Idoménée
Tragedie
en Musique en I Prologue & V Actes
par Monsieur André Campra
le livret est de Monsieur Pierre-Charles Roy
Academie Royale de Musique
le Mardy 12. Janvier 1712

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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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Eole,
Dieu des Vents
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Mr
Dun
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Venus
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Mlle
Eermans
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Suite
d'Eole
Choeur des Vents
Suite de Venus
Choeurs des Graces & des Plaisirs
Divinitez de la Mer
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Le
Theâtre represente les Antres d'Eole: ce Dieu, y
paroît au milieu des Vents qui sont enchaînez
à des Rochers: à travers une ouverture de la
Caverne, on découvre la Mer dans
l'eloignement
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Scene
premiere
Eole, les Vents
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Le Choeur
des Vents:
Laissez-nous sortir d'esclavage,
O contrainte fatale ! ô rigoureuse loy !
Eole:
Calmez une inutile rage,
Obéissez à vôtre Roy.
Le
Choeur:
Laissez-nous sortir d'esclavage,
Ouvez-nous la route des airs;
Laissez-nous porter le ravage
Et sur la terre & sur les mers.
Eole:
Calmez une inutile rage.
Le
Choeur:
O contrainte fatale ! ô rigoureuse loy !
Laissez-nous sortir d'esclavage.
Eole:
Obéissez à vôtre Roy.
[on
entend une Symphonie agréable, qui annonce
Venus]
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Scene
2
Eole, Venus, Troupe d'Aquilons
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Eole:
Quelle douce harmonie
A des fiers Aquilons suspendu le courroux !
L'horreur de ces lieux est bannie !
[voyant
Venus, va la recevoir]
O Reine
de Cythere, ô Venus, est-ce vous ?
Quel charme ! Tout ressent vôtre aimable presence
!
Jusques dans le sejour du tumulte & du bruit,
Vos regards font regner le calme & le silence:
Parlez, qu'exigez-vous de mon obéissance ?
Dans ces Antres profonds, quel dessein vous conduit
?
Venus:
Un Vainqueur des Troyens fend la liquide plaine:
Des rives de la Crete, écarte ses vaisseaux;
Ordonne aux Aquilons de soûlever les eaux,
Et de servir ma juste haine.
Eole:
Brisez vos fers, partez Vents orageux,
De la Mere d'Amour allez remplir les voeux.
[les
Aquilons sortent de leurs fers]
Eole &
Venus:
Allez, partez, volez, signalez vôtre zele,
Aquilons, armez-vous d'une fureur nouvelle.
[les
Aquilons s'envolent]
Venus:
Je vais remplir ta Cour
Des Nymphes & des Dieux soupis à ma
puissance:
Tandis que tes sujets exercent ma vengeance,
Les miens viendront t'offrir les charmes de
l'Amour.
Reconnois
la voix de ta Mere,
Vainqueur des Mortels & des Dieux,
Descens, Amour, vien dans ces lieux,
Consui les Ris, les Jeux, empressez à te plaire:
Reconnois la voix de ta Mere,
Vainqueur des Mortels & des Dieux.
[les
Amours, les Graces, les Plaisirs, toute la Cour de Venus
& les Divinitez de la Mer viennent dans la Caverne
d'Eole, & forment le Divertissement]
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Scene
3
Eole, Venus,
Suivants de Venus, Amours, Graces &
Plaisirs
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Venus
& les Choeurs:
Chantez le Dieu charmant qui nous donne des fers,
Ah ! qu'il est de douceurs dans son heureux empire
!
Quels sont
les transports qu'il inspire !
Jugez de ses plaisirs, ses trouments nous sont chers
!
Chantez le
Dieu charmant qui nous donne des fers,
Ah ! qu'il est de douceurs dans son heureux empire
!
Venus:
Coulez Ruisseaux, dans vôtre cours
Que vous sert-il de prendre
De longs détours ?
Dans l'empire des mers vous viendrez-tous vous rendre.
Vous aussi, jeunes Coeurs,
Vous avez beau vous défendre
Des tendres ardeurs,
Dans l'empire des mers vous viendrez-tous vous
rendre.
[le
Divertissement continuë]
Le Choeur
des Graces:
Jeunes Beautez, cédez à la tendresse,
Profitez bien du printemts de vos jours:
Un Zephir vole avec moins de vitesse
Que les instants qui sont dûs aux Amours.
Rien ne
sçauroit en arrêter la course,
Ainsi que l'onde, ils passent pour toûjours:
Quand une fois elle a quitté sa source,
C'est sans espoir d'y reprendre son cours.
Tous les
Choeurs:
Triomphez à jamais, regnez puissants Vainqueurs,
Amours, tendres Amours, enchaînez tous les
coeurs.
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haut
de page

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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Idoménée,
Roy de Crete
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Mr
Chassé
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Arcas,
Confident d'Idoménée
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Mr
Dumast
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Idamante,
Fils d'Idiménée, Amant
d'Ilione
|
Mr
Tribou
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Arbas,
Suivant d'Idamante
|
Mr
Gouget
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Ilione,
Princesse Troyenne, Fille de Priam, aimée
d'Idamante & d'Idoménée
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Mlle
Lemaure
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Electre,
Fille d'Agamemnon, Amante d'Idamante
|
Mlle
Pelissier
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|
Neptune
|
Mr
Dun
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|
Venus
|
Mlle
Eermans
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|
La
Jalousie
|
Mr
Cuvellier
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Protée
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Mr
Joly
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Une
Cretoise
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Mlle
Petitpas
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Deux
Bergeres
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Mlles
Petitpas & Mignier
|
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Nemesis
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Mr
Cuvellier
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Six
Sacrificateurs de Neptune
Troupes de Cretois & de Troyens
Suite de la Jalousie
Troupe de Matelots
Troupe de bergers, de Pastres &
d'Argiens
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La
Scene est dans Sydonie, Capitale de la Crete
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Le
Theâtre represente le Palais des Rois de
Crete
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Ilione:
Venez, Gloire, Fierté, combattez dans mon coeur,
L'Amour qui cherche à me surprendre:
Helas ! attendez-vous qu'il en soit le vainqueur,
Pour me le reprocher, sans oser me défendre
?
Venez,
Gloire, Fierté, combattez dans mon coeur,
L'Amour qui cherche à me surprendre.
Idoménée
en vain me presenta ses voeux,
Dans les champs Phrigiens j'ay mesprisé sa
flâme,
Ah ! Faut-il que son Fils pour moy plus dangereux,
Porte le trouble dans mon ame ?
Depuis que
la fureur des eaux,
Presqu'à l'aspect de cette rive,
Des fiers Vainqueurs de Troye écartant les
Vaisseaux,
N'en épargna qu'un seul qui m'amenoit captive;
Que me sert d'opposer mon Devoir, ma Raison
Au soin d'un Prince trop aimable ?
La Fille de Priam luy paroît préferable
A la Fille d'Agamemnon !
Electre en cette Cour doit me porter envie...
Mais,
dois-je m'entretenir
De ce qui peut troubler le reste de ma vie ?
Bannissons-en le souvenir.
Idamante
paroît... Que je crains sa presence !
Gloire, Fierté, venez, & prenez ma
défense.
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Scene
2
Ilione, Idamante, Suite d'Idamante
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Idamante,
à sa Suite:
Rassemblez les Troyens, allez, & que ma Cour
S'apprête à celebrer ce jour.
[à
Ilione]
Un doux
espoir succede à ma tristesse:
Minerve qui prend soin du bonheur de la Grece,
A dérobé mon Pere à la fureur des
eaux,
Sur les prochaines Mers on a vû ses vaisseaux.
Du lieu qui nous ravit son auguste présence,
Arbas est allé s'informer.
Ilione:
Minerve prend sa défense,
Rien ne doit vous allarmer.
Les
Troyens ont des Dieux épuisé la
colere.
Idamante:
Cessez pour les Troyens de redouter le Sort,
Je veux faire pour eux ce qu'auroit fait mon Pere,
Si le Ciel avec vous l'eût conduit sur ce
bord.
Princesse,
pour finir leurs peines,
Je vais les mettre en liberté:
Désormais les Captifs que fait vôtre
beauté,
Seront les seuls icy qui porteront des
chaînes.
Ilione:
Que dites-vous, Seigneur ? La colere des Dieux
A des pleurs éternels a condamné mes yeux:
C'est par leur implacable haine,
Que les Murs d'Ilion, ces Murs si glorieux,
Ne sont plus qu'une vaste Plaine.
Idamante:
Venus en a puny les Grecs victorieux.
Agamemnon
au sein de sa Patrie
A vû ternir sa gloire & terminer ses jours.
Dans ces lieux Electre bannie,
Pour en venger la mort, implore du secours.
Venus qui nous poursuit sans cesse,
N'a pas assez sur eux assouvy sa rigueur:
Vos yeux servent encor cette fiere Déesse,
Plus puissants que les siens, ils vengent sur mon coeur,
Les maux que vous a fait la Grece.
Ilione:
Qu'entens- je ?
Idamante:
Le Fils de Venus
M'accable de tourmens qui m'etoient inconnus.
La Guerre causa vos allarmes,
Elle vous fit verser des pleurs:
L'Amour s'est servi de vos charmes
Pour me punir de mes malheurs.
Mais,
j'allume vôtre colere,
Vous rougissez de mon amour !
Ilione:
Puis-je trop m'irriter d'un aveu témeraire ?
Avez-vous oublié qui vous donna le jour ?
Idamante:
Les Dieux ont fait le crime
Qui me rend odieux:
Seray-je la victime
De la faute des Dieux ?
Ilione:
O Ciel !
Idamante:
Soûmis à vôtre empire,
Je perdray, s'il le faut, la lumiere des cieux:
Ah ! si vous voulez que l'expire,
Vôtre bouche n'a qu' à me dire
Ce que je crois voir dans vos yeux.
[on
ameine les Captifs Troyens]
Ilione:
Des Troyens échapez à la fureur des armes,
Je vois les reflets malheureux.
Idamante:
Je vais briser leurs fers, & finir leurs allarmes,
Mais, je ne puis pour moy ce que je fais pour
eux.
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Scene
3
Ilione, Idamante,
Troupe de Cretois, Troupe de Troyens
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Idamante:
Quittez vos fers: Et vous soûmis à ma
puissance
Habitans de ces lieux,
Qu'une éternelle intelligence
Assemble dans ce jour deux Peuples glorieux.
Helene fit
armer & l'Asie & la Grece,
Mais, leurs combats doivent finir;
Une plus aimable Peincesse
Vient de les reünir.
Le
Choeur:
Chantons, celebrons sa victoire,
D'une guerre fatale elle éteint le flambeau:
L'amour seul fait sa gloire,
Chantons un triomphe si beau.
[les
Cretois & les Troyens forment le
Divertissement]
Une
Cretoise:
Tout se rend aux traits
De la Beauté;
Qui peut voir ses attraits,
Sans être enchanté ?
L'amour
que sans cesse elle inspire,
Luy donne l'empire
De tous les coeurs:
Ses noeuds sont des fleurs,
Pour ceux qu'elle attire,
Qu'ils ont de douceurs !
Tout se
rend aux traits
De la Beauté;
Qui peut voir ses attraits,
Sans être enchanté ?
Chacun
à luy plaire s'empresse,
L'aimable Jeunesse
La suit toûjours:
Le Dieu des Amours
Jamais ne nous blesse,
Que par son secours.
Tout se
rend aux traits
De la Beauté;
Qui peut voir ses attraits,
Sans être enchanté ?
Non, non,
jamais de liberté,
Quand c'est l'Amour qui nous enchaîne.
Un Amant
en est enchanté,
Il se plaît même dans sa peine.
Non, non,
jamais de liberté,
Quand c'est l'Amour qui nous enchaîne.
Lassé
des fers d'une inhumaine
Il ose appeller la fierté;
Mais, si la Raison la rameine,
Le coeur luy répond irrité:
Non, non,
jamais de liberté,
Quand c'est l'Amour qui nous enchaîne.
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Scene
4
Electre, Ilione, Idamante,
Troupe de Cretois, Troupe de Troyens
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Electre,
à Idamante:
Seigneur, à tous les Grecs vous faites un
outrage,
Vous protegez leurs Ennemis !
Idamante:
Princesse, c'est assez de les avoir soûmis,
Leur bonheur sera mon ouvrage.
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Scene
4
Arbas, Electre, Ilione, Idamante,
Troupe de Cretois, Troupe de Troyens
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|
Idamante:
Mais, Arbas est de retour ! Que m'annoncent tes pleurs
?
Arbas:
Ah ! Seigneur, apprenez le plus grand des
malheurs...
Idamante:
Le Roy n'est plus !
Arbas:
J'ay sçû son infortune,
Sur un bord étranger il a trouvé la mort:
Ce que Mars n'avoit pû, l'implacable Netpune
Du plus grand des Heros a terminé le sort.
Idamante,
à Ilione:
Vous voyez la douleur dont mon ame est saisie,
Le Ciel venge vos déplaisirs.
Ilione:
Malgré les malheurs de l'Asie,
Moy-même à ce Heros je donne des
soûpirs.
|
|
Electre:
Son Pere ne vit plus ! contre moy tout conspire,
Il peut avec son coeur disposer d'un Empire:
Il adore Ilione, & je n'en puis douter !
Ah ! d'un trouble fatal je me sens agiter.
A mes
yeux, aux yeux de la Grece,
Une Esclave Troyenne a merité son choix !
Et moy Fille d'un Roy maître des autres Rois,
Je ressens pour l'Ingrat une vaine tendresse !
Fureur, je
m'abandonne à vous,
Eclatez, servez ma vengeance.
Pour me
soûmettre à sa puissance,
L'amour me promettoit le bonheur le plus doux:
Lorsque mon coeur séduit se rend sans resistance,
De son plus funeste courroux
Il me fait ressentir toute la violence.
Fureur, je
m'abandonne à vous,
Eclatez, servez ma vengeance.
J'auray du
moins à la seule esperance
Qui soûlage les coeurs malheureux &
jaloux.
Fureur, je
m'abandonne à vous,
Eclatez, servez ma vengeance.
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|
Le
Theâtre represente les bords de la Mer agitée
par une tempête affreuse: tous le fonds est rempli de
Vaisseaux brisez, qui ont fait naufrage. La nuit est
repanduë par tout. On entend le bruit du Tonnerre,
& de temps en temps des éclairs partent dans
l'air.
|
Scene
premiere
Choeur de Peuples qui font naufrage
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|
Le
Choeur:
O Dieux ! ô justes Dieux ! donnez-nous du
secours;
Les Vents, les Mers, le Ciel, tout menace nos jours
!
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Scene
2
Neptune sort de la Mer
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|
Neptune:
Cessez de soûlever les ondes,
Vents orageux, cessez:
Rentrez
dans vos prisons profondes,
Neptune parle, obeïssez.
[la
tempête cesse. Idoménée & des
Guerriers de sa suite paroissent]
[à
Idoménée]
Ne crains
plus les outrages
Des flots & des vents ennemis;
Mais, offre-moy sur ces rivages,
L'hommage que tu m'as promis.
[Neptune
rentre dans la Mer, le jour revient, & le calme succede
à la Tempête]
|
|
Arcas:
La Paix regne par tout sur les humides plaines.
Idoménée:
Que ne peut-elle, helas ! passer jusqu'en mon coeur
!
Arcas:
D'Idoménée encor qui peut causer les peines
?
Tout conspire à vôtre bonheur.
Idoménée:
Lieux sacrez, où j'ay pris naissance,
Vous aviez des attraits pour moy;
Aprés une so longue absence,
Faut-il, qu'en vous voyant, je fremisse d'effroy
?
Arcas:
Que dites-vous, Seigneur ?
Idoménée:
Dans l'horreur du naufrage,
Pour ravir à la mort mes sujets allarmez,
Appren les voeux que j'ay formez:
Voeux indiscrets, trop tard vous troublez mon courage;
Si Neptune en courroux faisoit cesser l'orage,
J'ay juré d'immoler le premier des Humains
Que je verray sur ce rivage;
Dans le sang innocent dois-je tremper mes mains ?
Arcas:
O Ciel !
Idoménée:
Laisse-moy seul attendre la victime...
Je la vois qui s'approche, helas ! quel est son crime
?...
Je frémis de son sort: faut-il, ô justes
Dieux,
Que ce voeu trop cruel vous semble legitime ?
Quelle douleur est peinte dans ses yeux !
[Idoménée
se retire au fond du Theâtre, parmy les débris
des Vaisseaux]
|
Scene
4
Idamante, Idoménée
|
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Idamante,
à part:
Soyez témoins de mon inquietude,
Bords écartez, Rochers affreux,
Je viens chercher la solitude,
Que vôtre horreur convient à mon sort rigoureux
!
[il
apperçoit Idoménée]
Parmi les
débris d'un naufrage,
Un Guerrier inconnu paroît sur le Rivage !
Apprenons ses malheurs, pour en finir le cours.
[à
Idoménée]
Genereux
Inconnu, dissipez vôtre trouble,
Je puis dans ces climats vous offrir du secours.
Idoménée,
à part:
Plus je le voy, plus ma douceur redouble !
[à
Idamante]
Quel prix
recevrez-vous en conservant mes jours ?
Idamante:
Le seul plaisir de vous défendre
Suffira pour combler mes voeux:
Mes malheurs ont trop sçû m'apprendre
A secourir les malheureux.
Un Roy
renommé par ses armes,
Craint de ses Ennemis, adoré dans sa Cour,
De l'Univers entier la terreur, & l'amour,
Accablé par les Dieux...
Idoménée,
à part:
Ah ! que je sens d'allarmes !
Idamante:
Idoménée a peri sous les flots...
Mais, quoy ! vous soûpirez, vous répandre des
larmes,
Avez-vous connu ce Heros ?
Idoménée:
Ah ! de tous les Mortels c'est le plus
déplorable,
Rien ne sçauroit fléchir le destin qui
l'accable.
Idamante:
Que dites-vous ? voit-il encor le jour ?
Idoménée:
D'où naît pour luy ce tendre amour ?
Idamante:
Que ne puis-je à ses yeux montrer cette tendresse
?
Le bruit de ses exploits reverez de la Grece,
A toujours animé mon coeur:
Ah ! lorsqu'aux champs Troyens il cherchoit la victoire,
Que n'ay-je pû, témoin de sa valeur,
En bravant le trépas, prendre part à sa gloire
!
Idoménée,
à part:
Quel courage ! grands Dieux, que n'avez-vous
comblé
De gloire & de splendeur une si belle vie ?
[à
Idamante]
Pourquoy
de vos discours me sens-je ainsi troublé ?
Idamante:
Que quel trouble moy-même ay-je l'aime saisie ?
Je ne puis retenir mes pleurs...
Idoménée:
D'où vient qu'Idoménée exite vos
douleurs ?
Un penchant inconnu dont je ne suis plus maître
D'une secrete horreur a frapé mes esprits.
Ne pourray-je enfin vous connoître ?
Idamante:
Helas !
Idoménée:
Expliquez-vous, parlez...
Idamante:
Je suis son fils.
Idoménée:
Son fils ? ô sort impitoyable !
Dieux cruels ?
Idamante:
Comme moy déplorez-vous son sort ?
Par la douleur qui vous accable
De ce Heros si cher m'annoncez-vous la mort ?
Idoménée:
Idamante !
Idamante:
Qu'entends-je ?
Idoménée:
O vengeance celeste,
A quoy m'avez-vous destiné ?
D'une amitié si tendre, Objet infortuné,
Je vous voy, que pour moy c'est un plaisir funeste
!
Idamante:
Mon nom vous est connu ! vous fremissez pour moy !
Daignez à vôtre tour m'éclaircir ce
mistere.
Idoménée:
Au trouble de mes sens, à ce mortel effroy,
Mon Fils, connoisez vôtre Pere.
Idamante:
Mon coeur n'en doute plus: c'est vous que je revoy !
A mes empressements souffrez que je me livre,
Souffrez quand dans vos bras... quel est ce desespoir ?
Pourquoy me fuyez-vous ?
Idoménée:
Gardez-vous de me suivre,
Pourquoy m'avez-vous vû ! craignez de me
revoir.
[il
sort]
Idamante:
Qu'entends-je ? Quelle est ma disgrace ?
Suivons ses pas, sçachons quel destin me
menace.
|
|
Electre:
Il me fuit le Cruel ! il méprise mes voeux !
Non, ce n'est point encor ma plus cruelle peine;
Mon destin seroit trop heureux,
Si je ne sçavoit pas qu'il porte une autre
chaîne.
Un coeur
à qui l'amour ne fût jamais connu,
Par des soins aisément cesse d'être
tranquilte;
Mais qu'il est difficile
De fléchir un coeur prévenu !
Implacable
Venus, trop cruelle Déesse,
Si tu veux par tes feux punir toute la Grece,
Qu'il éprouve l'horreur de mes tourmens secrets:
Exerce, rempli de ta vengeance,
Qu'il aime, & comme moy, qu'il ressente tes traits,
Sans qu'il puisse avoir l'esperance.
|
Scene
6
Venus dans son Char, Electre
|
|
Electre:
La Déesse paroît... O Mere des Amours,
Vous, dont j'implore la puissance,
Vengez-vous sur son coeur, mais épargnez ses
jours.
Venus:
Je sçauray traverser un amour qui m'offense:
Laisse-moy dans ces lieux,
Ta vengeance est commune avec celle des Dieux.
[Venus
descend de son Char]
|
|
Venus:
Vous, des tendres Amours compagne inséparable,
Qui changez en tourmens les plaisirs les plus doux,
Cruelle Jalousie, accourez, armez-vous
Du poison le plus redoutable.
Prenez ces
traits, dont le pouvoir
Brise les noeuds sacrez du sang, de la nature,
Ces traits, qui dans les coeurs étoufent les
murmures
De la raison, & du devoir.
Vous,
des tendres Amours, &c.
|
Scene
8
Venus, la Jalousie, Suite de la Jalousie
|
|
La
Jalousie:
Nous obeïssons à ta voix,
C'est l'Amour qui nous a fait naître,
Tu peux nous prescrire des loix,
Nôtre zele est prêt à
paroître.
Venus:
Pour servir mon couroux,
Préparez, préparez vos plus funestes
coups.
Le
Choeur:
Signalons nôtre barbarie,
Irritons nos Serpens, allumons nos flambeaux,
Versons nôtre poison sur les feux les plus beaux,
Transformons l'Amour en Furie.
[on
danse]
La
Jalousie:
D'un amour qui s'éteint je rallume la
flâme,
Je trouble les coeurs innocens,
Lorsque je m'empare d'une ame,
Tout cède à mes transports puissants;
Par les traits de la Jalousie,
On est en droit de tout tenter,
Lorsqu'un ame en est bien saisie,
La crime ne peut l'arrêter.
[on
danse]
Le
Choeur:
Que les soupçons, que les allarmes
Accompagnent tous nos pas:
C'est dans le sang, c'est dans les larmes
Que nous trouvons de doux appas.
Venus:
Au coeur d'Idoménée inspirez la terreur:
Contre son propre Fils, allumez sa fureur.
|


|
Le
Theâtre represente le Port de Sidonie, & plusieurs
Vaisseaux en rade
|
Scene
premiere
Idoménée, Arcas
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|
Idoménée:
Ne condamne point mes transports.
Puis-je trop éclater contre un pouvoir funeste,
Qui par un soin que je déteste,
M'a fait revoir ces tristes bords.
Devois-tu
dissiper l'orage,
Dieu cruel !
Arcas:
Ah ! calmez le trouble où je vous voy.
Idoménée:
Quand tu me sauves d'un naufrage,
Tu m'offres des perils plus à craindre pour
moy.
Arcas:
Dieux, que vôtre colere cesse.
Idoménée:
Connois mieux ces Tyrans sous qui nous fremissons,
Aprés avoir causé le preil qui nous
presse,
Insensibles aux voeux que nous leur adressons;
Ils se font un plaisir de voir n^tre foiblesse.
Mon
Fils... Ah ! sans horreur pius-je le prononcer,
Mon Fils, sur tes Autels serviroit de victime ?
Non, dans le couroux qui m'anime,
J'iray plûtôt les renverser.
Si d'un
Dieu trop cruel je fuy l'Arrest funeste,
Puissent contre mes jours les autres Dieux s'unir !
Et du haut du Ciel que j'atteste,
Lancer la foudre & me punir...
Mais quel
feu secret me dévore ?
Je n'ay pû, sans trembler, apprendre que mon Fils
Avoit brisé les fers de celle que j'adore,
Mon Fils en seroit-il épris ?
Fuyez,
jaloux Soupçons, fuyez cruelle Image.
Arcas:
Vous pouvez l'éloigner de ce fatal rivage.
Idoménée:
C'est l'unique moyen d'assurer mon repos:
Je veux que dès ce jour, signalant son courage,
Il aille rétablir Electre dans Argos.
Je connois
son zele sincere,
Des perils que je crains cache bien le mistere:
Va presser son depart, va, cours tout preparer.
Je vois Ilione paroître...
Fuyons... qui me retient ? Ciel ! je cherche
peut-être
Ce que je devrois ignorer.
|
|
Idoménée:
Je dois être jalous qu'un autre ait eû la
gloire
De vous rendre la liberté:
C'étoit ma felicité,
Dont m'avoit flaté la Victoire,
J'espérais dans ma cour un retour plus heureux;
Aprés mille perils affreux,
Je sens de nouvelles allarmes:
Ah ! sans la colere des Dieux,
Qu'il m'auroit été doux de pouvoir en ces
lieux
De ma main, de mon rang, faire hommage à vos charmes
!
Ilione:
Ciel ! quels sont ces honneurs que vous me proposez ?
Oubliez-vous les maux que vous m'avez causez ?
Dans Troye abandonnée à la fureur des
armes,
Parmy les cris, parmy les larmes,
Jusqu'aux autels des Dieux dont j'implorois l'appuy,
Je vous ay vû porter & le fer & la
flâme;
Est-ce par tant d'horreurs, que l'Amour aujourd'huy
Vous auroit gravé dans mon ame ?
Idoménée:
Calmez vos déplaisirs, oubliez mes fureurs,
Le Ciel m'en fait souffrir la peine:
Ah ! voulez-vous par vôtre haîne
Du malheur qui me suit redoubler les horreurs ?
Ilione:
Qui pourroit effacer le souvenir fidelle
De mes malheurs passez.
Idoménée:
Je vous entends, Cruelle,
Mieux que vous ne pensez.
Lorsque
vous refusez d'unir mon sort au vôtre,
Je sçais ce qui fait vôtre effroy:
C'est moins vôtre haîne pour moy,
Qu'un amour secret pour un autre.
Ilione:
Quels soupçons outrageans !...
Idoménée:
Un Fils audacieux
A sçû plaire à vos yeux.
Ce Fils sera bien-tôt peut-être trop à
plaindre,
Ne pressez point son sort fatal:
Parmy les malheurs qu'il doit craindre,
Voulez-vous à mes yeux l'offrir comme un Rival
?
Ilione:
Non, ne le croyez pas, mon coeur n'est point
sensible...
Idoménée:
Vous fremissez ?... il est aimé !
Ilione:
Je fremis du projet horrible
Que vous avez formé.
Idoménée
& Ilione:
Tremblez, redoutez la vengeance
[Dun Roy / Du Ciel] contre vous
irrité.
Ilione:
Le Tonnerre des Dieux so long-temps arrêté,
En aura plus de violence.
Idoménée:
Plus l'Amour a souffert de vôtre
résistance,
Plus il aura de cruauté.
Ensemble:
Tremblez, redoutez la vengeance
[Dun Roy / Du Ciel] contre vous
irrité.
Ilione:
Hâte-toy de lancer les coups que tu prepares,
Aprés tous les forfaits que ton bras a commis,
Il ne manqueroit plus à tes fureurs barbares,
Que d'immoler encor ton Fils.
|
|
Idoménée:
Que d'immoler mon Fils !... quel trouble dans mon ame
Ce discours vient-il de jetter !
Jaloux ressentiment, loin de vous écouter,
Je dois rougir d'une honteuse flâme.
Mon Fils est condamné; c'est le crime des Dieux,
Mais l'amour en feroit mon crime:
Loin de le perdre, il faut que l'ardeur qui m'anime
Derve à luy conserver la lumiere des
Cieux.
N'exerce
point sur moy ta cruelle puissance,
Amour, je ne puis t'obeïr:
Ah ! falloit-il à ma vengeance,
Presenter un Rival, que je ne puis haïr.
Electre
vient. Il faut, dans mon desordre extrême,
L'éloigner de ces bords,
J'anime ma vertu; mais, malgré mes efforts,
Je crains le Dieu des mers, & l'Amour, &
moy-même.
|
Scene
4
Idoménée, Electre
|
|
Electre:
Vôtre bonté s'interesse pour moy,
J'ay sçû d'Arcas tout ce que je vous doy:
Quelle reconnoissance
Peut m'acquitter de vos bien-faits ?
Pour vous, je goûte l'esperance
De voir bien-tôt punir de rebelles Sujets.
Idoménée:
Mon Fils prendra vôtre défense,
Et je vais le presser de remplir vos souhaits.
|
|
Electre:
Que mes plaisirs sont doux ! non, rien ne les
égale,
Je pars avec l'Objet dont je me sens charmer !
Si je puis
l'éloigner des yeux de ma Rivale,
Les miens pourront se faire aimer.
Que mes
plaisirs sont doux ! non, rien ne les égale,
Je pars avec l'Objet dont je me sens charmer !
|
Scene
6
Electre,
Troupe d'Argiens, de Cretois, & de
Matelots
|
|
Electre:
Je vois des Argiens la troupe impatiente.
Rivages,
où l'amour m'a coûté tant de pleurs,
D'un espoir trop charmant on flate mon attente,
Je vous pardonne mes douleurs.
Le
Choeur:
Embarquons-nous, partons, tout répond à nos
voeux,
On n'entend plus de vent qui gronde:
La calme qui regne sur l'onde,
Nous assure un sort heureux.
[on
danse]
Electre:
Venez, répondez à nos desirs,
Volez, favorables Zephirs:
Calmez les
vastes mers, que vos seules haleines
Servent à regler nôtre cours:
Puisse l'Objet de vos amours
Ne vous donner ainsi que d'agreables
chaînes.
Venez,
répondez à nos desirs,
Volez, favorables Zephirs.
[on
danse]
Electre:
Aimable Esperance,
Regne dans les coeurs:
Tu fais la constance
Des tendres ardeurs.
Quand
l'Amour s'envole,
Tu viens le flater;
Ta voix le console
Et sçait l'arrêter.
Aimable
Esperance, &c.
Ta douceur
extrême
Est un don charmant,
Qui vaut le bien même
Qu'on cherche en aimant.
Aimable
Esperance, &c.
[le
Divertissement continuë]
|
Scene
7
Idoménée, Idamante, Electre,
Troupe d'Argiens, de Cretois, & de
Matelots
|
|
Idoménée,
à Idamante:
Allez, Prince, partez.
Idamante,
à part:
O Ciel !
Idoménée:
C'est trop attendre.
Signalez-vous par des exploits fameux:
Pour apprendre à regner, commencez à vous
rendre
L'appuy des Malheureux.
[Idoménée
veut faire embarquer les Argiens]
[on
entend un bruit épouvantable; la Mer se
soûleve, & les Vents forment une
Tempête]
|
Scene
8
Protée, sortant de la Mer,
Idoménée, Idamante, Electre,
Troupe d'Argiens, de Cretois, & de
Matelots
|
|
Protée:
Je viens des vastes mers vous fermer les passages.
Roy perfide, d'un Dieu redoute la fureur.
Sortez,
causez d'affreux ravages,
Monstre, répandez la terreur,
Faites par tout sur ces rivages,
Regner l'épouvante & l'horreur.
[un
Monstre sort de la mer]
Le
Choeur:
Ah ! quelle haine ! quel courroux !
Neptune, quel forfait t'irrite contre nous ?
Idoménée:
C'est envain, Dieu barbare,
Que par ces châtiments ton courroux se
déclare,
Si tu veux mon trépas, je suis prêt à
mourir;
Mais, si pour expier mon crime,
Il te faut une autre Victime,
Ne criy pas que jamais je puisse te l'offrir.
|


|
Le
Theâtre represente une Campagne agréable; &
dans l'éloignement, le Temple de
Neptune
|
|
Ilione:
Espoir des Malheureux, Plaisir de la vengeance,
Calmez les maux que j'ay soufferts.
Le Cruel
ennemy qui me chargea de fers
Du celeste couroux ressent la violence.
Espoir des
Malheureux, Plaisir de la vengeance,
Calmez les maux que j'ay soufferts.
Un Monstre
exité par Neptune,
Sur ces bords désolez venge mon infortune.
Que
l'effroy, que l'horreur accompagne ses pas,
Qu'il couvre de mourants cette rive sanglante,
Que de son haleine brûlante
Il porte par tout le trépas.
Que dis-je
? Mon coeur s'épouvante !
Qui me fait soupirer ? Ah ! je sens qu'Idamante
Pour tous les autres Grecs a calmé mon transport:
Il veut de tant de maux délivrer ce rivage...
Arrête, cher Amant... Que prétend ton courage
?
Tu cherches à périr: je fremis de ton
sort.
Dieux des Mers, pour ses jours j'implore ta puissance;
Ilione à ce prix, ne veut point de
vengeance.
|
|
Idamante:
Princesse, à vos regards j'ose encor m'offrir,
Mais, vous ne verrez plus un Amant témeraire,
Je ne cherche plus qu'à mourir;
Mon amour a pû vous déplaire,
Ce n'est qu'en expirant, que je puis en guerir.
Ilione:
Vous ?
Idamante:
Si je vous faits un offense
De vous aimer trop tendrement,
Mon crime augmente à tout moment,
N'en différez plus la vengeance.
Ilione:
Pourquoy vouloir périr ?
Idamante:
D'un noir trouble agité
Le Roy me fuit, & m'en cache la cause;
Dans vos fers arrêté,
A de nouveaux ennuis vôtre rigueur
m'expose.
Par tout
un Monstre affreux
Désole sur ces bords nos Peuples malheureux:
Je vais combattre sa furie,
Ou plûtôt l'exciter à terminer ma
vie,
Et des tourments trop rigoureux
Ilione:
Calmez un transport si funeste,
D'un Empire puissant seul vous estes l'espoir.
Idamante:
Si je ne puis vous aimer & vous voir,
Je ne compte pour rien le reste.
Ilione,
à part:
Quel est mon trouble, helas ! [à
Idamante] Prenez soin de vos jours.
Idamante:
De mes mlaheurs je dois finir le cours.
Ilione:
Vivez, c'est moy qui vous en presse.
Idamante:
Qu'entends-je ! adorable Princesse...
Ilione:
Mon trouble, malgré moy,
Vous fait voir ma foiblesse:
Quand vous voulez perir, aurois-je tant d'effroy,
Si je n'avois pas de tendresse ?
Idamante:
L'ay-je vien entendu ! trop plein de mon ardeur,
Un songe séduisant flateroit-il mon coeur
?
Ilione:
Ah ! que ne puis-je encor vous cacher ma flâme ?
Mille remords s'emparent de mon ame !
Ma gloire, un devoir rigoureux,
Le souvenir de ma Patrie,
Le sang de mes Ayeux qui murmure, qui crie,
Tout vient me reprocher mes feux:
Mais enfin, je vous vois dans un peril extrême,
Je dois en détourner vos pas;
Je vous le dis encor: oûy, Prince, je vous aime,
JE sens que vôtre mort causeroit mon
trépas.
Idamante:
Trop heureux le poids de mes chaînes !
Quel prix de mes soûpirs !
J'ay moins souffert de peines,
Que je ne ressens de plaisirs.
Ilione:
Que vous servira-t-il que mon coeur soit sensible ?
C'est peut d'avoir à suivre un devoir trop
fatal...
Idamante:
Que puis-je craindre encor ?
Ilione:
Vous avez un Rival.
Idamante:
Un Rival ! Ciel ! est-il possible ?
C'étoit pour moy le coup le plus terrible.
Quel Rival m'oseroit disputer vôtre coeur ?
Qu'il craigne...
Ilione:
Redoutez vous-même sa fureur.
Idamante:
Ah ! c'est le Roy !
Ilione:
C'est luy.
Idamante:
Quelle est ta barbarie,
Roy trop cruel ! que dis-je ?... ô Prince
infortuné !
C'est de luy que je tiens la vie:
Mais, Ilione m'est ravie,
Il m'ôte, le Cruel ! plus qu'il ne m'a
donné.
Ensemble:
Quel tourment ! quelle peine !
Helas ! faut-il briser une si belle chaîne
?
Idamante:
Je dois mourir, si je vous perds;
Ne vous opposez point au destin qui m'appelle.
Ilione:
Le Roy paroît; au nom de l'ardeur la plus belle,
N'exposez point vos jours, si les miens vous sont
chers.
|
Scene
3
Idamante, Idoménée
|
|
Idoménée:
Ciel ! que vois-je ! mon Fils au Temple de Neptune !
Prince, que faites-vous ? éloignez-vous d'icy...
Le Dieu qui fait nôtre infortune
Peut-être par mes voeux sera-t-il adoucy.
Idamante:
J'y dois joindre les miens, pour le rendre
propice.
Idoménée:
Non, je vous le défends; non, non, ne vous trouvez
pas
Aux aprêts de ce sacrifice,
Allez, précipitez vos pas.
Idamante:
Seigneur, je n'ose, helas ! vous appeller mon Pere,
Tous vos regards sur moy ne tombent qu'à regrets,
Vous me fuyez encor ! ay-je pû vous déplaire
?
Quel est mon malheur ? qu'ay-je fait ?
Idoménée:
Un Dieu me fait sentir sa haine,
Il a glacé mon coeur d'effroy;
Et tous vos sentimens de tendresse pour moy,
Ne font que redoubler ma peine.
[à
part]
Neptune,
sur moy seul faites tomber vos coups...
Idamante:
O Ciel !
Idoménée:
En vous voyant, je frémis, je frissonne.
Idamante:
Ay-je mérité son courtoux ?
Idoménée:
Puissay-je le fléchir sans vous.
Idamante:
Par quel crime ay-je pû ?...
Idoménée:
Partez, je vous l'ordonne.
|
Scene
4
Idoménée,
Troupe de Sacrificateurs de Neptune, Suite
d'Idoménée
|
|
Idoménée:
O Neptune, reçoy nos voeux,
Calme ton courroux rigoureux.
Idoménée,
& les Sacrificateurs:
O Neptune, reçoy nos voeux,
Calme ton courroux rigoureux.
Idoménée:
Un orage éternel n'agite point les ondes.
Aprés avoir troublé les flots,
Tu fais rentrer les vents dans leurs grottes profondes,
Tu laisses les Mers en repos:
Ta colere pour nous sera-t-elle éternelle ?
Voy, pour la désarmer, nôtre ardeur,
nôtre zele.
O Neptune, reçoy nos voeux,
Calme ton courroux rigoureux.
Le Choeur,
derriere le Theâtre:
Triomphez, remportez une gloire immortelle.
Idoménée:
Qu'entends-je ? quels chants de victoire !
|
Scene
5
Arcas, Idoménée,
Troupe de Sacrificateurs de Neptune, Suite
d'Idoménée
|
|
Arcas:
Pénétré de douleurs en partant de ces
lieux,
Vôtre Fils qui cherchoit à terminer sa vie,
A du Monstre cruel attaqué la Furie,
Son bras en est victorieux.
Idoménée:
O toy, qui permets sa défaite,
Neptune, exauces-tu mes voeux ?
Arcas:
Tous les Habitans de la Créte
Célébrent ce triomphe heureux.
|
Scene
6
Arcas, Idoménée,
Troupe de Cretois, Troupe de Bergers & de
Bergeres
|
|
Les
Choeurs:
Triomphez, remportez une immortelle gloire,
Triomphez, aimable Heros,
C'est à vôtre victoire
Que nous devons nôtre repos.
Deux
Bergeres:
Volez au son de nos Muzettes,
Volez, tendres Amours, regnez avec la Paix:
Elle ne permet qu'à vos traits
De nous troubler dans ces retraites.
Ière
Bergere:
Les troubles que vous excitez,
Ne nous causent jamais d'allarmes.
Le calme a pour nous moins de charmes,
Que les soins renaissans dont vous nous agitez.
Les deux
Bergeres:
Volez au son de nos Muzettes, &c.
IIème
Bergere:
Venez nous apprendre les Loix
Qui fondent vôtre aimable Empire,
C'est pour les enseigner à tout ce qui respire
Que nous allons unir nos voix.
Les deux
Bergeres:
Volez au son de nos Muzettes, &c.
Ière
Bergere & les Choeurs:
La Paix, & les Plaisirs tranquiles,
Dans nos hameaux font leur séjour:
Nous laissons les soins inutiles,
A qui fuit l'éclat de la cour;
Nos coeurs dans ces heureux aziles,
Ne cherchent qu'à plaire à l'Amour.
IIème
Bergere & les Choeurs:
Un coeur que la fortune engage,
N'a point le temps d'être amoureux:
Qu'à cette Déesse volage
Il aille présenter ses voeux;
L'Amour ne veut point le partage,
Il faut être tout à ses feux.
Idoménée:
Neptune a calmé sa colere,
Triomphons à mopn tour d'un amour malheureux,
Un unissant mon Fils à l'Objet de ses voeux,
Faisons ceder l'Amant au Pere.
Le Roy seul fit un voeu fatal à tout mon sang,
Cessons de l'être: il faut que mon Fils dans mon
rang,
Ait pour sa sûreté la grandeur souveraine:
Heureux ! si je jouis d'une durable paix !
Grands Dieux, contentez-vous, pour calmer vôtre
haine,
Des sacrifices que je fais.
|


|
Le
Theâtre represente un Lieu preparé pour le
Couronnement d'Idamante. Un Trône est dans le milieu,
il est couvert d'un Pavillon
|
Scene
premiere
Electre, Idamante
|
|
Electre:
Il est donc vray, Seigneur, vôtre Pere est
calmé ?
Il remet en vos mains sa puissance suprême,
Il fait plus, & pour vous il s'est vaincu
luy-même,
Et vous cédant l'Objet dont vous êtes
charmé.
Idamante:
Nous allons être unis des chaînes les plus
belles,
Rien ne trouble nos feux:
Nous étions trop fidelles,
Pour n'être pas heureux.
Electre:
E h bien ! il faut que je perisse.
Je ne soûtiendray point de spectacle
odieux.
Idamante:
Qu'entends-je !
Electre:
Ingrat, l'aveu que tu fais à mes yeux
Devient l'Arrêt de mon supplice.
Je t'aimois, ilest temps de te le découvrir,
Que puis-je craindre ecnor ? je suis prête à
mourir.
Je me flâtois, credule Amante,
Que quelque obstacle pourroit briser tes noeuds;
Mais, ton Esclave triomphante
Insulte à mon amour méprisé, malheureux
!
Ah ! loin d'être témoin de sa gloire
fatale,
Que ne puis-je, en perdant le jour,
L'netraîner avec moy dans la nuit infernale
!
Idamante:
O Ciel ! quelle fureur !
Electre:
Dy plûtôt, quel amour !
Helas ! par mon courroux, jugez quelle est ma
flâme:
Que ne puis-je autrement, Prince, vous informer
Des secrets de mon ame ?
Non, non, vous n'aimez pas qui sçait mieux vous
aimer.
[à
part]
Il ne
m'acoute point... [à Idamante] Cruel,
crain ma vengeance,
Le Roy fût ton Rival, crain que l'amour jaloux
Ne reprenne sa violence:
Neptune peut encor rallumer son courroux,
Je vais implorer sa puissance:
Par mes
malheurex nouveaux dans sa juste fureur
Qu'il trouble l'hymen qui s'apprête,
Qu'il fasse de ce lieu destiné pour la
fête,
Aux yeux de ma Rivale, un spectacle d'horreur.
Idamante:
Quelle surprise, Ciel ! ô fatale tendresse !
Par quels emportements ?... Mais, je vois ma Princesse
!
|
|
Ensemble:
Ah ! quel bonheur de vous revoir !
L'Amour nous promet tous ses charmes:
Je sens que par le seul espoir,
Mon coeur est payé de ses larmes.
Idamante:
Je vais être élevé sur un Trône
éclantant,
Mais un espoir plus doux fait mon bonheur suprême:
C'est assez pour être content
De posseder ce que l'on aime.
Ensemble:
Aimons-nous, aimons-nous toûjours,
Portons jusqu'au tombeau de si tendres amours.
|
Scene
3
Idamante, Ilione, Idoménée,
Le Peuple
|
|
Idoménée:
Peuples, pour la derniere fois,
Venez obéir à ma voix.
Je cède ma Couronne, & c'est un Fils que
j'aime,
Qui vous dispensera des loix.
Je me borne à regner par un autre
moi-même.
[à
Ilione]
Je me fais
un effort plus grand, plus glorieux,
Princesse, ma flâme est extrême,
Et je luy donne un bien plus charmant à mes yeux,
Que la grandeur suprême.
Ilione
& Idamante:
Regnez, Seigneur, regnez, nous sommes trop heureux,
Vous couronnez nos feux.
Idoménée:
Vos feux !... je l'ay promis, cependant je
soûpire.
Mon coeur voudroit en murmure,
[à
Ilione]
Il est
permis de soûpirer,
Quand on s'arrache à vôtre Empire.
[aux
Peuples]
Celebrez
un Heros qui va regner sur vous,
Que vos chants, que vos voix s'unissent,
Que ces lieux retentissent,
Qu'ils redisent cent fois, que vôtre sort est doux
!
[Les
Choeurs repetent les Vers qu'Idoménée a
chantez, & les Peuples commencent le
Divertissement]
Une
Cretoise:
Gloire brillante,
Charmants Plaisirs,
De deux coeurs amoureux vous couronnez l'attente,
Augmentez leurs desirs.
Que la
Paix qui succede à de tristes soûpirs
Rende leur flâme plus constante.
Gloire
brillante,
Charmants Plaisirs,
De deux coeurs amoureux vous couronnez l'attente,
Augmentez leurs desirs.
[Idoménée
depose son Sceptre & sa Couronne, qu'Arcas reçoit
sur un Carreau]
Idoménée,
à Idamante:
Je remets en vos mains ces marques éclatantes.
Puissent vos vertus triomphantes
Soûtenir la splendeur de ce Trône puissant,
Venez-vous y placer...
[Idoménée,
veut conduire Idamante au Trône, lorsqu'un bruit
affreux se fait entendre, & annonce
Nemesis]
Mais, quel
bruit menaçant !
|
Scene
4
Nemesis, sortant des Enfers,
Idamante, Ilione, Idoménée,
Le Peuple
|
|
Nemesis:
Du Souverain des Mers Ennemy témeraire,
Penses-tu donc ainsi désarmer sa colere ?
Voy Nemesis: les Dieux m'ont imposé la loy
D'exercer leur vengeance:
Que l'Univers avec effroy,
Apprenne à respecter leur suprême
puissance.
[Nemesis
rentre dans les Enfers]
[le
Trône se brise, & les Furies emportent le Pavillon
que le couvroit]
|
Scene
5 & derniere
Idamante, Ilione, Idoménée,
Le Peuple
|
|
Idoménée:
Quel feu dans mon sein se rallume !
Quel trouble renaissant ! quel poison me consume !
Où suis-je ? quels objets à mes yeux sont
offerts ?
Ce Trône est renversé ! quels éclairs !
le tonnerre
Eclate dans les airs !...
D'un coup de son trident Neptune ouvre la terre !...
Dieu cruel, regnes-tu jusques dans les Enfers ?
Tu fais sortir les Euménides !...
Je vois leurs troupeaux parricides !
Quels serpents ! quels flambeaux ! quels sifflements ! quels
feux !
Filles du Stix, soyez mes guides,
Je vous suis, je ressent tous vos transports
affreux.
Idamante:
O Ciel ! que sa peine finisse.
Idoménée:
Quel pouvoir m'a conduit sur ce bord écarté
?
Pour calmer Neptune irrité,
Je vois tous les apprêts d'un pompeux sacrifice !
J'aperçois la Victime, on l'a pare de fleurs...
Ministres, arrêtez: c'est à moy de
répandre
Ce sang qui va des Dieux appaiser les fureurs.
Qu'elle expire, c'est trop attendre...
Ilione,
à Idamante:
Ah ! fuyez cher Amant...
Idoménée:
De peur du coup mortel,
La Victime tremblante échape de l'Autel !
Tu fuis en vain...
[il
suit son Fils qu'il prend pour la Victime & l'immole
dans sa fureur]
Ilione:
Arrête... ô fureur inhumaine,
Idoménée,
rentrant sur Scene:
Les Dieux calment leur haine.
Mon trouble est dissipé: que l'on cherche mon
Fils.
Quel fer ? quelle Furie en mes mains l'a remis ?...
Je sens une frayeur soudaine !
[à
Ilione]
Je vous
revoy...
Ilione:
Cruel, quel crime as-tu commis ?
Voy ton Fils...
Idoménée:
Qu'ay-je fait ! que vois-je ! il faut le suivre
Il faut... ah ! laissez-moy, pourquoy me secourir
?
[il
veut s'immoler, on luy arrache son
épée]
Ilione:
Pour le punir, laissez-le vivre,
C'est à moy seule de mourir.
|
