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Omphale
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
représenté pour la premiere fois par l'Academie Royale de Musique
le dixième jour de Novembre 1701

livret d'Antoine Houdar de la Motte
musique de: André Cardinal Destouches


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

L'Amour
Junon
Premiere Grace
Deuxieme Grace
La Jalousie
Choeur des Divinités du Ciel
Choeur des Divinités de la Terre
Choeur des Jeux & des Plaisirs
Suite de la Jalousie


L'Amour paroît dans sa Gloire, environné de Graces & de Plaisirs. Les Divinités de la Terre sont assises sur les aîles du Théâtre, enchainées de Fleurs; et les Divinités du Ciel sont au-dessus, assises sur des nuages. On voit au fond l'Antre de la Jalousie, où elle est enchaînée avec la Rage & le Désespoir.

Le Premiere Grace:
Vous, qui suivez l'Amour, Graces, Plaisirs & Jeux,
Célébrez avec moi sa puissance & ses charmes;
Chantez ses traits, chantez ses feux,
Et que vos chants pour lui soient de nouvelles armes.

Accourez à nos sons,
Venez, belle Jeunesse;
Que nos douceux Chansons
Soient le trait qui vous blesse.
Le plus fier à nos voix
Devient le plus tendre;
Qui craint les tendres loix
Ne doit pas nous entendre.

Les Deux Graces:
Amans, qui souffrez dans vos chaines,
Ne regrettez point vos soupirs;
En amour les soins & les peines
Sont le présage des plaisirs.

Le Choeur:
Amans, qui souffrez dans vos chaines,
Ne regrettez point vos soupirs;
En amour les soins & les peines
Sont le présage des plaisirs.

La Seconde Grace:
Faut-il qu'on différe
D'aimer & de plaire,
Dans les jeunes ans ?
Marchez sur nos traces;
C'est l'âge des Graces
Que votre Printemps.

La Premiere Grace:
La vive jeunesse
N'a pour la tendresse
Que quelques instans;
Le vent qui s'envole
Des Antres d'Eole
Fuit moins que le Temps.

Triomphe, Dieu charmant, regne avec les plaisirs;
A la douceur d'aimer joins le bonheur de plaire,
Et ne fais naître de desirs
Que pour les satisfaire.

Le Choeur:
Que sa gloire à jamais vole au dessus des Cieux,
Célébrons par nos Chants le plus charmant des Dieux.

[on entend une Symphonie]

Mais quel éclat frappe nos yeux ?
C'est l'auguste Junon qui descend en ces lieux.

Junon:
Dieu puissant, vange-moi d'un Mortel qui m'outrage;
Son coeur dès le Berceau triomphe de ma rage:
Ma honte & mon dépit croissent par ses travaux.
Blesse Alcide; il est temps de vaincr ce Héros.

Mais choisi ces traits redoutables,
Dont tu sçus troubler mon repos:
Je te pardonne tous mes maux,
S'il en éprouve de semblables.

L'Amour:
Il aime: mais c'est peu d'avoir soumis son coeur,
Je veux que ses tourments égalent ta fureur.

Dépit cruel, jalouse Rage,
Allez, allez troubler un coeur qui nous outrage.
Allez, partez, déchaînez-vous;
Allez servir notre couroux.

[la Jalousie & sa Suite, brisent leurs chaînes, & s'envolent pour exécuter les ordres de l'Amour]

La Seconde Grace:
Lancez, lancez vos traits, signlez votre gloire;
Jouissez à jamais d'un triomphe éclatant;
Enchaînez tous les coeurs, & marquez chanque instant
Par un nouvelle Victoire.

Le Choeur:
Lancez, lancez vos traits, signlez votre gloire, &c.

La Seconde Grace:
Vole; que ta puissance éclate,
Amour; arme-toi de tes feux;
Qu'en vain la gloire te combatte,
Et que les plus grands coeurs soient les plus amoureux.

La Premiere Grace:
Lancez, lancez vos traits, signlez votre gloire, &c.

Le Choeur:
Lancez, lancez vos traits, signlez votre gloire, &c.

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ACTE PREMIER

les personnages de la Tragédie:

Alcide
Omphale, Reine de Lydie
Iphis, Fils du Roi d'Aecalie
Manto, Fille de Tiresie, sous le nom d'Argine
L'Ombre de Tiresie
Cephise, Confidente d'Omphae
Doris, Confidente d'Omphale
Le Grand Prestre de Jupiter
Un Thebain
Une Thebaine
Choeurs & Troupe de Lydiens & de Lydiennes
Prestres & Prestresses, Captifs, Héros, Magiciens, Prestres & Prestresses de l'Amour


La Scene est à Sardis, Capitale de Lydie


Le Théatre représente des Arcs de Triomphe, élevés à la gloire d'Alcide, devant le Temple de Jupiter.


Scene premiere
Iphis

Iphis:
Calme heureux, agréable Paix,
C'est en vain que je vous rappelle;
Calme heureux, égréable Paix,
Non, ce n'est plus pour moi que vos plaisirs sont faits.

Languissant sous le poids d'une chaîne cruelle,
Je ne me plains qu'à moi de mes tourments secrets;
Mais malgré ma contrainte & ma douleur mortelle,
Mon amour prend sans cesse une force nouvelle,
Il se nourrit de mes regrets.

Calme heureux, agréable Paix,
C'est en vain que je vous rappelle;
Calme heureux, égréable Paix,
Non, ce n'est plus pour moi que vos plaisirs sont faits.

[on entend un bruit de Trompettes]

D'Amcide on va chanter la nouvelle Victoire,
Ce bruit de son Triomphe est l'éclatant signal.

Tout retentit, tout parle de sa gloire,
Tandis que pour la Reine épris d'un feu fatal,
Je perds le soin de ma mémoire,
Lâche ! l'ai-je suivi pour l'imiter si mal ?


Scene 2
Iphis, Alcide & sa Suite

Alcide:
Les Rébéles soumis gémissent dans les fers;
Mais c'est assez de maux qu'ils ont soufferts,
Rassemblez-les pour voir briser leur chaine.

Vous, allez; que vos soins répondent à mes voeux.
Que ceux qui m'ont suivi se préparent aux Jeux
Que je dois offrir à la Reine.


Scene 3
Iphis, Alcide

Alcide:
Que servent les honneurs qu'on rend à mes exploits ?
Malheureux ! tout mon coeur s'ouvre au trait qui le blesse,
Mille cruels transports m'agitent à la fois:
O barbare ennemie ! implacable Déesse !
Junon, je t'applaudis du trouble où tu me vois.

Iphis:
Au sein de la victoire
Votre coeur laisse encore échapper des soupirs:
Vous ne sçauriez desirer plus de gloire;
Quel autre bien fait naître vos desirs ?

Alcide:
Apprends, cher Prince, apprends ma foiblesse secrette;
On vante mon Triomphe, & je sens ma défaite.

Iphis:
Quoi, Seigneur ?

Alcide:
J'ai servi la Reine de ces lieux;
J'ai puni les mutins qui troubloient son Empire;
J'ai sauvé par la Mort d'un Monstre furieux
Tout ce que sa fureur étoit prête à détruire.
Que servent à mon coeur ces exploits glorieux ?
Il se trouble, il languit, tu l'entends qui soupire;
L'Amour a bien servi la colere des Dieux.

Iphis:
Vous aimez ! Eh ! quelle est la beauté qui vous blesse ?

Alcide:
La Reine...

Iphis:
O Ciel !

Alcide:
La Reine a surpris ma tendresse.
Dès le premier moment que je vis ses attraits,
Je sentis que mon coeur les aimeroit sans cesse;
Je tâcherai vainement d'en repousser les traits.

Iphis:
Ah ! vous aimez votre foiblesse.

Si vous défendiez votre coeur,
L'Amour ne s'en rendroit pas maître;
Et vous en seriez le Vainqueur,
Si vous ne craigniez pas de l'être.

Mais redoutez, du moins, les transports furieux
De la fille de Tiresie;
Elle tient à ses loix la Nature asservie,
Ses charmes font pâlir la lumiere des Cieux.
Vous n'avez pû l'aimer: son art, sa jalousie
Peuvent en un instant la conduire en ces lieux:
Prévenez ses fureurs... Mais rien ne vous allarme,
Et vous n'écoutez plus qu'un amour qui vous charme.

Alcide:
Quoi ! je me plairois dans mes fers !
Tu crois que mes soupirs, que mes maux me sont chers !
Non, aide-moi toi-même à sortir d'esclavage;
Reproche-moi les feux dont je me sens brûler;
D'Argine au désespoir peins-moi toute la rage,
Et l'Enfer contre Omphale, armé pour l'accabler.
Fais-moi voir le péril extrême
Où mon nom... Mais de quoi serviroient ces discours ?
Ah ! je me les suis faits mille fois à moi-même,
Et je sens que j'aime toujours.

L'Amour est sûr de la Victoire,
C'est en vain qu'un grand coeur résiste à ses attraits,
Les vains murmures de la gloire
Donnent encore plus de force à ses traits.

Iphis:
La Reine vient, & nous voyons paroître
Les Ministres acrésdu Dieu qui vous fit naître.

Voyez tous ces drapeaux ornés de vos exploits.

Alcide:
Omphare, cher Iphis, est tout ce que je vois.


Scene 4
Iphis, Alcide, Omphale, Le Grand Prestre,
Troupe de Lydiens portant des Drapeaux, où sont représentés les Travaux d'Alcide,
& la dépouille du Monstre dont il vient de délivrer les Etats d'Omphale,
Troupe de Prestres & de Prestresses de Jupiter

Alcide:
Belle Reine, votre présence
Payoit tous mes travaux d'un assez grand bonheur.
Falloit-il à ce bien ajoûter tant d'honneur ?

Omphale:
Vous avez dans ces lieux rétabli ma puissance:
Un Monstre sur mon Peuple exerçoit sa fureur,
Votre bras redoutable en a pris la vengeance.
Je vous demande encor, pour derniere faveur,
De souffrir ma reconnoissance.

On célébre aujourd'hui le jour de ma maissance.
Je veux que tous les ans, au milieu de ma Cour,
Mon Peuple chante au même jour
Votre gloire & sa délivrance.

Chantez le digne fils du plus puissant des Dieux,
Chantez, portez vos voix, & son nom jusqu'aux Cieux.

Le Grand Prestre de Jupiter:
Sa voix en se formant appella la Victoire,
Son premier pas fur pour la Gloire,
L'Univers vit briller sa force & ses vertus
Presqu'au moment de sa naissance.
Les serpents étouffés, les Monstres abbattus
Etoient les Jeux de son enfance.

Le Choeur:
Chantons le digne fils du plus puissant des Dieux,
Chantons, portons nos voix, & son nom jusqu'aux Cieux.

Le Grand Prestre:
O vous ! qui dans vos mains soûtenez le Tonnerre,
Ne lancez plus ici ses terribles éclats.
Aux coupables Mortels, Alcide fait la guerre;
Dans le sein des Titans il porte le trépas:
Et pour en délivrer la Terre,
Votre Foudre vangeur est moins fort que son bras.

Le Choeur:
Chantons le digne fils du plus puissant des Dieux,
Chantons, portons nos voix, & son nom jusqu'aux Cieux.

Le Grand Prestre:
Il arrache Cerbere aux ténébreux rivages,
De l'Hydre renaissante il étouffe la rage;
Il a fait de la Terre & des Enfers surpris
Les Théâtres de son courage,
Et le Ciel en sera le prix.

[les Lydiens rendent leur hommage à Alcide]

Le Grand Prestre & Omphale:
Chaque instant redouble sa gloire,
Il est digne de nos Autels.

Le Grand Prestre:
Il ne veut sur ses pas enchaîner la Victoire,
Que pour le repos des Mortels.

Le Choeur:
Chaque instant redouble sa gloire,
Il est digne de nos Autels.

Alcide, à Omphale:
Vous pouvez mieux répondre au zéle qui m'enflamme,
Ces honneurs n'ont pour moi que de foibles appas;
Pour prix de ce qu'a fait mon bras,
Permettez-moi l'aveu de ce que sent mon ame.

Déja vous m'entendez, vous pénétrez mon fue;
Mes soupirs ont cent fois prévenu cet aveux.

Omphale:
Quoi ! Seigneur, lorsqi'en vain Argine vous adore,
De si foibles attraits vous auroient enflammé ?

Alcide:
Mon coeur contre l'Amour se défendroit encore ?
Si vos regards ne l'avoient désarmé.

Omphale:
Songeons à terminer cette fête éclatante;
Sur les Autels des Dieux, auteurs de nos destins,
Allons tous consacrer les armes des mutins,
Et du Monstre vaincu la dépouille sanglante.

[les Prestres & les Lydiens entrent avec Alcide & Omphale dans le Temple de Jupiter, & répétent:]

Chantons le digne Fils du plus puissant des Dieux;
Chantons, portons nos voix & son nom jusqu'aux Cieux.

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ACTE SECOND

Le Théatre représente le Palais d'Omphale


Scene premiere
Omphale, Cephise, Doris

Cephise:
Alcide vous a fait l'aveu de son ardeur,
Rien ne manque à votre victoire;
Qu'il doit vous être doux de régner dans un coeur
Qui n'a jamais aimé que la gloire !

Doris:
Répondez à l'ardeur dont son coeur est épris,
Qu'il partage votre couronne;
Les chaînes de l'Hymen doivent être le prix
De celles que l'Amour lui donne.

Cephise & Doris:
Jouissez du bonheur de l'avoir enflammé.

Omphale:
Le plus grand de mes maux est de l'avoir charmé.

Cephise & Doris:
Que dites-vous ? Pourquoi vous en faire un supplice ?

Omphale:
Que de raisons pour m'allarmer !
Je lui dois tout, il m'aime, & je ne puis l'aimer.
J'éprouve de l'Amour le plus cruel caprice.

Cephise & Doris:
Eh ! quel autre Mortel a sçu plaire à vos yeux ?

Omphale:
De tous les Héros qu'en ces lieux
Attira la fureur du Monstre redoutable,
Vous sçavez trop qu'Alcide est le plus glorieux;
Sçavez-vous moins quel est le plus aimable ?

Cephise:
Est-ce Iphis que vous aimeriez ?

Omphale:
En pénétrant mon choix, vous le justifiez.
Il fut de ma fierté l'écueil inévitable,
Mon coeur trop affoibli se laissa désarmer;
Et sans prévoir qu'Alcide dût m'aimer,
Je sentis seulement qu'Iphis étoit aimamble.

Iphis ignore encor l'amour qu'il a fait naître.
Mais c'est lui que je vois paroître.
Avant qu'il sçache mon ardeur,
Pénétrons, s'il se peut, le secret de son coeur.


Scene 2
Iphis, Omphale, Cephise, Doris

Iphis:
Jouissez de votre conquête,
Vous allez recevoir l'hommage le plus doux,
Belle Reine; je viens vous annoncer la Fête
Qu'Alcide prépare pour vous.

De vos divins attraits il reconnopît l'empire;
Lui-même il me convie à servir son ardeur.

Omphale:
Iphis, c'est en vain qu'il soupire;
Un autre a prévenu ce Héros dans mon coeur.

Iphis:
Ciel ! quel funeste aveu venez-vous de ma faire !
Et quel est cet Amant que votre coeur préfére ?
Alcide seul devoit vous enflammer.

Omphale:
N'en est-il point, Iphis, qui sçache mieux aimer ?

Iphis:
Il n'en est pas du moins de plus digne de vous plaire.

Omphale:
Celui qui m'a soumise au pouvoir des Amours,
Méritoit le mieux cette gloire;
Mes yeux me le disent toujours,
Et mon coeur se plaît à les croire.

Iphis:
Dieux ! quels sont mes tourments !

Omphale:
D'où naissent vos soupirs ?

Iphis, à part:
Quel trouble... [à Omphale] d'un Ami je plains les déplaisirs.

Aimez un Héros qui vous aime;
Sa vertu, sa gloire est extrême;
Brisez vos premiers fers pour ce nouveau Vainqueur.
Quand, malgré moi, vos yeux auroient séduit mon coeur,
Je trahirois mon amour même
Pour votre gloire & son bonheur.

Omphale:
J'ai tout tenté pour me défendre,
Lorsque l'Amour a voulu m'enchaîner;
Mais mon coeur à la fin fut forcé de ses rendre;
Et je ferois en vain pour le reprendre,
Les efforts que je fis pour ne le pas donner.

Iphis:
Tout vous dit de changer quand Alcide vous aime.

Omphale:
Si vous aimiez, Iphis, changeriez-vous de même ?

Iphis:
Je ferois pour la gloire un généreux effort.

Omphale:
Mon coeur est plus tendre & moins fort.

Vous vous troublez ! quelle est cette douleur mortelle ?

Iphis:
Ah ! c'est trop m'accabler, Cruelle,
Vous voyez, malgré moi, mon crime & mon tourment.
Mon coeur éprouve en ce moment
La douleur d'un Ami fidéle,
Et l'affreux désespoir d'un malheureux Amant.

Omphale:
Que dites-vous, Iphis ?

Iphis:
Ce que je ne puis taire.
Je vous fais un aveu que je vais expier;
Et si je vous apprends un amour téméraire,
Ma mort vous aidera bientôt à l'oublier.

Ah ! j'entends mon Arrêt dans ce profond silence,
Il fait céder à mon malheur.

Mon coeur, en vous aimant, vous a fait une offense;
Mais vous avez dans ma douleur
Le garant de votre vangeance.

Omphale:
Arrêtez... Mais, ô Dieux ! j'apperçois son Rival.
Quelle contrainte, hélas ! quel spectacle fatal !


Scene 3
Alcide, Omphale

Les Rébéles enchaînés, conduits par des Héros de diverses Nations qui ont servi Alcide. Troupe de sa Suite, portant la Peau du Lion de Nemée, la Massuë & les Armes d'Alcide, qu'on met, en dansant, aux pieds d'Omphale.

Alcide:
Je remets ces Mutins sous vos loix souveraines
Reine, leur repentir vous réponds de leur foi.

Omphale:
Je veux tout oublier; qu'on leur ôte ces chaînes.

Alcide:
Ne pourrai-je à mon tour vous attendrir pour moi ?
Mes transports, mes soupirs, seront mes seules armes;
Je veux par mille soisn vous prouver mes ardeurs.
Recevez dans ces jeux un essai des honneurs
Que je prétens rendre à vos charmes.
Jamais on a senti des ardeurs si parfaites;
Faites-en par vos chants retentir ce séjour:
L'objet qui m'a charmé régne aux lieux où vous êtes,
Les Plaisirs & les Jeux doivent former sa Cour;
Célébrez à l'envi dans ces belles retraites
Les plus brillans attraits, & le plus tendre amour.

Joignez tous vos voix,
Chantez votre Reine;
L'Amour sous ses loix
Pour jamais m'enchaîne.
Ses yeux à l'Amour ont prêté des armes.
Chantez tour à tour
L'excês de ses charmes,
Et de mon amour.

Un Thebain & une Thebaine, à Omphale:
Suivez l'Amour quand ce Dieu vous appelle;
N'écoutez plus la fierté:
Non votre liberté
N'est pas du prix d'une chaîne si belle.

Le Choeur répétent:
Suivez l'Amour quand ce Dieu vous appelle, &c.

Alcide, aux Rébéles:
Chantez mille fois
L'Amour qui m'enchaîne;
Célébrez mon choix.
Chantez mille fois
Votre aimable Reine,
Bénissez ses loix.
Imitez l'ardeur si fidéle
Dont brûle mon coeur;
Imitez l'ardeur & le zéle
de votre Vainqueur.

Un Thebain & une Thebaine, à Omphale:
C'est l'Amour qui vous presse,
Chérissez ses traits:
Sans ce Dieu la Jeunesse
Perdroit ses attraits;
Les Plaisirs sur ses pas
Volent sans cesse;
Et qui fuit tant d'appas,
Ne les mérite pas.

Le Choeur, répéte:
C'est l'Amour qui vous presse, &c.

[la Fête est troublée par des Démons qui volent detous côtés avec des feux, & brisent tous les orneens du Palais]

Omphale, Alcide & le Choeur:
Quel trouble ! quelle horreur soudaine !
Quel Dieu s'offense de ces jeux ?
Le Ciel contr nous se déchaîne,
Il vomit ici tous ses feux.

Alcide:
O Junon ! est-ce toi qui viens troubler mes voeux ?
Est-ce toi, Déesse inhumaine ?

Omphale & le Choeur:
Fuyons ces ravages affreux.

[Argine arrive sur un Dragon]


Scene 4
Alcide, Argine

Alcide:
Que voi-je ! c'est Argine, ô Dieux !
Que je crains sa jalouse rage !

Argine:
Alcine, par l'horreur qui m'annonce en ces lieux,
Conçoi ce que je puis, pour vanger mon outrage.

Quoi ? pour moi la Phrygie aura vû tes mepris ?
En vain j'ai brûlé d'une ardeur sans égale ?
C'est donc peu que ta fuite en ait été le prix,
Dois-je trouver encore une heureuse Rivale ?
Mais ta flamme est pour elle un inutile bien,
Je romprai tous les noeuds que l'Amour vous destine.
Je percerois plutôt son coeur, & le tien:
Et Junon est pour toi moins à craindre qu'Argine.

Alcide:
Pourquoi dans ce séjour répandre tant d'horreur ?
La crainte est-elle ma foiblesse ?
Tout l'Enfer en couroux ne pourroit sur mon coeur
Ce que n'a pû votre tendresse.

Je voulois de l'Amour fuir à jamais la loi;
Mais les Dieux ennemis m'y rangent malgré moi,
Et Junon a choisi le trait qui me blesse.

Argine:
Va, ne fais point aux Dieux des reproches si vains,
Ils ne t'embrasent point d'une ardeur invincible.
Ingrat, c'est dans ton coeur, trop foible, & trop sensible,
Qu'il faut chercher ces Dieux dont tu te plains.

Ah ! si l'Amour devoit toucher ton ame,
Que ne partageois-tu la flamme
Dont mon coeur étoit embrasé ?
Tu croyois que l'Amour étoit une foiblesse;
Mais du moins mes soupirs, mes larmes, ma tendresse,
Ne t'auroient que trop excusé.

Alcide:
Les Amours par vos mains m'offroient de douces chaînes,
Les Plaisirs m'appelloient sous votre aimable loi,
Mais le Sort me condamne à d'éternelles peines,
Les Jours heureux ne sont pas faits pour moi.
Un funeste feux me dévore,
Malgré moi-même, Omphale...

Argine:
Inutiles discours.
Que ne dsi-tu, Cruel, sans tous ces vains détours,
Que ton coeur me hait, & l'adore ?

C'en est trop, & je veux te haïr à mon tour.
Cédons au transport qui m'entraîne...
Mais, hélas ! ce transport est un transport d'amour;
C'est en vain qu'à tes yeux j'appellerois la Haine.
Faut-il que notre coeur ne nous puisse obéir ?
Ne sçaurois-tu m'aimer ? Ne puis-je te haïr ?

Alcide & Argine:
Amour ! quelle Furie empoisonne tes flammes,
Et quel Démon forge tes traits ?
Dieu barbare, tu ne te plais
Qu'à porter avec toi le trouble dans nos ames.

Alcide:
Quittez, quittez ces lieux, & calmez vos transports.
Loin de ma reprocher l'amiur qui me déchire,
Plaignez un coeur, qui malgré mille efforts,
Ne sçauroit s'affranchir de son cruel empire.

Argine:
Il me fuit, & pour lui mon lâche coeur soupire.


Scene 5
Argine

Argine:
O Rage ! ô désespoir ! ô barbare fureur !
Venez vanger l'amour, qui gémit dans mon coeur.

On fait servir mes feux au triomphe d'une autre,
Eteignez mon ardeur, allumez mon couroux,
Armez mon bras, & conduisez mes coups;
Sur la rigueur d'Alcide il faut régler le vôtre.

O Rage ! ô désespoir ! ô barbare fureur !
Venez vanger l'amour, qui gémit dans mon coeur.

Mais Alcide se plaint de la fierté d'Omphale,
Le haït-elle ?... je veux pénétrer dans son coeur,
Et si je reconnois qu'Alcide est son Vainqueur,
Frappons, n'épargnons pas une heureuse Rivale.

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ACTE TROISIEME

Le Théatre représente les Jardins d'Omphale


Scene premiere
Omphale

Omphale:
Digne objet d'une flamme éternelle,
Vien suspendre mes maux, vien calmer ma douleur;
C'est ma voix qui t'appelle;
En t'offrant à mes yeux, viens en tarir les pleurs.
Hélas ? ô contrainte cruelle !
J'ai caché mes soupirs aux yeux de mon Vainqueur;
Hélas ! que n'at-'il vû mon coeur !


Scene 2
Omphale, Argine

Argine:
C'est elle; suspendons le couroux qui m'enflamme,
Sçachons le secret de son ame.

Omphale, sans voir Argine:
Je n'ai pû, cher Amant, te découvrir mes feux;
Ton péril m'a fait violence;
L'aveu de mon amour alloir combler tes voeux,
Un spectacle fatal m' contrainte au silence.
Pardonne-moi l'erreur qui nous rend malheureux.
De ton destin je craignois de t'instruire;
Mon avei t'exposoit à des maux rigoureux;
Je t'aimois trop peu pour te le dire.

Mais je dois voir les Jeux qu'en ces lieux on m'apprête;
Heureuse si l'Amour y conduit mon Héros;
Mais, hélas, quelle triste fête
Si je ne puis finir son erreur & mes maux.


Scene 3
Argine

Argine:
Non je n'en doute plus, c'est Alcide qu'elle aime,
Elle me l'apprend elle-même:
Au moment que mon art a fait cesser leurs jeux,
Elle alloit déclarer ses feux.
Pour l'Ingrat qui me fuit son amour l'intimide.
Elel aime, elle est aimée, ô Ciel, quel désespoir !
Qu'elle meure; il est tems que mon couroux décide.
Elle ne verra plus Alcide:
Que ne périssoit-elle avant que de la voir !

Démons, volez pour ma vangeance;
Contre Alcide mon Art a trop peu de puissace,
Que j'immole du moins Omphale à mon transport.

On vient, on va chanter le jour de sa naissance;
Que ce soit celui de sa mort.

Trompez les yeux, servez le couroux qui m'anime,
Enchantez-la pour être ma victime.


Scene 4
Omphale , Cephise,
Troupe de Grecs & de Grecques choisis pour chanter la naissance d'Omphale

[Omphale se place sur un Thrône de fleurs pour voir la Fête]

Cephise:
Célébrez le jour mémorable
Où le Destin d'Omphale a commencé son cour;
C'est de ce moment favorable
Que dépendoient vos plus beaux jours.

Le Choeur:
Célébrons le jour mémorable
Où le Destin d'Omphale a commencé son cour;
C'est de ce moment favorable
Que dépendoient nos plus beaux jours.

Cephise:
Vos plaisirs sont nés avec elle,
Unissez vos coeurs & vos voix.
Que vos jeux, que vos chants signalent votre zéle.
Puissiez-voius aux regards d'une Reine si belle
Les offrir encor mille fois.

Cephise & le Choeur:
Ah qu'il est doux de vivre sous ses loix !

Cephise:
Dans un si beau jour tout doit s'enflammer,
Le tems heureux des jeux est le tems d'aimer.
Le plus fier doit être
Sensible à son tour;
L'Amour nous fait naître,
Vivons pour l'Amour.
Dans un si beau jour, tout doit s'enflammer,
Le tems heureux des jeux est le tems d'aimer.

Que l'Amour nous lie
De ses plus beaux noeuds:
De quoi sert la vie
Sans ses tendres feux ?
Sans eux tout s'ennuye,
Tout plaît avec eux.
Dans un si beau jour, tout doit s'enflammer,
Le tems heureux des jeux est le tems d'aimer.

Inventons de nouveaux Concerts,
Que nos tendres accords inspirent la tendresse;
Faisons-en retentir les airs,
Et que l'Echo charmé les répéte sans cesse.

Le Choeur:
Inventons de nouveaux Concerts,
Que nos tendres accords inspirent la tendresse;
Faisons-en retentir les airs,
Et que l'Echo charmé les répéte sans cesse.

Omphale:
C'est assez, votre zéle a brillé dans ces Jeux;
Mais j'ai besoin d'un peu de solitude.
Le Ciel seconde mal vos voeux.
Laissez-moi m'occuper de mon inquiétude.

[Cephise & le Peuple se retirent, & des Démons sortent des Enfers qui secouent leurs flambeaux sur Omphale, & l'enchantent sur le Thrône de fleurs où elle est assise]


Scene 5
Omphale, enchantée, Argine

Argine, le Poignard à la main:
Sa mort va me vanger du pouvoir de ses yeux,
Je vais jouir enfin de la douceur extrême
De verser ce sang odieux
Qui brûle pour l'Ingrat que j'aime.

Frappons; rien ne peut plus retenir mon couroux:
Quel plaisir !... Mais, hélas ! mon amour l'empoisonne;
J'envie en la frappant la mort que je lui donne.
Que ne puis-je être aimée, & mourir sous ses coups ?

Mais on me méprise, on l'adore;
Quelle rage pour moi ! je frémis d'y penser.
Ne tardons plus, frappons; que ne peut-elle encore
Offrir à ma fureur plus de sang à verser ?


Scene 6
Omphale, enchantée, Argine, Alcide

Alcide, arrachant le Poignard des mains d'Argine:
Ciel ! que vois-je !

Argine:
Ah ! Cruel, c'est toi qui me désarmes,
Tu m'arraches ce fer vangeur !
Acheve, qu'il te serve à vanger tes allarmes;
Puisqu'il est dans tes mains, plonge-le dans mon coeur.

Alcide:
O Dieux ! en vous cherchant que j'ai craint pour sa vie !
Cruelle, quelle barbarie !

C'est contre moi qu'il faut armer votre couroux;
Que cent monstres affreux évoqués par vos charmes
Contre mes jours se réunissent tous;
Je verrai sans effroi tous les Enfers en armes,
Et je les combattrai, sans me plaindre de vous.
Mais respectez l'objet qui m'a sçû plaire,
Epuisez sur moi vos rigueurs.

Argine:
Est-ce en me faisant voir combien elle t'est chere
Que tu préten s désarmer mes fureurs ?
Il faudroit la haïr, pour calmer ma colere:

Mais, Barbare, l'Amour te fait une autre loi.

Ma Rivale t'inspire une ardeur trop fidelle;
Je ne puis t'inspirer que l'horreur & l'effroi
Va, tu m'as trop appris à devenir cruelle:
Vangeons-nous, vangeons-nous de ta haine pour moi,
Et de ta tendresse pour elle.

Alcide:
Quelle est l'erreur où je vous vois ?
Non, je ne vous haïs point.

Argine:
Que fais-tu donc ? tu l'aime ?

Alcide:
L'Amour soûmet nos coeurs malgré nous-mêmes.

Argine:
Le tien brûle pour ses appas;
Barbare, eh ! c'est ce qui m'outrage.
Quad [sic] tu ne haïrois mille flis davantage,
Mon sort seroit trop doux, si tu ne l'aimais pas.

Mais tu fais gloire, Ingrat, de l'amour qui t'engage:
Voilà mon désespoir, ton crime & ton arrêt.

[elle veut reprendre le Poignard entre les mains d'Alcide]

Donne, donne ce fer; que l'objet qui te plaît
Expirant à mes yeux...

Alcide:
Ciel ! quelle est votre rage !

Argine:
Tu frémis, c'est l'Amour qui t'apprend à trembler.
Eh bien, Cruel, c'est moi que tu dois immoler.
Tant que ce coeur vivra, crains qu'elle ne périsse:
Frappe, préviens par mon supplice
Une main prête à l'accabler;
Frappe, que la mort me désarme,
Offre mon coeur sanglant à l'objet qui te charme;
Etein, pour la sauver, ma flamme & mon couroux:
Frappe, le coup me sera doux
S'il te coûte une larme.

Alcide:
Calmez cet affreux désespoir;
Vivez, vivez, Argine, & laissez vivre Omphale.

Argine:
C'est donc trop peu pour toi d'adorer ma Rivale,
Tu veux me condamner à l'horreur de le voir.
Non, c'est trop la laisser triompher de mes charmes.
Enlevez-la, Démons, & vangez mes allarmes,
Annoncez-lui la mort pour prix de son ardeur.

[on enléve Omphale]

Alcide:
Ah ! tant de barbarie irrite mon courage.

Alcide & Argine:
Je sens triompher dans mon coeur
Le dépit, la haine, & la rage.
Tremblez: dans un coeur qu'on outrage
L'Amour au désespoir fait naître la fureur.

Argine:
Mes yeux vont, malgré moi, jouir de son supplice.

Alcide:
Je ne vous quitte point. S'il faut qu'elle périsse,
Vous voyez son Amant, vous verrez son vangeur.

Alcide & Argine:
Je sens triompher dans mon coeur
Le dépit, la haine, & la rage.
Tremblez: dans un coeur qu'on outrage
L'Amour au désespoir fait naître la fureur.

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ACTE QUATRIEME

Le Théatre représente une Solitude


Scene premiere
Iphis

Iphis:
Quoi ! je vis malheureux ! Eh ! qu'est-ce que j'espére ?
Un autre a sçû charmer l'objet qui m'a sçû plaire.

Pourquoi traîner ici de misérables jours ?
Ce fer devoit éteindre une ardeur téméraire;
Faut-il que ma douleur me soit encore si chere,
Que je n'ose, en mourant, en terminer le cours !

Que nos jours sont dignes d'envie
Quand l'Amour répond à nos voeux !
L'Amour même le moins heureux
Nous attache encore à la vie.


Scene 2
Iphis, Alcide

Iphis:
Que vois-je ! où courez-vous , Alcide ?

Alcide:
Tu vois un malheureux que le désespoir guide.

La Reine en ce moment fatal
Aux yeux d'Argine, prête à terminer sa vie,
Vient de ma déclarer le bonheur d'un Rival.
Ce mot, d'Argine a calmé la furie;
MAis en des maux plus affreux il vient de ma plonger,
Et mon amour a fait place à la rage.

Iphis:
Ah ! nommez le mortel dont l'ardeur vous outrage,
Et laissez-moi l'honneur de vous vanger.

Alcide:
Tout trompe, cher Iphis, Ma fureur & ton zéle:
Contre un Rival caché que sert tout ce couroux ?
Je m'en informe en vain, rien ne me le révéle,
Et j'ignore où porter mes coups.

Mais je sçaurai percer la nuit obscure
Qui le dérobe à mon ressentiment;
Et je veux voir couler, pour laver mon injure,
Et les pleurs de l'Amante, & le sang de l'Amant.


Scene 3
Iphis, Alcide, Argine

Argine:
Sur tes pas mon amour m'amene.
T'offrirai-je toujours une tendresse vaine ?
Tu viens devoir le fruit d'un odieux amour;
Omphale...

Alcide:
Vous sçavez sa haine,
Je la hais moi-même à mon tour.

La colere succéde à ma tendresse extrême.
Secondez mes sanglants projets;
Vous pouvez par votre art découvrir cequ'elle aime.

Argine:
C'est donc ainsi, Cruel, que tu la hais !
Ah ! que ne me hais-tu de même !

Alcide:
Vous prenez ma fureur pour un amour jaloux.
Non, non; la gloire seule anime mon couroux;
Je veux vanger ici l'injure qu'on m'a faite,
Il faut que mon Rival y meure sous mes coups.

Argine:
C'est Omphale & non pas ton Rival qui t'arrête.

Alcide:
Nommez-le, je me vange, & je pars avec vous.
Hâtez-vous de répondre à mon impatience;
Je sens à chaque instant mon couroux s'allumer.

Argine:
Va, ne prends point d'autre vengeanceQue de partir & de m'aimer.

Alcide:
Non, si je vous suis cher, contentez mon envie.

Argine:
Est-ce à moi de servir ton amoureux transports ?

Alcide:
A la seule fureur mon ame est asservie.
Consultez le Destin, faites vous cet effort.
Que mon Rival perde la vie;
Mon coeur est libre après sa mort.

Argine:
Sera-t'il libre, hélas ! quand Omphale éplorée...

Alcide:
Ah ! puisse-t'elle aussi mourir désespérée !

Argine:
Je céde; c'est pour moi que je fais cet effort.
J'apprendrai mon Destin, en apprenant ton sort.


Scene 4
Iphis, Alcide, Argine, l'Ombre deTiresie,
Troupe de Magiciens

Argine:
Que le jour pâlissant fasse place aux ténébres:
Et vous qui sous mes loix commandez aux Enfers,
Hâtez-vous, traversez les airs,
Et venez célébrer nos Mystéres funébres.

Le Choeur des Magiciens, qui viennent sur des Monstres, & sur des nuages enflammés:
Nous obéissons à ta voix.
Ordonne: nous suivrons tes loix.

Argine:
Que tout serve en ces lieux le transport qui m'anime;
Qu'on éléve un Autel au Dieu du noir Empire;
Et vous, rendez Pluton propice à mes efforts.

[on amene deux Béliers noir pour les sacrifier à Pluton & à Proserpine]

Que vos clameurs touchent les morts;
Que la terre ouvre ses abîmes;
Qu'ils laissent parvenir, jusques aux sombres bords
Les cris & le sang des victimes.

Le Choeur:
Que vos clameurs touchent les morts;
Que la terre ouvre ses abîmes;
Qu'ils laissent parvenir, jusques aux sombres bords
Les cris & le sang des victimes.

[on fait des cérémonies magiques]

Argine:
Pluton répond à nos souhaits,
Un mouvement secret m'en apprend le succés.

[les Magiciens témoignent leur joie]

Pour sçavoir les secrets que le sort veut nous taire,
Evoquons l'Ombre de mon Pere.

Manes de Tiresie à qui je dois le jour,
Sortez de vos demeures sombres,
Répondez à mes cris, marquez-moi votre amour
S'il en est encor chez les Ombres.

C'est à vous que le Sort révéloit ses secrets
Tandis qu'un sang mortel a coulé dans vos veines;
Vous voyez chez les Morts ses ordres de plus près.
Venez, & puissiez-vous prononcer des arréts
Qui calment son trouble & mes peines.

Manes de Tiresie à qui je dois le jour,
Sortez de vos demeures sombres,
Répondez à mes cris, marquez-moi votre amour
S'il en est encor chez les Ombres.

[on égorge les victimes]

Le Choeur:
L'air s'obscurcit, & la terre s'ouvre;
S'Ombre à nos regards se découvre.

[l'Ombre de Tiresie paroît, avec les habits de Prêtre, & le Sceptre d'or à la main, comme Homere l'a peint dans l'Odissée]

L'Ombre de Tiresie, à Argine:
En vain tes magiques efforts
Ont troublé le silence & le repos des morts.
Pour toi l'Amour est implacable;
Il n'est point de reméde aux tourments qui t'accablent,
Que l'éternel oubli, qui règne aux sombres bords.

Argine:
O CIel ! cruel Amour ! Destin impitoyable !

[elle sort]

L'Ombre à Alcide:
Alcide, je voit, malgré ta colere
Ton Rival triomphant au Temple de l'Amour.
C'est trop soûtenir la lumiere,
Et la Mort me rappelle au ténébreux séjour.

Iphis, à part:
Ah ! l'espoir de la mort est le seul qui me reste.
Je perds Omphale, allons expirer à ses yeux.


Scene 5
Alcide

Alcide:
Qu'ai-je entendu, grands Dieux ! quel funeste présage ?
C'est donc le prix fatal que me gardoit l'amour !
La Rine & son Amant malgré toute ma rage
Doivent être unis dés ce jour !

Pour leur bonheur tout se prépare,
Les flambeaux de l'Hymen sont prêts !
Non, Sort cruel, Destin barbare,
Je vais en me vengeant démentir vos arrêts.

Monstre que j'ai dompté, renais, sors de ta cendre;
Ramene dans ces lieux le carnage & l'horreur,
Embrase de tes feux l'objet de ma fureur,
Et couvre toi du sang que je cherche à répandre.

Toi, mon Pere, fini le trouble où je me voi;
Que mon Rival frappé tombe réduit en poudre,
Qu'il meurt accablé de ta foudre,
Ou par pitié fais-la tomber sur moi.

O Dieux ! que je me fais une image cruelle
Du triomphe prochain de ces heureux Amans !
Tous deux volent au Temple où l'Hymen les appelle,
Je vois tous leurs transports, j'entens tous leurs setmens;
Que leurs ames sont attendries !
Le flambeau de l'Amour brille devant leurs pas,
Tandis que celui des Furies
Porte au fond de mon coeur la rage & le trépas.

Ah ! périsse avec moi l'ingrate & ce qu'elle aime.
Allons à leur Hymen opposer mon transport.
Que l'Autel renversé, le Dieu brise lui-même,
Que le Temple détruit dans ma fureur extrême
Nous unisse tous dans la mort.

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ACTE CINQUIEME

Le Théatre représente le Temple de l'Amour


Scene premiere
Omphale

Omphale:
Amour, je viens ici t'offrir un sacrifice;
Daigne terminer mon supplice.

Iphis ignore mon ardeur.
Malgré le penchant qui m'entraîne
De son Rival la présence inhumaine,
Ma contrainte moi-même à nourrir son erreur.

Eloigne ce Rival; qu'il brûle pour une autre;
Qu'Argine puisse enfin triompher de son coeur;
Qu'ils aillent loin d'ici joüir d'un plein bonheur,
Et qu'ils ne troublent plus le nôtre.

Mais on vient. A l'Amour j'ai préparé ces Jeux,
Et je vais lui offrir mon hommage & mes voeux.


Scene 2
Omphale, Troupe de Prestresses de l'Amour,
portant des Corbeilles de fleurs qu'elles mettent sur l'Autel

Omphale & le Choeur:
Chantez l'Amour, chantez sa flamme,
Chantez le maître de votre ame
Faites retentir ce séjour
Des doux plaisirs qui vous enchantent.
Qui pourroit mieux chanter l'Amour
Que ceux qui le ressentent ?

Omphale:
Amour, sois favorable aux voeux que je te fais;
Réponds aux transports qui m'animent.
Je te présente pour victime
Mon coeur tout percé de tes traits.

[en sacrifiant]

A me favoriser que mon zéle t'engage;
Reçois ce vin sacré, vois fumer cet encens,
Mais regarde encor plus la flamme que je sens,
Je ne sçaurois t'offrir un plus parfait hommage.

Le Choeur:
Que l'Amour range tout sous ses loix souveraines;
Qu'il lance ses traits jusqu'aux Cieux;
Qu'il étende par-tout ses chaînes,
Qu'il triomphe à jamais des Mortels & des Dieux.


Scene 3
Iphis, Omphale, Troupe de Prestresses de l'Amour

Omphale:
Que vois-je ! c'est Iphis qui s'avance,
Mon hommage a touché les Dieux.

Iphis:
Omphale, pardonnez si je m'offre à vos yeux.
Vous ne souffrirez pas longtems de ma présence.

Omphale:
Cessez cet injuste discours,
Iphis, il n'est plus temms de feindre;
Vos absence est pour moi le seul malheur à craindre.
Et mon unique bien est de vous voir toujours.

Iphis:
Quel discours ! justes Dieux ! est-ce à moi qu'il s'adresse.

Omphale:
Connoissez enfin ma foiblesse.

J'ai caché malgré moi mes feux juqu'à ce jour;
C'est pour vous seul que je soupire.
Je sens croître encor mon amour
Par le plaisir de vous le dire.

Iphis:
Quel est l'excès de mon bonhoeur ?
Quel plaisir enchante mon ame ?
L'aveu de votre ardeur
Redouble encor ma flamme.

Omphale & Iphis:
Ah ! répétez cent fois un aveu si charmant !

Iphis:
Se peut-il que l'Amour m'accorde tant de gloire !
Quand vous cessez de la dire un moment,
Je cesse de le croire.

Omphale:
L'Amour a dans mes yeux marqué cette victoire.

Iphis:
Vous ne pouviez aimer un plus fidéle amant.

Omphale & Iphis:
Ah ! répétez cent fois un aveu si charmant !

Omphale:
Que l'Hymen de ses noeuds nous unisse lui-même:
Trompons les yeux d'Alcide, & malgré ses efforts...

Iphis:
Quel nom prononcez-vous ? Dieux ! mon trouble est extrême.
En goûtant mon bonheur, j'oubliois qu'il vous aime:
Que ce nom dans mon coeur a jetté de remords !

Omphale:
On vient, c'est lui, que je crains ses transports !

[Iphis troublé s'appuye d'un côté sur une Colonne, & Omphale de l'autre]


Scene 4
Iphis, Omphale, Alcide, puis Argine

Alcide:
Quels funestes apprêts ! mon trouble s'en augmente,
La rage déchire mon coeur !
Punissons mon Rival & sa perfide Amante;
Qu'ils rencontrent la mort, la vengeance & l'horreur,
Au lieu du doux hymen qui flatoit leur attente:
De leur sang, de leurs cris repaissons ma fureur.
Où sont-ils ? Mais que vois-je ! ah ! c'est vous, Inhumaine,
Barbare, c'est trop m'outrager !
Mais quel charme suspend la fureur qui m'amene ?
Ciel ! je soupire encore en voualt me vanger.
Que je sens à la fois & d'amour & de haine.
Vous pleurez, Dieux ! quel trouble est le vôtre !
Mais ces pleurs, ces soupirs, ce trouble est pour un autre;
Vous m'en haïssez encor plus.

Omphale:
Pardonnez à deux coeurs...

Alcide:
Vous attendiezn Cruelle,
Ce Mortel trop heureux qui vous a sçû toucher;
Mais sa Mort... [il voit Iphis] Ciel ! Iphis, eh ! que viens-tu chercher ?
Je le vois; l'amitié dans ce Temple t'appelle.
Tu venois m'immoler deux odieux Amans.
Ah ! reçois-en le prix dans mes embrassemens.

Iphis:
Arrête.

Alcide:
Que fais-tu ?

Iphis:
Non, c'est trop me confondre.

Alcide:
Ciel ? que viens-tu de me répondre ?

Iphis d'entre mes bras cherche à se dégager ?
Il me fuit ? Le croirai-je ? & n'est-ce point un songe ?
Serois-tu ce Rival dont je dois me vanger ?
Ciel ! est-ce dans ton sang qu'il faut que je me plonge ?

Iphis:
Quand l'Amour m'a blessé j'ignorois ton ardeur;
L'amitié qui nous lie eût vaincu ma foiblesse,
Je ne puis même encor soûtenir ta douleur.
Pardonne-moi ma flamme & sa tendresse,
Je vais par mon trépas expier mon bonheur.

Alcide:
Non, tu m'es cher encor tout traître & tout perfide,
N'ajoûte point ta perte aux rigueurs de mon sort.

Omphale:
Ah ! cher Iphis, quelle rage vous guide ?
Songiez-vous que ce coup m'alloit donner la mort ?

Alcide:
Que dites-vous ? vos jours dépendent de sa vie ?
Ah ! Cruelle, ce mot rappelle mes fureurs;
Vangeons ma tendresse trahie:
Mourez, Ingrats, mourez, partagez mes douleurs.

Que fais-je ? Arrête, Alcide, arrête;
Quoi ! veux-tu devenir l'horreur de l'Univers ?
Quel trouble ! quels objets à mes yeux sont offerts !
Le tonnerre en grondant s'allume sur ma tête;
Je crois voir Jupiter au millieu des éclairs...
Tremble, la foudre est toute prête:
Moi trembler ! non, bravons les Dieux & la tempête.
Mais je trouve par tout les remords que je fuis.
Ciel ! que veux-tu de moi dans le trouble où je suis ?

Je t'entends, Dieu, puissant: j'allois céder au crime
Ta voix vient dans mon coeur rappeller la vertu !
Hélas ! faut-il calmer la fureur qui m'anime !
Quel sacrifice exige-tu ?
Dieu barbare, mon coeur en sera la victime.

[à Omphale]

Quoi ! je vivrois sans vous ! Dieux ! quel seroit mon sort !

[à Iphis]
Non, perfide... Où m'emporte un indigne transport ?
Un instant pour jamais va flétrir ma mémoire.
Vivez plûtôt heureux... Mais quel funeste effort !
Amour, barbare Amour ! impitoyable Gloire !
C'en est trop, la raison vient enfin m'éclairer,
Elle éteind à la fois mon amour & ma haine.

Allez, unissez-vous d'une éternelle chaîne,
Je ne veux plus vous séparer.
Aimez-vous, oubliez ma honte & votre peine;
Je ne vis plus que pour le réparer.

Omphale, Iphis, & le Choeur:
Quel triomphe ! quel victoire !
Qu'il est beau de vaincre l'Amour !
Célébrons à jamais le jour
De nos plaisirs & de sa gloire.

Alcide:
Reine, venez montrer aux Peuples de ces lieux
Le digne Souverain que votre amour leur donne.
Allons, qu'avec éclat il reçoive à leurs yeux
Votre main & votre Couronne.

Omphale, Iphis, & le Choeur:
Quel triomphe ! quel victoire !, &c

Argine:
Arrête, Alcide, & ne suis point leurs pas;
Souviens-toi qu'avec moi tu dois fuir ces climats.

Alcide:
Ah ! ne troublez point ma victoire,
Je vais loin de vos yeux & loin de ce séjour,
A force d'exploits & de gloire,
Faire à tous les Mortels oublier mon amour.


Scene 5 & derniere
Argine

Argine, seule:
Dieux, quels nouveaux mépris ! & quel adieu barbare !
Le cruel me fuit sans retour.
C'en est trop; tout mon coeur contre lui se déclare,
La haine & la vengeance en bannissent l'Amour.

Va, que bientôt les Euménides
Vomissent dans ton sein leurs poisons & leurs feux;
Que leurs serpens, que leurs mains homicides
Te plongent dans des maux & des craimes affreux.

Que le couroux des Dieux t'accable;
Que bien-tôt en mourant tes cris troublent les airs.
Puiss-tu terminer ton destin déplorable
Dans des tourmens inconnus aux Enfers.

Toi, Dieu barbare, toi qu'en ces lieux on révére,
Devois-tu m'ebflammer si je ne pouvois plaire ?
Cesse, cruel Amour, de troubler les Mortels.
Fureurs, venez servir un coeur qu'il désespére;
Détruisez à mes yeux son Temple & ses Autels.

[des Furies brisent le Temple de l'Amour]

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