offre mes jours, conservez ce que j'aime,
Contentez-vous de mon trépas;
S'il faut du sang, dans ce péril extrême,
Le mien ne vous suffit-il pas ?

Choeur
C'est trop de resistance,
Rendez-vous aux vainqueurs.

Penelope
Helas ! le combat recommence.

Choeur, du party contraire
Suivons nôtre vengeance,
Redoublons nos fureurs.

Penelope
Ciel ! arrêtez leur violence.

Premier Choeur
Rendez-vous aux vainqueurs.

Second Choeur
Redoublons nos fureurs.

Penelope
Ciel ! arrêtez leur violence.
Laissez-vous toucher par mes pleurs.

Premier Choeur
C'est trop de resistance,
Fuyez, perfides coeurs.

 

Scene 2
Penelope, Cephalie, Ulysse, & ses Compagnons

 

Cephalie
La victoire est à nous; reprenez l'esperance,
Nous allons voir la fin de nos malheurs.

Penelope
C'est vous, mon cher Ulysse, & le Ciel vous ramene;
Je vous revois victorieux,Nous devons la victoire aux Dieux.
Ils ont vangé vôtre gloire & la mienne,
Je sens un feu nouveau, qui revient m'animer,
Ma bouche ny mes yeux, ne peuvent l'exprimer.

Ulysse
Aprés une absence cruelle,
Joüissons d'un destin heureux;
Vous ne fûtes jamais si belle,
Ny moy jamais plus amoureux.

Penelope
Ah ! quel plaisir succéde à ma peine mortelle !
Le Ciel contenteroit la nature & l'amour,
S'il nous rendoit Telemaque en ce jour.

 

Scene 3
Euriloque, Penelope, Cephalie, Ulysse, & ses Compagnons

 

Euriloque
Vous verrez vos souhaits comblez par sa presence;
On découvre au Port des Vaisseaux,
Et le signal, qui paroît sur les eaux,
De son retour fait l'aßûrance;
Il est temps d'oublier nos maux.

Ulysse
Tou répond à nos voeux: Qu'une fête nouvelle
Chasse le souvenir de nos malheurs passez,
Chacun doit signaler son zele,
Il ne peut éclatter assez.

 

Scene 4
Euriloque, Penelope, Cephalie, Ulysse, & ses Compagnons

 

[Une troupe de jeunes Grecs, qui tiennent des Couronnes de Mirthe: Troupe d'Esclaves, chargées de dépoüilles des ennemis, en élevent un Trophée aux pieds d'Ulysse & de Penelope]

Ulysse & Penelope
Que la paix regne sur la terre:
Preferons en ce jour
Les douceurs de l'amour
Aux fureurs de la guerre,
Nos ennemis sont dans nos fers,
Et nous sommes vangez, aux yeux de l'Univers.

[le Choeur repete]

Choeur
Que la paix, &c.

Ulysse
Essuyez vos larmes,
Vivons sans allarmes,
Nos pleurs, nos soûpirs,
Font face aux plaisirs.

Penelope
Que le plaisir est extrême,
De revoir ce que l'on aime,
Tout rit, tout comble nos voeux,
Les Dieux nous offrent des jours heureux,
Ranimons nôtre tendreße,
L'Amour regne dans ces lieux.
D'Ulysse, sans cesse,
Vantez les exploits glorieux;
Qu'à chanter son nom, tout s'empresse,
Qu'il vole jusqu'aux cieux.

[le Theatre s'obscurcit; n entend un bruit soûterrain; on voit avancer du fonds, un nuage épaix, d'où partent des éclairs]

Choeur
Quel bruit se fait entendre ?
Ah ! quelle nuit vient nous surprendre !
Le terre tremble sous nos pas,
Tout nous menace du trépas.

 

Scene 5
Circé, Euphrosine, Telemaque et les Personnages de la Scene precédente

 

[l nuage s'ouvre, & laisse voir Telemaque enchaîné, entre Euphrosine & Circé, qui tient un Poignard]

Ulysse
O Ciel ! c'est Circé qui s'avance.

Penelope
Telemaque, en ses mains, ô mortelle frayeur ?

Ulysse
O funeste vengeance !
Grands Dieux ! détournez ce malheur !

Circé
En partant de ces lieux, j'ay choisi ma victime;
Approchez, trop heureux Epoux;
Que son sang répandu rejaillisse sur vous.
Pour vous punir tous trois, ce n'est pas trop d'un crime.

Ulysse & Penelope
Ah ! mon fils, ah ! Circé, portez sur moy vos coups.

Telemaque
C'est mon sang que tu dois répandre,
Frappe, sans plus attendre,
Barbare, assouvy ton courroux.

Circé
C'en est fait, ma rage est trop lente,
Meurs, vange moy par ton trépas.

[on entend un bruit éclatant, l'obscurité se dissipe]

Mais qui retient mon bras ?
Qui rend ma vengeance impuissante ?

 

Scene 6
Pallas, et les Personnages de la Scene precédente

 

Pallas
Crains, à ton tour, & reconnois Pallas:
J'ay trop souffert ta fureur inhumaine;
Heureux Epoux, voyez la fin de vôtre peine,
Et n'ayez plus que des jours pleins d'appas.

 

Scene 7 & derniere
Circé

 

Circé
Je vous cède grands Dieux, & je vous rends les armes,

C'est trop vous irriter,
L'Enfer & tous mes charmes,
Ne sçauroient vous resister.
L'Amour m'a fait sentir, son injuste puissance;
Il n'a jamais flatté mon coeur,
Que pour tromper mon esperance,
Et faire éclatter ma fureur.
Il faut de mes transports, calmer la violence;
Circé doit se vaincre en ce jour,
J'ouvre mon coeur à l'innocence,
Et pour jamais je le ferme à l'amour.

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Jean-Féry Rebel