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Philomele
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le Mardy vingtieéme jour du mois d'Octobre 1705

livret de Pierre-Charles Roy, d'aprés les Metamorphoses d'Ovide
musique de: Louis de La Coste



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes:


Venus

Mlle Poussin

Mars

Mr Dun

Un Berger

Mr Chopelet

Une Bergere

Mlle Vincent

Suite de Venus, Suite de Mars

Le Théatre represente le Temple de Venus. Cette Déesse y paroît assise dans une attitude qui marque sa tristesse: On voit à ses pieds le flambeau de l'Amour éteint, son Carquois brisé, ses Fleches rompuës, ses Autels sont renversez: Les Plaisirs, les Graces, les Jeux sont dispersez confusément dans les Aîles du Theatre.


Scene premiere
Venus & sa Suite

Venus, assise:
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?
Les fureurs de la guerre
En ont assez troublé le cours.
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?
L'impitoyable Mars qui regne sur la Terre,
Se plaît à voit languir Venus, & les Amours.
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?

[Venus se leve, & parcours le Theatre]

Toute ma Cour est en allarmes,
Je n'y reconnois plus les Graces, & les Ris;
De tristes larmes
Ont éteint tous leurs charmes.
Quels funestes débris ?
Carquois, Flambeau, Traits de mon Fils,
Est-ce vous douces Armes,
Dont le charmant pouvoir soûmettoit autrefois
Tant de Coeurs à mes loix ?

Le Choeur:
L'impitoyable Mars qui regne sur la Terre,
Se plaît à voit languir Venus, & les Amours.
Ah ! quand reviendront nos beaux jours ?
Les fureurs de la guerre
En ont aßez troublé le cours.

Venus & le Choeur:
Ah ! quand reviendront nos beaux jours !

Venus:
C'est Mars, ô Ciel ! est-il possible !
C'est Mars qui cause mes malheurs.
A mes soûpirs, à mes pleurs
Il fût autrefois si sensible.
Ah ! s'il étoit témoin de mes vives douleurs ?

[on entend un bruit de Trompettes, qui annonce l'arrivée de Mars]

Mais, quel bruit éclatant de Trompettes
Retentit jusques dans ces retraites ?


Scene 2
Mars, Venus, Troupe de Guerriers

Mars:
Le Vainqueur qui m'oblige à voler sur ses pas,
Permet enfin que je respire;
Il me laissoit moy-même au milieu des combats,
A peine à son ardeur la mienne a pû suffire;
Mais content de l'effroy que son nom seul inspire,
Il laisse reposer mon bras;
Et la Paix va me rendre à vos charmants appas.

Venus:
Ah quel bonheur ! le puis-je croire ?

Le Choeur:
Ce Heros a domté mille Peuples divers,
Sa valeur à ses loix enchaîne la victoire,
Nôtre bonheur met le comble à sa gloire;
Faisons voler son Nom au bout de l'univers.

Venus:
Revenez doux Plaisirs, revenez Jeux charmants.
Que ces lieux pour jamais reprennent
Tout ce qu'ils eurent d'ornements;
Si l'affreuse tristesse en chassa les Amants,
Que les Plaisirs les y ramenent.
Revenez doux Plaisirs, revenez Jeux charmants.

Fidelles Sujets de l'Amour,
Bergers, par vos Chansons celebrez ce beau jour.


Scene 3
Mars, Venus,
Troupe de Bergers, & de Peuples

Un Berger:
Aimons tous, aimons sans allarmes,
L'Amour veille pour nos plaisirs.
Dans nos bois il quitte ses armes,
Nos Bergeres suivent nos desirs.
Aimons tous, aimons sans allarmes,
L'Amour veille pour nos plaisirs.
Nos Bergers n'ont point d'autres charmes,
Que l'ardeur de leurs tendres soûpirs.
Aimons tous, aimons sans allarmes,
L'Amour veille pour nos plaisirs.

Une Bergere:
L'Amour veut vous engager,
Mais sans vous coûter de peines:
Ce n'est que des Inhumaines
Que l'Amour veut se venger.

[un Berger & une Bergere forment le Dialogue qui suit]

Le Berger:
Ecoûtez les Oyseaux dans la saison nouvelle,
Ils chantent les douceurs d'un tendre engagement.

La Bergere:
Ecoûtez dans nos bois la tendre Philomele,
Elle se plaint encor de son cruel Amant.
Entendez ses regrets... malgré son changement,
Sa douleur est toûjours la même.
Elle perdit le jour par de barbares loix;
Et le Ciel luy rendit une nouvelle voix,
Pour déplorer les maux qu'on souffre quand on aime.

Le Berger:
Qu'ils sont doux ses gemissements !
Ils charment tout ce qui respire;
Tout plaît dans l'amoureux empire,
Jusques aux plaintes de Amants.

Ensemble:
Que l'amoureux Philomele,
Par de nouveaux accents attendrisse nos coeurs;
Plaignons ses funestes malheurs,
Célébrons son amour fidele.

Le Choeur:
Aimons, ne craignons point de tourments rigoureux,
L'Amour ne fera plus que des Amants heureux.

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ACTE PRE'MIER

les personnages de la Tragedie:

les interprètes:


Terée, Fils de Mars, Roy de Thrace, Epoux deProgné, Amant de Philomele

Mr Thevenard

Philomele, Princesse Athenienne, Fille de Pandion, Roy d'aThenes, Amante d'Athamas

Mlle Desmâtins

Progné, Soeur de Philimele, Epouse de Terée

Mlle Journet

Athamas, Prince Athenien, Amant de Philomele

Mr Cochereau

Minerve

Mlle Loignon

Cleone, Magicienne, Confidente de Progné

Mlle Dupeyré

Arcas, Confident de Terée

Mr Choplet

Deux Atheniennes

Mlles Poussin & Aubert

Une Bachante

Mlle Poussin

La Jalousie

Mr Mantienne

Le Chef des Genies

Mr Desvoys

Un Genie

Mr Boutelou

Atheniens, Jeux, Plaisirs,
Peuples de Thrace, Bachantes,
Troupe de Matelots

La Scene est dans la Ville Capitale de Thrace


Scene premiere
Progné, Cleone, Elise

Le Théatre represente une Salle du Palais de Térée

Cleone:
Philomele en ces lieux n'a plus besoin d'azile.
Dans Athenes tout est tranquile;
Et les vents, & les eaux
Semblent pour l'y conduire appeller ses vaißeaux.
Son retour va combler Pandion d'allegreße,
Il reverra sa fille aprés tant de travaux.
Mais que vois-je ? quelle tristesse ?
Puis-je croire que ces beaux jours
Pour vous seule n'ont point de charmes ?
Philomele a tary ses larmes,
Et vous en répandez toûjours.

Elise:
Vôtre amitié est top vive, & trop fidelle
Fait naître vos douleurs.
Les mers vont vous separer d'elle;
Que ses adieux vous coûteront de pleurs !

Progné:
Sa presence en ces lieux m'en coûte davantage.
Je la verrois quitter ce funeste rivage,
Et les vents avec elle emporter mes malheurs.
Son départ me plairoit; mais le Roy la differe,
Et c'est ce qui me desespere.

Cleone:
Le fidele Athamas par ses empressements
Servira vôtre impatience;
Et vous verrez le Roy céder sans resistance.

Progné
Je sçay trop les raisons de ces retardements.

Perfide Epoux ! Amour fatale !
Ma Soeur, ma chere Soeur,
Nom trop doux pour une Rivale !
Luy prestes-tu la main pour me percer le coeur ?

Non, rendons-luy plus de justice,
Du crime de Terée elle n'est point complice.

Elise:
Eh ! de quel crime encor pouvez-vous l'accuser ?

Progné:
Elise, je puis m'abuser;
Mais je le vois sans cesse
Suivre les pas de la Princeße,
Il la cherche où je ne suis pas,
Tu connois ses appas.
Que de sujets d'allarmer ma tendreße !

Elise:
Que craignez-vous ?

Progné:
Je crains le Roy, je crains son desespoir jaloux.
Ni Dieux, ni Loix n'arrestent son courroux.

Dans mon malheur extréme,
Je crains pour Athamas, pour ma soeur, pour moy-même.

Mais n'est-ce pas mon Ingrat que je voy ?
Daigne-t'il seulement tourner les yeux sur moy ?


Scene 2
Terée, Progné, Cleone, Elise

Progné:
Vous ne me cherchiez pas.

Terée:
Je cherchois Philomele.

Progné:
On commence à répandre une heureuse nouvelle,
Qu'enfin vous avez arresté
Ce jour, pour son départ, si long-temps soûhaité.

Terée:
J'allois l'en avertir.

Progné:
Permettez que moy-même
Je puisse l'aßurer de son bonheur suprême.
Ne troublez pas les voeux, qu'aux Immortels
Elle rend aux pieds des Autels.


Scene 3
Terée

Terée, seul:
Eh quoy, belle Princesse,
Je pourrois consentir à ne vous voir jamais !...
Cruel Destin, fatale Paix,
Que vous troublez mon coeur, quand vous calmez la Grece !
Je devois craindre, helas ! la fin de vos malheurs;
Vous partez Princesse, & je meurs...
Quoy, n'ozay-je interrompre un silence
Que ma mort va rendre éternel ?
Qu'ay-je dit, Malheureux, quel aveu criminel !
Faut-il qu'en mourant je l'offense ?
Peut-estre un doux moment va l'offrir à mes yeux,
Le plaisir de la voir me trahira moy-même;
Ses chers Atheniens s'assemblent en ces lieux.
Ah ! j'entendray du moins parler de ce que j'aime.


Scene 4
Terée,
Troupe d'Atheniens & d'Atheniennes

Le Choeur:
Attendons en ces lieux nôtre aimable Princesse,
Le bonheur de la voir comble tous nos souhaits:
Chantons l'heureux paix
Qui la rend à la Grece,
Chantons l'heureux paix
Qui nous la rend pour jamais.

Un Athenien:
Ses appas avoient sçû charmer
Les plus grands Rois de la terre,
Ses rigueurs contre nous les avoient fait armer;
Un Heros genereux a terminé la guerre.

Autre Athenien:
Elle triomphe enfin de leur témérité,
Leur défaite a vangé sa gloire,

Petite Choeur:
Le coeur de Philomele avoit trop de fierté,
Pour devenir le prix de l'injuste victoire,
Dont leur superbe Amour s'estoit long-temps flaté.

Le Choeur:
Heureux Amant qui peut prétendre
Au bonheur de charmer un coeur tel que le sien.

Terée, à part:
Ah ! s'il estoit le prix de l'Amant le plus tendre,
Qui seroit plus que moy digne d'un si grand bien ?

Une Athenienne:
Les plaisirs charmants
Sont pour les Amants.
Heureux un coeur tendre !
Il ne doit attednre
Que de doux moments.
L'Amour nous appelle,
Nous suivons ses loix.
La raison rebelle
Fuit à sa voix.
Livrez sans tendresse
Vos coeurs à ses coups;
C'est l'indifference,
Dont ce Dieu s'offense;
Craignez son courroux.

Une autre Athenienne & le Choeur:
C'est dans les yeux de la Princesse
Que l'Amour prend tous ses traits:
Chantons l'heureuse paix,
Qui la rend à la Grece,
Chantons l'heureux paix
Qui nous la rend à jamais.

Terée, à part:
Qu'on ne me parle plus d'une paix si cruelle.

[aux Peuples]

Peuples, trop fortunez, je voudrois que ces lieux
Fussent toûjours témoins de vôtre ardeur fidelle.
Mais, allez dans le Temple attendre Philomele,
Vous verrez ses beaux yeux
Y partager l'encens que l'on presente aux Dieux.


Scene 5
Terée

Terée, seul:
Et toy, pren mon coeur pour victime,
Aimable Objet de mon tourment.
Si c'est un crime, helas ! que d'estre ton Amant,
Les Dieux en tevoyant approuveront mon crime.

Philomele paroît... quel bonheur pour mes feux !


Scene 6
Terée, Philomele

Philomele:
La Fortune pour moy cesse d'estre cruelle,
La paix dans nos climats pour jamais me rappelle,
Et vous-même, Seigneur, favorisez mes voeux.
Je vous reverray donc sacrez Palais d'Athenes;
Vous m'exaucez, grands Dieux ! vous termniez mes peines.

Terée:
Est-ce pour vous un tourment,
Que de voir l'empressement
Et d'un Peuple, & d'un Prince attentifs à vous plaire ?

Philomele:
Ah ! vous n'avez que trop partagé mes douleurs.

Terée:
Vôtre felicité nous est-elle moins chere ?
Sommes-nous condamnez à ne voir que vos pleurs ?
Si nos soins meritoient toute vôtre colere,
Pourriez-vous mieux nous en punir ?
Cruelle, vous partez.

Philomele:
Je vais revoir mon Pere,
De vos soins genereux je vais l'entretenir.

Terée:
Non, ce n'est pas guerir les maux que vous me faites.

Philomele:
Je dois remplir un trône qui m'attend.

Terée:
Vous regnez par tout où vous estes,
L'Empire de la Grece est-il plus éclatant ?
L'Amour peut vous offrir mille douceurs parfaites;
La fiere ambition en promet-elle autant ?

Il faut à vos beaux yeux découvrir leur puissance.
Mon coeur a gardé le silence,
Aßez pour un Amant, trop long-temps pour un Roy.
Je reßens de l'Amour toute la violence;
Le Cruel est entré dans mon coeur malgré moy.
J'aime, & j'aime sans esperance,
Ah ! quelle funeste loy
Princesse, vous fait une offense
De l'hommage de ma foy !

Philomele:
Je frémis ! quel aveu ! que venez-vous m'apprendre ?

Terée:
Dans le Grece autrefois vous daignâtes l'entendre.
De vos fiers Ennemis je revenois vainqueur,
Tout favorisoit mon ardeur
Je vous aimay sans vous déplaire,
Nôtre hymen s'apprestoit, quand vôtre injuste Mere
De Progné releva les droits:
Des Dieux, de Mars mon Pere on emprunta la voix,
Terée en l'épousant vous demeura fidelle.
Quand aux pieds des Dieux en courroux,
Ma bouche luy juroit une ardeur éternelle,
Mon coeur vous promettoit qu'il n'aimeroit que vous
Et cet amour...

Philomele:
L'Hymen l'eût rendu legitime,
L'Hymen vous en a fait un crime.

Terée:
Ne puis-je m'affranchir d'un Hymen odieux ?

Philomele:
Que dites-vous ! quels transports furieux !
Des droits les plus sacrez vous perde la memoire,
Vous outragez ma Soeur, vous offensez les Dieux.

Terée:
Eh ! je n'en connois point d'autres que vos beaux yeux.

Philomele:
Ne les voyez donc plus... fuyons, sauvons ma gloire;
Tout respire le crime en ces funestes lieux.


Scene 7
Terée

Terée, seul:
A de moindres rigueurs je n'ay pas dû m'attendre.
Allons, sçachons du moins quel party je dois prendre.

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ACTE SECOND

Scene premiere
Philomele

Le Théatre represente les Jardins du Palais de Terée, On voit dans l'enfoncement le Palais, d'où Philomele sort avec precipitation

Philomele, seule:
Je ne puis sans horreur rester dans ce Palais.
Tout redouble l'ennuy dont je suis dévorée,
J'y crois entendre encor le coupable Terée...
Je ne puis sans horreur rester dans ce Palais.
Je viens chercher icy l'innocence, & la paix.

Solitaires Jardins, Retraites du silence,
A vous seuls de mes maux je feray confidence.
Pourrois-je à mon Amant déclarer un Rival ?
Parlerois-je à ma Soeur d'un Epoux infidelle ?
Helas ! leur amitié consoloit Philomele,
Ils doivent ignorer un amour si fatal,
Ou ne le pas apprendre d'elle.

Arbres, soyez témoins de mes vives douleurs.
Vous Echos attentifs aux recits de mes peines,
Sans trahir mes soupirs, apprenez mes malheurs;
Et vous Nymphes de ces fontaines,
Dans vos ondes cachez mes pleurs.


Scene 2
Philomele, Athamas

Athamas:
Princesse, tout répond à mon impatience.
Pour nôtre départ tout s'avance.

Mais quoy ! de vos beaux yeux je vois couler des pleurs !

Philomele:
Puissiez-vous à jamais ignorer mes malheurs.

Athamas:
Eh quels malheurs ! ô Ciel ! ay-je pû vous déplaire ?
Vous ne répondez pas... quel funeste mistere !

Qui peut troubler deux coeurs l'un de l'autre assûrez ?

Philomele:
La peur de se voir separez.
Ah ! si dans ce moment une main criminelle
Cher Prince, vous venoit arracher Philomele !

Athamas:
Vous verriez le Perfide accablé sous mes coups,
Tomber à vos genoux.

D'un Amant qui combat pour sauver ce qu'il aime,
La valeur est toûjours extrême;
Rien ne peut arrester les efforts de son bras
Tout luy cede, & Mars luy-même
Ne luy resisteroit pas.

Philomele:
Que son barbare Fils nous va causer d'allarmes !
Terée !... à ce nom seul je tremble !... Je fremis !
L'ay-je bien entendu ? grands Dieux ! funestes Charmes !
Il est le plus cruel de tous vos ennemis.
Vôtre Rival... helas ! m'aimerez-vous encore ?
Cher Prince, je vous aime autant que je l'abhore.

Athamas:
Je cours vous en venger, & vous prouver mes feux.

Philomele:
Ah ! c'est nous perdre tous deux.

Arrestez, arrestez, la feinte, & le silence
Mettront nos feux en sûreté.
De mes rigueurs le Tyran irrité
N'accuse encor que mon indifference.
S'il sçavoit que pour vous je démens ma fierté,
Il nous immoleroit tous deux à sa vengeance.

Ensemble:
Un amour si pur, & si doux
Etoit-il fait pour se contraindre ?

Philomele:
Il faut le cacher, ou l'éteindre.

Athamas:
Ciel ! à quoy me reduisez-vous !

Si vous estes touchez du recit de nos peines,
Grands Dieux ! écoutez-nous pour la derniere fois.

Philomele:
Sage Divinité, qui protegez Athenes,
Conservez le sang de ses Rois.

Athamas:
Nous n'avons pas en vain imploré sa puißance,
Cet éclat, ces concerts annoncent sa presence.


Scene 3
Minerve, Philomele, Athamas,
Troupe de Genies, & de Plaisirs

Minerve:
Pour finir vos malheurs, j'abandonne les Cieux
Princesse; du Tyran je confondray l'audace;
Avant la fin du jour vous quitterez la Thrace:
Heureuse, si l'Objet que vous aimez le mieux
Echape comme vous de ces funestes lieux.

Athamas, à Philomele:
Si je puis voir enfin vos allarmes finies,
Du soin de mon bonheur je dispense les Dieux.

Minerve:
Vous qui suivez mes loix, favorables Genies,
Secourez avec moy des Amants malheureux,
Le Ciel s'interesse pour eux.
Et vous, Jeux innocens, Amis de la Sagesse,
Doux Plaisirs, calmez leur tristeße.

Le Petit Choeur:
Tendres Coeurs,
Dans vos malheurs
Esperez encore:
Ainsi que l'Aurore,
L'Amour de ses pleurs
Voit naître des fleurs.

Le Grand Choeur:
L'Amour en un moment peut réparer vos peines,
Il regne sur tous les plaisirs.
Celebrez son pouvoir par vos tendres soupirs;
Qu'il est doux de porter ses chaînes !

Minerve, aux Genies:
Volez, dans ces beaux lieux, volez Troupe charmante,
Bien-tôt pour remplir mon attente,
Ma voix vous rassemblera tous.

[à Philomele]

Je vais dans nos desseins interresser la Reine:
Vôtre Ennemy s'approche, allez, retirez-vous.


Scene 4
Terée, Arcas

Terée:
Elle m'évite, l'Inhumaine;
Et toûjours sur ses pas mon lâche coeur m'entraîne.
Terée à ses beaux yeux est un Objet d'horreur.
Amour, fay que mes soins triomphent de sa haine,
Ou que ses fiers mépris éteignent mon ardeur.

Ah ! qu'un dépit legitime
Ne met-il mon coeur en paix !
Mais je l'aimay, ce fut mon crime,
Mon supplice sera de l'aimer à jamais...

Pourquoy mon coeur charmé la trouve-t'il si belle ?
Pourquoy l'éprouve-t'il si fiere & si cruelle ?

Arcas:
Un Roy doit-il aimer, & soupirer en vain ?
En ces lieux pour jamais retenons le Princeße:
Arbitre de son sort offrez-luy vôtre main.
Qu'Athamas, & la Reine aillent revoir la Grece.
Un Roy doit-il aimer, & soupirer en vain ?
Commandez-moy, Seigneur, fiez-vous à mon zele.

Terée:
Suivons un Conseil si fidele,
Va, mets mon coeur en paix, ma flâme en liberté,
Et sois le seul auteur de ma felicité.


Scene 5
Terée, Progné, Cleone, Elise

Progné:
C'est peu de me bannir, Perfide, prends ma vie,
Mets par ma mort ta flâme en liberté,
Toy-même, sois l'auteur de ta felicité.

Terée:
Quelle fureur vous a saisie ?

Progné:
Qui te retient, Ingrat, aprés m'avoir trahie ?
Tu m'a déja porté les plus sensibles coups:
Acheve... n'atten pas l'effet de mon courroux.
Tu romps les plus doux noeuds d'Amour & d'Hyménée,
Ma Soeur à t'épouser se verra comdamnée;
Et moy Reine sans Trône, & Femme sans Epoux,
Fugitive, j'irois aux lieux de ma naissance
Pleurer ta fatale inconstance !

Terée:
L'Hymen nous engagea sans consulter l'Amour,
L'Amour malgré l'Hymen nous dégage à son tour.

Progné:
Vains & foibles garands du coeur d'un infidelle,
Serments, dont il flatoit mes desirs prévenus,
Gage d'une ardeur éternelle,
Qu'estes-vous devenus ?

Terée:
Quittez un Ingrat qui veut l'estre.

Progné:
Que ne le puis-je Traitre !

Dieux, qui voyez son crime, & mes malheurs,
Faites grace plûtôt au reste de la terre,
A l'amour outragé remettez le tonnerre,
Pour punir les perfides coeurs...
Mais, tu braves les Dieux vangeurs.
Philomele à tes voeux toûjours inexorable,
Te rendra les mépris dont ton orgueil m'accable,
Philomele à tes voeux toûjours inexorable,
Me vangera par ses rigueurs.

Terée:
Un coeur devroit brisersa chaîne,
Quand il voit mépriser ses feux:
D'un trop funeste amour nous nous plaignons tous deux,
Vous aimez un Ingrat, j'adore un Inhumaine.

Progné:
Connoy-donc un Rival, favorisé des Dieux,
Autant qu'il l'est de Philomele;
Athamas a flechy ce coeur qui t'est rebelle,
Oüy, tu verras tomber tes projets odieux,
Il ne t'en restera que la honte éternelle.
Minerve l'a promis... Tu parois te troubler;
Pour un Heros quel foiblesse !

Terée:
Reine, c'est à vous de trembler.
Je sçauray m'aßurer d'une ingrate Maîtresse
Et d'un Rival heureux,
Et vous me répondrez, peut-être de tous deux.


Scene 6
Progné, Cleone, Elise

Progné:
J'en ay trop dit, Cleone, & ma Soeur est perduë.

Cleone:
Minerve prend soin de ses jours.
Mais vous, sans espoir de secours,
A vous perdre, Princesse, estes-vous résoluë ?
Du Dieu de l' Hymen que je sers,
Le Temple vous peut estre un azile fidele.
Elise par son art peut seconder mon zele,
Les mysteres du Stix à ses yeux sont ouverts.

Elise:
Elise vous répond du secours des Enfers.

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ACTE TROISIE'ME

Scene premiere
Terée, Athamas, desarmé, Gardes

Le Théatre represente le Vestibule du Temple de l'Hymen. Le Temple paroît fermé

Terée:
Profitez des moments que ma pitié vous laisse.
Par mon ordre en ces lieux vous verrez la Princesse:
Meritez sa colere, attirez ses mépris:
Vôtre grace n'est qu'à ce prix.

Athamas:
Par une indigne perfidie,
Je pourrois racheter ma vie !
Non, frape... Dois-tu m'épargner ?
Je refuse, pour toy de trahir Philomele.

Terée:
Je te perdrois sans la gagner.
Je vivrois detesté, tu mourrois aimé d'elle;
Et je ne goûterois pas
La douceur de ton trépas.

Athamas:
Je vivray, je mourray fidele.
N'espere pas que ma vie, ou ma mort
Puisse changer ton sort.
Je vivray, je mourray fidele.

Terée:
Arbitre de tes jours, je te menace en vain.
Conserve ce coeur sans foiblesse,
Pour voir expirer la Princesse.
Il me faut dés ce jour, ou son sang, ou sa main.


Scene 2
Athamas

Athamas, seul:
Ou son sange, ou sa main... Cher Objet que j'adore,
Oubliez-moy plûtôt: c'est vôtre cruauté
Que j'implore.
Vous payeriez trop cher vôtre infidelité.
Ah ! je sens à ce coup expirer ma constance.
Dieux ! que mon sort est fatal !
Le bonheurde mon Rival
Doit faire désormais mon unique assurance.
Pourray-je survivre un seul jour ?
Il n'importe, achevons de montrer ma tendresse.
J'aime assez ma Princesse,
Pour luy vouloir immoler mon amour.


Scene 3
Athamas, Philomele

Philomele:
Toute ma douleur céde
Au plaisir de vous voir,
L'Amour qui me possede
Jamais ne me fit mieux ressentir son pouvoir.
Les temples, aux Humains aziles favorables,
Sont devenus pour moy des Prisons redoutables:
Mais le Cie me permet de vous y recevoir,
Toute ma douleur céde au plaisir de vous voir.

Athamas:
Et la mienne s'en augmente.
Ah ! sçavez-vous à quel prix
Ce plaisir nous est permis ?

Philomele:
L'Ennemy qui nous tourmente
Nous donne malgré luy des moments assez doux.
Cher amant, jurons-nous
Une flâme constante.

Athamas:
Plus cet aveu m'est glorieux,
Plus il rend ma peine cruelle.
Quoy ! malgré les Humains, la Fortune & les Dieux,
Me voulez-vous estre fidelle ?

Philomele:
Vôtre ardeur est nouvelle
A servir un Rival.

Athamas:
Si je le trahissois, je vous servirois mal...
Souffriray-je qu'à sa furie
Le BArbare vous sacrifie ?
Vous-même, ô Ciel ! mes yeux en seroient les témoins
Epousez-le plûtôt... Je n'en mourray pas moins;
Mais je mourray content de vous sauver la vie.

Philomele:
Vivez, laissez-moy mourir.
Vous ne me verrez point entre les bras d'un autre.
Mon trépas doit sauver & ma gloire, & la vôtre.
Vivez, laissez-moy mourir.

Athamas:
Je dois perir
De vos malheurs, ou des coups de Terée.
Des deux côtez ma mort est assurée.
Vôtre choix peut vous secourir;
Vivez, laissez-moy mourir.

Ensemble:
Vivez, laissez-moy mourir.

Athamas:
Recevez mon dernier soûpir.

Philomele:
Ah ! Prince, à quel affront m'avez-vous condmanée ?
Si pour sauver vos jours j'épouse le Tyran,
Aissu-tôt, par sa main la mienne prophanée
Se lavera dans les flots de son sang.

Athamas:
Qu'entens-je ! grands Dieux ! ma Princesse !

Philomele:
Le Tyran va se rendre en ces funestes lieux.
Adieu Prince... l'Amour soûtiendra ma foiblesse.

Athamas, que les Gardes emmenent:
Eh ! la seule faveur que j'esperois des Dieux,
Estoit d'expirer à vos yeux.


Scene 4
Philomele

Philomele:
Cher & cruel Amour, Auteur de ma souffrance,
Vos promesses, & nos plaisirs
N'ont-ils qu'une vaine apparence ?
Ah ! ne flatiez-vous nos desirs,
Que pour tromper nôtre esperance ?
Coulez mes Pleurs, éclatez mes Soûpirs,
Irritez la fureur du Tyran qui m'offense,
Rendez-luy son bonheur fatal:
C'est commencer ma vengeance
De pleurer mon Amant aux yeux de son Rival.


Scene 5
Terée, Philomele, Arcas,
Troupe de Courtisans

Terée, à Philomele:
Un Roy met à vos pieds sa suprême puissance,
Vos appas dans son coeur ont fait regner l'Amour:
L'Amour veut par reconnoissance
Vous faire regner à son tour.

[à sa Suite]

Ce n'est plus que pour Philomele
Que vous devez former des voeux.
Que s'il se peut vôtre zele
Dure autant que mes feux;
Nous serons tous heureux.

Si mon coeur au mépris d'une flâme si belle,
Brûle jamais pour d'autre que pour elle,
Que ce Peuple, justes Dieux !
Cesse de m'être fidele,
Dés que je cesseray de l'estre à ses beaux yeux.

Philomele, à part:
Souffriray-je long-temps ce spectacle odieux ?...
Minerve, Amour, Hymen, hâtez vôtre vengeance.

[le Choeur repete les quatre premiers vers de cette Scene, avant la Chaconne]

Terée, à Philomele:
Formons un si belle chaîne,
Et de l'Hymen vous-même allumez le flambeau.

Philomele:
Et la Gloire, & l'Amour m'ouvriront le tombeau.
Sans Trône, & sans sujets, je sçay mourir en Reine.

Terée:
Pouvez-vous encor dédaigner
Un Sceptre que l'Amour vous livre ?

Philomele:
Helas ! vous parlez de regner
A qui ne songe plus à vivre.

La mort est le seul bien où je dois aspirer.
Moins cruelles que vous, plus sensible à mes larmes,
La mort de mes malheurs sçaura me delivrer.

Terée:
Ah ! Cruelle, de quelles armes
Venez-vous déchirer mon coeur !
Qu'esperez-vous de vos larmes,
Elles vous servent mal contre ma vive ardeur,
Elles redoublent trop vos charmes.
En combattant l'Amour, vous le rendez vainqueur.

Philomele:
Soyez sensible à ma douleur.

Terée:
Soyez sensible à mon ardeur.

Je sçay d'où partent vos refus.
Un Rival trop heureux ne m'allarmera plus.

Je puniray l'Amant des mépris de l'Amante;
Je vais offrir à vos regards confus
Son Image pâle & sanglante;
Je vais estre vengé du funeste plaisir
Que vous avez goûté tous deux à me trahir.

Philomele:
Je suis la seule coupable.
Helas ! il consentoit à ne me jamais voir,
Mais à le retenir, j'ay mis tout mon pouvoir.

Terée:
Et c'est ce qui m'accable.

Son Arrest irrevocable,
Vôtre amour vient de l'assûrer.

Vous, pour servir la fureur qui m'anime,
Arcas, allez tout préparer.

Philomele:
Non, non, mon desespoir te livre ta victime.
Mais n'espere pas
Profiter de ton crime.
Tu vas pleurer mon trépas
Parmy ces aprests célébrent.
Ces flambeaux de l'Hymen, sont des flambeaux funebres
Qui le vont éclairer;
Ce Trône est le bucher où je vais expirer...
Oüy, Traître, ainsi je remplis ton envie,
Songe en m'arrachant la vie,
Que mon cher Athamas est le Divinité,
A qui je la sacrifie.

[Terée ouvre le Temple, les portes se brisent: la Statuë de l'Hymen s'envole: le Tonnerre gronde: des Monstres se répandent sur le Theatre]


Scene 6
Terée, Philomele, Progné, Cleone, Elise,
Troupe de Courtisans, Choeurs de voix au dedans du Temple

Le Choeur:
Le Ciel se déclare
Contre vous,
Evitez ses coups.

une voix au dedans du Temple:
De ses Droits l'Hymen est jaloux,
L'Hymen ne peut souffrir un dessein si barbare.

Le Choeur:
Le Ciel se déclare
Contre vous,
Evitez ses coups.

Terée:
Des Monstres furieux s'élancent jusqu'à nous.

Progné, sortant du fond du Temple un poignard à la main pour fraper Terée:
Des Monstres que tu vois, connoy le plus funeste.
Helas ! ma haine expire, & l'amour seul me reste...

[elle tombe sur Elise]

Terée:
Ah ! Qu'est-ce que je voy !
Quelle main s'arme contre moy !
En dépit du Ciel qui m'outrage,
Allonssur mon Rival faire éclater ma rage...

[tous se retirent en désordre]

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ACTE QUATRIEME

Scene premiere
Progné, Cleone, Elise

Le Théatre represente l'Appartement de la Prétresse du Temple de l'Hymen, & dans le fond le Palais du Roy, & la Ville

Progné:
Je reprens par vos soins l'usage de mes sens,
Respirons...

Cleone:
Mais en même-temps
Reprenez avec eux toute vôtre colere.
Le Ciel pour vous venger vous rend à la lumiere.

Progné:
Le Ciel me rappelle aux douleurs.
La lumiere bien-tôt me doit estre ravie;
Le peu qui reste de ma vie
N'est que pour sentir que je meurs.

Elise:
Tandis que le Perdide
Si rit peut-estre de vos pleurs
Je rougis de vous voir si foible & si timide.

Cleone:
Rien ne doit plus retenir vôtre bras.
Il y va de vos jours, vôtre ennemy ne pense
Qu'à remplir sur vous sa vengeance;
Sa main fume du sang d'Athamas,
Aux yeux de la Princeße il vient de le répandre.
Quel sort en devez-vous attendre,
Si vous ne le prevenez pas ?

Elise:
De BAchus en ce jour on célébre la feste.
J'ay vû déja briller les Thyrses, les flambeaux,
Les Bachantes viendront, mettez-vous à leur teste:
Le tumulte, la nuit, mon art, tout vous appreste
Pour vous venger, mille moyens nouveaux.


Scene 2
Philomele, Progné, Cleone, Elise

Philomele:
Le Traitre, Le Barabre
Suit-il encore mes pas ?
Je cours, je m'égare.
Où suis-je, où n'est-il pas ?
Je frißone, je tremble...
Terée, arreste. Eh ! que veut ton courroux ?
Pour qui tien-tu ce fer ? cher Prince, sauvez-vous;
C'est un crime pour nous, d'oser pleurer ensemble.

Progné:
Princesse, quels transports !

Philomele:
Quel sang voy-je couler ?
C'en est fait, sa fureur vient de se l'immoler.
Ah ! mon amant expire... Acheve ton ouvrage,
Barbare, dans mon coeur vien percerson Image.
Quoy ! je te vois à mes genoux !
Est-ce ton amour, ou ta rage
Dont je vais ressentir les coups ?
Oses-tu donc sur Philomele
Prter ta main criminelle !
Un Dieu l'arreste. Il ne se connoît plus.
Sa fureur est extrême;
La puiss-t'il tourner contre luy-même !

Progné:
Quels crimes ! quels forfaits !

Philomele:
Ah ! regrets superflus !
Cher Amant, tu pers la vie...
Si le Tyran n'en vouloit qu'à mes jours,
Que je déteste, ô Ciel ! ton funeste secours...
Avec toy pour jamais je me verrois unie
Mais je ne tarderay pas;
Et l'Amour va m'ouvrir le chemin du trépas.

Progné:
Enfin, du sort qu'on me prépare
Je voy toutes les horreurs.
Le Barbare
A fait sur Athamas l'eßay de ses fureurs.
Je reste encore, foible obstacle à ses crimes.
C'est la derniere des victimes
Qu'attendent ses transports jaloux.
Ma mort à ses fureurs te laisse sans deffense,
Malheureuse Princesse... Ah ! le souffriez-vous !
Dieux qui protegez l'innocence ?

Cleone & Progné:
Ah ! le souffrirez-vous,
Dieu de l'Hymen qu'on offense !
N'en doûtons point, les Dieux se reposent sur nous
Du soin de leur vengeance
Servons leur juste courroux.

Philomele:
J'entens les cris de ton ame plaintive,
Cher Amant, tu seras vangé.
Tu me verrois déja sur l'infernale rive;
Mais ce soin retient seul mon ame fugitive.
Cher Amant, tu seras vangé,
Le sang de l'Ennemy va te faire justice.

Progné & Philomele:
Qu'il perisse, qu'il perisse,
Sa mort est le sacrifice.
[Philomele] Que vous devez à l'Hymen outragé.
[Progné] Que vous devez à l'Amour outragé.

Elise:
Il est temps que pour son suplice
Mon Art fasse armer les Enfers,
Que vôtre haine me choisisse
Entre mille tourmens divers.

[faisant des Ceremonies magiques]

O Toy, qui de l'Amour empruntes ta fureur,
Des perfides Mortels implacable ennemie,
Vien, affreuse Jalousie,
Vien t'emparer de son coeur:
Que la foiblesse,
Que la tendresse
Cedent à ta juste rigueur.
Et vous Filles du Stix, Divinitez cruelles,
Aprêtez pour Terée, & vos feux, & vos fers.
Vous tourmentez aux Enfers
Des Ombres moins criminelles.


Scene 3
Philomele, Progné, Cleone, Elise,
la Jalousie, les Furies

Le Choeur:
Tes clameurs éclatantes
Ont pénétré l'Empire de Pluton.
Les plaintes touchantes,
Les voix gemissantes
Des Malheureux, chargez de nos chaînes pesantes,
Sont les plus doux plaisirs que ressente Alecton.

La Jalousie, un poiganrd à la main:
Reine, pren ce poignard que l'affreux Phlegeton
M'a vû tremper pour toy dans ces ondes brulantes.
Un bras armé d'un tel secours,
Est sûr de sa vengeance.

Ce fer doit terminer les jours
De l'Ingrat qui t'offense.
Mais, il faut avec art conduire ta fureur.
Il faut, s'il est possible,
Sans percer son coeur
En frapper l'endroit sensible.
Il est Pere, offre à ses yeux
De son Fils immolé le spectacle odieux.

Dans son sang le plus cher cour laver ton injure:
Vange l'Amour sur un Parjure.


Scene 4
Philomele, Progné, Cleone, Elise

Progné:
Helas ! m'est-il moins cher qu'à luy
Ce sang que ma main doit répandre ?
Elise, les Enfers n'ont-ils point aujourd'huy
Quelqu'autre vangeance à m'apprendre ?
Helas ! m'est-il moins cher qu'à luy
Ce sang que ma main doit répandre ?

Philomele:
Du secours des Enfers, que pouvez-vous attendre ?
Mais quel bruit éclatant icy se fait entendre ?


Scene 5
Philomele, Progné, Cleone, Elise,
Bachantes avec des Thyrses & des Flambeaux allumez

Le petit Choeur:
Préparons à Bachus un triomphe charmant.
Ce Dieu répond à nôtre empreßement
Par les plus heureux présages.
Venez, Reine, vos beaux yeux
Vont rendre son triomphe encor plus glorieux.
Les hommages des Rois sont toûjours pour les Dieux,
Les plus agreables hommages.

Progné:
Que vos voeux & les miens pénétrent jusqu'aux cieux
Pour attirer la tempête
Sur un coupable teste,
Et m'épargner des forfaits odieux.

Le petit Choeur:
Bachus nous inspire
Nos chants, & nos jeux.
C'est dans son Empire
Qu'on doit vivre heureux:
On n'y fait que rire,
Tout flate nos voeux.
Fuyez Soins facheux.
Craignons le martire
Des coeurs amoureux.

Laissez-là vos chaînes,
Amants malheureux.
Oubliez vos peines,
Brisez tous vos noeuds.
Bachus sçait d'un coeur
Chasser les allarmes;
L'Amour rend les armes
A ce Dieu vainqueur

Une Bachante & le Choeur:
Gardez-vous que la tendresse
Ne suprenne vos desirs.

L'Amour quand il vous blesse,
Promet mille plaisirs;
Mais l'Amour est sujet à trahir sa promesse.

Progné:
Sous ta fatale chaîne,
Amour, je ne gemiray plus.

Venez, suivez vôtre Reine,
Venez, venez servir sa haine.

Philomele:
Je n'ay versé pour toy que des pleurs superflus,
Cher Amant, desormais ta vengeance est certaine.

Les Choeurs:
Allons, suivons notre Reine,
Allons, allons servons sa haine.

[Progné, Philomele, & les Bachantes vont porter le feu au Palais de Terée]

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ACTE CINQUIEME

Scene premiere
Philomele

Le Théatre represente le Palais de terée, & la Ville en feu. Un Port de Mer paroît dans l'éloignement. On découvre un Viasseau sur les flots. L'Acte se passe dans la nuit, qui n'est éclairée que par les flâmes de l'embrâsement

Philomele:
En vain pour dérober tant d'horreurs à mes yeux,
La nuit a déployé ses voiles les plus sombres.
Ces feux, ces tristes feux chassent trop bien les ombres,
Et me font voir les maux que je cause en ces lieux...

Quel ravages ! quelles allarmes !
Quels bruits ! quels sifflements raisonnent dans les airs !
La flâme vole... quels éclairs !
Je vois tomber ces murs... quels abîmes ouverts !
Quels ravages ! quelles allarmes !...
C'est l'ouvrage, mes Yeux, de vos funestes charmes...

Mais du plus tendre Amant, je vange le trépas.

Séjour du Tyran qui m'outrage,
Séjour de mes malheurs, Theatre de sa rage,
Lieux arrosez du sang de mon cher Athamas,
Brûlez, Palais, ne soyez plus que cendre:
Que la foudre du Ciel y puisse encor descendre:
Brûlez, Palais, ce vaste embrâsement
Est un bûcher digne de mon Amant.


Scene 2
Philomele,
Troupe de Peuples effrayez qui fuient l'embrâsement

Le grand Choeur:
Ah ! nous perissons tous !
Dieux ! sauvez-nous.

Le petit Choeur:
Ah ! nous perissons tous !
Dieux ! sauvez-nous.

Philomele:
Palais, Remparts, Temples, Autels,
Et vous infortunez Mortels,
Le flambeau de l'Amour alluma seul la foudre
Qui vous réduit en poudre.

Le Choeur:
Ah ! nous perissons tous !
Dieux ! sauvez-nous.


Scene 3
Philomele

Philomele:
Toy, chere Ombre, pardonne à ma douleur extrême
Si de ces Malheureux, je plains le triste sort.
Je ne devois venger ta mort
Que sur Terée, ou sur moy-même.

[on entend une agreable Symphonie]

Qu'entens-je ! quels concerts ! quelle aimable harmonie !
Est-ce sa douceur infinie,
Ou ma foiblesse, helas ! qui calme mes transports ?
Je vois des Matelots paroître sur ces bords.
Approchons.


Scene 4
Philomele, le Chef des Genies,
Troupe de Genies déguisez en Matelots

Le Chef des Genies:
Belle Princeße,
Minerve vous tient sa promesse,
Reconnoissez son secours.
Des plus affreux dangers elle a sauvé vos jours,
Il ne luy reste plus qu'à vous rendre à la Grece.

Vents, dont les bruyantes haleines
Font voler & la flâme & la mort en ces lieux,
N'agitez plus les airs, cessez Vents furieux.
Le Tyran, l'ennemy des Dieux
Souffre en ce moment d'assez cruelles peines.
N'agitez plus les airs, cessez Vents furieux,
Allez, allez regner sur les humides plaines,
Vous nous eloignerez de ces bords odieux.

Le Choeur des Genies, à Philomele:
Quittez ce funeste rivage,
Venez, Princesse, embarquez-vous.

Le petit Choeur:
Les vents, & l'orage
Sont bien moins à craindre pour nous
Que ce funeste rivage.

Le Chef des Genies:
La thrace à trop long-temps joüy de vôtre peine.

Philomele:
Mais du moins sur ces bords ne laissons pas la Reine,
Pandion, dans son sein doit recevoir nos pleurs,
Un desastre commun luy fait revoir les Filles
De la plus triste des familles
Nous luy devons ensemble apprendre les malheurs.

[les Matelots expriment par leurs Danses la joye qu'il ont de délivrer Philomele du lieu de sa captivité, & de ses malheurs]

Un Matelot:
Heureux qui pourroit se deffendre
D'un amoureux engagement !
Le bien charmant
Que l'on nous fait attendre,
N'est qu'un tourment:
L'Amour souvent
Rend le coeur le plus tendre
Le moins content.

[leurs Danses sonr interompuës par l'arrivée de Progné]


Scene 5
Progné, Philomele, le Chef des Genies,
Troupe de Genies

Progné:
Enfin, je n'ay muny, le Traitre, le Parjure.
Dans son sang le plus cher, j'ay lavé mon injure.
Son Fils expire, allons, quittons ces lieux.
Ces spectacles d'horreur luy feront mes adieux.

Philomele:
Ah ! quelle fureur est la vôtre !
Quoy ! falloit-il punir un crime par un autre ?

Progné:
Où suis-je ! qu'ay-je fait ? quel Démon me poursuit...
Le desespoir de mon ame s'empare.
Mere impitoyable, & barbare.
O Festes de Bachus ! ô trop fatale Nuit !

Allons ma Soeur, allons dans quelqu'Antre sauvage,
Enfermer ma honte & ma rage.

Le Choeur:
Quittez ce funeste rivage,
Allons, embarquons-nous:
Les vents & l'orage,
La mort, le naufrage
Sont bien moins à craindre pour vous
Que ce funeste rivage.

[Progné, & Philomele partent pour s'embarquer]


Scene 6 & derniere
Terée, tenant à la main le poignard dont il a trouvé son Fils percé

Terée:
Arrestez, arrestez... n'esperez pas
Echaper à ma vangeance.
Quels Mortels ! quels Demons prennent vôtre deffense ?
Allez, pour vous punir, c'est assez de mon bras.

Dieux des Mers, Neptune, Thetis,
Si pour le engloutir vous n'ouvez vos abîmes,
Je vous croiray complices de leurs crimes...

N'invoquons plus des Dieux qui sont sourds à nos cris.
Au deffaut du Trident implorons le Tonnerre.
Toy, si tu sçais punir les crimes de la terre,
Maître des Dieux, Pere des Rois,
Ecoûte ma mourante voix.

Mon Fils est égorgé par l'horrible Megere,
Qu'un noeud fatal a fait mon Epouse & sa Mere.
Pour prix de mes bienfaits sa detestable Soeur,
Remplit ma Cour de carnage, & d'horreur.

Ah ! leur impunité braveroit ta puissance.
Tu dois à l'Univers une illustre vengeance,
D'un Pere, d'un Epoux, d'un Amant, & d'un Roy.
Il ne m'écoûte point. Et toy
Dieux des Combats dont je tiens la naissance,
Tu laißes ton Fils sans deffense.

Ah ! terminons plûtôt ma honte & mes douleurs;
C'est trop voir le Ciel que j'abhore:
Du plus pur de mon sang ce poignard fume encore:
Achevons de perir... Ah ! c'en est fait... je meurs.


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