Polixene
& Pirrhus
Tragédie
en Musique en un Prologue & V Actes
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le
Jeudy vingt-uniéme d'Octobre
1706
livret
de Jean-Louis-Ignace de La
Serre
musique
de:
Pascal
Colasse
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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Jupiter
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Mr
Hardoüin
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Neptune
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Mr
Dun
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Minerve
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Mlle
Dujardin
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Mercure
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Mr
Chopelet
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Un
Berger
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Mr
Boutelou
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Une
Bergere
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Mlle
Loignon
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Troupe
d'Habitants de la Nouvelle Ville
Troupe de Bergers, & de Pastres
Suite de Neptune, Suite de Minerve
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Le
Théatre représente une Ville nouvellement
bâtie: On voit la Mer dans l'éloignement.
Dans le temps qu'on leve la Toile, Mercure traverse le
Théatre par un vol rapide.
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Scene
premiere
Mercure
Troupe des Habitants de la Nouvelle Ville
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Mercure:
Fortunez Habitants de ces aimables lieux,
Vous qui venez d'embellir ce Rivage,
Accourez, & voyez les Dieux
Disputer entre eux l'avantage
De vous faire un sort glorieux.
[les
Habitants de la Nouvelle Ville entrent sur la
Scene]
Le
Choeur:
Mercure nous appelle,
Assemblons-nous de toutes parts,
Les Dieux s'offrent à nos regards;
Marquons-leur nôtre zele.
Mercure:
Icy les fleurs, l'ombrage, & la verdure,
Des Mortels enchantent les yeux;
L'Art s'y joint avec la Nature;
Ce sejour est digne des Dieux.
[On
entend une magnifique Harmonie; les flots de la Mer sont
agitez, il se repand quelques éclairs dans les airs;
on aperçoit Minerve dans son Char]
Mercure:
Les Tritons agitent les Ondes,
Neptune sort de ses Grotes profondes.
Minerve paroît dans les airs;
Le nuage qui s'avance,
Nous annonce la presence
Du Souverain de l'univers.
[dans
le temps que Mercure chante ces derniers Vers, Neptune sort
de la Mer, suivi des Tritons; Minerve descend du Ciel;
Jupiter paroît dans sa gloire, accompagné des
Divinitez de l'Olimpe]
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Scene
2
Jupiter dans sa gloire, Minerve, Mercure
Troupe des Habitants de la Nouvelle Ville
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Neptune:
C'est moy qui doit proteger ce Rivage.
C'est moy qui doit vous rendre heureux.
Je vous garentiray des fureurs de l'orage,
Je seray propice à vos voeux.
Tout doit
fléchir sous la puissance
Du redoutable Dieu des Flots.
D'un sterile rocher, voyez sortir ces eaux,
C'est un nouveau tribut pour mon Empire immense.
Tout doit fléchir sous la puissance
Du redoutable Dieu des Flots.
[Neptune
frape un rocher de son Trident; il en sort un Fleuve qui se
précipite dans la Mer]
[les
Tritons dansent pour marquer la joye de ce
Prodige]
Minerve:
Je viens vous offrir à la fois,
Tout ce qui rend heureux les Mortels sur la terre;
Victorieux pendant la Guerre,
A vos fiers ennemis vous donnerez des loix.
Dans le
temps le moins tranquile,
Malgré les fureurs de Mars,
Ce sejour sera l'azile
Des Sciences & des Arts.
Une
heureuse abondance,
Remplira vos souhaits;
De tous les biens que je promets,
Cet arbre sera l'assurance.
[Minerve
frape la lance de sa Lance; il en sort un
Olivier]
[la
Suite de Minerve danse]
Neptune
& Minerve:
Cedez, cedez-moy la Victoire,
Croyez-vous sur moy l'emporter ?
C'est aßez pour vous de la gloire,
D'avoir osé la disputer.
Jupiter:
Gouvernez l'Empire de l'Onde;
C'est le second Trône du monde;
Neptune, ce destin est assez glorieux;
Que Minerve regne en ces lieux,
Qu'elle y donne des Loix, que son pouvoir suprême
Rende heureux un Peuple qu'elle aime.
Neptune:
Je ne resiste plus, & je me rends; Déesse,
Regnez dans ces beaux lieux en paix,
Accomplissez vôtre promesse;
Que ce grand jour soit celebre à jamais.
Minerve:
Qu'Athenes soit le nom de cet heureux azile;
Rien ne sçauroit borner le cours
De la felicité d'une superbe Ville
Que je protegeray toûjours.
Minerve,
Neptune & Mercure:
Livrez vos coeurs aux plaisirs les plus doux,
Goûtez un sort rempli de charmes,
Bannißez les soucis, bannissez les allarmes,
La Sagesse veille pour vous.
Le
Choeur:
Livrons nos coeurs aux plaisirs les plus doux,
Goûtons un sort rempli de charmes,
Bannißons les soucis, bannissons les allarmes,
La Sagesse veille pour nous.
Un
Berger:
Est-il une Fête charmante,
Si l'amour n'en fait l'agrément ?
Sans quelque tendre empressement,
Elle paroît bien languissante.
Est-il une Fête charmante,
Si l'amour n'en fait l'agrément ?
Qui voit
dans les yeux d'une Amante
La fiere liberté mourante,
Reßent dans cet heureux moment,
Qu'il n'est point de Fête charmante,
Si l'amour n'en fait l'agrément.
Une
Bergere:
Si c'est un doux plaisir que de livrer son coeur,
Au tendre penchant qui l'entraîne;
C'est une rigoureuse peine,
D'éprouver en aimant une volage ardeur.
Le Berger
trompeur, & le tendre,
Prennent également l'air de soncerité;
C'est la crainte de nous méprendre,
Qui sauve nôtre liberté.
Le
Choeur:
Jour heureux ! fortuné Moment !
Le Ciel pour nous est favorable,
Il nous promet un sort charmant,
Qui doit être à jamais durable.
Jour heureux ! fortuné Moment !
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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Polixene,
Fille de Priam, Roy de Troye, Captive de
Pirrhus
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Mlle
Desmâtins
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Pirrhus,
Roy d'Epire, Fils d'Achille
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Mr
Thevenard
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Ulysse,
Roy d'Itaque
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Mr
Boutenlou-Fils
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Erixene,
Soeur de Plymneflor, Roy de Thrace
|
Mlle
Journet
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Cephise,
Dame Troyenne, Confidente de Polixene
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Mlle
Dupeuré
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Venus
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Mlle
Poussin
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Junon
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Mlle
Loignon
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Minerve
|
Mlle
Dujardin
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Iris
|
Mlle
Dupeyré
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La
Jalousie
|
Mr
Mantienne
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Calchas,
Fils de Thestor, Sacrificateur & Devin
|
Mr
Hardoüin
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Une
Thracienne
|
Mlle
Aubert
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|
Autre
Thracienne
|
Mlle
Loignon
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|
Une
Bergere
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Mlle
Loignon
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Troupe
& Choeur de Grecs
Troupe & Choeur de Thraciens & de Thraciennes
Les Grecs, les Jeux & les Plaisirs, à la suite de
Venus
Duite de Junon, de Minerve
Les Soupçons, la Crainte, la Haine, & la Fureur,
à la Suite de la Jalousie
Sacrificateurs, à la suite de Calchas
Troupe de Guerriers, à la suite de Pirrhus
Troupe de Bergers & de Pastres
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Le
Theatre represente la Place publique d'une Ville
maritine
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Polixene:
Cruel Devoir, laisse-moy respirer.
Soi moins severe,
Force ma bouche à se taire;
Permets-moy de soûpirer.
L'Objet de
mon amour, est l'objet de ma haine.
L'Ennemy déchire mon coeur,
L'Amant fait naître ma langueur;
L'un & l'autre fait ma peine.
Cruel
Devoir, laisse-moy respirer.
Soi moins severe,
Force ma bouche à se taire;
Permets-moy de soûpirer.
|
Scene
2
Polixene, Cephise
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|
Cephise:
Pirrhus vous cherche avec empressement,
Il ne peut sans vous voir, rester un seul moment.
Polixene:
La fille de Priam, la triste Polixene
Ne doit voir un Pirrhus que l'objet de sa haine.
Le nom de ce Vainqueur allume mon courroux.
Cephise:
Prenez des sentiments plus doux.
Polixene:
Le puis-je ? helas ! rappelle-toy l'image
De cette nuit où le courage
Fût la victime de la rage.
Pirrhus
fut le premier qui s'offrit devant moy,
La flâme qui'il porta dans la Palais dy Roy
Me fit voir ce Guerrier trnasoprté de colere,
Qui semant la mort & l'effroy,
Ne faisoit que trop voir qu'Achille étoit son
Pere.
Cephise:
Dans l'orage cruel qui menaçoit vos jours,
Ce Pirrhus intrepide,
Interdit & timide...
Polixene:
M'en parleras-tu toûjours.
Cesse de prendre la deffense,
D'un Ennemy si dangereux,
Je dois le haïr, je le veux.
Combattre ce deßein, c'est me faire un
offense.
Cephise:
Vous le voulez...
Polixene:
Cesse sans résistance.
Amour, ne
vante pas ton frivole pouvoir,
Un coeur qui se nourrit de larmes,
Ne redoute point tes allarmes,
Et secondé de son devoir,
Il triomphe aisement de tes plus fortes armes.
Cephise:
Les vents nous ont poussez dans ce Port de la Thrace,
Soeur de Polimnestor, Erixene en ces lieux
De ce Monarque tient la place...
Pirrhus a ressenti le pouvoir de ses yeux.
Polixene:
Ma surprise est extrême !
Se peut-il que Pirrhus ?... mais je le voy
luy-même.
|
Scene
3
Pirrhus, Polixene, Cephise
|
|
Pirrhus:
La Thrace nous offre un azile
Contre les vents, & les flots en courroux;
Vous estes à l'abry de leurs dangereux coups,
Helas ! en suis-je plus tranquile ?
A la crainte succede une sincere ardeur,
Une injuste colere
Sera le fuit d'un aveu téméraire;
Et cependant mon coeur
Ne peut se résoudre à se taire.
Je sens le
pouvoir de vos yeux,
Je tremble aupres de vous, je languis, je soûpire,
Ce cruel martire
Seroit suivy d'un sort fortuné; glorieux,
Si l'offre de mon coeur, & du trône d'Epire
Ne vous paroissoit point un hommage odieux.
Polixene:
Pour la Soeur d'Hector, quel langage ?
Teint du sang d'un grand Roy, dont j'ay reçû le
jour,
Pourvez-vous me parler d'amour ?
Ay-je merité cet outrage ?
Pirrhus:
Ay-je merité ce mépris ?
D'un tendre amour connoissez -vous le prix ?
Polixene:
Jeune, vaillant, chery de la victoire,
De vos offres Pirrhus, je connois la grandeur;
Mais vôtre gloire
Me condamne à la douleur.
Pirrhus:
C'est le crime du sort, & non pas de mon
coeur.
Polixene:
Reprenez vôtre chaîne,
Vous avez adoré la charmante Erixene,
Tout luy parle en vôtre faveur:
Je la vois qui s'avance.
Qu'elle ignore vôtre inconstance;
Pour elle rallumez vôtre prémiere
ardeur.
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|
Erixene:
Vous n'avez point trompé mon esperance,
Vôtre bras est victorieux;
De vos fiers ennemis la longue resistance
Vous rend encor plus glorieux.
Pirrhus:
Vous honorez trop mon courage.
Si l'empire Troyen est enfin abatu,
Des Grecs c'est le pénible ouvrage,
Et non l'effort de ma seule vertu.
Erixene:
Sans vôtre valeur brillante,
Toute la Grece impuissante
N'auroit jamais vangé l'affront de Menelas,
Ce sont vos illustres combats...
Pirrhus:
Quel est nôtre bonheur, généreuse
Princesse !
Quand les vents en couroux
Nous éloignent de la Grece,
Vous nous faites icy trouver un sort trop doux.
Erixene:
Pour tous les Grecs je m'interesse.
Mon Frere au fonds de ses Etats
A des Peuples mutins fait sentir sa vengeance,
Je dois en son absence,
Vous offrir en ces lieux ce qu'il a de puissance,
Heureuse, si pour vous, elle a quelques appas !
Pirrhus:
Par quelle reconnoissance...
Erixene:
Prince, je vous en dispense.
Ces chants harmonieux nous annoncent la fête
Qu'à Thetis on appreste.
Vous, Peuples soûmis à mes loix,
A leurs concerts venez joindre vos voix.
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Scene
5
Pirrhus, Erixene,
les grecs & les Peuples de la Thrace
|
|
Le Choeur
des Grecs, & des Thraciens:
Toy, dont l'Empire redoutable
Sert de borne à l'univers,
Puissance Déesse des mers,
A nos voeux devien favorable.
Une
Thracienne:
En attendant que la Mer soit tranquile,
Ces bords heureux, vous offrent un azile:
Le Dieu d'Amour
Est seul à craindre en ce séjour:
Pourquoy le craindre ?
Pourquoy se plaindre
D'un trait vainqueur
Qui fait nôtre bonheur ?
Sous son Empire
Que de beaux jours !
Ce qu'il inspire
Charme toûjours;
Trop heureux qui soûpire !
Le Choeur
des Grecs:
Calme les vents impetueux,
Fay regner les Zephis sur la liquide plaine,
Et que leur douce haleine
Nous rameine
Dans nos climats heureux.
Les
Thraciens, & les Grecs:
Aprés une illustre victoire,
La récompense des Heros
Est de goûter un dou repos,
Dans le sein de la gloire.
Une
Thracienne:
Sur ce rivage,
A l'abry de l'orage,
Livrez vos coeurs
Aux vives douceurs
D'un doux esclavage.
La gloire a des appas;
Mais ne vous en flatez pas,
L'amour en a l'avantage.
[le
Theatre s'obscurcit]
Le
Choeur:
Quelle nuit ? quelle horreur s'empare de ces lieux ?
Le Dieu de la clarté se voile dans les cieux,
Quels sont nos crimes ?
Quels affreux abîmes
Sous nos pas ouverts
Découvrent les enfers ?
Secourez-nous,
grands Dieux ! dans ce péril extrême.
Quel fantôme paroît ? c'est Achille
luy-même.
[Erixene,
& les femmes de Thrace épouvantées se
retirent]
[l'Ombre
d'Achille sort de la Terre]
L'Ombre:
O Grecs, qui perdez la mémoire
De mes travaux & de ma gloire,
Vous vous flatez en vain d'abandonner ces bords.
Pour vous rendre Thetis propice,
Q'un sanglant sacrifice
Aßûre mon repos, dans l'Empire des Morts:
Suivez les transports de ma haine,
Sacrifiez Polixene.
Pirrhus:
Polixene, grands Dieux ! quel malheur est le mien
!...
[il
sort]
Le
Choeur:
Répandons le sang Troyen.
Pour obeir à ton Ombre plaintive;
Qu'un Autel ensanglanté
Elevé sur cette Rive,
Serve de Monument à la posterité.
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|
Le
Théatre représente des Jardins
|
|
Pirrhus:
Mon Pere sort de la nuit du tombeau,
Et sa voix menaçante,
Ordonne qu'un fatal coûteau
Tranche le fil d'une vie innocente.
Par des
charmants liens
Mes jours sont attachez aux siens,
Je ne puis obeir, Ombre chere & cruelle,
L'Amour seul à ta voix, peut me rendre
rebelle.
Grands
Dieux ! à quel malheure m'avez-vous destiné
?
N'étoit-ce pas aßez d'aimer une Inhumaine ?
Achille, trop cruel ! ingrate Polixene !
Qui me rendez Amant, & Fils infortuné;
Ay-je merité tant de haine !
Je vois
Ulyße, Ciel ! qui l'ameine en ces lieux ?
Cachons mon desordre à ses yeux.
|
|
Ulysse:
Les Dieux ont expliqué leur volonté
suprême,
Je suis chargé du triste employ,
De vous presser d'obeïr à la Loy
Qu'Achille vient de prononcer luy-même.
Il ne tient plus qu'à vous que nous soyons
heureux.
Pirrhus:
Les Dieux n'ordonnent point un crime:
Immoler Polixene en seroit un affreux.
Ulysse:
C'est l'unique victime
Qui peut les obliger à recevoir nox voeux.
Calchas, ce Calchas infaillible,
Qui du sombre avenir perce l'obscurité,
Vient de nous déclarer que le Ciel irrité,
Par ce seul sang peur devenir flexible.
Pirrhus:
Non, je ne puis livrer au barbare Calchas
Tant de vertu, tant de jeunesse;
C'est vainement que l'on me presse.
Non, je ne puis livrer au barbare Calchas,
Un Objet qi plein d'appas.
Ulysse:
Cette Princesse
Est esclave de la Grece,
Et la grece en veut disposer.
Pirrhus:
Et moy, je dois la refuser.
Polixene est mon partage,
Immolez, s'il le faut, tous les autres Troyens,
Je deffendray ses jours, en exposant les miens.
Ulysse:
Qui soûtiendra, Seigneur, ce dessein ?
Pirrhus:
Mon courage.
Si le desir d'un vain laurier,
Ne trouve rien d'impossible;
Que ne peut un Guerrier,
Pour sauver la Beauté qui l'a rendu sensible
?
Ulysse:
La foiblesse dans le Heros
En est plus remarquable;
S'il n'est à luy-même semblable,
Il perd le fruit de ses travaux.
Vous allez
contre vous armer vôtre Patrie.
Pirrhus:
Je méprise sa furie:
Les discours sont superflus.
Ulysse:
Eh ! que pourra penser la Grece,
En apprenant vôtre refus ?
Pirrhus:
Si son destin vous interesse,
Apprenez-luy, Seigneur, à menager Pirrhus.
|
|
Pirrhus:
Va, dangereux Ulysse,
Annonce à tous les Grecs le refus que je fais.
Leur valeur, ni ton artifice
Ne me forceront jamais
A consentir à leurs forfaits.
Quoy ! je
serois complice
De l'horrible sacrifice
Où le sang... quel sang ? j'en frémis
d'horreur.
Pour arrester cette injustice,
Il suffit de l'amour qui regne dans mon coeur.
|
Scene
4
Pirrhus, Polixene
|
|
Polixene:
Seigneur, je viens d'apprendre,
Que les Grecs veulent répandre
Le sang Troyen.
Si ce n'étoit le mien,
Je craindrois peu leur barbarie;
Mais je tremble pour une vie...
Se
pourroit-il que leur fureur
En voulût aux jours de ma Mere !
Pirrhus:
Bannissez de vôtre coeur
La crainte que vous donne une Teste si chere.
J'entre
dans tous vos interests,
La Grece envain conspire,
Ce coeur qui pour vous soûpire,
Détruira tous ces projets.
Sur mes
discours prenez une entiere assûrance;
J'en atteste les Dieux la suprême grandeur.
Polixene:
Bien loin que ce serment fonde mon esperance,
Il m'annonce un nouveau malheur.
Pirrhus:
Me soupçonnez-vous d'artifice ?
Polixene:
Non, je vous rends plus de justice;
Mais d'où vient l'embaras, Seigneur, où je
vous voy ?
Parlez, expliquez-moy...
Pirrhus:
Toûjours brûlé de la plus vive
flâme,
Hay des Grecs, mais plus hay de vous;
Persecuté du Ciel, redoutant son couroux:
Voilà l'état où se trouve mon
ame.
Polixene:
Ah ! si sur vous j'avois quelque pouvoir,
Vous finiriez ma triste inquietude.
Une éternelle incertitude...
Pirrhus:
Qu'il vous suffise de sçavoir
Que ma tendresse,
Est pour vous un rempart contre toute la Grece.
Vôtre extrême rigueur
Ne changera jamais mon coeur.
|
|
Polixene:
Il me laiße incertaine,
Chaque instant redouble ma peine.
Fiere
Raison, severe Honneur,
Venez au secours de ma gloire;
Je sens qu'une tendre langueur
Malgré-moy regne dans mon coeur:
Elle efface de ma memoire
Le souvenir de mon malheur;
Fiere Raison, severe Honneur,
Venez au secours de ma gloire.
Tracez-moy
de Priam la déplorable histoire,
Peignez-moy de Pirrhus la funeste valeur;
Helas ! cruel Amour, est-ce là la Vainqueur
A qui ma liberté doit ceder la victoire;
Fiere Raison, severe Honneur,
Venez au secours de ma gloire.
|
Scene
6
Polixene, Céphise
|
|
Polixene:
Ah !sçais-tu l'entreprise
Que la Grece fait contre nous ?
Céphise:
Rien ne peut-il calmer son injuste couroux ?
Polixene:
Tu me connois, cher Cephise.
Mon coeur
incapable d'effroy,
Ne sçauroit craindre pour moy.
Le destin de la Reine, & celuy des Troyennes,
Cause le Trouble où je me voy:
Vos infortunes sont les miennes.
Ensemble:
Mais quel nouvel éclat se repand dans ces lieux ?
Quels sons harmonieux ?
Sensible à nôtre souffrance,
Quelle Divinité s'avance ?
|
Scene
7
Polixene, Céphise,
Venus descendue du Ciel, suivie des Graces, des Jeux, &
des Plaisirs
|
|
Venus en
descendant:
Tu peux encor calmer l'orage qui s'aprête
A fondre sur ta tête,
Réponds aux tendres voeux
D'un Prince genereux,
Qui seul contre les Grecs peut prendre ta deffence;
Sa tendresse, & ma puissance
T'arracherons à ton sort malheureux.
Tout ce
que fit jadis Achille
Pour vanger Menelas,
Tes seuls appas
Peuvent le rendre inutile:
En t'unissant au dessein de son Fils,
Tu pourras te venger de tes fiers Ennemis.
Le
Choeur:
Quand la tendresse
Sert le couroux,
Craindre ses coups
Seroit une foiblesse:
Venus:
Un tendre esclavage
Coûte quelques pleurs,
Mais c'est le présage
De mille douceurs:
Le printemps de l'âge
Doit toutes ses fleurs
A l'aimable usage
Des tendres langueurs;
Un sincere hommage
Doit fléchir les coeurs,
C'est estre peu sage
D'avoir des rigueurs:
Un tendre esclavage
Coûte quelques pleurs,
Mais c'est le présage
De mille douceurs.
Le
Choeur:
Ah ! qu'il est doux
D'aimer sans cesse,
Quand la tendresse
Sert le couroux !
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de page

|
Le
Théatre représente un Bois consacré
à Junon; On voit le Temple de cette Déesse
dans l'éloignement
|
Scene
premiere
Pirrhus, Erixene
|
|
Pirrhus:
Solitaire Séjour où regne le silence,
Ecoute les regrets d'un Amant malheureux.
Le charmant Objet de mes voeux
Voit mon amour comme une offense,
Tout ce qui s'oppose à mes feux
En augmente la violence.
Solitaire Séjour où regne le silence,
Ecoute les regrets d'un Amant malheureux.
Le Ciel
avec l'Enfer paroît d'intelligence:
Amour, dont le chéris les noeuds,
Si tu ne peux flâter mes desirs amoureux,
Dumoins arrête leur vengeance:
Solitaire Séjour où regne le silence,
Ecoute les regrets d'un Amant malheureux.
Erixene:
C'est vous qui m'aprenez ce cruel changement !
D'une vive douleur mon ame est penétrée;
Mais je veux oublier que je suis outragée.
Je plains vôtre aveuglement,
Il peut vous devenir funeste,
Vous devez redouter la colere celeste,
Tous les Grecs sont vos ennemis;
Pour vanger vos refus, ils croiront tout permis.
Pirrhus:
Le reproche cruel qui dechire mon ame,
Me touche plus que leur fureur,
Lorsque je porte ailleurs l'hommage de mon coeur,
Je sens que vous étiez trop digne de ma
flâme.
|
|
Erixene:
Les pleurs contre un Ingrat sont de foible secours,
C'est au mépris qu'il faut avoir recours.
Trop de
colere honore un Infidelle:
D'un amour outragé le dangereux éclat
Ajoute une douceur nouvelle,
Aux plaisirs d'un Ingrat.
Polixene
paroît, ma peine est sans égale !
Fuyons cette heureuse Rivale.
|
Scene
3
Polixene, Cephise,
Choeur de Femmes Troyennes
|
|
Polixene:
Mes Compagnes, cessez de repandre des pleurs.
La cruauté des Grecs me paroît une grace,
C'est moy seule qu'elle menace,
Heureuse ! si ma mort finissoit vos malheurs.
Cephise
& le Choeur:
La vie est pour nous importune,
Nous voulons avec vous mourir.
Pouvons-nous supporter la cruelle infortune,
De vous voir à nos yeux perir ?
|
Scene
4
Pirrhus, Polixene, Cephise,
Choeur de Femmes Troyennes
|
|
Pirrhus,
au Choeur:
Cessez d'affliger la Princesse,
Je le jure par ses appas,
Je le jure par ma tendresse,
Lenfer en vain m'ordonne son trépas.
Cephise
& le Choeur:
Des sentimens si genereux
Vont calmer nos allarmes,
En sauvant l'Objet de tes voeux,
Force-nous d'oublier le bonheur de tes armes.
[Cephise
& le Choeur se retirent]
|
Scene
5
Pirrhus, Polixene
|
|
Polixene:
Votre haine est-elle immortelle ?
Quoy ! me destinez-vous à de nouveaux malheurs ?
Vôtre fatal courage a fait couler mes pleurs;
Vôtre pitié m'est encor plus
cruelle.
Pirrhus:
Est-ce donc vous hair, que de sauver vos jours
De la Grece en furie ?
Pour voler à vôtre secours,
Je dois sacrifier ma couronne & ma vie.
Polixene:
C'est ce secours qui m'est cruel.
Livrez la triste Polixene;
Des Grecs satisfaites la haine,
Conduisez-moy jusqu'à l'Autel.
Pirrhus:
Moy ! je serois l'auteur d'un fatal sacrifice ?
Polixene:
Le sort l'ordonne, il faut que
j'obeïße.
Pirrhus:
La Terre ! l'Enfer ! les Cieux
Attaqueront en vain des jours si precieux.
Je vous feray sentir, barbare, ingrate Grece,
Que mon bras peut pour moy ce qu'il a pû pour
vous.
Polixene:
Je ne merite point ce genereux couroux.
Pour
surmonter vôtre foiblesse,
Je sçay l'infaillible secret,
Je ne m'en sers qu'à regret,
Vous m'y forcez: mon coeur est coupable d'un crime,
Je veux vous le découvrir.
Il faut perdre vôtre estime,
Pour vous forcer à me hair.
Polixene
que vas-tu dire ?
Helas ! je tremble, je soupire.
Pirrhus:
Vous coupable d'un crime ? & qu'est-il, grands Dieux
!
Polixene:
J'aime... ces tristes yeux
Par vous condamnez aux larmes
Se sont laissez frapper d'un trait victorieux:
Ce coeur nourry d'allarmes
N'a pû se garentir d'un penchant seducteur.
Pirrhus:
Eh ! quel est cet heureux Vainqueur ?
Polixene:
Vous Pirrhus.
Pirrhus:
Moy ?
Polixene:
Je sens jusqu'où va ma foiblesse,
Le Heros de la Grece
Devoit m'inspirer de l'horeur.
Vos funestes exploits, source de ma tristesse,
D'un malheureux amour n'ont pû sauver mon
coeur.
Pirrhus:
O Ciel ! quel aveu favorable !
Polixene:
Vous n'en serez pas plus heureux.
Ma foiblesse me rend indigne de vos feux,
Je sens combien je suis coupable.
Qu'un aveu si honteux,
S'efface de vôtre memoire,
Il y va de ma gloire.
Pirrhus:
Non, je ne puis bous obeir,
Un tel bonheur doit m'occuper sans cesse,
Moy, je perdrois le souvenir
D'avoir touché le coeur de ma Princesse !
Polixene:
Ecoutez les loix du devoir.
Pirrhus:
De vos yeux je sens le pouvoir.
Polixene:
Esteignez vôtre flâme.
Pirrhus:
Que l'amour regne dans vôtre ame.
Polixene:
La gloire n'y consent pas.
Pirrhus:
D'un tendre amour a-t'elle les appas ?
Ensemble:
Sur vôtre coeur que j'ay peu de puißance ?
Rendez-vous à mes sentiments,
[De mon devoir / De mon amour] suivez les
mouvements,
Ne luy faites point resistance.
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Scene
6
Ulysse, Pirrhus, Polixene
|
|
Polixene:
Ulysse, approchez-vous, je sçais vôtre
dessein.
Si Pirrhus ne repond à vôtre impatience,
S'il ose à tous les Grecs opposer sa puissance,
J'iray moy-même offrir mon sein
Au ministre de leur vengeance.
[Polixene
sort]
|
|
Pirrhus:
O Ciel ! quelle fermeté !
O trop cruelle Patrie !
Quoy vous avez assez de cruauté
Pour en vouloir à sa vie ?
Ulysse:
Vous devez me connoître mieux.
Je plains autant que vous, le sort de la Princesse;
Moins Roy, qu'esclave de la Grece,
Toûjours chargé de soins, penibles, odieux,
Je viens vous demander...
Pirrhus:
Grands Dieux !
N'achevez pas un discours qui m'offence.
Ulysse:
Ah ! devez-vous des Dieux implorer l'asistance,
Quand vous leurs faites resistance ?
Il n'est plus temps de la dissimuler;
Tous les Grecs sont armez & le sang va couler,
Prevenez l'horreur extrême...
Pirrhus:
Je vay deffendre ce que j'aime.
|
Scene
8
Junon, dans son Char, Minerve dans le sien,
Ulysse, Pirrhus
|
|
Junon:
Arreste, Prince audacieux,
C'est Junon qui s'offre à tes yeux.
Surmonte une foiblesse extrême,
Et je me serviray de mon pouvoir suprême,
Pour rendre ton destin à jamais glorieux.
Les
Grandeurs, la Magnificence,
Iront audevant de tes voeux:
Mais si tu ne veux pas que je te rende heureux,
Redoute ma vangeance.
[les
Richesses, l'Abondance, lezs Honneurs, la Magnificence
entrent du côté de Junon]
Minerve:
Dans la carriere glorieuse,
Qui mene à l'immortalité;
Rougi, de te voir arresté
PAr une flâme honteuse.
[les
Vertus qui accompagnent la Déesse de la Sagesse,
entrent de son côté]
Héroïques
Vertus, vous qui suivez mes pas,
Emparez-vous d'un coeur où regne la foiblesse:
Et par vos divins appas,
Rendez ce Heros à la Grece.
Le
Choeur:
Sans la Vertu, sans son secours,
Les Mortels errent sans cesse;
Et le plus beau de leurs jours
Est marqué par quelque foiblesse.
Sans la Vertu, sans son secours,
Les Mortels errent sans cesse.
Triomphe
dans ce jour d'une fatale ardeur,
Que la paix regne dans ton coeur;
Cette Victoire
Immortalisera ta gloire.
Une
Suivante de Junon:
Quand l'Amour veut séduire nôtre ame
Un doux espoir accompagne sa flâme,
Il rit à tous nos desirs,
Il promet mille charmants plaisirs:
Tout enchante dans ces moments,
Mais les soûpirs, & les pleurs des Amants,
Font trouver sa chaîne bien pesante:
Sous ses loix on est trop agité,
Pour un faux bien qu'Amour nous presente
Faut-il risquer ceux de la liberté ?
Ulysse:
Devez-vous resister à ses ordres
puissants.
Pirrhus:
Vous ne connoissez pas ce que peut sur une ame,
Une innocente flâme.
Si vous sentiez ce que je sens;
Qu'un Objet pour vous plein de charmes,
Fût menacé du plus cruel trépas;
De mille mortelles allarmes,
Vôtre austere vertu ne vous sauveroit pas.
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haut
de page

|
Le
Théatre représente le Palais
d'Erixene
|
Scene
premiere
Pirrhus, Polixene
|
|
Polixene:
Votre amour sur mon coeur n'a que trop de puissance,
Il éteint le desir d'une juste vengeance,
Malgré moy je vous laisse voir,
Qu'il balance mon devoir.
Pirrhus:
Laissez-vous donc fléchir.
Polixene:
Si je suis malheureuse,
Les decrets du destin ne peuvent s'éviter;
Par une fuite honteuse,
Je ne veux point les meriter.
Pirrhus:
Cruelle, vous m'aimez ? non je ne puis le croire.
Trop de fierté regne dans vôtre coeur:
Une chimerique gloire
Y triomphede mon ardeur;
Que mon tendre amour vous fléchisse.
Polixene:
Mon sort esr aßez rigoureux;
Ah ! faut-il que vôtre injustice
Le rendre encore plus affreux.
D'un reproche cruel mon ame est atteinte...
Pirrhus:
Pardonnez un soupçon qu'a fait naître la
crainte.
Tous les
moments sont precieux.
Suivez Phoenix c'est un amy fidele;
Il vous sauvera de ces lieux;
Fiez-vous à son zele,
Recevez mes adieux.
Polixene:
Helas !
Pirrhus:
Je sens par avance,
Les maux que cause l'absence.
Il faut conserver vos jours;
Je dois me faire violence.
De mes tendres frayeurs souvenez-vous
tooûjours.
Polixene:
Quel trouble cruel !
Pirrhus:
Seul, je soutiendrai l'orage.
Agamemnon, Nestor, Ulysse, Menelas
N'oseront pas
Pousser à bout mon courage.
Polixene:
Rien ne peut ebranler mon severe devoir,
Je tremble quand je le declare,
Je crains vôtre desespoir,
Et non la mort, que Calchas me prepare:
Mais
finissons ce terrible entretien.
Pirrhus:
Quoy vous !...
Polixene:
Je n'écoute plus rien.
Soyez content que vôtre flâme,
Suspende pour quelques moments,
Les nobles sentiments,
Qui doivent regner dans mon ame.
Adieu, ne suivez point mes pas.
Pirrhus:
Non je ne vous quitte pas.
[Erixene
entre]
|
|
Erixene:
Quel prix d'un amour trop fidele !
Mon coeur vole aprés luy, lorsque l'Ingrat me
fuit,
J'appelle ma raison, cette raison cruelle,
Loin de me servir, me nuit;
Dans mon coeur elle rapelle
Les charmes qui l'ont seduit.
Quel prix d'un amour trop fidele !
Mon ame
envain se livre à la douleur.
Insensible à mes larmes,
Si Pirrhus sçavoit mes allarmes;
Il en feroit hommage aux charmes,
Qui m'enlevent son coeur.
Je ne puis soûtenir cette image cruelle;
Ah ! je succomble à ma douleur mortelle.
[elle
tombe évanoüie]
|
Scene
3
Iris, sur son Arc
|
|
Iris:
Vents qui suivez les loix de la Reine des Cieux,
Volez, enlevez de ces lieux
La Princesse de Thrace;
Volez, signalez vôtre audace.
[les
Vents paroissent]
Qu'elle
passe dans le séjour,
Où regne dans l'horreur la triste Jalousie.
Junon, ordonne qu'en ce jour,
Elle ressente à son tour,
Tout ce qui peut troubler le repos de la vie,
Lorsqu'un coeur se livre à l'amour.
[les
Vents enlevent Erixene, le Théatre change &
represente l'Antre de la Jalousie]
|
Scene
4
La Jalousie, les Soupçons, la Crainte, la Folie, la
Fureur, & la Haine
|
|
La
Jalousie:
Tout est soûmis à ma puißance.
Je parcours l'univers, je vole dans les cieux;
Ce seroit envain que les Dieux
Voudroient me faire resistance.
Contre mes traits Victorieux,
Jupiter même est sans deffense.
Lorsque
l'Amour pour seduire les coeurs,
Fait esperer de parfaites douceurs,
Je ris de sa vaine promeße.
Je puis dans un moment,
Par les transports dont je suis la maîtresse,
Detruire un espoir trop charmant.
Je puis au
gré de mon envie,
Causer le plus affreux malheur.
Le flambeau d'un furie
Excite dans le coeur
Moins de trouble & de fureur,
Qu'un trait ardent de jalousie.
Le
Choeur:
Nous, dont les mortelles atteintes
Troublent le bonheur des Amants;
Cruels Soupçons, fatales Craintes,
Injustes Plaintes,
Soupirs, Desirs, Emportements
Prets d'obeir à tes commandements,
Dans le transport qui nous anime,
Nous attendons une Victime.
La
Jalousie:
Junon veut que dans ce jour
Nous servions encor sa haine.
Je vois paroître Erixene;
De vos vifs mouvements, animez son amour.
[les
Vents portent Erixene qui paroît toûjours
évanoüie]
Le
Choeur:
Pénétrons, pénétrons le coeur
d'une Mortelle;
Montrons à Junon nôtre zele,
C'est l'Epouse, & la Soeur du plus puissant des
Dieux:
Obeissons à la Reine des Cieux.
La
Jalousie:
Sirs d'une tristesse fatale,
Livre ton coeur au ressentiment;
Ton heureuse Rivale
Fuit avec ton Amant.
Sirs d'une tristesse fatale,
Livre ton coeur au ressentiment.
[l'Antre
disparoît, & l'on revoit le Palais
d'Erixene]
|
|
Erixene,
revenant de son évanoüissement:
Ou suis-je ! quel pressentiment
Allarme ma tendresse ?
Quel jaloux mouvement
Succede à ma tristesse ?
Aux pieds de sa Maîtresse,
Je voy mon perfide Amant;
Leur mutuelle ardeur me blesse.
Surmontons une indigne foiblesse,
Livrons-nous au reßentiment.
|
|
Erixene:
Seigneur, si vous aimez la Grece,
Ne perdez pas un seul moment;
Mon infidele amant
Enleve la Princesse:
Il méprise la voix de son Pere, & des Dieux.
Impie, Ingrat, Parjure,
Nous avons tous part à l'injure.
Phoenix est confident d'un amour odieux;
Il attend que la nuit obscure
Favorise son départ;
Craignez d'arriver trop tard.
Ensemble:
Répondez, répondez au transport qui
m'anime,
Unissons-nous:
Dans la même Victime,
Eteignons nôtre couroux.
|
haut
de page

|
Le
Théatre représente un Champ
|
|
Erixene:
Ah ! faut-il que mes yeux
Soient les témoins du spectacle barbare,
Que mon jaloux transport prepare ?
Que viens-je faire dans ces lieux ?
Quel crime a commis Polixene,
Pour meriter ma haine ?
Elle efface mes appas,
Elle rend Pirrhus infidele;
Peut-être elle n'y pense pas,
Et je suis assez cruelle,
Pour vouloir son trépas !
Mais quels chants remplis d'allegresse ?
Eloignons-nous, cachons nôtre tristesse.
|
Scene
2
Troupe de Grecs, Troupe de Thraces & de Thraciennes,
Bergers & Pastres
|
|
Le
Choeur:
Chantons, réjoüissons-nous.
Aprés une longue absence,
Des lieux de nôtre naissance,
Que le repos sera doux !
Chantons, réjoüissons-nous.
Le Choeur
des Grecs:
Calchas de l'avenir perce la nuit profonde,
Nôtre course vagabonde
Doit finir en ce jour.
Assurons-nous de sa promesse,
Nous allons revoir la Grece,
Chantons nôtre heureux retour.
[les
Thraces & les Thraciennes se joingent aux
Grecs]
[Nous
allons / Vous allez] revoir la Grece;
[Chantons nôtre / Chantez vôtre] heureux
retour.
Une
Thracienne:
Vous partez, & vôtre joye éclate.
Ah ! que sont devenus tous vos empressements ?
Oubliez-vous si-tôt vis soûpirs, vos serments
?
D'un retour incertain, le faux espoir vous flate.
Vous partez, & vôtre joye éclate !
Vous êtes de trompeurs Amants.
Le
Choeur:
Ilion réduit en cendre,
Le Troyen est soûmis.
Les ondes du Scamandre
Ont grossi par le sang de [nos / vos] fiers
ennemis.
[Nos / Vos] noms au Temple de Memoire,
Sont consacrez par la valeur;
Un fortuné retour assure le bonheur,
Acquis par tant de gloire.
Une
Bergere:
Dans ces agreables Retraites
Nous goûtons les plus doux plaisirs,
Nous y bornons tous nos desirs,
A danser au son des Musettes.
Si le Dieu
d'Amour sur nos coeurs,
Eprouve quelquefois ses armes,
Nous n'en connoissons que les charmes,
Nous en ignorons les rigueurs.
|
Scene
3
Erixene, Ulysse,
Troupe de Grecs, Troupe de Thraces & de Thraciennes,
Bergers & Pastres
|
|
Erixene:
Je cherche Ulysse avec empressement.
Le
Choeur:
Il paroît en ce moment.
Ulysse:
Mes soins ont reussi, j'ay retrouvé la Princesse.
Sur le bord de la Mer, un chemin détourné
La déroboit au salut de la Grece:
Phoenix en
me voyant ne s'est point étonné;
Il s'est mis endeffense,
Sa resistance
A forcé mon courage, à luy percer le
coeur.
Erixene:
Polixene, Seigneur ?
Ulysse:
Ulysse, a-t'elle dit, tu viens rompre mes chaînes,
Tes soins vont terminer mes peines.
Sa
fermeté m'a donné de l'effroy;
J'admire cette noble audace,
Et de la mort qui la menace.
Je desteste la dûre loy.
Erixene:
Ah ! qu'ay-je fait, Ulysse ?
C'est moy qui la conduis au bord du précipice,
De mon crime je sens l'horreur.
Non, ce n'est point Calchas qui fait ce Sacrifice,
C'est ma fureur;
Allons cacher ma honte, & ma douleur.
[Erixene
se retire avec toutes les Thraciennes]
|
Scene
4
Ulysse, Calchas,
suivi des Sacrificateurs qui viennent poser un Autel au
milieu du Théatre,
Troupe de Grecs
|
|
Calchas:
Appaise ton couroux, ô puissante Thetis,
Nous allons obeir aux ordres de ton Fils.
Le
Choeur:
Appaise ton couroux, ô puissante Thetis,
Nous allons obeir aux ordres de ton Fils.
Calchas:
C'est par nos penibles travaux,
Que nous avons soûmis la superbe Phrigie,
Rend-nous dans le sein du repos;
Fai-nous revoir nôtre chere Patrie.
[Ulysse
sort]
Le
Choeur:
Rend-nous dans le sein du repos;
Fai-nous revoir nôtre chere Patrie.
Calchas:
Sans respecter la beauté ny le rang,
Nous devons répandre le sang.
Dans le transport qui nous anime,
Immolons une grande Victime.
Le
Choeur:
Appaise ton couroux, ô puißante Thetis,
Nous allons obeir aux ordres de ton Fils.
[on
entend un bruit de guerre]
Calchas:
Quel bruit guerrier se fait entendre ?
Pirrhus ! que vient-il entreprendre ?
[il
entrevoit Pirrhus suivi de Soldats]
Le
Choeur:
Dieux immortels,
Deffendez vos Autels.
|
Scene
5
Pirrhus suivi des Soldats,, Calchas,
suivi des Sacrificateurs qui viennent poser un Autel au
milieu du Théatre,
Troupe de Grecs
|
|
Pirrhus:
Quelle fureur extrême
Vous oblige à repandre un sang si precieux ?
Je periray moy-même,
Plûtôt que de souffrir ce spectacle
odieux.
Le Choeur
des Sacrificateurs:
Quel transport furieux !
Calchas:
Quelle audace ! Temeraire,
Oses-tu venir dans ces lieux,
Te declarer contre les Dieux ?
Pirrhus, redoute leur colere.
Pirrhus:
Qu'ay-je encor à redouter,
Puisqu'ils ont ordonné la mort de Polixene ?
N'ont-ils pas épuisé tous les traits de leur
haine ?
Le Choeur
des Sacrificateurs:
Cesse de les irriter.
Calchas:
Respecte leurs Autels.
Les Maîtres de la terre
Sont plus prés du tonnerre,
Que les autres Mortels.
Pirrhus:
Non, vous ne ferez point cet affreux Sacrifice.
Que toute la Grece perisse;
Je ne prends plus de loy que de mon desespoir.
Mais je ne la vois point...
Calchas:
Pirrhus, tu vas la voir.
Chaque instant redouble ton crime.
Qu'on faße aprocher la Victime.
Temeraire, c'est à tes yeux
Que je prétens l'offrir aux Dieux;
Tes furieux transports & ta rage impuissante,
Rendront sa mort encor plus éclatante.
Pirrhus:
O Ciel ! quelle voix menaçante !
Calchas:
Pour obtenir le vent trop long-temps attendu,
L'Aulide a veu perir une Illustre Princesse;
Le sang de Polixene en Thrace répandu,
Nous doit ouvrir le chemin de la Grece.
|
Scene
derniere
Polixene, Pirrhus suivi des Soldats,, Calchas,
suivi des Sacrificateurs qui viennent poser un Autel au
milieu du Théatre,
Troupe de Grecs
|
|
[deux
Sacrificateurs amenent Polixene; Pirrhus se jette entre
Calchas & cette Princesse pour empêcher ce
Sacrificateur de s'en saisir]
Pirrhus,
& sa suite:
Arrêtez, Cachas, arrêtez.
Polixene:
Pirrhus, & vous Grecs, écoutez.
Le sang
dont j'ay recû la vie,
Est le plus beau de l'Univers,
Je dois rougir d'être asservie,
A la honte de vos fers;
Je ne murmure point d'un si cruel revers,
Puisque au gré de mon envie,
Ce moment de liberté,
Met ma gloire en sureté.
[Polixene
prend le Couteau sacré & s'en perce le
sein]
Le
Choeur:
Quel intrépide courage !
Pirrhus:
Ma Princesse...
Polixene:
Calchas n'aura pas l'avantage
De m'avoir livrée à la mort,
Je suis maîtresse de mon sort.
Pirrhus:
Cruelle, vous mourez ?
Polixene:
J'aurois aimé la vie,
Si j'avoir pû vivre pour vous;
Dois-je me plaindre helas ! qu'elle me soit ravie,
Quand le devoir s'oppose à des liens si doux ?
O Grecs, de mon trépas voyez qu'elle est la
gloire ?
Pirrhus, de mon amour conservez la memoire.
[elle
meurt]
Pirrhus:
Ah ! je ne puis survivre à son sort
malheureux.
[il
veut se tuer]
Le
Choeur:
Quel desespoir affreux !
[sa
suite le desarme]
Pirrhus:
Barbares, laissez-moy suivre l'Objet que j'aime.
Le
Choeur:
Il faut le derober à sa fureur
extrême.
[sa
suite l'entraîne]
Calchas
& tous les Choeurs:
Qu'un sang si precieux
Appaise pour jamais la colere des Dieux.
|
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