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Ernelinde, Princesse de Norvege
Tragédie Lirique en III Actes
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le Mardi 24 Novembre 1767

Le Poeme est de Monsieur Poinsinet, de l'Academie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon,
& de celle des Arcades de Rome

musique de: François-André Danican Philidor

les personnages de la Tragedie:

les interprètes:


Ernelinde, Princesse de Norvege

Mlle L'Arrivée

Rodoald, Pere d'Ernelinde, Roi de Norvege

Mr Gélin

Sandomir, Prince Royal de Dannemark

Mr Le Gros

Edelbert, ami de Sandomir

Mr Cassaignade

Ricimer, Roi de Gothie & d'Ingrie

Mr L'Arrivée

Une Norvegienne

Mlle Du Brieulle

Un Norvegien

Mr de la Suze

Un Danois

Mr Muguet

Un Matelot Danois

Mr de la Suze

Un Lieutenant de Ricimer

Mr Cuvullier

Le Grand-Prêtre de Mars

Mr des Noyers

La Grande-Prêtresse de Vénus

Mlle du Plant

Sacrificateurs
Prêtres
Peuples de la Norvege
Soldats Norvegiens, Danois, Goths & Ingrois
Gardes
Matelots
Femmes Norvegiennes
Vieillards
Peuples Islandois
Tartares
Cosaques
Lapons

La Scene est dans la Ville de Nidrosie, aujourd'hui Drontheim, Capitale de la Norvege


Acte I
Acte II
Acte III

ACTE PREMIER

Le Théâtre représente une partie de la Citadelle de Nidrosie: on voit, d'un côté, sur le devant, un autel consacré au Dieu Oden, ou Mars, & de l'autre, vers le fond, différens ouvrages de fortifications


Scene premiere
Ernelinde, Rodoald,
Soldats

Ernelind:
Quoi ! vous m'abandonnés, mon Pere ?
Vous fuyés de mes foibles bras ?

Rodoald:
Laîsse-moi courir aux combats.

Ernelinde:
Pourquoi m'abandonner, mon Pere ?

Rodoald:
Entends-tu les cris des soldats ?
Je les trahis, si je differe:
C'est à moi de guider leurs pas.

Ernelinde:
Votre valeur me desespere;
Laissés triompher d'autres bras.

Rodoald:
Laîsse-moi courir aux combats.

Ernelinde:
Vous m'abandonnés, o mon pere !
Vous fuyés de mes foibles bras ?

Eh, que pourra votre courage ?
Des Souverains du Nord les efforts sont unis.

Rodoald:
Sandomir dans leur sein a fait pâsser sa rage;
Je le hais plus, lui seul, que tous mes ennemis.

Ce jeune ambitieux, fier de son rang qu'il espere,
Ôsa sur toi lever les yeux:
Nos traités m'unissoient alors avec son pere;
Je te permis de répondre à ses voeux:
Mais, depuis trois hivers, le glaîve de la guerre
Et la raison d'Etat ont brîsé tous nos noeuds.

Ernelinde:
D'un pere criminel c'est le fils vertueux.

Rodoald:
Pourquoi de Ricimer épouse-t-il la haîne ?
Vient-il venger son frere, immolé par mon bras !
Te croit-il mériter, en brûlant mes états ?
Non, plus d'espoir de paix: ou leur mort, ou la mienne.

[aux soldats]

Marchons.

Ernelinde:
Je ne vous quitte pas.
Quoi... seule... & dans ces lieux !... qui pourra m'y défendre ?

Rodoald:
Ta vertu, ton devoir. Adieu.

Ernelinde:
Daignés m'entendre.

Rodoald, s'armant d'un sabre, d'un casque & d'un bouclier:
Donnés, donnés ce fer: &, s'il faut succomber,
Dieu des combats, si ton bras m'abandonne,
Je soûtiendrai du-moins l'honneur de ma couronne.
Et c'est le glaive en main qu'on me verra tomber.

[il sort, suivi de ses soldats]


Scene 2
Ernelinde,
Choeur de combattants & d'assiégeants, qu'on ne voit pas

Ernelinde:
Ciel, prenés sa deffense !

Le Choeur des Combattants:
Vengeance, vengeance !

Ernelinde:
Quels cris affreux
Frappent les cieux ?

Le Choeur des Assiégeants:
Renversons ces murs odieux.

Ernelinde:
Juste ciel, tu marquas ce jour dans ta colere !

Le Choeur des Combattants:
Deffendons nos murs malheureux.

Ernelinde:
Barbares... épargnés mon pere,
Epargnés mon amant... que dis-je ? o jour affreux !

Au milieu des cris & des armes
Et du carnage & de l'horreur,
O mes yeux, retenés les larmes
Que l'amour arache à mon coeur.

Sandomir, c'est ta main sanglante
Qui renverse ces murs, que tu devrois chérir;
Tu poursuis à la fois mon pere & ton amante,
Et mon indigne coeur ne sauroit te hair !

[on voit sortir des flâmes des ouvrages attaqués]

Des tourbillons de feu s'élevent dans la nue !...

Le Choeur des Assiegeants:
Combattons, combattons;
Nous triomphons.

Ernelinde:
O ciel !

Le Choeur des Assiegeants:
Nous l'emportons.

Le Choeur des Combattants:
Nous succombons.

Ernelinde:
Grands Dieux !

Le Choeur des Combattants:
Nous périssons.

Tous les Choeurs:
Combattons.

Ernelinde:
Ciel ! o ciel !

Tous les Choeurs:
Combattons, combattons.

[la flâme augmente; un des ouvrages est emporté, & s'écroûle en partie]

Ernelinde:
Nos malheurs sont comblés: la Norvege est vaincue.
Ciel, on s'avance vers ces lieux...

Autel sacré, je t'embrasse, je tombe;
Sois mon asile, arrête un vainqueur furieux;
Qu'à tes piés je trouve ma tombe !

[elle tombe évanouie sur les degrés de l'autel]

Scene 3
Ernelinde, évanouie, Sandomir, entrant au milieu des flâmes, & des débris,
precédé & suivi de soldats Danois

Sandomir & le Choeur:
[Ranimés / Ranimons] ces feux dévorants;
Que la mort vole & nous devance:
Dessons l'autel de la vengeance
Sur des monceaux de corps sanglants.

Sandomir, avançant sur lé scêne, & appercevant Ernelinde:
Que vois-je ?... je frémis !... Ernelinde expirante !...

[aux soldats]

Arrêtés, chers amis... quel moment douloureux !...

[à la Princesse]

Leve sur moi ta paupiere mourante,
Entends ma voix, ouvre les yeux;

[se jettant à ses genoux]

C'est moi, c'est ton amant.

Ernelinde:
Où suis-je ?... justes Dieux !
Barbare, éloigne-toi; ton aspect m'est affreux.

Sandomir:
Eh bien, accâble-moi de toute ta colere.
J'ai de ton ennemi suivi les étendarts;
J'ai, sous ses loix, vengé ton frere;
J'ai porté jusqu'à tes regards
L'effrayant tableau de la guerre:

Punis-m'en, tu le dois: mais descends dans mon coeur;
Songe à ces feux si purs, à cette ardeur si chere,
A ces noeuds, brîsés par ton pere;
Et n'accûse que lui de toute ma fureur.

Je te jurois, doux espoir de mon âme,
De t'adorer jusqu'à la mort;
J'animois ton coeur de ma flâme,
Tu partageois mon doux transport.
On nous sépare, & je t'adore !
Ah, prends pitié de ma douleur;
Et laîsse-moi penser encore,
Que l'arrêt affreux que j'abhorre
N'eût jamais l'aveu de ton coeur.

Ernelinde, attendrie, & à elle:
Ah, mon pere !

Sandomir:
Il respire.

Ernelinde:
Il vit !... sois magnanime;
Pour mériter sa fille, ôse t'armer pour lui;
Rougis de la combattre, & deviens son appui.

Sandomir:
C'est toi qui m'ordonnes un crime !

Ernelinde:
Et tu m'aimes !... Adieu.

Sandomir, la retenant:
Demeure... ah, quels instants !
L'excès de sa douleur redouble encor ses charmes;
Je ne puis supporter l'aspect de ses tourments.

Amis, qui triomphés à l'ombre de mes armes,
Venés, voyés la beauté dans les larmes,
Et partagés mes sentimens.

Sandomir & le Choeur:
[Jurés / Jurons] sur [vos / nos] glaîves sanglants
[De vous / De nous] armer pour elle & pour son pere,
Et toi, que le Scithe revere,
O Mars ! reçois nos serments.

Ernelinde:
Tu rassûres mon coeur: mais je vole à mon pere.

[elle sort vivement]

Sandomir:

[on entend une Simphonie de triomphe]

Non... Déja le vainqueur s'annonce par ces chants.


Scene 4
Ricimer, porté sur un pavois, Edelbert, Sandomir,
Soldats de la Gothie, de la Suede & de l'Ingrie,
Soldats Danois

[les vainqueurs entrent sur le théâtre par la brêche, à la faveur de laquelle on voit le camp des assiégeants, & plusieurs de leurs machines de guerre]

Le Choeur:
Victoire, victoire !
Nos fronts de lauriers sont couverts;
Les échos jusqu'aux cieux font voler notre gloire,
Et nous traînons nos ennemis aux fers:
Victoire, triomphe, victoire !

Ricimer, à Sandomir:
Jeune& brave guerrier, ce n'est qu'à vos vertis
Que je dois ce grand avantage:

[il partage en deux une couronne de laurier, dont il lui donne la moitié]

Recevés ces lauriers, & prenés en partage
La dépouille de nos vaincus.
Je ne demande ici, pour prix de mon courage,
Que d'y marquer mes jours de mes bienfaits.

J'apperçois nos captifs.

Sandomir, voyant la Princesse & son Pere:
Ah, quels tristes objèts !


Scene 5
Rodoald, Ernelinde, Soldats Norvegiens vaincus & enchaînés, Femmes Novegiennes,
Ricimer, Edelbert, Sandomir,
Soldats de la Gothie, de la Suede & de l'Ingrie,
Soldats Danois

Ernelinde, à son pere:
Laissés-moi partager vos fers & votre outrage.

Rodoald, à Ricimer:
Tu l'emportes, tiran ! acheve ton ouvrage,
Voilà mon sein; la mort est un besoin pour moi;
Je l'attends de ta main; frappe !

Ricimer:
Oui, je te la doi.
Pour mieux venger mon frere & prolonger tes peines,
A mon char triomphant je te devrois traîner:
Mon devoir fut de t'accâbler de chaînes;
Je t'ai vaincu: ma gloire est de te pardonner.

Rodoald:
Ah, barbare !

Ricimer:
En vain tu me braves.
Et vous, belle Ernelinde, appaisés vos douleurs;
Je ne m'offre à vos yeux que pour sécher vos pleurs.
Que mes regards ne trouvent plus d'esclaves:

[aux soldats Ingrois]

Allés, obéissés; que l'on brîse leurs fers.

[les vainqueurs ôtent les fers des vaincus; Sandomir court arracher ceux de Rodoald, qui semble s'y oppôser]

A ma voix que la mort s'arrête.
Peuples du Nord unissés vos concerts;
Chantés, formés la plus brillante fête;
De vos noms remplissés les airs.

Aux fiers accents de la trompette
Mêlés vos paisibles haybois;
Chantés, formés la plus brillante fête:
Le bonheur des sujèts fait la gloire des rois.

De vos accords que les cieux retentissent:
Je vous donne la paix, goutés-en les douceurs;
Que ses liens à-jamais réunissent
Et les vaincus & les vainqueurs.

Rodoald & Ernelinde:
Allons cacher notre opprobre & nos pleurs.

[ils sortent]

Ricimer & les Peuples:
A [ma / sa] voix que la mort s'arrête.
Peuples du nord unissés vos concerts, &c.

[on danse]

Un Norvegien & une Norvegienne:
Dans nos asiles,
Doux & tranquilles,
Heureuse paix
Regne à-jamais.

Le Choeur:
Dans nos asiles, &c.

Le Norvegien & la Norvegienne:
Enrichi des dons de la terre,
Le laboureur attend le retour des saisons;
Il ne craint plus qu'un soldat téméraire
Vienne, à ses yeux, ravager ses moissons.

Le Choeur:
Dans nos asiles, &c.

Le Norvegien & la Norvegienne:
Bientôt ces armures affreuses,
Ces instruments de mort, qu'ont fabriqué nos mains,
Vous, sous des formes plus heureuses,
Ouvrir la terre & servir aux humains.

Le Choeur:
Dans nos asiles, &c.

[la fête continue]

Ricimer:
Il suffit: dépôsés vos armes,
Et de la paix allés goûter les charmes.

[tous les Peuples sortent]


Scene 6
Ricimer, Sandomir, Edelbert, éloigné,
Gardes

Sandomir:
Aux voeux de l'amitié satisfaites, Seigneur;
Vous me l'avés promis, ouvrés-moi votre coeur.
La paix semble en être bannie:
Epanchés dans mon sein vos secrèts.

Ricimer:
Tu le veux !...
De la hâine entre nous n'allumons point les feux;
Je le desire & je t'en prie.

Avant de m'élever au trône de l'Ingrie,
J'ai longtemps parcouru ces sauvages climats;
Rodoald m'ouvrit ses états:
Sa fille, jeune encor, mais déjà belle & fière,
Offrit à mes yeux ses appas;
Et dans ce coeur, nourri pour la haîne & la guerre,
Fit naître des desirs, qu'il ne connoissoit pas.

Sandomir:
Qu'entends-je ! ignorés-vous...

Ricimer:
Non: mon âme est sincere.
On te promit sa main; je l'ai su: mais j'apprends
Que Rodoald s'est immolé mon frere,
Qu'il te trahit toit-même & ses premiers serments;
Tout mon espoir renaît, & ma flâme & ma gloire
M'ordonnent...

Sandomir:
Arrêtés. Quels seroient vos desseins ?

Ricimer:
Tes droits anéantis, je fais parler les miens.

Sandomir:
Les vôtres !... quels sont-ils ?

Ricimer:
L'amour & la victoire.

Sandomir:
Tu ne la dois qu'à ma valeur.

Ricimer:
Qu'ôses-tu dire, téméraire !

Sandomir:
Que je m'efforce en vain d'étouffer ma colere;
Qu'avant de ma ravir l'amante la plus chere,
Il faudra commencer par me percer le coeur.

Ricimer:
J'excuse ton jeune courage:
Mais songe à respecter mes feux.

Sandomir:
Tu joins la menace à l'outrage !
Redoute un amant furieux.

Ricimer:
Audacieux !

Sandomir:
Barbare !

Ricimer:
Quand je puis d'un mot t'accabler,
Ami perfide !

Sandomir:
Roi barbare !

Ricimer & Sandomir:
Ainsi ta haîne se déclare.

Sandomir:
Esperes-tu me voir trembler ?

Ricimer & Sandomir:
Eh bien, il faut te satisfaire.

Ricimer:
Que le sang coûle en ce séjour.

Sandomir:
Rapellons la mort & la guerre.

Ricimer & Sandomir:
Et que les cris de la colere
Soient ici les chants de l'amour.

[Ricimer sort, suivi de ses gardes]


Scene 7
Sandomir, Edelbert

Sandomir:
Je demeure immobile.

Edelbert:
Il vous doit sa conquête,
Seigneur; & de vos bras il veut ravir...

Sandomir:
Arrête:
N'irrite point un coeur déjà trop furieux.
Rassemble nos guerriers, ranime leur audace;
Qu'ils arment, en secret, leurs bras victorieux:
Pour aujourd'hui, sois leur chef en ma place;
L'intérêt de mon coeur me fixe dans ces lieux.

Edelbert:
Faut-il que votre ami pour vous se sacrifie ?
Je suis prêt à remplir ce glorieux devoir.

Sandommir:
C'est en toi que je me confie:
Sers mon amour; préviens mon desespoir.

[Edelbert sort]


Scene 8
Sandomir

Sandomir, seul:
O toi ! chere âme de ma vie,
Cher objet de mes premiers feux;
Toi, que les Dieux avoient choisie
Pour m'assûrer des jours heureux:
S'il faut que tu sois ravie,
Des flots de sang j'innonderai ces lieux.
Nous séparer !... non, non; tu m'ès trop chere;
Je te disputerois aux Dieux:
Et, s'ils allumoient leur tonnerre,
Le même coup nous frapperoit tous deux !

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ACTE SECOND

Le Théâtre représente le Port de Nidrosie, dans la Mer Baltique. Le calme regne. On voit, sur le devant, des chalouppes, que l'on charge des ballots qu'elles doivent transporter aux vaisseaux, que l'on apperçoit dans le lointain, & qui sont appareillés pour le départ.


Scene premiere
Ricimer,
Gardes

Ricimer:
Transports, tourments jaloux, amour de la vengeance,
Ah, que vous déchirés mon coeur !
Osés-vous lâsser ma clémence,
Fatal objèts, qui causés ma douleur ?
Tremblés, ingrats ! redoutés ma fureur.

Transports, tourments jaloux, amour de la vengeance,
Ah, que vous déchirés mon coeur !

L'orgueilleux Sandomir insulte à ma puissance,
Il brave un monarque, un vainqueur !
Que dis-je ? en ces moments, où l'ennui me dévore;
Peut-être n'en croit-il que sa coupable ardeur ?
Aux piés de la beauté, qu'en frémissant j'adore,
Peut-être en obtient-il l'aveu de la plus flatteur ?
Ah, si je le croyois, ma jalouse fureur
Egaleroit la suplice à l'offense !

Transports, tourments jaloux, amour de la vengeance,
Ah, que vous déchirés mon coeur !

Ecartons de ma vue un rival qui m'outrage.
Ses vaisseaux, par mes soins, rassemblés dans ce port,
Vont, avec ses Danois, l'enlever du rivage:
Qu'il parte, je le veux; s'il balance, il est mort.

Scene 2
Ricimer, Ernelinde,
Femmes Norvegiennes de sa suite, Gardes

Ernelinde:
Ecoute, Ricimer. L'inconstante victoire
T'éleve sur le trône, & nous met dans les fers:
Mais tu peux mériter la véritable gloire.
Dans les rochers du nord, au fond de ses deserts,
Laîsse-moi m'exiler... j'y conduirai mon pere:
Permèts qu'au-moins notre misere
Soit inconnue à l'univers.

Ricimer:
Non, demeurés: je veux qu'ici la paix répare
Les maux, dont je vous vois gémir.
Formés des voeux plus doux: soyons unis.

Ernelinde:
Barbare !
Est-ce ton amitié que tu me viens offrir ?

Ricimer:
J'ôse plus vous offrir encore.
Trône, empire, sujèts, vous n'avés rien perdu:
Ecoutés les soûpirs d'un roi, qui vous adore,
Et que l'himen...

Ernelinde:
L'ai-je bien entendu !

Ricimer:
Né dans un camp, parmi les armes,
Je connois peu l'art des amants;
Et mon coeur, qu'enflâment vos charmes,
N'a de l'amour encor senti que les tourments.
La conquête d'un coeur sauvage
Est pour vos yeux un triomphe de plus:
Mais apprenés que mon hommage
De vos appas est moins l'ouvrage,
Qu'il n'est celui de vos vertus.

Ernelinde:
A ce dernier malheur aurois-je pû m'attendre ?
Et vous le permettés, grands Dieux !
Sur les débris fumants de ma patrie en cendre,
Ce tiran, de l'Amour ôse allumer les feux !

Ricimer:
Quand je m'abaîsse à la prière,
Oubliés-vous qu'ici je puis donner des loix ?
Que j'y suis roi ?

Ernelinde:
Je sais quel fut mon pere.

Ricimer:
Il est vaincu: le Nord s'humilie à ma voix.
Je pare votre front d'un double diadême;
Je rétablis Rodoald dans ses droits.

Ernelinde:
Sa couronne, à ce prix, l'indigneroit lui-même.

Ricimer:
Je vous entends: craignés mon amour, ma fureur;
Tremblés ! de vos refus la source se décele;
Sandomir est perdu.

Ernelinde:
Que dites-vous ?

Ricimer:
Cruelle !
Ce soûpir a trahi ton coeur.
Mais j'ai su tout prévoir: déjà sa flotte est prête;
Les vents vont pour-jamais en délivrer mes yeux.

Ernelinde:
Crois-tu qu'il t'obéisse ?

Ricimer:
Il y va de sa tête.
Pour son départ formés plûtôt des voeux.

[il sort]

Ernelinde:
Va, je prévois mon sort; je sens qu'il est affreux.

Scene 3
Ernelinde,
Femmes Norvegiennes de sa suite

Ernelinde:
Cher objet d'une tendre flâme,
Que devoient protéger les Dieux;
Toi, le premier qui dans mon âme
De l'Amour allumas les feux;
Dans ton sein porte mon image;
La tienne vivra dans mon coeur.
Arrête encor sur le rivage;
Attends, ménage ma douleur:
On t'enleve à mon esperance,
On brîse les noeuds les plus chers:
Non; mon âme vers toi s'élance,
Elle te suivra sur les mers.

[elle sort]

Scene 4
Ricimer,
Soldats, peuples, matelots

Ricimer:
Vous, dont j'ai guidé le courage,
Guerriers, rassemblés-vous; quittés ce lieu sauvage;
Accourés, généreux Danois:
A mes soldats, pour la première fois,
Unissés-vous sur ce rivage.

[le peuple se rassemble]

Chargés d'un butin glorieux,
Voyés les vents seconder votre envie:
Partés, fendés les mers, & de votre patrie
Allés revoir les bords heureux.

Le Choeur:
Chargés d'un butin glorieux,
Voyés les vents seconder notre envie:
Partons, fendons les mers, & de notre patrie
Allons revoir les bords heureux.

[on danse]

Un Danois & une Norvegienne:
Par des chants, par des fêtes,
Venés, célebrons nos adieux.
Jeunes beautés, mêlé-vous à nos jeux;
Le plaisir naît où vous êtes.
Triomphés des vainqueurs:
Ici nous laîssons nos coeurs.

Le Choeur

Des Hommes:

Des Femmes:

Le plaisir naît où vous êtes.
Triomphés des vainqueurs:
Ici nous laîssons nos coeurs.


Triomphons des vainqueurs:
Ils nous laîssent ici leurs coeurs.

Une Norvegienne:
Laissés, jeunes amantes,
A vos vainqueurs laissés franchir les mers.

Le Choeur:
A nos vainqueurs laîssons franchir les mers.

La Norvegienne:
Bientôt leurs âmes, plus constantes,
Viendront reprendre ici vos fers.

Le Danois:
Venés, de fleurs parer nos têtes;
Que vos coeurs nous donnent des voeux.

[avec le Choeur:]

Nous braverons les tempêtes;
Nous quitterons ces lieux,
Protégés par tous les Dieux.

[on danse]

Un Matelot & le Choeur:
Reçoit nos hommages,
Souverain des mers:
Bannis les orages;
Entends nos concerts:
Suspends les ravages
Des tirans des airs.

Le Matelot:
De l'Amour les plus douces flâmes
Charment peu les matelots:
Le calme doit, dans leurs âmes,
Regner, comme sur les flots.

[avec le Choeur:]

Reçoit nos hommages, &c.

[on danse]

Le Matelot:
Versés la liqueur charmante;
Cachés-nous de vains regrèts.
Le matelot rit & chante;
Mais ne s'engage jamais.

[avec le Choeur:]

Reçoit nos hommages, &c.

[on danse]

Le Matelot:
La gloire, en ces lieux sauvages,
A couronné nos guerriers.
Allons, sur d'autres rivages,
Chercher de nouveaux lauriers.

[avec le Choeur:]

Reçoit nos hommages, &c.

[on danse]

Ricimer:
Les vents sont en silence;
Prévenés leur couroux:
Il est doux de revoir les lieux de sa naissance.
Les vents sont en silence;
Prévenés leur couroux:
Embarqués-vous, embarqués-vous.

Le Choeur:
Les vents sont en silence;
Prévenons leur couroux:
Embarquons-nous.

[les Danois vont pour s'embarquer]

Scene 5
Ricimer, Sandomir, Edelbert
Soldats, peuples, matelots

Sandomir:
Que vois-je ?... quel apprèts !... qui les fait entreprendre ?

Ricimer:
Votre gloire en ces lieux n'a plus rien à prétendre.

[les Danois, les Norvegiens & les Matelots sortent]

Sandomir:
Tu ne caches donc plus tes odieux projèts ?
Tu comptes tes égaux au rang de tes sujèts;
Tu prétends m'ordonner...

Ricimer:
Vous avés dû m'entendre:
Partés.

Sandomir, à Edelbert:
Vole à l'instant au port;
Rassemble mes guerriers; que leur cri soit: vengance !

[Edelbert sort]

[à Ricimer]

Et toi, dans ce lieu même, où mon aspect t'offense,
Frémis, tiran, de me revoir encor !

[il sort]

Ricimer:
Crois-tu par tes fureurs étonner ma prudence ?

Scene 6
Ricimer, Rodoald désarmé,
deux Gardes qui portent un casque, un bouclier & une épée, Soldats

Ricimer:
Viens, Rodoald, & sois sans défiance.

[à part]

Dans son ambition je mèts tout mon espoir.

[haut]

Approche.

Rodoald:
Qui te fait desirer ma présence ?

Ricimer:
Nos communs intérêts, l'amitié, mon devoir.
Tes peuples & les miens, courbés sous leurs miseres,
Ont, trop long tems, gémi de nos tristes exploits;
Il est temps d'oublier que nous sommes leurs rois,
Pour mieux songer que nous sommes leurs peres.
Remonte sur le trône & commande en ces lieux.

Rodoald:
Tu n'as pu m'accâbler; tu voudrois me séduire !
Soyons plus sinceres tous deux.
A quel indigne prix me vends-tu mon empire ?

Ricimer:
Accorde-moi la main de ta fille...

Rodoald:
Grands Dieux !

Ricimer:
C'est pour elle que je soûpire.
Plains mon amour; mais crains de rebuter mes voeux:
Songe, en nous unissant par d'aussi tendres noeuds,
Que c'est de mon bonheur que le tien va dépendre:
L'un par l'autre soyons heureux.
J'embrasse ici en toi mon pere; en moi, chéris un gendre
Qui, fier de t'obéir, vaillant & généreux,
Vivra pour te servir, mourra pour te deffendre.

Rodoald:
Je t'entends... [à part] Je renais !... [haut] Tu me connoîtras mieux.

[à part]

O ciel ! pour un moment la vie encor m'est chere.

Scene 7
Ricimer, Rodoald, Ernelinde
deux Gardes, Soldats, Femmes Norvegiennes

Rodoald:
Jettes-toi dans mes bras, viens consoler ton pere;
Viens, ma fille: je touche au moment du bonheur.

Ernelinde:
A vos augustes loix j'obéirai, sans doute;
J'en jure par vous & mon coeur !
Parlés: qu'ordonnés-vous ?

Rodoald:
Ecoute.
Vois nos fertiles champs transformés en deserts;
Tes palais livrés au pillage;
Ton pere, au déclin de son âge,
Est, à tes yeux, chargés de fers:
De ce tiran voilà l'ouvrage.
Il demande ta main pour prix de ses forfaits:
C'est en toi seule que j'espere.

Déteste ce barbare, autant que je le hais:
Qu'au fond de son coeur sanguinaire
Son fol amour
Soit un vautour
Qui le ronge, & venge ton pere.
Qu'il menace, ou se désespere;
Qu'à tes genoux il gémisse à son tour.

Ricimer:
Rend grâce à mon amour; ce n'est qu'à sa puissance
Que tu dois l'instant de clémence
Dont je m'étonne encor.

Rodoald:
Que peux-tu contre moi,
Fier conquérant ? je te plains & te brave.
A tes honteux desirs obéis en esclave:
Maître ici de mon coeur, j'y parle seul en roi.

Ricimer:
Qu'on le charge de fers: à moi, soldats.

Scene 8
Ricimer, Rodoald, Ernelinde, Sandomir,
Soldats, Femmes Norvegiennes

Sandomir, à Ricimer, en s'oppôsant aux soldats:
Arrête !
Perce mon coeur, ou respecte sa tête.

Rodoald & Ernelinde:
Sandomir !

Ricimer, à Sandomir:
Tremble, ingrat !

Sandomir:
C'est à toi de frémir:
Je suis près d'épuiser mon sang, pour les servir.

Rodoald:
Toi !... qu'entends-je ?... O mes Dieux ! quelle faveur nouvelle !
Ton bras s'arme pour nous, ennemi généreux ?
Je croyois te devoir une haîne éternelle;
De ma fille pour toi j'ai condamné les feux:
Mais tu veux la venger; tu deviens digne d'elle.
O mon cher Sandomir ! sois en ce jour affreux
Son époux & mon fils; embrasse sa querelle:
Aux regards du tiran je vous unis tous deux...

Sandomir:
Quel bonheur !

Ernelinde:
Sandomir !

Ricimer:
Et tous trois vous serés mes victimes:
C'est trop vous pardonner de crimes.

Obéissés, soldats !
Qu'on saissise leurs armes;
Qu'ils servent d'exemple aux ingrats.

Rodoald, aux soldats:
Où courés-vous, soldats ?
C'est moi que tu désarmes,
Peuple lâche, sujèts ingrats !

Ernelinde, à Ricimer:
Mèts le comble à tes attentats.
Peux-tu cruel, braver mes larmes ?
Fais-les arracher de mes bras.

Ricimer:
Accâblés-les de chaînes.

Ernelinde:
Prends pitié de mes peines !

Ricimer:
Qu'on ôte de mes yeux
Ces objèts odieux.

Ernelinde:
Arrêtés !

Sandomir:
Chere amante !

Rodoald:
O ma fille !

Ernelinde:
O mon pere !

Rodoald, Ernelinde & Sandomir:
Quels horribles adieux !

Ricimer:
Obéissés à ma colere:
Arrachés de mes yeux
Ces objèts odieux:
Qu'on les charge de chaînes.

Ernelinde:
Prends pitié de mes peines !

Rodoald:
Songe à ton pere, à ton époux.

Sandomir:
Tous les Dieux s'armeront pour nous.

Ernelinde:
Je veux expirer avec vous.

[les soldats entrâinent Rodoald & Sandomir]

Scene 9
Ricimer, Ernelinde,
Soldats, Femmes Norvegiennes

Ernelinde:
Quand sous leurs malheurs ils succombent,
Tu me deffends de partager leur sort !

Ricimer:
Par excès de clémence, ou de foiblesse encor,
Vous avés vu leurs fers; dites un mot, ils tombent.

Ernelinde:
Unis la fille au pere, & l'amante à l'époux;
Je suis à tes genoux.
Tu vois une fille, une amante,
A tes piés elle est expirante,
Et ses cris seroient superflus ?
Ah ! cet amour, qui m'épouvente,
A-t-il dans ton coeur, qu'il tourmente,
Etouffé toutes les vertus ?

Si mes foibles charmes
Ont touché ton coeur,
Peux-tu de mes larmes
Supporter l'horreur ?

Ricimer:
Ton désespoir sur moi n'a que trop de puissance.
Ton pere & ton amant... leurs crimes sont affreux...
Ton amant... son nom seul appelle la vengeance !

Ernelinde:
Ah ! s'ils sont criminels, ôse être généreux:
Pardonne.

Ricimer:
Eh bien, je pardonne à l'un d'eux.
Lequel veux-tu sauver ? prononce.

Ernelinde:
Justes Dieux !...
Quoi, tu veux... moi, nommer... ah, quel arrêt terrible !...
Mon pere... mon époux... o mortels, si cheris !...
C'est de la cruauté l'excès le plus horrible.
Que mon coeur palpitant soit déchiré.

Ricimer:
Choisis.

[il sort]

Scene 10
Ernelinde, un Lieutenant,
Soldats, Femmes Norvegiennes

Ernelinde:
Ils vont périr tous deux, si je differe.

[à l'Officier]

Ah, volés sur ses pas; qu'on délivre mon pere !

[l'Officier & les soldats sortent]

Qu'ai-je dit ?... cher époux !... quoi, j'ai proscrit tes jours ?
Ce coeur, que tu m'ouvris, c'est moi qui le déchire ?...
Non, cruels ! arrêtés... je succombe... j'expire...
O mort ! j'implore ton secours.

[elle tombe évanouie]

[reprenant ses esprits]

Où suis-je ?... quel épais nuage
Me dérobe l'éclat des cieux ?
D'où vient que l'on m'entraîne au ténébreux rivage ?
Les voiles de la mort enveloppent mes yeux...
Avançons... je frémis. Dieux ! quelle ombre effrayante
Devant moi se présente ?...
J'entends de longs gémissements...
Son flanc est entr'ouvert... le sang en coûle encore;
Ma vue irrite ses tourments...
C'est lui, c'est mon époux !... chere ombre, que j'adore,
Arrête !... quoi ! tu veux me fuir ?
Mon âme n'est point criminelle;
J'ai dû sauver mon pere... ah, laîsses-toi fléchir !...
Tu parles... je t'entends... dans la nuit éternelle,
C'est ta voix qui m'appelle;
Je t'y suis, je vais t'obéir.

Oui, je cede au coup qui m'accâble.
Renais pour calmer ma douleur,
Cher époux ! O Tiran détestable,
Frémis, redoute un ciel vengeur !
Mais je suis encor plus coupable;
De tous deux j'ai fait le malheur.
Ah, je sens déchirer mon coeur
Par la tendresse & par l'horreur !
Oui, je cede au coup qui m'accâble.
Renais pour calmer ma douleur,
Cher époux ! O Tiran détestable,
Frémis, redoute un ciel vengeur !

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ACTE TROISIEME

Le Théâtre représente une prison: vers le fond, on apperçoit differents souterreins; sur les côtés, plusieurs cachots, fermés par des grilles de fer


Scene premiere
Sandomir,
Choeur de Prisonniers

Sandomir, entrant sur la scène:
Quoi, Rodoald est libre, & Sandomir esclave !
Je suis le seul qu'on accâble & qu'on brave.

Le Choeur:
O mort ! vient terminer les maux que nous souffrons.
O mort ! nous t'implorons.

Sandomir:
Quels longs gémissements percent dans ces abîmes !

Le Choeur:
O mort ! nous t'implorons.

Sandomir:
Voilà donc les accents des crimes !

Le Choeur:
O mort ! vient terminer, &c.

Sandomir:
Mon pere & mon épouse... ils ôsent m'outrager !...
Dans les bras du tiran je la vois... la cruelle !...

Le Choeur:
O mort ! vient terminer, &c.

Sandomir:
J'eusse épuisé mon sang pour elle;
Je la perds... je respire... & ne puis me venger !...

Tiran cruel, pere ingrat, femme impie,
Venés, rassemblés vous dans ce gouffre d'horreur;
Venés accroître ma douleur:
J'aurois pour vous donné ma vie.

Tiran cruel, pere ingrat, femme impie,
Qui de vous trois voudra percer mon coeur ?

Je sens mon âme anéantie.
Est-ce amour ? est-ce terreur ?
Est-ce foiblesse ? est-ce fureur ?...

[on apperçoit une lumière, qui s'augmente en approchant]

Quelle clarté pénetre en ces murailles ?...
C'est la mort: je l'attends: sans pâlir, je la vois.
Toi, qui me la devois dans le sein des batailles,
Je te salue, o ciel ! pour la derniere fois.

Scene 2
Sandomir, Ricimer précédé de flambeaux,
Choeur de Prisonniers

Sandomir:
Dieux, Ricimer !

Ricimer:
C'est lui. Veux-tu me suivre ?

Sandomir:
Moi ! tiran ?

Ricimer:
Réponds: veux-tu vivre ?

Sandomir:
A quel prix !

Ricimer:
Cede à ton sort;
Renonce à la beauté qui t'a rendu coupable,
Qui, pour toi seul, de ses mépris m'accâble.

Sandomir:
Je ne suis point trahi !... fais-moi donner la mort.

[il s'enfonce dans les souterreins]

Scene 3
Ricimer, sa Suite

Ricimer:
Oui, je remplirai ton attente,
Je t'apprête un suplice affreux:
Cette main, de ton sang fumante,
Au pié de nos autels, en présence des Dieux,
Ira saisir la main de ton amante.

Oui, perfide, tu périras
Dans le désespoir, dans la rage:
En expirant, tu me verras
T'accâbler du dernier outrage;
Ravir ta femme de tes bras:
Et puisse cette horrible image
Te poursuivre après ton trépas !

Scene 4
Ricimer, Rodoald,
Suite

Ricimer:
Qui te ramene ici ? qu'y cherches-tu ?

Rodoald:
Des chaînes.
Pourquoi me laisser libre ?... Ai-je encore des enfants ?
Ne les dérobe plus à mes embrassements.
Tu triomphes, cruel ! tu jouis de mes peines.
Rends-moi ma fille.

Ricimer:
Tiens, c'est elle: apprends ton sort.

[il sort]

Scene 5
Ernelinde, Rodoald, Sandomir

Ernelinde:
Vous, mon pere, avec ce barbare !...
Ah ! fuyés ces cachots, consacrés à la mort;
Soyés libre, vivés.

Rodoald:
Quel crime se prépare ?
Réponds...

Sandomir, revenant à la voix de la Princesse:
Je te revois !

Ernelinde:
O mon cher Sandomir !
O mon pere !

Rodoald:
Apprends-moi quel arrêt nous sépare.
Que devient ton époux ?

Ernelinde:
Mon époux va mourir.

Rodoald:
Qu'entends-je ?

Ernelinde:
Ecoutés-moi. Ciel ! soûtiens mon courage.
Tous les deux vous deviés périr;
Pour un seul... du tiran j'ai suspendu la rage.
Mais...

Rodoald:
Acheve.

Ernelinde:
Entre vous contrainte de choisir,
La nature a parlé... j'en ai cru son langage;

[à son pere]

Vous vivrés.

Rodoald:
C'est me faire outrage.

Sandomir:
Vous vivrés !

Rodoald:
Non; je n'y puis consentir.

Sandomir:
Vous le devés. Songés à faire un noble usage
De cette liberté, que vous laîsse son choix.

Edelbert, en secret, rassemble les Danois:
Servés de guide à leur courage.

Que vos sujèts vaincus s'arment à votre voix;
Que Ricimer, surpris par ce nouvel orage,
Voie encor la Norvege obéir à vos loix.

Rodoald:
C'est le ciel qui t'inspire; & j'en crois ton présage.

Si j'ai su, dès mes jeunes ans,
A mon char enchaîner la gloire;
Les Dieux me doivent la victoire,
Quand je combats pour mes enfants.

[à sa fille]

Gardes-toi de verser des larmes;
Je ne reçois point tes adieux.

Non, non; je ne vous laîsse en ces horribles lieux
Que pour courir plus vîte aux armes.

Ernelinde:
Non, non, Seigneur, il n'est plus tems
De former des voeux pour la gloire:
N'esperés pas que la victoire
Puisse vous rendre vos enfants.

Rodoald:
Si j'ai su, dès mes jeunes ans, &c.

Sandomir:
Devenés l'effroi des tirans;
Sur vos pas ramenés la gloire.
Un roi commande à la victoire;
Quand il combat pour ses enfants.

[Rodoald sort]

Scene 6
Ernelinde, Sandomir

Ernelinde:
Où court-il ?... à la mort !

Sandomir:
Non; c'est à la vengeance:
Esperés mieux.

Ernelinde:
De qui ! des hommes, ou des Dieux ?

Sandomir:
Ils doivent se lâsser d'accâbler l'innoncence.

Ernelinde:
Et le tiran triomphe ! & son crime est heureux !...
Mon pere va périr, sa deffaite est certaine.
Sais-tu quel sort t'attend ? l'autel est préparé;
On t'immole à ma vue, & je dois, à la tienne,
M'unir à Ricimer par un serment sacré.

Sandomir:
Je sens toute l'horreur où le destin nous livre...
Ton amant sait mourir.

Ernelinde:
Et te dois-je survivre ?

Sandomir:
O mon épouse !... ah, Dieux ! que d'abîmes ouverts !

Ernelinde:
L'amour a tout prévu. Les moments nous sont chers;

[elle tire deux poignards de dessous son vêtement]

Tu vois ces deux poignards... pardonne si je tremble:
Prends l'un... Chéris en moi l'amante d'un héros...
Approche... arme ton bras; &, nous frappant ensemble,
De notre sang réunissons les flots.

Sandomir:
Donne. De ton amour voilà le premier gage;
Il est affreux, il est cher à mon coeur;
Il me rend l'espoir & l'honneur:
Donne... Tiran, nous braverons ta rage !

Ernelinde:
Cedons à nos tristes destins.

Sandomir:
Nous céder ! quand ce fer nous reste.

Ernelinde:
Peut-être en ce moment funeste
En va-t-on désarmer nos mains.

Sandomir:
Non, malgré le couroux celeste,
Notre sort est entre nos mains.

Ernelinde:
Jour affreux !...

Sandomir:
Cher objet d'une tendresse extrême !...

Ernelinde:
Soyons unis.

Sandomir:
Dois-tu pleurer ?

Ernelinde:
Ni le tiran, ni la mort même,
Rien ne peut plus nous séparer.

Sandomir:
Non, non; auprès de ce qu'il j'aime
Chacun de nous est maître d'expirer.
Non, non; auprès de ce qu'il j'aime, &c.

Scene 7
Ernelinde, Sandomir, un Lieutenant de Ricimer

L'Officier:
Le vainqueur vous attend; suivés tous deux mes pas.

Sandomir, à Ernelinde:
Viens: je cours le braver aux yeux de ses soldats.

[ils sortent]

Scene 8
Chefs du peuple, Vieillards, le Grand-Prêtre, Sacrificateurs, armés de hache
la Grande-Prêtresse & sa Suite, Peuples

Le théâtre change & représente un temple magnifique, où tout est prêt pour le couronnement de Ricimer. Aux deux côtés sont deux autels, sur l'un desquels est une épée; c'est sous ce simbole que les Scandinâves adoroient OTHEN, ou ODEN, ou MARS. L'autre autel est consacré à la déesse FRIGA, ou VENUS. On voit, dans le fond du temple, la statue du Dieu éternel, ou JUPITER, élevée sur un piédestal pôsé sur un gradin de plusieurs marches.

[Les Sacrificateurs entourent l'autel consacré à Mars; les Prêtresses, l'autel consacré à Vénus]

Le Choeur:
Grands Dieux, augustes Dieux,
Recevés nos hommages:
Répondés à nos voeux.

Le Grand-Prêtre & la Grande-Prêtresse:
Elevés sur un trône au-dessus des orages,
Vous, qui foûlés aux pieds les cieux:

[ils se prosternent tous]

Avec le Choeur:
Grands Dieux, augustes Dieux,
Recevés nos hommages.

Scene 9
Ricimer, Soldats de sa Suite, Sandomir, Ernelinde, Gardes,
les Acteurs de la scène précédente

[les peuples se relevent]

Ricimer:
Interpretes des loix, vous, soldats, vous Grand-Prêtre,
Ma voix vous rassemble en ces lieux:
Peuples du nord, dont le ciel me rend maître,
La fille de vos rois a mérité mes voeux:
La paix sera le prix de ces augustes noeuds;
Et ce grand himen, où j'aspire,
S'il fait votre bonheur & celui de l'empire,
Doit être approuvé par vos Dieux.
Prompt à servir mon espérance;
Elevés jusqu'aux cieux vos voix & mes désirs:
Prêtres, chantés le Dieu de la vengeance,
Chantés, jeunes beautés, la mere des plaisirs.

Le Choeur

de Sacrificateurs:

de Prêtresses:

Dieux des combats, Dieu du carnage,
Veux-tu du sang ? veux-tu des pleurs ?
Tu vas sous nos coûteaux vengeurs,
Voir tomber le plus grand courage.
Viens: la victime est dignes des vainqueurs.
Dieu des combats, Dieu du carnage,
Viens te baigner dans le sang & les pleurs.

O Déèsse de l'himénée,
Vient de l'amour sécher les pleurs;
Vient embellir cette journée:
Répands le calme dans les coeurs.

[Sandomir & Ernelinde entrent vers la fin du Choeur: ils se placent entre les deux autels, au milieu des soldats]

Ricimer, montrant Sandomir:
Prêtres, séparés-les: qu'aux autels on l'enchaîne;
Voilà votre victime. Et, vous, héros du nord,

[montrant Ernelinde]

Respectés votre souveraine:
Célébrés mon himen...

Ernelinde:
Moi ! partager ton sort ?

Ricimer, aux Sacrificateurs:
Et vous, frappés.

[ils font un mouvement]

Sandomir:
Moi ! tomber en victime ?
Non, non; l'honneur, qui nous anime,
Nous a dicté de plus fières leçons.

[aux peuples] Respectés nos adieux. [à Ernelinde] Embrassons-nous.

[les Prêtres se retirent]

Sandomir & Ernelinde, tirant leurs poignards:
Mourons.

Scene derniere
Ricimer, Rodoald à la tête d'un gros de Norvegien, Edelbert à la tête d'un gros de Danois, Sandomir, Ernelinde, Gardes,
les Acteurs de la scène précédente

Rodoald, séparant Ernelinde & Sandomir:
Arrêtés, mes enfants !

Ricimer:
Arrêtés, malheureux !

Ricimer & Sandomir:
Que vois-je ? o ciel !

Ernelinde:
Mon pere !...
Il est des Dieux.

Le Choeur des Prêtres, Prêtresses, Vieillards:
Fuyons ce temple sanguinaire.

[ils courent se prosterner aux piés de Jupiter]

Ricimer, à ses troupes:
Soldats, armés-vous à ma voix.

Rodoald, à ses troupes:
Peuples, que j'ai vengés, reconnoissés mes loix.

Ernelinde:
Fuyés tous ce tiran, & suivés votre maître.

[plusieurs soldats de Ricimer passent du côté de Rodoald]

Sandomir, voulant s'emparer d'une épée:
Donnés-moi cette épée.

Ricimer:
Immolés-moi ce traître.

Edelbert, entrant à la tête d'un gros de Danois, & donnant une épée à Sandomir:
Prenés ce fer, & vengés-vous.

Sandomir:
Marchons.

Rodoal, Sandomir & Edelber, & leurs partis:
Vengeons nous; combattons.
Triomphe, Dieu du carnage.

Ricimer à son parti:
Triomphe, Dieu du carnage.
Tremblés audacieux.

Ernelinde & les Femmes:
Soyés justes, grands Dieux !

Les Prêtres & les Vieillards:
Protégés-nous, grands Dieux !

Tous:
Triomphe, Dieu du carnage.
Tombés, audacieux.

[tandis de Rodoald combat Ricimer en tête, Sandomir le prend de flanc]

Rodoald, à Ricimer:
Rends-toi; rends ton épée.

Ricimer:
O rage !

[on le désarme: le combat cèsse: les Ingrois sont repoussés]

Ernelinde:
Inflexible ennemi, te voilà donc vaincu !

Ricimer:
Qu'on me donne la mort; épargnés-moi l'outrage:
Vous l'emportés; j'ai trop vécu.

Rodoald:
Qu'on l'entraîne.

Sandomir, aux Danois:
Arrêtés. [à Ricimer] Ton coeur fut magnanime;
Je t'aimai, je l'ai dû: tu m'as voulu haïr;
Mais ton amour a fait ton crime,
Et ce n'est pas à moi de t'en punir.

Rodoald:
O mon fils ! ta vertu m'éclaire.

Ricimer:
Où suis-je ?... Sandomir, ami trop généreux,
Tu lances dans mon sein un rayon de lumière
Qui le pénetre et désille mes yeux.

Sandomir, à Rodoald:
Respectable vieillard, remonte sur ton trône.

Rodoald:
Il m'est plus doux d'y couronner mon fils.

Sandomir:
Moi ! Seigneur ?

Rodoald:
Je te l'ordonne.

Sandomir, à Ricimer:
Rassemble tes guerriers, retourne en ton pays.

Ricimer:
Oui, j'y vais annoncer ma volonté suprême:
J'entends déjà mon peuple applaudir à mon choix.
Je veux, qu'après ma mort, mon riche diadême
S'unisse, sur ton front, à celui des Danois.

Rodoald, à Ricimer:
Le ciel a parlé par ta voix.

[à Sandomir]

Réunis sous tes loix les peuples les plus brâves;
Jouis, jeune guerrier, du plus illustre sort:
Et, souverain des Scandinâves,
Sois le premier héros des couronnes du nord.

Peuples, soûmis à ma puissance,
Venés, par vos respects, consacrer cet instant:
Pour mériter sa bienfaisance,
Des dons que le ciel vous dispense;
Déposés à ses piés le tribut éclatant.

 

[Entrée des Peuples Norvegiens, Suedois, Danois, qui apportent différents présents aux piés de Sandomir & d'Ernelinde]

[Entrée des Cosaques, des Tartares & des Lapons, divisés par quadrilles]

[on danse]

Une Norvegienne:
Viens dans ces lieux regner, avec les Grâces;
Tendre Amour, enchaîne nos coeurs.
Les plaisirs volent sur tes traces;
Tu fais du nord fondre les glaces;
Tu fais par-tout naître des fleurs.
Viens dans ces lieux regner, avec les Grâces;
Tendre Amour, enchaîne nos coeurs.

Envain dans nos climats sauvages,
Dieu charmant, on voudroit te fuir:
Le moment où tu nous engages,
Est toûjours celui du plaisir.

Viens dans ces lieux regner, avec les Grâces;
Tendre Amour, enchaîne nos coeurs.

[Ballet général]

Le Choeur:
Jeune guerrier, enchaîne la victoire;
Fais fleurir les arts dans la paix;
Regne sur nous par les bienfaits.
Que l'on chante en tous lieux ta gloire.
Toûjours heureux, sois à la fois,
L'amour de tes sujèts & l'exemple des rois.

J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Vice-Chancelier, Ernelinde, Tragédie-Lirique. L'impression en peut être permise.
A Versailles ce vingt-neuf Octobre 1767

De Moncrif

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