Semelé
Tragédie
en Musique en un Prologue & V Actes
representée
pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le Mardy neuviéme jour d'Avril mil sept cent
neuf
livret
de Antoine Houdar de la Motte
musique
de:
Marin
Marais
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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Le Grand
Prestre
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Mr
Hardoüin
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La
Prestresse
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Mlle
Dun
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Apollon
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Mr
Beaufort
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Les
Théatre represente dans le fonds un Sacrifice
à Bacchus; et sur le devant des Berceaux,
àù des Silvains, des Aegipans, & des
Bachantes sont placez, un Vase & une Coupe à la
main; au dessus entre les feüillages, paroissent des
Satyres joüant du Haut-Bois.
|
|
Le
Choeur:
Accourons; pour un Dieu nouveau,
Inventons des Fêtes nouvelles;
Signalons un jour si beau,
Par nos chansons les plus belles.
[Marche
des Argypans & des Bachantes, conduits par un Prestre
& une Prestresse de Bacchus]
Le Prestre
& la Prestresse:
Le Fils du Maître du Tonnerre,
Bacchus s'éleve au rang des Dieux,
Il fût le bonheur de la terre,
Il sera la gloire des Cieux.
Le
Choeur:
Le Fils du Maître du Tonnerre,
Bacchus s'éleve au rang des Dieux,
Il fût le bonheur de la terre,
Il sera la gloire des Cieux.
Le Prestre
& la Prestresse, accompagnés par la Trompette
& par la Flutte:
Le
Prestre: Chantons ses glorieux exploits.
La Prestresse: Chantons sa jeunesse & ses charmes.
Le Prestre: Il mit l'Orient sous ses loix.
La Prestresse: D'Ariane trahie, il essuya les larmes.
Qu'il charme,
Le Prestre: Qu'il triomphe,
Ensemble:
Et qu'il goûte à la fois
La douceur des plaisirs, & la gloire des
Armes.
[danse
des Menades]
La
Prestresse:
Goûtons icy les plus doux charmes,
Amour, rassemble tes attraits,
Vole, n'apporte point tes armes
Ce nectar tient lieu de tes traits.
Bacchus
deffend à la tristesse
De répandre icy son poison;
Regne, & que ta charmante yvresse
Nous ayde à bannir la raison.
Goûtons
icy les plus doux charmes, &c.
[danse
des Menades]
Le
Prestre:
O Ciel ! quel est l'eefet de ce nectar charmant ?
Que vois-je ! où suis-je ! je m'égare.
Bacchus de mes esprits s'empare,
Je luy resiste vainement.
Partagez mes transports, Bacchus vous le commande;
C'est l'honneur qu'il veut qu'on luy rende.
Le
Choeur:
Courons les bois & les campagnes,
Remplissons les airs de nos cris;
Du nom de Dieu qui trouble nos esprits,
Faisons retentir les montagnes.
[danse
des Aegypans & des Bachantes en fureur, aprés
laquelle on entend une Symphonie tendre]
La
Prestresse:
Que bruit nouveau se fait entendre ?
Ces aimables concerts, ces sons harmonieux
Rameinent le calme en ces lieux;
C'est Apollon qui va descendre.
Apollon:
J'aime à voir pour Bacchus éclater vôtre
amour.
C'est peu qu'au même sang nous devions la
naißance,
Il me fait des Sujets, il étend ma puissance,
Il anime les Arts qui composent ma Cour;
Et je veux par reconnoissance,
Redoubler à vos yeux la pompe de ce jour.
Muses,
marquez-luy vôtre zele;
Consacrez à sa gloire une feste nouvelle,
Retracez-nous dans ce séjour
Le grand évenement qui luy donna le jour.
Le
Choeur:
Le fils du Maître du Tonnerre,
Bacchus s'éleve au rang des Dieux:
Il fût me bonheur de la terre,
Il sera la gloire des Cieux.
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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Cadmus,
Roy de Thebes
|
Mr
Hardoüin
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Sémélé,
fille de Cadmus
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Mlle
Journet
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Jupiter,
sous le nom d'Idas
|
Mr
Thevenard
|
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Adraste,
Prince Thebain
|
Mr
Cochereau
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|
Junon
|
Mlle
Dujardin
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|
Dorine,
Confidente de Sémélé
|
Mlle
Poussin
|
|
Mercure,
sous le nom d'Arbate
|
Mr
Dun
|
|
Une
Bergere
|
Mlle
Aubert
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|
Deux
Bergeres
|
Mlles
Daulin & Boisé
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|
Choeur
de Guerriers
Choeur de Dieux des Forêts
Choeur des Déesses des Eaux
Choeur de Démons
Choeur de Bergers
Choeur de Bergeres
Choeur de Thebains
Choeur de Thebaines
|
Scene
premiere
Cadmus, Sémélé, Dorine
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Le
Théatre represente le Temple de Jupiter
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|
Cadmus:
Ma fille, la Victoire a nommé vôter Epoux.
Adraste a soumis les Rebelles,
Il revient couronné de palmes immortelles,
Et digne enfin de l'Empire, & de vous.
Dans ce
Temple, au Maître du monde
Il va bien-tôt offrir les armes des Mutins;
Il faut à ses desirs que vôtre coeur
reponde,
Et m'acquitte envers luy de nos heureux destins.
Certain de
vôtre obéïssance,
Pour vous à Jupiter je vais offrir mes voeux;
Le Ciel doit proteger des noeuds,
Formez par la victoire, & la reconnoissance.
[Cadmus
entre dans le Temple]
|
|
Sémélé:
Que vais-je devenir ! ah ! ma chere Dorine,
Du sort de Séméle conçois-tu la rigueur
?
Tu vois l'Expoux qu'on me destine,
Et tu connois l'Amant que s'est choisi mon coeur.
Dorine:
Vous ne vous rendez point à cette loy barbabre
?
Semelé:
C'en est fait cher Idas; le Devoir nous separe.
Dorine:
Vôtre coeur jusques-là pourroit-il se trahir
?
Semelé:
Je sens que j'en mourray; mais il faut
obeïr.
Dorine:
Non, non, c'est trop d'obeïssance,
Malgré le fier Devoir, nôtre coeur a ses
droits,
Quand ce Tyran nous fait de trop severes loix,
L'Amour nous en dispense.
Semelé:
Tu gémis vainement; fuy, trop indigne Amour,
N'usurpe plus un coeur qui n'est dû qu'à la
Gloire.
Ay-je donc perdu la memoire
De cet auguste sang dont j'ay reçû le jour
?
Ce n'est plus sur mon sort, l'Amour que j'en veut
croire,
Que ma fierté regne à son tour,
Recevons un Epoux des mains de la Victoire.
Tu gémis vainement; fuy, trop indigne Amour,
N'usurpe plus un coeur qui n'est dû qu'à la
Gloire.
Dorine:
Idas a pour vous plaire oublié ses Etats;
Inconnu dans ces lieux, il vous a fuy sans cesse,
Rien n'est égal à l'amour qui le
presse.
Semelé:
Croi-tu donc que le mien ne le surpaße pas
?
Dorine:
Quoy vous vroyre surpasser sa tendresse ?
Et vous allez luy donner le trépas.
Quelle preuve d'amour !
Semelé:
O trop aimable Idas !
O trop malheureuse Princesse !
Dorine:
Vous pouvez changer vôtre sort;
Pourquoy voulez-vous suivre une loy rigoureuse ?
Ah ! s'il faut vous faire un effort,
Faites-le pour vous rendre heureuse.
Allez à vôtre Pere avoüer vôtre
choix.
Semelé:
Je mourrois plûtôt mille fois.
Que vous
causez un trouble extrême,
Amour, charmant amour, Devoir trop rigoureux !
Helas ! qu'un coeur est malheureux,
Quand vous l'armez contre luy-même !
Ensemble:
Que vous causez un trouble extrême,
Amour, charmant amour, Devoir trop rigoureux !
Helas ! qu'un coeur est malheureux,
Quand vous l'armez contre luy-même !
[on
entend un bruit de Trompettes]
Dorine:
Ce bruit annonce Adraste, il s'avance en ces lieu
Fuyez, évitez sa presence.
Semelé:
Non, non il faut se faire un effort glorieux,
Et payer à la fois sa gloire & sa
constance.
|
Scene
3
Adraste, Sémélé, Dorine, Cadmus,
Troupe de Guerriers portant les dépoüilles des
Rebelles
|
|
Adraste:
Vous voyez les Mutins captifs, humilez;
Dans mes exploits connoissez vôtre ouvrage,
Princeße, c'est à vous qui me les ordonniez
Que je rends le premier hommage.
Le Roy flatte mes voeux du bonheur le plus doux;
Mais il consent envain que l'Himen nous unisse,
Ce bien, tout grand qu'il est, deviendroit mon supplice,
Si je ne le tenoit de vous.
Semelé,
à part:
Prince, vous sçavez trop... O Ciel ! que vias-je
faire ?
Adraste:
Parlez belle Princesse, imposez-moy vos loix.
Semelé:
Prince, vous sçavez trop que la gloire m'est
chere,
Elle décide de mon choix,
Et je me rends à vos exploits
Autant qu'à l'ordre de mon pere.
Adraste:
O sort charmant ! trop heureux jour !
Je joüis d'un bonheur qu'à peine j'ose
croire.
Je dois ma gloire à mon amour;
Et l'Objet que j'adore est le prix de ma gloire.
Que mon
triomphe est glorieux;
Chantez, rendez-en grace au Souverain des Dieux.
Le
Choeur:
Que ce triomphe est glorieux;
Chantons, rendons-en grace au Souverain des
Dieux.
Cadmus,
sortant du Temple avec les Prestres:
Tout tremble, Dieu puißant, sous ton pouvoir
suprême,
Les Rois en fremissant reconnoissent ta loy;
Un seul de tes regards remplit le Ciel d'effroy
Et tout le pouvoir des Dieux même
N'est que foibleße devant toy.
[icy
l'on danse]
Adraste:
Maître des Heros & des Rois
C'est à ta faveur que je dois
L'éclat de ma gloire nouvelle.
Souvent la
Victoire rebelle
Se refuse aux plus grands exploits,
Envain le courage m'appelle,
Elle vole à ton ordre & ne suit que tes
loix.
Cadmus:
Unissez vos coeurs & vos voix,
Remplissez de vos chants le Ciel, la Terre & l'Onde;
Que tout en retentisse & que tout nous repondre,
Que toute la nature appaludisse à la fois
A l'auguste Maître du monde.
Le
Choeur:
Unissons nos coeurs & nos voix,
Remplissons de nos chants le Ciel, la Terre &
l'Onde;
Que tout en retentisse & que tout nous repondre,
Que toute la nature appaludisse à la fois
A l'auguste Maître du monde.
Adraste:
Allons, pour meriter des victoires nouvelles,
Offrons à Jupiter les armes des Rebelles.
[le
Temple se ferme & des Furies viennent enlever les
Trophées]
Mais le
Temple se ferme, O Dieux !
Cadmus
& le Choeur:
Sous nos pas s'ébranle la terre,
L'Enfer est déchaîné ! quels
éclats de tonnerre;
Fuyons, fuyons la colere des Dieux.
|
|
Adraste:
Mes premiers voeux & mon premier hommage
Dans ces lieux ont été pour vous,
Et sans doute c'est-là l'outrage
Dont se vange le Ciel jaloux;
Je le fléchiray par mon zele;
Mais si vôtre coeur m'est fidelle;
Je suis incapable d'effroy.
Semelé:
Fléchisßez Jupiter, & j'obeïs au
Roy.
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|
Le
Théatre represente un Bois, coupé de
Rochers
|
Scene
premiere
Mercure, sous le nom d'Arbate, Dorine
|
|
Mercure:
La Princesse abandonne Idas !
Dorine, est-ce bien vray ? je n'ose encor le
croire.
Dorine:
Arbate, il est vray, l4amour n'y consent pas.
Mais son coeur l'immole à la Gloire.
Mercure:
Tu me fait trembler pour mes feux;
Ton coeur sera-t'il plus fidelle ?
Que je crains de nouveaux noeuds
La Gloire à ton tour ne t'appelle !
Dorine:
La Gloire peut regner au coeur de la Princesse,
Pour le plus grand heros il doit garder sa foy.
Mais le mien a plus de foiblesse,
Et l'Amant le plus tendre, est le heros pour moy.
Mercure:
Si l'Amant le plus tendre a seul droit de te plaire,
Il n'est point de Rival qui doive m'allarmer;
Mon amour est ma seule affaire,
Et mon unique gloire est de ma faire aimer.
Dorine:
C'est une assez belle victoire
Que de m'avoir reduitte à t'aimer à mon
tour.
Ce que ton coeur donneroit à la Gloire,
Seroit autant de perdu pour l'Amour.
Mercure
& Dorine:
Faisons nôtre bonheur suprême
Des plaisirs qu'on goûte en aimant.
Le triomphe le plus charmant,
C'est de regner sur ce qu'on aime.
Mercure:
La Princeße en ces lieux s'avance avec Idas;
Eloignons nous & ne les troublons pas.
|
Scene
2
Jupiter, sous le nom d'Idas, Semelé,
Mercure, Dorine
|
|
Jupiter:
Quoy ! vous pouvez briser, Cruelle,
Le lien le plus doux que l'Amour ait formé ?
Adraste me ravit vôtre coeur infidelle !
Semelé:
Ingrat, le croyez-vous aimé ?
Jupiter:
Oüy, je le crois, Barbare; envain vous voulez
feindre,
Vous vous plaisez à causer mon
trépas.
Semelé:
Accusez le Destin, plaignez-vous, cher Idas;
Mais croyez-moi la plus à plaindre.
Malgré
moy je brise mes fers,
Je sens en vous voyant à quels maux je me livre;
Mais pour me consoler du bonheur que je perds,
J'ay l'espoir de n'y pas survivre.
Jupiter:
Sous soupirez, vous repandez des pleurs !
Vous me trompez encor par ces perfides larmes.
Semelé:
Non, jamais vôtre amour n'eût pour moy tant de
charmes.
Jupiter:
Et cependant, c'est par vous que je meurs.
Semelé:
Que vous ébranlez ma constance !
Ah ! je devois toujours éviter de vous voir.
Maissez-moy fuir... vôtre presence
Me feroit ressentir d'avoir fait mon devoir.
Jupiter:
Demeurez ? pourquoy suivre un devoir trop barbare ?
Le Ciel vous fait une autre loy.
Il vient de condamner un noeud qui nous separe,
Et je n'ay que vous contre moy.
Semelé:
Que moy ! Cruel ! quelle injustice !
Non, de nôtre bonheur les Dieux seuls sont jaloux;
Adraste en ce moment leur offre un sacrifice.
Peut-être a t-'il déja desarmé leur
courroux.
Jupiter:
Vous aimez du moins à le croire ?
Semelé:
Helas ! pourquoy dois-je à la Gloire
Un coeur que l'Amour fit pour vous.
Jupiter:
C'en est donc fait, malgré la douceur qui me
presse,
Vous me condamnez à la mort.
Semelé:
Malgré mon desespoir, je tiendray ma promesse;
Heureuse, si je meurs de ce cruel effort !
Cessez de m'attendrir, je ne veux rien entendre,
Adieu cher Prince...
Jupiter:
Ingrate, il faut se declarer;
J'y perdre un plaisir bien cher pour un coeur tendre,
Et le plus grand bonheur où je pusse
aspirer;
Je me
flattois d'être aimé pour moy-même;
Sous le faux nom d'Idas,
Je vous cachois mon rang suprême;
Mais puisque sous ce nom je ne vous suffis pas,
Connoissez Jupiter charmé de vos appas.
Semelé:
Vous, Jupiter ?
Jupiter:
Oüy, c'est luy qui vous aime.
Cruelle, en est-ce assez pour vôtre gloire
?
Semelé:
Helas !
Jupiter:
Suivez le transport qui vous preße,
Allez, allez choisir Adraste dés ce jour.
Semelé:
Ah ! loin de me troubler, rassûrez ma foiblesse;
La frayeur un moment a suspendu l'amour.
Ciel !
quel est l'heureux sor dont ma crainte est suivie !
Vous avez vû le trouble de mon coeur;
Pourquoy differiez-vous de me sauver la vie,
En accordant ma gloire & mon ardeur ?
Jupiter:
Joüissez de vostre conqueste.
Que ces lieux à ma voix, brillent de mille
attraits,
Et que la plus aymable feste
Y rassemble les Dieux des Eaux & des Forests.
[le
Théatre change, & represente un Palais
orné de Cascades]
|
Scene
3
Jupiter, Semelé,
Troupe de Faunes, Troupe de Nimphes, & de
Nayades
|
|
Jupiter:
Accourez, venez rendre hommage
A l'Objet qui comble mes voeux.
Par vos chants les plus amoureux,
Redoublez, s'il se peut, le transport qui m'engage;
Ce n'est qu'en l'aimant davantage,
Que je puis être heureux.
Le
Choeur:
Secondez-nous, Oyseaux de ces Boccages;
Joignez à nos Concerts la douceur de vos sons:
L'Amour anime vos ramages;
Qu'il anime aussi nos Chansons.
[on
danse]
|
Scene
4
Adraste, Jupiter, Semelé,
Troupe de Faunes, Troupe de Nimphes, & de
Nayades
|
|
Adraste:
Quel spectacle vient me surprendre ?
Quels chants ! quels Jeux ! Ingrate, ah ! vous me trahissez
?
Semelé:
Prince, un moment daignez m'entendre.
Je vous
sacrifiois la flamme la plus tendre,
Vous alliez voir nos voeux recompensez,
Contre tout mon amour j'aurois sçû vous
deffendre,
Je vous l'avois promis, & c'en étoit assez.
Mais un Dieu m'aime, un Dieu dégage ma promesse,
Respectez son amour; c'est à vous de
ceder.
Adraste:
Un Dieu ! le croyez-vous ? quelle indigne foiblesse;
Par cette vaine erreur croit-on m'intimider ?
Jupiter:
Temeraire Mortel, crain que ton coeur n'éprouve
Le pouvoir de tu veux braver.
Adraste:
Eh bien, si c'est un Dieu, que mon trépas le
prouve;
Mais s'il n'est qu'un Mortel, sa mort va le
prouver.
[il
veut attaquer Jupiter]
Semelé,
l'arrestant, à Jupiter:
Ah ! Barbare, arrestez... j'oubliois qui vous
êtes.
[un
Nuage s'éleve au dessus d'Adraste, & luy cache
toute la Scene]
|
|
Adraste:
Ciel ! tout disparoît à mes yeux !
Un nüage soudain a couvert ces retraites,
Mon transport impuissant en est plus furieux.
Acheve
Dieu cruel, vien me réduite en poudre,
Puni mon affreux desespoir;
Force-moy par un coup de foudre,
A reconnoître ton pouvoir.
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|
Le
Théatre represente les Jardins de
Cadmus
|
|
Adraste:
Non, je ne doute plus du malheur de mes feux;
Le jaloux Jupiter est le Dieu qui m'outrage;
C'est luy qui dans le Temple a rejetté mes voeux;
C'est luy qui m'a couvert de ce nüage affreux,
Dont il insultoit à ma rage.
Descend
fiere Junon; que fais-tu dans les Cieux ?
Livres-tu ton Epoux à l'Ingratte qu'il aime ?
Hâte-toy; contre luy, souleve tous les Dieux,
Vien me vanger; vien te vanger toy-même.
Que le
Depit vangeur, que la Haine cruelle,
De leurs traits arment ton courroux,
Rassemble contre un Infidelle,
Tout ce que peur l'amour jaloux.
[Junon
descend]
|
|
Junon:
Ne doute point de ta vangeance;
C'est à moy de briser de funestes liens,
Je ne te flatte point d'une vaine esperance,
Ce jour verra vanger tes tourmens & les
miens.
Ensemble:
Que le depit vangeur, que la haine cruelle
De leurs traits arment [mon / ce] courroux;
[Raßemblons / Rassemblez] contre une
Infidelle
Tout ce que peut l'amour jaloux.
Adraste:
Enlevez-luy l'Objet qu'il vous préfere,
Et par l'himen qui devoit nous unir...
Junon:
Laissez-moy, va, sur ma colere
Repose-toy du soin de la punir.
|
|
Junon:
Tremble des maux qu'on te prépare,
Ambitieuse Semelé;
Je me feray connoître au coup barbare
Dont ton coeur doit être immolé.
Le plus
affreux tourment va suivre ton audace;
Le terrible destin d'Isis,
Le sort de Calisto, mourant des mains d'un fils,
N'égalent point encor le sort qui te
menace.
Volez
Zephirs, allez enlever Beroé;
Je vais prendre ses traits pour perdre
Semelé;
[les
Zephirs executent les ordres de Junon]
Cachons-nous,
elle vient, son malheur me l'ameine:
Que sa beauté redouble encor ma haine !
|
Scene
4
Semelé, Junon, cachée
|
|
Semelé:
Amour, regnez en paix; regnez, charmant Vainqueur.
Mon ame à vos feux s'abandonne;
Lancez tous vos traits dans mon coeur;
La Gloire vous l'ordonne.
Unißez-moy
d'un éternel lien
Au Dieu du Ciel & de la Terre.
Le sort de Junon même est moins beau que le mien,
J'ay soûmis à mes loix le Maître du
Tonnerre.
Amours,
regnez en paix, &c...
Junon,
sous la forme de Beroé, Nourrice de
Semelé:
Quoy ! Jupiter vous aime & vous me le cachiez ?
Dorine seule a vôtre confidence.
Princeße, est-ce le prix que vous me reserviez
Des soins que j'eûs de vôtre enfance
?
Semelé:
Je craignois tes yeux pour témoins,
J'ay long-temps ignoré quelle étoit ma
victoire;
Tu m'as appris à n'aimer que la gloire,
J'aurois rougi de dementir tes soins.
Junon:
Un Dieu puissante vous rend les armes,
Meprisez desormais les soupirs des Mortels,
L'encens est le tribut que l'on doit à vos
charmes;
C'étoit trop peu d'un Trône, il vous faut des
Autels.
Semelé:
MA chere Beroé, que j'aime à voir ton zele
!
Junon:
Autant que vous, je ressens vos plaisirs.
Semelé:
Ciel ! un conqueste si belle
A passé mon espoir & même mes
desirs.
Junon:
Je ne le cele point; cette gloireest extrême;
Mais j'ose à peine m'en flatter.
Semelé:
N'en doute point, c'est Jupiter qui m'aime ?
Junon:
Je le souhaite assez pour en douter.
Semelé:
Je suis témoin de sa puissance,
D'un mot il embellit les plus sauvages lieux;
Il soumet la nature, & j'ay vu tous les Dieux
Luy marquer leur obeïssance.
Junon:
PAr une trompeuse apparence,
Peut-être un Enchanteur a t'il séduit vos
yeux.
Mais que
fais-je ? pourquoy douter de vôtre gloire ?
Vôtre beauté me fait tout croire.
Semelé:
Tu crois tout ! cependant on a pû me tromper.
Ciel ! de quel coup vien-tu de ma frapper ?
Quelle honte pour moy ! que faut-il que je pense ?
Mes yeux n'auroient-ils vû que des fantômes
vains ?
Croiray-je que les Dieux permettent aux Humains
D'imiter si bien leur puissance ?
Junon:
N'en doutez point, il est un Art misterieux
Qui sçait donner des loix aux Dieux.
Autre fois
dans la Theßalie
Moy-même, j'en appris les misteres
puißants.
Semelé:
Fay-moy voir s'il est vray, tout ce qu'on en
publie.
Junon:
Vos yeux soutiendront-ils les Enfers menaçans
?
Semelé:
Mon doute est plus cruel, content mon envie.
Junon:
Je crains trop d'effrayer vos sens.
Semelé:
Ne me resiste point, il y va de ma vie.
Junon:
Terrible Roy des pâles Ombres,
Vous, fleuves redoutez qui sur les rives sombres
Roulez avec horreur vos tenebreuses Eaux,
Et vous Déesses implacables,
Dont les Serpens & les flambeaux
Tourmentent les coeurs coupables,
Repondez à mes cris; mon trouble, ma terreur
Sont l'hommage & l'encens que vous offre mon
coeur.
[on
entend un bruit soûterrain]
Le charme
est fait; ce bruit & ces flammes terribles
Nous annoncent l'aveu de l'infernale Cour.
Venez, venez Démons, sous des formes horribles;
En un spectacle affreux transformez ce séjour.
Soleil fuy, de ces lieux, cenez Soeurs inflexibles,
Et que vos seuls flambeaux y répandent le
jour.
|
Scene
5
Semelé, Junon,
Choeur de Furies & de Démons
|
|
Le
Théatre change, & represente les
Enfers
|
|
Le
Choeur:
Ordonne, nous t'obéïssons,
Des plus grands criminels nous suspendons les peines;
Console-nous par des loix inhumaines
Du repos où nous les laissons.
Junon aux
Furies:
Vous lisez dans mon coeur, comblez mon esperance;
Montrez à Semelé jusqu'où va ma
puissance.
Le
Choeur:
Qu'un affreux ravage
MArque vos fureurs,
Et de nôtre rage
Troublons tous les coeurs,
Que l'affreuse Haine,
Les Soupçons jaloux,
La Rage inhumaine,
Le cruel Couroux,
Le Trouble & la Peine
Regnent avec nous.
|
|
Semelé:
Cesse; je ne puis plus resister à mon trouble;
Le plus cruel soupçon est entré dans mon
coeur,
A chaque instant je le sens qui redouble,
Et qui m'annonce mon malheur.
Je
brûle d'éclaircir ma crainte;
Comment sçaurai-je dés ce jour
De quel trait mon ame est atteinte,
E t si c'est Jupiter qui cause mon amour ?
Junon:
Exigez qu'aux Thebains luy-même il vienne
apprendre
Un choix pour vous si glorieux;
Qu'armé de son tonnerre il se montre à vos
yeux.
Que par le Stix, il jure de descendre
Avec tout l'appareil du Souverain des Dieux;
Tel qu'aux yeux de Junon il paroît dans les
Cieux.
Semelé:
Ah ! tu me rends le jour par cet avis fidelle;
Que mille embrassemens soinet le prix de ton
zele.
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|
Le
Théatre represente une Grotte
|
Scene
premiere
Mercure, Dorine
|
|
Mercure:
Aprend quel est le Dieu qui t'offre sa tendresse,
Ma puißance bien-tôt va paroître à
tes yeux;
Jupiter m'a chargé de donner en ces lieux
De nouveaux Jeux à la Princeße.
Dorine:
Ce n'est donc plus Arbate que je voy ?
C'est Mercure à present qui m'offre son hommage
?
Mercure:
Le fils de Jupiter se soumet à ta loy;
Tu dois m'en aimer davantage.
Dorine:
Si vous êtes un Dieu, je vous en aime moins;
Ou plûtôt je romps nôtre chaîne;
Mon coeur n'aspiroit pas à de si nobles soins,
Trop d'inegalité me gesne.
Mercure:
Connoi meix le lien charmant
Où le coeur d'un Dieu te convie;
Nous aimons plus en un moment
Qu'un Mortel en toute sa vie.
Dorine:
Si vous sentez plus de tendreße,
Vous en avez plûtôt épuisé vos
desirs;
Et j'aime mieux que mes plaisirs
Soient moins grands, & durent sans cesse.
Mercure:
De quel soupçon ton coeur est-il troublé ?
Je t'aimeray d'un amour éternelle.
Dorine:
Non, vous ne me seriez fidelle,
Qu'autant que Jupiter doit l'être à
Semelé.
On
sçait trop que rien ne l'arreste.
Aprés de courts plaisirs, il laiße un long
ennuy,
Il va bientôt voler à quelque autre
conqueste,
Et vous changeriez avec luy.
Mercure:
S'il se plaît à brûler d'une flamme
nouvelle,
De mon coeur par le sien, pourquoy veux-tu juger ?
Il fait son plaisir de changer,
Je fais le mien d'être fidelle.
Dorine:
Jupiter en promet autant,
Et n'en aime pas davantage:
Plus un coeur se connoît volage,
Plus il jure d'être constant.
Mercure:
Je le vois trop, Dorine, il faut que je prévienne
Ton changement caché sous ces reproches vains.
Mon inconstance que tu crains
N'est qu'une excuse pour la tienne.
Ensemble:
Vole Amour, en mon coeur lance de nouceaux feux:
Je veux prévenir [la / un] Volage.
Vole Amour, mais ne me dégage
Que pour de plus aimables noeuds.
Mercure:
Jupiter en ces lieux vient avec la Princesse.
Par de nouveaux plaisirs, ranimons leur tendresse.
Que ce séjour se change en paisibles
Hameaux.
[le
Théatre change, & represente un
Hameau]
Vous,
Bergers, accourez, venez sous ces Ormeaux
Celebrer vos ardeurs fidelles,
Mêlez à la voix de vos Belles
Le doux son de vos Chalumeaux.
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Scene
2
Jupiter, Semelé, Mercure, Dorine,
Choeur de Bergers & de Bergeres
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Les
Bergeres:
Venez, tendres Bergers de ces belles retraittes.
Les
Bergers:
Venez, jeunes Beautez dont nous suivons les loix.
Les
Bergeres:
Animez nos Chansons par vos douces Muzettes.
Les
Bergers:
Animez nos sons par vos voix.
Jupiter
à Semelé:
Ces jeux repondent mal à ma grandeur
suprême;
Mais je vous la dérobe exprés en ce
moment.
Jaloux d'être aimé pour moy-même,
Je vous cache le Dieu; ne voyez que l'Amant.
Que ma
gloire, belle Princesse,
N'ait point de part à vôtre ardeur.
Comme moy, dans ces jeux, oubliez ma grandeur,
Et ne songez qu'à ma tendresse.
[on
danse]
Une
Bergere avec le Choeur:
Icy chacun s'engage
Pour ne jamais changer,
Point de Beauté volage,
Ny d'indiscret Berger,
L'Amant le
plus sincere
Y sçait le mieux charmer;
Nôtre gloire est de plaire,
Nôtre plaisir d'aimer.
Jamais
ardeur legere
N'a profané ces lieux,
Qui plaît à sa Bergere
Veut luy plaire encor mieux,
De nos
amours parfaites
L'ardeur croît en aimant,
On aime en ces retraites,
Pour aimer seulement.
Deux
Bergeres avec le Choeur:
Amoureux Oyseaux,
Celebrez le retour de Flore,
Par vos Chants nouveaux
Reveillez nos doux Chalumeaux.
Icy les
beaux jours
Deviennent plus charmants encore,
Mais sans vous, Amour,
Que faire des beaux jours ?
Que nos
champs sont beaux !
Le Printemps y tient son Empire;
Le doux bruit des Eaux
S'accorde aux Concerts des Oyseaux.
Dans ces
lieux charmants,
Tout reßent l'amour, ou l'inspire;
Profitez Amants,
De ces heureux moments.
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|
Jupiter:
Ah ! Semelé, c'est trop allarmer ma tendresse,
Au milieu de ces jeux, quelle sombre tristesse
Vous arrache encor des soupirs ?
Semelé:
Il le faut avoüer, le soupçon qui me presse
Empoisonne tous ces plaisirs.
Jupiter:
Qu'entends-je ! ma chere Princesse.
Semelé:
Ne trompez-vous point mes desirs ?
Vois-je le souverain de toute la nature ?
N'est-ce qu'un Enchanteur paré de ce grand nom ?
Ah ! je mourrois de l'imposture,
Et je meurs même du soupçon.
Jupiter:
Quoy ! je ne sçaurois donc éteindre dans
vôtre ame
Ce vain amour de la grandeur ?
Ingrate, mon rang seul cause-t'il vôtre flamme
?
Semelé:
Non, non, vous le sçavez, Idas eût tout mon
coeur.
Mais, qui s'est dit le Dieu que l'Univers adore,
S'il ne l'est pas, est indigne de moy.
Cruel, je rougirois de vous aimer encore,
Si vous aviez abusé de ma foy.
Jupiter:
Eh ! sur quoy se peut-il que vôtre coeur s'allarme
?
N'ay-je pas à vos yeux signalé mon pouvoir
?
Semelé:
Tout ce que vous m'avez fait voir
Peut nestre que l'effet d'un charme.
Jupiter:
Quel soupçon ! jusques-là pouvez-vous
m'offenser ?
Semelé:
Plus vous le combattez, plus je sens qu'il
redouble.
Jupiter:
Bannissez cet injuste trouble.
Semelé:
Déja si vous m'aimiez, fait l'auriez fait
cesser.
Jupiter:
Je brûle de détruire un soupçon qui
m'offence,
Parlez, je n'attends que vos loix;
Trop heureux, si je puis vous prouver à la fois,
Et mon amour & ma puissance !
Semelé:
Je demanderay trop, & je crains vos refus.
Jupiter:
Ecoûtez-moy pour ne les craindre plus.
Suspend
pour m'écouter tes Ondes redoutables,
Stix, ô Stix, qui deffends l'Empire de Pluton;
De mes Serments attestez par ton nom,
Fai-moy des loix irrevocables.
Je jure de
tout accorder
Aux voeux de la Beauté que j'aime;
Et ce sera pour moy l'arrest du Destin même,
Que ce qu'elle va demander.
Semelé:
Eh bien, si vous m'aimez, declarez ma vcitoire
A mon Pere, à tous les Thebains.
Paroissez à mes yeux dans toute vôtre
gloire,
Avec tout cet éclat, interdit aux Humains.
Qu'à moy, tel qu'à Junon, Jupiter se
presente;
Qu'aux honneurs de l'Epouse il éleve
l'Amante.
Jupiter:
Ciel ! que demandez-vous ! qu'ay-je promis, helas !
Mon amour m'a-'il fait jurer vôtre trépas
!
Semelé:
Ce que j'au demandé passe vôtre
puißance;
Ce trouble me le fait trop voir.
Jupiter:
Ah ! je tremblois moins avec moins de pouvoir,
Ne me faites point violence,
Au nom de nôtre amour, formez d'autres
desirs.
Semelé:
Non je n'en croiray point ces perfides soupirs.
Faites briller icy la grandeur souveraine
Qui doit justifier mon coeur;
Mais si mon esperance est vaine,
Je ne vois plus en vous qu'un barbare imposteur
A qui je dois toute ma haine.
Jupiter:
O Destin, sauve-là de sa propre
fureur.
|
|
Jupiter:
Faut-il voir perir ce que j'aime !
O sort ! impotoyable sort !
Quoy ! pour ministre de la mort,
As-tu choisi son Amant même ?
C'est donc
trop peu que tes rigueurs,
A ton gré désolent la Terre ?
Tu répands dans les Cieux le trouble & les
douleurs;
Des yeux de Jupiter, tu fais couler des pleurs !
Sort cruel, dans mes mains, n'as-tu mis le Tonnerre,
Que pour servir à mes malheurs ?
Faut-il
voir perir ce que j'aime !
O sort ! impotoyable sort !
Quoy ! pour ministre de la mort,
As-tu choisi son Amant même ?
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de page

|
Le
Théatre represente le Palais de Cadmus
|
|
Semelé:
Descendez, cher Amant, quittez les Cieux pour moy;
Venez, venez joüir de l'ardeur qui m'anime.
Tout l'Univers vous rend un respect legitime,
Un sentiment plus doux me retient sous vôtre loy.
Descendez, cher Amant, quittez les Cieux pour moy;
Venez, venez joüir de l'ardeur qui m'anime.
Si j'ay
soupçonné vôtre foy,
Pardonnez à l'Amour; luy seul a fait le crime.
Descendez, cher Amant, quittez les Cieux pour moy;
Venez, venez joüir de l'ardeur qui m'anime.
|
|
Adraste,
sans voir Semelé:
C'en est donc fait ! Mercure est venu l'annoncer.
Ces lieux de mon Rival attendent la presence !
Que t'a servy Junon de menacer ?
Ta Rivalle triomphe & brave ta vangeance.
Semelé:
Faut-il qu'Adraste seul de ma gloire d'offence ?
Adraste:
Vous triomphez, Cruelle, & le sort a comblé
Vôtre esperance ambitieuse.
Semelé:
JE seroi encor plus heureuse,
Si vous en estiez moins troublé.
Adraste:
Ne croyez pas que je me flatte
De mêler quelque trouble à vos heureux
desirs;
Mes maux & mon trépas, Ingratte,
Mettront le comble à vos plaisirs.
Toy
Barbare Tyran, dont la flamme m'outrage,
Que te plais à troubler le bonheur des Mortels,
Je voudrois pouvoir dans ma rage
Détruire tes honneurs, renverser tes
Autels.
Que ne
puis-je forcer la terre
D'enfanter des Geants nouveaux,
Qui jusques dans les Cieux t'arrachent ton Tonnerre,
Et te punissent de nos maux !
Semelé:
Vous cherchez un affreux supplice;
Je fremis de vôtre danger.
Adraste:
Que ne puis-je assez l'outrager,
Pour meriter qu'il m'en punisse !
|
Scene
3
Cadmus, Semelé, Adraste,
Troupe de Thebains & de Thebaines
|
|
Cadmus,
à Adraste:
Le Souverain des Rois en ces lieux va descendre,
J'ignore quel deßein l'ameine parmy nous.
Mais il n'est point de bien que je n'ose en attendre;
Trop heureux qu'il veüille deffendre
Un Trône qu'aujourd'huy je partage avec
vous.
Adraste:
Goûtez les biens qu'icy sa faveur va
repandre.
[à
part]
Mais, sur
mon Dieu barbabre, épuise ton courroux.
Cadmus:
Qu'à mon zele icy tout reponde:
Que vos voix, que vos chants penétrent jusqu'aux
Cieux,
Et rendez, s'il se peut, ces lieux
Digne du Souverin du monde.
Le
Choeur:
Protege, Dieu Puissant, un Peuple qui t'implore,
Qu'il regne, qu'il commande à l'Univers jaloux,
Qu'il étende ses loix du Couchant à
l'Aurore,
Et sur ses Ennemis fait tonner ton courroux.
[on
danse]
Cadmus
& Semelé:
Descendez, Dieu Puißant, comblez nôtre
esperance,
Faites regner icy la Victoire, ou la Paix;
Et n'y faites jamais
Sentir vôtre puissance,
Que par vos plus rares bienfaits.
[on
entend un tremblement de terre]
Le
Choeur:
Ciel ! quel bruit soûterrain ! quel affreux
tremblement !
Semelé:
Peuples, rassuez-vous, Jupiter va paroître;
Déja par ce fremißement
La terre reconnoît son Maître.
[les
Tonneres & les Eclairs succédent au tremblement
& embrasent le Théatre]
Cadmus
& le Choeur:
Quels éclairs menaçans ! quels terribles
éclats !
La foudre gronde, l'air s'allume.
Dieu redoutable, ah ! ne paroissez pas;
Vôtre presence nous consume.
[tout
fuit & se derobe à l'incendie]
|
Scene
4
Jupiter, caché dans des Nuages de feu, Semelé,
Adraste
|
|
Adraste:
Qu'attendez-vous icy ? qui peut vous secourir ?
Ah ! Princeße, fuyez, s'il ne est temps encore;
Fuyez, au feu qui me devore,
Je sens que vous allez perir.
Semelé:
En vain la flamme devorante
Exerce sur m moy son pouvoir;
Aux yeux de Jupiter, je periray contente,
Et je ne crains encor que ne le pas voir.
Adraste:
Evitez une mort cruelle,
Je sens à chaque instant s'accroître ses
ardeurs.
Semelé:
Puis-je craindre un mort si belle ?
[Jupiter
paroît]
Semelé
& Adraste:
Ah ! je vois Jupiter, je meurs.
[on
emporte Adraste mourant, & Semelé tombe sur un
Siege]
Jupiter:
Vivez, Princesse trop charmante,
Ma pussance pour vous a moderé ces feux.
Semelé:
Il n'est plus temps, vous me voyez mourante,
Je descends pour jamais sur les bords tenebreux.
Je vois
les Parques inflexibles
Qui tranchent le fil de mes jours.
Qu'à mes yeux, cher Amant, les Enfers sont terribles
!
Ils nous separent pour toûjours.
Jupiter:
Non, les Enfers n'ont point de droit sur ce que j'aime,
Volez, Zephirs, volez, portez-là dans les cieux;
Qu'elle y partage, aux yeux de Junon même,
L'éternelle gloire des Dieux.
[on
enleve Jupiter & Semelé, tandis qu'une pluye de
feu acheve de détruire le Palais de
Cadmus]
|
|
J'ay
lû par l'ordre de Monseigneur le Chancelier,
Sémélé, Tragedie, & je n'y ay
rien trouvé qui ne puisse en rendre l'impression
agréable au Public.
Fait à Paris ce 15. Mars 1709
Danchet
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