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Pomone
opéra, ou pastorale [représentation en musique]

livret de Pierre Perrin
1671

musique de: Robert Cambert

 

La Nymphe de la Seine [Prologue], soprano
Vertumne, ténor
Pomone, soprano
Venilie, soprano
Juturne
, soprano
Flore, soprano
Béroé, haute-contre
Le Dieu des Jardins, baryton
Faune, basse
Trois Jardiniers, haute-contre, ténor & baryton

Troupe de Jardiniers
Troupe de Bouviers
Troupe de Follets

 

Paris, le Louvre

Prologue

Ouverture

La Nymphe de la Seine
Toi qui vis autrefois le fleuve des romains
Triompher des humains,
Et porter le sceptre du monde,
Vertumne, que dis-tu de ma vie féconde ?

Vertumne
J'admire tes grandeurs & la félicité
De ta belle cité;
Mais ta merveille la plus grande
C'est la pompeuse majesté
Du roi qui la commande.
Dans l'auguste LOUIS je trouve un nouveau Mars,
Dans sa ville superbe une nouvelle Rome:
Jamais un si grand homme
Ne fut assis au trône des Césars.

La Nymphe de la Seine
Aussi sur la terre & sur l'onde,
Ce monarque puissant ne fait point de projets,
Que le ciel ne seconde:
Il est l'amour.

Ensemble
Il est l'amour & la terreur du monde;
L'effroi de ses voisins, le coeur de ses sujets.

La Nymphe de la Seine
Mais quel dessein t'amène
Sur les bords de la Seine ?

Vertumne
Moi qui forge les visions,
Je viens tromper les yeux de mes illusions,
Et lui montrer mes anciennes merveilles.

Ensemble
Sus donc, par nos accords amoureux & touchants,
Commençons de charmer son coeur & ses oreilles:
Mêlons nos voix et remplissons les champs
Du doux bruit de nos chants.

 

Acte I

Deuxième Ouverture

Le théâtre change, & représente les vergers de Pomone.

Scène première
Pomone, Juturne, Venilie

Pomone
Passons nos jours dans ces vergers,
Loin des amours et des bergers,
Passons nos jours,

Pomone, Venilie & Juturne
Passons nos jours,
Loins des bergers & des amours.

[on danse]

Pomone
Qui vous s'engager
Sous les lois d'Amour,
Qui voudra s'engager
Et fasse la cour
A ce dieu volage:
Qui voudra l'adore,
Pour moi je l'abhorre,
Le flot de la mer,
Est moins infidèle,
La fleur en est belle
Mais le fruit amer.

Pomone & Venilie
La fleur en est belle
Mais le fruit amer.

[on danse]

Venilie
Qui croit ce cajoleur
N'a que peine & douleur.

Juturne
Dans l'empire amoureux
Le sort le plus heureux
Est le plus dangereux.

Venilie
Le flot de la mer
Est moins infidèle.

Juturne
La fleur en est belle
Mais le fruit amer.

Venilie & Juturne
La fleur en est belle
Mais le fruit amer.

[on danse]

Venilie
Le doux plaisir d'amourette
Est une tendre fleurette
Qui ne dure qu'un matin,
Il a le destin
Des plus belles choses;
Il naît, il passe un jour,
Les chaînes d'Amour
Sont chaînes de roses.

Venilie & Juturne
Les chaînes d'Amours
Sont chaînes de roses.

[on danse]

Pomone
Passons nos jours dans ces vergers,
Loin des amours & des bergers,
Passons nos jours,

Pomone, Venilie & Juturne
Passons nos jours
Loin des bergers & des amours.

Scene 2
Pomone, Juturne, Venilie, Béroé, Flore

Flore
Ah ! ma soeur, à quoi penses-tu ?
Veux-tu bannir de ton empire
Ce dieu puissant, dont la vertu
Anime tout ce qui respire,
Et dont les fécondes chaleurs
Font naître tes fruits & mes fleurs.

Pomone
Je consens que ses flammes
Brûlent tout l'univers,
Pourvu que dans nos âmes
Il trouve incessamment la glace & les hivers.

Flore
Ah ! si tu connaissais comme moi ses délices !

Béroé
Ah ! si tu connaissais comme moi ses malices !

Flore
De combien de douceurs il flatte nos désirs !

Béroé
Combien il cause de soupirs !

Flore
Que ses fers

Béroé
Que ses lois

Flore
Sont doux.

Béroé
Sont inhumaines !

Flore
Qu'il est beau,

Béroé
Qu'il est dur,

Flore & Béroé
De vivres de ses chaînes !

Pomone
Il a ses biens, il a ses peines;
Et je ne veux que des plaisirs.

Scene 3
Pomone, Juturne, Venilie, Béroé, Flore, le dieu des Jardins,
Troupe de Jardiniers

Le Dieu de Jardins
Soulage donc les flammes
Du grand dieu des Jardins.
De plaisirs éternels, il sait remplir les âmes,
Renonce pour jamais à l'amour des blondins,
Faibles, trompeurs, inconstants & badins,
Unissons, unissons nos coeurs & nos empires;
Ajoute aux fruits de tes vergers,
Les herbes de mon potager,
Joins les melons à tes poncires;
Et mêle parmi tes pignons,
Mes truffes & mes champignons.

Scene 4
Pomone, Juturne, Venilie, Béroé, Flore, le dieu des Jardins, Faune,
Troupe de Jardiniers, Troupe de Bouviers

Faune
C'est bien à toi, dieu misérable,
De prétendre à tes maux quelque soulagement !

Le Dieu de Jardins
C'est bien à toi, monstre effroyable,
De servir un objet si rare & si charmant !

Faune
Elle a beau résister & faire la mutine,

Faune & le Dieu de Jardins
C'est à moi que le ciel la destine.

Le Dieu de Jardins
Tout cède

Faune
Tout se rend

Le Dieu de Jardins & Faune
Tout cède, tout se rend à mon pouvoir divin.

Flore
Vous le dites en vain,
On vous connaît tous deux, mais éprouvons les vôtres,
Faites danser les uns, & chanter les autres.

[le dieu des Jardin fait avancer sa Troupe]

Le Second Jardinier, puis les Trois Jardiniers ensemble
Vive le dieu des jardiniers,
Il est toujours prêt à bien faire.

Bergères, portez vos paniers,
Il a de quoi vous satisfaire.

Le Premier Jardinier
Sans lui, les jeux, les passe-temps,
N'ont qu'une douceur imparfaite;

Le Premier Jardinier, puis les Trois Jardiniers ensemble
Et s'il n'est de la fête,
L'on ne rit pas longtemps.

Le Premier Jardinier
Rien n'est si doux que sa fureur,
Ni si plaisant que sa folie;
Elle bannit de notre coeur
La plus noire mélancolie,
Sans lui, les jeux, les passe-temps,
N'ont qu'une douceur imparfaite;

Le Premier Jardinier, puis les Trois Jardiniers ensemble
Et s'il n'est de la fête,
L'on ne rit pas longtemps.

Le Dieu de Jardins, à Faune
Hé bien ! dans tes buissons,
Tes oiseaux chantent-ils de pareilles chansons ?

Faune
Il est vrai que jamais rossignols d'Arcadie
N'ont fait plus douce mélodie.

Le Dieu de Jardins, aux Bouviers
A vous, bouviers,
Illustre bande,
Touchez, touchez n'importe, ménétriers;
Passepied, menuet, gavotte ou sarabande.

[Entrée des Bouviers]

[la Troupe s'écarte pour faire place aux danseurs, puis se rassemble, la danse terminée]

Faune, le Dieu de Jardins, à Pomone
Couronnez, il en est temps, couronner le vainqueur,
Donnez-lui votre main, donnez-lui votre coeur.

Pomone, à ses Nymphes
Cueillez, Nymphes, dans ces prairies,
Cueillez pour eux des guirlandes fleuries.

[Pomone fait signe à ses Nymphes de jouer ses amants, elles feignent d'aller cueillir des fleurs]

[à Flore]

Et vous, ma soeur
Couronnez le vainqueur.

[elle fait signe à Flore, et, se retirant, elle se cache pour les observer et en rire]

Scene 5
Juturne, Venilie, Béroé, Flore, le dieu des Jardins, Faune,
Troupe de Jardiniers, Troupe de Bouviers

Faune & le Dieu de Jardins, à Flore
Donnez-lui votre main, donnez-lui votre coeur.

[les Nymphes rapportent à Flore une corbeille, dans laquelle est une couronne d'épine, & une autre de chardons]

Flore, aux dieux
Venez voir couronner vos tendres amourettes,
Et recevoir le premier de ses dons.

[elle tire les deux couronnes de la corbeille, et faisant l'étonnée, leur dit, en se moquant]

Ah ! pour un plus heureux, on garde les fleurettes,
Pour vous l'épine & les chardons.

Flore, Venilie & Juturne
Ah ! pour un plus heureux, on garde les fleurettes,
Pour vous l'épine & les chardons.

[la déesse donne au dieu des Jardins la couronne d'épine, & à Faune la couronne de chardons]

Scene 6
Le dieu des Jardins, Faune,
Troupe de Jardiniers, Troupe de Bouviers

Faune, en montrant au dieu des Jardins & sa troupe la couronne d'épine qui leur a été donnée
Voilà le prix de vos musiques,
Et ce que méritent vos chants.

[Deuxième Entrée des Bouviers, qui dansent en se moquant]

Le Dieu de Jardins, en montrant à Faune & sa troupe, la couronne de chardons
Voilà le fruit du dieu des champs,
Et de quoi paître ses bourriques.

Les Jardiniers
Voilà le fruit du dieu des champs,
Et de quoi paître ses bourriques.

Scene 7
Vertumne

[on danse, pendant l'Entrée de Vertumne]

Vertumne
Hélas ! que me sert il de changer tous les jours,
De forme & de figure,
Et de me déguiser à toute la nature,
Si je ne puis changer l'objet de mes amours !
J'aime une insensible maîtresse,
Une ingrate & fière déesse,
Qui se rit du tourment
Et des soins d'un amant.
Que ferons-nous, mon coeur, en des peines si dures ?
Ah ! puisque vainement je dirais mes langueurs,
Il faut nous transformer, et sous d'autres figures,
Tâcher de vaincre ses rigueurs.
Vous, que le ciel soumet à mon obéissance,
Holà ! follets, volez, , suivez mes pas.

[une Troupe de Follets vole de tous les côtés du théâtre]

Mais ne vous montrez pas,
A mes lois seulement, rendez obéissance.

[tous disparaissent]

 

Acte II

Le théâtre change, et représente un parc de chênes.

Scene premiere
Béroé

Béroé
Ah ! n'est-ce pas assez qu'on aime & qu'on soupire,
Pendant le cours de sa jeune saison ?
Pourquoi faut-il, Amour, étendre ton empire
Jusque sur notre âge grison ?
Malgré tous mes efforts, malgré toutes mes feintes,
Je sens vivre tes feux dans mes cendres éteintes:
D'une cruelle ardeur je me vois consumer,
Que la glace des ans ne fait que rallumer;
J'aime un dieu... le voici... tâchons de le surprendre;
Il rêve à ses amours, cachons-nous pour l'entendre.

Scene 2
Béroé cachée, Vertumne

Vertumne
O doux Zéphyrs,
Vous enflammez la terre
Par vos soupirs;
Et de vos pleurs,
On voit dans ces parterre
Naître des fleurs:
Hélas ! ainsi que vous,
Je suis tendre & fidèle,
Discret & doux;
Et mes douleurs
Ne touchent point la belle
Pour qui je meurs.

Mais pourquoi tant gémir ? Poursuis ton entreprise,
Lâche, c'est trop se plaindre & soupirer en vain,
Use de ton pouvoir divin,
Joins à l'amour la ruse & la surprise;
Il faut l'attendre ici: dans ce bocage vert,
Elle y cherche souvent le frait & le couvert.

Scene 3
Béroé, Vertumne

Béroé
Quoi ? toujours inflexible,
Toujours sourd à mes voeux,
Et toujours amoureux
D'une belle insensible ?

Vertumne, à l'écart
Le ridicule objet !
L'enfer l'amène ici pour troubler mon projet.

Béroé
Quoi ? Tant d'amour ? Ingrat !

Vertumne, à l'écart
Evitons sa poursuite.

Béroé, l'arrêtant
Arrête, et vois du moins ma peine & mes langueurs,
Un moment encore & je meurs.

Vertumne, à l'écart
Il faut l'épouvanter & lui donner la fuite.

[il se transforme en dragon, & court vers elle comme pour la dévorer]

Scene 4
Béroé, Vertumne transformé en dragon

Béroé
Que voyez-vous, mes yeux ?
Quel dragon furieux ?
Mais non, rassurons-nous, c'est lui qui se transforme
En ce monstre difforme.

[elle affronte la dragon]

Hé bien ! Cruel, saoule-toi de mon sang,
Contente mon envie,
Déchire-moi le flanc,
Arrache-moi la vie.

Je bénirai mon sort,
Et je ne puis mourir d'une plus douce mort.

[le ciel brille d'éclairs, et gronde de tonnerres, la terre tremble, & douze Follets, par ordre de leur dieu, transformés en fantômes, armés de foudre & de griffes de fer, tombent du ciel dans un nuage enflammé]

Scene 5
Béroé, Vertumne transformé en dragon,
Douze Follets transformés en fantômes

Béroé
Mais quel éclair ? Quel horrible tonnerre ?
Quel tremblement de terre ?
Quels fantômes affreux & quelles visions ?
Que de monstres armés de feu, de fer, de foudre,
Pour me réduire en poudre ?
Je vous connais, Follets, & vos illusions.
Vous croyez m'étonner par cette alarme feinte,
Et me jouer à votre tour:
Mais l'on ne peut for

[ICI s’interrompt l'édition inachevée de la partition de Pomone]