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Roland
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée pour la premiere fois à la Cour la 18. Janvier 1685,
& par l'Academie Royale de Musique le 8. Fevrier suivant

livret de Philippe Quinault
musique de: Jean-Baptiste Lully



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes:


Demogorgon, Roi des Fées, & le premier des Génies de la Terre

Mr Hardoüin

Troupe de Fées
Troupe de Génies de la Terre

Le Theatre represente le Palais de Demogorgon.
Demogorgon est sur son Thrône, accaompgné d'une Troupe de Genies, & d'une Troupe de Fées

Demogorgon:
Le Ciel m'a fait votre Roi,
Dans votre destin m'interesse.
Je vous assemble ici pour calmer votre effroi;
Il est temps que les Jeux chassent votre tristesse.
La Paiw fuioit au bruit des terribles Combats,
Mais la voix du Vainqueur la rappelle ici-bas.
La Guerre impiroiable, & ses fureurs affreuses,
Ne ravageront point vos Retraites heureuses.
Tout cede au plus frand des Heros,
En vain l'envie & la rage s'assemblent,
Il ne punit ses Ennemis qui tremblent,
Qu'en les condamnant au repos.

Demogorgon, La Principale Fée, & les Choeurs des Genies & des Fées:
On n'entend plus le bruit des Armes.
Doux plaisirs, reprenez vos charmes.
Jeux innocens, venez vous rassembler.
Rien ne vous peut troubler.

[les Fées témoignent leur joie en dansant & en chantant]

Le Choeur des Fées:
Que la guerre est effroiable !
Quel bien est plus doux que la Paix !
Peut-on trop cherir ses attraits ?
Que son regne est aimable !
Qu'il dure à jamais.
Nous n'aurons que de beaux jours,
Que de jeux vont paroître !
Que nous verrons naître
De tendres amours !
Tout rit, tout enchante.
Chantons la Paix charmante,
Chantons le sort heureux
Qui va combler nos voeux.
Chantons tous la Paix charmante
Chantons le sort heureux
Qui va combler nos voeux.

La Principale Fée:
Au milieu d'une paix profonde,
Offrons des Jeux nouveaux au Heros glorieux
Qui prend soin du bonheur du Monde.
Allons nous transformer pour paroître à ses yeux.

Demogorgon:
Du celebre Roland renevellons l'Histoire.
La France lui donna le jour.
Montrons les erreurs où l'Amour
Peut engager un coeur qui neglige la Gloire.

Demogorgon & la Fée Principale:
Allons faire entendre nos voix
Sur les bords heureux de la Seine,
Allons faire entendre nos voix
Au Vainqueur dont tout suis les loix.

Demogorogn:
Il avoit mis au fers la Discorde inhumaine;
En vain elle a rompu sa chaîne,
Il l'enchaîne encore un fois.

Demogorgon, la Fée Principale, & les Choeurs:
Allons faire entendre nos voix
Sur les bords heureux de la Seine,
Allons faire entendre nos voix
Au Vainqueur dont tout suis les loix.

[les Genies & les Fées font un essai de danses & de chansons qu'ils veulent préparer]

Une Fée chante, & les Choeurs des Genies & des Fées lui répondent:
C'est l'Amour qui nous menace;
Que de coeurs sont en danger !
Quelques maux que l'Amour fasse,
On ne peut s'en dégager.
Il revient quand on le chasse,
Il se plaît à se venger.
C'est l'Amour qui nous menace;
Que de coeurs sont en danger !

Demogorgon, la Fée Principale, & les Choeurs de Genies & de Fées, chantent ensemble:
Le Vainqueur a contraint la Guerre
D'éteindre son flambeau.
Il rend le repos à la Terre,
Quel Triomphe est plus beau !

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ACTE I

les personnages de la Tragedie:

les interprètes:


Angelique, Reine de Catay

Mlle Journet

Temire, Confidente d'Angelique

Mlle Poussin

Medor, Suivant d'un des Rois Affriquains

Mr Chopelet

Ziliante, Prince des Isles Orientales

Mr Dun

Roland, Neveu de Charlemagne, & le plus renommé des Paladins

Mr Thevenard

Astolfe, Ami de Roland

Mr Buzeau

Coridon, Berger, Amant de Belise

Mr Cochereau

Belise, Bergere, Amante de Coridon

Mlle Poussin

Tersandre, Berger, Pere de Belise

Mlle Desvoyes

Logistille, l'une des plus puissantes Fées, & celle qui a la Sagesse en partage

Mlle Dujardin

La Gloire

Mlle Boisé

Deux Insulaires

Mrs Mantienne & Beaufort

Deux Amantes Enchantées

Mlles d'Huqueville & Veron

Suivante d'Angelique

Mlle Veron

Deux Suivants d'Angelique

Mrs Grasnet & Buzeau

Suivants & Suivantes d'Angelique
Troupe d'Insulaires de la Suite de Ziliante
Troupe d'Amours
Troupe de Sirenes
Troupe de Dieux de Fleuves
Troupe de Silvains
Troupe d'Amans enchantez, & d'Amantes enchantées
Troupe de Peuples de Catay, Sujets d'Angelique
Troupe de Bergers & de Bergeres
Troupe de Fées de la Suite de Logistille
Troupe d'Ombres d'Anciens Heros
Suite de la Gloire

Le Theatre represente un Hameau


Scene premiere
Angelique

Angelique:
Ah ! que mon coeur est agité !
L'Amour y combat la fierté,
Je ne sai qui des deux l'emporte;
Quelquefois la fierté demeure la plus forte,
Quelques fois l'Amour est vainqueur;
De moment en moment une guerre mortelle
Dans mon ame se renouvelle.
Quel trouble ! helas ! quelle rigueur !
Funeste Amour, fierté cruelle,
Ne cesserez-vous point de dechirer mon coeur !


Scene 2
Angelique, Temire

Temire:
Vous avez peu d'impatience
De voir le riche Don qu'on va vous presenter.
C'est un prix que Roland vous a fait apporter
Des Rivages lointains où le jour prend naissance.
Pour vous par mille exploits il a sçu l'acheter,
Serez-vous sans reconnoissance ?
Faut-il que tant d'amour ne puisse mériter
Qu'une éternelle indifference ?

Angelique:
L'invincible Roland n'a que trop fait pour moi,
Fai-moi ressouvenir de ce que je lui doi.

Temire:
Pourriés-vous oublier l'ardeur dont il vous aime ?

Angelique:
Je songe, autant que je le puis,
A sa rare valeur, à son amour extrême:
Mais malgré tous mes soins dans le trouble où je suis,
Je crains de m'oublier moi-même.
Je crains que ma fierté ne succombe en ce jour.

Temire:
Aimez Roland à votre jour,
Il n'est point de climats où sa Gloire ne vole.
Du moins, la fierté se console
Quand la gloire l'oblige à ceder à l'amour.
Roland renverse tout par l'effort de ses armes
Son bras fait affermir un Thrône chancelant...

Angelique:
Helas ! helas ! que Medor a de charmes !
Ah ! que n'a-t'il la gloire de Roland !

Temire:
Medor !

Angelique:
Ma foiblesse t'étonne.
Ne me déguise rien, parle, je te l'ordonne,
Represente à mon coeur la honte de son choix.

Temire:
Medor d'un sang obscur a reçu la lumiere.
Pourroit-il être aimé d'une Reine si fiere ?
D'une Reine qui sous ses loix
Ne voit qu'avec mépris les Heros & les Rois ?

Angelique:
Mon coeur étoit tranquile, & croioit toujours l'être:
Quand je trouvai Medor, blessé, prêt de mourir;
La pitié dans ce lieu champêtre
M'arrêtera pour le secourir;
Le prix de mon secours est le mal que j'endure;
La pitié pour Medor a sçu m'attendrir.
Ma funeste langueur s'augmentoit à mesure
Qu'il guérissoit de sa blessure,
Et je suis en danger de ne jamais guérir.

Temire:
Eloignez de vos yeux ce qui peut trop vous plaire.

Angelique:
Ma gloire le demande, il faut la satisfaire;
Il faut bannir Medor... bannir Medor ? helas !
C'est me condamner au trépas.
Il n'importe, il le faut, qu'il parte, qu'il me quitte.

[elle apperçoit Medor]

Il rêve, il tourne ici ses pas.
Que je suis interdite !
Ne n'abandonne pas.

[Angelique & Temire se retirent]


Scene 3
Medor

Medor:
Ah ! quel tourment
De garder en aimant
Un éternel silence !
Ah quel tourment
D'aimer sans esperance !
J'aime une Reine, helas ! par quel enchantement
Ai-je oublié son rang & ma naissance,
Et combien entre nous le Sort met de distance ?
Malheureux que je suis, j'aime un objet charmant
Que tant de Rois ont aimé vainement !
Je doi cacher un amour qui l'offence;
Il faut me faire à tout moment
Une cruelle violence.
Ah ! quel tourment
De garder en aimant
Un éternel silence !
Ah quel tourment
D'aimer sans esperance !


Scene 4
Medor, Angelique, Temire

Medor:
De la part de Roland, on vient jusqu'en ces lieux
Vous offrir un don precieux.
Il vous aime, il vous sert, son amour peut paroître,
Et tout absent qu'il est, il vous le fait connoître:
Ses travaux quels qu'ils soient sont trop recompensez,
O trop heureux Roland !

Angelique:
Roland sera peut-être
Moins heureux que vous ne pensez.
Plus son amour éclate, & plus il m'importune,
J'ai honte de lui trop devoir.
Non, n'enviez point sa fortune.

Medor:
Il est vrai qu'il n'a pas le plaisir de vous voir.

Angelique:
Je le suis, & sans lui desormais je n'aspire
Qu'à retourner dans mon Empire.
Enfin, Medor, enfin, je veux savoir
Si j'ai sur vous un absolu pouvoir.

Medor:
Vous êtes de mon sort Maîtresse souveraine.
Je servois un grand Roi, j'avois suivi ses pas
Des Rivages du Nil jusqu'aux bords de la Seine.
Il est mort en cherchant la Gloire & les Combats;
Sans vous j'allois le suivre au-delà du Trépas;

Vous servir est ma seule envie,
J'en fais mon espoir le plus doux;
Vous m'avez conservé la vie,
Heureux si je la pers pour vous !

Angelique:
Medor, vous avez lieu de croire
Que je m'interesse en vos jours:

J'en ai pris soin, le Ciel a beni mon secours,
A la fin il est tems d'avoir soin de ma gloire.
Par pitié, prés de vous, j'ai voulu demeurer,
Tandis que mon secours vous étoit necessaire:
Ma pitié n'a plus rien à faire,
Il est tems de nous séparer.
Partez Medor.

Medor:
O Ciel !

Angelique:
Partez sans differer.

Medor:
Helas ! ai-je pû vous déplaire ?

Angelique:
Non, non, je n'ai point de colere...
Laissons ces discours superflus.
Partez.

Medor:
Je ne vous verrai plus !

Angelique:
Choisissez où vous voulez vivre,
Je prendrai soin de votre sort.

Medor:
Vous me défendez de vous suivre,
Je ne veux chercher que la mort.

Angelique:
Vivez, conservez mon ouvrage,
Songez que c'est me faire outrage
De vois vos jours avec mépris,
Aprés le soin que j'en ai pris.

Medor:
Vous voulez que je vive, & votre arrêt de chasse,
Mes jours à vous servir ne sont pas réservez.
Eh ! que voulés vous que je fasse
De ces jours malheureux que vous m'avés sauvés ?

Angelique:
Puissiez-vous de moi joüir d'un sort paisible.

Medor:
Loin de vous ! Ciel ! est-il possible ?
Ah ! faloit-il me secourir ?
Que ne me laissiez-vous mourir ?

Angelique:
Terminons des regrets qui pourroient trop s'étendre:
Ne me dites plus rien, je ne veux rien entendre.
Il est tems de nous séparer;
Partez Medor.

Medor:
O Ciel !

Angelique:
Partez sans differer


Scene 5
Angelique, Temire

Angelique:
Je ne verrai plus ce que j'aime.
Conçois-tu l'effort extrême
Que pour bannir Medor je me fais aujourd'hui ?
Il part desesperé; tu vois où je l'expose:
Il va mourir, j'en suis la cause;
Je mourrai bien-tôt aprés lui.
Non, un trop tendre amour dans ses jours m'interesse.
Non, qu'il ne parte point, allons le rappeller...

Infortunée ! où veux-je aller ?
Je vais trahir ma gloire, & montrer ma foiblesse.
Ciel ! quel est mon malheur !
S'il faut que l'amour me surnonte,
Je doi mourir de honte;
S'il faut l'arracher de mon coeur,
Je mourrai de douleur.

Temire:
Le secours de l'absence
Est un puissant secours.
C'est l'unique esperance
Des coeurs qui veulent fuir les funestes amours.

Angelique:
Le secours de l'absence
Est un cruel secours.
Ah ! quelle violence
De fuir incessamment ce qui charme toujours.

Temire & Angelique:
Le secours de l'absence
Est un [puissant / cruel] secours.

Angelique:
Quoi ! Medor pour jamais d'avec moi se separe !
Devois-tu m'inspirer un dessein si barbare ?
Temire, j'ai suivi tes conseils rigoureux.
Fai revenir Medor; que rien ne te retienne,
Va, cours... Mais s'il revient... n'importe, qu'il revienne...
Atten. Je veux... helas ! fai-je ce que je veux ?

Temire:
Voiez ces Etrangers, contraignez-vous pour eux.

Angelique:
Ne puis-je en liberté soupirer & me plaindre ?
Faudra-t'il toujours de contraindre ?
Sans Medor, tout me semble affreux.
Va le voir, & du moins console un malheureux.


Scene 6
Ziliante, Angelique, Troupe d'Insulaires Orientaux

Ziliante, presentant un Bracelet à Angelique:
Au genereux Roland je doi ma delivrance;
D'un charme affreux sa valeur m'a sauvé;
Il n'a voulu de ma reconnoissance
Que ce Présent qu'il vous a reversé.
Je viens, pour vous l'offrir, du Rivage où l'Aurore
Ouvre la barriere du jour.
Vous embrasez Roland d'un feu qui le dévore;
Mais qui peur voir la Beauté qu'il adore
Vois sans étonnement l'excés de son amour.

Triomphez, charmante Reine,
Triomphez des plus grands Coeurs.
Ce n'est au'aux plus fameux Vainqueurs
Qu'il est permis de porter vôtre chaîne.
Triomphez, charmante Reine,
Triomphez des plus grands Coeurs.

[le Choeur des Insulaires chante ces derniers Vers dans le temps que Ziliante présente un Brasselet à Angelique, & les autres Insulaires dansent à la maniere de leur Païs]

Le Choeur des Insulaires:
Triomphez, charmante Reine,
Triomphez des plus grands Coeurs.
Ce n'est au'aux plus fameux Vainqueurs
Qu'il est permis de porter vôtre chaîne.
Triomphez, charmante Reine,
Triomphez des plus grands Coeurs.

Deux Insulaires:
Dans nos Climats
Sans chagrin on soûpire,
L'Amour dont nous suivons l'empire
N'a que des appas.
Fuyons les Belles
Cruelles,
Craignons leur pouvoir,
Que sert-il de les voir ?
Ah ! gardons-nous d'un amour sans espoir.
Quelle peine !
Quel tourment !
D'étre Amant
D'une Inhumaine !
Si nous devenons amoureux,
Aimons pour être heureux.

Sans les Amours
On s'ennnuiroit de vivre
Mais nous devons cesser de suivre
Qui nous fuit toûjours.
Fuyons les Belles
Cruelles, &c.

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ACTE SECOND

Le Theatre change, & represente la Fontaine enchantée de l'Amour, au milieu de la Forest


Scene premiere
Angelique, Temire,
Suite d'Angelique

Temire:
Un charme dangereux dans ces bois vous attire,
Il faut en détourner vos pas.
L'Amour regne en ces lieux, évitez ses appas,
Heureux qui peut fuir son Empire !

Angelique:
Je porte au fond du coeur mon funeste martyre.
Helas ! où puis-je aller ? où puis-je fuir ? helas !
Où l'Amour ne me suive pas !
Ah ! j'ay banni Merdor, ma tristesse est mortelle.
Que ne le pressois-tu de me desobéir ?

Temire:
Je devois vous estre fidelle.

Angelique:
Pour empêcher ma mort, n'osois-tu me trahir ?
O fidelité trop cruelle !
Le trouble de mon coeur ne peut plus se calmer,
Non, je n'espere plus de remede à mes peines.
Merlin dans ces forests enchanta deux fontaines,
Dont l'une fait haïr, & l'autre fait aimer.
C'est la fontaine de la haine
Que je veux chercher en ce jour.
Helas ! que me sert-il de prendre en long détour ?
Je m'égare en ces bois, & ma recherche est vaine:
Toûjours un sort fatal malgré moy me rameine
A la fontaine de l'Amour.

Temire:
Vous devez vous guerir du mal qui vous possede,
N'ayez rien à vous reprocher:
Vous en trouverez le remede,
Si vous le voulez bien chercher.

Angelique:
Non, je ne cherche plus la fontaine terrible
Qui fait d'un tendre amour une haine inflexible;
C'est un secours cruel, je n'y puis recourir.
Je haïrois Medor ! non, il n'est pas possible.
Par ce remede affreux je ne veux point guerir;
Je consens plûtôt à mourir.

Temire, chante avec un Suivant & une Suivante d'Angelique:
Non, on ne peut trop plaindre
Un coeur qui se laisse enflammer.
Ah ! quel tourment d'aimer !
Que le feu d'amour est à craindre !
Qu'il est aisé de l'allumer !
Qu'il est mal-aisé de l'éteindre !
Non, on ne peut trop plaindre
Un coeur qui se laisse enflammer.
Ah ! quel tourment d'aimer !

Angelique:
Quelqu'un vient, c'est Roland.

Temire:
Ce Guerrier invincible
Abandonne tout pour vous.

Angelique:
Il se flatte d'un vain espoir.
Cet anneau, quand je veux, peut me rendre invisible.

[Angelique met dans sa bouche un anneau dont la puissance magique la rend invisible]


Scene 2
Roland, Angelique devenuë invisible, Temire,
Suite d'Angelique

Roland:
Belle Angelique, enfin, je vous trouve en ces lieux.
Ciel ! quel enchantement vous dérobe à mes yeux ?
Angelique, charmante Reyne,
Mes cris font vainement retentir ces forests.
Angelique, ingratte, inhumaine,
Quel plaisir trouvez-vous dans mes tristes regrets ?
Angelique, ingratte, inhumaine,
Quel barbare plaisir trouvez-vous dans ma peine !

[Roland parle à Temire]

Quelle cruauté ! quel mépris !
Tu sçais ce que j'ay fait pour elle,
Tu connois mon amour fidelle,
Et tu vois quel en est le prix.
Quelle cruauté ! quel mépris !

Temire:
Peut-on vous mépriser sans crime ?
La valeur vous a fait un merite éclatant.
Si vous n'aviez jamais voulu que de l'estime,
Quel mortel seroit plus content ?

Roland:
Que devient ma vertu ? ma force est inutile.
Eh ! que me sert-il aujourd'huy
D'avoir les dons du ciel qu'eut autrefois Achille ?
Je laisse mon Roy sans appuy:
Il n'a plus désormais que Paris pour azile;
Les cruels Afriquains vont triompher de luy.
Je vois le sort affreux de ma triste patrie;
Elle est prête à tomber sous de barbares loix.
J'entends sa gemissante voix:
Mais c'est vainement qu'elle crie;
Un malheureux amour m'enchante dans ces bois.

Angelique; en vain je l'appelle:
Elle est pitié la cruelle.
Eh ! pourquoy tant souffrir ? pourquoy
N'auray-je pas pitié de moy ?

C'en est fait, & je veux que l'ingrate le sçache:
C'en est fait pour jamais, mes liens sont rompus.
Non, je ne la chercheray plus;
C'est vainement qu'elle se chache:
Non, je ne veux plus voir sa fatale beauté,
Il ne m'en a que trop coûté.

Le dépit esteint ma flamme:
Heureuse la cruauté
Qui rend la paix à mon ame !
Heureuse la cruauté
Qui me rend la liberté !

Malheureux ! je me flatte, & ma colere est vaine,
Lasche ! ne puis-je rompre une honteuse chaine ?
Que je sens de troubles secrets !
Mon coeur suit malgré moy de funestes attraits:
Je cede au charme qui m'entraîne.

Angelique, ingratte, inhumaine,
Quel plaisir trouvez-vous dans mes tristes regrets ?
Angelique, ingratte, inhumaine,
Quel barbare plaisir trouvez-vous dans ma peine ?

[Angelique voyant Roland éloigné ôte son anneau magique de sa bouche, & se montre à Temire]


Scene 3
Angelique, Temire

Temire:
Où dois-je aller ?... je vous revoy.

Angelique:
Je ne me cache par pour toy.

Temire:
Roland vous cherche en vain dans ce lieu solitaire.

Angelique:
Mon coeur est engagé, Roland ne peut me plaire;
Quel espoir luy pourois-je offrir ?
Je le fuis par pitié, je ne sçaurois mieux faire
Que de l'aider à se guerir.
Où peut être Medor ? le desespoir le presse.
Que ne puis-je le retrouver !
Au moins j'y veux songer sans cesse.

Temire:
Vôtre coeur pour Roland devoit se reserver...

Angelique:
Parle moy de Medor, ou laisse moy rêver.
C'est l'Amour qui prend soin de luy-même
D'embellir ces aimables lieux:
Mais je n'y vois pas ce que j'aime;
Rien n'y sçauroit plaire à mes yeux.


Scene 4
Medor, Angelique, Temire

Medor:
Agréables retraites,
L'Amour qui vous a faites,
Vous destine vos douceurs secretes:
Mais dans mon desespoir mes plaintes indiscrestes
Ne vous troubleront pas long-tems.

Angelique:
C'est Medor que je viens d'entendre !
Ciel !

Temire, voulant arrester Angelique:
Quoy, vous le verrez ?

Angelique:
Eh ! puis-je m'en deffendre ?
C'est trop suivre un cruel devoir.
Je retrouve Medor, l'Amour veut me le rendre;
Je ne puis plus vivre sans le voir.

Medor:
Fontaine, que d'une eau si pure
Arrosez ces brillantes fleurs,
En vain, vôtre charmant murmure
Flatte le tourment que j'endure.
Rien ne peut enchanter mes mortelles douleurs.
Ce que j'aime me fuit, & je fuis tout le monde:
Pourquoy traîner plus loin ma vie & mes malheurs ?
Ruisseaux, je vais mêler son sang avec vôtre onde;
C'est trop peu d'y mêler mes pleurs.

[Medor tire son épée pour s'en fraper, & Angelique l'arrête]

Angelique:
Vivez, Medor.

Medor:
Reine adorable,
Vous avez trop de soin des jours d'un Miserable.

Angelique:
Pourquoy courez-vous au trépas ?

Medor:
C'est un supplice insupportable
De vivre, & de ne vous voir pas.

Angelique:
Je croiyois que sur vous j'avois plus de puißance.

Medor:
Helas ! si vous pouviez sçavoir
Jusqu'à quel point je vous offense...

Angelique:
Rien ne m'offense tant que vôtre desespoir.

Medor:
Je vivray si c'est vôtre envie;
Je vous voy, mon sort est trop doux:
Mais s'il faut m'éloigner de vous,
Je ne réponds pas de ma vie.

Angelique:
Prenez soin de vos jours, Medor, vous le devez,
Il m'en coûte assez cher de les avoir sauvez:
Ils me sont precieux, je vous l'ay fait connoître.

Medor:
Généreuse Reine, achevez,
Sans vous, puis-je vivre ?

Angelique:
Vivez
A quel prix que ce puiße être.

Medor:
O Ciel ! qu'entends-je !

Angelique:
Il n'est plus temps
Que nous craignions tous deux de nous en trop apprendre:
Nous n'en disons que trop, Medor, je vous entends,
Et je vous permets de m'entendre.

Medor:
A vos pieds...

Angelique:
Levez-vous, j'ay droit de faire un Roy.
Je veux unir sous même loy
Vôtre destinée, & la mienne.

Medor:
Ah ! plus vous oubliez vôtre grandeur pour moy,
Plus il faut que je m'en souvienne.

Angelique:
Ma gloire murmure en ce jour,
Je voy mon sort trop au dessus du vôtre:
Mais qui peut empêcher l'Amour,
D'unir deux coeurs qu'il a faits l'un pour l'autre ?

Medor:
Témoins du desespoir dont mon coeur fut pressé,
Lieux où ma mort fut mon unique attente,
Qui l'auroit dit ! qui l'eût jamais pensé
Que vous seriez témoins du bonheur qui m'enchante !


Scene 5
L'Amour, Troupe d'Amours, Troupe de Sirenes,
Troupe de Dieux des Eeaux,
Troupe de Nymphes, & de Silvains,
Troupe d'Amants enchantez, & d'Amantes enchantées

Le Choeur des Amours qui sont autour de la Fontaine:
Aimez, aimez-vous.

Angelique, Medor & les Choeurs:
Aimons, aimons-nous.

Le Choeur des Amours:
L'Amour vous appelle;
Que sa flâme est belle !
L'Amour vous appelle tous:
Aimez, aimez-vous.

Angelique, Medor & les Choeurs:
L'Amour nous appelle;
Que sa flâme est belle !
L'Amour nous appelle tous:
Aimons, aimons-nous.

Le Choeur des Amours:
Il punit un Coeur rebelle,
On n'évite point ses coups.

Angelique, Medor & les Choeurs:
Quel bien est plus doux
Qu'un Amour fidelle ?

Le Choeur des Amours:
Aimez, aimez-nous.

Angelique, Medor & les Choeurs:
Aimons, aimons-nous,
L'Amour nous appelle;
Que sa flâme est belle !
L'Amour nous appelle tous:
Aimons, aimons-nous.

[les Amants enchantez, & les Amantes enchantées dansent autour de Medor, & d'Angelique]

Deux Amantes enchantées:
Qui goûte de ces Eaux ne peut plus de deffendre
De suivre d'amoureuses loix:
Goûtons-en, mille & mille fois;
Quand on prend de l'amour, on n'en sçauroit trop prendre.

Le Petit Choeur:
Que pour jamais un noeud charmant nous lie.

Le Grand choeur:
Tendres Amours,
Enchantez-nous toûjours:
Triste Raison, nous fuyons ton secours.

Le Petit Choeur:
O douce vie;
Digne d'envie !

Le Grand Choeur:
O Jours heureux; que l'on vous trouve courts !

Le Petit Choeur:
Sans rien aimer, comment peut-on vivre ?

Le Grand Choeur:
Que de Plaisirs, que de Jeux vont vous suivre !

Le Petit Choeur:
Tendres Amours,
Enchantez-nous toûjours:
Fermons nos coeurs à des flâmes nouvelles.

Le Grand Choeur:
Gardons-nous bien d'éteindre un feu si beau.

Le Petit Choeur:
Vivons heureux dans des chaînes si belles.

Le Grand Choeur:
Portons nos fers jusques dans le Tombeau.

Le Petit Choeur:
O Douce vie,
Digne d'envie !

Le Grand Choeur:
Tendres Amours,
Enchaînez-nous toûjours.

[les Amants enchantez, & les Amantes enchantées, accompagnent en dansant Medor, & Angelique; l'Amour, & les Amours volent, & leur servent de guides]

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ACTE TROISIE'ME

Le Theatre change, & represente un Port de Mer


Scene premiere
Medor, Temire

Medor:
Non, je n'entends vos conseils qu'avec peine;
Pour nuire à mon Amour, vous avez tout tenté.

Temire:
Vos jours sont en perils, ils sont chers à la Reine,
Ne doutez point de ma fidelité.
Roland est dans ces lieux, c'est un Rival terrible,
Et vôtre perte est infaillible,
Si vous vous exposez à son fatal couroux.

Medor:
Un Malheureux doit voir le trépas sans allarmes.

Temire:
Vôtre bonheur fera mille jaloux.
Une fiere Beauté vous a rendu les armes;
Vos deux coeurs sont unis, par les noeuds les plus doux.
Ah ! si la vie est sans appas pour vous
Pour qui peut-elle avoir de charmes ?

Regardez le glorieux sort
Que la Reine avec vous partage.
Sus plus zelez Sujets l'attendoient dans ce Port;
Avant que de partir, sor ordre les engage
A vous rendre un pompeux hommage.
Comme leur Souverain, ils vont vous recevoir...

Medor:
La Reine m'a quitté, Roland est avec elle.

Temire:
Il la verra fiere, & cruelle.

Medor:
N'importe, c'est toûjours la voir,
Mon inquietude est mortelle:
Eh ! ne craint-elle point Roland au desespoir !

Temire:
Elle le craint pour vous, c'est son unique envie
De mettre en s'éloignant, vos jours en sureté.

Medor:
S'il faut que ma felicité
Par mon Rival me soit ravie,
C'est une cruauté
D'avoir soin de ma vie.

Temire:
De ces sombres chagrins il faut vous délivrer.

Medor:
Je n'osois pas esperer
Le bien que l'Amour me donne;
Un si grand bonheur m'étonne;
Et j'ay peine à m'aßûrer
Qu'il puisse long-temps durer.

Temire:
Retirons-nous, Roland s'avance.
S'ila de vôtre amour la moindre connoissance,
Rien ne vous pourra secourir.

Medor:
Je le veux observer, en dûssai-je perir.

[Medor se tient à l'écart, & écoûte Roland & Angelique]


Scene 2
Roland, Angelique

Roland:
Faut-il encor que je vous aime ?
Je dois rougis de ma foiblesse extréme;
Ingrate, vous en abusez:
Plus je vous sers, plus vous me méprisez:
Quelle honte à mon coeur d'estre encor si fidele !
Pourquoy vous trouverai-je si belle ?
Non, avec tant d'attraits si charmants & si doux
Vous ne meritez pas, Cruelle,
L'amour que j'ay pour vous.

Angelique:
Je n'ay point perdu la mémoire
De ce que je vous doy:
Vous seriez délivré du trouble où je vous voy,
Si vous aviez voulu me croire.
Vous le sçavez, c'est malgré moy
Qu'un si grand Coeur s'obstine à languir sous ma loy,
J'ay fait ce que j'ay pû, pour le rendre à la Gloire.

Roland:
Ah ! je ne sçay que trop avec quelle rigueur
Vous punissez mon lâche coeur;
Vôtre mépris éclate, il n'est plus temps de feindre,
Tous les déguisements sont vains.
Je pardonne au mépris du reste des Humains,
Je l'ay bien mérité, j'aurois tord de m'en plaindre.

J'abandonne ma gloire, & la laisse ternir,
Je cheris le trait qui me blesse,
De mon égarement je ne puis revenir;
Mais vous causez ma foiblesse:
Est-ce à vous de m'en punir ?

Angelique:
Helas !

Roland:
Dans ce soûpire, quelle part puis-je prendre ?
Peut-être un soûpir si tendre
S'adresse à quelqu'autre Amant:
Me le faites-vous entendre,
Pour redoubler mon tourment ?
Inhumaine ! ah ! s'il est possible
Qu'au mépris d'un amour qui n'eût jamais d'égal,
Pour un autre que moy vous deveniez sensible,
Tremblez pour mon heureux Rival.
Dans vos yeux inquiets je lis mon infortune;
Ma présence vous importune,
Vous ne songez qu'à me quitter.

Angelique:
Si je voulois vous fuir, qui pourroit m'arrêter ?
Je vous ay déja fait connoître
Qu'il m'est aisé de disparoître
Aux regards importuns que je veux éviter.

Roland:
Ah ! du moins, laissez-moy le seul bien qui me reste;
Laißez-moy la douceur funeste
De voir de si charmants appas.
Vous ne serez jamais à mes voeux favorable,
Je vous verray toûjours impitoyable:
Mais le plus grand des maux est de ne vous voir pas.

Angelique:
Que ne puis-je fuir encore ?

Roland:
Pourquoy craindre que je vous adore ?

Angelique:
Helas, pourquoy m'aimez-vous tant ?
Un Heros indomptable
N'est que trop redoutable
Avec un amour si constant.

Roland:
Ciel ! ô Ciel ! c'est pour moy qu'Angelique soûpire !

Angelique:
Vous me contraignez d'en trop dire.

Roland:
Vous m'aimez !

Angelique:
Je ne puis l'avoüer qu'à regret.

Vôtre constance est triomphante,
N'en faites point un éclat indiscret:
Epargnez ma fierté mourante,
Contentez-vous d'un triomphe secret.

Roland:
En des lieux écartez, dans une paix profonde,
Allons joüir du sort qui va combler mes voeux:
Que deux coeurs unis sont heureux,
D'oublier le reste du Monde !

Angelique:
Laissez-moy renvoyer des Peuples empressez
Dont nous serions embarassez;
Attendez-moy plus loin, j'iray par tout vous suivre,
C'est pour vous seul que je veux vivre.


Scene 3
Angelique, Medor, Temire

Medor:
Ah ! je souffre un tourment plus cruel que la mort !

Temire:
Où voulez-vous aller, que pouvez-vous prétendre ?

Angelique:
Laiße-moy calmer son transport,
Voy, si Roland ne peut point nous entendre.

[Temire va du côté où Roland a passé]


Scene 4
Angelique, Medor

Medor:
Se peut-il qu'à ses voeux vous ayez répondu ?

Angelique:
Voulez-vous m'offenser que vous devez me plaindre ?
Pour ébloüir Roland je suis réduite à feindre,
Il le faut éloigner, ou vous êtes perdu.

Medor:
Vous le suivrez ? non, non, que plûtôt je périsse !

Angelique:
Helas ! tout le pouvoir humain
Contre luy s'armeroit envain;
Ne nous armons que d'artifice.

Medor, je tremble pour vos jours,
Ils sont dans un peril extrême:
A quoy n'a -'on pas recours,
Pour sauver ce que l'on aime ?

Medor:
Roland va m'ôter
L'Objet que j'adore,
Qu'ai-je à redouter
Que de vivre encore ?

Angelique:
C'est à vous que mon coeur pour jamais s'est donné;
Je ne rendray Roland que trop infortuné;
L'Amour luy vendra cher une vaine esperance.
Je puis par cet Anneau disparoître à ses feux;
Bien-tôt vous me verrez; bien-tôt de ces lieux,
Nos fidelles amours seront en aßurance.
Je veux mettre en vos mains ma suprême puissance.

Ensemble:
Je ne veux que vôtre coeur,
C'est l'unique Empire
Pour qui je soûpire,
Je ne veux que vôtre coeur,
C'est assez pour mon bonheur.

Merdor:
Vous me quittez, & je demeure
Troublé du chagrin le plus noir:
Ma vie est attachée au plaisir de vous voir;
Ne vaut-il pas mieux que je meure
Par la main de Roland, que par mon desespoir ?

Angelique:
Vivez pour moy, qu'il vous souvienne
Que vôtre destinée est unie à la mienne,
Ma mort suivroit vôtre trépas;
Evitons un destin tragique;
Medor ne veut-il pas
Vivre pour Angelique ?

Medor:
Si je ne vivois pas pour vous,
Je ne pourrois souffrir la vie.

Angelique:
Vivons, l'Amour nous y convie,
Réservons-nous
Pour nous aimer, malgré l'Envie;
Réservons-nous
Pour vivre heureux, loin des Jaloux.
Je ne pourrois souffrir la vie,
Si je ne vivois pas pour vous.

Medor:
Vivons, l'Amour nous y convie,
Réservons-nous
Par un amour si doux.

[Angelique & Meder repetent ensemble ces trois derniers Vers]


Scene 5
Angelique, Medor,
Troupe de Peuples du Catay, Sujets d'Angelique

Angelique, à ses sujets:
Vous qui voulez faire paraître
Le zele ardent que vous avez pour moy,
Reconnoissez Medor pour vôtre Maître,
Rendenez hommage à vôtre Roy.

[Angelique va retrouver Roland pour l'éloigner du Port où elle veut s'embarquer avec Medor]


Scene 6
Troupe de Peuples du Catay, Sujets d'Angelique

[les Peuples du Catay & les Sujets d'Angelique rendent hommage à Medor; ils l'élevent sur un Thrône, & témoignent par leurs chants & par leurs danses la joye qu'ils ont de le reconnoître pour leur Souverain]

Le Choeur:
C'est Medor qu'une Reyne si belle
A choisi de regner avec elle.
Est-il un Mortel aujourd'huy
Plus heureux que luy ?

Un des Sujets d'Angelique:
Malgré l'orgüeil du grand nom de la Reine,
Elle se rend, & l'Amour l'enchaîne;
De mille & mille Amants son Coeur s'étoit sauvé;
Pour l'aimable Medor il étoit reservé.

Une des Suivantes d'Angelique:
Trop heureux Amant qui s'exempte
Des chagrins d'une enneuyeuse attente !
Que l'Amour pour Medor a fait d'aimables noeuds !
A peine est-il Amant qu'il est Amant heureux.

Le Choeur:
Ses Rivaux n'ont plus rien à prétendre
Que de plaintes se vont faire entendre !
Au premier bruit d'un choix si doux
Que de Rois seront jaloux !
Ne venons tous
Vous présenter nôtre hommage;
Regnez sur nous
Est vôtre moindre avantage.
L'Amour donne un bonheur qui vaut mieux mille fois
Que la pompe qui suit les plus superbes Rois.

Un des Sujets d'Angelique:
Angelique n'est plus insensible,
Sa fierté se croyoit invincible,
Elle fuyoit l'Amour & le fuiroit encor
Sans le charme puissant des regards de Medor.

Le Choeur:
Heureux Medor ! quelle gloire
D'avoir remporté
Une entiere Victoire
Sur tant de fierté !
Quel bonheur est plus rare !
Que vos feux sont beaux !
Que l'Amour vous prepare
Des plaisirs nouveaux !
C'est pour vous que sont faits
Les plus doux de ses traits.

Une des Suivantes d'Angelique:
Un coeur si fier est à son tour
Sensible & tendre:
Medor l'obtient quand son amour
N'osoit l'attendre.
Mais un bonheur qu'on n'attend pas
N'en a que plus d'appas.

Le Choeur:
Vous portez une riche Couronne
Un Objet plein d'attraits vous la donne.

Un des Suivants d'Angelique:
Qu'il est doux d'accorder l'Amour & la Grandeur !
Quand on peut les unir, c'est un parfait bonheur.

Une des Suivantes d'Angelique:
Tendres Coeurs, piussiez-vous aimer tranquillement:
Il n'est point de sort plus charmant.

Le Choeur:
Que l'Amour en tous lieux vous enchante.
Qu'à jamais vôtre ardeur soit constante.
Oubliez vos grandeurs plûtôt que vos amours,
Vôtre bonheur dépend de vous aimer toûjours.

Aimez, regnez, en dépit de l'Envie,
Goûtez les biens les plus doux de la vie;
La Fortune & l'Amour, la Gloire & les Plaisirs,
Puissent-ils jamais combler tous vos desirs.

Dans la Paix, dans la guerre,
Dans tous les Climats,
Jusqu'au bout de la Terre,
Nous suivrons vos pas.
Puiße l'heureux Medor être un des plus grands Rois.
Puisse-t'il rendre heureux ceux qui suivront ses loix.

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ACTE QUATRIE'ME

Le Theatre change, & represente une Grotte au mileu d'un Boccage


Scene premiere
Roland, Astolfe

Roland:
Va, ton soin m'importune, Astolphe, laisse-moy.

Astolfe:
Quel charme vous retient dans ce lieu solitaire ?

Roland:
Amy,
Je n'ay point pour toy
De secret, ny de mystere.

Angelique ne me fuit plus.
J'étois content de voir sa rigueur acoucie,
Quand nous avons trouvé le Roy de Circassie,
Et le superbe Ferragus.
Tous deux jaloux de mon bonheur extrême,
M'ont abordé les armes à la main:
J'allois les en punir; mais la Neauté que j'aime,
Par son Anneau magique a disparu soudain.
Mes Rivaux l'ont suivie envain.
Elle avoit eût soin de m'apprendre
Le chemin qu'elle vouloit prendre.
Nous nous sommes promis d'être à la fin du jour
A la Fontaine de l'Amour;
Je suis venu trop-tôt m'y rendre:
JE vais au devant d'elle, ennuyé de l'attendre,
Je parcours les lieux d'alentour.

L'Objet qui m'enchante
Ne m'a jamais tant charmé:
Que l'amour s'augmente,
Par le plaisir d'être aimé !

Astolfe:
Cet Empire en vous seul a mis son esperance:
Si vous ne prenez sa deffence,
Il tombera dans peu de temps
Sous une barbare Puissance;
Songez que vous perdez de precieux instants.

Roland:
Je songe au bonheur que j'attens.

Astolfe:
Venez couronner vôtre tête
Du Laurier immortel qui vous est presenté.

Roland:
Je voy l'Amour qui s'apreste
A combler ma felicité;
Je vais joüir de la conqueste
D'un coeur qui m'a tant coûté.

Astolfe:
Le grand coeur de Roland n'est fait que pour la Gloire,
Peut-il languir dans un honteur repos ?
Triomphez de l'Amour, il n'est point de Victoire
Qui montre mieux la vertu d'un Heros.

Roland:
Lorsque des rigueurs inhumaines
Ont payé mon amour d'un si cruel tourment,
Je n'ay pû sortir de mes chaînes:
Puis-je me dégager d'un lien si charmant,
Quand je touche à l'heureux instant
Où je dois recevoir le prix de tant de peines ?

Va, laiße-moy seul dans ces lieux,
Angelique pour moy sensible,
Veut pour tout autre être invisible;
Va, ne l'empêche point de paroître à mes yeux.

[Astolfe se retire, & Roland cherche Angelique]


Scene 2
Roland

Roland:
Ah ! j'attendray long-temps ! la nuit est loin encore.
Quoy ! le Soleil veut-il luir toûjours ?
Jaloux de mon bonheur, il prolonge son cours,
Pour retarder la Beauté que j'adore.

O Nuit, favorisez mes desirs amoureux,
Pressez l'Astre du Jour de descendre dans l'Onde;
Dépliez dans les airs vos voiles tenebreux:
Je ne troubleray plus par mes cris douloureux,
Vôtre tranquilité profonde:
Le charmant Objet de mes voeux
N'attend que vous, pour rendre heureux
Le plus fidele Amant du Monde;
O Nuit, favorisez mes desirs amoureux.

[Roland lit tout bas des Vers écrits sur la Grotte]

Ce que je lis m'aprend que l'Amour a conduit
Dans ce Boccage, loin du bruit,
Deux Amants qui brûloient d'une ardeur mutuelle.
J'espere qu'avec moy l'Amour bien-tôt icy
Conduira la Beauté que j'aime.
Enchantez d'un bonheur extrême,
Sur ces Grottes bien-tôt nous écrirons aussi.

[Roland repete tout haut ce qu'il a lû tout bas]

Beau Lieu, doux Azile
De nos heureuses amours,
Puissiez-vous être toûjours,
Charmant & Tranquille.

Voyons tout... qu'est-ce que je voy !
Ces mots semblent tracez de la main d'Angelique...

[Roland lit tout bas deux vers qu'Angelique a écrit]

Ciel ! c'est pour un autre que moy
Que son amour s'explique.

[Roland repete tout haut ce qu'il a lû tout bas]

Angelique engage son coeur ?
Medor en est vainqueur !

Elle m'auroit flaté d'une vaine espereance,
L'Ingrate !... N'est-ce point un soupçon qui l'offense ?
Medor en est vainqueur ! non, je n'ay point encor
Entendu parler de Medor.
Mon amour auroit lieu de prendre des allarmes,
Si je trouvois icy le nom
De l'intrepide Fils d'Aymon,
Ou d'un autre Guerrier célébre par les armes !

Angelique n'a pas osé
Avoüer de son coeur le veritable Maître,
Et je puis aisément connaître,
Qu'elle parle de moy sous un nom supposé.
C'est pour moy seul qu'elle soûpire,
Elle me la trop dit, & j'en suis trop certain.
Lisons ces autres mots, ils sont d'une autre main.

[Roland lit deux vers que Medor a écrits]

Qu'ay-je lû !... Ciel !... il faut relire...

[Roland repete tout haut ce qu'il a lû tout bas]

Que Medor est heureux !
Angelique a comblé ses voeux.
Ce Medor, quel qu'il soit se donne icy la gloire
D'estre l'heureux vainqueur d'un Objet si charmant.
Angelique a comblé les voeus d'un autre Amannt !
Elle a pû me trahir !... Non, je ne le puis croire.
Non, non quelqu'Envieux a voulu par ces mots
Noicir l'Objet que j'aime, & troubler mon repos.

[on entend un bruit de Musettes, & Roland continuë]

J'entends un bruit de Musique Champêtre.
Il faut chercher Angelique en ces lieux.
Au premier regard de ses yeux,
Mes noirs soupçons vont disparaître.
Elle s'arrestera, peut-estre,
A voir danser au son des Chalumeaux
Les Bergers des prochains Hameaux.

[une Troupe de Bergers & de Bergeres prent part à la joye de Coridon, & de Belise qui doivent estre mariez le lendemain, & s'approche de la Grotte en dansant & en chantant. Roland n'appercevant point Angelique, va la chercher dans les lieux d'alentour]


Scene 3
Coridon, Belise,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Le Choeur:
Quand on vient dans ce Boccage,
Peut-on s'empêcher d'aimer ?
Que l'Amour sous cet onbrage
Sçait boien-tôt nous sédarmer !
Sans effort il nous engage,
Dans les noeuds qu'il veut former.
Quand on vient dans ce Boccage,
Peut-on s'empêcher d'aimer ?
Que d'Oyseaux sur ce feüillage !
Que leur chant nous doit charmer.
Nuit & jour par leur ramage
Leur amour veut s'exprimer.
Quand on vient dans ce Boccage,
Peut-on s'empêcher d'aimer ?

Un Berger & une Bergere:
Vivez en paix,
Amants, soyez fidelles,
Aimez-mous à jamais:
Vos ardeurs mutuelles
Combleront vos soûhaits;
C'est un bonheur extrême
D'obtenir ce qu'on aime,
Sans languir trop long-temps.

Soyez constants,
Aimez toûjours de même
Vivez toûjours contents.
Que les amours sont belles,
Quand elles sont nouvelles !
Quel bien a plus d'attraits !
Vivez en paix,
Amanst, soyez fidelles,
Aimez-vous à jamais.

DIALOGUE

Coridon:
J'aimeray toûjours ma Bergere.

Belise:
J'aimeray toûjours mon Berger.

Coridon:
Mon amour est sincere,
J'aimeray toûjours ma Bergere.

Belise:
Mon coeur ne peut changer,
J'aimeray toûjours mon Berger.

Ensemble:
Mon amour est sincere,
Mon coeur ne peut changer.

Coridon:
J'aimeray toûjours ma Bergere.

Belise:
J'aimeray toûjours mon Berger.


Scene 4
Roland, Coridon, Belise,
Troupe de Bergers & de Bergeres

[Roland n'ayant point trouvé Angelique, revient pour en demander des nouvelles aux Bergers]

Coridon:
Angelique est Reine, elle est belle,
Mais ses grandeurs, ni ses appas,
Ne me rendroient point infidelle.
Je ne quitterois pas
Ma Bergere pour elle.

Belise:
Quand de riches Pays arrosez de la Seine
Le charmant Medor seroit Roy,
Mais il pourroit quitter Angelique pour moy,
Et me faire un grande Reine,
Non, je ne voudrois pas encore
Quitter mon Berger pour Medor.

Roland:
Que dites-vous icy de Medor, d'Angelique ?

Coridon:
Ce sont d'heureux Amants, dont l'histoire est publique
Dans tous les Hameaux d'alentour.

Belise:
Ils ont avec regret quitté ce beau sejour;
Ces Arbres, ces Rochers, cette Grotte rustique,
Tout parle icy de leur amour.

Roland:
Ah ! je succombe au tourment que j'endure.

Coridon:
Reposez-vous sur ce lit de verdure.

Belise:
Vous paroissez chagrin; écoûtez à loisir
De ces heureux Amants l'agreable Avanture,
Vous l'entendrez avec plaisir.

[Roland accablé de douleur s'assied sur un Gazon, & écoûte avec inquietude ce que Coridon & Belise luy racontent]

Coridon:
En des lieux où Medor mouroit sans assistance,
Angelique adressa ses pas,
Elle sçût se servir d'un Art dont la puissance
Garentit Medor du trépas.

Belise:
D'un grand Empire Angelique est Maistresse,
Elle est charmante, elle avoit à son choix
Cent des plus riches Rois.
Medor est sans biens, sans noblesse;
Mais Medor est si beau qu'elle l'a préferé
A cent Rois qui pour elle ont envain soûpiré.

Coridon:
On ne peut s'aimer davantage,
Jamais bonheur ne fut plus doux !

Belise:
Ils se sont donné devant nous
Le foy du Mariage.

Coridon:
Quand le festin fûr prest, il fallût les chercher.

Belise:
Ils estoient enchantez de ces belles Retraites.

Coridon:
On eut peine à les arracher
De l'endroit charmant où vous estes.

Roland, se levant avec précipitation:
Où suis-je ? juste Ciel ! où suis-je, Malheureux !

Belise:
Demeurez, & voyez nos danses & nos jeux.

Coridon:
Om m'a promis cette belle Bergere;
Honnorez nôtre Nôce, on la fera demain.

Roland:
Où sont-ils ces Amants ?

Belise:
Ils ont prié mon Pere
De les conduire au Port le plus prochain.
Le voicy. Demeurez, si vous me voulez croire,
Vous apprendrez de luy le reste de l'histoire.


Scene 5
Tersandre, Roland, Coridon, Belise,
Troupe de Bergers & de Bergeres

Tersandre:
Allez, laissez-nous, Soins fâcheux,
Eloignez-vous de nos paisibles jeux.
Nous possedons un bien inestimable
Qui comblera nos voeux;
Laissez couler nos jours heureux
Dans un loisir doux & durable.
Allez, laissez-nous, Soins fâcheux,
Eloignez-vous de nos paisibles jeux.

Coridon, Belise & le Choeur:
Allez, laissez-nous, Soins fâcheux,
Eloignez-vous de nos paisibles jeux.

Tersandre:
J'ay vû partir du Port cette Reine si belle...

Roland:
Angelique est partie ?

Tersandre:
Et Medor avec elle.
Elle en fait un grand Roy, c'est son unique soin.

Roland:
Ils sont partis ensemble ?

Tersandre:
Ils sont déja bien loin.
Dans les Climats les plus heureux du Monde
Ils vont en paix goûter mille plaisirs:
Jusqu'au vent qui regne sur l'Onde,
Tout favorise leurs desirs.

Roland, à part:
Ils se sont derobez tous deux à ma vangeance !

Tersandre, parle à Coridon & Belise:
Angelique a voulu paßer nôtre esperance.
Voyez ce Basselet.

Roland, regardant le Brasselet:
Que vois-je ! Infortuné !
J'ay fait mettre en ses mains ce prix de mon courage;
De mon fidelle maour, c'est un precieux gage.

Tersandre:
Pour le prix de nos soins elle nous l'a donné.

Roland:
Ciel !

Coridon & Belise:
O Ciel !

Tersandre:
J'ay reçû ce Don de sa main même:
Nous fûmes les témoins de son bonheur extrême,
Elle a voulu nous rendre heureux.

Roland:
Ciel ! puis-je être accablé par un coup plus affreux.

Tersandre:
Mais quel est ce Guerrier ? aisément on devine
Qu'il sort d'une illustre origine.

Coridon:
Nous l'avons trouvé dans ces lieux.

Belise:
Le trouble de son coeur se montre dans ses yeux !

Coridon:
Il s'agitte !

Belise:
Il menace !

Cordion:
Il pâlit !

Belise:
Il soûpire !

Tersandre:
Son coeur souffre peut-être un amoureux martire,
Je suis touché de ses douleurs.

Belise:
Quel terribles regards !

Roland:
La Perfide !

Tersandre:
Il murmure !

Coridon:
Il fremit !

Belise:
Il répand des pleurs !

Roland:
Tant de serments ! ah la Parjure !

Tersandre:
Ne l'abandonnons pas dans un chagrin si noir.

Roland:
Elle rit de mon desespoir !
Je l'aimois d'une amour si tendre, si fidelle.

Tersandre:
Ses regards sont plus doux.

Coridon:
Il est moins agité.

Roland:
J'ay crû vivre heureux avec elle.
Helas ! quelle feliscité !

Tersandre:
Non, je n'en doute point, c'est l'amour qui le blesse.

Belise:
L'amour peut-il causer cette sombre tristesse ?
On a vû des Amants si contents dans ces Bois.

Tersandre:
Qui suit les amoureuses loix,
S'expose à des maux redoutables.
Pour deux Amants heureux qu'Amour fait quelquefois,
Il en fait tous les jours plus de cent miserables.

Coridon:
Son trouble est apaisé.

Tersandre:
J'espere qu'à la fin
Nous pourrons adoucir son funeste chagrin.

Benissons l'amour d'Angelique,
Benissons l'amour de Medor.
Dans le richer séjour d'une Cour magnifique
Puissent-ils sur un Thrône d'or
S'aimer comme ils s'aimoient dans ce séjour rustique.

Coridon, Belise & le Choeur:
Benissons l'amour d'Angelique,
Benissons l'amour de Medor.

Roland:
Taisez-vous, Malheureux, oserez-vous sans cesse,
Percer mon triste coeur des plus horribles coups ?
Malheureux, taisez-vous.
Rendez grace à vôtre baßeße,
Qui vous dérobe à mon couroux.

Tersandre, Coridon, Belise & le Choeur:
Ah ! fuyons, fuyons tous.


Scene 6
Roland

Roland:
Je suis trahi ! qui l'auroit pû croire !
O Ciel ! je suis trahi par l'ingrate Beauté,
Pour qui l'amour m'a fait trahir ma gloire.
O doux espoir dont j'étois enchanté,
Dans quel abîme affreux m'as-tu précipité ?

Témoins d'une odieuse flâme,
Vous avez trop blessé mes yeux.
Que tout ressente dans ces lieux
L'horreur qui regne dans mon ame.

[Roland brise les Inscriptions & arrache des branches d'Arbres, & des morceaux de Rochers]

Ah ! je suis descendu dans la nuit du Tombeau !
Faut-il encor que l'Amour me poursuive ?
Ce fer n'est plus qu'un vain fardeau
Pour une Ombre plaintive.

[Roland jette ses armes, & se met dans un grand desordre]

Quel Gouffre s'est ouvert ! qu'est-ce que j'apperçoy !
Quelle voix funebre s'écrie !
Les Enfers arment contre moy
Une impitoyable Furie.

[Roland croit voir une Furie: il luy parle, & s'imagine qu'elle luy répond]

Barbare ! ah ! tu me rends au jour ?
Que prétends-tu ? parle... ô supplice horrible !
Je doy montrer un exemple terrible
Des tourments d'un funeste amour.

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ACTE CINQUIE'ME

Le Theatre change, & represente le Palais de la Sage Fée Logistille


Scene premiere
Astolfe, Logistille

Astolfe:
Sage & divine Fée, à qui tout est possible,
Vous dont le généreux secours
Pour les Infortunez se déclare toûjours
Au malheureux Roland serez-vous insensible ?

Ce Heros que l'Amour a rendu furieux,
Traîne une déplorable vie:
Son sort qui fût si glorieux
Fait autant de pitié qu'il avoit fait d'envie.

Logistille:
Vos justes voeux sont prévenus;
Déja par des chemins aux Mortels inconnus,
J'ay fait passer Roland dans cet heureux Azile.
Le charme d'un sommeil tranquile
Suspend le mal de ce Heros;
Mais il est difficile
De luy rendre un parfait repos.

Astolfe:
Je sçay vôtre pouvoir, il faut que tout luy cede.
Vôtre soin m'a sauvé de cent perils affreux.
N'offriez-vous qu'un vain remede,
Au trouble fatal qui poßede
Le plus grand des Heros, & le plus malheureux ?

Logistille:
Je puis des Elements imterrompre la guerre,
Ma voix fait trembler les Enfers.
J'impose le silence au Tonnerre,
Et j'éteins le feu des Eclairs.
Mais je calme avec moins de peine
Les Vents échapez de leur chaîne,
Et j'appaisse [sic] plûtôt l'Ocean irrité
Qu'un coeur par l'amour agité.

Astolfe:
J'attens tout pour Roland de vos soins salutaires.

Logistille:
Nos efforts vont se redoubler:
Allez, éloignez -vous de nos secrets mysteres,
Vos regards pourroient les troubler.


Scene 2
Logistille, Roland endormy,
Troupe de Fées

Logistille:
Par le secours d'une douce harmonie,
Calmons ce grand Coeur pour jamais.
Rendson-luy sa premiere paix;
Puisse-t'elle chasser l'amour qui la bannie.
Heureux qui se défend toûjours
Du charme fatal des Amours.

Le Choeur:
Heureux qui se défend toûjours
Du charme fatal des Amours.

[les Fées dansent autour de Roland, & font des Ceremonies misterieuses, pour luy rendre la raison]

Logistille:
Rendez à ce Heros vôtre clarté celeste,
Divine Raison, revenez;
Qu'un Coeur est malheureux quand vous l'abandonnez
Dans un egarment funeste !

Logistille & le Choeur:
Heureux qui se défend toûjours
Du charme fatal des Amours.

[les Fées continuënt leurs danses autour de Roland; & Logistille évoque les Ombres des anciens Heros, pour l'aider à faire sortir Roland de son égarement]

Logistille:
O vous dont le nom plein de gloire
Dans la Nuit du Trépas n'est point ensevely,
Vous dont la célébre mémoire
Triomphe pour jamais du Temps & de l'Oubly,
Venez, Héroïques Ombres,
Venez seconder nos efforts:
Sortez des Retraites sombres
Du profond Empire des Morts.

[les Ombres des anciens Heros paroissent]


Scene 3
Logistille, Roland,
Troupe de Fées, Troupe d'Ombres de Heros

Logistille:
Roland, courez aux armes.
Que la Gloire a de charmes !
L'amour de ses divins appas
Fait vivre au delà du Trépas.

Logistille & le Choeur d'Ombres des Heros:
Roland, courez aux armes.
Que la Gloire a de charmes !

[à la voix des Heros, Roland sort de son sommeil, & recommence à se servir de sa raison]

Roland:
Quel secours vient me dégager ?
De ma fatale flâme
Ciel ! Sans horreur puis-je songer
Au desordre où l'Amour avoit reduit mon ame !
Errant, Insensé, Furieux,
J'ay fait de ma foiblesse un spectacle odieux;
Quel reproche à jamais ne doy-je point me faire ?
Malheureux ! la Raison m'éclaire,
Pour offrir ma honte à mes yeux !
Que survivre à ma gloire est un supplice extréme
Infortuné Roland, cherche un Antre écarté,
Va, s'il se peut, te cacher à toy-même
Dans l'éternelle obscurité.

Logistille, arrêtant Roland:
Moderez la tristesse
Qui saisit vôtre coeur:
Quel Heros, quel Vainqueur
Est exempt de foiblesse ?

Le Choeur des Ombres des Heros:
Sortez pour jamais en ce jour
Des liens honteux de l'Amour.

Logistille:
Allez, suivez la gloire.

Roland:
Allons courons, aux armes.
Quela Gloire a de charmes !

Le Choeur des Fées, & le Choeur des Ombres des Heros:
Rolan, courez aux armes.
Que la Gloire a de charmes !

[les Fées, & les Ombres des Heros, témoignent par leurs danses, la joye qu'elles ont de la guerison de Roland: la Gloire suivie de la Renommée & précédée de la Terreur vient presser Roland d'aller délivrer son Pays]


Scene 4 & derniere
La Gloire, La Renommée, La Terreur, Suite de la Gloire,
Logistille, Roland,
Troupe de Fées, Troupe d'Ombres de Heros

La Gloire:
Roland, il faut armer vôtre invincible bras.
La Terreur se prépare à devancer vos pas:
Sauvez vôtre Païs d'une guerre cruelle,
Ne suivez plus l'Amour, c'est un guide infidelle;
Non, n'oubliez jamais
Les maux que l'Amour vous a faits.

[Roland reprend ses armes que les Fées & les Heros luy presentent; il témoigne l'impatience qu'il a de partir pour obeïr à la Gloire; & la Terreur vole devant luy. Les Fées & les Heros dansent pour témoigner leur joye; & Logistille, le Choeur de la Suite de la Gloire, les Choeurs des Fées & des Heros chantent ensemble]

Logistille & les Choeurs:
La Gloire vous appelle,
Ne soûpirez plus que pour elle,
Non, n'oubliez jamais
Les maux que l'Amour vous a faits.

APPENDICE
les airs chantez par Mlle Dun

Premier Acte

Son come farfalletta
In mezzo à due facelle
Dubbia volando và.

Risolvere non sà
In tanto semplicetta,
Arde di qua di la.

Son come farfalletta
In mezzo à due facelle
Dubbia volando và.

Deuxiéme Acte

Cedez & remportez une douce victoire,
Joignez au charme de la gloire
Le plaisir touchant de l'amour.

Rendez vôtre triomphe aussi doux que durable,
Vous enchaînez l'Amant le plus aimable;
Qu'il vous anchaîne à vôtre tour.

Troisiéme Acte

Cantate
Ariette:

Amant, si vous ête constant,
Toûjours empressé, toûjours tendre,
Il est aisé de vous apprendre
Quel est le sort qui vous attend.

Quel Objet pourroit se deffendre ?
Esperez, vous serez content.
L'instant est marqué pour se rendre;
L'Amour ameine cet instant,
Pourvû que vous vouliez l'attendre.

Amant, si vous ête constant,
Toûjours empressé, toûjours tendre,
Il est aisé de vous apprendre
Quel est le sort qui vous attend.

Recit:

Venez, fieres Beautez, écouter nos chansons,
Songez à profiter de nos tendre leçons;
Vous soumettez à vôtre Empire
Une foule d'Amants:
Si vous les meprisez, je ne puis vous prédire
Que des regrets & des tourments.

Ariette:

L'Amour qui vole au dessus de vos traces,
Ne regne que dans les beaux ans,
Il va s'enfuir avec les graces,
Que vous donne vôtre printemps.

Vous perdez les jours favorables,
Où vos yeux pourroient tout charmer;
Quand vous ne serez plus aimables,
Que vous servira-t'il d'aimer ?

L'Amour qui vole au dessus de vos traces,
Ne regne que dans les beaux ans,
Il va s'enfuir avec les graces,
Que vous donne vôtre printemps.

Quatriéme Acte

Augelletti che volate
Di fronda in fronda,
Chi é di voi che mi risponda.

Il piacer voi mi negate
Del vostro canto;
Perche il mio non é che pianto,
Pianto sol che il core inonda.

Augelletti che volate
Di fronda in fronda,
Chi é di voi che mi risponda.


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