accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

ballets
|
cantates
|
divers
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

Pirame & Thisbé
[Pyrame & Thisbé]
Tragédie Lyrique en un Prologue et V Actes

livret de Jean-Louis-Ignace de la Serre
Version originale 1759
musique de:
François Rebel & François Francoeur


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

les personnages:
NINUS, Roi d’Assyrie
ZORAÏDE, Fille de Zoroastre déstinée à Ninus
PIRAME, Prince du sang & général des armées de Ninus
THISBÉ, Fille de Belus, frère de Sémiramis
ZOROASTRE, Roi de la grande Bactrianne




ACTE PREMIER

La Scène se passe à Babylone


Le Théâtre représente la Façade du Palais de Ninus


Scène 1
Zoraïde, Thisbé

Zoraïde:
Rien ne sauroit calmer ma crainte
Le perfide ne m'aime plus;
Dans ses soins les plus assidus
Je m'apperçois de sa contrainte
J'ai perdu le coeur de Ninus.

Thisbé:
Jusqu'ici de Ninus la bouillante jeunesse
A cherché, dans la guerre, un destin glorieux
Cher gage de la paix, vous venés en ces lieux;
Ninus vous voit, il rêve, il soûpire sans-cesse...

Zoraïde:
J'aurois déjà reçu sa foi,
S'il soûpiroit encor pour moi.
Quand j'arrivai sur les bords de l'Euphrate,
Mon coeur n'étoit qu'ambitieux;
La gloire de régner n'a plus rien qui me flate.
Ah! si Ninus, privé du rang de ses Ayeux,
Brûloit encor pour moi d'une flâme constante;
Exilée avec lui dans les plus tristes lieux,
De mon sort js serois contente.
Mais une plus heureuse amante...

Thisbé:
Qui peut vous inspirer ces sentiments jaloux?

Zoraïde:
Trop aimable Thisbé, c'est vous.

Thisbé:
Moi?

Zoraïde:
Vos attraits, votre, naissance.
Vont vous placer au rang qui m'étoit destiné.

Thisbé:
Moi, je vous ravirois la supréme puissance?
Cet injuste soupçon m'offense.

Zoraïde:
Refuse-t-on les voeux d'un amant couronné?

Thisbé:
Eh, qui peut ébranler mon ame?
L’Amour y fait régner Pirame.

Zoraïde:
Ninus connoîtroit-il le secret de vos coeurs

Thisbé:
Il ignore des noeuds formés dans son absence.
Un doux hymen flatoit notre espérance;
Sémiramis approuva nos ardeurs.
Le Roi vient...

Zoraïde:
A ses yeux cachons mon trouble extrême;
Je fuis.

Thisbé:
Je ne saurois vous laisser à vous-même.


Scène 2
Ninus, Pirame

Ninus:
Viens jouïr des honneurs qu'on t'apprête en ces lieux.
Par tes exploits 1'Univers est tranquille,
Les Medes dèdarmés, & mes Sujets heureux.
Pirame, pour moi seul ta gloire est inutile:
En toi j'aime un ami, si j'honore un héros
Daigne prendre part à mes maux,

Pirame:
Quels maux, Seigneur?

Ninus:
Je céde au transport qui me guide.
Roi redoutable, amant timide,
Je ne suis plus flaté d'une vaine grandeur:
Je ne sens que l'Amour, qui gémit dans mon cœur.

Pirame:
Eh quoi! l'aimable Zoraïde
Est-elle insensible à vos soins?

Ninus:
Je serois moins perfide,
Si Zoraïde m'aimoit moins.

Pirame:
Trahiriés-vous ainsi vos serments, votre gloire?

Ninus:
La Fille de Bélus remporte la victoire.

Pirame:
Quoi? c'est Thisbé, Seigneur.

Ninus:
Et quelle autre en ce jour
Me causeroit de si vives allarmes?
Tu connoîtrais l'excès de mon amour
Si, comme moi, tu connoisois ses charmes
Trop jalouse de sa grandeur,
Dans les combats, dans le carnage
Loin de ces lieus, la Reine occupait mon courage
J'ignorois les plaisirs d'une tendre langueur.
Un seul instant de notre sort décide:
Je croyois aimer Zoraïde;
Je vois Thisbé, je connois mon erreur.
Lorsque sur tant d'attraits je jette un oeil timide
L'Amour, ce dieu perfide,
Arme sa main d'un trait vainqueur;
Le trait vole, & perce mon coeur.

Pirame:
Zoroastre est puissant: redoutés sa colere.

Ninus:
Pirame, de ton Roi si l'amitié t'est chere,
A mon amour cesse de t'oppôser.

Pirame:
Craignes un roi, craignes un pere,

Ninus:
Tu peux m'aider à l'appaiser.


Scène 3
Ninus, Pirame, Zoraïde, Thisbé

Zoraïde:
Seigneur, sans-cesse la Victoire
Vous offre de nouveaux lauriers
Permettes qu'en ce jour, pour chanter votre gloire,
Nous nous joignions à vos Guerriers.

Ninus (montrant Pirame, à Zoraide):
Vous voyés un Prince que j'aime,
Un héros, qui trïomphe aussi-tôt qu'il combat;
Princesse, je lui dois l'éclat
Dont brille mon diadême.

Pirame:
Que pouvoient contre vous de foibles ennemis?
Tout tremble à votre nom sur la Terre & sur l'Onde:
Qui succéde â Sémiramis, doit être le Maitre du monde.

Ninus:
Je le deviens par vos travaux.
Mais déja le Peuple s'avance.
Il vous doit un heureux repos
Dans les transports de sa reconnoissance
Recevés des héros la juste récompense.


Scène 4
Ninus, Pirame, Zoraïde, Thisbé, Guerriers, Choeur d'Assiriens & d'Assiriennes

Ninus:
Honorés un héros, digne sang de vos Rois
Honorés un héros que la gloire couronne:
Chantés, célébrés ses exploits;
Ninus le veut, Ninus l'ordonne.

Le Choeur:
Honorons un héros, digne sang de nos Rois;
Honorons un héros que la gloire couronne
Chantons, célébrons ses exploits;
Ninus le veut, Ninus l'ordonne.

(On danse)

Une Assirienne:
Lance tes traits, Amour! viens animer nos Fêtes;
Trïomphe de tous les héros.
Le tems où regne le repos
Est favorable à tes conquêtes.

(On danse)

L'Assirienne, alternativement avec le Choeur:
De la Victoire
Goûtons les attraits
Comblés de gloire,
Vivons en paix.
Nous n'avons plus d'ennemis à domter:
Des yeux charmants sont seuls à redouter.
Pourquoi se défendre
Des tendres amours?
On en doit attendre
Les plus beaux jours

(On danse)

Le Choeur:
De ce héros victorïeux,
Qu'à-jamais dure la mémoire;
De l'Euphrate il soûtient la gloire;
Et la sienne vole en tous lieux.

haut de page


ACTE DEUXIEME

Le Théâtre represente les Jardins de Ninus


Scène 1
Thisbé

Thisbé (seule):
Transports d'une innocente flâme
Qu'avec plaisir je vous livre mon âme!

La gloire ramene en ce jour
Le Héros que mon cœur adore
J'ai vu dans ses regards le feu qui le dévore,
Qu'il est digne de mon amour!
Que puis-je desirer encore?
Non, je ne forme plus de voeux:
Je perds le soûvenir d'une cruelle absence.
Je l'attends ce héros: dans mon impatïence,
Je goûte des moments heureux.

Transports d'une innocente flâme
Qu'avec plaisir je vous livre mon âme!


Scène 2
Thisbé, Pirame

Thisbé:
Ah! Prince, dans ce jour
Tout conspire pour vous, & la gloire & l'amour,

Pirame:
Thisbé, cette gloire cruelle
Ne m'a que trop long-tems éloigné de ces lieux,

Thisbé:
Il est trop vrai, l’absence est un tourment affreux;
Mais enfin je vous vois glorieux & fidele!

Pirame:
Hélas!

Thisbé:
Vous soûpirés; grands Dieux!
Calmés mon trouble extrême.

Pirame:
Lorsque vous partagés mes feux,
Piramé des mortels est le plus malheureux.

Thisbé:
Qu'entends-je? O Ciel!

Pirame:
Minus...

Thisbé:
Parlés!

Pirame:
Ninus vous aime.

Thisbé:
Le Roi!

Pirame:
Flaté de l'espoir le plus doux,
Ce Roi, tombant â vos genoux
Va vous offrir son Diadème.

Thisbé:
Vous devés connoistre mon coeur
Le Trône a-t-il pour moi des charmes?
Prince, ma fidele ardeur
S'offense de vos allarmes.
Vous devés connoître mon coeur
Le Trône a-t-il pour moi des charmes?

Pirame:
De ce reproche, hélas! je connois tout le prix
Mais comment refuser l'hommage
D'un Roi puissant, de vos charmes épris?

Thisbé:
D'un Amant aimé, quel langage!
Quoi, vous-même, Cruël! me faire cet outrage?

Pirame:
Craignons un Roi de son pouvoir jaloux.
Il s'avance: contraignés-vous.


Scène 3
Thisbé, Pirame, Ninus

Ninus (à Pirame qui veut se retirer):
Pirame, demeures: c'est en votre présence
Que je veux rompre le silence.

(à Thisbé)

L'Amour, qui me guide en ces lieux,
Me fait chercher dans vos beaux yeux
Le destin que je dois attendre.
Non, ce n'est point un Roi, maître de l'Univers,
C'est un amant soumis & tendre
Qui vient vous demander des fers.

Thisbé:
Est-ce à Thisbé, Seigneur, que ce discours s'adresse?
Ah! songés que l'himen d'une illustre Princesse
Peut seul de vos Sujets assûrer le bonheur.

Ninus:
Amour, gloire, beauté, tout à l'envi conspire
A justifier mon ardeur:
Partagés avec moi l'Empire,
Et régnés seule dans mon coeur.

Thisbé:
Non, Seigneur, je ne puis, sans devenir perfide,
Accepter ces dons précïeux.
L'aimable & tendre Zoraïde
Mérite seule un rang, qui l'approche des Dieux

Ninus:
Je lui peux assûrer un destin glorïeux.

(à Pirame)

Vous seul pouvés dégager ma promesse,
Et mériter cette Princesse.
Mais pour vous rendre encor plus digne de sa foi
Devenés mon égal, Pirame; soyés Roi,

Thisbé (à part):
Justes Dieux, quel est mon effroi!

Ninus (à Pirame):
C'est trop peu de l'éclat que donne la victoire;
Un trône d'un héros doit animer les voeux;
Un trône manque â votre gloire:
Par vous je ne crains plus des Peuples orgueilleux,
Vous les avés soûmis; allés les rendre heureux;
Vous, qui vives ici dans un doux esclavage,
Paroissés; venés rendre hommage
Au charmant objet de mes voeux.


Scène 4
Thisbé, Pirame, Ninus, Esclaves Asiatiques, Maures & Africains, Choeur du Peuple

Une Africaine:
Voi nos hommages
Tendre Amour;
Avec le flambeau du jour
Tu les partages:
Ce n'est que pour nous rendre heureux
Que tes feux
Brillent sur nos rivages;
Dieu plein d'attraits,
Tes traits
Font de doux ravages:
Nous aimons tes chaînes;
S'il en coûte des soupirs,
On a cent fois plus de plaisirs
Qu'on n’a de peines.

(On danse)

Le Choeur:
Régnés sur nous, aimable Souveraine:
D'un tendre amant remplissés les desirs;
Que sos jours fortunés coulent dans les plaisirs;
Que le vaste Univers célébre votre chaîne.

(On danse)

Deux Africains:
Laissons-nous charmer
Du plaisir d'aimer,
Le Printems de nos jours
Est pour les Amours
Les biens les plus doux,
Ne sont faits que pour nous
Nous comptons nos plaisirs
Par nos desirs.

Le partage
Du bel âge
C'est d'aimer, pour être heureux.
Que de charmes!
Sans allarmes,
Les Ris & les jeux
Vont former nos noeuds.

Laissons-nous charmer, &ç...

Profitons des moments,
Hâtons-nous d'être Amants;
L'Amour veut qu'à le suivre on s'empresse
La Jeunesse
Fuit sans-cesse;
Les beaux jours perdus
Ne reviennent plus.

Laissons-nous charmer, &c...

(On danse)


Scène 5
Zoraïde, Ninus, et tous les Acteurs de la scène précédente

Zoraïde:
A qui dans ces lieux veut-on plaire?
Ne puis-je l'apprendre de vous?
Pourquoi me fait-on un mystere
D'un spetacle si doux?

Ninus:
Mon embarras doit vous sufire

Zoraïde:
Expliqués-vous, parles dans nul détour.

Ninus:
Que pourois-je vous dire?

Zoraïde:
Ah! trahiriés-vous mon amour?

Ninus:
Je ne veux plus cacher le feu qui me dévore.
Je vous avois promis une éternelle ardeur;
Mais l'Amour, malgré moi, dispôse de mon coeur;
Je l'avoue à regret, c'est Thisbé que j'adore.

Zoraïde:
Non, non, ce n'est point à regret
Que tu m'apprends ce funeste secret:
Tu t'applaudis de ta foiblesse extréme,
Et tu crois tout permis à ton pouvoir suprême.
Oublie, Ingrat! le serment solemnel
Que tu fis de m'étre fidele,
Mes soûpirs, ma douleur mortelle
Te rendent assés criminel.

Ninus:
D'un cour qui vous trahit méprisés la conquête.
Un Prince de mon Sang, trop d’être roi
En vous donnant la main...

Zoraïde:
Arrête.
Tu dédaignes ma main, & disposes de moi!
Crains que cette nouvelle offense,
De mon Pere outragé n'excite la vengeance.

Son pouvoir obscurcit les airs;
Il peut les embrâser par les feux du Tonnerre:
Il déchaine les Vents, il soûleve les Mers;
Il fait trembler, il fait ouvrir la Terre;
Par de sombres détours il descend aux Enfers;
Il en peut évoquer mille Monstres divers,
Pour desoler par une affreuse guerre,
Tous les Peuples de l'Univers.

Ninus:
Les Dieux protegent ma Couronne;
Mon bras saura la soûtenir.
Je n’obscurcirai point l'éclat qui l'environne
Par la crainte de l'avenir.

Zoraïde:
Tu ne crains rien? Tremble, Perfide!
Ton orgueil te sera fatal.
Va, fuis le transport qui te guide;
Thifbé me vengera: Pirame est ton rival.

(Elle sort)


Scène 6
Ninus

Ninus (seul):
Pirame est mon rival: Ciel! que viens-je d'entendre?
L'Objet que j'aime l'a charmé!
Le trouble de Thisbé n'a-t il pas dû m'apprendre
Que j'avois un rival aimé.

Il a trouvé l'art de lui plaire!
J'oublie en ce moment ce qu'il a fait pour moi,
Ah! qu'il tremble le téméraire,
Puisqu'il ôse offenser son Roi!

De sa tendresse il m'a fait un mystere...
Quand je lui découvrois les secréts de mon coeur,
Peut-être qu'un aveu sincere
Auroit pu triompher d'une fatale ardeur.

Ce seul crime arme ma fureur!
Pirame, tu me rends parjure;
Ton sang lavera cette injure...
Ton sang! puis-je le demander?
Fierté, raison, funeste flâme,
Qui tour-à-tour tirannisés mon âme,
Ne pouvés-vous vous accorder?

haut de page


ACTE TROISIEME

Le Théâtre represente une Campagne: On voit dans l'éloignemnent un Temple confacrd à Cérès


Scène 1
Zoraïde, entrant d'un côté, Thisbé, de l'autre

Zoraïde:
Je dois craindre votre présence;
Mais l'Amour seul a fait mon imprudence,

Qu'un tendre cœur, qui se sent outragé,
Aisément se laisse séduire
Par le plaisir de se venger!
Dans l’état où j’étois, pouvois-je, hélas, songer
Que je puisse vous nuire?

Thisbé:
Qu'atrendiés-vous de vos transports jaloux?
Vous m'avès rendu malheureuse
Et vous n'avés rien fait pour vous.

Zoraïde:
Ninus peut s'attendrir, son âme est généreuse,
J'ôse encore espérer la fin de nos malheurs.

Je vous laisse; & je vais, Princesse,
Ne montrer à l'ingrat, que de tendres douleurs;
Me plaindre, soûpirer, laisser coûter mes pleurs;
Pour arracher Pirame au danger qui le presse,
Decouvrir toute ma foiblesse..


Scène 2
Thisbé

Thisbé:
Le danger ne peut rien sur un coeur généreux,
L'ambition est plus à craindre:
Ciel! pourroit-elle le contraindre,
A trahir de si tendres feux.

Mes yeux se remplissent de larmes
Je les sens coûler malgré moi.
En devroit-elle avoir, cher Pirame, pour toi?

Non, non; ta gloire me rassûre.
Foibles garants de ta fîdélité!

Un héros, en amour parjure
En va-t-il moins à l'immortalité?


Scène 3
Thisbé, Pirame

Pirame:
Le Roi sait que je vous adore,
Son courroux va se déclarer;
Vainement-il le cache-encore
Thisbé, c'en est donc fait! il faut nous séparer.

Thisbé:
Nous séparer!... Ah! seriés-vous perfide...Je n'ôse me livrer à des soupçons jaloux:
Un Empire... Zoraïde... Vous feroient-ils briser des nœuds si doux?

Pirame:
Moi, je serois parjure!
Quoi, vous m'en soupçonnés? Je dois justifier
Cette ardeur si tendre & si pure,
Qu'à votre seul bonheur j'allois sacrifier.
Oui, j'irai, puisqu'enfin vous m'y forcés, Cruë1le
Ingrat ami, prince rebelle,
J'irai percer un rival odïeux
Mais je puis m'en punir en mourant à ses yeux.

(Il veut sortir)

Thisbé:
Arrêtés!... Vous m'êtes fidele.
Ne me reprochés point cette injuste frayeur,
Que trop d'amour a fait paroître.

Pirame:
Je suis trop criminel; j'ai pu la faire naître.

Thisbé:
Cessés de m'accabler; épargnés ma douleur;
N'oppôsons à nos maux qu'une âme plus sensible,

Pirame:
Et si Minus est inflexible...
Que ne peut point un amant furieux!

Thisbé:
Je tremble pour vous seul.

Pirame:
Vous méprisés ses feux.
Il vous aime: craignés d'attirer sa colere.

Thisbé:
Non; j'ai trop su lui plaire

Ensemble:
Quel amour?... Dieux cruëls! épuisés vos rigueurs.
Quelques maux que sur nous votre haine rassemble,
Vous ne pourés du-moins envïer à nos coeurs
Le funeste plaisir de soûpirer ensemble.

(On entend une Simphonie champêtre)

Pirame:
Les Habitants de ces Climats heureux
En ce jour, consacré par la reconnoissance ,
De Cerès, tous les ans, implorent la puissance.
Les Jeux vont rassembler le Peuple dans ces lieux;
Et, pour y présider, Zoraïde s'avance.
Esclave de votre naissance;
Vous devés, malgré vous, prendre part ces jeux


Scène 4
Zoraïde, Thisbé, Pirame

Thisbé:
Ninus-se rend-il à nos voeux?

Zoraïde:
Il craint de me revoir, après son inconstance,
Heureuse, si Ninus connoissoit les remords!

Pirame:
C'est donc â moi, par de nouveaux efforts
A dissiper nos communes allarmes.
Je vais trouver le Roi, l'attendrir par mes larmes:
Heureux, si nos malheurs émeuvent sa pitié!
Et si le soûvenir du bonheur de mes armes
Peut surprendre en son cœur un reste d'amitié!

(il sort)

Zoraïde et Thisbé:
Amour, fais éclater ta suprême puissance
Répare nos malheurs, écoute notre voix;
Rends à nos coeurs l'espérance:
Voudrois-tu nous punir d’avoir suivi tes loix?


Scène 5
Zoraïde, Thisbé, Choeur du Peuples, des Bergers & Bergères

Zoraïde & le Choeur:
Déesse, à qui tous les Mortels,
Elevent des Autels;
Toi, qui d'un seul regard rends la Terre féconde,
Cerés! c'est sur toi que notre espoir se fonde.

(On danse)

Une Assirienne:
Craindre l'Amour
Quelle folie!
Sans lui dans la vie
Est-il un beau jour?
Dans ses chaînes,
S'il est des peines,
Les soins, les soûpirs,
Sont payés par les plaisirs.

(On danse)

L'Assirienne:
L'Amour fait naître nos desirs,
De tous les maux il nous console
Pour encens, il veut nos soûpirs;
Arrêtons le tems qui s'envole,
En nous livrant â ses plaisirs.

(On danse)

Le Choeur: (derriere le Théâtre):
Un Monstre nous poursuit, tout périt par ses coupe,
Dans le Temple sauvons-nous tous.


Scène 6
Zoroastre, dans les airs, Zoraïde

Zoroastre:
Arréte, Zoraïde, & reconnois ton Pere;
Je ne me montre qu'à tes yeux.

(Il descend de son Char)

Pour punir un Roi téméraire,
J'armerai, s'il le faut, & la Terre & les Cieux;
Déjà, par son ravage, un Monstre furïeux,
A ce Roi criminel annonce ma colere.

Zoraïde:
Ninus est infidele, il nous brave tous deux;
Mais Ninus a trop su me plaire.

Zoroastre:
De mon couroux je suspens les efféts
Je n'ai point de mon Art employé les secréts,
Et je fais respecter le noeud qui nous engage;
De ce Monstre, nourri dans le fond des forets,
Je ne fais qu'animer la rage.
Je veux que Ninus tremble au fond de son Palais;
Je veux de mille horreurs lui présenter l'image.
C'est par le malheur des Sujets
Qu'on peut punir des Rois les injustes projets

Zoraïde:
L'amour qui le posséde ignore toute crainte;
Non, rien ne poura l'ébranler
Ninus saura périr, & ne fait point trembler.
N'augmentés pas les maux dont mon âme est atteinte:
Epargnés un parjure Amant!
Je rougis de son inconstance;
Et malgré moi, dans ce moment
Je frémis de votre vengeance.

Zoroastre:
Non, vous l'aimés en vain.
Que dans ce jour un repentir sincere
Vous rende son coeur & sa main,
Ou rien ne retiendra ma trop jure colere.

Zoraïde:
Malgré son changement, ma tendresse m'est chere.

Zoroastre:
N'espere pas de m'attendrir.

Zoraïde:
Vous voulés me venger, & vous m'allés punir.

Zoroastre:
Le soin de ma grandeur étouffe ma tendresse.
Je rougis de ton lâche amour!
En vain pour cet ingrat ta flâme s'intéresse;
Et je dois punir en ce jour
Sa perfidie et sa foiblesse.

Je demeure dans ce séjour
Occupé de ma gloire, & non de ton amour.
Qui craint de se venger, mérite qu'on l'outrage.
Que l'Ingrat redoute, ma rage.
Fesons régner dans ces climats,
Et l'épouvante & le trépas.
Qui craint de se venger, mérite qu'on l'outrage.

haut de page


ACTE QUATRIEME

Le Théâtre represente une Cour d'une architecture forte & rustique: On voit dans le fond une Tour, considérable dans laquelle Pirame est enfermé


Scène 1
Zoraïde, Ninus

(Une Simphonie, qui précéde l'entrée des Acteurs, peint le lieu de la Scene)

Zoraïde:
Ces murs affreux, où-doit gémir le crime,
Renferment un Héros, l'appui de vos Sujets;
Si votre cœur se livre à d'injustes projets,
En doit il être la vitime?

Ninus:
L'amour cause en ce jour son malheur & le mien:
Et s'il est malheureux, suis-je donc moins à plaindre?
Ce dieu me fait chérir un funeste lien;
A trahir mon devoir il a su me contraindre;
J'en rougis à vos yeux; mais que sert-il de feindre?
Je mourrai de l'ardeur dont je suis consumé.
Est-il fi malheureux? hélas, il est aimé!
Je ne puis que me faire craindre.

Zoraïde:
Soyés fidele & généreux;
Partagés mon amour; ne brisés point des noeuds.

Ninus:
Non, je veux envain m'y résoudre.
Si l'ingrate Thisbé dédaigne encor mes vœux;
Je laisserai tomber la foudre.

Zoraïde:
Qu'esperes-tu d'un barbare pouvoir?
Qu'esperes-tu de ton orgueil extrême?
Il fait naître mon désespoir,
Et te rend malheureux toi-même.

Mais des Dieux le juste couroux
Se fait sentir sur ce rivage;
Armés contre un parjure, ils vengent mon outrage;
Tu ne peux éviter leurs coups.
Un Monstre, qu'anime la rage,
Porte déja par-tout l'horreur & le trépas.
Cruël â tes sujèts, tu tiens dans l'esclavage
Le seul héros, dont le courage
Pouroit de tant de maux délivrer ces climats.
Je le vois, ce discours te blesse,
Tu lis cependant dans mon coeur;
Et sous les traits de la fureur,
Ingrat! tu vois trop ma tendresse.

Ninus:
N'accusés que le sort, dont l'injuste rigueur,
Malgré vous, malgré moi, de nos transports décide,
Vengés-vous, punissés, oubliés un perfide.

Zoraïde:
Quoi? Zoraïde t'oublïer!
Tu veux donc que je t'aide à te justifier?
Ne le présume pas; jouïs de ma foiblesse:
Mais ma douleur du-moins troublera tes plaisirs.
Je te reprocherai sans-cesse
Les soins, les serments, les soûpirs
Dont tu surpris le coeur d'une fiere Princesse;
Et peut-être qu'enfin l'excès de mes malheurs
En terminant mes jours, t'arrachera des pleurs.

Ninus:
Ah, vous me déchirés par cette affreuse image!
Vos tourments, mes remords, tout s'arme contre moi!...
Je vous ai trop fait voir un feu qui vous outrage;
Adieu, je ne suis plus le maître de ma foi.


Scène 2
Zoraïde

Zoraïde (seule):
Je demeure immobile, & ma flâme fatale
Trïomphe en ce moment de toute ma fureur.
Ma peine, hélas! est sans égale,
Je ne saurois jouïr même de la douceur
De pouvoir haïr ma Rivale.
Je souffre, & je la vois souffrir;
Mon Amant m'abandonne, & le sien va périr!


Scène 3
Zoraïde, Thisbé

Thisbé:
Eh bien! calmerés-vous mes mortelles allarmes?
Avés-vous de Ninus dèsarmé la rigueur?

Zoraïde:
Hélas! voyés couler mes larmes.

Thisbé:
Elles m'apprennent trop notre commun malheur.

Zoraïde:
Fiere, soûmise, & plus encor sensible,
J'ai tout tenté pour l'émouvoir
Ma tendresse, mon désespoir,
N'ont trouvé qu'un coeur infléxible.

Thisbé:
O ciel! mon amant va périr!
Ah! cherchons le Tiran: pour fléchir sa colere,
Promettons-tout...

Zoraïde:
Qu'ôsés-vous faire?
Mon Pere vient vous secourir.


Scène 4
Zoroastre, Thisbé

Zoroastre (à Thisbé)
Zoroastre connoît la source de vos pleurs,
Consoléz-vous Thisbé; je vous rendrai Pirame,
Puisse un destin heureux, finissant vos' malheurs,
Couronner enfin, votre flâme!

Esprits, qui dans les Airs faites votre séjour,
Qui commandés aux Vents, qui formés le Tonnerre
Vous, Esprits, qui regnés au centre de la Terre,
Obéissés-moi dans ce jour.
En paroissant ici sous des formes humaines,
Conservés un pouvoïr qui n’est point limité.
Faites tomber ces murs; rompés, brisés les chaînes
Qui tiennent un héros dans la captivité:
Qu'il vous doive la liberté,

(Les Esprits Aériens traversent le Théâtre dans des nuages, tandis que les Esprits de la Terre en sortent)

Choeur de Gnomes et de Silphides:
Mortel, qui le premier nous as donné des loix,
Tout l'Univers retentit de ta gloire
Pour une nouvelle victoire,
Nous accourons tous à ta voix.

(Danse des Gnomes, suivie de celle des Silphides)

Zoroastre alternativement avec le Choeur:
Détruisons, renversons ces murs!
Que la brillante lumiere
De l'astre qui nous éclaire
Pénêtre dans ces lieux obscurs
Détruisons, renversons ces murs!
D'une trop barbare puissance,
Fesons trïompher l'innocence.

(Les Gnomes & les Silphides se réunissent pour exécuter les ordres de Zoroastre)

Zoroastre et le Choeur:
Détruisons, &tc...

(Pendant ce Choeur, la Tour où Pirame est renfermé, se détruit en partie: on voit ce Prince dans le fond à l'intérieur du batiment; il paroît entouré de chaînes brisées)


Scène 5
Pirame, délivré, les Acteurs de la scène précédente

Pirame:
Quoi? Princesse, c'est vous!

Thisbé:
Ah! c'est vous!

Pirame et Thisbé:
Quel bonheur!
Envain le sort sur nous épuise sa rigueur;
Je brûle d'une ardeur que rien ne peut éteindre,
Vous m'aimes, je vous vois; mon sort n'est plus à plaindre!

Thisbé:
Zoroastre finit nos maux.

Zoroastre:
Je dois prôtéger les héros.

Pirame:
Sans votre puissance supréme,
L'injustice alloit m'opprimer.
Ma reconnoissance est extrême.
Mais, Seigneur, comment l'exprimer?
Vous me rendes à ce que j'aime,

Zoroastre:
Tous les moments sont précïeux.
Amants, éloignés-vous de ces funestes lieux.

Pirame (à Thisbé):
Je ne dois point ici paroître.
Daignés vous rendre auxTombeaux de nos Rois.
Puisse l'Amour, de nos coeurs le seul maître,
A l'Univers faire connoître,
Qu'il n'abandonne point ceux qui suivent ses loix.

(Pirame et Thisbé sortent)


Scène 6
Zoroastre, Zoraïde

Zoroastre:
Ninus, tu voulois me braver;
Vois contre moi ce que peut ta puissance!
Ces Amants fortunés commencent ma vengeance
Et leur fuite va l'achever.

Zoraïde:
Loin de murmurer contre un Pere,
Je dois songer à l'imiter;
Je partage votre colere,
Elle ne peut trop éclater.

Ensemble:
Dieux tout-puissants! les Rois ont votre image;
Ils doivent aux Mortels l'exemple des vertus.
Un Roi parjure vous outrage;
Trop fier de son pouvoir, il ne se connoît plus.
Tonnés, Dieux immortels, lancés sur lui la foudre,
Et réduisés son Trône en poudre!

haut de page


ACTE CINQUIEME

Le Théâtre représente un Bois épais: On voit, à-travers les arbres les Tombeaux des Rois Anciens. La Scène commence quelques moments avant l’Aurore


Scène 1
Thisbé, Choeur derrière le Théâtre

Thisbé (seule):
Amour! que ton flambeau me guide;
Rassûre une amante timide,
Qui craint pour l'objet de ses voeux.

Fais qu'il échape au sort qu'un tiran lui prépare;
Fais que, sous un ciel moins barbare,
Nous puissions, sous tes loix, être à-jamais heureux.

Amour! que ton flambeau me guide;
Rassûre une amante timide,
Qui craint pour l'objet de ses voeux.

(Le Théâtre s'éclaire par degrés)

Mais l'Aurore déja dans cette solitude,
Vient annoncer l'Astre du jour.
Hélas! son promt retour
Augmente mon inquiétude.
Non, rien ne sauroit l'apaiser,
Cher Pirame, que ta présence.
Se pouroit-il que l'espérance
Voulût encor nous abuser?

Parois; que tardes-tu? Le jour déja s'avance.
Mais je ne te vois point, & ne puis t'accuser;
Je sens trop ton impatience.

Choeur (derriere le Théâtre):
Fuyons, fuyons un Monstre furïeux,
Ah! quelle horreur! ah! quel ravage!

Thisbé:
Quels cris perçants montent jusques aux Cieux!

Choeur
Fuyons, &c...

Thisbé:
Le Monstre approche de ces lieux.
Sauvés, Pirame, justes Dieux!

Choeur
Fuyons, &c...

(Thisbé fuit voyant le Monstre & laisse tomber son voile)


Scène 2
Pirame

Pirame (voyant le Monstre qui vient à lui):
Infortunés Sujets d'un Prince qui m'outrage,
Voyés ce que pour vous peut,encor mon courage.

(Il combat le Monstre & le tue)

Le Monstre a enfin succombé
Mais c'en dans ce séjour champêtre
Que devoit se rendre Thisbé.
Ciel! je ne la vois point paroître:
Quel trouble me saisit! qui peut le faire naître?
Ninus la retient-il? est-elle en son pouvoir?...
Dieux! quel seroit mon desespoir
Et celui d'une tendre amante!

Thisbé! Rien ne répond à mes tristes accents.
Thisbé! Que ce silence m'épouvente !
Le trouble affreux que je ressens,
M'annonce que le sort peut trahir mon attente,
Ah! Pour m'en éclaircir, parcourons ces forêts.
Mais que vois-je! grands Dieux! quels terribles objets!
Le voile de Thisbé, teint de sang!... Sort barbare!

(il regarde le Voile)

Ces chiffres formês par sa main,
La foudaine terreur qui de mon cœur s'empare;
Tout m'apprend de Thïsbê le funeste destin.
C’est moi qui lui perce le sein!
Conduit par mon inquïétude
J'ai dû la devancer dans cette solitude,
Périr, ou l’arracher à son sort inhumain
C’est moi qui lui perce le sein!
Ah que de ma douleur le trépas me délivre
Puisque tu ne vis plus, je déteste le jour,
Chere Thibé! l'Amour
M'ordonne de te suivre!

(Il se frappe & tombe sur le gazon)


Scène 3
Thisbé, Pirame, mourant

Thisbé (sans voir Pirame):
Le calme regne ici, le Monstre furieux
Porte ailleurs sa funeste rage.
Mais, non, percé de coups, il expire en ces lieux,
Ah! Thisbé, reconnois le bras victorieux
Qui d'un affreux danger en ce jour te dégage:
Ç'est ton Amant, c’est lui: tout céde à son courage...

(apercevant Pirame)

Mais, quel objet frappe mes yeux!
Pirame!

Pirame (mourant):
Quelle voix m'appelle!
Thisbé c'est vous... O sort trop rigoureux
La mort brise nos noeuds.

Thisbé:
O Ciel! quelle main criminelle...

Pirame:
Trompé par ce voile fatal,
Hélas! pouvois-je vous survivre?
Vous vivés, & je meurs! Un barbare rival
Dans ces forêts va vous poursuivre:
Je crains son amour, sa fureur;
Jamais mon cœur ne fut si tendre;
Et j’expire avec la douleur
De ne pouvoïr plus vous défendre.

(Il meurt)

Thisbé:
Tout ce que j'adorois n'est plus
Soûpirs, regrèts, vous êtes superflus;
Pour la dernière fois Pirame a vu l’aurore.
Pirame expire, & Thisbé vit encore!
Non, rien ne peut nous séparer
Ta mort sera bientôt de la mienne suivie.
Si pour quelques moments je conserve la vie,
Tu n'en dois point, chere Ombre, murmurer;
Il faut que ton rival te porte encor envie:
Je sairai le frapper des plus inflexibles coups
Et le laisser enfin plus malheureux que nous.


Scène Dernière
Thisbé, Ninus, Gardes

Ninus:
Vous me fuyés, Cruëlle!
Vous meprisés un Roi, qui n'adore que vous,
Pour suivre le sort d'un rebelle,
Qui ne peut échaper à mes transports jaloux.

Thisbé (montrant le corps de Pirame):
De ce Héros vois ce qui reste.

Ninus:
O Ciel!

Thisbé:
Assouvis-toi d'un spectacle funeste;
Regarde ce sang précieux,
Ce sang qui demande vengeance.
Coeur ingrat, c'est ton inconstance,
Ta cruauté, ton amour odieux,
Qui le répandent dans ces lieux.

Ninus:
Je plains...

Thisbé:
Fausse pitié, qui ne peut rien produire
Fausse pitié, qui ne peut me séduire!
Ne l'espere pas aujourd'hui.
J'abhorre, Roi cruel! ta flâme criminelle.
Celle de mon Amant étoit pure & fidele
Il meurt pour moi, je meurs pour lui.

(Elle se frappe d'un poignard)

haut de page