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Jean-Féry Rebel
Tragedie en
musique en I Prologue &
V Actes représenté
par l'Academie Royale de Musique
Livret de Henry Guichard
d'Hérapines
le 21. Janvier 1703

Prologue
les
personnages du Prologue les
interprètes Orphée Mr
Cochereau La
Seyne Mlle
Clement Un
Sauvage Mr
Thevenard Un
autre Sauvage Mr
Desvoyes Une
Bergere Mlle
Cochereau Deux
Bergeres Mlles
Dupéry & Loignon
Troupe de Nymphes de la Seyne, de Bergers, & de
Bergeres
Le
Théâtre représente une Forêt
agreable, où parroissent plusieurs Arbres isolez;
Orphée vient en rêveur vers le milieu de
l'ouverture, & va s'asseoir sur un gazon un peu
elevé au pied du principal arbre. Là, il
prepare la Lire, & l'ouverture finie, on entend quelques
mesures d'une Symphonie tendre, qui precéde le
premier Recit qu'il chante.
Orphée
Orphée [pendant la
Symphonie, qui suit ce recit, le Palais s'éleve
insensiblement; & Orphée apostrophe les
Rochers] Rochers insensibles
à mes larmes, [au
troisiéme vers de ce recit, des Nymphes, des Satyres,
des Faunes, se tiennent en admiration sous les arbres de la
Forêt. Les Oiseaux, les Animaux sauvages viennent
entourer Orphée, & semblent l'écouter
attentivement. Une Symphonie seule succède;
Orphée parle aussi à la Déesse des
Fleurs] Aimable Flore, [pendant la
Symphonie, les Animaux rustiques font place à un
Parterre de fleurs, au milieu duquel se trouve
Orphée, jettant les yeux sur une Urne, de laquelle on
voit couler de l'eau; il adresse son discours à la
Seyne] Nymphe, qui presidez au
courant de ces eaux,
Arbres épais, charmant ombrage,
Reconnoissez Orphée... Et vous heureux rivages
Si ma voix a encor pour vous quelques attraits
Faites naître un brillant Palais
Pour un Heros aussi vaillant que sage.
Chers [?] de mes tristes soûpirs,
Je ne viens point vous dire mes allarmes
Sous un regne plein de charmes;
Et vosEchos & vos Zephirs
Rediront tour à tour l'excez de mes
plaisirs.
Accordez à mes doux accents,
Que sous les pas du Heros que j'adore,
Chaque jour un nouveau Printemps
Seme les fleurs que vous ferez éclorre.
Qu'il vous est doux d'entendre leur murmure ?
Il n'est qu'elles dans la nature,
Qui coulent dans un plein repos.
Orphée, la Seyne, ses Nympes, Bergers & Bergeres,
Faunes & Silvains
[la Seyne
charmée de cette voix sort toute surprise; les
Nymphes paroissent avec elle, & tous les Faunes &
Satyres qui etoient restez sous les arbres, s'avancent tout
à fait sur le
Théâtre] La Seyne [à sa
Suite] Orphée... Ah ! quel
bon-heur dans l'ardeur qui nous presse ? [à
Orphée] Celebre Chantre de la
Grece, Orphée Orphée & La
Seyne Le Choeur Orphée Divertissement
de Faunes & de Sylvains Un Sauvage Un Autre Sauvage Divertissement
de Nymphes, de Bergers & de Bergeres Une Nymphe On perd pour attendre, Un Berger Le Choeur Orphée
Quelle divinité vient s'offrir à nos yeux
?...
Vous, qui charmez les Hommes & les Dieux,
Daignez faire honneur à nos jeux:
Le Heros de la Seyne est l'objet de nos festes.
Charmé de son grand coeur, surpris de ses
conquêtes,
Le bonheur de le voir conduit icy mes pas;
Et dans ces beaux climats,
Dans cet heureux empire,
Je viens luy consacrer & ma voix & ma
lire.
Formons pour luy d'aimables jeux;
Il écoute nos chants, il a comblé nos
voeux.
Formons pour luy d'aimables jeux;
Il écoute nos chants, il a comblé nos
voeux.
Préparons entre nous une feste nouvelle,
Faunes, Sylvains signalez vôtre zele.
Le seul avantage
Qu'ai un coeur sauvage
C'est la liberté.
La tranquilité
Fait nôtre partage;
Mais la felicité
Fuit la severité
Quand un tendre amour nous engage,
Peut-il n'être pas ecouté ?
Non, il n'est pas de plus dur esclavage
Que le devoir & la fierté.
Jeunes coeurs, qui n'êtes pas traitables,
Croyez-vous échaper à ses coups ?
En resistant à des penchants si doux,
Vous êtes moins raisonnables,
Et plus sauvages que nous.
Peut-on mieux faire
Que de s'enflamer ?
Quand on sçait plaire,
C'est le temps d'aimer:
L'aimable Jeunesse
Doit à la tendresse
Ses plus doux moments:
L'amour recompense
La perseverance
Des tendres Amants.
Songeons à nous rendre
Que sert la rigueur ?
Qui perd une chaîne,
S'épargne la peine
De garder son coeur.
Vous, qui craignez ses traits,
Venez dans nos charmants bocages;
Vous qui craignez ses traits,
Vous ne vous en plaindrez jamais:
L'Amour dans vos Palais
Vous fait sentir vos ravages;
Il ne peut vivre en paix:
Ses rigueurs,
Ses douleurs
Y feront vôtre partage:
Ses douceurs,
Ses faveurs
Préviennent icy nos coeurs.
Portons nos voix jusques dans les cieux !
Celebrons la gloire éclatante !
chantons la valeur triomphante
D'un Roy toujours victorieux.
Changeons nos jeux, en de plus nobles festes.
La sagesse est l'appuy de toutes ses conquêtes;
Par tout elle prévient les pas de ce Heros;
Ulysse eut l'avantage
De l'avoir en partage;
Chantons ses glorieux travaux.
Acte Premier
les
personnages de la Tragedie les
interprètes Urilas,
Roy, Amant de Penelope Mr
Hardoüin Circé,
Princesse Magicienne, Fille du Soleil, & Reine des
Sarmates Mlle
Desmâtins Euphrosine,
Confidente de Circé Mlle
Clement Penelope,
Reine d'Itaque Mlle
Maupin Cephalie,
Confidente de Penelope Mlle
Lalleman Junon Mlle
Loignon Ulysse,
Roy d'Itaque Mr
Thevenard Euriloque,
Confident d'Ulysse Mr
Chopelet Une
Nymphe Mlle
Clement Cad. Mercure Mr
Boutelou Telemaque Mr
Cochereau Pallas Mlle
Dhumé
Troupe de Lutins & de Furies
Troupe de Grecs, compagnons d'Ulysse
Troupe de Furies, sous la forme de Tritons & de
Nereydes
Troupe de Nymphes de la Cour de Circé
Troupe de Demons
Troupe de Vents
Choeur de Grecs combattans, du party d'Ulysse
Choeur de Combattans du party contraire
Troupe de Grecs victorieux
Troupe de Suivants d'Ulysse & de Penelope
Troupe d'Esclaves de Penelope
Le
Theâtre represente les Jardins du Palais
d'Itaque

Urilas
Urilas
Rien ne peut la fléchir ! je pers toute
esperance:
Helas ! mes soins sont superflus.
Aprés tant de mepris, aprés tant de refus,
Amour, termine ma souffrance;
Force sa resistance,
Ou fais que je ne l'aime plus.
N'aimer plus Penelope ! Ah ! mon coeur peux-tu suivre
Les dessein qu'un dépit malgré toy y veut
former ?
Toute ingrate qu'elle est, elle a sçû me
charmer:
Amour, que je cesse de vivre,
Si je ne puis m'en faire aimer.
Circé, Euphrosine, Urilas
Circé Urilas Circé Urilas Circé
Urilas, esperez, cette Beauté severe
Ne sera pas toûjours insensible à vos feux:
Pour les amans qu'on desespere,
Les charmes de Circé sont des charmes
heureux.
Ah ! Penelope est inflexible,
Rien ne sçauroit toucher son coeur.
Tout m'obéit, tout m'est possible;
Je sçauray domter sa rigueur.
Quoy ! vous pourriez vanger sa haine ?
Je verrois sa fierté céder à mon amour
?
Laissez-moy seule; allez, vous verrez l'Inhumaine
Soupirer à son tour,
Avant la fin du jour.
Circé, Euphrosine
Euphrosine Circé Euphrosine Circé Euphrosine Circé
Prometre à Penelope un prompt retour d'Ulysse,
Et flatter Urilas de l'espoir d'être aimé,
Je ne puis penetrer quel est cet artifice.
Que ne fait point un coeur par l'Amour animé ?
Euphrosine, ce Dieu me sert icy de guide:
Ulysse m'a trahie... Ah ! tu l'as vû changer.
Il revient, le Perfide
Je veux le rengager.
Son retour m'est connu, Penelope l'ignore,
Je feins pour rapeler cet Ingrat que j'adore,
D'employer un enchantement;
Mais je viens m'en servir contre-elle;
Si je puis la rendre infidele,
L'Amour me rendra mon Amant.
Des charmes de Circé, qui pourroit se défendre
?
Les éléments suivent ses loix;
Quand elle veut se faire entendre,
L'enfer obéit à sa voix
Des charmes de Circé, qui pourroit se défendre
?
De quoy me sert-il, en ce jour,
Pour soulager le tourment que j'endure,
D'asservir tout la Nature,
Si je ne puis vaindre l'Amour
Il faut faire éclater mon art & ma puissance,
Les Démons engagez à suivre mes desirs,
Se joindront avec moy, sous la feinte apparence
Des Jeux & des Plaisirs.
Penelope paroît, je l'entends qui
soûpire.
Eloignons-nous pour un moment,
L'heureux instant que je desire
Doit répondre bien-tôt à mon
empressement.
Penelope
Penelope
Souffriray-je toûjours les rigueurs de l'absence ?
Ulysse, revenez, hâtez votre retour;
Abandonnez la gloire, en faveur de l'amour,
Venez de mes ennuis calmer la violence,
Penelope vous doit posseder à son tour.
Mille Amants empressez attaquent ma constance;
De leurs soins importuns je me plains chaque jour,
Et vous me laissez sans defense
Dans ce triste séjour.
Telemaque vous cherche avec impatience,
Vos Etats en danger veulent vôtre présence;
Ulysse, revenez, ha^tez votre retour.
Penelope, Cephalie
Cephalie Penelope Cephalie Penelope [à
Cephalie] Ne me
reproche point ces tendres sentiments;
Quoy, toujours soûpirer ? faut-il verser des larmes
?
Quand Circé vous promet un secours genereux !
Sensible au bruit de vos allarmes
Elle a quitté sa Cour, & préparé
ses charmes,
Pour ce retour heureux.
Dieux ! qu'elle tarde à soulager ma peine !
Je cede, Cephalie, au chagrin qui m'entraîne,
Elle ne peut trop-tôt rendre Ulysse à mes
voeux.
Ecoûtez de ces eaux, l'agreable murmure;
Voyez briller icy les plus aimables fleurs,
De ces jardins charmans, la riante parure,
Ne peut-elle un moment suspendre vos douleurs ?
Beaux Lieux, vous ne sçauriez me plaire;
Vous aviez pour moy des appas,
Quand Ulysse suivoit mes pas;
Vous etiez les temoins de notre ardeur sincere.
Mais Ulysse est absent, vous ne me l'offrez pas:
Beaux Lieux, vous ne sçauriez me plaire.
Cherche Circé, ma peine augmente.
Penelope
Penelope
Hâtez-vous, bien-heureux moments !
Ah ! satisfaites mon attente;
Que ma douleur impatiente
Me cause de cruels tourments !
Hâtez-vous, bien-heureux moments !
Penelope, Circé, Euphrosine, Cephalie
Penelope Circé [les
Genies que Circé a engagez, paroissent sous la forme
des Jeux & des Plaisirs, ils apportent des Corbeilles de
Fleurs, où le charme est
enfermé]
Helas ! belle Princesse
Ne rendrez-vous jamais Ulysse à mes soûpirs
?
Vous me l'avez promis, la pitié vous en presse,
Ne faites plus languir mes trop justes desirs.
Le charme est prêt, & je tiens ma promesse...
Venez, tendres Plaisirs, avec tous vos appas;
Venez, aimables Jeux, c'est moy qui vous rassemble;
Unissez-vous ensemble,
Dans ces charmans climats.
Deux Genies, Penelope, Circé, Euphrosine,
Cephalie
Deux
Genies Un
Genie Penelope Circé Le
Choeur Penelope [à
Circé] Abusez-vous
ainsi de ma crédule erreur ?
L'Amour a des douceurs
Qui ravissent les coeurs
Dans ses peines,
Sous ses chaînes,
Il sçait cacher ses secrettes faveurs;
Il nous fait trouver mille charmes,
Jusques dans les larmes,
Et dans les soûpirs.
Les Plaisirs,
Leur attente,
Ses tendres soins, tout enchante,
Tout dois aimer,
Rien n'en exempte,
Laissez-vous charmer.
Il est temps, l'Amour vous appelle,
Vous devez répondre à sa voix;
Il défend d'avoir un coeur rebelle,
Et promet de faire un second choix:
Il est temps, l'Amour vous appelle,
Vous devez répondre à sa voix;
Eprouvez une flame nouvelle.
Ah ! qu'il est doux de changer une fois.
Il est temps, l'Amour vous appelle,
Vous devez répondre à sa voix.
plaisirs trop dangereux, venez-vous me surprendre ?
Cessez de séduire mes sens;
N'allumez point un feu, dont je dois me deffendre,
Vos efforts seront impuissans.
La défense est vaine,
L'Amour, malgré vous,
Fait sentir ses coups.
Ce Dieu vous enchaîne,
Suivez ses appas,
Son pouvoir entraîne
Qui ne les fuit pas.
Cédez, Beauté trop severe,
Tout rit, tout cherche à vous plaire.
Rendez-vous
Rien n'est si doux.
L'Amour ne veut point attendre;
Quand il presse, il faut se rendre:
Rendez-vous
Rien n'est si doux.
Ah ! Circé me trahit ! grands Dieux ! quelle
injustice !
Vous deviez rappeler Ulysse,
Et vous le chassez de mon coeur.
Ciel ! soyez-moy propice;
Eteignez une injuste ardeur.
Circé, Euphrosine
Circé Va
chercher Urailas; que son respect acheve
En vain sa vertu se soûleve,
Hâtons-nous, son coeur est
bleßé.
Ce que l'Amour a commencé.
Acte Second
Le
Theâtre represente une Forêt, voisine des
Jardins du Palais d'Itaque. On y voit des torrens, qui se
précipitent entre des Rochers, & un ancien Temple
consacré à Junon.
Penelope, Cephalie
Penelope Cephalie Penelope Cephalie Penelope Cephalie Mais, de
quels sons harmonieux [Symphonistes
qu'on entend, mais qu'on ne voit pas] Urilas Penelope Cephalie Penelope
& Cephalie Cephalie
Lieux ecartez, affreuse Solitude,
N'écoûtez plus mes indignes regrets;
Pour terminer une peine trop rude,
Faites sortir de vos sombres forêts,
Les Monstres les plus redoutables;
Sortez, Monstres impitoyables,
Paroißez, dechirez mon coeur,
Dont un coupable amour veut se rendre vainqueur.
Plus un malheur paroît funeste,
Moins on doit ecouter ses maux;
Loin de s'en faire de nouveaux,
Il faut songer à l'espoir qui nous reste.
Pour ranimer mes premieres vertus
Je fais des efforts superflus.
J'appelle Ulyße en vain, son image s'afface,
Un autre dans mon coeur l'attaque, & prend sa place;
Je ne me connois plus.
Le souvenir d'un Fils, à peine encor me touche,
Urilas seul m'occupe... O Grands Dieux ! Urylas.
Quel nom ! quel affreux nom est sorti de ma bouche ?
Terre d'Itaque, ouvre-toy sous mes pas,
Dans le fond des plus noirs Abîmes,
Etouffe pour jamais des feux illegitimes.
Contre un mal, dont on craint le cours,
La vertu se fait mieux connoître:
Le devoir se soûtient toûjours,
Quand il appelle à son secours
La raison qui le rend le maître:
La vertu se fait mieux connoître:
Contre un mal, dont on craint le cours.
Eh ! qu'importe à ma gloire ?
Est-elle moins détruite ? hélas !
Par les lâches douleurs, par mes tristes combats,
Ma honte est-elle moins presente à ma mémoire
?
Ullyse est-il moins outragé ?
Ah ! c'en est trop, il faut qu'il soit vangé.
Je ne dois point survivre au malheur qui
m'accable.
Le Ciel vous sera favorable...
Entens-je retentir ces lieux ?
Jeunes Zéphirs, cessez de suivre Flore;
Penelope paroit, volez, empressez vous;
Portez-luy mes soûpirs: Qu'il doit vous être
doux,
De caresser les fleurs, qu'elle va faire éclore ?
Que vôtre sort doit faire de Jaloux !
Dieux !c'est Urilas, il se fait trop entendre,
Fuyons ! Qui pourra me défendre ?
Où chercher du secours ?
Dans ce Temple, Junon offre son assistance;
Implorez sa puissance;
Remettez en ses mains, vôtre gloire & vos
jours.
Déeße de l'Hymen, vous voyez [mes /
ses] allarmes;
De [mon / son] coeur agité, calmez les
mouvements;
Accordez à [mes / ses] larmes
La fin de [mes / ses] cruels tourments.
Nos voeux sont écoûtez, j'apperçois la
Déeße;
Chaßez la douleur qui vous preße.
Junon, Penelope, Cephalie
Junon
Des fideles Epoux je conserve les noeuds,
Et je protege l'innocence;
Recevez mon secours, contre d'injustes feux,
Je le dois à vôtre constance;
Rien ne pourra vous troubler desormais,
Dans vos Murs avec moy, venez en aßûrance,
Venez goûter une innocente paix.
Urilas
Urilas
O Ciel ! Junon vient-elle même
M'enlever ce que j'aime ?
Quel coup pour un coeur enflamé !
Ah ! quelle violence !
Si prés du bonheur d'être aimé,
Faut-il perdre à jamais l'esperance !
Malheureux Urilas ! sort cruel ! sort affreux !
Penelope échape à mes voeux !
Inhumaine Junon ! vous me l'avez ravie;
Achevez, hâtez-vous de me priver du jour;
C'est un nouveau tourment de ma laißer la vie,
Aprés m'avoir ôté l'Objet de mon
amour.
Urilas, Circé, Euphrosine
Circé Urilas Circé Circé
& Urilas Circé
Urilas, esperez encore;
N'écoûtez point un injuste
transport.
Rien ne peut soulager l'ardeur qui me devore,
Je vais l'éteindre par ma mort.
Non, non, il faut tout entreprendre.
Allez, aßemblez vos Soldats;
Enlevez Penelope, usurpez ses Etats,
Sans Trône, sans appuy, qui pourra la défendre
?
C'est l'unique moyen de vaincre sa rigueur.
Forçons, qui ne veut pas se rendre,
Au secours de l'Amour appellons les Fureurs.
Courons, courons à la vengeance,
N'écoûtons que nôtre courroux,
Punißons, qui nous offence,
Vangeons-nous, vangeons-nous.
Ne perdez point de temps, allez Prince, armez
vous.
Circé, Euphrosine
Euphrosine Circé Que tout
tremble à ma voix; Sortez, noires Furies,
Aprés ce que Junon à nos yeux vient de
faire,
Que pet esperer Urilas ?
Qu'importe qu'il espere,
Qu'importe qu'il coure au trépas;
Mon amour irrité, doit ranimer ma rage,
Je n'ay plus rien à ménager;
Malgré les Dieux repoußons cet outrage,
C'est à l'Enfer à me vanger.
Venez semer icy l'épouvante & l'horreur,
Venez, joignez vos barbaries,
Aux transports de mon coeur.
Circé, Euphrosine, les Furies
Les
Furies Circé Le
Choeur Circé [le
Choeur repete] Le
Choeur Circé [à
Euphrosine] Les Vents
ont secondé ma juste impatience. [aux
Furies] Allez,
prenez des formes agréables; Le
Choeur
Semons icy l'épouvante & l'horreur,
Joignons nos barbaries,
Aux transports de son coeur.
Junon, à mes deßeins contraires,
Dérobe Penelope, à ma juste colere:
Détruisez le pouvoir, qui trouble mon
bonheur.
Détruisons le pouvoir, qui trouble son
coeur.
Que ce temple abatu, que ces roches brûlantes;
Que ces torrents sechez, & ces plaines fumantes;
Que ces bois embrasez, signalent ma fureur.
Que ce temple abatu, &c.
Arrêtez, arrêtez; Que vois-je ? qui
m'éclaire ?...
Le destin me fait voir Ulyße de retour,
O trop heureux moment ! calmez-vous ma colere,
Ulyße est sur ces bords, faites place à
l'Amour.
Pour me servir, tout est d'intelligence;
Il faut prévenir mon Vainqueur;
Un present enchanté va me rendre son
coeur.
Empruntez des Tritons, la figure & les traits;
Elevez un brillant Palais;
N'offrez, à ce Héros, que des objets
aimables,
Et cachez son retour aux yeux de ses sujets.
Allons, c'est Circé qui commande,
Il n'est point de climats
Où son art ne s'étende;
L'Enfer, pour la servir, emprunte ses appas.
Acte Troisiéme
Le
Théatre représente une Campagne
délicieuse, où l'on voit un Palais
enchanté: la Mer & le Port d'Itaque paroissent
dans le fonds.
Ulysse, Euriloque, & les Compagnons
d'Ulysse
Ulysse Euriloque Ulysse [à ses
Compagnons] Et vous, laissez-moy seul
icy.
Aprés tant de travaux, sur la terre & sur
l'onde;
Enfin, je revois mes états,
Le repos est le prix des plus heureux combats,
Joüißons d'une paix profonde...
Mais tout a changé dans ces lieux,
Je ne reconnois point ce qui s'offre à mes yeux.
D'où vient ce changement ? quel Palais se presente
?
Les bois & les rochers, qui défendoient nos
bords,
Sont une campagne charmante,
Où la nature semble épuiser ses tresors.
Me trompay-je, Euriloque ?
Ah ! mon trouble est extrême,
Seigneur, où sommes-nous ?
Pour en être éclaircy;
Allez, sans être vû, dans Itaque
vous-mêmes;
Obsersez tout,
Ulysse
Ulysse Ah ! qu'aprés
une longue absence, &c.
Ah ! qu'aprés une longue absence,
Le moindre retardement
Devient un rigoureux tourment !
Rien ne flatte mon esperance;
Ie sens en ce moment
Redoubler mon impatience.
Ulysse, Tritons & Nereydes
[Les Furies
engagées par Circé, paroissent sortir de la
Mer, sous la forme de Tritons & de Nereïdes,
joüant des Instruments] Ulysse Deix Nereïdes Ulysse
Qu'entens-je ? qui s'avance ?
Qui forme ces Accords nouveaux ?
Je vois sortir les Dieux du sein des eaux.
Aimons, aimons tous, c'est un doux usage,
Qu'un coeur inconstant rallume ses feux,
Heureux qui s'engage,
Sous de si beaux noeuds !
L'Amour se vange.
Qui n'aime pas, attire son courroux;
Un Ingrat, qui change,
Doit craindre ses coups;
Il sçait nous prendre,
Ah ! pourquoy s'en défendre ?
Aimons, cédons tous,
A ses traits les plus doux.
Non, je ne puis comprendre,
Ce que j'entens, ce que je vois;
Mais, quel objet nouveau vien encor me surprendre ?
C'est Euphrosine, ô Dieux ! qui se presente à
moy.
Ulysse, Euphrosine
Euphrosine Ulysse Euphrosine Ulysse Euphrosine Ulysse, à part
Circé, dans vôtre sort, aujourd'huy
s'interesse,
Elle prévient icy vos voeux;
Les Dieux des Eaux, tout à l'envy s'empresse,
Pour celebrer vôtre retour heureux.
Euphrosine, est-ce vous ! quel dessein vous amene ?
Circé vient-elle icy, pour augmenter ma peine
?
Vos jours sont menacez, vos états en danger,
Mille amans, depuis vôtre absence,
Obsedent Penelope, & veulent l'engager.
Circé vient vous vanger,
Malgré vôtre inconstance;
Elle vient amer vôtre bras,
Du pouvoir de ses charmes.
Elle a fait preparer des armes,
Qui porteront par tout, l'horreur & le
trépas:
Vous pouvez cependant l'attendre en aßûrance
Dans ce Palais, par ses soins êlevé.
Qui pourroit l'obliger à prendre ma défense
?
Je la vois qui s'avance.
Grands Dieux ! à quel destin m'avez vous
reservé ?
Ulysse, Euphrosine, Circé,
suivie de ses Nymphes, l'une desquelles tient une
Epée enchantée
Circé Ulysse Circé Ulysse, ayant pris
l'Epée enchantée Circé Ulysse Circé Ensemble Circé Choeur de Nymphes Euphrosine Choeur des Nymphes Euphrosine Le Choeur Une Nymphe Grand Choeur
Ce n'est point Ulysse volage,
C'est Ylysse prest à périr,
Que je viens secourir;
Et je veux oublier, qu'il m'a fait un outrage.
Si j'ay sçû me dégager,
Ne me reprochez pas que je suis infidele.
Un coeur, que le devoir rappelle,
N'est pas coupable pour changer.
Le sort de vos états, le soin de vôtre vie,
Contre vos ennemis ont preßé mon secours;
Je borne toute mon envie,
A conserver vos jours;
Recevez cette Epée, elle doit vous
défendre,
On n'en sçauroit parer les coups;
Vôtre infidelité pouvoit-elle
prétendre,
Ingrat, ce que je fais pour vous ?
Quel éclat imprévû ? quelle grace
nouvelle ?
Frappent mes yeux, & surprennent mon coeur;
Je vois briller la pompe la plus belle,
Je me sens enflamé de la plus vive ardeur.
Qu'il m'est doux, charmante Princeße,
De me soûmettre à vos appas,
Je vous rends toute ma tendreße;
Ah ! puis-je vous revoir, & ne vous aimer pas
!
Que vôtre coeur n'est-il sincere !
Le mien est trop tendre aujourd'huy;
Lorsqu'un Ingrat a sçû nous plaire,
Qu'aisément on revient à luy ?
Je suis le penchant qui m'entraîne,
J'y trouve de nouveaux attraits;
Qui pourroit désormais,
Briser une si douce chaîne ?
Belle Circé, je vous promets,
De ne me dégager jamais.
Que cet aveu me plaît ! qu'il m'est doux de l'entendre
!
Vous me flattez de m'aimer constamment;
Sur la foy d'un nouveau serment,
Mon coeur veut bien encore se rendre.
L'Amour nous reünit, par les noeuds les plus doux,
Brûlons du feu qu'il renouvelle,
Cachons, aux yeux jaloux,
Un flame si belle;
Vivez pour moy, je veux vivez pour vous.
Que tout ce qui me suit dans nos voeux s'interesse:
Chantez, Nymphes, chantez, appellez les Amours,
Ils regnent dans ces lieux; qu'ils y regnent
toûjours,
Que les Ris & Jeux, se presentent sans cesse;
Chantez, Nymphes, chantez, appellez les Amours.
Venez, Amours, dans ces retraittes,
Répandez les douceurs que l'on sent en aimant,
Tout plaît, où vous êtes,
Sans vous rien n'est charmant;
On ne peut trop goûter le plaisir que vous
faites.
Tout parle d'amour,
Dans ce beau séjour.
Celebrons sa gloire,
Chantons sa victoire,
Tout parle d'amour,
Dans ce beau séjour.
Un coeur qu'il ramene,
S'épargne la peine,
Des premiers soûpirs;
Et sent dans sa chaine
De nouveaux plaisirs.
Tout parle d'amour:
Dans ce beau séjour.
Quand il offre de si belles chaînes,
Pourquoy ne pas suivre ses desirs ?
En resistant, on n'a que des peines,
En le suivant, on n'a que des plaisirs.
Belle Circé, brillante Reine,
L'amour est soûmis à vos loix,
Vos yeux font aimer vôtre chaine,
Ils ont charmé les plus grands Rois.
Ulysse, Circé
Circé Ulysse
Ces lieux n'ont plus assez de charmes;
Mon Isle aura pour nous mille agréments nouveaux,
Abandonnons Itaque à ses tristes allarmes;
Un séjour plus heureux, nous offre un doux
repos.
Partons, je vais tout préparer.
Entrez dans ce Palais, où vous pouvez m'attendre;
Reposez-vous sur moy, des soins qu'il faudra prendre,
Rien ne doit plus nous serarer.
Acte Quatriéme
Le Palais
enchanté s'ouvre & laisse voir un magnifique
Salon, où les triomphes de l'Amour sont
dépeints.
Ulysse, Euriloque
Euriloque Ulysse Euriloque Ulysse Euriloque Ulysse, n'ayant plus
l'Epée enchantée
Loin de trouver icy la fin de nos travaux,
Il faut nous disposer à des combats nouveaux;
On en veut à vôtre Couronne.
Circé, qui l'auroit crû ? se fait voir en ces
lieux;
Tout ce qui nous étonne,
N'est qu'un effet de son art odieux.
Cesse d'être surpris: Elle vient nous
défendre;
Ses soins ont prevenu mes voeux, & mon retour;
Qu'un coeur reconnoissant & tendre,
Se défend mal contre l'amour !
O Dieux ! vous l'avez veuë, & vous l'aimez
encore;
Que je plains vôtre sort: Ah ! que je le
déplore;
Mais de quel fer vous vois-je armé ?
Ce fer est l'heureux gage
De la nouvelle ardeur, dont je suis
enflamé.
Ce present vous outrage,
Il est indigne d'un vainqueur;
N'êtes-vous plus Ulysse ? & les armes
d'Achille,
Dont tous les Rois des Grecs, vous ont fait possesseur;
Ne sont-elles pour vous qu'un trophée inutile ?
Je reconnois Circé, dans ce gage trompeur;
Ses presetns ont bien plus à craindre que sa
haine,
Ah ! quittez cette Epée, & recevez la mienne,
Elle a plus d'une fois servy vôtre valeur.
Où suis-je ? qu'ay-je fait ? Dieux ! quelle honte
extrême !
Ah ! quel fatal aveuglement !
Que ne te dois-je point ? tu me rends à
moy-même;
J'ouvre les yeux en ce moment,
Ne me reproche pas mon indigne foiblesse;
Je la sens, j'en rougis, je vais la reparer.
Mon devoir, mes états, ma gloire, tout m'en
presse.
Allons, sans differer;
Allons vanger Itaque, ou périssons ensemble;
Cherchons un glorieux trépas;
Rejoins nos Compagnons, que ton soin les rassemble;
Va, je suivray bien-tôt tes pas.
Ulysse, Circé
Circé Ulysse Circé Démons,
soûmis à mon art redoutable, [le Palais se
renverse] Voy, ces terribles
châtiments;
Ulysse, ô Ciel ! vous me fuyez, Ulysse !
Quels regards lancez-vous sur moy ?
Que vois-je ? se peut-il, grands Dieux ! qu'il me trahisse
?
Oubliez-vous, Circé, me manquez-vous de foy
?
J'ay rompus les liens d'un charme trop funeste,
Pour votre indigne amour, je n'ay que de l'horreur;
Je vous le rends, je le déteste,
Vous ne séduirez plus mon coeur;
Craignez ma trop juste vangeance.
Perfide, c'est à toy, de craindre mon courroux,
Mon amour outragé, doit armer ma puissance;
Dépit, transport, fureur, je n'écoute que
vous.
Accourez, détruisez ces lieux;
Et n'offrez plus aux yeux,
Que de mes cruautez, une image effroyable.
Voy, ces Mortels immolez à ma rage;
Crain de pareils tourments;
Crain pour toy, pour les tiens, je punis qui
m'outrage.
Ulysse
Ulysse
Ne croy pas m'étonner; menace, vange-toy;
Que ta rage sur moy
S'épuise toute entiere;
Qui brave le trépas, méprise ta colere;
Heureux d'être affranchy de ton injuste loy;
Heureux de pouvoir te déplaire !
Ulysse, Euriloque
Euriloque Ulysse [Euriloque voulant
retenir le bras d'Ulysse, est prévenu par
Circé]
Circé met le comble à nos maux;
Tous nos Grecs, tant de fois, témoins de nos
travaux,
Ont éprouvé la fureur qui l'anime;
Je venois vous joindre avec eux;
Elle les a changez en des rochers affreux;
A peine ay-je évité d'être aussi sa
victime.
Euriloque, c'est moy, qui cause leur malheur;
C'est moy, qui de Circé, vient d'armer la fureur.
Elle éclatte sur eux, & je suis seul
coupable;
Aprés tant de dangers, aprés tant de
combats.
N'ay-je en ces lieux conduit leurs pas,
Que pour les exposer à ce sort déplorable
?
O trop fatal amour !
O trop infortuné retour !
Encor si de la mort devenant la victime,
Je pouvois effacer, & ma honte & mon crime;
Mais, hélas ! dans le fonds du tenebreux sejour,
Déja le fier Ajax a triomphé d'Ulysse,
Et ses justes mépris redoublent mon supplice;
Il n'importe, étouffons, dans la nuit du
trépas,
Des jours infortunez dont la gloire est ravie;
Mourons, rendons aux Dieux une honteuse vie:
Inutiles regrets, n'arrêtez plus mon bras.
Circé,Ulysse, Euriloque
Circé Ulysse Circé
Arrête, c'est Circé, qui s'oppose
elle-même,
Au dessein qui te porte à te priver du jour;
Par cet effort extrême,
Juge de mon amour.
Que vôtre pitié m'est funeste !
Ah ! rendez-moy ce fer, que vous m'avez
ôté;
Vangez-vous par ma mort, le secours qui me reste,
C'est de ne point trouver dans cette
extrêmité.
Mon dépit nimoit, malgré-moy ma vangeance,
Quand je te menaçois, mon coeur se
démentoit,
Et l'ardeur qu'il sentoit,
Ne m'auroit pas permis de punir ton offence;
Sois sensible aux transports, de ce coeur
allarmé,
Je ne t'ay jamais tant aimé:
Je rends tes chers Amis, à leur forme premiere;
Revenez, Malheureux, & vous disparoissez,
Auffreux objets de ma colere.
Circé,Ulysse, Euriloque, les Compagnons
d'Ulysse
[Le Théatre
reprend sa premiere forme] Circé Ulysse Circé [elle feint de se
retirer] Choeur Circé
Ingrat, en est-ce assez ?
PArle; que faut-il faire ?
Que veux-tu désormais ?
Vous fuir, & ne vous voir jamais.
Me fuir, hélas ! quoy, mes soûpirs, mes
larmes,
Rien ne sçauroit toucher ton coeur ?
S'il échappe à mes charmes,
Ne le refuse point, Cruel, à ma douleur.
Tu ne m'écoute pas, tu peux briser ta
chaîne.
Ah ! devois-tu m'aimer pour me trahir ?
Faut-il que ton amour ait fait place à la haîne
!
Et que Circé ne puisse te haïr ?
Servons-nous de nôtre courage,
Pour nous donner la liberté.
Malgré Circé, malgré sa rage,
Forçons ce séjour enchanté.
Vôtre audace icy me rappelle,
Croyez-vous m'échapper ? sentez encor mes coups;
J'épargne Ulysse, & me vange sur vous;
Que vos yeux soient couverts d'une nuit
éternelle.
Ulysse & ses Compagnons
Ulysse Choeur Ulysse Choeur Ulysse [on entend un bruit
éclatant; la voûte du Salon
s'ouvre] Quel bruit ! Dieux ! quel
éclat ! qui force la Nature !
Quel transport furieux ?
Quelle rage cruelle ?
QQuel transport furieux,
Nous perdons la clarté des Cieux.
Quelle peine mortelle ?
Qui peut nous délivrer de ces funestes lieux
?
Brillant Soleil, flambeau du monde,
Sans toy, tout languit icy bas
Ne reverrons-nous pas,
Ta lumiere féconde ?
Faut-il gémir, hélas !
Dans une obscurité profonde ?
Brillant Soleil, flambeau du monde,
Sans toy, tout languit icy bas.
O Ciel ! ô juste Ciel ! dans ce peril
extrême,
Soyez touché de nos douleurs;
Faites sentir vôtre pouvoir suprême,
Terminez nos malheurs.
Ce Palais entr'ouvert me découvre Mercure.
Mercure, Ulysse & ses Compagnons
Mercure, à
Ulysse [à ses
Compagnons] Vous, qui suivez son sort,
revoyez la lumiere;
Il faut erminer tes travaux;
De Circé, qui te suit, la fureur sera vaine;
Viens dans Itaque, où Mercure te meine,
Ta main domtera tes Rivaux.
Je romps l'enchantement, qui vous étoit
contraire;
Allez, les Dieux sont touchez de vos maux.
Circé, Euphrosine
Circé
Ulysse échape à ma puissance !
Il se dérobe à mon amour !
Que ma fureur s'arme encor en ce jour;
Allons forcer sa resistance.
Helas ! tout combat mon espoir !
Junon pour Penelope, a montré son pouvoir;
Mercure enleve Ulysse, à mon amour extrême.
Ah ! courons me vanger, sur un autre luy-même !
Telemaque revient, on l'ignore en ces lieux;
Je veux l'immoler à ses yeux,
Malgré tout le pouvoir suprême,
Vents empressez, déchaînez-vous;
Amenez Telemaque, & servez mon courroux.
Redoublez vos efforts, qu'ils égalent ma rage:
Faites mugir les Airs;
C'est Circé qu'on outrage;
Portez vos fureurs sur les Mers.
Acte Cinquiéme
Le
Théatre represente la principale Ville
d'Itaque.
Penelope
Penelope Tout se prepare icy, pour
un combat affreux; [on entend un bruit
de guerre] On est aux mains, Ciel !
que viens-je d'entendre ? Choeurs, derriere le
Théatre Choeur, du party
contraire Choeur, du party
d'Ulysse Penelope Choeur Penelope Choeur, du party
contraire Penelope Premier Choeur Second Choeur Penelope Premier Choeur
Destin, troip rigoureux !
O Ciel inexorable !
N'accordez-vous enfin, mon Epoux à mes voeux,
Que pour rendre mon sort encor plus deplorable ?
O CIel inexorable !
Destin, trop rigoureux !
De nos fiers ennemis la troupe se rassemble;
Ils joignent leurs efforts: ah ! je frémis, je
tremble.
Faut-il, que tout semble appaisé,
A de nouveaux dangers, voir Ulysse exposé
?
Dieux, venez nous défendre.
Cedez, rendez-vous,
Les Dieux sont pour nous.
Le sang, le carnage,
L'horreur & la rage
Animent nos coups.
Les Dieux sont pour nous,
Cedez, rendez-vous.
Grands Dieux, faites cesser le trouble affreux des
armes;
Je n'entends par tout que des cris,
Je sens, pour un Epoux, de mortelles allarmes.
Vangez-nous; vous l'avez promis.
Je vous offre mes jours, conservez ce que j'aime,
Contentez-vous de mon trépas;
S'il faut du sang, dans ce péril extrême,
Le mien ne vous suffit-il pas ?
C'est trop de resistance,
Rendez-vous aux vainqueurs.
Helas ! le combat recommence.
Suivons nôtre vengeance,
Redoublons nos fureurs.
Ciel ! arrêtez leur violence.
Rendez-vous aux vainqueurs.
Redoublons nos fureurs.
Ciel ! arrêtez leur violence.
Laissez-vous toucher par mes pleurs.
C'est trop de resistance,
Fuyez, perfides coeurs.
Penelope, Cephalie, Ulysse, & ses
Compagnons
Cephalie Penelope Ulysse Penelope
La victoire est à nous; reprenez l'esperance,
Nous allons voir la fin de nos malheurs.
C'est vous, mon cher Ulysse, & le Ciel vous ramene;
Je vous revois victorieux,Nous devons la victoire aux
Dieux.
Ils ont vangé vôtre gloire & la mienne,
Je sens un feu nouveau, qui revient m'animer,
Ma bouche ny mes yeux, ne peuvent l'exprimer.
Aprés une absence cruelle,
Joüissons d'un destin heureux;
Vous ne fûtes jamais si belle,
Ny moy jamais plus amoureux.
Ah ! quel plaisir succéde à ma peine mortelle
!
Le Ciel contenteroit la nature & l'amour,
S'il nous rendoit Telemaque en ce jour.
Euriloque, Penelope, Cephalie, Ulysse, & ses
Compagnons
Euriloque Ulysse
Vous verrez vos souhaits comblez par sa presence;
On découvre au Port des Vaisseaux,
Et le signal, qui paroît sur les eaux,
De son retour fait l'aßûrance;
Il est temps d'oublier nos maux.
Tou répond à nos voeux: Qu'une fête
nouvelle
Chasse le souvenir de nos malheurs passez,
Chacun doit signaler son zele,
Il ne peut éclatter assez.
Euriloque, Penelope, Cephalie, Ulysse, & ses
Compagnons
[Une troupe de
jeunes Grecs, qui tiennent des Couronnes de Mirthe: Troupe
d'Esclaves, chargées de dépoüilles des
ennemis, en élevent un Trophée aux pieds
d'Ulysse & de Penelope] Ulysse & Penelope [le Choeur
repete] Choeur Ulysse Penelope [le Theatre
s'obscurcit; n entend un bruit soûterrain; on voit
avancer du fonds, un nuage épaix, d'où partent
des éclairs] Choeur
Que la paix regne sur la terre:
Preferons en ce jour
Les douceurs de l'amour
Aux fureurs de la guerre,
Nos ennemis sont dans nos fers,
Et nous sommes vangez, aux yeux de l'Univers.
Que la paix, &c.
Essuyez vos larmes,
Vivons sans allarmes,
Nos pleurs, nos soûpirs,
Font face aux plaisirs.
Que le plaisir est extrême,
De revoir ce que l'on aime,
Tout rit, tout comble nos voeux,
Les Dieux nous offrent des jours heureux,
Ranimons nôtre tendreße,
L'Amour regne dans ces lieux.
D'Ulysse, sans cesse,
Vantez les exploits glorieux;
Qu'à chanter son nom, tout s'empresse,
Qu'il vole jusqu'aux cieux.
Quel bruit se fait entendre ?
Ah ! quelle nuit vient nous surprendre !
Le terre tremble sous nos pas,
Tout nous menace du trépas.
Circé, Euphrosine, Telemaque et les Personnages de la
Scene precédente
[l nuage s'ouvre,
& laisse voir Telemaque enchaîné, entre
Euphrosine & Circé, qui tient un
Poignard] Ulysse Penelope Ulysse Circé Ulysse & Penelope Telemaque Circé [on entend un bruit
éclatant, l'obscurité se
dissipe] Mais qui retient mon bras
?
O Ciel ! c'est Circé qui s'avance.
Telemaque, en ses mains, ô mortelle frayeur
?
O funeste vengeance !
Grands Dieux ! détournez ce malheur !
En partant de ces lieux, j'ay choisi ma victime;
Approchez, trop heureux Epoux;
Que son sang répandu rejaillisse sur vous.
Pour vous punir tous trois, ce n'est pas trop d'un
crime.
Ah ! mon fils, ah ! Circé, portez sur moy vos
coups.
C'est mon sang que tu dois répandre,
Frappe, sans plus attendre,
Barbare, assouvy ton courroux.
C'en est fait, ma rage est trop lente,
Meurs, vange moy par ton trépas.
Qui rend ma vengeance impuissante ?
Pallas, et les Personnages de la Scene
precédente
Pallas
Crains, à ton tour, & reconnois Pallas:
J'ay trop souffert ta fureur inhumaine;
Heureux Epoux, voyez la fin de vôtre peine,
Et n'ayez plus que des jours pleins d'appas.
Circé
Circé C'est trop vous
irriter,
Je vous cède grands Dieux, & je vous rends les
armes,
L'Enfer & tous mes charmes,
Ne sçauroient vous resister.
L'Amour m'a fait sentir, son injuste puissance;
Il n'a jamais flatté mon coeur,
Que pour tromper mon esperance,
Et faire éclatter ma fureur.
Il faut de mes transports, calmer la violence;
Circé doit se vaincre en ce jour,
J'ouvre mon coeur à l'innocence,
Et pour jamais je le ferme à l'amour.
Jean-Féry
Rebel
