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Pandore
Tragédie en Musique en V Actes
livret de Voltaire
musique de: Joseph Nicolas Pancrace Royer & Jean-Benjamin Laborde

 

Acte I

Le Théâtre represente une campagne, & des montagnes dans le fond


Scene premiere
Prométhée, Pandore dans l'enfoncement, couchée sur une estrade

Prométhée:
Prodige de mes mains, charmes que j'ai fait naître,
Je vous appelle en vain, vous ne m'entendez pas.
Pandore, tu ne peux connaître
Ni mon amour, ni tes appas.
Quoi ! j'ai formé ton coeur, & tu n'es pas sensible !
Tes beaux yeux ne peuvent me voir !
Un impitoyable pouvoir
Oppose à tous mes voeux un obstacle invincible.
Ta beauté fait mon desespoir.
Quoi ! toute la Nature autour de toi respire !
Oiseaux, tendres oiseaux, vous chantez, vous aimez,
Et je vois ses appas languir inanimés;
La mort les tient sous son empire.


Scene 2
Prométhée, Pandore dans l'enfoncement, couchée sur une estrade,
Les Titans Encelade &Typhon

Encelade & Typhon:
Enfant de la Terre & des Cieux,
Tes plaintes & tes cris ont ému ce bocage.
Parle, quel est celui des Dieux
Qui t'ose faire quelque outrage ?

Prométhée, en montrant Pandore:
Jupiter est jaloux de mon divin ouvrage
Il craint que cet objet n'ait un jour des Autels;
Il ne peut sans courroux voir la Terre embellie !
Jupiter à Pandore a refusé la vie !
Il rend mes chagrins éternels.

Typhon:
Jupiter ? Quoi ! c'est lui qui formerait nos ames:
L'usurpateur des Cieux peut être notre appui ?
Non: je sens que la vie & ses divines flâmes
Ne viennent point de lui.

Encelade, en montrant Typhon, son Frere:
Nous avons pour ayeux la Nuit & le Tartare.
Invoquons l'éternelle nuit.
Elle est avant le jour qui luit.
Que l'Olympe cède au Tartare.

Typhon:
Que l'Enfer, que mes Dieux, répandent parmi nous
Le germe éternel de la vie:
Que Jupiter en frémisse d'envie,
Et qu'il soit vainement jaloux.

Prométhée, Encelade & Typhon:
Ecoutez-nous, Dieux de la nuit profonde
De nos Astres nouveaux contemplez la clarté
Accourez du centre du Monde;
Rendez féconde
La Terre, qui m'a porté;
Animez la beauté;
Que votre pouvoir seconde
Mon heureuse témérité.

Prométhée:
Au séjour de la nuit vos voix ont éclaté.
Le jour pâlit, la Terre tremble.
Le Monde est ébranlé, l'Erèbe se rassemble.

[le Théâtre change, & représente le Cahos. Tous les Dieux de l'Enfer viennent sur la Scene]

Le Choeur des Dieux Infernaux:
Nous détestons
La lumiere éternelle;
Nous attendons
Dans nos gouffres profonds
La race faible & criminelle,
Qui n'est pas née encor, & que nous haïssons.

Némésis:
Les ondes du Léthé, les flammes du Tartare,
Doivent tout ravager !
Parlez, qui voulez-vous plonger
Dans les profondeurs du Ténare ?

Prométhée:
Je veux servir la Terre, & non pas l'opprimer.
Hélas ! à cet objet j'ai donné la naissance,
Et je demande en vain, qu'il s'anime, qu'il pense,
Qu'il soit heureux, qu'il sache aimer.

Les Trois Parques:
Notre gloire est de détruire,
Notre pouvoir est de nuire;
Tel est l'arrêt du sort.
Le Ciel donne la vie, & nous donnons la mort.

Prométhée:
Fuyez donc à jamais ce beau jour qui m'éclaire;
Vous êtes malfaisans, vous n'êtes point mes Dieux.
Fuyez, destructeurs odieux
De tout le bien que je veux faire;
Dieux des malheurs, Dieux des forfaits,
Ennemis funèbres,
Replongez-vous dans les ténèbres,
Ennemis funèbres,
Laissez le Monde en paix.

Némésis:
Tremble, tremble pour toi-même.
Crain notre retour,
Crain Pandore & l'Amour.
Le moment suprême
Vole sur tes pas...
Nous allons déchaîner les Démons des combats;
Nous ouvrirons les portes du trépas.
Tremble, tremble pour toi-même.

[les Dieux des Enfers disparaissent. On revoit la campagne éclairée & riante. Les Nymphes des bois & des campagnes sont de chaque côté du Théâtre]

Prométhée:
Ah ! trop cruels ennemis ! pourquoi déchaîniez vous
Du fond de cette nuit obscure,
Dans ces champs fortunés, & sous un Ciel si doux,
Ces ennemis de la Nature ?
Que l'éternel cahos éléve entre eux & nous
Une barrière impénétrable.
L'Enfer implacable
Doit-il animer
Ce prodige aimable
Que j'ai sû former ?
Un Dieu favorable
Le doit enflammer.

Encelade:
Puisque tu mets ainsi la grandeur de ton être
A verser des bienfaits sur ce nouveau séjour,
Tu méritais d'en être le seul Maître.
Monte au Ciel, dont tu tiens le jour:
Va ravir la céleste flâme
Ose former une ame,
Et sois Créateur à ton tour.

Prométhée:
L'amour est dans les Cieux; c'est là qu'il faut me rendre:

L'Amour y règne sur les Dieux
Je lancerai ses traits, j'allumerai ses feux.
C'est le Dieu de mon coeur, & j'en dois tout attendre.
Je vole à son Throne éternel
Sur les ailes des vents l'Amour m'enlève au Ciel.

[il s'envole]

Le Choeur des Nymphes:
Volez, fendez les airs & pénétrez l'enceinte
Des Palais éternels;
Ramenez les plaisirs du séjour de la crainte;
En répandant des biens, meritez des Autels.

Acte II

Le Théâtre représente la même campagne. Pandore inanimée, est sur une estrade. Un Char brillant de lumière descent du Ciel


Une Dryade:
Chantez, Nymphes des bois, chantez l'heureux retour
Du demi-Dieu qui commande à la Terre:
Il vous apporte un nouveau jour;
Il revient dans ce doux séjour
Du séjour brillant du tonnerre.
Il revole en ces lieux, sur le Char de l'Amour.

Le Choeur des Nymphes:
Quelle douce aurore
Se lève sur nous ?
Terre jeune encore
Embellissez-vous.
Brillantes fleurs, qui parez nos campagnes,
Sommet des superbes montagnes,
Qui divisez les airs, & portez les Cieux;
O nature naissante
Devenez plus charmante,
Plus digne de ses yeux.

Prométhée, descendant du Char le flambeau à la main:
Je le ravis aux Dieux, je l'apporte à la Terre,
Ce feu sacré du tendre amour,
Plus puissant mille fois que celui du tonnerre,
Et que les feux du Dieu du jour.

Le Choeur des Nymphes:
Fille du Ciel, ame du Monde,
Passez dans tous les coeurs.
L'air, la Terre, & l'Onde
Attendent vos faveurs.

Prométhée, approchant de l'estrade où est Pandore:
Que ce feu précieux l'Astre de la Nature,
Que cette flamme pure
Te mette au nombre des vivans.
Terre, sois attentive à ces heureux instans:
Lève-toi, cher Objet, c'est l'Amour qui l'ordonne.
A sa voix obéis toujours;
Lève-toi, l'Amour te donne
La vie, un coeur & de beaux jours...

[Pandore se lève sur son estrade & marche sur la Scène]

Le Choeur:
Ciel ! o Ciel ! elle respire.
Dieu d'amour, quel est ton empire !

Pandore:
Où suis-je ? & qu'est-ce que je vois ?
Je n'ai jamais été; quel pouvoir m'a fait naître ?
J'ai passé du néant à l'être;
Quels objets ravissans semblent nés avec moi !

[on entend une Symphonie]

Ces sons harmonieux enchantent mes oreilles;
Mes yeux sont éblouis de l'amas des merveilles
Que l'Auteur de mes jours prodigue sous mes pas.
Ah ! d'où vient qu'il ne parait pas ?
De moment en moment, je pense & je m'éclaire,
Terre, qui me portez, vous n'êtes point ma mère,
Un Dieu sans doute est mon Auteur;
Je le sens, il me parle, il respire en mon coeur.

[elle s'assied au bord d'une fontaine]

Ciel ! est-ce moi que j'envisage,
Le crystal de cette onde est le miroir des Cieux.
La Nature s'y peint: plus j'y vois mon image,
Plus je dois rendre grace aux Dieux.

[on danse autour d'elle]

Les Nymphes & les Titans:
Pandore, fille de l'Amour.
Charmes naissans, beauté nouvelle,
Inspirez à jamais, sentez à votre tour
Cette flamme immortelle,
Dont vous tenez le jour.

[on danse]

Pandore:
Quel objet attire mes yeux ?
De tout ce que je vois dans ces aimables lieux,
C'est vous, c'est vous sans doute de qui je dois la vie.
Du feu de vos regards que mon ame est remplie,
Vous semblez encor m'animer.

Prométhée:
Vos beaux yeux ont sû m'enflammer,
Lorsqu'ils ne s'ouvraient pas encore.
Vous ne pouviez répondre; & j'osais vous aimer,
Vous parlez, & je vous adore.

Pandore:
Vous m'aimez ! cher auteur de mes jours commencés.
Vous m'aimez ! & je vous dois l'être.
La Terre m'enchantait, que vous l'embellissez !
Mon coeur vole vers vous, il se rend à son maître
Et je ne puis connaître...
Si ma bouche en dit trop, on n'en dit pas assez.

Prométhée:
Vous n'en sauriez trop dire, & la simple nature
Parle sans feinte & sans détour.
Que toujours la race future
Prononce ainsi le nom d'amour.

Ensemble:
Charmant amour, éternelle puissance,
Premier Dieu de mon coeur,
Amour, ton empire commence
C'est l'empire du bonheur.

Prométhée:
Ciel, quelle épaisse nuit, quels éclats de tonnerre
Détruisent les premiers instans
Des innocens plaisirs que possédait la terre !
Quelle horreur a troublé mes sens.

Ensemble:
La terre frémit, le Ciel gronde,
Des éclairs menaçans
Ont percé la voûte profonde
De ces Astres naissans.
Quel pouvoir ébranle le Monde
Jusqu'en ses fondemens ?

[on voit descendre un Char, sur lequel sont Mercure, la Discorde, Némésis, etc]

Mercure:
Un Héros téméraire a pris le feu céleste
Pour expier ce vol audacieux,
Montez, Pandore, au sein des Dieux.

Prométhée:
Tyrans cruels !

Pandore:
Ordre funeste !
Larmes, que j'ignorais, vous coulez de mes yeux.

Mercure:
Obéissez, montez aux Cieux.

Pandore:
Ah ! j'étais dans le Ciel en voyant ce que j'aime.

Prométhée:
Cruels, ayez pitié de ma douleur extrême.

Pandore & Prométhée:
Barbares, arrêtez.

Mercure:
Venez, montez aux Cieux, partez;
Jupiter commande;
Il faut qu'on se rende
A ses volontés.
Venez, montez aux Cieux, partez.
Vents obéissez-nous, & déployez vos ailes;
Vents, conduisez Pandore aux voûtes célestes.

[le Char disparaît]

Prométhée:
On l'enlève, Tyrans jaloux.
Dieux, vous m'arrachez mon partage,
Il était plus divin que vous;
Vous êtiez malheureux, vous étiez en courroux
Du bonheur, qui fut mon ouvrage;
Je ne devais qu'à moi ce bonheur précieux;
J'ai fait plus que Jupiter mêmpe.
Je me suis fait aimer. J'animais ces beaux yeux.
Ils m'ont dit en s'ouvrant, vous m'aimez, je vous aime !
Elle vivait par moi, je vivais dans son coeur.
Dieu jaloux, respecte mes chaînes.
O Jupiter ! ô fureurs inhumaines !
Eternel persécuteur.
De l'infortuné créateur
Tu sentirais toutes mes peines.
Je braverai ton pouvoir
Ta foudre épouvantable
Sera moins redoutable
Que mon amour au désespoir.

Acte III

Le Théâtre représente le Palais de Jupiter brillant d'or & de lumière


Jupiter:
Je l'ai vû cet objet sur la Terre animé,
Je l'ai vû, j'ai senti des transports qui m'étonnent;
Le Ciel est dans ses yeux, les graces l'environnent;
Je sens que l'Amour l'a formé.

Mercure:
Vous régnez, vous plaisez, vous la rendrez sensible
Vous allez éblouïr ses yeux à peine ouverts.

Jupiter:
Non, je ne fus jamais que puissant & terrible.
Je commande à l'Olympe, à la Terre, aux Enfers.
Les coeurs sont à l'Amour. Ah ! que le sort m'outrage !
Quand il donna les Cieux, quand il donna les Mers,
Quand il divisa l'Univers,
L'Amour eut le plus beau partage.

Mercure:
Que craignez-vous ? Pandore à peine a vû le jour.
Et d'elle -même encor à peine de connaissance:
Aurait-elle senti l'amour
Dès le moment de sa naissance ?

Jupiter:
L'Amour instruit trop aisément.
Que ne peut point Pandore ? Elle est femme, elle est belle.
La voila, joüissons de son étonnement.
Retirons-nous pour un moment
Sous les arcs lumineux de la voûte éternelle.
Cieux, enchantez ses yeux, & parlez à son coeur;
Vous déploîrez en vain ma gloire & ma splendeur,
Vous n'avez rien de si beau qu'elle.

[ils se retirent]

Pandore, seule:
A peine j'ai goûté l'aurore de la vie,
Mes yeux s'ouvraient au jour, mon coeur à mon amant,
Je n'ai respiré qu'un moment.
Douce félicité, pourquoi m'es-tu ravie ?
On m'avoit fait craindre la mort,
Je l'ai connüe hélas ! cette mort menaçante
N'est-ce pas mourir, quand le sort
Nous ravit ce qui nous enchante ?
Dieux, rendez moi la Terre, & mon obscurité,
Ce bocage où j'ai vû l'amant qui m'a fait naître,
Il m'avait deux fois donné de l'être.
Je respirais, j'aimais, quelle félicité !

A peine j'ai goûté l'aurore de la vie, &c.

[tous les Dieux avec tous leurs attributs entrent sur la scene]

Le Choeur des Dieux:
Que les astres se réjouissent,
Que tous les Dieux applaudissent
Au Dieu de l'Univers.
Devant lui les Soleils pâlissent.

Neptune:
Que le sein des Mers,

Pluton:
Le fond des Enfers,

Le Choeur des Dieux:
Les Mondes divers
Retentissent
D'eternels concerts.

Que les astres se réjouissent, &c.

Pandore:
Que tout ce que j'entens conspire à m'effrayer !
Je crains, je hais, je fuis cette grandeur suprême.
Qu'il est dur d'entendre louër
Un autre Dieu que ce que j'aime.

Les Trois Graces:
Fille du charmant amour,
Regnez dans son Empire;
La Terre vous désire,
Le Ciel est votre Cour.

Pandore:
Mes yeux sont offensés du jour qui m'environne,
Rien ne me plaît, & tout m'étonne.
Mes déserts avaient plus d'appas.
Disparaissez, ô splendeur infinie;
Mon amant ne vous voit pas

[on entend une Symphonie]

Cessez, inutile harmonie,
Il ne vous entend pas...

[le Choeur recommence. Jupiter sort d'un nuage]

Jupiter:
Nouveau charme de la Nature,
Digne d'petre éternel,
Vous tenez de la Terre un corps faible & mortel,
Et vous devez, cette âme inaltérable & pure
Au feu sacré du Ciel.
C'est pour les Dieux que vous venez de naître.
Commencez à joüir de la Divinité.
Goûtez aurpès de votre Maître
L'heureuse immortalité.

Pandore:
Le néant, d'où je sors à peine,
Est cent fois préférable à ce présent cruel;
Votre immortalité, sans l'objet qui m'enchaîne,
N'est rien qu'un supplice immortel.

Jupiter:
Quoi ! méconnaîssez-vous le Maître du tonnerre ?
Dans les Palais des Dieux regrettez-vous la Terre ?

Pandore:
La terre était mon vrai séjour;
C'est là que j'ai senti l'amour.

Jupiter:
Non, vous n'en connaissez qu'une image infidelle,
Dans un Monde indigne de lui.
Que l'Amour tout entier, que sa flamme éternelle,
Dont vous sentiez une étincelle,
Que tous ses traits de feu nous embrasent aujourd'hui.

Pandore:
Je les ai tous sentis, du-moins j'ose le croire,
Ils ont égalé mes tourmens.
Ah ! vous avez pour vous la grandeur & la gloire;
Laissez les plaisirs aux amans.
Vous étes Dieu, l'encens doit vous suffire;
Vous étes Dieu, comnlez mes voeux.
Consolez tout ce qui respire,
Un Die doit faire des heureux.

Jupiter:
Je veux vous rendre heureux, & par vous je veux l'estre.
Plaisirs, qui suivez vôtre Maître,
Ministres plus puissans que tous les autres Dieux,
Déployez vos attraits, enchantez ses beaux yeux.
Plaisirs, vous triomphez dès qu'on peut vous connaître.

[les Plaisirs dansent autour de Pandore en chantant ce qui suit]

Le Choeur:
Aimez, aimez, & régnez avec nous;
Le Dieu des Dieux est seul digne de vous.

Une Voix:
Sur la Terre on poursuit avec peine
Des plaisirs l'ombre légère & vaine,
Elle s'échappe & le dégoût la suit.
Si Zéphyre un moment plaît à Flore,
Il flétrit les fleurs qu'il fait éclorre;
Un seul jour les forme & les détruit.

Le Choeur:
Aimez, aimez, & régnez avec nous;
Le Dieu des Dieux est seul digne de vous.

Une Voix:
Les fleurs immortelles
Ne sont qu'en nos champs.
L'amour & le tems
Ici n'ont point d'ailes.

Le Choeur:
Aimez, aimez, & régnez avec nous;
Le Dieu des Dieux est seul digne de vous.

Pandore:
Oui j'aime, oui, doux plaisirs, vous redoublez ma flamme,
Mais vous redoublez ma douleur,
Dieux charmans, si c'est vous qui faites le bonheur,
Allez au Maître de mon ame.

Jupiter:
Ciel ! ô Ciel ! Quoi, mes soins ont ce succès fatal ?
Quoi ! j'attendris son ame, & c'est pour mon rival.

Mercure, arrivant sur la scene:
Jupiter, arme-toi de la foudre
Pren tes feux, va réduire en poudre
Tes ennemis audacieux.
Prométhée est armé, les Titans furieux
Menacent les voûtes des Cieux;
Ils entâssent des monts la masse épouvantable.
Déja leur foule impitoyable
Approche de ces lieux.

Jupiter:
Je les punirai tous... Seul je suffis contre eux.

Pandore:
Quoi, vous les puniriez, vous qui causez sa peine.
Vous n'êtes qu'un Tyran jaloux & tout-puissant.
Aimez-moi d'un jour encor plus violent,
Je vous punirai par ma haine.

Jupiter:
Marchons, & que la foudre éclate devant moi.

Pandore:
Cruel ! ayez pitié de mon mortel effroi;
Jugez de mon amour, puisque je vous implore.

Jupiter, à Mercure:
Pren soin de conduire Pandore.
Dieux, que mon coeur est désolé,
J'éprouve les horreurs qui menacent le Monde.
L'Univers reposait dans une paix profonde;
Une beauté paraît: l'Univers est troublé.

[il sort]

Pandore, seule:
O jour de ma naissance ! ô charmes trop funestes !
Désirs naissans, que vous étiez trompeurs !
Quoi ? la beauté, l'amour, les faveurs célestes,
Tous les biens ont fait mes malheurs ?
Amour, qui m'a fait naître, apaise tant d'allarmes.
N'es-tu pas Souverain des Dieux ?
Vien sécher mes larmes;
Enchaîne & désarme
La Terre & les Cieux.

Acte IV

Le Théâtre représente les Titans armés, & des montagnes dans le fond; plusieurs Géans sont sur les montagnes, & entassent des rochers

Encelade:
Oui, nos frères & nous, & toute la nature
Ont senti ta cruelle injure.
La terrible vengeance est déja dans nos mains
Vois-tu ces monts pendans en précipices ?
Vois-tu ces rochers entassés ?
Ils seront bien-tôt renversés
Sur les barbares Dieux, qui nous ont offensés
Nous punirons les injustices
De ce Tyran jaloux, par nos mains terrassés.

Prométhée:
Terre, contre le Ciel, apprends à te défendre.
Trompettes & tambours, organes des combats,
Pour la première fois vos sons se font entendre;
Eclatez, guidez nos pas.

[on marche au son des Trompettes]

Le Ciel sera le prix de votre heureux courage.
Amis, je ne prétens que Pandore & sa foi.
Laissez-moi ce juste partage
Marchez, Titans, & suivez-moi.

Le Choeur des Titans:
Courons aux armes
Contre ces Dieux cruels;
Repandons les allarmes
Dans les coeurs immortels.
Courons aux armes,
Vengeons l'Univers.

Prométhée:
Le tonnerre en éclats répond à nos trompettes.

[un Char, qui porte les Dieux, descend sur les montagnes au bruit du tonnerre. Pandore est auprés de Jupiter. Prométhée continue]

Jupiter quitte ses retraites;
La foudre a donné le signal:
Commençons ce combat fatal.

[les Géans montent]

Le Choeur des Nymphes, qui bordent le Théâtre:
Tambours, trompettes & tonnerre,
Dieux & Titans, que faites-vous ?
Vous confonddez, par vos terribles coups,
Les Enfers, le Ciel & la Terre.

[bruit de tonnerre & de trompettes]

Les Titans:
Cedez, Tyrans de l'Univers;
Soyez punis de vos fureurs cruelles.
Tombez Tyrans.

Les Dieux:
Mourez, rebelles.

Les Titans:
Tombez, descendez dans nos fers.

Les Dieux:
Précipitez-vous aux Enfers.

Pandore:
Terre, Ciel, ô douleur profonde !
Dieux, Titans, calmez mon effroi
J'ai causé les malheurs du Monde;
Terre, Ciel, tout périt pour moi.

Les Titans:
Lançons nos traits.

Les Dieux:
Frappez, tonnerre.

Les Titans:
Renversons les Dieux.

Les Dieux:
Détruisons la Terre.

Ensemble:
Tombez, descendez dans nos fers;
Précipitez vous aux Enfers.

[il se fait un grand silence. Un nuage brillant descend. Le Destin paraît au milieu du nuage]

Le Destin:
Arrêtez, le Destin qui vous commande à tous
Veut suspendre vos coups.

[il se fait encor un silence]

Prométhée:
Etre inaltérable,
Souverain du Tems,
Dicte à nos Tyrans
Ton ordre irrévocable.

Le Choeur:
O Destin, parle, explique-toi,
Les Dieux fléchiront sous ta loi.

Le Destin, au milieu des Dieux, qui se rassemblent autour de lui:
Cessez, cessez, guerre funeste,
Ce jour forme un autre Univers.
Souverains du séjour céleste,
Rendez Pandore à ses déserts.
Dieux, comblez cet objet de tous vos dons divers,
Titans, qui jusqu'au Ciel avez porté la guerre...

Pandore:
Malheureux, soyez terrassés;
A jamais gémissez
Sous ces monts renversés,
Qui vont retomber sur la Terre.

[les rochers se détachent & retombent. Le Char des Dieux descend sur la Terre. On remet Pandore à Prométhée]

Jupiter:
O Destin, le Maître des Dieux
Est esclave de ta puissance.
Eh bien ! sois obéi; mais, que ce jour commence
Le divorce éternel de la Terre & des Cieux.
Némésis, sors des sombres lieux.

[Némésis sort du fond du Théâtre, & Jupiter continue]

Seduis le coeur, trompe les yeux
De la beauté qui m'offense.
Pandore, connai ma vengeance,
Jusques dans mes dons précieux.
Que cet instant commence
Le divorce éternel de la terre & des Cieux.

Acte V

Le Théâtre représente un bocage à travers lequel on voit les débris des rochers

Pandore, tenant la boëte:
Eh quoi, vous me quittez, cher amant que j'adore ?
Etes-vous soumis au vainqueur ?

Prométhée:
La victoire est à moi, si vous m'aimez encore.
L'Amour & le Destin parlent en ma faveur.

Pandore:
Eh quoi, vous me quittez, cher amant que j'adore ?

Prométhée:
Les Titans sont tombés, plaignez leur sort affreux.
Je dois soulager leur chaîne
Apprenons à la race humaine
A secourir les malheureux.

Pandore:
Demeurez un moment. Voyez votre victoire,
Ouvrons ce don charmant du Souverain des Dieux,
Ouvrons.

Prométhée:
Que faites-vous ? Hélas ! daignez me croire
Je crains tout d'un rival, & ces soins curieux
sont des pièges nouveaux, que vous tendent les Dieux.

Pandore:
Quoi vous pensez ?...

Prométhée:
Songez à ma prière,
Songez à l'intérêt de la Nature entière,
Et du moins attendez mon retour en ces lieux.

Pandore:
Eh bien, vous le voulez, il faut vous satisfaire.
Je soumets ma raison; je ne veux que vous plaire.
Je jure, je promets à mes tendres amours
De vous croire toujours.

Prométhée:
Vous me le promettez ?

Pandore:
J'en jure par vous-même,
On obéit dés que l'on aime.

Prométhée:
C'en est assez, je pars & je suis rassûré.
Nymphes des bois, redoublez votre zele,
Chantez cet Univers détruit & réparé.
Que tout s'embellisse à son gré
Puisque tout est formé d'elle.

[il sort]

Une Nymphe:
Voici le siècle d'or, voici le tems de plaire.
Doux loisir ! Ciel pur, heureux jours,
Tendres amours
La Nature est votre mere,
Comme elle durez toujours.

Une autre Nymphe:
La discorde, la triste guerre
Ne viendroit plus nous affliger;
Le bonheur est né sur la Terre;
Le malheur était étranger.
Les fleurs commencent à paraître;
Quelle main pourroit les fléchir ?
Les plaisirs s'empressent de naître;
Quels Tyrans les feraient périr ?

Le Choeur, répétant:
Voici le siècle d'or, &c.

Une Nymphe:
Vous voyez l'éloquent Mercure;
Il est avec Pandore, il confirme en ces lieux,
De la prt du Maître des Dieux,
La paix & la Nature.

[les Nymphes se retirent, Pandore s'avance avec Némésis, qui paraît sous la figure de Mercure]

Némésis:
Je vous l'ai déja dit, Prométhée est jaloux;
Il abuse de sa puissance.

Pandore:
Il est l'auteur de ma naissance,
Mon Roi, mon amant, mon époux.

Némésis:
Il porte à trop d'excès les droits qu'il a sur vous.
Devait-il jamais vous défendre
De voir ce don charmant, que vous tenez des Dieux ?

Pandore:
Il craint tout; son amour est tendre,
Et j'aime à complaire ses voeux.

Némésis:
Il en éxige trop, adorable Pandore;
Il n'a point fait pour vous ce que vous méritez.
Il put en vous formant vous donner des beautés,
Dont vous manquez peut-être encore.

Pandore:
Il m'a fait un coeur tendre, il me charme, il m'adore;
Pouvait-il mieux m'embellir ?

Némésis:
Vos charmes périront.

Pandore:
Vous me faîtes frémir.

Némésis:
Cette boëte mystérieuse
Immortalise la beauté.
Vous serez, en ouvrant ce trésor enchanté,
Toujours belle, toujours heureuse
Vous régnerez sur votre époux,
Il sera soumis & facile.
Craignez un tyran jaloux,
Formez un sujet docile.

Pandore:
Non, il est mon amant il doit l'être à jamais;
Il est mon Roi, mon Dieu, pourvû qu'il soit fidelle.
C'est pour l'aimer toujours qu'il faut être immortelle,
C'est pour le mieux charmer, que je veux plus d'attraits.

Némésis:
Ah ! C'est trop vous en défendre,
Je sers vos tendres amours;
Je ne veux que vous apprendre
A plaire, à brûler toujours.

Pandore:
Mais n'abusez point de ma faible innocence,
Auriez-vous tant de cruauté ?

Némésis:
Ah ! Qui pourrait tromper une jeune beauté ?
Tout prendrait votre défense.

Pandore:
Hélas ! je mourrois de douleurs,
Si je méritais sa colère,
Si je pouvais déplaire
Au maître de mon coeur.

Némésis:
Au nom de la NAture toute entière,
Au nom de votre époux, rendez-vous à ma voix.

Pandore:
Ce nom emporte, & je vous crois.
Ouvrons.

[elle ouvre la boëte. La Nuit se répand sur le Théâtre, & on entend un bruit souterrain]

Quelle vapeur épaisse, épouvantable,
M'a dérobé le jour et troublé tous mes sens ?
Dieu trompeur ! Ministre implacable !
Ah ! quels maux affreux je ressens !
Je me vois punie & coupable !

Némésis:
Fuyons de la Terre & des Airs.
Jupiter est vengé, rentrons dans les Enfers.

[Némésis s'abîme. Pandore est évanoüie sur un lit de gazon]

Prométhée, arrive du fond du Théâtre:
O surprise ! ô douleur profonde !
Fatale absence ! horribles changemens !
Quels astres malfaisans
Ont flétri la face du Monde ?
Je ne voi point Pandore, elle ne répond pas
Aux accens de ma voix plaintive.
Pandore ! mais, hélas ! de l'infernale rive
Les monstres déchaînés volent dans ces climats.

Les Furies & les Démons, accourant sur le Théâtre:
Les tems sont remplis
Voici notre Empire,
Tout ce qui respire,
Nous sera soumis.
La triste froidure
Glace la Nature
Dans les flans du Nord.
La crainte tremblante,
L'injure arrogante,
Le sombre remord,
La guerre sanglante,
Arbitre du sort;
Toutes les Furies,
Vont avec transport
Dans ces lieux impis
Apporter la mort.

Prométhée:
Quoi ! la mort en ces lieux s'est donc fait un passage ?
Quoi, la Terre a perdu son éternel Printems,
Et ses malheureux habitans
Sont tombés en partage
A la fureur des Dieux, de l'Enfer & du Tems ?
Ces Nymphes de leurs pleurs arrosent ce rivage.
Pandore ! cher objet, ma vie & mon image,
Chef-d'oeuvre de mes mains, idole de mon coeur,
Répondez à ma douleur.
Je la vois, de ses sens, elle a perdu l'usage.

Pandore:
Ah ! je suis indigne de vous:
J'ai perdu l'Univers. J'ai trahi mon époux.
Punissez-moi: nos maux sont mon ouvrage.
Frappez !

Prométhée:
Moi, la punir !

Pandore:
Frappez, arrachez-moi
Cette vie odieuse,
Que vous rendiez heureux
Ce jour que je vous dois.

Le Choeur des Nymphes:
Tendre époux, essuyez ses larmes,
Faites grace à tant de beauté;
L'excès de sa fragilité
Ne saurait égaler ses charmes.

Prométhée:
Quoi ! malgré ma prière, & malgré vos sermens,
Vous avez donc ouvert cette boëte odieuse !

Pandore:
Un Dieu cruel, par ses enchantemens,
A séduit ma raison faible & trop curieuse.
Ô fatale crédulité !
Tous les maux sont sortis de ce don détesté;
Tous les maux sont venus de la triste Pandore.

L'Amour, descendant du Ciel:
Tous les biens sont à vous, l'amour vous reste encore.

[le Théâtre change, & représente le Palais de l'Amour]

L'Amour, continuant:
Je combattrai pour vous le Destin rigoureux.
Aux humains, j'ai donné l'être,
Ils ne seront point malheureux,
Quand ils n'auront que moi pour Maître.

Pandore:
Consolateur charmant, Dieu digne de mes voeux,
Vous, qui vivez dans moi, vous l'ame de mon ame,
Punissez Jupiter en redoublant sa flâme,
Dont vous nous embrasez tous.

Prométhée & Pandore:
Le Ciel en vain sur nous rassemble
Les maux, la crainte & l'horreur de mourir.
Nous souffrirons ensemble
Et c'est ne point souffrir.

L'Amour:
Descendez, douce espérance,
Venez desirs flateurs,
Habitez dans tous les coeurs,
Vous ferez leur réjoüissance,
Fussiez-vous trompeurs.
C'est vous qu'on implore
Par vous on joüit
Du moment qui passe & qui fuit,
Du moment qui n'est pas encore.

Pandore:
Des destins la chaîne redoutable
Nous entraîne à d'éternels malheurs;
Mais l'espoir à jamais secourable,
De ses mains viendra sécher nos pleurs.
Dans nos maux il sera des délices,
Nous aurons de charmantes erreurs,
Nous serons au bord des précipices,
Mais l'amour les couvrira de fleurs.