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Hesione

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes
par Monsieur
André Campra [1660 - 1744]
le livret est de Monsieur Antoine Danchet

Academie Royale de Musique
le Vingt-Uniéme jour de Decembre 1700

 



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

PROLOGUE

 

les personnages du Prologue:

les interpretes:


La Pretresse du Soleil, qui celebre les Jeux Seculaires

Mlle Maupin

Le Soleil

Mr Hardouin

Un Lidien

Mr Piton

Choeur de Lidiens & de Lidiennes

 

Le Theatre represente les Amphitheatres de l'ancienne Rome, où l'on avoit coutume de celebrer en l'honneur du Soleil des Jeux, au commencement de chaque Siécle. La Scene se passe au commencement du jour.

 

Scene premiere
La Prestresse du Soleil,
Choeurs de Romains, de Saliens, de Lidiens & Lidiennes

La Prestresse
Le Dieu qui repand la lumiere,
Va d'un Siécle nouveau commencer la carriere
Peuples, par de celebres Jeux
Venez rendre le Ciel favorable à vos Voeux.

Que vois-je ! que d'heureux presages !
Jamais tant de clarté ne brilla dans les Cieux !
Malgre l'Hyver Flore sur nos rivages
Prodigue ses dons precieux !
Les Oyseaux dans nos champs par de tendres ramages
De l'Astre qui nous luit, celebrent le retour:
L'Onde reprend son doux murmure;
Et l'on diroit que toute la nature
Renaît avec un si beau jour.

Les Choeurs
Tout rit à nos desirs, tout flatte nôtre attente,
Chantons, animons nos chansons,
Ce beau jour dont nous joüissons,
Est de mille beaux jours une source éclatante.

[les Saliens & les Lidiennes commencent les Jeux]

La Prestresse
Pere des Saisons & des jours,
Fais naître en ces climats un Siécle memorable
Estre à jamais heureux, & triompher toûjours.

Nous avons à nos Loix asservy la Victoire;
Aussi loin que tes feux nous portons nôtre gloire,
Fais dans tout l'Univers craindre nôtre pouvoir;
Toy qui vois tout ce qui respire,
Soleil, puisses-tu ne rien voir
De si puissant que cette Empire.

Que la gloire & les plaisirs
Pour nous s'unissent,
Qu'ils remplissent
Tous nos desirs:
Que la gloire & les plaisirs
Pour nous s'unissent.

Grand Choeur
Que toûjours sous les Loix de Mars
A suivre nos Guerriers la gloire soit constante:

Petit Choeur
Que toûjours dans nos Champs la Moisson abondante
Comble nos voeux, & charme nos regards:

Grand Choeur
Que toûjours devant nous la terreur, l'épouvante
Renverse, brise ces Remparts:

Petit Choeur
Que des ris & des jeux une Troupe charmante
Que les Armours volent de toutes parts.

Tous les Choeurs
Rendons-nous toujours redoutables,
Vivons toujours contents,
Que nos exploits soient éclatants,
Et nos plaisirs durables.

[les Jeux continüent]

Un Lidien
Quand tout est calme sur la Terre,
Les Amours s'arment de leurs traits;
Ces doux Vainqueurs ne font la guérre
Que dans l'heureux temps de la Paix.

Que rien ne trouble plus les charmes
Que nous promettent les beaux jours:
Et si l'on forge encor des Armes
Que ce soit celles des Amours.

La Prestresse
Que l'on aime en ce nouvel âge
Comme on aimoit aux premiers temps;
Que l'Amour ne soit plus volage,
Qu'il rende tous les coeurs contents;
Qu'une secrette indifference
N'emprunte jamais l'aparence
D'une vive & sincere ardeur;
Que toûjours la bouche & le coeur
Puissent être d'intelligence.

Que l'Amour qui devient heureux
En devienne encore plus fidelle,
Que toûjours dans les mêmes noeuds
Il trouve une douceur nouvelle,
Que les soupirs & les langueurs
Puissent seuls flechir les rigueurs
De la beauté la plus severe;
Que l'Amant comblé de faveurs
Sçache les goûter, & les taire.

La Prestresse, & les Choeurs
Le Soleil dans ces lieux s'avance:
Par nos Voeux, par nos chants honnorons sa presence.

 

Scene 2
Le Soleil, la Prestresse du Soleil,
Choeurs de Romains, de Saliens, de Lidiens & Lidiennes

 

Le Soleil
Peuples, vous êtes trop heureux,
Le sort peut-il jamais vous devenir contraire ?
Cessez de former tant de Voeux,
Vous n'en avez qu'un seul à faire.

Vous vivez, sous les Loix d'un Heros glorieux,
Aimé, craint des mortels, favorisé des Dieux;
Vôtre repos fait son unique envie,
Qu'un même soin vous anime aujourd'huy;
Vôtre bonheur dépend d'une si belle vie,
Ne faites des Voeux que pour luy.

Le Soleil, & les Choeurs
Il fait le destin de la Terre,
Qu'il vive, qu'il regne à jamais,
Qu'il soit l'Arbitre de la Guerre,
Qu'il soit l'Arbitre de la Paix.

 

 

 

PREMIER ACTE

 

les personnages de la Tragedie:

les interprètes:


Laodemon, Roy de Troye

Mr Hardoüin

Hesione, Fille de Laodemon

Mlle Moreau

Venus

Mlle Desmâtins

Anchise, Prince Troyen, Amant d'Hesione, & aimé de Venus

Mr Thevenard

Telamon, Roy de Salamine, Amant d'Hesione

Mr Choplet

Cleon, Prince grec, aimé de Telamon

Mr Dun

Neptune

Mr Dun

Mercure

Mr Piton

Une Prestresse de Flore

Mlle Maupin

Un Plaisir

Mr Boutelou

Une Grace

Mlle Heusé

Une Ombre fortunée des Champs Elisées

Mlle Marchand

Une Romaine

Mlle Heusé

Choeurs de Scacrificateurs & de Prestresses
Choeur de Plaisirs & de Graces
Choeur d'Ombre Fortunées d'Amants & d'Amantes
Choeurs de Nymphes de Proserpine
Choeurs de Dieux Marins
Choeurs de Songes sous la figure de Romains

Le Theatre represente un Temple que l'on doit consacrer aux Dieux

 

Scene premiere
Telamon, Cleon

Telamon:
Hatons-nous, partons de ces lieux;
Tout y redouble ma tristesse;
Ce Temple qu'aujourd'huy le Roy consacre aux Dieux,
Verra demain l'Hymen de la Princeße.

Cleon:
Laodemon, Seigneur, a trompé vôtre espoir,
Le choix qu'il a fait vous outrage;
A-t'il donc oublié que par vôtre courage
Vous avez soûtenu sa gloire & son pouvoir ?
Sans Alcide & sans vous ce magnifique ouvrage,
Ces murs par Neptune élevez
De ses Voisins jaloux alloient sentir la rage:
Vôtre bars les a conservez.

Telamon:
Ce n'est point le Roy qui m'offense:
De mon heureux Rival Hesione a fait choix;
Anchise en est aimé, je perds toute esperance,
Et l'Ingrate m'a vû pour la derniere fois.

Cleon:
Dieux ! quel prix de vôtre constance !

Telamon:
D'Alcide sur ces bords j'accompagnois les pas;
J'allois dans les combats
Chercher d'un nom fameux l' éternelle memoire;
Retenu dans ces lieux par un charme fatal
J'ay refusé l'éclat que m'offroit la Victoire:
Ah ! que l'Amour me recompense mal
D'avoir quitté pour luy la Gloire !

Cleon:
Arrachez-vous de ce séjour.

Le plus grand coeur peut sans foiblesse
Une fois céder à l'Amour;
Mais il faut que la Gloire en soit enfin maîtresse,
Et qu'elle triomphe à son tour.

Telamon & Cleon:
Allons, allons, c'est trop attendre,
On ne peut à l'Amour assez-tôt resister:
Plus on differe à s'en deffendre,
Et moins on peut le surmonter.

[on entend une agreable Symphonie, & Venus descend du Ciel sur un Char environné d'Amours & de Zephirs]

Telamon & Cleon:
Ah ! quels charmans concerts ! quelle clarté nouvelle
Brille de toutes parts !
Quelle est cette Immortelle,
Qui vient s'offrir à nos regards.


Scene 2
Venus, Telamon, Cleon

Venus:
Arrête, Telamon, je veux finir ta peine:
Tu vois la mere des Amours;
Tu sçauras quel dessein m'ameine,
Espere tout de mon secours.

Telamon:
Mon trop heureux Rival épouse ce que j'ayme,
Déesse, que puis-je esperer ?

Venus:
Malgré leur foy promise & leur amour extrême,
J'entreprens de les separer.

Pour mieux te satisfaire,
Je vais demeurer en ces lieux:

[aux Zephirs qui ont suivy son Char]

Partez, volez, Zephirs, empressez à me plaire,
Allez à mon secours appeller tous les Dieux.

[les Zephirs s'envolent]

Telamon:
Ciel ! puis-je me flatter d'un sort si glorieux !

Venus:
Attens dans ce séjour l'eefet de ma puissance:
Aime, soûpire avec constance,
Tu verras finir tes tourmens;
Il n'est point pour l'Amour une plus grande offense,
Que le desespoir des Amans.


Scene 3
Telamon, Cleon

Telamon:
Venus sur mon Rival me promet la victoire !
Venus me favorise ! ô Ciel ! le puis-je croire ?

Doux charme des coeurs amoureux
Espoirs, revenez dans mon ame,
Prevenez les plaisirs qu'on promet à ma flâme,
Commencez à me rendre heureux:
Doux charme des coeurs amoureux
Espoirs, revenez dans mon ame.

Cleon:
Hesione, Seigneur, suit le Roy dans ces lieux,
Vôtre Rival est avec elle.

Telamon:
Cachons-nous à leurs yeux,
Epargnons-nous une douleur nouvelle.


Scene 4
Le Roy, Hesione, Anchise,
Suite du Roy

Le Roy:
Le Dieu des Mers n'est plus irrité contre nous,
Pour ces fameux remparts nous n'avons plus à craindre,
En luy manquant de foy j'allumay son couroux,
Mes respects viennent de l'éteindre.
Il ne nous reste plus qu'à celebrer des Jeux,
Et qu'à faire en ce Temple un premier Sacrifice,
Ma fille, à ton Hymen rendons le Ciel propice,
Unissons nos voix & nos voeux.

Le Roy, Hesione & Anchise:
Unissons nos voix & nos voeux.

Anchise:
Princesse, un doux Hymen flatte mon esperance:
Que mon coeur est content, & qu'il est amoureux !

Hesione:
Le peuple dans ces lieux s'avance,
Unissons nos voix & nos voeux.

Le Roy, Hesione & Anchise:
Unissons nos voix & nos voeux.


Scene 5
Le Roy, Hesione, Anchise,
Suite du Roy, Troupe de Sacrificateurs & de Prêtresses qui viennent consacrer le Temple

Le Roy:
Que chacun de vous me seconde;
Les Roys sont les sujets des Dieux:
C'est en obeïssant aux Cieux,
Qu'ils doivent commander au monde.

Le Roy, Le Choeur de Sacrificateurs & de Prêtresses:
Rendons hommage aux Immortels,
Qu'à nos voix, qu'à nos chants dans ces lieux tout réponde,
Que tous les Dieux du Ciel, de la Terre & de l'Onde
Y puissent trouver des Autels.

Le Choeur des Prêtresses:
Dans ces lieux pleins de charmes
Les Dieux descendent tous,
L'Amour seul a des armes,
Nous en aimons les coups.

Le Choeur des Sacrificateurs:
Jupiter sans Tonnerre
Reçoit icy nos voeux,
Et le Dieu de la Guerre
N'y vient qu'avec les Jeux.

Le Choeur des Prêtresses:
Dans ces lieux pleins de charmes
Les Dieux descendent tous,
L'Amour seul a des armes,
Nous en aimons les coups.

Le Choeur des Sacrificateurs:
Pour marcher sur les traces
Du Dieu qui fait aimer,
Bellone par les Graces
Se laisse desarmer.

Le Choeur des Prêtresses:
Dans ces lieux pleins de charmes
Les Dieux descendent tous,
L'Amour seul a des armes,
Nous en aimons les coups.

Le Roy:
Déesses, Dieux du Ciel, recevez nôtre hommage,
Qu'Appollon avec vous favorise ces lieux,
Neptune, oubliez un outrage
Qui pour vous contre moy souleva tous les Dieux.
Venbez contre la rage
De cent peuples jaloux
Deffendre vôtre ouvrage,
Venez, protegez-nous.

Hesione, une Prêtresse de Flore, le Choeur des Suivantes de Flore:
Qu'icy chacun chante
L'aimable Printemps,
Tout plait, tout enchante,
Tout pare nos champs,
La Terre est riante,
Profitons du temps.

Flore fait éclore
Mille & mille fleurs,
L'Amour fait encore
Naître plus d'ardeurs.

Heureux un coeur tendre
Qu'il veut enflâmer !
Gardons-nous d'attendre,
Hatons-nous d'aimer.

Les roses nouvelles,
Pour paroître belles,
N'ont dans leur Printemps
Que quelques instants,
Pour plaire comme elles
L'Amour n'a qu'un temps.

Le Roy:
Offrons aux Dieux ce Temple, il est temps qu'on commence,
Qua chacun avec moy s'avance.

[dans le temps qu'il veulent entre dans le Temple, il paroît tout en feu, la Terre tremble, & le Tonnerre se fait entendre]

Les Choeurs:
Ah ! quel bruit ! quel fracas ! ah ! quel desordre affreux !
Quels tremblemens ! quels deluges de feux !
Dieu des Mers, est-ce encor l'eefet de ta vangeance ?

Le Roy:
Dieux, nous punissez-vous, quand nous nous soûmettons ?
Le bruit cesse... qui peut calmer sa violence ?
Le Ciel veut s'expliquer... que l'on fasse silence...
Ecoûtons, écoûtons.

Une Voix que l'on entend:
Au pied du Mont-Ida qu'Anchise vienne apprendre
Des volontez du Ciel ce que l'on doit attendre.

Le Roy:
Nôtre sort va se declarer,
Allons voir s'il faut craindre, ou s'il faut esperer.

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SECOND ACTE

 

Le Theatre represente un Desert au pied du Mont-Ida, on y voit des Precipices & des Torrens qui tombent du sommet

 

 

Scene premiere
Hesione, Anchise

 

Hesione:
Ah Ciel ! que venons-nous d'entendre ?
Un Oracle nouveau que je ne puis comprendre,
Veut qu'on vous laisse seul sans deffense en ces lieux;
Quel est donc le dessein des Dieux ?
Que pretendent-ils ? Non, en vain leur voix l'ordonne,
Vous ne serez point seul en ces lieux pleins d'horreur,
Un noir pressentiment épouvante mon coeur,
Et l'Amour ne veut pas que je vous abandonne.

Anchise:
Les Dieux me vont icy declarer nos destins,
Soûmettons-nous à leur pouvoir suprême:
Laissez-moy seul: suivons leurs ordres souverains,
Que craignez-nous ?

Hesione:
Ce que je crains !
Ignorez-vous que je vous aime ?
Je crains pour vous, je crains de perdre vôtre coeur,
Sans cesse je fremis, je tremble,
Je ne puis penetrer quel sera mon malheur;
Mais je sens que je crains tous les malheurs ensemble.

Tout nous flattoit de l'Hymen le plus doux !

Anchise:
Quelque soit le Destin où l'Oracle me livre,
Les Dieux même en seront jaloux:
Ah ! si pour vous je ne puis vivre,
Du moins je puis mourir pour vous.

Hesione:
Tout m'allarme & m'inspire une affreuse tristesse,
Ma crainte en ce moment égale ma tendresse.

Hesione & Anchise:
Helas ! de nôtre sort quel doit être le cours ?
O Dieux ! troublerez-vous sans cesse
Les plus beaux feux, les plus tendres amours !


Scene 2
Le Roy, Hesione, Anchise

Le Roy:
Au bonheur des Troyens ne mettons plus d'obstacle,
Ma fille, pour sçavoir la volonté des Dieux,
Il faut obéïr à l'Oracle;
Laissons ce Heros dans ces lieux.

Mais que vois-je ! des pleurs s'échappent de vos yeux...

Anchise à Hesione:
N'augmentez point ma douleur par la vôtre,
Belle Princesse, allez, tout doit nous rassûrer;
Le Ciel auroit-il fait nos deux coeurs l'un pour l'autre,
S'il eût voulu les separer.


Scene 3
Anchise

[l'horreur des Deserts s'augmente, on entend une Symphonie qui a quelque chose d'affreux]

Anchise, seul:
De ma Princesse, helas ! j'ay calmé les allarmes;
Mais qui pourra calmer les troubles de mon coeur ?
Aimable & cher objet qui causez ma langueur,
Pour la derniere fois n'ay-je point vû vos charmes ?

J'ay cent fois éprouvé vôtre injuste rigueur,
Dieux, dont la voix icy m'appelle,
Une chaîne si belle
Pourroit à vôtre sort egaler mon bonheur;
En êtes-vous jaloux ? ah ! mortelle frayeur !...

Deserts, où regne une horreur éternelle,
Rochers, Torrens impetueux,
Precipices ouverts aux Amans malheureux,
Preparez-moy plûtôt la mort la plus cruelle.

L'Hymen alloit combler mes voeux,
Ah ! quel supplice extrême,
De perdre ce qu'on aime,
Au moment qu'on croît être heureux !

Deserts, où regne une horreur éternelle,
Rochers, Torrens impetueux,
Precipices ouverts aux Amans malheureux,
Preparez-moy plûtôt la mort la plus cruelle.

[on entend une Symphonie vive & agreable]

Quel changement ! que vois-je ! ô Dieux !
Quel spectacle éclattant se presente à mes yeux ?


Scene 4
Venus, Anchise,
Suite de Venus

[le theatre change & represente des Jardins agréables, Venus y paroît sur un Trône de fleurs au milieu des Plaisirs, des Graces, des Ris & des Jeux, & l'Amour assis au pied du Trône, où elle est placée]

Venus:
Graces, Amours, qui cherchez à me plaire,
Venez de toutes parts,
Vôtre secours m'est necessaire;
Charmez de ce mortel le coeur & les regards;
Chantez sous ces naissans feüillages,
Formez les plus tendres accords,
Que les Oyseaux par leurs ramages,
Que les Echos secondent vos efforts.

Le Choeur d'Amours & de Graces:
Chantons sous ces naissans feüillages,
Formons les plus tendres accords,
Que les Oyseaux par leurs ramages,
Que les Echos secondent nos efforts.

Un Plaisir:
Avec les Jeux, les Ris & la Jeunesse
Dans ce séjour
Venus conduit sa Cour:
Que ses regards inspirent de tendresse !
Que pour la voir, à l'envi tout s'empresse,
Goûtez, goutez, dans ces beaux lieux
Une douceur qu'elle dérobe aux Dieux.

Une Grace:
A l'Amour tout doit rendre les armes,
Paisibles Coeurs, cedez à ses attraits,
Venez tous éprouver ses allarmes,
Ne craignez point le pouvoir de ses traits,
Ils ont plus de charmes,
Que vôtre paix.
Pourquoy füir quand ce Dieu se presente ?
Vôtre bonheur doit-il vous allarmer ?
Il dépend du plaisir d'aimer;
Les langueurs, les soûpirs, tout enchante
Les tendres Amans,
Leur ame est contente
Dans les tourmens;
La froide sagesse
D'un coeur sans tendresse,
N'a point à prétendre de doux momens.

Venus, à sa Suite:
C'en est assez: allez, que l'on nous laisse.

[les Plaisirs se retirent]


Scene 5
Venus, Anchise

Venus:
Je ne veux plus te cacher ton bonheur,
De Venus dans ces soins reconnois la tendresse,
Elle oublie aujourd'huy sa suprême Grandeur,
Ce n'est que comme Amante, & non comme Déesse,
Qu'elle vient demander ton coeur.

Anchise:
O Ciel !

Venus:
Tu peux juger de mon amour extrême,
J'abandonne pour toy le celeste séjour,
Eh ! qui pourroit sçavoir comme il faut que l'on aime,
Si ce n'est la mere d'Amour !

Anchise:
Helas ! pourquoy m'offrez-vous tant de gloire ?
Déesse, vous sçavez si je puis l'accepter.

Venus:
D'un autre objet tu gardes la memoire,
Et pour aimer Venus tu n'oses le quetter !

Anchise:
D'une ardeur nouvelle
Ne cherchez point à m'enflâmer,
Venus voudroit-elle aimer
Un coeur qui seroit infidelle ?

Venus:
On peut être inconstant pour faire un plus beau choix.

Anchise:
Il n'est permis qu'aux Dieux de vivre sous vos loix:

Mille coeurs enchantez d'un si bel esclavage,
Feroient de vous aimer leur bonheur le plus doux;
Mais pour vous rendre un digne hommage,
Il faut un coeur qui n'ait aimé que vous.

Venus:
Mon coeur s'est donc flatté d'une esperance vaine ?
Eh bien: suivez l'ardeur qui vous entraîne:

Je fais mon bonheur de vous voir,
Mais je vous aime trop pour vouloir vous contraindre,
Connoissez mon amour, ignorez mon pouvoir;
Venus se fait aimer, & ne se fait point craindre.

Vous voulez me quitter !... vous vontez chaque instant !...

Anchise:
A vos regards tout doit rendre les armes,
Si je n'adore pas leur pouvoir éclatant,
Je sens du moins qu'un coeur qui veut être constant,
Doit craindre de voir tant de charmes.

[Anchise s'en va]

Venus, à l'Amour:
Vole, suis cet Amant, vole aprés luy, mon fils,
Puisqu'à tes loix tu m'as soûmise,
Va sçavoir du Destin quel espoir m'est permis,
Et retiens dans ces bois l'ingrat qui me méprise.

[l'Amour s'envole]


Scene 6
Venus

Venus, seule:
Il me méprise ! ô vous qui tant de fois
Fûtes les Témoins de ma gloire,
Vous voyez un mortel échapper à mes loix
Dieux ! pourrez-vous le croire ?
Pourray-je le souffrir ?... Non, courons, vengeons-nous,
Je me suis trop-long-temps contrainte en sa presence,
Eclatez, mon juste couroux:
Qui peut retenir ma vangeance ?
Je suis Déesse, j'aime & mon coeur est jaloux !
Perdons le cruel qui m'offense,
Hâtons-nous de nous l'immoler,
Allons... que fais-je ?... où veux-je aller ?...
Je suis Déesse, helas ! en suis-je moins sensible ?
Ah ! tout cruel qu'il est, il poßede mon coeur;
Non, qu'il vive, & qu'il m'aime enfin, s'il est possible,
Que ma seule Rivale éprouve ma fureur;

Pour rendre son supplice extrême,
Rendons son coeur jaloux;
Je le sens trop bien par moy-même,
Ce sera luy porter les plus funestes coups.

 

 

 

TROISIESME ACTE

 

Le Theatre represente une Colonnade & le Palais de Laomedon en perspective

 

 

Scene premiere
Hesione

 

Hesione, seule:
O Ciel ! il me trahit ! ô Ciel ! est-il possible ?
Qu'ay-je donc fait ? helas ! je l'ay trop tôt aimé;
Pour éteindre les feux dont il parut charmé,
Il attendoit, l'Ingrat ! que j'y fusse sensible.

Tu romps un si charmant lien,
Perfide, tu me fuis ! tu méprises mes larmes !
Ah ! si Venus a plus de charmes,
Venus a-t'elle un coeur comme le mien ?

Mon coeur long-temps charmé de son indifference,
Pour toy seul de l'Amour a senti la puissance,
Et mille objets ont enflâmé le sien...

O Déesse ! ô Venus ! pour moy trop redoutable;
Et toûjours à mes yeux trop belle & trop aimable,
Pardonne à me malheurs mes transports offençants,
Amante infortunée en perdant un volage,
De ma raison & de mes sens
J'ay perdu l'empire & l'usage.


Scene 2
Telamon, Hesione

Telamon:
Vous détournez vos regards inquiets...
Vous cherchez à füir ma presence !
Ah ! ne fuyez plus desormais
Qu'un perfide qui vous offense.

Hesione:
Helas !

Telamon:
Vous vois-je enfin plus sensible à mes feux ?

Hesione:
Je vous plains.

Telamon:
Est-ce ainsi que vous flatez ma peine ?
Vous me plaignez ! c'est me dire, inhumaine,
Que je suis toûjours malheureux:
Juste Ciel ! d'un ingrat les mépris, l'inconstance
Ne peuvent de vos feux vaincre la violence ?

Ce n'est plus un secret, Venus l'a sçû charmer;
Quand Venus le declare, en doutez-vous encore ?
Méprisez qui vous fuit & commencer d'aimer
Un coeur constant qui vous adore.

Hesione:
Ah ! que mon coeur va payer cherement
Les premieres douceurs qu'il goûtoient en aimant !

L'ingrat que j'ayme, helas ! vient d'éteindre ma flâme;
Tout me parle en ces lieux de mon bonheur passé;
Sur ces arbres encor son amour est tracé,
Tandis que dans son ame
Il est pour jamais effacé:

Paisibles Bois, & vous claires Fontaines
Qui murmurez dans ces Valons charmans,
Témoins de nos amours, témoins de ses sermens
Vous le serez de mes cruelles peines.

Ah ! que mon coeur va payer cherement
Les premieres douceurs qu'il goûtoit en aimant !

Telamon:
Quoy ! n'osez-vous punir son inconstance ?
Ah ! finissez pour moy vôtre injuste rigueur:
Servez-vous contre luy du secours de l'absence,
Dans les Climats soûmis à mon obéïssance
Venez couronner mon ardeur;
Venez, belle Princesse,
Regnez dans le sein de la grece,
Comme vous regnez dans mon coeur.

Hesione, à part:
Il adore Venus ! il me fuit l'infidelle !
J'aurois quitté pour luy le souverain des Dieux.

Telamon:
Vous m'outragez encor, cruelle,
Vôtre amour éclate à mes yeux;

O Ciel ! quel injuste partage !
Sa gloire égale mon tourment:
Vous donnez vôtre haine au plus fidelle amant,
Et vôtre amour au plus volage.

Hesione:
Je m'égare, je céde à mes mortels ennuis,
Ne soyez plus témoin de ma foiblesse extrême;
Dans le trouble où je suis
Que ne puis-je, grands Dieux ! me cacher à moy-même ?


Scene 3
Telamon

Telamon, seul:
Elle me fuit ! tout trompe mes desirs !
O Venus, ta pitié me devient inhumaine,
Je devois par tes soins trouver mille plaisirs,
Tu ne fais qu'augmenter ma peine.


Scene 4
Venus, Telamon

Venus:
Venus ne cesse point de protéger tes feux,
Je vais combler ton esperance,
Je vais pour ton bonheur signaler ma puissance.

Mon Empire s'étend jusqu'au bord tenebreux,
Par un enchantement je veux t'aider à plaire,
Proserpine avec moy secondera tes voeux;
Des Tresors de Pandore elle est dépositaire,
Je ne sçaurois sans elle achever ce mystere,
Demeure dans ces lieux, & voy
Ce que je vais tenter pour toy.


Scene 5
Venus, Telamon,
Choeurs d'Ombres fortunées & de Nymphes de Proserpine, Troupes d'Amours

Venus:
Tendres Amours, Troupe charmante,
Obéïssez à mon commandement;
Venez, venez répondre à mon attente,
Venez tous présider à cet Enchantement.

[les Amours se placent sur les costez du Theatre]

Et vous heureuses Ombres,
Amants, dont autrefois l'Amour combla les voeux,
Vous qui dans les Royaumes sombres
Aprés la mort vous brûlez des mêmes feux,
Reconnoissez la voix qui vous appelle,
Sortez du tenebreux sejour;
Ce doit être pour vous une douceur nouvelle
De servir la Mere d'Amour.

[les Ombres fortunées des Amans sortent des Champs Elisées]

Le Choeur d'Ombres des Amans heureux:
Sortons du tenebreux sejour;
Ce doit être pour vous une douceur nouvelle
De servir la Mere d'Amour.

Venus:
Reine des sombres Bords, ne me refuse pas
Le secours que j'implore.
Versons sur cet Amant les plus charmans appas,
Qu'il puisse plaire aux yeux de l'objet qu'il adore:
Reine des sombres Bords, ne me refuse pas
Le secours que j'implore.

[les Triomphes de Proserpine paroissent]

Choeur d'Ombres fortunées & des Nimphes de Proserpine:
Venus, tout see soûmet aux charmes de tes yeux,
Quelle puissance est plus forte & plus grande ?
L'Empire de la Mer, & la Terre & les Cieux,
L'Enfer même obéït, quand ta voix luy commande.

Une Ombre fortunée:
Jusques dans le sombre séjour
On ressent les feux de l'Amour.
Son charmant flambeau nous éclaire:
Il est le seul qui peut nous plaire,
Quand nous perdons celuy du jour.

Venus:
Aimable Vainqueur,
Cher Tiran d'un coeur,
Amour dont l'empire,
Et le Martyre
Sont pleins de douceur,
Joins à mes charmes,
L'effort de tes armes,
Hate mon bonheur:
Tu peux, quand tu veux,
Nous brûler dans l'onde;
Le flambeau du monde
Brille de tes feux;
Tu sçais charmer,
Tu sçais desarmer
Le Dieu de la Guerre;
Le Dieu du Tonnerre
Se laisse enflâmer:
Aux Cieux, sur la Terre,
Tout porte tes fers.

[à Telamon]

Le charme est fait; tu vas attendrir l'inhumaine,
Mais les instans sont precieux;
Qu'elle parte avec toy, qu'elle quitte ces lieux,
De mes enchantemens la force sera vaine,
Si ton Rival s'offre à ses yeux:

Tu parois interdit... quoy ! lorsque tu peux plaire,
Lorsque tu peux joüir d'un sort charmant...

Telamon:
Helas ! un tel bonheur doit-il me satisfaire,
Quand il faut l'obtenir par un enchantement ?
Je ne dois employer que ma seule constance,
Quel charme est plus puissant pour triompher des coeurs ?

Venus:
Sur un coeur prevenu les plus vives ardeurs
Ont bien peu de puissance;

Pour punir ton Rival, du moins en ce moment
Servons-nous du secours de cet enchantement.

L'Amour l'a retenu dans la Forêt prochaine,
Je vais le ramener, mais pour rendre sa peine
Egale à ton tourment:
Faisons luy voir Hesione infidelle
Brûler pour toy d'une flâme nouvelle;
Dans tes transports jaloux, vien goûter la douceur
De pouvoir d'un Rival traverser le bonheur.

 

 

 

Quatriesme ACTE

 

Le Theatre represente le Port de Sigée dans le fond, d'un côté des Bois, & de l'autre la Ville de Troye

 

Scene premiere
Anchise

 

Anchise, seul:
Ou s'addressent mes pas ? dans ces funestes lieux
Quel spectacle Venus vient d'offrir à mes yeux !
J'ay vû la perfide Hesione
Jurer à mon Rival d'éternelles amours !
Que sont-ils devenus ?... ô Dieux ! par quels detours
Ont-ils fuy la fureur où mon coeur s'abandonne ?
Dans des Deserts affreux, je m'égare, je cours...
Hesione... en vain je l'appelle !
Elle aime mon Rival ! l'ingrate ! l'infidelle !
Elle a pû me trahir ! Ciel ! en ce même jour
Où j'ay quitté pour elle
La Mere de l'Amour !

O rage ! ô desespoir ! courons à la vengeance,
Punissons, immolons un Rival odieux:
Que l'inhumaine qui m'offence
Le voye expirer à ses yeux.

[Hesione paroît]

Mais elle vient, je tremble & mon couroux timide
Cede à de tendres mouvemens:
Justes Dieux, deviez-vous, avec un coeur perfide,
Luy donner des yeux si charmans ?


Scene 2
Hesione, Anchise

Anchise:
Ma presence vous trouble, ah ! je le vois, cruelle,
Vous cherchez un autre que moy.

Hesione:
Je cherchois un Amant fidele,
Et je trouve un Ingrat qui me manque de foy.

Anchise:
Perfide, poursuivez, vous qui venez d'éteindre
Les plus aimables feux...
Mais, que fais-je ? pourquoy m'en plaindre,
Quand Venus à mon coeur presente d'autres noeuds ?

Hesione:
Porte luy donc tes voeux.

Tout cede à ses appas, tout cede à sa puissance,
Mais long-temps dans tes fers crois-tu la retenir ?
Va, je laisse à son inconstance,
Ingrat, le soin de te punir.

Anchise:
Aprés tant de sermens d'une Amour éternelle,

Hesione:
Aprés tant de sermens de ne changer jamais,

Anchise:
Vous brûlez d'une ardeur nouvelle !

Hesione:
Tu renonces, Parjure, à des noeuds si parfaits !

Anchise:
Que n'est-il vray ? du moins que ne le puis-je feindre ?
Ah ! vous regnez trop dans mon coeur,
Je ne sçaurois plus me contraindre,
Mon trouble, mes regards trahissent ma langueur.
Mais quoy ?... vous gardez le silence...
Qu'entens-je ?... quel soupir vient de vous échaper ?

Hesione:
Ah ! laisse-moy, Cruel, aprés ton inconstance
Que te sert-il de ma tromper ?

Anchise:
Moy vous tromper ! eh-bien, barbare,
Ma mort va vous prouver ma foy.

[il tire son Epée]

Hesione, en l'arrestant:
Arreste, helas ! que fais-tu ? quel effroy,
Quelle soudaine horreur de mon ame s'empare !
Pourquoy veux-tu mourir ?... vivez plutôt pour moy.
Cher Prince: Quoy Venus... quoy Venus elle-même
N'auroit pû... Mais, que dis-je ? elle a sçeu vous charmer,
Elle a trop de beautez, elle est Déeße, elle aime,
Que de raisons pour m'allarmer !

Anchise:
Ah ! que n'a-t'elle encor quelque grace nouvelle ?
Mes mépris à vos yeux braveroient son couroux,
Plus j'aurois à quitter pour vous,
Plus vôtre gloire seroit belle:
Mais Telamon...

Hesione:
O Dieux ! par quel enchantement
At-'il pû me surprendre un regard favorable ?
Helas ! en ce moment
Quel souvenir m'accable !...
Mais ma raison revient, & je vois mon erreur:

O Venus, jalouse Déesse,
Qu'espérois-tu par cette adreße ?
Du crime de mes yeux j'ay deffendu mon coeur.
Par tes efforts mon feu s'augmente encore,
Prince, c'est-vous, c'est-vous seul que j'adore,
Aimons-nous.

Anchise:
Aimons-nous.

Tous Deux:
Nos amours de Venus cause la jalousie,
Rendons son coeur encor mille fois plus jaloux;
Aimons-nous, aimons-nous;
Quans sa fureur devroit nous arracher la vie,
Mourons en des liens si doux,
Aimons-nous, aimons-nous.


Scene 3
Venus, Hesione, Anchise

Venus:
C'en est trop. La douceur fut toûjours mon partage.
Mais en un seul moment l'Amour change les coeurs,
Je ne respire plus que la haine, & la rage;
Vous allez l'un & l'autre éprouver mes fureurs.

Hesione & Anchise:
O Ciel ! fuyons sa violence.

Venus:
Vaine pitié, cedez à ma vengeance:
A punir les Troyens justement animé,
Neptune alloit causer un funeste ravage
D'affreux débordemens auroient détruit l'ouvrage
Que luy-même à formé;

Pour sauver ce que j'aime
J'ay calmé sa fureur, j'ay retenu son bras;
Mais c'en est trop, je veux moy-même
L'irriter contre les ingrats.

Dieu des Mers viens servir ma haine fatale,
Fais sur ces bords regner l'horreur;
Que ne ressens-tu ma fureur,
Pour mieux tourmenter ma Rivale.

[on entend le bruit d'une tempête]

On répond à mes voeux !... Neptune me seconde...
J'entens avec plaisir ces affreux siflemens...
Les vents soulevent l'onde...
La Terre fremit... le Ciel gronde...
Une soudaine horreur confond les Elemens.


Scene 4
Neptune, Borée, Venus, Hesione, Anchise,
Troupe de Vents, Troupe de Dieux Marins

Neptune:
Je viens à ta voix qui m'appelle,
Ma haine en ta faveur eut peine à se calmer,
Contre une Ville criminelle:
Qu'avec plaisir je vais la rallumer !

Que tout serve ici ma haine,
Que les flots innondent ces lieux,
Tirans des airs, vents furieux,
Sortez, brisez vôtre chaîne.

Neptune, & le Choeur des Dieux Marins:
Renversons ces Palais, détruisons ces Remparts:
Que le trouble, & l'horreur regnent de toutes parts.

Venus & Neptune:
[Venus] Amour laisse agir ma fureur,
[Neptune] Fureur viens regner dans mon coeur,
On nous meprise, on nous outrage,
Repandons dans ces lieux l'horreur,
Secourez ma [jalouse / trop juste] rage.

Neptune:
Qu'un Monstre furieux sorte du sein des Eaux
Qu'il cause sur ces bords mille malheurs nouveaux.

Venus & Neptune:
[Venus] Amour laisse agir ma fureur,
[Neptune] Fureur viens regner dans mon coeur,
On nous meprise, on nous outrage,
Repandons dans ces lieux l'horreur,
Secourez ma [jalouse / trop juste] rage.

Neptune, à Venus:
Ce Monstre va servir ma haine & ma tendresse,
Telamon seul peut vaincre sa fureur:
Si le Roy veut enfin que le ravage cesse,
La main de la Princesse
Dois estre le prix du Vainqueur.

 

 

 

Cinquiesme ACTE

 

Le Theatre represente une Campagne ravagée par le Monstre

 

Scene premiere
Venus

 

Venus, seule:
Mes yeux, n'avez-vous plus de charmes ?
Ne pouvez-vous servir le penchant de mon coeur ?
J'excite sur ces bords de mortelles allarmes,
De Neptune irrité j'allume la fureur:
Helas ! dois-je causer tant d'effroi, tant d'horreur ?

Mes yeux, faites briller vos charmes,
C'est à vous de servir le penchant de mon coeur.

Que dis-je ? mes appas sont d'inutiles Armes
Pour combattre l'ingrat qui cause ma langueur;
Punissons le mépris qu'il fait de mon ardeur.
Mes yeux, vous n'avez plus de charmes,
Juste depit, servez les transports de mon coeur.


Scene 2
Venus, Anchise

Anchise, un tronçon d'Epée à la main:
Quoi ! tout trompe mon esperance !
Quel pouvoir, quel charme secret
Rend le Monstre invincible aux traits que je lui lance ?
Ils tombent à ses pieds sans force, & sans effet:
Confus, desespéré, j'irrite sa furie,
Il m'évite, il me fuit, il respecte ma vie...

[à Venus]

Cruelle, dans l'état où vous m'avez réduit,
La mort est mon unique envie,
Et pour comble d'horreur par tout la mort me fuit.

Venus:
C'est moi qui de tes jours embrasse la défense,
C'est pour mieux servir ma vengeance;
En te laissant perir j'en perdrois tout le fruit.
Je veux que tes régards soient témoins de la gloire
De ton Rival heureux,
Il domptera le Monstre, & pour combler ses voeux
Hesione sera le prix de sa victoire.

Anchise:
Barbare ! de quel coup m'osez-vous menacer !

Venus:
Ingrat, à quel excez oses-tu m'offenser ?

Ah ! je rougis de ma foiblesse,
Crains que Venus ne vange sa tendresse
Par un spectacle encor plus cruel à tes yeux.

Anchise:
Je vous entends ! ô Ciel ! je vous entends... barbare,
Quel transport ! quel dessein afreux !
Mais ma mort previendra le destin rigoureux
Que vôtre fureur me prepare.

Venus:
Tu crains pour ma Rivale; ah ! mon juste couroux
S'alume encor par tes allarmes.

Anchise:
Briserez-vous des noeuds si doux ?
D'une innocente ardeur troublerez-vous les charmes ?
Ah ! si vous écoutez ce couroux éclatant,
Ne punissez du moins qu'un Amant deplorable;
Hesione est-elle coupable,
Si j'ay pour elle un coeur trop tendre & trop constant !

Au nom du tendre amour qui nous doit la naissance...

Venus:
Ingrat en vain pour toy j'en ressens la puissance.

Anchise:
Epargnez ce que j'aime & laissez-moy perir.

Venus:
Ton amour, tes soupirs, tes discours, tout m'outrage.

Anchise:
Cruelle, faites-nous mourir,
Achevez vôtre ouvrage.

Anchise & Venus:

[Anchise] Je ne puis toucher vôtre coeur:
[Venus] Mes feux ne touchent point ton coeur:
[Serez-vous / Seras-tu] toûjours [inflexible ? / Insensible ?]
[Anchise] Ah ! que vôtre amour est terrible !
[Venus] L'Amour qu'on outrage est terrible.
La Haine a bien moins de fureur.

Anchise:
Les Dieux à cet excez portent-ils leur colere !
Mais le Roy vient: Que faut-il que j'espere ?


Scene 3
Venus, Anchise, le Roy

Anchise:
Ah ! Seigneur, quel sera le succez de mes feux ?

Le Roy:
Je gemis comme vous d'un sort trop rigoureux,
Prince, il faut pour jamais oublier Hesione.

Anchise:
Qu'entends-je ?

Le Roy:
Neptune l'ordonne,
Telamon est vainqueur, & ma fille est le prix
Qu'a reçû son courage.

Anchise:
Quelle fureur vient saisir mes esprits !
Dans le sang d'un Rival lavons un tel outrage.

Le Roy:
Ne tentez point d'inutiles efforts:
Ses Vaisseaux sont partis, ils sont loin de nos bords:
Le Ciel, la Mer, pour luy tout devient favoralbe.

Anchise:
O Sort, es-tu content ? suis-je assez miserable ?
Elle est partie, ô Ciel ! elle a quitté ces lieux !...
Roy cruel, Roy parjure...
Mais dois-je m'étonner quand tu trompes les Dieux,
Que tu me fasses cette injure ?

Je ne la verray plus ! pour jamais ses beaux yeux
Vont loin des miens éclairer d'autres lieux !

Que vois-je !... quel pouvoir dans les Enfers m'entraîne ?
Quelle invisible main m'enchaîne !...
Quel Monstre !... quelle obscurité !...
Quel spectacle à mes yeux est icy présenté !

[au Roy]

Tremble, Roy cruel, tremble;
La Grece contre toy s'assemble...
O Ville infortunée ! ô malheureux Remparts !
Les Dieux les reduisent en poudre,
Parmi les feux des Grecs j'entens gronder la foudre !
L'Effroi, l'horreur, la mort volent de toutes parts !

Au travers des feux & des armes
Je vois tes Palais saccagez !
Quelle nuit !... quels cris !... que de larmes !
Traitre, les Dieux & moy, nous sommes tous vangez.

[il tombe accablé de douleur]

Le Roy:
O Dieux, l'inspirez-vous ?

Venus:
J'adouciray leur haine,
Venus sera pour toy, cesse de t'allarmer:
Helas ! de ce Heros je sens toute la peine,
Laisse-moy dans ces lieux par mes soins a calmer.

[le Roy sort]

[on entend un bruit de Trompettes]

[le Theatre change & represente dans le fond la Porte Triomphale de Rome sur les côtez des Palais. Mercure paroît avec les Songes sous la figure de Romains qui celebrent un Triomphe, & qui conduisent les Parthes, les Scythes, les Massagettes enchaînez. Une troupe de jeunes Romains vient en dançant recevoir les Vainqueurs]


Scene derniere
Venus, Mercure,
Choeur de Songes sous la figure de Romains, Troupe de Songes sous la figure de Sarmates, de Scythes, de Massagetes, Troupe de Songes sous la figure de Romaines

Mercure:
L'Amour a flechi le destin,
Bannissez vos frayeurs, ce Heros doit enfin
Partager vôtre flame
Par l'Ordre de ces Dieux, je vais calmer son Ame.

[il touche Anchise de son Caducée]

[aux Songes sous la figure de Roamins]

Vous qui m'avez suivi, venez, faites luy voir
De sa posterité la gloire & le pouvoir.

Presentons à ses yeux cette Ville puissante
Maîtresse de tout l'Univers,
Monstrons luy Rome triomphante
Et les plus grands Rois dans ses fers.

Le Choeur de Romains:
Triomphons à jamais sur l'Onde & sur la Terre,
Soumettons, enchaînons les Peuples & les Rois:
Que dans la Paix, que dans la Guerre,
Tout aime, tout suive nos Loix.

[les Romains ostent les chaînes aux Sarmattes, qui marquent par leus dances le plaisir qu'ils ont de recevoir la liberté]

Une Romaine:
Envain conduits par la Victoire,
Suivis de la Gloire
Vous mettez aux fers
Mille peuples divers;

Guerriers invincibles,
Guerriers si terribles,
Il faut à l'Amour
Ceder à vôtre tour:

Non, non les plus fortes Armes
Ne deffendent pas du pouvoir de ses charmes;
Ce Dieu soûmet les coeurs
Des plus fiers Vainqueurs.

Le Choeur des Romains:
Triomphons à jamais sur l'Onde & sur la Terre,
Soumettons, enchaînons les Peuples & les Rois:
Que dans la Paix, que dans la Guerre,
Tout aime, tout suive nos Loix.

Venus:
Tout m'assûre en ce jour d'un bonheur plein de charmes;
Volez, Zephirs, volez dans ma brillante Cour:
Et vous fuyez, tristes allarmes,
Que ne peut le destin, d'accord avec l'Amour ?

[les Zephirs descendent avec un Pavillon & enlevent Anchise]