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Enée & Lavinie
Tragédie en Musique en V Actes

livret de Bernard le Bouvier de Fontenelle
musique de:

Première Version

Seconde Version

Pascal Colasse

Antoine Dauvergne


Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

Les perdonnages:

JUNON
VENUS
IRIS
LE ROI Latinus, roi du Latium
LA REINE Amate, sa femme
LAVINIE, leur fille
TURNUS, roi des Rutules
ILIONÉE
CAMILLE
L'OMBRE DE DIDON,
ÉNÉE, prince troyen
LE GRAND FRETRE de Janus




ACTE I

Le Théâtre represente le Temple de Janus, dont les portes snt ouvertes, la Guerre entre Éneé & Turnuy n’ étant pas terminée. On voit dans le font du Temple la statue de Janus aux pieds de laquelle sonnt enchainées la Discorde la Haine, la Fureur & la Guerre


Scène 1
Enée, Ilionée

Ilionée:
Enfin voíci le jour qui donne à la Princesse
Ou Vous, ou Turnus pour époux
Le Roi va choisir entre vous:
Chassés cette sombre tristesse:
Pourquoi vous refuser à l’espoir le plus doux?

Enée:
Non ne me flatte point d'une espérance vaine,
de mes tendres soûpírs je recevrois le prix,
Malgré l'heureux Turnus appuyé par la Reine!
Non, ne me flatte point d'une espérance vaine;
Non, je connois trop bien le sort qui me poursuit


Scène 2
Enée, Ilionée, Lavinie, Camille

Enée:
Daignés votis arrêter, Frincesse. trop charmante;
Tournés les yeux sur moi: j'attends ici mon sort;
J'attends dans un moment ou la vie ou la mort.
Quel moment, juste Ciel! mon coeur s'en épouvente.

Lavinie:
Il est vrai que ce jour va régler les destins
Des trop infortunés Troyens
Vous sortirés du-moins d'incertitude;
Vous saurés si les Dieux dèsarment leur courroux.

Enée:
Je vais favoir si je dois être à vous,
C'est toute mon inquiétude.
Sur mon destin malheureux
Un regard de vos beaux yeux
Est l'oracle que j'implore
Accordés à qui vous adore
Un seul regard de vos beaux yeux.

Lavinie:
Dans mes regards que pourriés-vous apprendre?
Entre Vous & Turnus le Roi seul choisira.

Enée:
A ce choix, quelqu'il soit, votre coeur se rendra?
Ah! cessés de vous en défendre.
Oui, l'amour prépare à vos voeux
Le succès le plus favorable;
Peut-il céder à d'autres Dieux
Le soin de rendre heureux
L'objet le plus aimable?
Princesse, ne différés pas,
Parlés, nommés l'Amant que votre coeur préfère.

Lavinie:
A quoi m'expôserois-je, hélas!
En prévenant le choix d'un Pere?

Enée:
O Vénus, o mere d'amour!
Croirai-je encor que je vous dois le jour?

Lavinie:
J'entends que le Roi vient; l'heure fatale arrive!

Enée:
Vous ne rassûrés point mon àme, trop craintive!

Lavinie:
Prince, si dans ce jour le choix m'étoit permis,
Vous pourriés reconnoître
Que Vénus a toûjours favorisé son fils.

Enée:
Ah, Ciel! se pouroit-il...

Lavinie:
Je vois le Roi paroître.


Scène 3
Le Roi, la Reine, Lavinie, Turnus, Ilionée, Camille,
Prêtres de Janus,
Soldats Troyens, Soldats Rutules, Peuples Latins

Le Roi:
Vous qui dans les combats fûtes si redoutés,
Nobles Rivaux, qui consentés
A terminer une guerre crüelle;
Je vais dans ce grand jour prononcer entre vous;
De Lavinie enfin je vais nommer l'époux.
Puisse mon choix produire une paix éternelle!
O Janus! c'est à toi de nous rendre la paix.
Retiens captives desormais
La Guerre, la Fureur, la Discorde & la Haine.
Retiens-les à tes piés sous une même chaîne.

Choeur:
O Janus! c'est à toi de nous rendre la paix.

(Danse des Peuples, qui demandent à Janus le retour de l'Âge d'Or)

Choeur:
Jours heureux, jours pleins de charmes,
Recommencés votre cours.
Vous qui coûliés sans allarmes,
Revenés, aimables jours.

(on danse)

Une Troyenne:
Doux charme de nos âmes,
Plaisirs, Amours, regnés sur tous les coeurs;
La Paix va rallumer vos flâmes ;
Plaisirs, Amours, soyés nos seuls vainqueurs.
Que le feu de la guerre
Céde au feu de l'amour.
Qu'il enflâme à son tour
Et les Cieux & la Terre
Qu'en ces lieux desormais
Tout respire la paix.

(on danse)

Le Roi:
Ministres de Janus, vous que de ses mysteres
Il a rendu dépositaires,
Pour marque de la paix, fermés l'auguste lieu
Habité par le Dieu.

(Les Prêtres ferment les portes avec ceremonie)

Le Grand Prêtre:
Que l'on garde un profond silence,
Le Roi va déclarer son choix.
Si les Dieux aux humains refusent leur préfence,
Ils daignent leur parler par la bouche des Rois.

(Dans ce moment les portes du Temple s'ouvrent d'elles-mêmes aver un grand bruit, tout le Temple paroît en feu; les quatre Déites enchainées aux piés de Janus s' envolent)

Choeur:
Quel bruit affreux se fait entendre!
Quel spectacle est offert à nos yeux étonnés?
Charmante Paix, que nous ôsions attendre,
Est-ce ainsi que vous revenés?

(Junon descend du Ciel)


Scène 4
Junon, et les Acteurs de la scène précédente

Junon (dans son char):
Vous ôsés préparer une paix qui m'offense!
Tremblés.... Et vous, Turnus, consommés ma vengeance!
Chassés des bords Ausoniens
Les perfides Troyens.
Que les plus horribles tempêtes
Sur ces peuples errants s'assemblent dans les airs:
Que la foudre s'enflâme & gronde sur leurs tétes:
Qu'ils soient precipités dans l'abime des mers!


Scène 5
les Acteurs de la scène précédente

Le Roi:
Qu’aì-je entendu? grand Dieux§ quel excès de colere
Les Dieux connoissent-ils ces transports furieux?

Enée:
Esperons du secours; si Junon m'est contraire,
J'ai d'autres Dieux pour moi, qui partagent les Cieux.

Le Roi:
Sortons, ne songeons plus au choix que j'allois faire
Nous devons ce respect à la Reine des Dieux.


Scène 6
La Reine, Turnus

Ensemble:
Triomphons, triomphons! tout nous est favorable:
Accablons les Troyens, ne les épargnons plus,
Par une vengeance implacable
Réparons les moments que nous avons perdus.

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ACTE II

Le Théàtre représente un bois consacré à Faunus. On voit dans le fond la Statue du Dieu.


Scène 1
Lavinie

Lavinie (seule):
Toi, qui souvent nous marques ta présence
Dans ce bois qui t'est consacré,
Faunus, toi dont mon pere a reçu la naissance,
Permets à mes soûpirs de troubler le silence
De ce séjour si révéré.
Le destin contre moi s'est enfin déclaré;
Du malheur qui m’attend j’ai 1'entiere assûrance
Reçois la triste confidence
Des secrettes douleurs d'un coeur- dèsesperé.
Permets à mes soûpirs de troubier le silence,
De ce séjour si révéré.


Scène 2
Camille, Lavinie

Camille:
Pourquoi dans ce lieu solitaire
Venés-vous de vos pleurs entretenir le cours?
Si Junon poursuit toûjours
Le Héros qui sait vous plaire:
La Déesse des amours
N'est pas un foible secours.

Lavinie:
Ah, que peut-il attendre
Du secours de Vénus?
Elle a causé les feux qui vinrenr me surprendre;
Je l'aime, je Le plains, & ne puis rien de plus.
Ah! que peut-il attendre
Du secours de Vénus?
Lorsque du haut des Cieux Junon vient de descendre
Pour armer contre 1ui mom pere avec Turnus,
L’objet d’une flâme si tendre
N’a pour lui que ces pleurs que tu me vois répandre,
Et qui lui sont même ìnconnus.
Ah! que peut-il attendre
Du secours de Vénus?


Scène 3
Le Roi, Camille, Lavinie

Le Roi:
Ma fille je ne puis renoncer qu`avcc peíne
A l’espoir de la paix dont j’ôsois me flater:
Peut-être que le Ciel n’approuve point la haìne
Que Junon a fait éclater.
Dans le douite où je suis j’ai recours à mon pere
Son Oracle souvent me conduit et m’éclaire
Et,je víens pour le consulter
Habitant redoutable
De ces antres et des ces bois
Toi pour qui l’avanire n’a rien d’impénétrable
Toi qu’oblige le sang à m’être favorable...
Tu peux seul dissiperle trouble où tu me vois,
Daigne faire entendre ta voix.


Scène 4
Le Roi, Lavinie, l'Oracle de Faunus
Faunes & Driades

Choeur des Faunes & Dryades:
Quittons nos demeures sauvages
Sortons de nos antres secrets;
Ecoutons, écoutons le Dìeu de ces forêts.
De l’obscur avenir il perce les nüages:
Ecoutons, écoutons le Dìeu de ces forêts.

L'Oracle de Faunus:
Les Amours vont bientôt ramener parmi parmi vous
Qu’ils en avoient bannie.
Le Ciel suivra les voeux de Lavinie
Sur le choix de son époux

Le Roi:
Ma fille, tu le vois, nos frayeurs étoient vaines,
La fureur de Junon n’a qu’un foible pouvoir.

Lavinie:
Eussions-nous ôsé dans nos peines
Nous flatter d'un si doux espoir?

(danse des Faunes & des Driades, qui marquent leur joie d'un Oracle si favorable)

Deux Faunes:
Chantons cent & cent fois,
Rendons hommage au Dieu des bois,
Il perse la nuit des tems
Sur le destn des Amants:
S'ils aiment bien ,s'ils sont charmants,
Il voit la fin de leurs tourments.
Jeunes beautés, quel sort plus doux!
De tels oracles sont faits pour vous.
Avec un cceur qui sait aimer,
Goutés le.plaisir de charmer;
Non, rien ne doit vous allarmer:
Malgré les destins jaloux
L'Amour nous protege tous
Brûlés, imités-nous;
Peut-on assés ressentir ses coups?
Voici, le jour des Ris, des Jeux,
Le Dieu Faunus remplit nos voeux
L'Oracle enfin a prononcé;
L'auguste Himen est annoncé:
C'est l'âge d'or,
Qui renait encor.

(on danse)

Le Roi (à Lavinie)
Entre les deuxx Héros il faut que tu choisisses,
Songe à régler enfin le sort qui les attend.
Sans-doute que les Dieux à tes voeux si propices,
Daigneront t'éclairer sur ce choix important.


Scène 5
Lavinie

Lavinie:
D'où me vient un bonheur qui passe mon attente,
Ciel, Oracle, Destins dont la faveur m’enchante,
M'est-il permis de m'assûrer sur vous?
Ah! sans-doute Vénus m'accorde un sort si doux!
Je me livre au bonheur dont ma peine est suivie.
Grands Dieux; de quels plaisirs mon coeur est pénétré!
Un aimable Héros, en secret adoré,
Recevra de ma main le bonheur de sa vie;
Il pourroit le tenir du Roi;
Mais que j'aime à penser qu'il tiendra tout de moi,

(On entend une Simphonie)

Dieux, quelle est ma frayeur mortelle!
Une obscure vapeur s'éleve des Enfers!
Quels fantómes ortis de la nuit éternelle
Osent paroitre dans les airs?
Où suis-je? quel est mon effroi?
Dieux! justes Dieux! quel,spectacle terrible?
Dérobons-nous, s'il est possible.


Scène 6
Lavinie, l'Ombre de Didon

L'Ombre de Didon:
Arrête, Lavinie, écoute , écoute moi.
Je fus Didon, je regnai dans Carthage.
Un Etranger, rebus des flots & de l'orage
De ma prodigue main reçut mille bienfaits.
L'amour en sa faveur avoit séduit mon âme
Par une feinte ardeur il augmenta ma flâme
Et m'abandonna pour jamais.

Lavinie:
Ah! quelle trahison!

L'Ombre de Didon:
Mon dèsespoir extrême
Arma mon bras contre moi-même:
Ma mort ne put toucher mon indigne vainqueur.

Lavinie:
Le perfide! l'ingrat!

L'Ombre de Didon:
Cet ingrat, ce perfide,
C'est ce même Troyen, pour qui l'amour décide
Dans le fond de ton coeur.


Scène 7
Lavinie

Lavinie:
Une Amante si généreuse
Voit son amour payé du plus crüel trépas!
Que ne te dois-je point, o Reine malheureuse!
Qui jamais m'eût fait voir, hélas!
Le précipice affreux qui s'ouvroit sous mes pas?

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ACTE III

Le Théâtre represente les Jardins d'un Palais de Circé, quelle a laissé à Latinus, son petit-fils


Scène 1
La Reine, Turnus

La Reine:
Puisque ma fille encor ne fuit pas mon attente,
Non, il n'est rien que je ne tente.
Bacchus est aujourd'hui célébré parmi nous,
Il ne voit les Troyens que d'un oeil de couroux
Tournons contr'eux les fureurs qu'il inspire,
Peut-être aidera-t-il lui-même nos tranfports.
Peut-être ferons-nous que le peuple conspire
A les chasser tous de ces bords.
La Princesse paroît, je vous laisse aver elle:
La fète de Bacchus m'appelle.


Scène 2
Turnus, Lavinie, Camille

Turnus:
Princesse, est-il donc vrai que vos voeux si long-tems
Entre Enée & Turnus puissent être flotants?

Lavinie:
Souffrés avec rnoins de colere
Que je ne précìpite rien:
Le choix que je dois faire
Regle le sort des Etats de mon Pere,
Et décide du mien.

Turnus:
Ne me trompés point, Inhumaine,
Je ne connois, que trop quel est votre embarras:
Non, vous ne balancés pas;
Ce n'est point votre choix qui vous rend incertaine,
Vous tremblés seulement à nous le d&larer;
Et plus vous y sentés de peíne,
Plus je vois quel Amant vous voulés préférer.

Lavinie:
Si mon choix étoit fait, quelle raison secrette
M'obligeroit de le cacher?

Turnus:
Ah! pourriés-vous ne vous pas reprocher
L'injure que vous m'auriés faites?
Je suis du sang dont vous sortés;
Je vous aimai dès l'àge le plus tendre;
Mes voeux sont les premiers qu'on vous ait fait entendre
Et vos fers sont les seuls que mon cceur ait portés.
Ne redoutés-vous point une honte éternelle
En norninant un Troyen inconnu dans lieux,
Qui peut-étre pour d'autres yeux
Brûla souvent d'une flâme infidelle?
Vous vous troublés!

Lavinie:
Seigneur...

Turnus:
Ce trouble que je voi
M'apprend ce qu'il faut que j'espere:
Vous voyés, malgré vous, tout le prix de ma foi,
Et vous sentés avec colere
Que la raison vous parle encor pour moi.

Lavinie:
Il est vrai, la raison pour vous se fait entendre
Mais elle peut aussì parler pour un rival.
Le destin de tous deux de mon choix doit dépendre;
Vous êtes dans un rang égal.

Turnus:
Hé! peut-il comme moi vous aimer pour vous-même?
Haï des Dieux, errant, & partout rebuté,
Il n'a que votre Himen pour fuir l'horreur extrême
Du sort qui le poursuit, & qu'il a mérité.

Lavinie:
Des voeux intéressés n'ont guere de puissance.
Si par de feints soûpirs on prétend m'impôser,
Je saurai déméler un dessein qui m'offense.

Turnus:
Vous saurés vous le déguiser.
Mais je ne pretends pas immoler ma tendresse:
J'aurai pour impôser à la témérité
Et combattre votre foiblesse,
Les plus grands Dieux, la Reine, & mon coeur irrité.


Scène 3
Lavinie, Camille

Lavinie:
Quelle superbe plainte a-t-il ôsé me faire?
Quel est ce fier emportement?

Camille:
Quoì, vous le condamrés? ah, quel égarement!
Nommés, nommés Turnus; c'est un choix nécessaire:
Envain I'amour en ordonne autrement.

Lavinie:
Permets du moins que ce choix se differe:
Eteindre son amòur, immoler son Amant,
Est-ce l'ouvrage d'un rnoment?

Camille:
Vous avés entendu la Reine de Carthage,
Et contre cet ingrat vous manqués de courage?

Lavinie:
Ne me presse point tant, je le connois trop bien,
Turnus sait mieux aimer, Turnus est plus sincere:
Pourquoi l'infidele Troyen
A-t-il si bien le don de plaire?

(On entend un prelude)

Qu'entends-je! quel bruit confus?

Camille:
Ce font les Fêtes éclatantes
Qu'on offre en ce jour à Bacchus:
La Reine conduit les Bacchantes.


Scène 4
La Reine, Lavinie, Troupe qui célèbre la fête de Bacchus

(on danse)

Choeur:
Chantons Bacchus & ses bienfaits.
Quels fruits ont plus d'attraits
Que les fruits dont il se couronne?
Les plaisirs ne quittent jamais
L'aimable cour qui l'environne
La raison fuit dès qu'il l'ordonne,
Et laisse les humains en paix.
Chantons Bacchus & ses bien£aits.

(on danse)

La Reine (alternativement avec le Choeur)
Heureux les lieux où qa présence
Répand mille appas!
Heureux les climats
Qui lui donnerent la naissance!
Heureux les lieux où sa présence
Répand mille appas

(on danse)

La Reine:
Les Troyens détestent la Grece
Bacchus y prit naissance, il la comble de biens;
Allons, que chacun s'empresse
A poursuivre les Troyens.

(Une fureur divine saisit toute la troupe)

La Reine et le Choeur:
Cherchons en tous lieux nos Victimes,
Cherchons les Troyens, hatons-nous
Que l'éxil les disperse tous,
Que le fer punisse leurs crimes
Qu'ils périssent dans 1es abîmes
De la Mer en courroux!

O, Toi, qui contre eux nous animes
Par des fureurs si légitimes,
Bacchus tu dois être jaloux
D'égaler Jupon par tes coups
Vient, frappe avec nous tes victimes!

La Reine:
Toi, qui par des tranfports puissants
Te rends le maître de nos ames,
De Lavinie embrase tous les sens;
Inspire-lui la haine que je sens
Et la fureur dont tu m'enflâmes
Descends dans son coeur, descends.

(Danse des Bacchantes furieuse autour de Lavinie)

Lavinie:
Où suis-je? ó Ciel! dans les murs de Carthage
Qui m'a pu soudain transporter?
J'y vois les feux allumés par la rage
D'une amante que l’on outrage;
Je la vois s'y precipiter;
J'entend ses cris: Dieux! elle expire
En nommant un ingrat insensible à sa morte.
C'est envain qu'en ces lieux ton lâche coeur aspire
A me faire un semblable sort;
Va perfide Troyen, cherche une autre conquête!
Reine écoutés... écoutes tous,
Je choisis...

La Reine:
Déclarés un choix digne de vous.

Lavinie:
Malheureuse Didon!...

La Reine et le Choeur:
Parlés: qui vous arrête?

Lavinie:
Je choisis Turnus pour époux.

Choeur:
Que nos cris d'allegresse
S'élevent jusqu’aux Cieux
Nous sommes victorieux:
Chantons, chantons sans cesse;
Nous sommes victorieux.
Que nos cris d'allegresse,
S'élevent jusqu'aux Cieux.

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ACTE IV

Scène 1
Enée, Ilionée

Ilionée:
Où courés-vous, quel soin vous presse?

Enée:
Je cherche par tout la Princesse,
Je veux lui reprocher son choix;
Je veux la voir pour la dernière fois.

Ilionée:
O, Junon, quel effet de ton pouvoir suprême!

Enée:
Je perds l’azile heureux promis à nos travaux,
Et c’est le moindre de mes maux:
Quelle foiblesse extréme!
L'inexprimable douleur
De perdre l'objet qu'on aime
Rend insensible à tout autre malheur.


Scène 2
Enée, Lavinie

Enée:
Me cherchés-vous, Crüelle?
Venés-vous insulter a ma douleur mortelle?
Ah! laissés-moi mourir;
Laissés-moi disposer de mon dernier soûpir.
Que dis-je? non, venés, venés répondre
Aux reproches qui vous sont dûs:
Je veux en mourant vous confondre
Sur l'injuste choix de Turnus.
Mes transports, mon amour... je sens que je m'egare.
Il regne en mon esprit un dèsordre fatal:
Hélas! est-il bien, vrai que votre coeur barbare
Me facrifie à mon rival?

Lavinie:
Vous prenés un soin inutile;
Que vous sert d'étaler une feinte douleur?
Si l’himnen en ces lieux vous fait un sort tranquille
Ma perte est un foible malheur.

Enée:
Ah! que ne puis-je à vos yeux même
Porter ailleurs mes soûpirs & ma foi!
Pourquoi feindrois-je ici ce désespoir extrême?
Que pourrois-je èspérer? tout est perdu pour moi!

Lavinie:
L’amour sur votre coeurr n'a pas tant de puissance:
Didon avoit su l'embrâser
Viens vîtes cependant sa mort avec constance.
La gloire des héros sans doute les dispense
De la fielité, de la reconnoissance
Qu’aux vulgaires amants l’amour sait imposer.

Enée:
De ce crime odieux cessés de m'accuser.
Didon par ses bienfaits me prevenoít sans cesse:
Reconnoissant de sa tendresse
Plus que touché de ses appas
Je lui donnois un coeur, qui ne se donnoit pas
Et si je la quittai, tel fut l'ordre suprême
De Jupiter lui-même.

Lavinie:
O Ciel!

Enée:
Que n’ai-je pu, grands Dieux
L'aimer, vivre auprés d'elle, éloigné de vos yeux,
Je n'éprouverois pas le désespoir extrême
De voir ce que j'adore insensible à mes feux.

Lavinie:
Hé! quoi vous m'aimeriés d'un amour si sincere?
Laissés-moi plutôt en douter.

Enée:
D'ou viene que je vous vois à vous-même contraire?
Hé! quel trouble secret semble vous agiter?

Lavinie:
Si j'avois votre coeur, que je serois à plaindre.

Enée:
Achevés: qui peut vous contraindre?

Lavinie:
Qu‘aurois-je fait, grands Dieux! Turnus feroit nommé
Et vous seriés aimé?

Enée:
Qu’entens-je! pourquoi donc par un choix si funeste...

Lavinie:
Les Enfers contre vous ont fair parler Didon,
Une fureur divine, hélas! a fait le reste
Et d'un amant que je deteste,
Elle a su m'arracher le nom.

Enée:
D'une aveugle fureur desavoüés l'ouvrage.

Lavinie:
Ma raison l'approuvoit, & je l'ai dit au Roi
Ma gloire, mes serments, la Reine, tout m'engage
A suivre une crüelle loi.

Enée:
Enfin vous partagés ma flâme!
Je consens à mourir, mon sort est assés doux:
Mon rival vous obttient, mais fans toucher votre ame;
IL vivra malheureux; je meurs aimé de vous.

Enée et Lavinie:
O Ciel! quelle infortune extreme!

Enée:
Je soufre tous les maux dont on peut soûpirer.

Lavinie:
Je cause tous les maux qui nous font soûpirer.

Enée:
Je vais perdre à jamais le seul objet que j'aime.

LAVINIE
Du bien qui m'attendoit je me prive moi-même,

Enée et Lavinie:
O mort! de nos tourments venés nous délivrer.
O mort! unissés-nous; on nous va séparer.

Lavinie:
Je vois Turnus, il faut que je 1'évite.

Enée:
Laissés-moi lui parler; derobés-lui vos pleurs.
Puisque je suis aimé, ce que mon coeur médite
Peut reparer tous nos malheurs.


Scène 3
Enée, Turnus

Enée:
Seigneur, vous cherchhéS Lavinie;
Permettés qu'un moment j'ôse arrêter vos pas.
On a fait choix de vous, & la guerre est finie.
Je fais trop que dans les combats
Le sang de nos sujets ne se doit plus répandre;
Mais, je puis encor prétendre
Que le fer à la main aux yeux de nos soldats,
Nous terminions seuls nos débats.

Turnus:
Préféré par l'objet que j'aíme,
Je sais que je pourrois ne pas prendre la loi
De votre désespoir extréme;
Mais à la gloire aussi je sai ce que je doi:
J'accepte le combat, & j'obtiendrai du Roi
Qu'il en foit l'arbitre suprême.
Cependant, Seigneur, redoutés
Un rival qui sur vous a déja l'avantage.

Enée:

La victoire que vous vantés
N'est pas pour vous peut-être un si charmant présage.

(On entend une harmonie très-douce)


Scène 4
Enée

Enée:
J’entends d'agréables concerts:
Une clarté plus pure
Se répand dans les airs.
Un nouveau charme embellit la nature,
Et pare l’univers
C'est Vénus qui descend, tout me fait reconnoître:
La Déeífe de la beauté.
Et qu'elle autre divinité
Peut annoncer ainsi qu'elle est prête à paroître?

(Vénus descend des Cieux)


Scène 5
Enée, Vénus, Suite de Vénus,
Deux Amours portant des armes pour Enée

Enée:
Déesse, à qui je puis donner des noms plus doux,
Mere des amours, & ma mere,
Quel destin, quelle loi sévere
M’a si long-tems fait languir loin de vous?

Vénus:
Mon fils, connois mieux ma tendresse
Tu ne voìs pas toûjours ce qui fait mon pouvoir,
En possedant le coeur d'une aimable Princesse,
Penses-tu ne me rien devoir?
Quand l'Èpouse du Dieu qui lance le Tonnerre
Arme contre tes jours & le Ciel & la Terre,
Apprends ce que j'oppôsee à toutes ses fureurs;
Je te donne les coeurs.
J'ai fait plus, ton riva! a des armes fatales:
Teintes dans les eaux infernales,
Et je t’apporte ici des armes que Vulcain.
Vient de forger pour toi d'une immortelle main.
Plaisirs, présentés-lui les armes
Qui de son ennemi rendront le sort douteux.
Et vous, Graces, Amours, verqés sur lui les charmes
Qui d'un aimable objet redoubleront les feux.

(Danse des Graces & des Plaisirs)

Choeur:
Quels triomphes charmants! Déesse de Cythere,
Tu parois, tous les coeurs te demandent des fers.
D'un regard la beauté commande à l'univers
C'est regner que de plaire.

Vénus:
Doux plaisirs, filés les jours
D'un fils que j'aime:
De son sort, Dieu des amours,
Prens soin toi-même.

Choeur:
Vole, regne toûjours,

Vénus:
Viens doux Himen, enchaîner son Amante.

Choeur:
Remplis l'attente
Qui les enchante.

Vénus:
Vien, repands tes bien& charmants,

Choeur:
Vien, repands tss biens charmants.

Vénus:
Dieu d’amour, tendre amour,
Ranene la Paix:
Rends à cette cour
Ses plus doux attraits

Choeur:
Dieu d'amour,

Vénus:
Plaisirs, remplis mes souhaits;
Les Dieux t'ont fait naître exprès
Regne sans cesse.

Choeur:
Vole, sui ta Déesse.

Vénus:
Forme des chaines de fleurs,

Choeur:
Regne par tes faveurs.

Vénus:
Plaisir, remplis tous les coeurs.

Choeur:
Tendre Amour, doux Himen, c’est Vénus qui l'ordonne,
Preparés pour son fils la plus belle couronne.

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ACTE V

Le Théâtre représente le Temple de Junon


Scène 1
Lavinie

Lavinie:
Quel triste sort dans ce Temple m'amene?
Pourquoi faut-il que j'y suive la Reine?
Ici tout reconnoît la Maîtresse des Dieux,
Qui nous hait, & quí nous accable:
Turnus seroit peu redoutable,
Sans le secours qui lui vient de ces lieux.
Peut-être le combat en ce moment commence,
Peut-être en ce moment Énée est en danger.
Justes Dieux, prenés sa deffense!
Ah! pourriés-vous ne le pas protéger?
Qu'ai-je dit? où m'emporte une ardeur téméraire?
Dans le Temple où je suis quels voeux ai-je formés?
Voeux trop ardents, tenés-vous renfermés;
Vous pourriés de Junon redoubler la colere.
Hélas! quand pour moi seule il expôse ses jours,
Quand je vois de sa mort l'image menaçante,
Il faut encor qu'une timide Amante,
Ne puisse de ses voeux lui prêter le secours.


Scène 2
Lavinie, la Reine

La Reine:
Ma fille, triomphons; j'ai fait un sacrifice
Qui nous promet un heureux sort.
Du plaisir que je sens, partage le transport:
Il n'en faut point douter, Junon nous en propice,
Et l'on va du Troyen nous annoncer la mort.

Lavinie:
Sa mort! ah, je frémis!

La Reine:
Quelle est cette surprise?
Quoi! contre un ennemi le Ciel nous favorise,
Et j'entends vos soûpirs, je vois coûler vos pleurs?

Lavinie:
Puisque ma flâme s'est trahie,
Je ne vous cache plus mes mortelles douleurs;
Avec cet ennemi je vais perdre la vie.

La Reine:
Qu'entends-je? ah! rougissés de cet indigne amour.

Lavinie:
Contentés-vous qu'il m'en coûte le jour.
Chere ombre, qui déjà peut-être
Dans ces funestes lieux erres autour de moi,
Je veux en te suivant récompenser ta foi
Que j'ai su si mal reconnoître.
Je vais ou te venger des crimes que j'ai faits
Ou m'unir à tii pour jamais.


Scène 3
Lavinie, la Reine
Choeur

(on entend un bruit de Triomphe)

La Reine:
Quels sons! la Trompette éclatante
Annonce de Turnus le succès glorieux.

Choeur (derriere le Theàtre):
Élevons jusqu'aux Cieux
La valeur triomphante.

La Reine:
O Junon!

Lavinie:
Je frémis!

Choeur:
Chantons le jour heureux
Qui comble notre attente.

(Le Roi paroît, conduisant Énée entouré de Soldats & de Peuples)

La Reine:
Ciel, que vois-je! Fuyons un Vainqueur odieux.


Scène 4
Lavinie, le Roi, Enée

Le Roi (présentant Enée à Lavinie)
Venés, digne Héros, que ma fille couronne
Le triomphe éclatant que la Valeur vous donne

Enée (à la Princesse)
Ah! n'accorderiés-vous votre main qu'au Vainqueur?

Lavinie:
Non! quelle soit le prix de toute ma tendresse.
Vénus peut lire dans mon coeur
Et vous êtes fon fils, croyés-en la Déesse.

Enée (s'avançant a l’Autel de Junon)
Redoutable Junon, je viens à vos genoux
Par des respects profonds expier ma victoire
L'Amour vient d'égaler man bonheur à ma gloire;
Et dans ce méme instant je me soûmets à vous.

Lavinie:
O Junon! c'est dans votre Temple
Qu'un ceeur comme le mien doit trouver le bonheur
L'Himen fit naître en vous la plus constante ardeur
Laissés-moi suivre, helas! un si charmant exemple.

Lavinie & Enée (la main pôsée sur l'Autel)
Par un serment à jamais respecté
Soufrés qu'à ce Héros/qu’à ma Princesse,
un tendre Himen me lie
Nous n'implorons ce nceud si souhaité,
Que pour avoir la liberté
De nous aimer le refle de la vie.

Le Roi:
Ah, quel prefage heureux! quelle vive clarté!


Scène 5
Lavinie, le Roi, Enée, Junon, Iris

Junon descend dans une Gioire, environnée de ses attributs. Iris est auprés d'elle, pôsée sur son arc, Hébé & d'autres Divinite's célestes accompagnent Junon

Junon (dans sa gloire)
Invincible Guerrier, Junon vient vous apprendre
Qu'à vos heureux destins elle daigne se rendre:
Ma haine contre vous n'a que trop combatu:
Il n'est rien qu'à la fin la Vertu ne surmonte;
A Vénus tout céde sans honte,
Et vous avés pour vous Vénus & la Vertu.

Le Roi, Lavinie, Enée:
O suprême bonté! quelle reconnoissance!

Junon:
Partés, Iris; rassemblés dans ces lieux
Tous les Étres soûmis à mon obéissance,
Je veux sur ces époux signaler ma puissance
A force de les rendre heureux.

(Junon disparoît, & Iris descend sur son Arc)

Iris (alternativement avec le Choeur):
Junon commande
Du haut des Cieux jusqu'au fond des Enfers.
Que sur la Terre & dans 1es Airs.
A sa voix tout vole & se rende.

(Hébé arrive, suivie des Nimphes, des Zephirs & d'une troupe de Dieux des Forêts, qui forment un Divertissement. Junon, comme Déesse des Richesses fait paroître des Personnages qui présentent aux deux Époux de riches présents)

Iris:
Accourés, riante Jeunesse.
Rassemblés mille & mille jeux.
Plaisirs, Grandeurs, Graces, Richesse,
Brillés, remplissés tous les voeux.

Que la Trompette de Bellone
N'annonce plus que les dons de la Paix:
La plus douce gloire du Trône,
Est dans le bonheur des Sujets.

Accourés, riante Jeunesse,
Rassemblés mille & mille jeux
Plaisirs, Grandeurs, Graces, Richesse,
Brillés, remplissés tous les voeux.

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