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Medée & Jason

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes
représentée pour la premiére fois par
l'Academie Royale de Musique
,
le 24jour d'Avril 1713

Livret de l'Abbé Simon-Joseph Pellegrin

Musique de: François Joseph Salomon


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

Prologue

 

les personnages du Prologue

les interprètes


L'Europe

Mlle Jacquet

Apollon

Mr le Page

Melpomene

Riquier

Les Jeux & les Arts
Habitans des rives de la Seine

 

Le Théatre represente un lieu ageable sur les rives de la Seine.

 

 

Scene premiere
L'Europe

 

On entend un bruit de guerre.

L'Europe
Ciel !De quels bruits affreux retentissent les airs !

Le Choeur, derriere le Théatre
Courons, courons aux armes.

L'Europe
Puissant Maître de l'Univers,
Ne m'avez-vous soumis tant de Peuples divers,
Que pour me causer tant d'allarmes ?

Le Choeur, derriere le Théatre
Courons, courons aux armes.
Triomphons de nos ennemis:
La gloire de les voir soumis
A pour nous trop de charmes;
Courons, courons aux armes.

L'Europe
Arrestez, cruels, arrestez;
Reconnoissez l'Europe gemissante ?
Ah ! Pour prix de mes soins, faut-il que je ressente
Tout les coups que vous vous portez ?

Jupiter, lance le tonnerre
Sur les ennemis de la paix;
Rendez le repos à la terre,
C'est le plus cher de vos bienfaits.

Jupiter, lancez le tonnerre
Sur les ennemis de la paix.

Mais Apollon & Melpomene
Viennent s'offrir à mes regards;
Ciel ! Je vois avec eux & les Jeux & les Arts:
Quel soin en ces lieux les amene ?

Apollon descend dans son Char.

Melpomene paroist, suivie des Jeux & des Arts.

 

Scene 2
L'Europe, Apollon, Melpomene,
Les Jeux & les Arts

 

Apollon
Tes voeux sont montez jusqu'aux cieux,
Europe reprend l'espérance.
La victoire a suivi les drapeaux de la France
Par l'ordre du Maître des Dieux.

L'Europe
Ah ! Mes voeux sont comblez; Jupiter les seconde,
Puisqu'il devient propice au Maître de ces lieux.
C'est vouloir le bonheur du monde
Que le rendre victorieux.

Ensemble
C'est vouloir le bonheur du monde, &c.

Les Habitans des rives de la Seine viennent témoigner leur joye par des danses.

Apollon
Peuples qui vivez sous l'Empire,
D'un Roi le modele des Rois,
Pour votre bonheur tout conspire,
Soyez attentifs à ma voix.

Malgré la Discorde cruelle,
Vos maux vont prendre fin;
Ce sont les arrests du destin,
Qu'Apollon vous révele.

Le Choeur
Malgré la Discorde cruelle, &c.

[on danse]

L'Europe
Pour terminer le cours de vos cruels malheurs,
Le vainqueur veut borner le cours de ses conquêtes.
Et ce n'est plus que dans vos Fêtes,
Que vous verrez couler & du sang & des pleurs.

[on danse]

L'Europe
Une paix constante
Faltte mon attente,
Puisse un calme heureux
Combler toujours vos voeux.

Loin de ces rivages
Mars & ses ravages,
Vos plus doux plaisirs
Font mes plus chers desirs.

Une paix constante, &c.

Goutez mille charmes,
Ne versez de larmes
Que parmi mes jeux.

Une paix constante, &c.

[on danse]

Melpomene
Jouissez d'un bonheur durable
Sous les loix d'un Heros qui les efface tous;
Je parcours vainement & l'Histoire & la Fable,
Je n'en vois point de comparable
A celui qui regne sur vous.

Le Choeur
Jouissons d'un bonheur durable, &c.

Apollon
Pour de nouveaux plaisirs qu'à l'envi tout s'aprête;
Couronnons cette auguste fête.
Jeux, Arts, qui me suivez, enchantez tous les yeux
Par un appareil magnifique,
Et secondez les voeux de la Muse Tragique,
Pour augmenter la pompe de ces lieux.

Et vous qui présentez une effrayante image
Des malheurs où le crime engage,
Muse, de Medée en couroux
Rendez les forfaits mémorables
De l'amour infidele & de l'amour jaloux.

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les personnages de la Tragedie

les interprètes


Jason, Prince de Thessalie

Mr Jeliote

Arcas, Confident de Jason

Mr Albert

Créuse, Fille de Créon, Roi de Corinthe

Mlle Romainville

Cleone, Confidente de Créuse

Mlle Jaquet

Créon, Roi de Corinthe

Mr de Chassé

Medée, Princesse de Colchos

Mlle Chevalier

Nerine, Confidente de Medée

Mlle Tulou

Un Demon

Mr de la Tour

Deux Magiciens

Mrs Cuvelier & Person

Une Nymphe

Mlle Jaquet

Un Garde

Mr Cuvelier

Une Matelotte

Mlle Jaquet

Un Matelot

Mr Albert

Les Trois Furies

Mrs Cuvelier, Albert & Person

Peuples de Corinthe

 

Acte Premier

 

Le théatre represente une place publique de la Ville de Corinthe, ornée d'un arc de triomphe, & bornée par le Palais de Créon.

 

 

Scene premiere
Jason, Arcas

 

Arcas
Seigneur, d'où peut venir l'ennui qui vous accable ?

Jason
Ah ! Laisse-moi cacher le trouble où tu me vois.

Arcas
Et la Gloire & l'Amour, tout vous est favorable.
Pour prix de vos derniers exploits,
La gloire vous presente une Princesse aimable,
Dont l'Amour lui-même a fait choix:
Vous l'adorez, elle vous aime,
L'hymen va vous unir; quel sort plus charmant !

Jason
Helas ! C'est dans cet hymen même
Que je trouve un nouveau tourment.

Arcas
Quoi ! Créuse pour vous a-t-elle éteint sa flâme ?
Mais, non; plus que jamais vous regnez dans son ame.

Jason
Elle n'a point changé; mais tout prêt d'être heureux,
Aux transports les plus doux je me livre avec peine;
Que ne peut le remord sur un coeur genereux !
Vers ce nouvel hymen envain l'amour m'entraîne;
Tu le sçais trop, Arcas, pour en former les noeuds,
J'ai rompu ma premiere chaîne;
J'ai pû trahir Medée ! Ah ! Trop injuste époux !
A l'oublier vainement je m'éforce.

Arcas
Vous vous reprochez un divorce
Que la Gloire exigea de vous !

Jason
Arcas, C'est peu d'être parjure;
Je trahis mes enfans, je les rends malheureux;
Quand je fais à leur mere une cruelle injure,
La honte en retombe sur eux.

Quoi ! Dans Corinthe armé pour leur défense,
Créon fait avec gloire élever leur enfance;
Et je puis !... Vains remords d'un coeur trop amoureux.
Ah ! Qu'il est dangereux d'avoir un coeur trop tendre !
L'amour & le devoir me parlent tour à tour:
Mais, le devoir est foible, & j'ai peine à l'entendre;
Je nécoûte plus que l'amour.

De son fatal pouvoir je ne puis me défendre:
Mais, Créuse vient en ces lieux;
Amour, c'est à toi seul de paroître à ses yeux.

 

Scene 2
Jason, Créuse

 

Jason
Princesse, quel bonheur pour Jason se prépare !
L'Hymen forme pour moi les noeuds les plus charmans,
Le Roi pour mes feux se déclare.

Créuse
Seigneur, je suis soûmise à ses commandemens.

Jason
Vous parlez d'obéir, helas ! Belle Créuse,
Mon coeur ne tiendra-t-il son bonheur que du Roy ?
Non, ses bontez envain se signalent pour loi,
Ne croyez pas que j'en abuse.

Créuse
Votre coeur est trop génereux;
Il ne voudroit pas me contraindre
A former de funestes noeuds.

Jason
Qu'entends-je ? Ô Ciel !

Créuse
Que sert de feindre ?
Je ne sçaurois vous rendre heureux.

Jason
Cruelle, vous changez ! Eh, qui l'auroit pû croire !
De vos sermens vous perdez la mémoire !

Créuse
Je suis plus à plaindre que vous.
N'en demandez pas davantage;
Que vais-je devenir, si le devoir m'engage
A vous accepter pour époux ?

Jason
Vous pouvez rendre heureux un coeur qui vous adore,
Et vous être à plaindre encore !

Créuse
Quand je vous refuse ma main,
C'est l'Amour, & je l'en atteste,
Qui m'en inspire le dessein.
Achever un hymen qui vous sera funeste,
C'est vous plonger moi-même un poignard dans le sein.
De Medée en fureur que n'ai-je pas à craindre ?
Je crois déja la voir prête à vous immoler.
Ah ! Dans un sang si cher son couroux va s'éteindre;
Toute absente qu'elle est, elle me fait trembler.

Jason
Vous tremblez pour mes jours ! ô soin rempli de charmes !
Que vois-je ? Vous versez des larmes !
Achevez mon bonheur; c'est trop le differer.

Créuse
Non, rien ne peut me rassurer.

Jason
Bannissez la frayeur dont votre ame est atteinte.
Quel nuage obscurcit le plus beau de mes jours !

Ensemble
Ah ! Pourquoi faut-il que la crainte
Trouble les plus tendres amours ?

Créuse
Mais, le Roi vient; souffrez que je vous quitte;
Qu'il ne soit pas témoin du trouble qui m'agite.

 

Scene 3
Jason, Créon, Gardes

 

Créon
Prince, tous vos Guerriers, par mon ordre assemblez,
Viennent célébrer votre gloire;
Nous devons ces chants de victoire
Au bonheur dont vous nous comblez.

Vous êtes désormais l'appui de ma puissance:
Les fiers Athéniens, de ma grandeur jaloux,
Ont vû tout leur orgueil expirer sous vos coups;
Et ma juste reconnoissance
Ne peut aller trop loin pour vous.

Je ne la borne pas à l'hymen de ma fille.
Aux yeux de mes sujets, prêt à vous couronner,
Je veux leur faire voir de quelle gloire brille
Le Roi que je vais leur donner.

Que ne mérite point vôtre valeur extrême !

Créuse en vous donnant sa foy
Doit vous offrir un Diadême:
Quand on a les vertus d'un Roy;
On est digne du rang suprême.

Jason
Seigneur, Créuse seule est trop belle à mes yeux,
Et sans l'éclat de la Couronne...

Créon
Vous deviez en naissant la recevoir des Dieux:
Il est tems qu'un Roi vous la donne.

Jason
Ay-je pû meriter la gloire d'un tel choix ?

Créon
On vient celebrer vos exploits.

 

Scene 4
Jason, Créon, Cleone,
Guerriers & Peuples de Corinthe

 

Créon
Par des jeux, par des chants dignes de sa victoire,
Célébrez ce jeune Heros;
Corinthe lui doit son repos,
Et vous lui devez votre gloire.

Le Choeur
Par des jeux, par des chants, &c.

[on danse]

Cleone
Suivons les loix que l'Amour inspire;
Que dans ces lieux il regne avec la Paix:
Sous son empire,
Un coeur soûpire;
Mais ses plaisirs n'en ont que plus d'attraits.
Portons ses chaînes,
Aimons ses peines,
Rien n'est si doux que de sentir ses traits.

[on danse]

Créon
Adressez tous vos chants au Vainqueur glorieux
Qui fait le bonheur de ces lieux.

On l'a vû par tout invincible,
Voler au milieu des hazards.
Ah ! Que l'Amour, s'il est possible,
Le favorise autant que Mars.

Le Choeur
On l'a vû par tout invincible, &c.

Créon
Préparons de nouvelles fêtes,
Qu'un triomphe plus doux couronne le Vainqueur.
Par un heureux hymen, assurons à son coeur
La plus chere de ses conquêtes.

 

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Acte II

 

Le théatre represente un Païsage agreable au pié d'une Montagne, au voisinage de Corinthe.

 

 

Scene premiere
Créuse, Cleone

 

Cleone
Non; je n'approuve point cette frayeur mortelle,
Qui vient de vostre coeur troubler l'heureux paix.

Créuse
Puis-je voir sans frayeur une image cruelle,
Qui ne m'abandonne jamais ?

Cleone
Qui peut vous allarmer ?

Créuse
Un songe épouventable.
J'en aurois à Jason montré toute l'horreur;
Mais, il auroit blâmé la douleur qui m'accable:
J'ai renfermé mon trouble dans mon coeur.

Cleone
Quel est ce songe affreux ?

Créuse
Ta vas trembler, Cleone;
A te le retracer, moi-même je firssonne.

A peine le sommeil vient me fermer les yeux,
Que j'entends gronder le tonnerre.
Un nuage s'entr'ouvre, & du plus haut des cieux,
Je vois un char brûlant descendre sur la terre.
Medée est dans ce char qui fait frémir les airs;
Ses yeux étincelans de rage
Sont plus ardens que les éclairs
Qu'on voit briller pendant l'orage.
Le Palais de Créon, soudain est enflâmmé;
Jason par l'amour animé,
Cherche au travers des feux à s'ouvrir un passage;
Contre lui, contre moi, tout l'Enfer esr armé;
J'invoquee envain les Dieux, que pour lui seul j'implore;
Sur lui Medée avance un poignard à la main:
Je ne vois point le coup qui lui perce le sein;
Mais, du sang de Jason ce poignard fume encore.

Cleone
Avec un tendre Amant ce jour doit vous unir;
Goûtez un bien certain, laissez un vain mensonge.
Eh ! pourquoi, sur la foi d'un songe,
Chercher des maux dans l'avenir ?

Medée a pour jamais quitté la Thessalie,
Acaste, ardent à se vanger,
Poursuit le meurtre de Pélie
Qu'elle vient de faire égorger:
Dans des climats lointains elle cherche un azile.

Créuse
Non, son éloignement ne me rend point tranquille;
Que ne peut point son art ? les monts, les vastes mers
Ne mettroient entre nous qu'un rempart inutile;
Un moment lui suffit pour traverser les airs.

On entend une Symphonie effrayante, pendant laquelle un tourbillon de nuage descend.

Quel bruit ! Ciel ! Quel épais nuage
Nous cache la clarté des cieux ?

Les Nauges s'ouvrent & Medée paroist.

 

Scene 2
Créuse, Cleone, Medée, Nerine,
Magiciens & Demons

 

Créuse
Dieux ! quel objet s'offre à mes yeux !
Mon songe m'a tracé cette terrible image,
Fuyons son aspect odieux:
C'est Medée, évitons sa rage.

Medée s'avance vers Créuse, & la touche de sa baguette magique.

Cleone s'enfuit.

Medée
Demeure.

Créuse
Malgré-moi je me sens arrêter
Par une puissance fatale.

Medée
Demeure, & connoi ta rivale,
Pour apprendre à la redouter.
Qu'un assemblage affreux à ses regards étale,
Tout ce qu'en ma faveur la fureur infernale
A jamais pû faire éclater.

Le théatre change, & represente un lieu affreux.

Créuse
Quel spectacle effroyable ! Ah ! tout mon sang se glace.

Medée
Vous qui portez mes loix en cent climats divers,
Ministres de mon art, noirs enfans des enfers,
Annoncez-lui le sort qui la menace.

[on danse]

Les Magiciens & les Demons
Tremble, frémi d'effroi,
Tremble Créuse, tremble;
Crains tous les maux ensemble,
Ils vont tomber sur toi.
Tremble, frémi d'effroi,
Tremble, Créuse, tremble.

[on danse]

Trois Magiciens
Des Enfers l'empire sombre
Arme ses fers & ses feux;
Tu vois tous ces malheureux;
Crains d'en augmenter le nombre.

[on danse]

Medée
Oses-tu de Jason me disputer le coeur,
Quand tu vois ce que peut ma rage ?

Créuse
Plus je vois qu'elle est ta fureur,
Plus je ranime mon courage.

Medée
Quoi ! Tu ne frémis pas d'horreur ?
Si l'amour autrefois me rendit inhumaine;
Que ne doit point faire la haîne !
Tu peux par le passé, juger de l'avenir:
Mon coeur moins irrté que tendre
N'avoit qu'un époux à défendre,
Et point de rivale à punir.

Créuse
Satisfais ta barbare envie;
Que l'Enfer s'unisse avec toi;
Tu ne menaces que ma vie,
Tu ne m'inspires point d'effroi.

Medée
A ma funeste tout est possible;
Crois-tu qu'elle se borne à te ravir le jour ?
Je sçaurai de ton coeur trouver l'endroit sensible;
La rage dans le mien, l'emporte sur l'amour.
Si je ne puis toucher un époux infidelle,
Je puis punir sa trahison;
C'est m'ouvrir à ton coeur une route nouvelle,
Que percer le coeur de Jason.

Créuse
Helas !

Medée
Ce soupir qui t'échappe,
M'apprend ce qui peut te troubler.

Créuse
Quoi ! Malgré votre amour, vous pourriez l'immoler ?

Medée
C'est dans son coeur qu'il faut que je te frappe.

Créuse
Vous menacez Jason, je commence à trembler.

Medée, la touchant de sa baguette
Je ne te retiens plus, va, cour, fui ma présence;
Aux yeux de ton amant, hâte-toi de t'offrir;
Mais, souhaite son inconstance,
Si tu ne veux le voir périr.

 

Scene 3
Medée, Nerine

 

Nerine
Quoi ! Sur un tête si chere,
Vos transports furieux oseroient éclater !
Contre un ingrat qui sçût vous plaire,
Gardez de vous trop emporter:
Non, non, ce n'est point la colere,
C'est l'amour qu'il faut consulter.

Medée
Je ne l'entens que trop cet amour plein de charmes,
De toute ma colere il triomphe en vainqueur.
Helas ! Mille tendres allarmes
Parlent pour mon ingrat, dans le fond de mon coeur.
Mais j'ai vu trembler ma rivale,
Lorsque de son amant j'ai menacé les jours;
Elle craint pour Jason ma vengeance fatale:
Achevons de troubler de perfides amours.

Nerine, de ma part va trouver mon parjure;
Dans ces lieux écartés, dis-lui que je l'attens:
Cour, vole, en vains projets c'est perdre trop de tems,
Mon impatience en murmure.

 

Scene 4
Medée

 

Medée
Et vous Demons, rentre dans l'infernale séjour,
Allez armer pour moi la noire jalousie;
Qu'elle vienne servir ma haîne & mon amour.
Que Créuse éprouve à son tour
L'horreur dont mon ame est saisie.

 

 Haut de page 

 

 

Acte III

 

Le théatre represente un Bois.

 

 

Scene premiere
Jason

 

Jason
Pour ma Princesse, helas ! Que je ressens d'effroi !
Je l'expose aux fureurs d'une épouse cruelle:
Ah ! Je crois voir tomber sur elle
Tous les coups qu'elle craint pour moi.

Arrête, rivale implaccable;
Si Jason a trahi sa foi,
Créuse es est t'elle coupable ?
Est-ce un crime que d'être aimable ?
Et d'avoir pris un coeur qui n'étoit plus à toi ?

Pour ma Princesse, &c.

Employons tous mes soins à calmer sa rivale;
Elle doit se rendre en ces lieux;
Qu'à moi seul, s'il se peut, sa fureur soit fatale.

Mais quel brillant Palais vient s'offrir à mes yeux !

Le théatre change, & represente un palais, avec des jardins enchantez.

 

Scene 2
Jason,
Demons transformez en Amours, en Nymphes,
en Jeux & en Plaisirs

 

Le Choeur
C'est dans ces charmantes retraites,
Que regnent les plaisirs, les amours, & les jeux;
Venez de toutes parts, venez, amans heureux,
C'est pour vous seuls qu'elles sont faites.

[on danse]

Une Nymphe, à Jason
Vivez heureux.
Que vos regrets finissent;
Vivez heureux.
Les ris, les jeux,
Les plaisirs dans ces lieux s'unissent;
Brulez, brulez des plus beaux feux:
Vivez heureux.
Aimez un objet charmant;
Sa tendresse
Vous en presse;
Cher époux, soyez amant.
A l'amour rendez les armes,
Ses allarmes
Ont des charmes
Qu'on ne trouve qu'en aimant.
L'amour vous rappelle;
Soyez plus fidelle;
Ne balancez pas;
Un bien qu'on differe
Perd de ses appas;
L'amour pour vous plaire
Vole sur vos pas.

[on danse]

 

Scene 3
Jason, Créuse

 

Créuse
O ciel ! Quelle odieuse fête !

Jason
Dieux, c'est Créuse; ô justes Dieux !

[à Créuse]

Fuyez.

Créuse
L'amour jaloux m'a conduite en ces lieux,
Où parmi les plaisirs ma rivale t'arrête.
Tu me trahis.

Jason
Non, ne le croyez pas.

Créuse
Tu me trahis.

Jason
Je vous adore.

Créuse
Eh bien, si tu m'aimes encore,
Fui de ces lieux, & fui mes pas.

Jason
Ah ! Dissipons l'erreur qui vient de la surprendre.

 

Scene 4
Jason, Medée

 

Medée
Arrête.

Jason
Ah ! laissez-moi...

Medée
Perfide, tu me fuis !

Jason
Non, non, je ne puis rien entendre.

Medée
Elle est morte si tu la suis.

Jason
Juste Ciel !

Medée
Sur ses pas je vois ce qui t'appelle.
Tu veux en me fuyant, l'assurer de ta foi.
Mais, quand tu sens une flâme nouvelle,
Cruel, tu n'outrages que moi.

Jason
Que ne m'est-il permis de n'être poinr parjure !
Mon crime est le crime du sort.

Les Grecs pour m'accabler font un commun effort:
Contre tant d'ennemis, Créon seul me rassure.

Medée
Ingrat, me comptez-vous pour rien ?
Rompez un hymen trop funeste:
Je prendrai soin d'un sort où j'attache le mien:
Aimez-moi seulement, mon art fera le reste.

Jason
Je sçais que tout vous est permis;
Vôtre art soumet l'Enfer, le Ciel, la Terre & l'Onde:
Mais les Rois les Maîtres du monde
Sont de terribles ennemis.

Medée
Que me sert qu'à mon art tout devienne possible ?
Mon pouvoir est trop foible, un autre en est vainqueur;
Mon ennemi le plus terrible
Est dans le fond de votre coeur.

Jason
Vous avez dans mon coeur à surmonter la Gloire;
Elle doit sur l'Amour remporter la victoire.

Pour vous ce triste coeur a long-tems combatu;
Mais combien d'innocens ont été vos victimes !
C'est m'arracher à ma vertu
Que m'associer à vos crimes.

Medée
Quel reproche ! Ciel ! J'en frémis;
Et c'est Jason qui m'en accable !
Quoi ! Des mortels le plus coupable.

Jason
Quels crimes sont les miens ?

Medée
Tous ceux que j'ai commis.

Jason
Dieux ! Le poison ! Le parricide !

Medée
Ce sont là nos communs forfaits.

Jason
Justes Dieux !

Medée
Je ne les ai faits
Que pour trop aimer un perfide.
Ah ! Que l'Amour est un fatal vainqueur !
Je n'ai que trop senti jusqu'où va sa puissance.
Avec le repos de mon coeur
Il m'en coûte mon innocence.

Mais je sçais dans quel sang il me faut expier
Et tant d'amour & tant de crimes;
Ma Rivale est enfin de toutes les victimes
La derniere à sacrifier.

Tu vois ma fureur extrême;
Garde-toi de m'outrager:
Un coeur qui perd ce qu'il aime
N'a plus rien à ménager.

Ensemble
Jason: Craignez ma fureur extrême.
Medée: Tu vois ma fureur extrême.

Jason: Gardez-vous de vous vanger,
Medée: Garde-toi de m'outrager,

Ensemble: Un coeur qui perd ce qu'il aime
N'a plus rien à ménager.

 

Scene 5
Medée

 

Medée
Le perfide ! Il me quitte ! Il brave ma vengeance !
Et je pourrois souffrir cette nouvelle offense !
C'en est trop; vangeons mon amour;
Punissons, perdons qui m'outrage:
Que tout ressente tour à tour
Ce que peut ma jalouse rage.
C'en est trop; vangeons mon amour;
Punissons, perdons qui m'outrage.

Vous, qui pour plaire à mon volage
Avez pris soin d'orner ces lieux,
Démons, transformez-vous en monstres furieux,
Et portez par tout le ravage.

Les Demons se trnasforment en monstres.

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Acte IV

 

Le théatre represente le rivage de la mer, le port & la ville de Corinthe dans le fond.

 

 

Scene premiere
Créuse

 

Créuse
Jason ne m'aime plus ! ô rigoureux tourment !
Helas ! Puis-je redouter qu'il ne soit infidelle ?
Ma rivale n'est que trop belle.
Au milieu des plaisirs, dans ce fatal moment
Ils se jurent tous deux une amour éternelle;
Jason ne m'aime plus ! ô rigoureux tourment !

Je vois approcher le perfide;
Quel dessein prés de moi le guide ?

 

Scene 2
Créuse, Jason

 

Jason
Que de maux désolent ces lieux !
Que Medée en fureur s'immole de victimes !
Se peut-il que les justes Dieux
Laissent impunis tant de crimes !

Créuse
Quand les Dieux suspendent leurs coups,
Leurs bontés vous sont favorables;
S'ils punissoient tous les coupables
Vous auriez à trembler pour vous.

Jason
Il est vrai, c'est moi seul qu'il faut que l'on accuse
Des maux dont je plains la rigueur:
Mais, que dis-je ? Non, je m'abuse,
Vos yeux ont part au crime aussi-bien que mon coeur.
C'est à moi cependant à calmer tant d'allarmes;
C'est trop faire couler & de sang & de larmes,
Il est tems de quitter ce malheureux sejour.

Créuse
Va, perfide, fui; qui t'arrête ?
Va, fui ta premiere conquête,
Porte loin de mes yeux ton infidele amour.

Jason
Moi vous trahir !

Créuse
J'ai vû cette odieuse fête,
Où ma rivale a triomphé de moi.

Jason
J'aurois pû vous manquer de foi ?

Créuse
Ingrat, pour me prouver que tu m'étois fidelle,
Il falloit marcher sur mes pas.

Jason
Il falloit donc, cruelle,
Vous livrer au trépas.
Medée alloit sur vous faire éclater sa rage.

Créuse
Non, tu prétens envain excuser ton outrage:
Ma rivale m'aprend à tout craindre de toi.
Medée avoit reçû ta foi,
Lorsque je t'engageai dans une amour nouvelle;
Et tu peux me trahir pour elle,
Comme tu la trahis pour moi.

Jason
Je ne m'en défens pas, je suis un infidelle,
Pour me le reprocher il suffit de mon coeur;
Mais un crime forcé dont la cause est si belle,
Mérite-t'il tant de rigueur ?
Tout doit vous rendre les armes,
C'est une fatalité:
Est-il de fidélité
A l'épreuve de vos charmes ?

Ensemble
Créuse: Volage, c'est trop m'abuser.
Jason: Cruelle, c'est trop m'acuser.

Votre feinte augmente ma peine.
Votre plainte augmente ma peine.

Créuse: vous avez pris une autre chaîne.
Jason: Je veux mourir dans votre chaîne.

Ensemble: Quels tourmens vous m'allez causer !

Créuse
Le Roi vient, il gémit: cachons-lui mes allarmes,
Dérobons-lui des pleurs qui coulent mlagré moi;
Ses soupirs sont dignes d'un Roi;
Mais, je dois rougir de mes larmes.

 

Scene 3
Créon, Jason

 

Créon
Que de sang ! Que de morts viennent de toutes parts
S'offrir en foule à mes regards !
Ne puis-je être immolé pour un peuple que j'aime ?
Mais quand vous nous montrez de si terribles objets,
Dieux, dans chacun de mes Sujets,
N'est-ce pas m'immoler moi-même !

Jason
Seigneur, dans ce spectacle affreux,
Reconnoissez mon seul ouvrage.
Sans moi, ce peuple malheureux
N'eût jamais vû Medée aborder ce rivage.

C'est moi que la barbare en ces lieux vient chercher;
Permettez que je parte, elle suivra ma fuite.

Créon
Non, il faut qu'elle meure, elle a beau se cacher;
Elle se flate envain de tromper ma poursuite;
Elle va tomber dans mes fers.

Jason
Ah ! Songez que son art peut armer les enfers.

Créon
Son art eût-il plus de puissance,
Tout doit ici suivre mes loix;
L'enfer s'arme pour sa défense,
Mais, le Ciel protege les Rois.

Ensemble
Suprêmes arbitres du monde,
Grands Dieux, laissez-vous attendrir.
Voyez notre douleur profonde;
Hâtez-vous de nous secourir:
Si votre bras ne nous seconde
Dieux puissants, nous allons périr.

 

Scene 4
Créon, Jason, un Garde

 

Un Garde
Seigneur, votre ennemie est en votre puissance,
Medée en ce moment va paroître à vos yeux.

Créon & Jason
Medée ! ô Dieux ! ô justes Dieux !

Jason
Je dois éviter sa présence.

Créon
Allez, laissez à mon courroux
Le soin d'une châtiment qui nous imorte à tous.

Jason, se jettant aux pieds du Roi
Non, je ne quitte point ces genoux que j'embrasse,
Que vous ne m'accordiez sa grace.

Créon
Que me demandez-vous ? Quel genéreux effort !
Le sang de mes Sujets à la punir m'engage.
Mais, je veux bien calmer un si juste transport;
Loin de ces lieux qu'elle porte sa rage;
Que par un prompt départ elle évite la mort,
Sa grace est à ce prix. Elle vient; la cruelle !

Jason
Seigneur, je vous laisse avec elle.

 

Scene 5
Créon, Medée

 

Créon
Le Ciel te livre à mon courroux,
Monstre fatal à mon empire.
Mais lorsqu'à me venger avec moi tout conspire,
Ma pitié s'oppose à mes coups;
A ton exil je borne ton supplice.

Medée
Ciel ! Quelle grace !

Créon
Accepte cette loi,
Et n'irrite pas ma justice,
Quand ma clémence agit pour toi;
Songe à tout ce qu'a fait ta rage;
Songe quels flots de sang ont innondé ces lieux.

Medée
J'ai fait sur ce fatal rivage
Ce qu'auroient dû faire les Dieux.

Vous me choisissez pour victime,
Et vous couronnez mon époux;
Pourquoi protegez-vous le crime ?
Ou pourquoi le punissez-vous ?

Créon
Tu m'outrages encor ! Va, fui cette rive;
Mes vaisseaux sont tout prêts; hâte-toi de partir;
D'une obéissance tardive
Crains enfin de te repentir.

Medée
Que mon perfide époux partage mon supplice.
De quoi me punis-tu, dont il ne soit complice ?
Si je pars de ces lieux, qu'il marche sur mes pas.

Créon
Obéis à mes loix.

Medée
Ordonne mon trépas,
Tes loix seront plus legitimes;
Mais, laisse-moi Jason, Tyran, ne m'ôte pas
Ce qui m'a couté tant de crimes.

Créon
Ah ! C'en est trop, je céde au plus affreux transport;
Hâte-toi de partir, ou n'attends que la mort.

O toi, qui fait trembler tous les Rois de la terre,
Grand Dieu qui lances le tonnerre,
Sois attentif au serment que je fais;
Si ce coupable objet de ma juste colere
Revoit dans ce sejour l'Astre qui nous éclaire,
Punis-moy de tous ses forfaits;
Puissay-je voir mon Trône en poudre !
Puisse l'Enfer vangeur au défaut de la foudre
M'ensevelir sous mon Palais !

 

Scene 6
Medée

 

Medée
Tu périras, Roi téméraire;
C'est à toi de frémir d'effroi:
Le serment que tu viens de faire
Va retomber sur toi.

Ma Rivale, mes enfans même,
Que tout ressente ma fureur;
Immolons dans tout ce qu'il aime
L'Ingrat qui me perce le coeur.

 

Scene 7
Medée, Nerine

 

Nerine
Pour vôtre départ tout s'apprête;
O Dieux ! Que de périls ménaçoient votre tête !
J'en ai tremblé, j'en ai frémi;
Mais, Jason d'un seul mot a calmé la tempête:
Le Roi n'est plus votre ennemi.
Il charge de votre consuite
Ceux qu'autrefois leur zele arracha de Colchos,
Pour s'attacher à votre suite;
Trop heureux avec vous de repasser les flots.

Medée
Il n'est pas tems encor de quitter ce rivage.

Nerine
Redoutez le couroux du Roi.

Medée
Non, il faut en ces lieux achever mon ouvrage.

Nerine
O Ciel ! je reprends mon effroi.

Medée
Crois-tu que ce Tyran dont tu crains la vengeance,
D'un sort tel que le mien soit l'arbitre absolu !
Ah ! Si je suis en sa puissance,
Apprends que je l'ai bien voulu:
Quoique l'on osât entreprendre,
Mon art pouvoit le renverser;
Mais, j'ai dû me laisser surprendre,
Pour m'approcher des coeurs que je voulois percer.

Nerine
Qu'osez-vous méditer ?

Medée
Que rien ne t'embarasse.
Va trouver mon ingrat, peins-lui mon repentir,
Dis-lui qu'à mon exil je viens de consentir,
Qu'au sort plus qu'à son coeur j'impute ma disgrace;
Mais, que je veux au moins en partant de ces lieux,
Recevoir ses derniers adieux.

On entend une Simphonie.

Nerine
Les Matelots qui doivent vous conduire,
Viennent montrer ici leurs trnasports éclatans.

Medée
A l'espoir qui les flate ils se laissent séduire;
Ils n'en jouirons pas long-tems.

 

Scene 8
Matelots

 

[on danse]

Le Choeur
Par mille chants d'allegresse,
Célébrons notre retour.

Nous allons quitter la Grece
Pour revoir l'heureux sejour
Qui nous a donné le jour.

Par mille chants, &c.

[on danse]

Un Matelot
Noirs orages,
Qui causez tant de naufrages,
C'est trop gronder;
Laissez aborder
Ceux qui font de tendres voyages
Sur de charmans rivages.
Tout conspire
Contre un coeur qui soupire,
Ombrages, soins jaloux;
Les flots sont en courroux:
Mais bien souvent
Malgré le vent,
On trouve un heureux sort,
L'amour conduit au port.

[on danse]

Une Matelotte
Amans, bravez l'orage,
Triomphez des vents & des flots;
Amans, bravez l'orage,
Imitez les Matelots.
Fuyez un vain repos,
On languit sur ce rivage:
Mais, on n'arrive point au port,
Quand l'amour s'endort.

Amans, &c.

On continue les Danses; elles sont interrompues par un bruit de vent & de tonnerre, la mer se souleve & effraye les Matelots.

Le Choeur
Quel bruit ! Quels vents ! Ciel ! Quel affreux orage !
Les flots fremissant de courroux,
Sont prêts d'englourir le rivage.
Dieux ! Le tonnerre gronde; il nous menace tous;
Sauvons-nous.

 

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Acte V

 

Le théatre represente le Palais de Créon.

 

 

Scene premiere
Medée

 

Medée
Preste à porter d'horribles coups,
De mes sens quel effroi s'empare !
Autour de ce Palais sans dessein je m'égare;

J'ai beau ranimer mon courroux;
Je ne me trouve pas un coeur assez barbare
Au gré de mes transports jaloux.

Les ombres de la nuit ont fait place à l'aurore,
Et dans mon coeur le trouble regne encore !
Vangeons-nous. Justes Dieux ! Quel projet inhumain !
Frapons: dans ma fureur suis-je assez affermie ?
Ah ! De mon propre sang suis-je assez ennemie,
Pour le répandre de ma main ?
Mais quelle est mon erreur extrême ?
Ne puis-je me vanger, sans me punir moi-même ?

Flambeau des Cieux, pere du jour,
Qui rougis d'éclairer ce coupable séjour,
Toi dont je n'ose ici me vanter de descendre,
Aprés un affront si sanglant;
Permets qu'avec ton char brulant,
Je tombe sur Corinthe & la réduise en cendre.
Est-ce assez pour punir Jason ?
Non, il est d'autres coups dont il faut qu'il gémisse;
A l'horreur de la trahison,
Je dois mesurer le supplice.

Symphonie.

Vous, qui portez par tout le ravage & l'horreur,
Venez à mon secours, venez, noires furies;
Accourez, versez dans mon coeur
Vos plus cruelles barbaries.

Les trois Furies sortent de l'Enfer.

 

Scene 2
Medée, les Trois Furies

 

Les Furies
Nous quittons les enfers pour toi.
Parle. Que faut-il entreprendre ?

Medée
Il faut verser pour moi
Un sang que je n'ose répandre.

Medée & les Furies
Portons nos coups
D'intelligence.

Medée
Rien n'est si doux
Que la vangeance.

Medée & les Furies
Vangeance, vangeance.

La Premiére Furie
Quel mortel ose t'outrager ?

Medée
Helas !

La Seconde Furie
Tu gardes le silence.

La Troisiéme Furie
Quand il s'agit de te vanger,
Se peut-il que ton coeur balance ?

Les Trois Furies
Quand il s'agit, &c.

Medée & les Furies
Portons nos coups
D'intelligence.
Rien n'est si doux
Que la vangeance.

Medée
Mettons le comble à mes forfaits.

[aux Furies]

Ne rentrez pas encor dans les sombres abîmes;
Vos enfers sont dans ce Palais;
Vous y trouverez vos victimes.
Entrez, je vais me joindre à vous;
Je veux porter les premiers coups.

 

Scene 3
Medée, Jason

 

Medée
Enfin voici l'instant funeste,
Qui doit me séparer de vous;
Pour la dernière fois, je parle à mon époux;
Vivre dans sa memoire est tout ce qu'il me reste;
Je n'impute qu'au sort votre manque de foi.

Jason
Ah ! Que n'est-il en ma puissance,
De dissiper les ombrages du Roi !

Medée
L'enfer soumis à mon obéissance,
Cesse de désoler ces lieux;
Et je vais achever en fuyant de vos yeux,
De vous rendre votre innocence.
Dans cet embrassement recevez mes adieux.

Jason
Helas !

Medée
Pour soulager mon ame,
Au nom de nos sacrez liens,
Accordez à mes pleurs vos enfans & les miens,
Tendres gages de notre flâme;
Permettez qu'ils suivent mes pas.

Jason
Ah ! Demandez plûtôt ma vie.

Medée
Quoi ? Vous ne voulez pas contenter mon envie ?

Jason
C'est me condamner au trépas.
Pour mes enfans ma tendresse est extrême.

Medée
Vous les aimez ! Eh bien c'est tout ce que je veux;
Je ne vous presse plus de répondre à mes voeux,
De votre seul bonheur je fais mon bien suprême.

[Elle s'en va, & revient]

Par un regret encor je me sens retenir.
Ne me refusez pas cette derniere grace.

Jason
Parlez; dans cette Cour je puis tout obtenir.

Medée
Loin de mes chers enfans puisqu'il faut me bannir,
Jason, qu'au moins je les embrasse,
Venez; conduisez-moi près d'eux;
Soyez témoin des pleurs que mes yeux vont répandre.

Jason
Non, voyez-les sans moi ces enfans malheureux,
Je ne soutiendrois pas un spectacle si tendre.

Medée entre dans le Palais.

 

Scene 4
Jason, Créuse

 

Jason
Eh bien, Medée est prête à partir de ces lieux,
Aurez-vous encor l'injustice
D'accuser mon coeur d'artifice ?
J'ai reçû ses derniers adieux.

Créuse
J'ai tout appris du Roi, je suis seule coupable;
Mais, quel crime est plus pardonnable ?

Jason
Rie nien sçauroit plus nous troubler,
Notre amour désormais peut s'expliquer sans crainte.

Créuse
Medée est encor dans Corinthe;
N'ai-je pas encore à trembler ?

Ensemble
Amour, prens pitié de nos peines,
Vole, viens combler tous nos voeux,
Uni de tes plus douces chaînes
Deux coeurs trop long-tems malheureux.

Créuse
Mais, il est tems de rejoindre mon pere,
Il craint la vangeance des Dieux;
Il leur a fait un serment téméraire,
Et malgré ce serment, Medée est dans ces lieux.

On entend un bruit d'instrumens.

La calme qui vient de renaître
Rassemble nos Peuples heureux;
Vous deviendrez bien-tôt leur Maître:
Au défait de Créon, présidez à leurs jeux.

 

Scene 5
Jason, Corinthiens

 

Le Choeur
Aprés de mortelles allarmes,
Le repos n'en est que plus doux:
Que chancun en goute les charmes,
Qu'il regne à jamais parmi nous.

[on danse]

Un Corinthien, alternativement avec le Choeur
Vivons sans crainte;
Aimons sans contrainte;
Vivans sans crainte;
Aimons, aimons tous.

Le Choeur
Vivons sans crainte, &c.

Le Corinthien
Nos maux finissent,
Nos larmes tarissent,
Aimons; est-il un sort plus doux ?

Le Choeur
Vivons sans crainte, &c.

Le Corinthien
Nos plaintes désarment
Un fatal couroux:
Les biens qui nous charment
Font mille jaloux.

Le Choeur
Vivons sans crainte, &c.

[on danse]

 

Scene 6
Jason, Créuse, Corinthiens

 

Créuse
Ah ! Seigneur, quelles barbaries
Medée exerce en ces lieux !
Créon est agité d'implacables furies.

Jason
Dieux ! Courons. Mais c'est lui qui se montre à nos yeux.

 

Scene 7
Créon, Gardes,
les Acteurs de la Scene précédente

 

Créon
Barbares, laissez-moi, souffrez que je respire;
Rentrez dans l'infernal Empire.

Quoi ! Toujours vous m'environnez !
Quels tourmens ! quelle ardeur fatale !
Quelle noire vapeur s'exhale
De vos flambeaux empoisonnez !
Où suis-je ? Quel aspect ! L'Averne, le Tenare,
Le Stix autour de moi roule ses flots affreux !
Quel effroi de mon coeur s'empare !
Je ne vois que des malheureux.

Fuyons; mais, ô fuite inutile !
Pour qui destinez-vous, & ces feux & ces fers !
Contre tant de fureur, où trouver un azile ?
Je trâine après moi les enfers.

Il rentre.

Jason & Créuse
Ne l'abandonnons pas aux transports de sa rage.

Créuse entre dans le Palais, & les Furies s'opposent au passage de Jason.

Jason
Que vois-je ? Tout l'enfer s'oppose à mon passage.
Chere Créuse. Ah ! Je vous perds !

On entend un bruit souterrain, & le Palais de Créon paroît tout en feu.

Le Choeur
Dieux ! Quel mugissement sort du sein de la Terre !
Quels feux embrasent ce Palais,
Le Ciel fait gronder le tonnerre;
Faut-il que nos malheurs ne finissent jamais.

 

Scene dernière
Jason, Médée, les Corinthiens

 

Medée, sur un char tiré par des Dragons volans
Pour une odieuse rivale,
Fini des regrets superflus.

Jason
Ciel ! Qu'entends- je ?

Medée
Elle touche à son heure fatale,
Bien-tôt je ne la craindrai plus;
J'aime à la voir brûler du feu qui la dévore,
Et mon coeur n'en est point jaloux;
Toi, reprend, si tu veux, le nom de mon époux.

Jason
Oses-tu me parler d'un hymen que j'abhorre ?

Medée
Je viens d'en briser le lien.
Du sang de tes enfans, ce poignard fume encore,
Tu peux le plonger dans le sein.

Medée laisse tomber le poignard aux piés de JAson, & s'enfuit sur son char volant.

Jason
Barbare, tu mourras. Mais ma vengeance est vaine
Ce Char la dérobe à mes yeux.
C'en est trop, renonçons à la clarté des cieux,
Pour finir ma mortelle peine.

Il veut se tuer, & le Peuple l'en empêche.

 

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