Tancrede
Tragédie
en Musique en I Prologue & V Actes
representée
pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique le 7 Novembre
1702
livret
de Antoine Danchet
musique
de:
André
Campra
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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Un Sage
Enchanteur
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Mr
de la Tour
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La
Paix
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Mlle
Romainville
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Suite
de l'Enchanteur
Suite de la Paix
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Le
Théâtre représente un Palais
élevé au pied du Mont-Liban, par un Sage
Enchanteur du parti de Tancrede
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Scene
premiere
L'Enchanteur, & les Genies de sa Suite
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L'Enchanteur:
Hatons-nous d'embellir ces demeures tranquilles;
Des Rives du Jourdain, mille troubles affreux
Bannissent la Paix & les Jeux;
Mais, ces beaux Lieux sont les aziles
Que mon Art prépare pour eux.
C'est pour les recevoir, que ma voix vous appelle,
Esprits, empressez-vous à seconder mon
zele.
Les
Choeurs:
Venez, Fille du Ciel, aimable Paix, venez,
Descendez dans ces lieux qui vous sont destinés:
Rassemblez les Amours, que la Guerre épouvante,
Descendez, Déesse charmante,
Venez Fille du Ciel, aimable Paix, venez,
Descendez dans ces lieux qui vous sont
destinés.
[la
Paix descend avec toute sa Suite, les Jeux, les Plaisirs,
& les Amours]
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Scene
2
La Paix & sa Suite, l'Enchanteur, & les Genies de sa
Suite
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La
Paix:
Plaisirs, Jeux innocents, qui fuyez les allarmes,
Suivez mes pas, rassemblons-nous:
Faites ici briller vos charmes,
Ce beau séjour est fait pour vous.
[les
Suivans de l'Enchanteur & de la Paix, s'unissent pour
marquer leur réjouissance]
La
Discorde a brisé sa chaîne,
Elle allume ses feux, & va dans tous le coeurs
Inspirer sa rahe inhumaine,
Tout gémit, tout ressent ses sanglantes
fureurs:
O Dieux,
qui prenez soin du bonheur de la Terre,
Avez-vous aux Mortels accordé trop de jours ?
Ne permettez pas que la Guerre
En abrege le cours.
De leurs
cruels transports calmez la violence;
Puisque vous marquez leur trépas
Si prés de leir naissance,
Qu'ils l'attendent du moins, & ne le cherche
pas.
[le
Divertissement commence]
Le
Choeur:
Dans ces beaux lieux, Amour, quitte tes armes,
N'y fais jamais renssentir tes rigueurs:
Tu n'as besoin que de tes charmes,
Pour triompher de tous les coeurs.
[on
danse]
Le
Choeur:
Nos coeurs soumis te cédent la victoire,
Amour, réponds à leurs tendres desirs:
Quand nous prenons soin de ta gloire,
Prends soin du moins de nos plaisirs.
[le
Divertissement continue]
L'Enchanteur:
Les Peuples renommés des Rives de la Seine;
Doivent, d'un joug barbare affranchir ces climats;
La Gloire suit par tout leurs pas,
Leur victoire est toujours certaine.
Leur
pouvoir, leur grandeur interessent les Dieux,
Je veux dans l'avenir ces Peuples glorieux,
Et dans la Paix, & dans la Guerre !
Ils étendent par tout leurs loix !
Je les vois, qui donnent des Rois
Aux autres Peuples de la Terre !
Mille voisins jaloux
En fremissent de rage !...
Tremblez, audacieux, redoutez leur courage,
Vous allez tomber sous leurs coups...
Mais, dans
le sein de la Victoire,
Ils épargnent leurs Ennemis,
Et ne comptent pour rien la gloire,
S'ils ne donnent la paix à ceux qu'ils ont
soumis.
La
Paix:
Goûtons la flteuse esperance
De voir, par leur valeur, rétablir ma
puissance.
[les
Suivans de la Paix & de l'Enchanteur, continuent le
Divertissement]
La
Paix:
Le Plaisir vous appelle,
Il faut l'écouter:
La raison rebelle
Veut y resister;
Mais, cette cruelle,
Que vous offre-t-elle
Pour vous arrêter ?
Gardez-vous
bien d'entendre
Des discours fâcheux,
Qui veulent deffendre
Les Ris & les Jeux;
Vos beaux jours
Sont si courts,
Le tems qui fuit sans cesse,
Vous redit toujours:
Aimable
Jeunesse,
Fuyez la tristesse,
Suivez les Amours.
[on
danse]
L'Enchanteur,
la Paix & tous les Choeurs:
Trompettes & tambours, ne causez plus d'allarmes,
Cessez de vous prêter à la fureur de Mars;
Rappellez les Plaisirs, ranimez les beaux Arts,
Annoncez des jours pleins de charmes.
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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Tancrede,
l'un des premiers Chefs de l'Armée de Godefroy,
Amant de Clorinde
|
Mr
De Chassé
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|
Clorinde,
Princesse Sarrazine, Guerriere renommée, Amante de
Tancrede
|
Mlle
Chevalier
|
|
Herminie,
Fille de Cassan, Roi d'Antioche, Amante de
Tancrede
|
Mlle
Fel
|
|
Argant,
Roi de Circassie, Chef de l'Armée des Sarrazins,
Amant de Clorinde
|
Mr
Le Page
|
|
Ismenor,
Fameux Magicien du parti des Sarrazins, Amant
d'Herminie
|
Mr
Person
|
|
Une
Guerriere
|
Mlle
Coupée
|
|
Autre
Guerriere
|
Mlle
Jacquet
|
|
Un
Guerrier, dans le Second Acte
|
Mr
De la Tour
|
|
Un
Silvain, de la Forest Enchantée
|
Mr
Poirier
|
|
Premiere
Driade
|
Mlle
Coupée
|
|
Seconde
Driade
|
Mlle
Jacquet
|
|
La
Vengeance
|
Mr
Séel
|
|
Un
Guerrier, dans le Cinquieme Acte
|
Mr
Poirier
|
Scene
premiere
Argant, Herminie, Suite d'Argant
|
|
Le
Théâtre représente le lieu, où
sont les Tombeaux des Rois Sarrazins
|
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Argant,
à sa Suite:
Rassemblez nos Guerriers; c'est tarder trop long-tems,
La vengeance jamais ne peut être assez prompte;
Il faut, par des coups éclatans,
Effacer notre honte.
[à
Herminie]
Princesse
vous voyez ma rage & ma douleur,
Le sort a trompé ma valeur;
Tancrede a du combat remporté l'avantage,
Clorinde, cet objet qui posséde mon coeur,
Qui joint tant de beautés avec tant de courage,
Gemit dans les fers du Vainqueur.
Je
céde à la fureur extrême,
Dont mon coeur se sent enflâmer;
Je cours délivrer ce que j'aime,
Quel péril pourroit m'allarmer ?
Herminie:
Ah ! Que ce jour m'inspire une frayeur mortelle !
Argant:
Vous devez à Tancrede une haîne
éternelle.
Herminie:
Je dois redouter sa valeur,
En vain je voudrois vous le feindre;
Ah ! Je sçais trop, pour mon malheur,
Combien ce Guerrier est à craindre !
Argant:
Laissez à ma fureur le soin de vous venger;
Au pied de ces tombeaux, par un serment terrible,
Chacun de nous va s'engager
D'immoler ce Guerrier que l'on croit invincible:
Il faut par son trépas, réparer nos
malheurs.
Herminie:
O Ciel !
Argant:
Vous frémissez !
Herminie:
Malheureuse Herminie,
Ne peux-tu cacher tes douleurs ?
Argant:
D'où naissent ces soupirs ? Qui fait couler vos
pleurs !
Herminie:
Helas ! Mon trouble me trahie !
Argant:
Le sang qui nous unit, doit bannir votre effroi,
Parlez, fiez vous à moi;
Tancrede a-t'il touché votre ame ?
Vous trouble s'augmente, & vous n'osez parler
!
Herminie:
Vous avez découvert ma flamme,
Je veux en vain dissimuler.
Argant:
Vous l'aimez ! Ciel ! Est-il possible !
Eh quoi ! Ne vous souvient-il pas
D'avoir vû succomber vos PArens, vos Etats
Sous l'effort de son bras terrible ?
Herminie:
Ce fut un jour fatal, que je devins sensible.
L'horreur,
l'épouvante, les cris,
La mort, dont je voyois regner par tout l'image,
Dans un désordre affreux jetterent mes esprits;
On me chargea de fers: dans mon triste esclavage,
Tancrede vint s'offrir à mes regards surpris;
Helas ! En le voyant, ma colere fut vaine,
Heureuse, si sa main m'eût arraché le jour
!
Contre lui dans mon coeur, je cherchai de la
haîne,
Je n'y trouvai que de l'Amour.
Argant:
Songez à faire resistance,
Opposez la raison à cette indigne ardeur;
Forcez l'amour dans votre coeur
A faire place à la vengeance.
Herminie:
Envain dans un coeur amoureux,
La raison veut se faire entendre.
Lorsque
l'Amour vint me surprendre,
Contre un penchant si dangereux,
Elle n'osa rien entreprendre:
Pourroit-elle briser des noeuds,
Dont elle n'a pû me défendre ?
Envain
dans un coeur amoureux,
La raison veut se faire entendre.
Argant:
On vient...
Herminie:
Cachez du moins la honte de mes feux.
|
|
Ismenor:
Je viens, par mon art redoutable,
Du genereux Argant seconder la valeur:
Herminie a touché mon coeur,
Et le sang vous unit à cet objet aimable.
A mes commandemens les Enfers sont soûmis,
Je puis en invoquer les Demons & les Ombres,
Et contre nos fiers ennemis,
Armer les Habitans de ces Royaumes sombres.
Argant:
Non, il faut que Tancrede expire sous mes coups.
Ismenor:
Que j'aime ce noble courroux !
Argant:
Nous pouvons goûter l'esperance,
De triompher à notre tour;
Je suis armé par la Vengeance,
Et je combattrai pour l'Amour.
Ismenor:
Contre cet ennemi barbare,
Je me viens unir avec vous;
Si pour lui le Ciel se déclare,
Les Enfers s'armeront pour nous.
Ensemble:
Suivons la fureur & la rage,
Hâtons-nous, vengeons-nous, nous sommes outragez
L'Univers a vû notre outrage,
Quelle honte pour nous, de n'être pas vengez
!
Argant:
Le cours délivrer la Princesse,
Mon amour me l'ordonne, & la gloire m'en presse;
Tous deux m'engagent à la fois:
Qu'un grand coeur est heureux de servir sa tendresse,
Par de fameux exploits !
La troupe
de Guerriers s'avance,
Il faut les engager dans mes ressentimens.
Ismenor:
Je vais employer la puissance
De mes affreux enchantemens.
|
Scene
3
Argant, Ismenor,
Guerriers
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|
Argant,
aux Guerriers:
Genereux défenseurs de ce superbe Empire,
Vous, que la Haîne doit armer,
Venez, laissez-vous enflammer
Par la fureur que je respire;
En immolant Tancrede, il faut nous signaler.
Le
Choeur:
Il faut perir, ou l'immoler.
Argant:
Que vos fureurs sont légitimes !
Redoublez, s'il se peut, ce genereux transport:
Par lui, tant de Guerriers ont été de la
mort
Les fatales victimes.
Le
Choeur:
Qu'il éprouve le même sort.
Argant,
Ismenor & le Choeur:
O Ciel ! O suprême puissance !
Un fier ennemi nous offense !
Il va perir, ou nous perirons tous;
Ecoute nos sermens; lance tes traits sur nous,
S'il échape à notre vangeance.
|
Scene
4
Argant, Ismenor,
Guerriers, Magiciens & Magiciennes
|
|
Ismenor,
aux Magiciens:
Vous qui m'obéissez, remplissez mon espoir,
Montrez quel est nôtre pouvoir.
[on
danse]
Les
Choeurs:
Contre nos Ennemis mettons tout en usage,
Attaquons leurs gloires & leurs jours.
Les
Magiciens:
Volez, Demons, colez: pour vaincre leur courage,
Prenez la forme des Amours.
Les
Choeurs:
Contre nos Ennemis mettons tout en usage,
Attaquons leurs gloires & leurs jours.
Les Magiciens:
Pour en faire un affreux carnage,
Tartare, Phlegeton, donnez-nous des secours.
Les
Choeurs:
Contre nos Ennemis mettons tout en usage,
Attaquons leurs gloires & leurs jours.
[on
danse]
Ismenor:
Manes des Rois les plus terribles,
Vous, que dans ces tombeaux la mort tient
enchaînez
Sortez, soyez encor sensibles
Pour vos Sujets infotunez.
Quittez le ténébreux rivage,
Venez revoir ces lieux où vous donnez des loix;
Venez, à ces Guerriers, inspirez le courage
Qui vous animoit autrefois.
Manes des Rois les plus terribles,
Vous, que dans ces tombeaux la mort tient
enchaînez
Sortez, soyez encor sensibles
Pour vos Sujets infotunez.
[on
entend des grands bruits; le Tonnerre tombe, & brise les
Tombeaux]
Les
Choeurs:
Quels bruits ! Qui fait trembler la terre !
Quel pouvoir redoutable a brisé ces Tombeaux;
Ah ! que de prodiges nouveaux !
Le Ciel nous declare la guerre.
[les
Magiciens & Magiciennes sortent
épouventez]
Ismenor:
Allons redoubler nos efforts.
Allons nous signaler par des charmes plus forts.
Argant,
aux Guerriers:
Courons où l'honneur nous engage;
Souvenez-vous de vos sermens.
[à
Ismenor]
Laissez-là
vos enchantemens,
Il suffit de notre courage.
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|
Le
Théâtre représente le camp de
Tancrede
|
|
Clorinde:
Suis-je Clorinde ? O Ciel ! Quel trouble me
dévore !
Puis-je me reconnoître encore !
Mon coeur contre l'Amour fut toûjours
revolté;
Dans l'horreur des forêts, excerçant mon
courage,
J'ai long temms de Diane imité la fierté,
J'ai fait plus: j'ai cherché la guerre & le
carnage,
Vains projets ! Un seul jour détruit tous mes
exploits,
Tancrede me tient sous ses loix:
Je l'ai vû tout brillant de gloire,
Sortir de ce dernier combat;
C'est peu que Mars lui donne un immortel éclat,
L'Amour acheve sa victoire.
Hâtez-vous,
ma raison, bannissez de mon coeur,
D'un cruel ennemy l'image trop charmante;
Ranimez ma
fierté mourante,
Et combattez l'Amour qui se rend mon Vainqueur:
Hâtez-vous,
ma raison, bannissez de mon coeur,
D'un cruel ennemy l'image trop charmante.
Il
vient... Ne lui montrons qu'une noble fureur.
|
Scene
2
Clorinde, Tancrede,
Suite de Tancrede
|
|
Tancrede:
Princesse, nos Guerriers m'ont cédé
l'avantage,
Ils étoient mes captifs, je les délivre
tous,
Bien-tôt ils viendront avec nous
Vous rendre un éclatant hommage:
Vous n'êtes point dans l'esclavage,
Et Tancrede en ces lieux, est moins libre que
vous.
Clorinde:
Malgré votre victoire,
Je sçaurai, dans mes fers, conserver ma
fierté;
Vous ne m'offrez la liberté,
Que pour augmenter votre gloire.
Tancrede:
Qu'elle est ma gloire ? Helas ! Vous ignorez mon sort,
Je ne dois chercher que la mort.
Clorinde:
Quel dessein ?
Tancrede:
Je vous cache un funeste mistere...
Mais, non, je vous le décourir:
N'est-ce pas assez de mourir ?
Faut-il encor me contraindre à me taire ?
Velle Clorinde... helas ! Quel aveu viens-je faire ?
Je vais vous offenser, ne vous en plaignez pas:
Bien-tôt mon malheureux trépas
Désarmera votre colere.
Clorinde:
Qu'entens-je !
Tancrede:
Il est trop vrai, j'adore vos appas:
Prête à tomber dans l'esclavage,
Vous cherchiez dans nos rangs à vous faire un
passage
Vos efforts étonnoient nos plus vaillants
soldats;
Attiré par leurs cris, honteux de leurs allarmes,
J'allois ranimer leur valeur,
Mes yeux surpris virent vos charmes,
Je sentis que l'Amour seroit seul le vainqueur;
Lorsque vous me rendiez vos armes,
Ce Dieux vous soumettoit mon coeur.
Clorinde:
Quel aveu ! Puis-je trop m'en plaindre ?
Quand je dois vous haïr, vous me parlez d'amour !
Ah ! De tous les malheurs que j'éprouve en ce
jour,
C'étoit pour moi le plus à
craindre.
Dès
l'enfance élevée au milieu des
forêts...
Tancrede:
Vous traitez l'amour de foiblesse,
Mais, pour n'avoir jamais ressenti de tendresse,
Vos yeux, pour nous blesser, en ont-ils moins de traits
?
Tant de valeur & tant de charmes
Doivent vaincre tout l'Univers:
Votre beauté met dans les fers
Les coeurs échapez à vos armes.
En vain
mes voeux vous sont offerts.
Clorinde:
Tout me doit, contre vous, inspirer de la haîne,
Ma gloire, mes malheurs, ma patrie, & mes Dieux,
Mes soldats immolez, ou captifs en ces lieux.
Tancrede:
Si ma victoire les enchaîne,
L'Amour les venge par vos yeux.
Je suis
soumis à votre empire,
Vous m'accablez d'un couroux rigoureux;
Sans espoir d'être aimé, je languis, je
soupire;
Est-il un destin plus affreux ?
[on
amene les Captifs Sarrazins & Egyptiens, que Tancrede a
fait dans le Combat]
Clorinde:
Aux yeux de vos Captifs songez à vous
contraindre,
Cachez un trouble si honteur.
Tancrede:
Non, je n'en rougis point; il est souvent des feux
Dont la gloire n'ose se plaindre.
|
Scene
3
Clorinde, Tancrede,
Suite de Tancrede,
Captis Sarrazins, Egyptiens & Guerrieres du Party de
Clorinde
|
|
Tancrede:
Quittez vos fers, goutez un sort plus glorieux,
Chantez, célébrez votre Reine;
Où l'on voit briller ses beaux yeux,
On ne doit porter que sa chaîne.
Le
Choeur:
Quittons bos fers, goutons un sort plus glorieux,
Chantons, célébrons notre Reine;
Où l'on voit briller ses beaux yeux,
On ne doit porter que sa chaîne.
[on
danse]
Une
Guerriere:
L'Amour veut vous surprendre,
Pourquoi vous en défendre ?
Cueillez, redoutables Guerriers,
Le myrthe avec les lauriers.
Souvent le
Dieu des armes
Se rend à de doux charmes,
Et cherche à passer de beaux jours,
Parmi les tendres Amours.
L'Amour
veut vous surprendre,
Pourquoi vous en défendre ?
Cueillez, redoutables Guerriers,
Le myrthe avec les lauriers.
Dans nos
paisibles fêtes,
Augmentez vos conquêtes;
Venez, rendez-vous les Vainqueurs
Des plus insensibles coeurs.
L'Amour
veut vous surprendre,
Pourquoi vous en défendre ?
Cueillez, redoutables Guerriers,
Le myrthe avec les lauriers.
[on
danse]
Une
Guerriere & les Choeurs:
Si le danger vous étonne,
Fuyez, foibles coeurs;
L'Amour, ainsi que Bellone
Vend cher ses faveurs.
Deux
Guerrieres:
Il est mille soins à rendre,
Des travaux à surmonter,
Des yeux jaloux à surprendre,
Des cruelles à dompter.
Une autre
Guerriere:
Si le danger vous étonne,
Fuyez, foibles coeurs;
L'Amour, ainsi que Bellone
Vend cher ses faveurs.
Les
Choeurs:
Il faut un coeur intrepide,
Et constant dans son tourment:
Le Grand
Coeur:
On méprise un Guerrier timide:
Le Petit
Choeur:
On méprise un timide Amant.
Une
Guerriere & les Choeurs:
Si le danger vous étonne,
Fuyez, foibles coeurs;
L'Amour, ainsi que Bellone
Vend cher ses faveurs.
Premiere
Guerriere:
Le Guerrier se sert d'adresse,
Pour finir de grands exploits:
Seconde
Guerriere:
Pour couronner sa tendresse
L'Amant s'en sert quelquefois.
Les
Guerrieres & les Choeurs:
Si le danger vous étonne,
Fuyez, foibles coeurs;
L'Amour, ainsi que Bellone
Vend cher ses faveurs.
Tancrede,
à Clorinde:
Je ne prétens point vous contraindre,
Ici rien ne plaît à vos yeux;
Je perdrai le jour sans me plaindre,
Vous pouvez partir de ces lieux.
Clorinde:
Je ne veux point devoir ma délivrance
A l'Amour, dont pour moi, vous vous sentez toucher;
Si je suis en votre puissance,
Argant sçaura m'en arracher.
|
|
Tancrede:
Qu'entends-je ! Quel couroux m'enflâme !
Non, je n'en doute point, Argant est mon Rival;
Je n'en veux pour témoin, que le trouble fatal
Que son nom excite en mon ame.
Rival de mes exploits, rival de mes amours,
Je sens, pour lui, croître ma haine:
Barbare, aux dépens de tes jours,
J'irai te disputer une si belle chaîne:
Tu n'a encore sorti les coups
Que d'un bras qui cherchoit à servir mon courage,
Tremble, c'est un Amant jaloux
Qui va t'immoler à sa rage...
Mais, que
dis-je ! L'objet, dont mon coeur est charmé,
Sera-t-il pour moi plus sensible !
N'importe, vangeons-nous; qu'une vangeance horrible
Me console du moins, de n'être point
aimé.
|
Scene
5
Tancrede, un Guerrier
|
|
Le
Guerrier:
Ah ! Seigneur !
Tancrede:
Quel peril t'allarme ?
Le
Guerrier:
Un cruel Enchanteur fait perir vos soldats;
Par le secours affreux d'un invincible charme,
Dans la forêt prochaine il a conduit leurs
pas.
Tancrede:
Allons, c'est un effort digne de mon courage,
Courons leur donner du secours.
Le
Guerrier:
Ah ! Craignez pour vos jours,
L'Enfer y signale sa rage.
Tancrede:
Envain tu prétens m'arrêter,
D'une vaine frayeur Tancrede est-il capable ?
Plus le peril est redoutable,
Plus il m'est doux de le tenter.
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Scene
premiere
Herminie, Argant
|
|
Le
Théâtre représente la Forêt
enchantée
|
|
Herminie:
Tancrede aime Clorinde ! O destin rigoureux !
Argant:
Nos Guerriers m'en ont fait un rapport trop sincere,
Il n'a pû leur cacher ses feux.
Herminie:
Jugez de ma douleur.
Argant:
Jugez de ma colere.
Ensemble:
Ah ! Quels funestes coups !
Quel tourment pour nos coeurs jaloux !
Herminie:
J'ai cru ma peine sans égale,
Lorsqu'un indifferent méprisoit mes appas:
Helas ! Je ne connoissois pas
L'horreur d'avoir une rivale.
Argant:
Suspendez ces vaines douleurs,
Et partagez ma juste rage;
Ce n'est que par du sang & non pas par des pleurs,
Que l'on doit laver cet outrage.
Ensemble:
Ah ! Quels funestes coups !
Quel tourment pour nos coeurs jaloux !
Argant:
Croyez-vous que pour lui Clorinde soit sensible ?
Herminie:
Malgré tous mes malheurs, mon coeur en est
charmé,
Non, il n'est pas possible
Qu'il aime ma rivale, & n'en soit point
aimé.
Argant:
L'ingrate a refusé de sortir d'esclavage !
Son vainqueur vainement avoit brisé ses fers !
D'autres noeuds plus doux & plus chers
Retenoit la volage.
Venez,
jalaoux transports, je vous livre mon coeur;
Un rival trop heureux m'offense,
Eteingons dans son sang sa flâme & ma fureur;
Qu'en un jour, l'Univers apprenne avec horreur
Et son audace & ma vangeance,
Venez,
jalaoux transports, je vous livre mon coeur.
Herminie:
Nous devons ici le surprendre;
Ismenor, par son art, vient d'enchanter ces
lieux.
Argant:
Ces secours sont trop lents pour un coeur furieux,
Ma haine ne peut les attendre;
Pour un dernier combat je cours tout ordonner.
[il
sort]
Herminie:
Ah ! je sens, pour l'ingrat, une pitié trop
tendre;
Aux traits de son rival, puis-je l'abandonner ?
|
|
Herminie:
Cessez, mes yeux, cessez de contraindre vos larmes,
Soulagez mes vives douleurs;
Pour toucher un ingrat, vous n'avez point de charmes,
Occupez-vous du moins, à pleurer mes
malheurs.
L'amour me
fait sentir de mortelles atteintes,
Les regrets & les plaintes
Sont, d'un coeur sans espoir, les uniques plaisirs;
Je puis, dans ces sombres retraites,
Laisser éclater mes soupirs;
Je n'ai pour confidents de mes peines secretes
Que les Echos & les Zephirs.
Cessez,
mes yeux, cessez de contraindre vos larmes,
Soulagez mes vives douleurs;
Pour toucher un ingrat, vous n'avez point de charmes,
Occupez-vous du moins, à pleurer mes
malheurs.
Mais,
Tancrede paroît; allons tout entreprendre,
Des charmes les plus forts implorons le secours;
Je veux, au moins, me rendre
Maîtresse de ses jours.
|
|
Tancrede:
Voicy de l'Enchanteur la fatale retraite...
[des
Flâmes se répandent sur le
Théâtre]
D'où
vient que je frémis ! Quelle frayeur secrete
S'empre de mes sens !
[plusieurs
Démons volent dans l'Air]
Bannissons
ces indignes craintes,
Entrons dans ces Forêts...
[on
entend des gémissemens & des plaintes qui sortent
des Arbres]
Ciel !
D'où naissent ces plaintes ?
Quels soupirs ! Quels tristes accents !
J'entens ces arbres qui gémissent,
Leurs regrets, malgré-moi, me touchent,
m'attendrissent...
C'est un enchantement, il faut le surmonter...
[dans
le tems que Tancrede veut entrer dans la Forêts, il
paroît des arbres de toutes parts]
Quel
prodige nouveau s'oppose à mon passage ?
Servons-nous de notre courage...
[on
entend une symphonie agréable: Des Plaisirs, des
Nymphes des Sylvains & des Driades, sortent de la
Forest]
Quels
objets à mes yeux viennent se présenter
!
|
Scene
4
Tancrede,
Plaisirs, Nymphes, Sylvains & Dryades
|
|
Le Choeur
de Nymphes:
Chantons dans ces belles retraites,
Tout y répond à nos desirs;
C'est pour les jeux & les plaisirs,
C'est pour l'Amour qu'elles sont faites.
[on
danse]
Un
Sylvain:
Foible raison, ne nous fait plus entendre
Que c'est un mal de se laisser charmer;
Ah ! Si
les Dieux vouloient nous le deffendre;
Nous devoient-ils faire une ame si tendre !
Quelle
rigueur de nous former
Avec un coeur si prompt à s'enflâmer
!
[on
danse]
Deux
Driades & le Choeur:
L'Amour dans la vie
Peut seul nous charmer;
C'est une folie
De s'en allarmer.
Premiere
Driade:
La grandeur suprême
N'est qu'un bien trompeur;
Aimer qui nous aime,
Fait notre bonheur.
Le
Choeur:
L'Amour dans la vie
Peut seul nous charmer;
C'est une folie
De s'en allarmer.
Seconde
Driade:
Passons la jeunesse
Dans d'aimables jeux;
Bornons la sagesse
A nous rendre heureux.
Le
Choeur:
L'Amour dans la vie
Peut seul nous charmer;
C'est une folie
De s'en allarmer.
[on
danse]
Premiere
Driade:
Nos plaisirs seront peu durables,
Le destin a compté nos jours:
Ne songeons qu'à les rendre aimables,
Puisqu'il les a rendus si cours.
[on
danse]
Seconde
Driade:
Soupirons, tout nous y convie,
Livrons-nous à tous nos desirs:
Sans compter les jours de la vie,
Cherchons à goûter ses plaisirs.
[on
danse]
Premiere
Driade & les Choeurs:
Reh,e, Amour, regne sur nos ames,
Enchaîne les plus fiers vainqueurs;
Ah ! Que tes traits charment les coeurs !
Non, rien n'est si doux que tes flâmes !
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Scene
5
Herminie, Clorinde
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Herminie,
à part:
Tancrede est par mes soins captifs de ces forests...
Ma rivale paroît: je veux, s'il est possible,
Pénétrer de son coeur les sentimens
secrets,
Je sçaurai le fraper par un endroit
sensible.
[à
Clorinde]
Quel
bonheur vous affre à mes yeux !
Venez-vous partager une juste vengeance ?
Clorinde:
J'ai suivi Tancrede en ces lieux,
J'ai craint de l'Enchanteur la fatale puissance.
Herminie:
Il cherche à vous vanger, vous en allarmez-vous
?
Clorinde:
Nous devons nous venger par de nobles coups.
Il faut triompher avec gloire,
L'artifice est toujours indigne d'un grand coeur:
C'est par la force & la valeur
Qu'on croit disputer la victoire.
Herminie:
Si vous vouliez le secourir,
Vous deviez plutôt l'entreprendre.
Clorinde:
Je fremis !
Herminie:
Dans un charme, il s'est laissé surprendre,
Et je viens de le voir perir.
Clorinde:
Il est mort: quelle main barbare
A pû trancher de si beaux jours ?
Quelle barbare main pour jamais nous sépare ?
Il est mort ! je n'ai pû lui doner de secours
!
Differe
d'un moment, chere ombre que j'adore,
Attend, ne descend point encore
Sur les rivages tenebreux:
Un cruel
ennemi t'ose arracher la vie
Je punirai sa barbarie
Par le trépas le plus affreux:
Je contraindrai son ombre criminelle
A descendre aprés toi dans la nuit
éternelle,
Je te suiverai moi même, en te prouvant mes
feux.
Differe
d'un moment, chere ombre que j'adore,
Attend, ne descend point encore
Sur les rivages tenebreux.
Herminie:
Je vois, par vos regrets, quelle est votre
tendresse.
Clorinde:
Puis-je, après son trépas, vous cacher ma
foiblesse ?
L'objet de
mon amour descend dans le tombeau,
Mon coeur toujours constant l'adore:
Son malheur, de mes jours éteindroit le flambeau;
Mais, c'est pour le venger, que je respire
encore.
Herminie:
Je ne veux plus dissimuler,
Tancrede n'est point mort, mais tu vois ta Rivale,
Ta flâme lui sera fatale,
A tes yeux on va l'immoler.
Clorinde:
Perfide, arrête.
Herminie:
Ici je brave ta vangeance.
Clorinde:
Crains du moins le couroux des Cieux.
Herminie:
Tremble toi-même, en voyant la puissance
Que l'on me donne dans ces lieux.
[plusieurs
Demons volent brisent les Arbres, & emportent les
débris]
|
|
Clorinde:
Que vois-je ! Quel couroux l'anime !
Tancrede en seroit la victime !
Non, je dois l'arracher à l'horeur du
trépas;
Malheureuse Clorinde, helas !
De ton fatal amour perd plutôt la mémoire,
Tu trahis tes sujets, ton devoir & ta gloire,
C'est pour un ennemi que va s'armer ton bras...
Que dis-je
? un ennemi ! c'est un Amant que j'aime:
Sous lestraits les plus doux, l'Amour vient me
l'offrir.
Non, ne
balançons plus, il faut le secourir,
Ou chercher à perir moi-même.
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de page

|
Le
Théâtre représente un endroit affreux
dans la Forest enchantée
|
|
Tancrede:
Sombre Forests, Azile redoutable,
Vous que l'Astre du jour ne prénétra
jamais,
C'est assez vous troubler de mes tristes regrets,
Je vais finir mon destin déplorable.
Je ne
reverrai plus l'Objet de mon amour !
Mon ennemi me tient en sa puissance !
Guerrier sans gloire, Amant sans espérance,
Mon seul désir est de perdre le jour.
Sombre
Forests, Azile redoutable,
Vous que l'Astre du jour ne prénétra
jamais,
C'est assez vous troubler de mes tristes regrets,
Je vais finir mon destin déplorable.
|
Scene
2
Tancrede, Herminie
|
|
Tancrede:
Ciel ! Qu'est-ce que je voi ?
La Terre, les Enfers, tout s'arme contre moi !
Et vous aussi, belle Herminie ?
La guerre sous mes loix vous tenoit asservie;
Pour prix d'avoir brisé vos fers,
D'un fier Ministre des Enfers
Venez-vous, contre moi, seconder la furie ?
Tout
menace en ces lieux mes jours,
Mais mon coeur est exempt d'allarmes:
Ah ! faites-moi rendre les armes,
Je ne veux point d'autre secours.
Herminie:
Cruel, cesse de la prétendre,
Tout est prest pour ta mort, & je viens la
hâter,
Mes parens immolez, nos remparts mis en cendre,
Sont les moindres raisons que je dois écouter;
Clorinde dans tes fers, Clorinde... je m'égare,
Quel est le trouble où je me voi !
Ne peux-tu concevoir, Barbare,
Ce qui m'anime contre toi ?
Tancrede:
A ce discours, je ne puis rien comprendre !
Herminie:
Ah c'est m'en dire assez, que de ne point
m'entendre.
[à
Ismenor qui paroît]
Venez,
vous pouvez nous vanger;
A le faire perir, tout doit vous engager.
|
Scene
3
Tancrede, Herminie, Ismenor,
la Vangeance, la Haine, & leur Suite
|
|
Ismenor,
touchant Tancrede, d'une Baguette Magique:
Commence à ressentir l'eefet de ma
puissance.
Tancrede:
Quelle nuit vient m'environner ?
Je fais vainement resistance,
Par d'invisibles mains, je me sens
enchaîner.
Ismenor:
Vengeance affreuse, impitoyable Haine;
Et vous, de mon pouvoir Ministre furieux,
Vous, qu'anime toûjours une rage inhumaine,
Sortez-tous des Enfers, paroissez en ces lieux.
[ils
sortent]
Montrez
lui de sa mort l'appareil effroyable,
Egalez-en l'horreur à mon ressentiment,
Et pour augmenter son tourment,
Cherchez à le rendre durable.
Ismenor
& les Choeurs:
Que le fer, que les feux servent notre transport,
Présentons à ses yeux un horrible ravage,
Que, sans pouvoir trouver la mort,
Il en trouve par tout l'image.
[la
Suite de la Vengeance & de la Haine, cherche à
tourmenter Tancrede]
La
Vengeance, présentant un poignard à
Ismenor:
C'est assez différer, je viens à ta fureur
Offrir ce fer vangeur;
Quel charme pour un coeur qui ressent une offense,
D'éteindre son couroux dans un sang odieux,
Un Mortel irrité qui goûte la vangeance,
PArtage le plaisir des Dieux.
[La
Haine, la Vengeance & leur Suite
disparoissent]
|
Scene
4
Tancrede, Herminie, Ismenor
|
|
Ismenor,
le poignard à la main:
Rendons lui sa raison: en lui donnant la mort,
Je veux lui laisser voir les horreurs de son
sort.
Eprouve ma
juste colere...
[il
veut frapper Tancrede: Herminie
l'arrête]
Herminie:
Arrêtez, arrêtez, frapez plutôt mon
coeur.
Tancrede:
Ciel !
Ismenor:
Qu'entens-je !
Herminie:
Je l'aime, un autre a sçû lui plaire,
J'ai voulu l'immoler à ma jalouse ardeur:
Mais l'horreur de sa mort déarme ma colere:
L'Amour me parle en sa faveur
Et force la Haine à le faire.
Tancrede:
Que je suis interdit !
Ismenor,
à Herminie:
Perfide, c'est assez,
Je le vois, vous me trahissez;
Sa mort va m'en faire justice.
[il
retourne pour tuer Tancrede, & s'arrête,
appercevant Clorinde]
Mais,
Clorinde paroît, mon juste desespoir
M'offre pour vous punir, un plus affreux
supplice.
[à
Clorinde]
Princesse,
ce Guerrier est en votre pouvoir.
[à
Herminie]
Le bonheur
de votre Rivale
Suffit pour me venger, & vous fait souffrir.
Herminie,
en s'en allant:
Quelle peine fatale !
Je devois le laisser périr.
|
Scene
5
Tancrede, Clorinde
|
|
Tancrede:
C'est vous belle Princesse,
C'est vous, qui dans ces lieux, volez à mon secours
?
Vous êtes de mon sort souveraine maîtresse,
Disposez de mes jours.
Clorinde,
rendant les armes à Tancrede:
Je roms mon esclavage, en finissant le vôtre.
Il faut nous séparer & ne nous voir jamais,
La gloire désormais
Nous doit occuper l'un & l'autre.
Tancrede:
Nous separer ! ô Ciel: que sera donc mon sort ?
Lorsque mon Ennemi veut m'arracher la vie,
Ne désarmez-vous sa furie,
Que pour me livrer à la mort ?
Clorinde:
Non, vivez.
Tancrede:
Que je vive ! Helas ! Est-il possible ?
Puis-je souffrir, sans vous, la lumiere des Cieux ?
Que dis-je ? Je rougis qu'un Arrêt si terrible
Ne m'ait point fait encor expirer à vos
yeux.
Clorinde:
Vivez, Clorinde vous l'ordonne.
Tancrede:
Vous me défendez de vous voir.
Clorinde:
Contentez-vous, quand je vous abandonne,
Que d'accuser en secret un rigoureux devoir.
Tancrede:
Qu'entens-je !
Clorinde:
Il n'est plus tems de feindre,
C'est assez renfermer un amour malheureux
Que ma fieté ne peut éteindre.
Tancrede:
Ciel ! Quel aveu charmant ! Que mon sort est heureux !
Quoi ! Votre coeur touché... non, je ne le puis
croire.
Clorinde:
Votre sort en doit être encor plus rigoureux,
craignez.
Tancrede:
Vous partagez mes feux,
Que pourrois -je craindre ?
Clorinde:
La Gloire.
Ensemble:
Gloire inhumaine, helas ! Que tu troubles nos coeurs !
L'Amour nous présentoit ses plus aimables
chaînes,
Nous quittons pour toi ses douceurs;
Nous allons nous livrer à d'éternelles
peines,
Gloire inhumaine, helas, que tu troubles nos coeurs
!
Clorinde:
C'est trop laisser voir de foiblesse,
Ne tardons plus, separons-nous.
Tancrede,
en s'en allant:
Dans le desespoir qui me presse
Je n'aurai pas long-temps à gémir loin de
vous.
|
|
Clorinde:
Estes-vous satisfaits, devoir, gloire cruelle ?
Je vais vous immoler ma vie & mon amour.
Je bannis
ce Heros, il va perdre le jour,
Pourrai-je resister à ma douleur mortelle
!
Estes-vous
satisfaits, devoir, gloire cruelle ?
Je vais vous immoler ma vie & mon amour.
Je cous
dans les combats, où votre vois m'appelle,
M'ouvrir, par les trépas, le ténébreux
séjour.
Estes-vous
satisfaits, devoir, gloire cruelle ?
Je vais vous immoler ma vie & mon amour.
Je suis
suis foible encor ! Je m'arrête à me
plaindre,
Quand je devrois d'Argant seconder les projets;
Allons... Ah ! Que pour moi cet instant est à
craindre !
Oserai-je paroître aux yeux de mes Sujets ?
J'aime ! C'est peu aimer, je montre ma tendresse,
J'aime mon Ennemi ! J'aose le déclarer !
Nos
Guerriers ont vû ma foiblesse,
Partons, courrons la réparer.
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de page

|
Le
Théâtre représente un Camp, & dans
l'éloignement, les Remparts d'une Ville
La Scene se passe sur la fin de la nuit
|
|
[on
entend un bruit de Trompettes]
Herminie:
Quel bruit ! Quels cris ! O mortelles allarmes !
La nuit, de ce combat augmente la terreur,
Le Soldat animé de rage & de fureur,
N'a, pour guider ses coups, que l'éclat de ses
armes.
Mon coeur en est saisi d'horreur,
Et de mes tristes yeux je sens couler les larmes.
Amour,
cruel Amour, cesse de me troubler
Pour les jours d'un Ingrat qui méprise ma
flamme;
Sous ses
plus rudes coups, le sort va l'accabler,
C'est à ma Rivale de trembler,
Puisqu'elle regne dans son ame.
Amour,
cruel Amour, cesse de me troubler
Pour les jours d'un Ingrat qui méprise ma
flamme.
[le
jour paroît]
Cet
éclat qui frape mes yeux
Contraint la nuit des Cieux;
O toi, Brillant Flambeau du Monde,
Toi qui rends le jour aux Humains,
Si tu vien éclairer le malheur que je crains,
Retourne & te cache sous l'Onde.
[on
entend un bruit triomphant de Trompettes]
Mais, ce
bruit éclarant m'annonce le Vainqueur:
Hâtons-nous d'éclaircir les troubles de mon
coeur.
|
Scene
2
Herminie, Tancrede, & sa Suite
|
|
Tancrede,
à sa Suite:
Le jour a découvert le succés de nos
armes,
Qu'on épargne nos Ennemis:
La gloire de les voir soûmis
Peut seul avoir pour moi des charmes.
[à
Herminie]
Princesse,
quel destin vous offre à mes regards ?
Pourquoi quittez-vous vos remparts ?
Au milieu des dangers, quel dessein vous ameme ?
Herminie:
Pouvez-vous encore l'ignorer ?
Ingrat, ce même amour, cet amour qui vous
gêne,
A sçû, dans ces lieux, m'attirer:
Tremblante pour vos jours, éperdue,
incertaine...
Tancrede:
Cessez, par vos soupirs; d'augmenter ma douleur;
Je me vois separé de l'Objet que j'adore,
J'allois par mon trépas, terminer mon malheur,
Mais l'ardeur d'immoler un Rival que j'abhore,
A seule, en ce combat, ranimé ma valeur.
Dans
l'horreur de la nuit, un Guerrier redoutable...
C'étoit Argant lui-même, & je n'en puis
douter:
A mes coups redoublez toujours inébranlable,
Quel autre si long-tems eut pû me resister ?
Un seul souvenir m'inquiete !...
Lorsque je l'immolois à mon couroux fatal,
Je sentois dans mon coeur une pitié secrete;
Parloit-elle pour un Rival ?
Mes Soldats en ces lieux vont apporter ses armes
Et m'éclaircir de son destin.
Herminie:
Helas !
Tancrede:
De l'Enchanteur le trépas est certain,
Et nous ne craignons plus le pouvoir de ses
charmes.
Herminie:
Argant n'est plus ! sort Inhumain !
Allons avec son sang mêler au moins mes
larmes.
[elle
sort]
|
Scene
3
Tancrede, Guerriers de sa Suite, qui portent les armes
d'Argant,
Peuples de la Palestine, qui viennent célébrer
la victoire de Tancrede
|
|
Les
Choeurs:
Chantons les douceurs de la gloire,
Goutons les fruits de la victoire.
Tancrede:
Je goûte un bonheur sans égal,
Du redoutable Argant je reconnois les armes;
Quel triomphe pour moi peut avoir plus de charmes ?
Dans un fier Ennemi, j' immole mon rival.
Les
Choeurs:
Chantons les douceurs de la gloire,
Goutons les fruits de la victoire.
Un
Guerrier:
Que la Paix avec tous ses charmes
Fasse briller les plus beaux jours,
Que le bruit terrible des Armes
N'effarouche plus les Amours.
Doux
plaisirs, suspendés le cours
De nos soupirs & de nos larmes.
Qu'on ne ressente plus d'allarmes,
Aimables Jeux régnés toujours.
Que la
Paix avec tous ses charmes
Fasse briller les plus beaux jours.
[on
danse]
|
Scene
4
Clorinde blessée, Tancrede, Guerriers de sa Suite,
Peuples de la Palestine
|
|
Tancrede,
rentrant sur le Théâtre:
Quel trouble saisit mes esprits ?
Je ne trouve par tout que des yeux interdits !
Je demande Clorinde, & n'en puis rien apprendre:
O Dieux ! A quoi dois-je m'attendre ?
[on
conduit Clorinde blessée]
Que
spectacle ! Ciel ! Je fremis !
O funeste Victoire ! O Destins ennemis !
Clorinde, je vous vois mourante !
Bientôt ma main impatiente,
En me perçant le sein, sçaura nous
réunir;
Mais, de vôtre trépas, qui dois-je enfin punir
?
Quel ennemi faut-il que je vous sacrifie ?
Hâtez-vous de me le nommer.
Clorinde:
Tancrede; c'est pour lui que je viens vous calmer,
Je le veux, respectez sa vie:
Si votre ame à mes loix fût jamais
asservie,
Au nom d'un noeud si beau,
Souffrez que cet espoir m'accompagne au tombeau.
Tancrede:
Vous voulez que j'épargne un Cruel, un Barbare ?
Il doit éprouver mon couroux.
Clorinde:
Je ne pouvois vivre pour vous,
Je ne murmure point du coup qui nous sépare.
Celui qui finit mon destin,
Sous les Armes d'Argant n'a pû me
reconnoître.
Tancrede:
Ah ! Je suis ce Cruel ! Je suis cet Inhumain !
A vos yeux, puis-je encor paroître ?
Clorinde:
A la clarté du jour mes yeux vont se fermer,
L'Amour seul, qui pour vous avoit sçû
m'enflâmer,
Pour vous le dire encor, semble arrêter mon ame;
Vivez... c'est un effort que j'exige de vous...
Cher Tancrede... oubliez que je meurs par vos coups,
Mais... n'oubliez jamais ma flâme.
[Clorinde
tombe dans les bras de ses Suivantes]
|
Scene
derniere
Tancrede, & sa Suite
|
|
Tancrede,
prenant son épée pour se tuer:
Elle n'est plus ! Mourrons, le jour me fait
horreur.
[ses
Soldats le désarment]
Ah !
Laissez-moi périr: quelle pitié cruelle !
Inhumaines ! Eh ! pourquoi déformer ma fureur ?
Elle n'est plus ! C'est moi, c'est ma main criminelle
Qui vient de lui percer le coeur !
Ciel ! O Ciel ! Arme toi de ton courous vangeur,
Fais briller tes éclairs, fais voler le tonnerre,
Entr'ouvre sous mes pas les gouffres de la terre...
Tout trompe mes desirs...
[à
ses Soldats]
Vous voyez
mon malheur,
Mon affreux desespoir a-t'il pour vous des charmes ?
Mais, Cruels, c'est en vain que vous l'ôtez mes
armes,
Je ne veux, pour mourir, que ma seule douleur.
[ses
Soldats l'emment hor du
Théâtre]
|
|
J'ai
lû par ordre de Monseigneur le Chancelier une
sixiéme Edition de Tancrede, Tragedie. Et je
l'ai trouvée conforme à l'Edition faite avec
Privilége & Approbation en 1738.
A Versailles, le trios Février mil sept cent
cinquante.
De
Moncrif
|
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