Telegone
Tragédie
en Musique en I Prologue & V Actes
representée
pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique le Mardi sixiéme
Novembre 1725
livret
de l'abbé Simon-Jospeh
Pellegrin
musique
de:
Luis
de La Coste
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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Amaltée
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Mlle
Ermans
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Venus
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Mlle
Lagarde
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L'Amour
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Mlle
Dun
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Le
Theatre represente une des Isles
Fortunées
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Scene
premiere
Amalthée,
Habitants de l'Isle Fortunée
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Amalthée:
Paisibles Habitants de ces aimables lieux,
Est-il des Peuples sous les Cieux
Aussi fortunez que vous l'êtes ?
Par l'ordre du Maître des Dieux,
Je verse à pleines mains dans ces douces
Retraites
Mes Tresors les plus précieux.
Chantez
votre bonheur extrême;
C'est votre unique soin dans ces heureux Climats:
Le Plaisir vous cherche lui-même;
Il vole au-devant de vos pas.
Le
Choeur:
Chantons notre bonheur extrême;
C'est notre unique soin dans ces heureux Climats:
Le Plaisir nous cherche lui-même;
Il vole au-devant de nos pas.
[Symphonie
douce]
Amalthée:
Mais, quels Concerts se font entendre ?
Ah ! malgré moi, que j'y trouve d'attraits;
C'est Venus que je voi descendre:
Vient-elle de ces lieux troubler l'aimable paix ?
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Scene
2
Venus, Amalthée,
Habitants de l'Isle Fortunée, les
Graces
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Venus:
Peuples que le Ciel a fait naître
Pour goûter le sort le plus doux,
Vous êtes moins heureux que vous ne croyez
l'être,
Vous ignorez un bien qui les rassemble tous;
C'est mon Fils, c'est l'Amour qui seul est votre
Maître.
Le
Choeur:
Hâtes-vous de remplir nos voeux,
Achevez de nous rendre heureux.
Amalthée:
Ce nouveau soin qui vous dévore
Vous ôte un bonheur plein d'attraits:
Un seul bien qu'on desire encore
Rend tous les autres imparfaits.
Qu'il vous en coûtera d'allarmes !
Venus:
Un bien qui coûte cher n'en a que plus de
charmes.
Acheve de
les rendre heureux,
Amour, répand tes douces flâmes:
Vole, vien verser dans leurs ames
Le seul bien qui manque à leurs voeux.
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Scene
3
L'Amour, Venus, Amalthée,
Habitants de l'Isle Fortunée, les Graces, Suite de
l'Amour
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|
L'Amour:
De mes Sujets nouveaux le destin m'interesse,
J'en veux faire d'heureux Amants.
Amour, Jeux & Plaisirs, qu'à l'envi tout
s'empresse
A lier les Coeurs des noeuds les plus charmants.
[les
Amours, les Jeux & les Plaisirs dansent avec des Festons
de fleurs, dont ils enchaînent les Habitants de l'Isle
Fortunée]
Venus:
Amour, sur ces charmants Rivages
Fais regner avec toi les Plaisirs les plus doux;
Garde pour d'autres lieux les funestes ravages
Qu'excitent les transports jaloux:
Tu dois donner des Loix à tout ce qui respire;
Mais pour former d'aimables noeuds.
Sur les Jeux & les Ris fonde un nouvel Empire,
Et n'enchaîne les Coeurs que pour les rendre
heureux.
Le
Choeur:
Chantons le sort heureux où l'Amour nous appelle,
Qu'il regne sur nous à jamais:
Liberté tu n'as point d'atraits
Au pris d'une chaîne si belle.
Venus:
Non, ces douces Retraites
Ne sont pas faites
Pour de vains loisirs;
C'est aux desirs,
C'est aux soupirs
A faire les vrais plaisirs.
Que sans
cesse
Mon Fils vous blesse;
Ce n'est qu'aux Amours
Qu'on doit les beaux jours.
Tendres flâmes,
Seul bien des ames,
Que vos ardeurs
Brûlent tous les Coeurs.
[on
danse]
L'Amour:
Non, ce n'est qu'un coeur tendre
Qui doit attendre
Des jours pleins d'attraits;
On n'a jamais
De bien parfaits,
Que l'on n'ait senti mes traits.
Dures chaînes,
Cruelles peines,
Le sort le plus doux
Ne vient qu'aprés vous:
Mais on aime
L'attente même;
Un seul moment
Paye un long tourment.
[on
danse]
Venus
& Amaltée:
Amour, dans ces climats forme de douces chaînes:
Qu'on se livre sans crainte aux plus tendres desirs,
Heureux qui peut goûter les plus charmants
plaisirs
Sans éprouver les moindres peines !
Amalthée:
Soyez heureux
Par ma presence,
Soyez heureux
Coeurs amoureux:
Les biens charmants que répand l'Abondance
Font des Amours
Les plus beaux jours.
Le
Choeur:
Chantons le sort heureux où l'Amour nous appelle,
Qu'il regne sur nous à jamais:
Liberté
tu n'as point d'attraits
Aux prix d'une chaîne si belle.
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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Ulysse,
Roi d'Ithaque
|
Mr
Dubourg
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Circé,
Fille du Soleil
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Mlle
Antier
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Telegone,
Fille d'Ulysse & de Circé
|
Mr
Thevenard
|
|
Elismene,
Princesse de Corcyre
|
Mlle
Lemaure
|
|
Telemaque,
Fils d'Ulysse & de Penelope
|
Mr
Marayre
|
|
Melice,
Confidente de Circé
|
Mlle
Sourie-L.
|
|
Neptune
|
Mr
Le Mire-C.
|
|
Deux
Matelottes
|
Mlles
Migner & Antier-C.
|
|
Un
Plaisir
|
Mlle
Souris-L.
|
|
Le
Grand-Prêtre de Minerve
|
Mr
Tribou
|
|
Une
Bergere
|
Mlle
Mignier
|
|
Le
Théâtre represente le Rivage
d'Ithaque
|
|
Elismene:
Paisibles lieux, chers Rivages d'Ithaque,
Vous êtes les témoins du trouble de mon
coeur.
On doit unir mon sort au sort de Telemaque;
Mais je le vois lui-même éloigner son
bonheur:
Chaque jour, chaque instant ralentit son ardeur.
Paisibles
lieux, chers Rivages d'Ithaque,
Vous êtes les témoins du trouble de mon
coeur.
Pour
chercher sur ces bords un trône qui m'appelle,
J'abandonne Corcyre, où j'ai reçu le jour;
Je trouve dans ces lieux une brillante Cour;
J'y dois regner sur un peuple fidéle:
Mais helas ! dans ce beau sejour
Mon coeur s'étoit promis un plus charmant empire;
Cependant, à mes yeux, si mon Amant soupire,
C'est plus de douleur que d'amour.
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Scene
2
Elismene, Telemaque
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Elismene:
Ah ! Prince, assez long-tems sur ce triste rivage
La mort de Penelope a fait couler vos pleurs;
Ne calmerez-vous point ces mortelles douleurs
Que l'Amour veut que je partage ?
L'Hymen va couronner vos feux:
J'en dois faire mon bien suprême:
Mais si vous n'êtes pas heureux
Puis-je esperer helas ! d'être heureuse moi-même
?
Telemaque:
Je vous aime, Elismene, & j'atteste les
Dieux...
Elismene:
Non; ces garands de votre flâme,
Ces Dieux par votre bouche attestez à mes yeux
Ne sçauroient dissiper le trouble de mon
ame.
Ce n'est
pas la foi des serments
Qui doit rassurer les Amants
Contre une inconstance funeste;
Un regard, un soupir, une tendre langueur,
Se font bien mieux entendre au coeur
Que tous les Dieux que l'on atteste.
Telemaque:
Mon coeur des mêmes feux se sent toujours
brûler,
Ne doutez point de ma tendresse:
Mais je vois qu'il est temps de ne vous rien celer,
Ce jour qui doit m'unir au sort de ma Princesse,
Ce jour heureux me fait trembler.
Elismene:
Justes Dieux ! quel est ce mystere ?
Telemaque:
Vous sçavez que Neptune enflâmé de
colere
Poursuivoit l'auteur de mes jours:
Le soin du'un tête si chere
A ses sacrez autels me fit avoir recour.
J'esperois, par un sacrifice,
Au lieu d'un Dieu vengeur, en faire un Dieu propice;
J'entends d'un bruit affreux, son Temple retentir;
Mon encens lui tient lieu de crime,
Et la foudre, prête à partir;
Fait trembler à la fois le Prêtre & la
Victime:
Mais de mon Pere enfin on m'annonce le sort:
Ce terrible Oracle me frape.
N'espere
point qu'Ulysse à ma vengeance échape;
Le jour de ton hymen est celui de sa mort.
Elismene:
Le jour de votre hymen ! malheureuse Elismene,
A quoi te reservent les Dieux ?
Fuis plutôt ces tristes lieux.
Telemaque:
Helas ! si vous partez, ma mort est trop certaine.
Telegone avant moi vous étoit destiné;
Lui portez-vous un bien que l'Amour m'a donné
?
Elismene:
Son bras avoit cent fois défendu notre Empire;
Mais, pour aspirer jusqu'à moi,
Il falloit être né d'un Heros ou d'un Roi.
Incertain de son sort, il partit de Corcyre,
Pour faire à son retour éclater à mes
yeux
Le sang de ses Ayeux:
Je lui promis ma main par l'ordre d'une Mere;
Mais quand il aprendra qu'Elismene est à vous,
Que je crains ses transports jaloux !
On doit tout redouter d'un coeur qu'on desespere.
Telemaque:
Je crains de plus cruels malheurs.
Ensemble:
Laissez-vous fléchir par nos pleurs,
Dieux, qui nous donnez tout à craindre;
Eh ! pourquoi les plus tendres coeurs
Sont-ils toujours les plus à plaindre ?
Telemaque:
On vient celebrer l'heureux jour,
Où mon Pere aborda ce tranquille Rivage;
Puissant Maître des Flots, daigne accepter
l'hommage
Que nous t'offrons pour son retour.
|
Scene
3
Ulysse, Elismene, Telemaque,
Troupe d'Habitants d'Itaque & de
Matelots
|
|
[Marche]
Ulysse,
à Telemaque:
Que ce jour a pour moi de charmes !
J'ose enfin me flater d'avoir fléchi les Dieux;
Aprés de mortelles allarmes,
L'aimable Paix regne en ces lieux.
Peuples,
qui vivez sous ma loi,
La paix dans ces beaux lieux succede au bruit des armes:
Unissez vos coeurs & vos voix,
Pour celebrer un sort si plein de charmes.
Le
Choeur:
Celebrons un destin si doux,
Le Ciel répond à notre attente;
Chantons la paix qui nous enchante,
Qu'elle regne à jamais sur nous.
[on
danse]
Un
Matelot:
Dans le sein du repos,
Nous bravons le ravage
Des vents & des flots;
Ne quittons point le rivage,
Goûtons les plaisirs à longs traits;
Joüissons de la paix,
Doux repos regnez à jamais.
Qu'on n'éprouve d'allarmes
Que celles des Amants;
Tout est plein de charmes,
Tout plaît jusqu'à leurs tourments.
Cherissons les feux
D'un Dieu qui peut combler nos voeux:
Les Ris & les Jeux
Seront le prix de nos larmes,
Nous serons heureux.
[on
danse]
Deux
Matelottes:
Qu'il est doux aprés mille orages,
D'arriver au port des Plaisirs !
Pour gagner ces charmants rivages,
Ce sont les Zephirs
Que les soûpirs.
Plus de larmes,
Plus d'allarmes,
L'onde rit à nos desirs.
Qu'il
est doux, &c.
Calme
aimable,
Sois durable,
Tu nous fait d'heureux loisirs.
Qu'il
est doux, &c.
[on
danse]
Une
Matelotte:
L'Amour, comme Neptune,
Lorsqu'un jeune amant
Va tenter la Fortune,
Fait sentir en ce moment
Le peril de l'embarquement.
Que de regrets
Pour l'aimable paix
Qu'on craint de perdre à jamais !
Quelle image !
L'on voit le naufrage;
Rends-nous au rivage,
Amour, tu le peux:
Rends-nous heureux,
Enchaîne les Vents orageux.
[la
mer s'agite, on voit plusieurs Vaisseaux, dont il y en a un
qui perit]
Le
Choeur:
Dieux ! quelle tempête soudaine
S'éleve sur l'humide Plaine !
Que d'infortunez vont perir !
Leur Vaisseau vole au gré de l'Onde.
Le Choeur
des Matelots, dans le Vaisseau:
Que le juste Ciel nous seconde !
Ulysse:
Terrible Dieu des Flots, daigne les secourir.
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Scene
4
Neptune, Ulysse, Elismene, Telemaque,
Troupe d'Habitants d'Itaque & de
Matelots
|
|
Neptune,
sortant du sein des Flots:
Entendrai-je toujours cette voix importune
Du plus grand de mes Ennemis ?
Est-ce à toi d'implorer Neptune ?
Tremble, malheureux Roi, je vais vanger mon Fils.
Telemaque:
Quelle menace ! ah ! j'en frémis !
[Neptune
rentre sous les Flots & le Vaisseau va se
briser]
Ulysse,
Telemaque, Elismene:
Dieux, qui faites trembler la Terre
Entendez-nous du haut des Cieux,
Lancez, lancez votre Tonnerre
Sur les Mortels audacieux:
Mais, quand votre courroux marque votre puissance,
En punissant le crime, épargnez
l'innocent.
Ulysse:
Malgré leurs Décrets rigoureux,
Il faut montrer un front digne du Diadême;
Ces bords ne sont couverts que de débrits
affreux:
Faisons-nous une loi suprême
De secourir les malheureux.
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|
Le
Théâtre represente le Rivage de la
Mer
|
|
Telegone:
Grands Dieux ! quelle est mon infortune !
Faut-il que contre moi le Ciel soit irrité !
Par quel crime ai-je mérité
Toute la fureur de Neptune ?
Brûlant
du plus ardent amour
Je pars des Rives de Corcyre;
Du Dieu des vastes Mers je traverse l'Empire;
Circé doit m'annoncer à qui je dois le
jour.
Les Vents,
les Flots, les Dieux, contre moi tout conspire;
Je fais naufrage enfin, la mor frappe mes yeux:
Mais elle fuit encor cette mort favorable,
Et je me vois sauvé par la main secourable
D'un Mortel plus grands que les Dieux;
Mais, c'est lui-même qui s'avance:
Quels doux transports m'inspire sa presence !
|
|
Ulysse:
Malheureux Etranger, joüissez du repos
Qu'on ne trouve jamais dans l'Empire des Flots.
Comme vous, des Destins éprouvant l'injustice,
J'ai plus longtems que vous erré de Mers en Mers.
Ah ! que nom fut jamais, par d'illustres revers,
Plus fameux que le nom d'Ulysse !
Telegone:
Vous, Ulysse ? vous ce grand Roi
Que toute la Grece révere !
Par vos soins genereux le jour encor m'éclaire !
Ah ! Seigneur, de quel prix doit-il être pour moi
Quand j'apprends à qui je le dois ?
Trop heureux, si pour vous je perdois une vie,
Qui sans vous sous les Flots m'alloit être ravie
!
Ulysse:
Que d'un si tendre aveu mon coeur est satisfait !
C'est ma plus douce récompense;
Quand on peut inspirer tant de reconnoissance,
On est trop payé du bienfait.
Puis-je sçavoir quel Sang vous donna la naissance
?
Telegone:
Une immortelle main prit soin de mon enfance.
Dieux ! daignez m'acquitter de ce que je lui doi;
Mais, quelque soit mon pere, on veut que je l'ignore,
On m'en fait une dure loi.
Puisse-'il, s'il respire encore,
Etre moins malheureux que moi ?
Ulysse:
Pour l'auteur de votre naissance,
Quand vous formez ces tendres voeux,
Vous méritez vous-même un destin plus
heureux;
Mais aprés tant de maux reprenez
l'esperance.
Telegone:
Mon destin me condamne à traverser les Mers;
Sans Vaisseaux, sans secours, que faut-il que j'espere
?
Ulysse:
Tous mes secours vous sont offerts;
Mais, à vos yeux si ma presence est chere,
Pourquoi quitter des lieux où vous trouvez un
pere,
Que vous allez chercher au bout de l'univers ?
Telegone:
En d'autres lieux l'Amour m'appelle.
Que je parte; & bien-tôt à vos ordres
soumis,
Je rapporte à vos pieds, dans un sujet fidele
Toute la tendresse d'un Fils.
Ulysse:
En d'autres lieux votre amour vous attire !
Quel est l'objet d'un si feu beau ?
Telegone:
C'est la Princesse de Corcyte
Qui m'a soumis à son Empire;
Et l'Hymen doit pour nous allumer son Flambeau.
Ulysse,
à Telegone:
La Princesse Elismene à vos feux est promise
!
Telegone:
D'où peut naître votre surprise ?
Ulysse:
Que je plains votre sort !
Telegone:
Seigneur, que dites-vous ?
Ulysse:
On lui destine un autre Epoux.
Telegone:
Que deviens-je ? un Rival m'arrache ma Princesse !
Destin !
Ulysse:
C'est à l'oubli qu'il faut avoir recours.
Telegone:
Eh ! le puis-je ? grands Dieux !
Ulysse:
A regret je vous laisse:
Mais, moi-même, en ces lieux j'ai besoin de
secours;
Je vais implorer la Déesse
Qui veille sur mes tristes jours.
|
|
Telegone,
seul:
Je suis trahit ! quel prix d'un amour si fidele ?
On m'arrache Elismene ! Ulysse, Dieu des Mers !
Mille abîmes m'étoient ouverts;
Pourquoi sauver des jours qui n'étoient pas pour elle
?
Ah ! c'est trop à la fois éprouver de
revers;
Je sens que je succombe à ma douleur
mortelle.
[il
tombe qur un lit de gazon; on voit paroître
Circé dans un Char brillant, comme Fille du
Soleil]
|
|
Circé,
descenduë de son Char:
Qu'une nouvelle Flore embellisse ces lieux,
Et qu'un nuage épais nous cache à tous les
yeux.
Sur ce gazon, c'est mon Fils qui repose;
Le Sommeil par mes soins lui prête son secours;
C'est par moi qu'il suspend le cours
Des tourments que l'Amour lui cause:
Mais, tandis que mon Art semble le soulager,
Je ne songe qu'à me venger.
Vous, qui
connoissez Circé pour votre Reine,
Démons, secondez mes desirs;
D'un malheureux Amant venez flatter la peine:
Volez, transmormez-vous en d'aimables Plaisirs.
|
Scene
5
Telegone, Circé,
Troupe de Démons transformez en Plaisirs & en
Nymphes
|
|
Le
Choeur:
Circé, de votre nom remplissez l'Univers;
Changez à votre gré le jour en nuit
obscure:
Triomphez à la fois des Cieux & des Enfers,
Regnez sur toute la Nature.
[on
danse]
Une
Nymphe:
La constance
D'un tendre Amant
Mérite un sort charmant.
Flatteuse esperance,
Volez & calmez son tourment.
D'un coeur tendre
Peut-on se défendre ?
D'un coeur tendre
Les Ris & les Jeux
Doivent combler les voeux.
La plus dure peine
Tôt ou tard ameine
Le moment heureux;
Amants, prés de vos Belles
Soyez toujours fideles,
Ce moment si doux
N'est pas loin de vous.
[on
danse]
Un
Plaisir, alternativement avec le Choeur:
Que la Gloire
De la Victoire
Anime un Coeur qui veut aimer;
Dans ses chaînes
S'il voit des peines
Mille Plaisirs doivent le charmer.
Le
Choeur:
Que la Gloire, &c.
Un
Plaisir:
Beautez les plus inhumaines,
En vain vos yeux s'arment de rigueurs;
L'Amour tôt ou tard regne sur vos coeurs.
Le
Choeur:
Que la Gloire, &c.
Un
plaisir:
C'est perdre tems que se défendre;
Au Dieu d'Amour tout doit se rendre:
Est-il rien qu'il ne puisse enflâmer ?
Le
Choeur:
Que la Gloire, &c.
Telegone,
en s'éveillant:
Quelles séduisantes images
Viennent de frapper mes esprits !
Où suis-je ? quels Palais ! quels aimables Rivages
!
Circé:
De tout ce que tu vois cesse d'être
surpris.
Telegone:
C'est vous ? Circé ! c'est vous ? favorable
Immortelle !
Circé:
Le soin de ton bonheur dans Itaque m'appelle.
Je viens servir tes feux; mais apprends à quel
prix.
Un Mortel
m'a fait une offense,
Il faut qu'il en perde le jour:
Sois prêt à servir ma vengeance,
Et je servira ton amour.
Telegone:
Déesse, attendez tout de ma reconnoissance.
Que ne vous dois-je point ? helas !
C'est peu des tendres soins donnez à mon enfance,
Vous m'offrez un bien plein d'appas,
Qui fait ma plus chere esperance.
Je n'examine rien, commandez, j'obéïs.
Vos voeux ne seront point trahis;
Qui faut-il immoler ?
Circé:
Il n'est pas tems encore
De te montrer le coeur où ta main doit
frapper.
Telegone:
Quel qu'il soit, à mes coups il ne peut
échaper.
Mais enfin, plus longtems faudra-t'il que j'ignore
De quel Sang les Dieux m'ont formé ?
Circé:
Non; tu n'en seras informé
Qu'aprés avoir servi ma rage.
Je ne te dis qu'un mot, tu sors du Sang des Rois;
Que ce premier aveu ranime ton courage.
Telegone:
Achevez.
Circé:
Fais ce que tu dois;
Je t'en apprendrai davantage.
Ne crains point cependant qu'un Hymen odieux
Malgré Circé t'enleve ta Princesse.
Te dirai-je encor plus ? l'objet de ta tendresse
Ton Elismene est en ces lieux.
Telegone:
Elismene en ces lieux !
Circé:
Tu la vois qui s'avance;
Elle est prête à trahir sa foi:
Mais ne perds jamais l'esperance,
Tant que Circé sera pour toi.
|
Scene
6
Telegone, Elismene
|
|
Elismene:
Que vois-je ? Telegone à mes yeux se présente
!
Fuyons.
Telegone:
Non, demeurez trop infidelle Amante;
Je sçai tout; le Destin de mon bonheur jaloux
A votre Hymen défend de prétendre.
Elismene:
Eh bien ! puisqu'en ces lieux on a sçu vous
l'apprendre,
Vous m'aimez vainement, je ne puis être à
vous;
Telemaque est choisi pour être mon Epoux.
Telegone:
Quoi ! le Fils de ce même Ulysse
Qui vient de me sauver le jour !
Dieux ! quel effroyable supplice
De sentir à la fois & la Haine & l'Amour
!
Mais non, ce n'est qu'à vous que mon coeur doit s'en
prendre;
C'est vous qui me manquez de foi.
Elismene:
En faveur de vos feux que pouvois-je entreprendre ?
Pour me donner à vou, il falloit être à
moi.
Une suprême loi s'explique pour un autre,
Elle m'a nommé mon Vainqueur;
Le devoir engage mon coeur;
C'est au dépit à dégager le
vôtre.
Telegone:
En vain un dépit éclatant
Veut me faire oublier une Beauté cruelle;
Je ne vous aimai jamais tant:
Toute ingrate, toute infidelle,
A mes yeux enchantez, vous n'êtes que trop belle;
Peut-on voir tant d'appas, & n'être pas constant
?
Je
traversai les flots, flaté de l'esperance
De goûter le sort le plus doux,
J'aspirois au bonheur d'être un jour votre Epoux;
Je ne comptai pour rien les tourments de l'absence:
J'allois faire briller l'éclat de ma naissance,
Pour être plus digne de vous.
Mais un Rival...
Elismene:
Pour vous tourmenter vous-même ?
Ce n'est que par le sort que vos voeux sont trahis:
Ne vous informez point si je hais ou si j'aime,
J'obéïssois &
j'obéïs.
|
|
Telegone,
seul:
Ce n'est que le Destin qui s'oppose à mes voeux !
Elle obéït ! dois-je l'en croire ?
Et puis-je me flater d'une douce victoire ?
Je pourrois encore être heureux !
Suivons le doux transport qui de mon coeur s'empare:
Eh ! qui peut mettre obstacle au succès de mes
voeux
Quand pour moi Circé se déclare ?
Vengeons-là sans plus balancer.
Je brûle de sçavoir quel Sang je dois
verser.
Pour
couronner mes feux tout est d'intelligence,
Je triomphe en cet heureux jour;
Et quand je vole à la vengeance,
Je sers ma gloire & mon amour.
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|
Le
Théâtre represente le Temple de
Minerve
|
|
Circé:
Amour, trop funeste vainqueur,
Laisse-moi me livrer au transport qui m'entraîne,
Va, sors pour jamais de mon coeur;
Ny laisse regner que la Haine.
|
|
Circé:
Mon Perfide ne te fuis pas !
Melisse:
Il viendra bien-tôt sur mes pas:
Mais que prétendez-vous ?
Circé:
Je l'ignore moi-même.
Mon coeur à chaque instant est prêt à se
trahir,
Je sçai que je dois le haïr;
Cependant malgré moi je sens trop que je
l'aime.
Qu'on a
peine à quitter un tendre engagement !
Sue de plaisirs je me rappelle !
Que j'aime à m'occuper de ce premier moment,
Où je vis mon volage Amant
Me jurer à mes pieds une ardeur éternelle
!
Ah ! que l'Ingrat étoit charmant !
Qu'il le seroit encor s'il n'eût été
fidele !
Melisse:
Mais, qu'esperez-vous d'un amour
Qui vous fut si fatal judqu'à ce triste jour ?
Des feux dont autrefois vous brûliez l'un pour
l'autre,
Vous n'avez eu tous deux qu'un trop funeste prix;
Vous avez immolé son Fils,
Que je n'ose appeller le vôtre.
Circé:
Non, Mélisse, ce Fils ne fut pas immolé,
Je ne t'en dis pas davantage;
Ulysse peut encor réparer son outrage:
Qu'il reprenne l'amour dont son coeur a
brûlé,
Et de nos premiers feux je lui rends ce cher gage:
Mais, s'il balance encore à me rendre sa foi,
Ce Fils même...
Melisse:
Achevez.
Circé:
Qu'il frémisse d'effroi.
C'est par mes soins que l'Infidele
Apprit que ma juste fureur
L'avoir précipité dans la nuit
éternelle,
C'est-là le premier coup dont j'ai frappé son
coeur:
Mais encore une fois qu'il tremble, qu'il
frémisse.
Je ne veux
le tirer d'erreur
Que pour augmenter son supplice.
Il vient, je vais sur lui faire un dernier effort;
Toi garde mon secret, ou n'atends que la mort.
|
|
Ulysse:
Osez-vous à mes yeux vous présenter encore
Aprés un parricide affreux ?
Fuyez, délivrez-moi d'un objet que
j'abhorre.
Circé:
Cet objet autrefois attira tous tes voeux.
A mes
foibles attraits quand tu rendis les armes
Mes yeux t'étoient plus chers que le Flambeau du
jour;
Je brillerois encor des mêmes charmes,
Si tu brûlois encor du même amour.
Rappelle cet amour.
Ulysse:
Vous avez sçu l'éteindre
Dans les flots du sang de mon Fils.
Circé:
Sans chercher quels forfaits je puis avoir commis,
Songe à ceux qu'il te reste à craindre.
Tremble.
Ulysse:
tremblez-vous même, & redoutez un Roi,
Vous qui m'osez ici parler en Souveraine.
Circé:
Sois moins fier de ton rang, je regne comme toi;
Mais qu'est-ce pour Circé qu'un vain titre de Reine
?
Les
Enfants, la Terre & les Cieux,
Tout est soumis à mon obéïssance:
Sur le Trône des Rois j'exerce ma puissance,
Je lance la Foudre des Dieux.
Je ne suis
que trop redoutable.
Par pitié pour toi-même, appaise ma fureur;
Rends-moi ta main, rends-moi ton coeur,
Ou ta mort est inévitable.
Ulysse:
Et tu crois que la mort m'inspire de l'effroi !
A son Fils malheureux joins un malheureux Pere.
Circé:
Eh bien, si de ce Fils la mémoire t'est chere,
Je te le rends, rends-moi ta foi.
Ulysse:
Tu me redrois mon Fils ! je ne t'en crois qu'à
peine.
Circé:
N'en doute point, il voit encor le jour.
Si son Sang répandu doit m'attirer ta haine,
Que son Sang épargné me rende ton
amour.
Ulysse,
à Circé:
O mon Fils ! mon cher Fils !... rendez-moi ce cher gage
D'un amour autrefois si beau.
Circé:
Commence à réparer l'outrage.
Viens, d'un Hymen trahi rallumer la flambeau.
Ulysse:
Ah ! je vois trop ton artifice.
Qu'entreprends-tu, Barbare ? ô projet inhumain !
Si j'osois accepter ta main,
Du meurtre de mon Fils, je deviendrois complice.
Circé:
Que ouvrage nouveau ? frappons, plus de retour.
O toi, qui m'as donné le jour,
Soleil, reconnois-tu ta Fille ?
Faut-il que ta clarté ne brille
Que pour voir le mépris qu'on fait de mon amour ?
Attends, tu vas me voir, à punir qui m'offense,
Plus prompte que ton Char à traverser les Cieux:
Tu ne répandras plus ta lumiere en ces lieux,
Que pour éclairer ma vengeance.
Ulysse:
Quels transports ! fui de mes Etats.
Que le jour renaissant ne t'y retrouve pas.
Circé:
Tu ne le verras pas renaître.
Ulysse:
Tu me braves encor ?
Circé:
Je commande aux Enfers.
Circé va se faire connoître
Aux yeux de l'Univers.
Ensemble:
[Démons / Grands Dieux] prenez votre
Victime.
Frappez, vengez-moi, vengez-nous.
C'est trop laisser regner le crime;
Qu'il n'échappe pas à vos coups.
Ulysse:
On vient; à nos Autels épargne ta
presence.
Circé:
Au pouvoir de Minerve en vain on a recours,
C'est sur de plus puissants secours
Que Circé fonde sa vengeance.
|
Scene
4
Elismene, Ulysse, Telemaque, Le Grand-Prêtre de
Minerve,
Troupe de Prestres & de Prestresses de
Minerve
|
|
Le
Grand-Prestre:
Fille de Jupiter, sur tes sacrez Autels,
Un Roi que tu cheris t'apporte son hommage;
Apprends par tes bienfaits au reste des Mortels
Que tu regnes sur ce Rivage.
[on
danse]
Ulysse, au
Grand-Prêtre:
Ministre des Autels, écoûtez votre
Maître.
Que votre
ardeur pour moi s'empresse de paroître;
De toutes parts, on m'annonce la mort:
Si dans mes tristes jours Minerve s'interesse,
Obtenez de cette Déesse
Qu'elle m'éclaire sur mon sort.
Le
Grand-Prestre, alternativement avec le Choeur:
Protege-nous toujours, favorable Immortelle,
D'un Peuple gémissant, entends la voix
fidele.
Le
Grand-Prestre:
La nuit de l'avenir se dévoile à mes yeux:
O Ciel ! quel spectacle odieux !
Du crime d'un Mortel le Destin est complice.
Quel Sang ! quelle main ! j'en frémis:
Garde-toi, malheureux Ulysse,
De la main de ton propre Fils.
Telemaque:
De ma main ! qu'osez-vous prédire ?
Ulysse:
Qu'ai-je entendu ? que chacun se retire.
Vous, mon Fils, demeurez.
|
Scene
5
Ulysse, Telemaque
|
|
Telemaque:
Ah ! Seigneur, croiriez-vous
Le noir projet qu'on vous revele ?
Pour recevoir la mort, je tombe à vos genoux;
Mais en perçant ce coeur, songez qu'il est
fidele.
Ulysse:
Grands Dieux ! à vos décrets je fus toujours
soumis;
Mais souffrez que je m'en défie;
Du plus noir des forfaits vous accusez mon Fils,
Et sa vertu le justifie.
[à
Telemaque en le relevant]
Non, ce
n'est pas de toi que je dois me garder;
C'est à toi cependant à ne rien hazarder.
Ta vertu, ton amour, tout me paroît sincere;
Mais, mon Fils, le sort inhumain
Sans l'aveu de ton coeur pourroit guider ma main
Jusques dans le sein de ton Pere.
Je crains le parricide & brave le trépas.
Il faut nous separer.
Telemaque:
Nous separer ! helas !
Ulysse:
En vain ta tendresse en soûpire;
La Mere d'Elismene a besoin de mon bras,
Elle m'offre son coeur, sa main & son Empire:
Prévenons nos destins, regne sur mes Etats,
Et je vais regner dans Corcyre.
Telemaque:
Ah ! puisque vous n'avez à redouter que moi,
Pour vos jours précieux mon coeur est sans
effroi.
|
haut
de page

|
Le
Théâtre represente une Forest
|
|
Circé:
A punir un Perfide avec moi tout conspire;
Tout s'apprête pour son trépas.
Ulysse va perir. Il va perir ! helas !
D'où vient que mon coeur en soupire !
Dois-je m'interesser pour qui ne m'aime pas ?
Amour, si
ton flambeau ne fait briller sa flâme,
Que pour rendre le monde heureux;
Ah ! pour la gloire de tes feux,
Cesse de regner dans mon ame.
Tu me fais
ressentir les plus tendres faveurs,
Pour un Ingrat, pour un Volage:
Je le plains tandis qu'il m'outrage;
Et prête à l'immoler je sens couler mes
pleurs.
Amour, si
ton flambeau ne fait briller sa flâme,
Que pour rendre le monde heureux;
Ah ! pour la gloire de tes feux,
Cesse de regner dans mon ame.
C'est trop
me laisser attendrir.
Plus l'Ingrat me fut cher, & plus il est coupable;
Est-ce à moi de le secourir ?
Non, non, je ne lui dois qu'une haine implacable.
N'écoûtons plus que ma fureur.
Punissons, perdons qui m'offense.
Si l'amour gemit dans mon coeur
C'est pour me demander vengeance.
Vengeance, vengeance.
|
|
Telegone:
Hatez-vous de me rendre heureux.
A m'apprendre mon sort votre foi vous engage.
Circé:
Je suis prête à remplir tes voeux:
Mais toi-même es-tu prêt à venger mon
outrage ?
Telegone:
Mon zele ardent, l'espoir de mon bonheur,
Tout vous répond d'un bras vengeur.
Circé:
Quelqu'ardeur qui pour moi t'anime,
Tu trembleras peut-être au nom de la
Victime.
Telegone:
Moi trembler ! c'est trop m'offenser.
Bannissez un soupçon dont ma gloire murmure;
Montrez-moi seulement le coeur qu'il faut percer.
Vous pouvez encor balancer !
Faut-il qu'un serment vous rassure ?
Dieux tous
puissants, écoûtez-moi.
C'est Circé qui se plaint d'une mortelle offense,
C'est moi qui jure sa vengeance,
Soyez les garands de ma foi.
Si je trahis ses voeux lancez sur moi la foudre,
Reduisez un parjure en poudre;
Et pour rendre mon sort mille fois plus affreux
Que mon crime, & que l'Enfer même,
Faites-moi voir tout ce que j'aime
Dans les bras d'un Rival heureux.
Circé:
C'est assez. Il est tems de nommer la Victime
Qu'à ma juste fureur ton bras doit immoler:
C'est Ulysse.
Telegone:
Grands Dieux !
Circé:
Ce nom te fait trembler !
Telegone:
Non, je brave la mort, je ne crains que le crime.
Ulysse m'a sauvé le jour,
Et de ma propre main vous voulez qu'il préisse
!
Circé:
A ton serment tu dois ce sacrifice;
Et plus encore à ton amour.
Telegone:
A mon amour ? Ciel ! quel cruel supplice ?
Circé:
A servir ma fureur pourquoi balances-tu ?
De ton serment trahi tu deviens la Victime.
Telegone:
Ah ! quand le serment est un crime,
Le parjure est une vertu.
Laissez-vous fléchir pour Ulysse.
Qu'il vive.
Circé:
Qu'il périsse !
Ensemble:
Non, non, je ne puis consentir
[A laisser vivre qui m'outrage. / A l'immoler à
votre rage.]
[Aprés / Malgré] le serment qui
[t'engage, / m'engage,]
[Est-ce à toi / C'est à moi] de la
garentir
Du coup mortel, prêt à partir ?
Circé:
Qu'il périsse.
Telegone:
Qu'il vive.
Circé:
Achevons mon ouvrage.
Ensemble:
Non, non, je ne puis consentir, &c.
Circé:
Mais, puisqu'enfin ton coeur se refuse à ma
haine,
Du coup le plus terrible il faut qu'il soit
percé.
Telemaque...
Telegone:
Achevez.
Circé:
Il épouse Elismene.
Telegone:
Justes Dieux !
Circé:
L'Autel est dressé.
Telegone:
Quel Hymen ? j'en frémis.
Circé:
Il est ton seul ouvrage.
Quel spectacle plus doux peut s'offrir à tes yeux
?
Telegone:
Ah ! perisse plutôt un Rival odieux.
C'en est trop, je me livre à ma jalouse
rage.
|
|
Circé:
Va, cours, contre un Rival je viens d'armer ton bras;
Mais sa mort ne me suffit pas.
En vain ton coeur frémit au nom de ma Victime;
Malgré moi par ta main son Sang sera
versé:
Je vais, pour te forcer au crime,
Joindre tout l'Enfer à Circé.
[le
Theatre s'obscurcit & represente
l'Enfer]
O nuit !
vient déployer un voile
impénétrable,
Qui cache ce mystere à la clarté des
Cieux:
Qu'au bruit de ma voix redoutable,
Tout l'Enfer s'assemble en ces lieux.
Et vous, Filles du Stix, Démons, troupe fidele,
Accourez: Circé vous appelle.
[les
Trois Furies sortent du Theatre & les Démons des
aîles]
|
Scene
4
Circé,
Les Furies & les Demons
|
|
Le
Choeur:
Nous obéïssons à ta voix.
Parle: Que prétends-tu ? l'Enfer suivra tes
loix.
Circé:
Je veux percer un coeur perfide;
Secondez mon juste courroux:
Je vous demande un parricide;
Quel crime est plus digne de vous ?
Le
Choeur:
On nous demande un parricide;
Quel crime est plus digne de nous ?
Circé:
Mon Fils veut immoler son Rival à sa rage;
Animez les Guerriers que Neptune avec lui
Vient de jettre sur ce rivage;
Mais c'est un autre Sang qu'il me faut
aujourd'hui.
Megere,
Alecton, Tisiphone,
D'un Epoux infidele il faut percer le coeur.
D'un Fils jusqu'à son Pere étendez la
fureur;
C'est à vous à guider le bras de
Telegone.
Le
Choeur:
Que l'esprit de trouble & d'erreur
Répande dans les airs un funeste nüage
Qui cache le crime au vengeur;
Faisons regner sur ce Rivage
Et la mort & l'horreur.
|
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|
Le
Théâtre represente le Palais d'Ulysse. On voit
dans une grande cour un Trône destiné pour le
Couronnement de Telémaque & d'Elismene, & un
Autel drêssé pour leur Hymen
|
|
Elismene:
Pompeux aprêts, dont l'éclat m'environne,
Que vous avez d'attraits pour moi !
C'est à l'Amour que je vous doi;
C'est l'Amour seul qui me couronne.
Pour me faire un destin charmant,
Je vois qu'en ces lieux tout conspire;
Je vais regner sur un puissant Empire,
Et sur le coeur d'un tendre Amant.
Pompeux
aprêts, dont l'éclat m'environne,
Que vous avez d'attraits pour moi !
C'est à l'Amour que je vous doi;
C'est l'Amour seul qui me couronne.
Mais, je
vois Telegone, évitons ses reproches.
|
Scene
2
Elismene, Telegone
|
|
Telegone:
Arrêtez, cruelle, arrêtez.
Du trépas que vous m'apprêtez,
Tout annonce à mes yeux les funestes approches.
Bien-tôt, sur cet Autel fatal,
Vous allez m'immoler à mon Rival heureux.
Elismene:
Je vous sacrifie avec peine;
Je n'ai pas oublié vos glorieux exploits;
Mais, pour obtenir Elismene,
Il faut être du Sang des Rois.
Telegone:
Quoi ? sans la suprême puissance,
Je ne suis donc pour vous qu'un objet de mépris !
Ah ! si vous sçaviez à quel prix
On m'offre le secours d'une illustre naissance...
Si je vous perds, je péris,
C'est pour sauver mon innocence.
Elismene:
Que dites-vous ?
Telegone:
Qu'un silence éternel
Cache un projet si criminel.
Mais lorsque de je péris pour m'arracher au
crime,
Ingrate, ne vous flatez pas
Que je vous laisse en paix joüir de mon
trépas.
Tremblez, je ne ferai que changer de Victime:
Il faut que mon Rival, expirant sous mes coups,
Me venge des Dieux & de vous.
Elismene:
Ciel ! je tremble.
Telegone:
Je vais l'immoler à ma haine;
Rien ne peut arrêter mes transports furieux:
Trône, Sceptre, Grandeur, je vous cede sans peine,
Mais je ne puis souffrir qu'on m'arrache Elismene;
Je la disputerois aux Dieux.
Elismene:
Cruel ! qu'osez-vous entrepredre ?
Telegone:
Craignez tout de l'Amour jaloux;
Je sens rallumer mon courroux
Aux pleurs qu'un Rival fait répandre.
Plus vous l'aimez, plus la fureur
De mon coeur malheureux s'empare;
Quand tout est prêt pour son bonheur,
C'est la mort que je lui prépare.
Il va périr.
Elismene:
Eh bie,, frappe Barbare;
Tu ne peux le manquer dans le fonds de mon coeur.
Telegone:
C'en est trop, je me livre aux transports de ma rage.
Allons, Ciel ! qu'est-ce que je voi ?
De Monstres inconnus quel affreux assemblage !
L'Enfer inonde ce Rivage;
Il répand l'horreur & l'effroi.
Minerve vainement s'oppose à mon passage;
Je sens que du Destin l'irrévocable loi
M'entraîne au crime malgré moi.
|
|
Elismene:
Arrête. Il me fuit. Je frissonne.
Dieux ! sauvez mon Amant, prenez soin de son sort.
Ah ! faut-il, s'il reçoit la mort,
Que ce soit l'Amour qui l'ordonne ?
|
Scene
4
Elismene, Telemaque
|
|
Elismene:
Cher Prince ! est-ce vous que je voi ?
Telemaque:
O Ciel ! quel trouble vous agite !
En voudroit-on aux jours du Roi ?
Elismene:
Apprenez quel projet contre vous on
médite.
Telemaque:
Princesse, vous tremblez pour moi !
Elismene:
Ah ! quand l'Amour jaloux contre vous prend les armes,
N'ai-je pas sujet de trembler ?
Telegone en fureur cherche à vous immoler.
Telemaque:
Que vous mon tendre coeur vos frayeurs ont de charmes !
Sans accuser le sort, tout mon sang peut couler,
Il est trop payé de vos larmes.
On vient. Par des vaine sallarmes
Ne troublez pas un si beau jour,
Il n'est consacré qu'à l'Amour.
|
Scene
5
Ulysse, Elismene, Telemaque,
Peuples d'Itaque & de Corcyre,
Troupe de Bergers & de Bergeres
|
|
Ulysse:
Pour la derniere fois, écoûtez vôtre
Maître,
Peuples que j'ai toujours cheris;
Je vais vous laisser en mon Fils
Un Roi qui mérite de l'être.
Recevez de sa main un don si précieux.
Celebrez votre Roi, celebrez votre Reine,
Que tout retentisse en ces lieux
Du nom de Telemaque & du nom d'Elismene.
Le
Choeur:
Celebrons notre Roi, celebrons notre Reine,
Que tout retentisse en ces lieux
Du nom de Telemaque & du nom d'Elismene.
Ulysse:
Hâtez mon plus heureux instant;
Formez la plus aimable chaîne.
Telemaque, & vous Elismene,
Approchez, l'Autel vous attend.
[Telemaque
& Elismene s'approchent de l'Autel]
Telemaque
& Elismene, à l'Autel:
Redoutables garands de mon amour extrême,
Grands Dieux ! je vous atteste tous.
La Foi qu'à cet Autel je jure à ce que
j'aime
Est immortelle comme vous.
[Ulysse
donne la main à Telemaque & à Elismene
& sa va placer sur le Trône avec
eux]
[on
danse]
[Bruits
de Guerre]
Ulysse
& Telemaque:
Quel bruit !
Le Choeur,
derriere le Theatre:
Vengeons-nous, vengeons-nous.
Ulysse:
Quels cris séditieux ! Peuples, suivez moi
tous.
Elismene,
à Telemaque:
Ah !Prince où courez vous ?
Telemaque:
Où mon devoir me guide.
Elismene:
Demeurez.
Telemaque:
On en veut à l'Auteur de mes jours:
Ce seroit être parricide
Que lui refuser mon secours.
|
|
Elismene:
Dieux ! c'est en vous seul que j'espere;
Protegez le Fils & le Pere.
Le
Choeur:
Vengeons-nous, vengeson-nous,
Qu'il n'échappe pas à nos coups.
Elismene:
A qui s'adresse, ô Ciel ! cette horrible menace
!
Le
Choeur:
Vengeons-nous, vengeons-nous.
Elismene:
Ah ! d'horreur tout mon sang se glace.
Le Choeur
d'Habitans d'Itaque & de Corcyre, derriere le
Theatre:
O déplorable sort ! ô Peuple infortuné
!
Elismene:
Quel malheur fait gémir ce Peuple consterné
?
|
Scene
7
Telegone, Elismene
|
|
Telegone:
J'ai pû verser le Sang d'Ulysse !
Dieux ! armez-vous pour mon supplice.
|
Scene
8
Ulysse soutenû par Telemaque,Telegone, Elismene,
Peuples d'Itaque & de Corcyre
|
|
Telegone,
se jettant aux pieds d'Ulysse:
Ah ! Seigneur, ordonnez qu'on me donne la mort.
Ulysse,
à Telegone:
Quoi ! j'ai sauvé tes jours & je suis ta Victime
!
Perfide !
Telegone:
N'imputez qu'au sort
Toute la noirceur de mon crime.
Ulysse:
Va, je meurs trop heureux, les Dieux n'ont pas permis
Que je fusse immolé par la main de mon
Fils.
|
Scene
derniere
Circé dans son Char,
Ulysse soutenû par Telemaque,Telegone, Elismene,
Peuples d'Itaque & de Corcyre
|
|
Circé,
à Ulysse:
Sors d'erreur, trop coupable Pere.
Telegone est ton Fils, il a vengé sa Mere.
Telegone,
à Circé:
Moi, son Fils ? quelle horreur ! quel Sang j'ai fait couler
?
Ulysse:
Quel comble de malheur ! j'expire.
Telegone:
O rage ! ô crime !
[à
Circé]
Inhumaine,
il vous faut encore une Victime;
C'est à moi de vous immoler.
Circé:
Arrête.
Telegone:
C'en est fait.
Circé:
Sa mort est mon ouvrage,
J'ai mis le comble à mes forfaits.
Partons. Mais détruisons ce Trône & ce
Palais:
Que tout parle ici de ma Rage.
[les
Demons executent l'ordre de Circé]
|
|
J'ay
lû par l'ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux,
Telegone, Tragedie, pour l'Academie Royale de
Musique; & je n'y ai rien trouvé qui puisse en
empêcher l'Impression.
Fait à Paris ce 20. Septembre 1725.
Danchet
|
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