Pirrhus
Tragédie
en Musique en un Prologue & V Actes
representée
pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le
Jeudy 26. Octobre 1730
livret
de Fermelhuis
musique
de:
Joseph
Nicolas Pancrace Royer
|

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Avertissement
On
comprendra aisément que le PROLOGUE de cet Opera
avoit été fait au sujet de la Naissance de
Monseigneur le Dauphin: mais, comme celle de Monseigneur le
Duc d'Anjou, ne m'a pas donné le temps d'en
recommencer un autre, qui embrassât les deux
Naissances de ces Princes, si chers à la France; j'ay
été obligé d'ajoûter un Recit,
pour celebrer celle du Second. J'espere que le Public voudra
bien s'y prêter. Je pourrois le prévenir sur la
conduite de ma Piece, & luy demander en même
temps, grace pour les choses que je crains d'avoir
manquées; mais je ne suis pas assez vain pour vouloir
luy preparer les reflexions qu'il doit faire sur mon
Poëme: le droit de juger par luy-même d'un
Ouvrage qu'on luy presente, n'étant reservé
qu'à ses seules lumieres. Je m'y soûmets
entierement. Trop heureux, si le desir que j'ay de luy
plaire a pû me procurer les moyens d'u
réüssir.
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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Mars
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Mr
Dun
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Minerve
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Mlle
Eermans
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Jupiter
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Mr
Goujet
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Troupe
de Guerriers, de Jeux & de Plaisirs
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Le
Theâtre represente le Palais de Mars; ce Dieu y
paroît au milieu d'une Troupe de
Guerriers
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Scene
premiere
Mars, Troupe de Guerriers
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Mars:
Vous qui suivez par tout ma voix,
Que vôtre ardeur se renouvelle.
Une Carriere & plus vaste & plus belle
Va s'offrir en ce jour à vos brillants exploits.
L'Europe a trop long-temps joüy d'un sort
tranquille:
De ses Guerriers plongez dans un heureux repos,
La valeur devient inutile;
Il faut les rappeller aux glorieux travaux.
Courons y
rallumer le flambeau de la Guerre,
Que des ruisseaux de sang coulent de toutes parts,
Qu'on reconnoisse le Dieu Mars
Aux nouvelles horreurs qui vont troubler la
Terre.
Le
Choeur:
Courons y rallumer le flambeau de la Guerre,
Que des ruisseaux de sang coulent de toutes parts,
Qu'on reconnoisse le Dieu Mars
Aux nouvelles horreurs qui vont troubler la
Terre.
Mars:
Mais Minerve paroît, quel dessein icy-bas
L'oblige de descendre ?
[Minerve
descend sur un nuage]
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Scene
2
Minerve, Mars, Troupe de Guerriers
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Minerve:
Redoutable Dieu des Combats,
Renoncez à l'espoir qui vient de vous surprendre.
Les Arrests du Destin renversent vos projets:
La France vient de voir combler son esperance
Par un Prince, dont la naissance
A l'Europe allarmée assure enfin la paix.
Mars:
Aux Arrests du Destin cédons sans resistance.
Mais, mon triomphe en est plus éclatant,
Et dans la France qui m'attend,
De ce Prince chery je vais former l'Enfance.
Le plus puissant de ses Ayeux
Par mon secours fut toûjours invincible:
Je veux, s'il est possible,
Rendre son Nom encor plus glorieux.
Minerve:
Non, non, c'est moy qui seule eûs l'avantage
De porter ses Ayeux aux glorieux travaux.
Mars ne peut inspirer qu'un farouche courage;
C'est moy qui fait les vrays Heros.
Ensemble:
Je dois sur vous remporter la victoire:
De ce Prince charmant je veux former le coeur.
C'est un soin trop flateur,
Pour en céder la gloire.
Minerve:
Mais tout répond à mes desirs;
Jupiter pour moy se declare:
Il ameine avec luy la Paix & les Plaisirs,
C'est mon triomphe qu'il prepare.
[Jupiter
paroît dans une gloire brillante, accompagné de
la Paix, des Jeux & des Plaisirs]
|
Scene
3
Jupiter, Minerve, Mars,
Troupe de Guerriers, de Jeux & de
Plaisirs
|
|
Jupiter:
Cessez de disputer. Qu'un plus noble projet,
Pour cet illustre Sang, marque vôtre tendresse.
Puisque vous pretendez, dans l'ardeur qui vous presse,
De ce Heros naissant, faire un Heros parfait;
Tous les deux à l'envy conduisez sa
jeunesse.
Par mille
soins divers,
Signalez vôtre intelligence:
Que le succès qui doit combler vôtre
esperance
Etonne bien-tôt l'Univers.
Le
Choeur:
Par mille soins divers,
Signalez vôtre intelligence:
Que le succès qui doit combler vôtre
esperance
Etonne bien-tôt l'Univers.
[on
danse]
Minerve:
Doux Plaisirs, après le bruit des armes,
Venez celebrer ce jour;
Regnez à vôtre tour,
Et que tout parle icy de vos charmes.
Descend
des Cieux, aimable Paix.
La plus brillante gloire
Que donne la Victoire,
Vaut-elle un seul de tes attraits ?
Doux
Plaisirs, après le bruit des armes,
Venez celebrer ce jour;
Regnez à vôtre tour,
Et que tout parle icy de vos charmes.
[le
Divertissement continuë]
Jupiter:
France, quel est pour toy ce fortuné moment !
Heureux Monarque, heureuse Reine !
Quel gage encor de vôtre Hymen charmant,
Vient d'un nouvel éclat embellir vôtre
chaîne !
[à
Mars, & à Minerve]
Redoublez
vos soins glorieux:
Que pour les seconder aujourd'huy, tout conspire.
C'est aux Rois d'imiter les Dieux;
Mais c'est aux Dieux à les instruire.
Le Choeur,
reprend:
Par mille soins divers, &c.
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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Pirrhus,
Roy d'Epire, Fils d'Achille
|
Mr
Chassé
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Acamas,
Prince du sang de Pirrhus
|
Mr
Tribou
|
|
Polixene,
Fille de Priam, Roy de Troye
|
Mlle
Pellicier
|
|
Ismene,
Confidente de Polixene
|
Mlle
Petitpas
|
|
Eriphile,
Princesse Magicienne, Fille du Devin
Amphiaraüs
|
Mlle
Antier
|
|
L'Ombre
d'Achille
|
Mr
Dun
|
|
Les Trois
Eumenides
|
Mrs
Lemire, Cuvillier & Dumast
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|
Une Nymphe
de Thetis
|
Mlle
Eermans
|
|
Thetis
|
Mlle
Petitpas
|
|
Le Grand
Prestre
|
Mr
Dun
|
|
Un des
Soldats
|
Mr
Gouget
|
|
|
|
Troupe
de Troyens & de Troyennes
Troupe de Grecs & de Guerriers
Troupe de Demons
Troupe de Nymphes de Thetis
Ch oeurs de Peuples & de Sacrificateurs
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La
Scene est à Butrot, Capitale d'Epire
|
Scene
premiere
Polixene, Ismene
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Le
Theâtre represente une Gallerie du Palais de
Pirrhus
|
|
Ismene:
Joüissez de vôtre victoire:
L'Amour vient de servir vôtre juste couroux.
Tout celebre icy vôtre gloire:
Le superble Pirrhus soupire à vos genoux.
Quel
triomphe pour Polixene !
Quels hommages vous sont offerts !
Vous faites porter vôtre chaîne
A qui vous destinoit des fers.
Polixene:
Helas ! loin d'adoucir mon destin déplorable,
Ses soins ne font qu'aigrir le tourment qui
m'accable.
Ismene:
Que manque-t-il en ce jour à vos voeux ?
A peine des Troyens qui sont sur ce rivage,
Vous avez à Pirrhus reproché l'esclavage,
Qu'il a brisé leurs chaînes à vos
yeux.
De son zele à vous obéir,
Pourquoy semblez-vous allarmée ?
Il est toûjours doux d'être aimée,
Même de ceux qu'on veut haïr.
Polixene:
Ah ! cesse un discours qui me blesse;
Tes yeux, de mes combats, ont été les
témoins:
Pour ce cruel Vainqueur tu connois ma foiblesse,
Et tu peux me presser de recevoir ses soins !
Ismene:
En luy cachant vôtre tendresse,
Vous flatez-vous de l'aimer moins ?
L'Amour,
certain de sa victoire,
Attaque également la raison, le devoir:
Les opposer à son pouvoir,
C'est élever encor un trophée à sa
gloire.
Quand
Achille dans Troye acheva son destin,
Il alloit sur l'Autel recevoir vôtre main;
Pourquoy donc aujourd'huy vous faites-vous un crime,
D'écoûter de son Fils la genereuse ardeur
?
Polixene:
A ma Patrie, helas ! sans cesse pour victime,
J'immole dès long-temps le repos de mon coeur.
Pour sauver Illion de son peril extrême,
A l'Objet de ma haine il fallut m'engager:
Il n'en perit pas moins, & c'est pour le venger
Que mon coeur aujourd'huy s'arrache à ce qu'il
aime.
Le Choeur,
derriere le Theâtre:
Triomphez Liberté charmante,
Ne nous abandonnez jamais:
On ne connoît bien vos attraits,
Qu'aprés une si longue attente.
Polixene:
Pesne-t'on par ces chants, adoucir mes ennuys ?
Je ne puis les entendre en l'état où je
suis.
Ismene:
Vos Sujets sortis d'esclavage,
Chantent leur liberté, charmez d'un bien si doux:
Laissez-les, s'il se peut, joüir de l'avantage
De celebrer leur bonheur devant vous.
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Scene
2
Polixene, Ismene,
Choeur de Troyens & de Troyennes
|
|
Le
Choeur:
Triomphez Liberté charmante,
Ne nous abandonnez jamais:
On ne connoît bien vos attraits,
Qu'aprés une si longue attente.
[on
danse]
Ismene:
Suivez l'Amour,
Trop aimable Princesse;
Et qu'à son tour,
Ce Dieu charmant vous blesse.
Petit
Choeur:
Suivez l'Amour,
Trop aimable Princesse;
Et qu'à son tour,
Ce Dieu charmant vous blesse.
Ismene:
Rendez heureux
Un Prince amoureux.
Petit
Choeur:
Luy seul peut calmer
Vôtre peine.
Ismene:
L'Amour veut former
Vôtre chaîne.
Ismene
& le Petit Choeur:
Cedez au tourment
D'un Amant.
Ismene,
seule:
Regnez dans son coeur;
Et pour combler sa flâme,
Que son ardeur
Passe jusqu'en vôtre ame.
Petit
Choeur:
Regnez dans son coeur;
Et pour combler sa flâme,
Que son ardeur
Passe jusqu'en vôtre ame.
[le
Divertissement continuë]
Les
Choeurs:
Tout céde au pouvoir de vos charmes:
C'est trop au tendre Amour refuser vôtre coeur.
Le superbe Pirrhus fait son plus grand bonheur
De vous rendre les armes.
Polixene:
Par ces chants odieux, ne croyez pas me plaire:
Allez lâches Troyens, vantez vôtre
Vainqueur.
Les
Choeurs:
Par ses soins & par son ardeur
Laissez calmer vôtre colere.
Polixene:
Ah quoy donc, avez vous oublié sa fureur ?
Rappellez
cette nuit complice de sa rage;
Où Troye abandonnée aux flâmes, au
carnage,
Vit ses plus braves Chefs interdits & troublez
Dans leurs Palais brûlants, par les Grecs immolez.
Cedant aux mouvements de crainte & de tendresse,
J'avois suivy mon Pere au Temple de Pallas:
Nous enbrassions tous deux l'Autel de la Déesse,
Quand Pirrhus y porte ses pas,
Tout fuit à son aspect funeste...
Dieux ! puis-je sans fremir, achever ce qui reste !
Ce fût en immolant mon Pere & vôtre Roy,
Que ce cruel Vainqueur vint s'offrir devant moy...
Et vous m'osez vanter sa flâme !
Ah ! plûtôt contre luy, secondez la fureur
Qui regne dans mon ame.
O Ciel
! vien-t-il encor irriter ma douleur ?
|
Scene
3
Pirrhus, Acamas, Polixene, Ismene
|
|
Pirrhus:
Eh quoy, vous me fuyez aimable Polixene !
Aprés les maux que mon coeur a soufferts,
Lorsque de vos Troyens ma main brise les fers,
N'adoucirez-vous point ma chaîne ?
Polixene:
Ah ! ne t'obstine plus
A m'offrir chaque jour des soupirs superflus.
Cruel, n'attend de moy que des cirs & des larmes:
Mon Pere est tombé sous tes coups.
Pour me venger; helas ! dans mon juste couroux,
Puisque je n'ay point d'autres armes,
Cruel, n'attend de moy que des cris & des
larmes.
|
|
Pirrhus:
Quel prix d'une si tendre ardeur !
Que ces cruels mépris excitent ma fureur !
C'est trop souffrir, vengeons-nous de l'Ingrate;
Mais, que dis-je insensé ! quel vain espoir me flate
!
Dès que je suis éloigné de ses
yeux,
Le dépit dans mon coeur vient reprendre sa place:
Je brûle de punir ses mépris odieux.
Inutiles projets ! helas ! quoique je fasse;
A peine de revoy ses attraits dangereux,
Timide, interdit, amoureux,
C'est moy qui luy demande grace.
Acamas:
Oubliez cette Ingrate. Eriphile autrefois
Devoit à vôtre sort unir sa
destinée:
Achille en conclût l'hyménée,
Tout vous engage à rentrer sous ses loix.
Pirrhus:
Vôtre amitié pour moy prend un soin
inutile:
Je ne puis changer en ce jour,
La raison est pour Eriphile,
Mais, Polixene a pour elle l'amour.
Acamas:
[à part] Qu'entends-je malheureux !
[à Pirrhus] Evitez sa colere:
Rien ne peut échaper à son ressentiment;
Instruite dans son art par Amphare son Pere,
Tout l'Enfer est soûmis à son
commandement.
Pirrhus:
Je serois moins à plaindre,
Si je n'avois que sa fureur à craindre.
Un
songe... je rougis de ce trouble honteux;
Cependant, malgré-moy, tous mes sens en
fremissent:
Le sang & l'amitié, qui tous deux nous
unissent,
M'engagent à montrer ma foiblesse à vos
yeux.
A peine du
sommeil je goûtois la douceur,
Que j'ay vû ma Princesse à mes voeux moins
rebelle,
Ceder enfin à mon ardeur.
Nous nous
jurions tous deux une flâme éternelle,
Quand au fond des Enfers, avec un bruit affreux,
Un poignard à la main, sort l'Ombre de mon Pere.
Le Sceptre furieux
Lance sur Polixene un regard de colere;
Elle veut l'éviter, le Cruel la poursuit:
Je fais pour l'arrêter, un effort inutile;
A mes yeux effrayez l'inexorable Achille
L'immole, disparoît, & le Songe
s'enfuit.
Acamas:
Enfin, quel est le sort que vôtre amour espere
?
Pirrhus:
D'autres soins aujourd'huy m'occupent en ces lieux.
Pour honorer les Manes de mon PEre,
J'ay pris soin d'ordonner des Jeux:
Puissay-je par mes voeux,
Appaiser cette Ombre si chere !
Vous Prince, qui voyez l'excès de ma douleur,
Ne m'abandonnez pas aux troubles de mon coeur.
[il
sort]
Acamas:
Cachons-luy, s'il se peut, les transports de mon ame:
Ou plûtôt, étouffons ma funestes
flâme.
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de page

|
Le
Theâtre represente une Place publique: on voit au
milieu, un Monument, élevé en l'honneur
d'Achille, formé par une grande Pyramide,
accompagnée de Trophées
|
|
Acamas:
Je ne sçais où je vais, rien n'adoucit ma
peine:
Amant de Polixene,
Et confident de mon Rival,
Je souffre à chaque instant un tourment sans
égal;
J'ay tenatôt combattu l'ardeur qui le possede:
Helas ! contre l'amour, inutile remede !
Plus j'opposois d'obstacles à ses voeux,
Et plus je rallumois ses feux.
Les
mêmes mouvements tirannisent mon ame:
Envain tout s'oppose à ma flâme,
Je me livre aux transports dont je suis animé...
Parlons, esperons tout, Pirrhus n'est point
aimé...
Non, m'en dût-il coûter la vie,
Je ne puis me resoudre à cette perfidie:
Polixene elle-même en auroit de l'horreur...
Mais, puis-je en le voyant, répondre de mon coeur
?
Non, fuyons ses attraits... quel nuage s'avance !
C'est Eriphile, ô Ciel ! qui descend dans ces
lieux.
[il
paroît un nuage, qui laisse voir
Eriphile]
|
|
Eriphile,
paroît sur un nuage:
Prince, reprenez l'esperance:
Je viens pour proteger vos feux.
Acamas:
Laissez-moy de l'Amour fuir le funeste empire:
Epargnez un courage encor mal affermy.
J'emporteray par tout le trait qui me déchire;
Mais, j'en mourray du moins, sans trahir mon amy.
Eriphile:
Quand vous ne seriez point un obstacle à sa
flâme,
Polixene jamais ne recevroit sa foy.
Je viens entreprendre icy tous mes droits sur son ame,
Ou remplir ses Etats de carnage & d'effroy.
Envain, en l'honneur de son Pere,
Pirrhus veut ordonner des Jeux:
Son amour a d'Achille exité la colere,
Et son Ombre en murmure au séjour tenebreux.
L'Enfer m'a découvert cet important mistere:
Quel secours nous pourrons en recevoir tous deux
!
Acamas:
Quel espoir adoucit ma peine !
Je pourrois sans remords, adorer Polixene !
Eriphile:
Faisons tous deux nôtre bonheur:
J'aime Pirrhus; avant de punir ce parjure,
Je veux pour quelque temps, oublier mon injure;
Et pour rallumer son ardeur,
Employer à l'envy les soupirs & les larmes.
Daigne amour, leur prêter des charmes,
Tu peux tout sur les coeurs, & mon art n'y peut
rien.
Vous cependant, allez à la Princesse,
Découvrir l'ardeur qui vous presse.
Pour former entre vous le plus charmant lien,
Je vais mettre tout en usage.
Acamas:
De quels combats mon coeur est déchiré !
Vous secondez l'ardeur dont je suis
dévoré;
Mais, que je vais au Roy faire un sensible outrage
!
Eriphile:
Ah ! vous n'aimez que foiblement !
Quand on aime bien tendrement,
Peut-on, sans une peine extrême,
Cacher son ardeur un moment,
Aux yeux de la Beauté qu'on aime ?
Le devoir & l'amitié même,
Tout céde à cet empressement:
Ah ! vous n'aimez que foiblement.
Acamas:
Ah ! cessez d'outrager une flâme si belle:
Polixene en mon coeur allume plus de feux...
Eriphile:
Eh bien, si vous brûlez pour elle,
Eloignez-là de ces bords dangereux.
Ostez-moy cet Objet qui blesse icy mes yeux,
Ou craignez ma juste vengeance.
Mais, Pirrhus va bien-tôt se rendre dans ces
lieux;
Je dois encor éviter sa presence.
Vous pourrez cependant consulter vôtre coeur:
Mais suivez mes conseils, ou craignez ma fureur.
|
|
Acamas,
seul:
Faut-il encor que je balance !
N'écoûtons plus que mon ardeur.
Charmant
Espoir d'obtenir ce que j'aime,
Vole, vien commencer à seconder mes voeux.
C'est toy qui des coeurs amoureux
Calme l'inquietude extrême.
Par l'image du sort dont tu flâtes leurs feux,
Tu leur fais, dans l'attente même,
Goûter mille moments heureux:
Charmant Espoir d'obtenir ce que j'aime,
Vole, vien commencer à seconder mes voeux.
Mais, je
voy Pirrhus qui s'avance;
Contraignons-nous en sa presence.
|
Scene
4
Acamas, Pirrhus,
Choeur & Troupe de Guerriers & de Peuples
d'Epire
|
|
Pirrhus:
Celebrez un Heros, dont la vertu guerriere
Animoit tous les coeurs au milieu des combats:
Des Fleuves debordez, pour arrêter ses pas,
N'offroient à sa valeur qu'une foibles barriere.
A ce Vainqueur si grand, si genereux,
Ne donnons point d'indignes larmes:
Ce n'est que par le bruit des armes,
Que l'on doit honorer ses Manes glorieux.
Chantez
ses exploits & sagloire,
Gardez à jamais sa memoire:
Que son nom fameur
Eclate en tous lieux.
Le
Choeur:
Chantons ses exploits & sagloire,
Gardons à jamais sa memoire:
Que son nom fameur
Eclate en tous lieux.
[on
danse]
[le
Theâtre s'obscurcit tout à coup: On voit
briller les Eclairs, & l'on entend gronder le
Tonnerre]
Le
Choeur:
Quelsmouvements soudains ! quels éclats de Tonnerre
!
L'obscurité succede à la clarté des
Cieux.
Sous nos pas chancelants, qui fait trembler la Terre !
Quel prodige effrayant va paroître à nos yeux
?
[la
Pyramide s'abîme, & laisse paroître l'Ombre
d'Achille, à sa place]
|
Scene
5
L'Ombre d'Achille, Acamas, Pirrhus,
Choeur & Troupe de Guerriers & de Peuples
d'Epire
|
|
L'Ombre
d'Achille:
Ne croy pas échaper à mes
ressentiments:
Sur toy, sur tes Sujets, crain d'attirer ma haine;
Si ton obéïssance à mes
commandements,
Ne me fait dans ce jour immoler Polixene.
[l'Ombre
s'abîme]
Pirrhus:
Dieux ! Polixene ! arrête Ombre cruelle,
Je t'offre tout mon sang pour épargner le sien:
Soy sensible à mes cris, c'est ton Fils qui
t'appelle...
Helas ! tu ne me réponds rien !...
De l'état où je suis, que pouvez-vous attendre
?
Peuples, éloignez-vous, qu'on me laisse en ces
lieux;
Allez, un sang si precieux
Merite qu'on balance encor à le
répandre.
|
|
Acamas:
De vôtre sort je conçois les horreurs:
Mais, n'est-il rien qui puisse adoucir vos douleurs
?
Pirrhus:
Non, non, Ombre barbare,
Je ne puis servir tes fureurs:
Dûssent sur moy tomber tous les malheurs
Que ta cruauté me prepare;
Non, non, Ombre barbare,
Je ne puis servir tes fureurs.
Non, tu ne mourras point charmante Polixene...
Eh pourquoy me flater d'une esperance vaine !
Qui pourroit retenir des Peuples furieux,
Armez contre ses jours par un prodige affreux ?
Seul contre tous, pourrois-je la défendre ?
En perrisant pour elle, helas !
Tous mes efforts ne la sauveroient pas.
Dans ce trouble cruel, quel party dois-je prendre ?
Eloignons-là plûtôt de ces funestes
lieux,
Cher Prince, recevez ce Dépost precieux.
Je remets en vos mains ma Princesse, ma vie.
Allez dans vos Etats mettre à couvert des jours,
Qui de ceux de Pirrhus doivent regler le cours.
Je veux de mes Sujets braver seul la furie,
Disposez ce que j'aime à partir de ces lieux,
Et daignez m'épargner de funestes adieux.
[il
sort]
Acamas:
Luy-même, entre mes mains il livre son Amante !
Obéissons au sort, qui passe mon attente.
|
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|
Le
Theâtre represente l'interieur du Palais de
Pirrhus
|
|
Polixene:
Que vois-je ! quelle horreur se répand dans ces lieux
?
Des Peuples effrayez frapent par tout mes yeux.
|
|
Acamas:
Ah ! Princesse, apprenez le coup qui vous menace,
Je vous l'annonce avec douleur;
Mais, le temps presse, il faut prévenir ce
malheur,
L'Ombre d'Achille... ah ! tout mon sang se glace.
A mon trouble, jugez de son Arrest cruel...
Pour vous sauver du coup mortel,
Pirrhus, dans mes Etats, veut que je vous conduise;
Ce seul instant nous favorise.
Polixene:
Que Pirrhus connoît mal mon coeur !
Des cruels effets de sa rage
Je sens encor toute l'horreur.
Le trépas est-il un malheur,
Quand il nous tire d'esclavage ?
Que Pirrhus connoît mal mon coeur !
Acamas:
Il craint que son Peuple en furie,
Malgré tous ses efforts, n'attente à
vôtre vie.
Dans mes Etats vos voeux seront tous satisfaits:
Quand au fond des Enfers, l'affreuse Ombre d'Achille
Viendroit soûlever mes Sujets,
Sa fureur seroit inutile.
Dûssent-ils s'amer contre moy,
Reduire mon Palais en cendre;
Vous ne me veriez point, par un indigne effroy,
Remettre en d'autres mains le soin de vous
défendre:
Pour m'acquérir ce coeur où tendent tous mes
voeux,
J'irois dans l'ardeur qui me presse
Moy seul, à ces Cruels, disputer ma Princesse,
L'arracher de leurs mains, ou perir à ses yeux...
Vous me fuyez ? Pirrhus est l'objet de vos voeux.
Polixene:
Non, quoy que mon devoir demande qu'il perisse,
Je vois avec horreur, qu'un Amy le trahisse.
Acamas:
Jugez quel est sur moy le pouvoir de vos yeux.
Tourmenté par le doute affreux
Du sort, dont mon ardeur devoit être suivie;
J'ay trahy cependant un Prince genereux,
Pour qui j'aurois donné ma vie:
Jugez quel est sur moy le pouvoir de vos yeux.
|
Scene
3
Polixene, Acamas, Pirrhus
|
|
Pirrhus:
Prest à souffrir la violence
De me voir separer de vous,
Princesse, j'ay senty que pour moy, vôtre absence
Est des maux que je crains, le plus cruel de tous.
Quand tous les Dieux sur moy devroient lancer la foudre,
Vous ne partirez point: je ne puis m'y resoudre.
[à
Acamas]
Cher
Prince, c'est assez; aux dépens de mes jours,
Que ne puis-je payer vos soins, vôtre secours
!
[Acamas
se retire]
|
Scene
4
Polixene, Pirrhus
|
|
Pirrhus:
Aprés ce que j'ay fait pour vous en ce moment,
Me faut-il craindre encor vôtre ressentiment
?
Polixene:
A me vanter tes soins, j'admire ton audace.
Qui brave le trépas, ne connoît point de
grace...
Pirrhus:
Cruelle, je le vois, vous cherchez moins la mort,
Qu'à fuïr un Prince qui vous aime.
Polixene:
Je fuis l'horreur extrême
De voir l'Auteur de mon malheureux sort.
Pirrhus:
Ah ! demeurez Ingrate;
Vengez-vous; que sur moy vôtre couroux
éclate:
Mais laissez-moy du moins, quand je perds tout espoir,
Le funeste plaisir que je prends à vous
voir.
Polixene:
Pirrhus, n'abusez point de l'état
déplorable
Où m'a fait tomber mes malheurs;
Et loin de profiter de l'ennuy qui m'accable,
Montrez-vous genereux, respectez ma douleur.
Pirrhus:
Eh bien, vous serez satisfaite.
Non, ce n'est point assez d'avoüer ma
défaite:
Victime dès long-temps de vos cruels appas,
C'est de vous que j'attens la vie ou le trépas.
Prononcez mon arrest, je vais vous satisfaire.
Si je ne
puis calmer vôtre colere,
Je sçauray percer à vos yeux,
Ce coeur trop malheureux
D'avoir pû vous déplaire.
Prononcez mon arrest, je vais vous satisfaire.
Polixene:
Cessez de m'arrêter:
Non, non, je ne puis vous entendre.
Pirrhus:
Daignez vous arrêter.
Pourquoy refuser de m'entendre ?
Ensemble:
De cet amour soûmis & si tendre,
[Polixene] Que n'ay-je point à redouter ?
[Pirrhus] Qu'avez-vous donc à redouter
?
Polixene:
Non, non, je ne puis vous entendre,
Cessez de m'arrêter.
Pirrhus:
Pourquoy refuser de m'entendre ?
Ensemble:
De cet amour soûmis & si tendre,
[Polixene] Que n'ay-je point à redouter ?
[Pirrhus] Qu'avez-vous donc à redouter
?
[Polixene
sort]
Pirrhus:
Courons à ses genoux,
Achever, s'il se peut, de fléchir son couroux.
O Ciel ! Eriphile s'avance:
Ne puis-je éviter sa presence ?
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Scene
5
Eriphile, Pirrhus
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|
Eriphile:
Enfin, voicy ce joir si long-temps souhaité.
Qui doit mettre le comble à ma felicité.
Rien ne manque à vôtre victoire:
Le superbe Illion est tombé sous vos coups.
Tout comble mes desirs ainsi que vôtre gloire:
L'Hymen va nous unir de ses noeuds les plus doux.
Pirrhus:
Dans ce funestes jour; que faut-il que j'espere ?
Cet hymen auroit-il pour nous quelque douceur ?
L'Ombre terrible de mon Pere,
Vient de répandre icy l'épouvante &
l'horreur.
Eriphile:
Ah ! si je vous suis toûjours chere,
Que vous importe sa fureur ?
Les Enfers chaque jour par un funeste augure
M'annoncoient que Pirrhus n'étoit plus sous mes
loix:
Mais, plûtôt que mon coeur pût vous croire
parjure,
J'ay démenty mon Art pour la premiere fois...
Me serois-je abusée ?
Pirrhus:
Ah ! laissez-moy me taire;
Et ne penetrez point un funeste mistere,
Que je cherche avec soin, à cacher devant
vous.
Eriphile:
Non, je connois l'Objet qui possede ton ame.
Quand l'Enfer n'auroit pû me découvrir ta
flâme,
Croy-tu tromper l'amour jaloux ?
Pirrhus:
Eh bien je l'avouray, j'adore Polixene.
Je ne suy qu'à regret le penchant qui
m'entraîne:
Mais, ses mépris, sa cruauté
Ne punissent que trop mon infidelité.
Eriphile:
Je le voulois, Cruel, apprendre de toy-même.
c'en est fait, je succombe à ma douleur
extrême.
Diange un moment jetter les yeux sur moy.
Je n'ay pour me venger, que d'innocentes armes.
Lorsque tu
me manques de foy,
Mes pleurs & mes soupirs sont les uniques charmes,
Dont je me serve contre toy.
Un seul de tes regards payeroit tant de larmes.
Daigne un
moment jetter les yeux sur moy,
Je n'ay pour me vanger, que d'innocentes armes.
Pirrhus:
Je plains le trouble où je vous voy.
Devois-je vous causer de si vives allarmes ?
Eriphile:
Cesse de m'outrager par ce lâche détour.
Croy-tu que la pitié puisse payer l'amour
?
Dépit
jaloux, funeste Rage;
C'en est fait, je me livre à vous.
Triomphez dans mon coeur d'un amour qu'on outrage,
Vengez mes droits, servez un trop juste couroux.
Dépit jaloux, funeste Rage;
C'en est fait, je me livre à vous.
Tu croyois
braver ma fureur:
Mais, crain pour ma Rivale une vengeance horrible.
Je sçay pour te frapper, l'endroit le plus
sensible;
Et j'iray te chercher, jusqu'au fond de son
coeur.
Pirrhus:
Ne vous flater pas, Temeraire,
Quand Pirrhus l'a défend, de pouvoir l'immoler.
Le respect ne peut plus retenir ma colere,
Vous menacez l'Objet qui m'a sçû plaire:
Je n'écoûte plus rien, c'est à vous de
trembler.
[il
sort]
|
|
Eriphile:
Cours redoubler la rigueur de son sort,
Et rendre ma vengeance encor plus éclatante.
L'Ombre d'Achille a passé mon attente,
En condamnant ma Rivale à la mort.
Je m'abandonne trop à l'espoir qui m'anime...
Pirrhus tremblant pour l'Objet de ses voeux,
Sçaura l'éloigner de ces lieux:
Et moy, je me verray dérober ma Victime...
Contraignons ses Sujets, par mille affreux tourments,
D'aller jusqu'en ses bras, immoler Polixene.
Dois-je attendre l'eefet d'une memace vaine,
Quand je puis me venger par mes enchantements ?
Demons
soumis à ma puissance,
Reconnoissez ma voix, de l'empire des Morts.
Pour servir ma vengeance,
Transportez dans ces lieux l'horreur des sombres
bords.
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Scene
7
Eriphile,
Troupe de Demons & de Magiciens
|
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[le
Theâtre change, & represente un Antre affreux,
terminé dans le fonds par un Gouffre qui paroît
fermé. Les Demons expriment par des Danses vives, la
joye qu'ils ont des ordres qu'ils viennent de
recevoir]
Le
Choeur:
Joüissons des plaisirs cruels
D'exciter des cris & des plaintes:
Que la mort, les troubles, les craintes
Tourmentent les foibles Mortels.
[les
Demons recommencent leurs Danses]
Eriphile:
Evoquons, pour porter des coups inévitables,
Les Eumenides implacables.
Vous qui
ne respirez que sang, que parricides;
Qui faites aux Enfers gemis les malheureux;
Suspendez un moment leurs tourments rigoureux,
Venez nous seconder, cruelles Eumenides.
Le Choeur
s'unit avec Eriphile:
Vous qui ne respirez que sang, que parricides;
Qui faites aux Enfers gemis les malheureux;
Suspendez un moment leurs tourments rigoureux,
Venez nous seconder, cruelles Eumenides.
[le
fond de l'Antre s'ouvre, on découvre les bords de
l'Acheron, & les trois Eumenides assises sur un monceau
de Rochers: Elles s'avancent pour répondre aux ordres
d'Eriphile]
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Scene
8
Eriphile, les Eumenides & leur suite,
Troupe de Demons & de Magiciens
|
|
Les
Eumenides:
Pour toy, que faut-il entreprendre ?
Parle, quel est le sang que nous devons répandre
?
Eriphile:
Sur ces Peuples, versez vôtre noire fureur.
Que sans se reconnoître, ils s'immolent
eux-mêmes.
Ah ! rien n'égalera jamais dans leurs tourments
extrêmes,
Le desespoir affreux qui devore mon coeur.
|
haut
de page

|
Le
Theâtre represente les Jardins du Palais de Pirrhus,
terminez par la Mer
|
|
Le Choeur
derriere le Theâtre:
Portons par tout l'horreur & l'épouvante:
Frapons, que tout céde à nos coups;
et qu'ne ces lieux, tout se ressente
De la fureur qui s'empare de nous.
Polixene:
Dieux puissants, détournez l'orage
Prêt à tomber sur l'Objet de mes
voeux.
Ces
Peuples malheureux,
Animez par l'aveugle rage
Que leur inspire un charme affreux,
Versent leur propre sang sur ce fatal rivage.
Le Roy
voit de charme odieux,
Par degrez jusqu'à luy, s'entrouvrir un passage.
Dieux puissants, détournez l'orage
Prêt à tomber sur l'Objet de mes
voeux.
Le
Choeur:
Portons par tout l'horreur & l'épouvante:
Frapons, que tout céde à nos coups;
et qu'ne ces lieux, tout se ressente
De la fureur qui s'empare de nous.
Polixene:
Je cause les malheurs qui menacent sa teste:
Pirrhus, en refusant d'abandonner mes jours,
Attire sur luy la tempête.
Je ne puis cependant luy donner de secours:
Helas ! que son peril augmente ma foiblesse !...
Amour, c'est donc à toy qu'il faut que je
m'adresse...
Mais
déja ton flambeau m'éclaire en ce malheur:
Tu parles... je t'entends... & tu viens à mon
coeur
Inspirer un projet pour sauver ce que j'aime,
Que même ma vertu ne peut désaprouver:
L'Amour livre Pirrhus à ce peril extrême,
C'est à l'Amour à le sauver.
Le
Choeur:
Portons par tout l'horreur & l'épouvante:
Frapons, que tout céde à nos coups;
et qu'ne ces lieux, tout se ressente
De la fureur qui s'empare de nous.
|
|
Acamas:
Je vous trouve enfin, ma Princesse,
Quel peril menace vos jours !
Pour venir à vôtre secours,
A travers ces Mutins je vole, je m'empresse.
Ecoûtez leur cris furieux:
C'est vôtre sang, ô Ciel ! qu'on demande en ces
lieux.
Polixene:
Laisse-moy le soin de ma vie:
Tu me fais plus d'horreur que ces funestes cris.
Va, puisses-tu trouver le prix
Que merite ta perfidie.
Acamas:
rien ne peut m'émouvoir;
Je ne prends plus de loix que de mon desespoir:
Vos yeux, par tant d'attraits, ont enchanté mon
ame,
Qu'aprés avoir quelque temps combatu;
Rejettant les remords qu'inspire la vertu,
J'ay trahy pour la flâme,
Du sang, de l'amitié, les droits les plus sacrez:
Et pour venger ces droits si saints, si reverrez,
Je sens bien que les Dieux preparent mon supplice:
Mais, puisqu'il faut que je perisse,
N'esperez pas que je vous laisse en paix.
Trop heureux si je puis, méprisant leur
puissance,
Au moment qu'ils seront éclater leur vengeance,
Joüir en expirant, du fruit de mes forfaits.
Polixene:
Dieux ! quelle horreur ! fuyons...
[elle
sort]
Acamas:
Cruelle Polixene...
|
|
Eriphile:
Ne tentez plus de fléchir l'Inhumaine,
Son sort va désormais tomber entre vos mains:
Partez, pour l'éloigner de ce sejour funeste,
Peut être cet instant est le seul qui vous reste:
Eriphile sçaura seconder vos desseins.
[Acamas
sort]
|
|
Eriphile:
Qu'il se flate à son gré d'une vaine
esperance:
Ma Rivale ne peut échaper à son sort.
L'Enfer m'en donne l'assurance;
C'est pour mieux goûter ma vengeance,
Que je veux differer sa mort.
Non, ce n'est plus assez pour moy qu'elle perisse;
Il faut que mon Ingrat serve encor mon couroux.
Pour le forcer d'ordonner son supplice,
Je sçauray luy porter les plus sensibles coups.
Quels projets inhmuains ! Dieux ! j'en fremis
moy-même.
Toy, qui m'apris cet Art, dont le pouvoir suprême
Doit poursuivre le crime & venger la vertu,
O mon Pere ! que diras-tu,
De voir ta Fille en proye à sa flâme
fatale,
Immoler l'innocence à son ressentiment ?
Mais, chere Ombre, suspends ta colere un moment:
Regarde, s'il se peut, de la rive infernale,
Mes pleurs, mon desespoir, mes remords, mes projets,
Les maux que j'ay soufferts, ceux qu'il me reste à
craindre;
Et tu me trouveras, malgré tous mes forfaits,
Moins criminelle encor, que je ne suis à
plaindre.
|
Scene
5
Eriphile, Pirrhus,
Suite de Pirrhus
|
|
Pirrhus:
Barbare, osez-vous bien paroître dans ces lieux,
Où vous faites regner l'horreur & le carnage
?
Eriphile:
Il n'est qu'un seul moyen d'arrêter cet orage:
Tu me promis ta main, si la bonté des Dieux
Sur Illion t'accordoit la victoire:
J'en crus tes sermens solemnels;
Allons les accomplir, aux pieds de leur Autels:
Vien couronner ma flâme, & soûtenir ta
gloire.
Pirrhus:
Quel hymen odieux !
Ah ! plûtôt perisse à mes yeux
Tout un Peuple que j'aime;
Que plûtôt avec luy, je perisse
moy-même.
Eriphile:
Perfide, c'est pousser trop loin ta cruauté:
Tu joins encor l'insulte à
l'infidelité.
Pirrhus:
Dieux puissans, Dieux vengeurs des crimes de la terre;
Sur un coupable objet qui les rassemble tous,
Hâtez-vous, lancez le tonnerre;
Qu'il tombe accablé sous vos coups.
Oses-tu bien des Dieux implorer la puissance ?
Eriphile:
Non. Je n'attendray point que leur lente vengeance
Décide à leur gré de ton sort.
Quel fruit pourrois-je enfin retirer de ta mort ?
J'ay des moyens plus surs pour punir qui m'offense.
Je retourne avec joye aux lieux de ma naissance,
Dans l'espoir que bien-tôt, pour me venger de toy,
Le bruit de ton suplice y viendra jusqu'à moy.
Ne crains plus alors que ma rage
Te fasse un nouvel outrage.
Je te porte en parlant le dernier de mes coups:
Mais, je te porte enfin le plus cruel de tous.
Ton Amy... Tu frémis !... ma vengeance est
certaine,
Le Traître en ce moment, t'enleve Polixene.
[elle
sort]
Pirrhus,
à sa suite:
Quel coup affreux ! Suivez le transport qui m'anime:
Que l'on cherche par tout ces Amants odieux.
Ne vous offrez point à mes yeux,
Qu'avec l'une & l'autre victime.
[la
Suite de Pirrhus sort pour executer ses
ordres]
|
|
Pirrhus:
Polixene à l'amour abandonne son coeur !
Et lorsque j'ay tout fait pour fléchir sa
rigueur,
Pour un autre que moy, la Perfide soûpire !
L'amitié, le sang & l'amour;
Contre moy, tout conspire.
Ce que j'ay de plus cher me trahit en ce jour...
Quelle
image cruelle irrite mes douleurs !
Sans doute, ces Amants ont trouvé quelque azile,
Où bravant mes vaines fureurs,
Ils joüissent d'un sort tranquile,
Tandis que je me livre aux plus noires horreurs.
Perfides, redoutez ma trop juste colere...
Où suis-je !... à ma fureur ont-ils pû
se cacher ?
Infortuné, que dois-je faire ?
Quels chemins ont-il pris ? dans quels lieux les chercher
?
Toy, dont
mon Pere a recû la naissance,
Favorable Thetis, j'implore ta puissance.
Si ces Amants, dont je poursuis la mort;
A ton empire ont confié leur sort,
Daigne entendre mes cris, soy sensible à mes
peines.
Fay sortir
les vents de leurs chaînes;
Que tess flots mutinez s'élevent jusqu'aux
Cieux...
Sur ces Rochers affreux,
De leur Vaisseau brisé, presente-moy l'image
Qu'il soient jettez mourants sur ce fatal rivage:
Et que, pour soûlager mes cruels
déplaisirs,
Je puisse être témoin de leurs derniers
soûpirs.
|
Scene
7
Pirrhus, Thetis sortant de la Mer
|
|
Thetis,
à Pirrhus:
Ta voix s'est fait entendre en mes grottes profondes:
Arrête, & reconnoy la Déesse des
Ondes.
[les
Nymphes de Thetis, sortent de la Mer, en chantant & en
dansant]
Le
Choeur:
A nos doux charmes
Tout rend les armes.
Les noirs soucis
Par noschants sont adoucis.
Fuyez sans cesse
Soins & Tristesse;
Laissez calmer par nos jeux,
Ses transports amoureux.
[on
danse]
Une des
Nymphes de Thetis, alternativement avec les autres
Nymphes:
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere,
Ton auguste pouvoir remplit tout l'Univers.
Le
Choeur:
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere,
Ton auguste pouvoir remplit tout l'Univers.
La
Nymphe:
Ton empire embrasse la terre,
et ses gouffres profonds conduisent aux Enfers.
Le
Choeur:
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere,
Ton auguste pouvoir remplit tout l'Univers.
La
Nymphe:
Tu déchaînes les vents, par leur affreuse
guerre;
Pour servir ton couroux, ils font sifler les Airs.
Jusqu'au Trône du Dieu qui lance le tonnerre,
Tu soûleves les flots, du vaste sein des
Mers.
Le
Choeur:
O puissante Thetis, qu'en ces lieux on revere,
Ton auguste pouvoir remplit tout l'Univers.
[le
Divertissement continuë]
La
Nymphe:
Charmante Liberté, revenez pour jamais
Dans un coeur que l'amour retenoit dans ses
chaînes.
Rappellez le calme à la paix,
Pour le rendre à la gloire, & terminer ses
peines.
Charmante
Liberté, revenez pour jamais
Dans un coeur que l'amour retenoit dans ses
chaînes.
[on
danse]
La
Nymphe:
Suspendez vôtre violence,
Fiers Aquilons, ne troublez point les Airs.
Que toute la nature, en un profond silence,
Ecoûte avec respect, la Déesse des
Mers.
Thetis,
à Pirrhus:
J'ay rendu le calme à tes sens:
Mais, tu dois te montrer le digne Fils d'Achille,
Ou redouter des maux, encor plus grands
Que ceux que t'a causez le cruelle Eriphile.
Déja le Prêtre atend Polixene à
l'Autel:
Pour la livrer au coup mortel,
Je vais par ma puissance,
Remettre en ton pouvoir l'Objet de ta vengeance.
|
haut
de page

|
Le
Theâtre represente une Colonade, sur les côtez;
& le Tombeau d'Achille dans le fond. On voit sur le
devant l'Autel pour le sacrifice
|
|
Pirrhus:
Transports d'amour & de fureur,
Cessez de déchirer mon coeur.
A ce fatal
Tombeau, Dieux ! quel dessein m'ameine !
Quoy ! voudrois-je sauver les jours d'une Inhumaine !
Ces funestes apprêts m'inspirent une horreur,
Qui me fait trop sentir qu'elle m'est chere encore.
Je verrois immoler la Beauté que j'adore !
Renversons cet Autel... que vais-je faire, helas !
Je vais arracher au trépas
L'Objet de ma tendresse:
Mais, l'Ingrate vivra pour un autre que moy.
Mon Rival a son coeur, mon Rival a sa foy:
C'est luy qui joüira du fruit de ma
foiblesse.
Transports
d'amour & de fureur,
Cessez de déchirer mon coeur.
Les
criminels Auteurs du tourment que j'endure,
Ont été par les flots rejettez dans ces
lieux:
Que leur
sang répandu, pour venger mon injure,
Appaise, s'il se peut, mes transports & les
Dieux.
Avant ta
mort, Amy parjure,
Tu verras immoler ton Amante à tes yeux.
Que leur
sang répandu, pour venger mon injure,
Appaise, s'il se peut, mes transports & les
Dieux.
Mais, quel
spectacle à mes yeux se presente ?
|
Scene
2
Pirrhus, Acamas, Soldats
|
|
[on
voit paroître Acamas mourant, porté par des
Soldats]
Un des
Soldats:
Nous voulions épargner ses jours:
Mais, voyant de ses bras arracher son Amante,
Luy-même en a tranché le cours.
Acamas,
à Pirrhus:
Je t'ay trahy, l'amour a fait mon injustice.
La perfide Eriphile, en m'ôtant son secours,
M'a découvert son artifice,
Après m'avoir promis de me servir
toûjours.
Je viens
rendre, en mourant, justice à Polixene:
Malgré tout le pouvoir dont on m'avoit
armé,
Je n'ay pû de ces lieux l'arracher qu'avec peine;
Et jamais je n'en fûs aimé.
[on
l'emporte]
Pirrhus:
Il n'étoit point aimé ! quel espoir pour ma
flâme !
Quel feu se rallume en mon ame !
Je me
flattois que dans ce jour,
Mon coeur de son ardeur, pourroit se rendre
maître:
Mais, à l'espoir qui vient tout à coup d'y
renaître,
Je sens qu'il est encor au pouvoir de l'amour.
Le Choeur,
derriere le Theâtre:
Chantons le secours favorable,
Qui va nous délivrer d'un tourment effroyable:
Après avoir souffert les plus horribles maux,
Nous en goûterons mieux la douceur du
repos.
Pirrhus:
Le Peuple vient icy conduire sa Victime,
Et sa joye à mes yeux ne craint point
d'éclater.
Il s'abandonne trop à l'espoir qui l'anime;
Je sçauray bientôt l'arrêter.
|
Scene
3
Pirrhus, Le Grand Prestre,
Choeur de Prêtres & de Peuples
|
|
Le
Choeur:
Chantons le secours favorable,
Qui va nous délivrer d'un tourment effroyable:
Après avoir souffert les plus horribles maux,
Nous en goûterons mieux la douceur du
repos.
Le Grand
Prestre:
Arbitres souverains du destin de la terre,
Suspendez nos tourments; écoûtez-nous, grands
Dieux:
Par le sang que ma main va répandre en ces lieux,
Laissez calmer vôtre colere.
Pirrhus:
Choisissez une autre Victime,
Ce n'est point par un crime
Qu'on appaise les Immortels:
Et le sang innocent soüilleroit leurs
Autels.
Le Grand
Prestre:
Polixene est icy l'objet de leur colere.
On n'est point innocent, quand on peut leur
déplaire.
Roy, craignez d'attirer leur vengeance sur vous;
Et que d'un sainct respect, tout fremisse avec
nous.
Pirrhus:
Ah ! pour défendre icy le sang qu'on veut
répandre,
Dans ma juste fureur je ne respecte rien.
Avant qu'on puisse l'entreprendre,
Il faudra verser tout le mien.
Le Choeur
des Prestres:
Monarque temeraire,
Penses-tu résister aux Dieux ?
Crain sur ton front audacieux,
D'attirer l'éclat du tonnerre.
|
Scene
4
Polixene, Pirrhus, Le Grand Prestre,
Choeur de Prêtres & de Peuples
|
|
Pirrhus:
Ne craignez rien, belle Princesse.
Malgré les Dieux, malgré leur fureur
vengeresse,
Vous aurez dans ces lieux un azile assuré:
Jusqu'aux pieds des Autels, je vous
défendray.
Polixene:
Ah ! Seigneur, arrêtez.
Quel trouble dans ces lieux apporte ma présence !
Mais, je vais en calmer l'extrême violence:
Vous Ministres des Dieux, & vous Grecs,
écoûtez:
Pirrhus, de vôtre sort, mon ame est attendrie:
J'ay causé vos malheurs, je dois les reparer.
Pour vous rendre la paix que je vous ay ravie,
Voicy ce que les Dieux viennent de m'inspirer.
[elle
se frape]
Pirrhus:
Que faites vous ! ô Dieux !
Polixene:
Il n'est plus temps de feindre:
Après m'être fait mille efforts,
Ma tendresse pour vous ne doit plus se contraindre;
Et je puis, en mourant, l'avoüer sans
remords...
Pirrhus:
Ciel !
Polixene:
Le trépas m'arrache à des moments si doux.
C'en est fait... je descends sur l'infernale rive...
Cher Pirrhus, recevez mon ame fugitive...
Mes derniers soupirs sont pour vous.
[Pirrhus
veut se tuer, & sa Suite le
désarme]
|
|
J'ay
lû par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux,
Pirrhus, Tragedie.
Fait ce douziéme Mars mil sept cent
vingt-neuf.
Gallyot
|
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