Diomede
Tragedie
en Musique en un Prologue & V Actes
représenté
pour la premiere fois par
L'Academie Royale de Musique le Lundy vingt-huitiéme
jour d'Avril 1710
livret
de Jean-Louis-Ignace de la Serre
musique
de: Toussaint
Bertin de la Doué
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les
personnges du Prologue:
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les
interprètes:
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Venus
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Mlle
Dujardin
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Zephire
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Mr
Chopelet
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Une
Grace
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Mlle
Poussin
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Troupe
de Jeux & de Plaisirs
Troupe de Peuples de Cythere
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Le
Theatre représente l'endroit le plus délicieux
de l'Isle de Cythere. On y voit Venus sous un beauceau de
fleurs. Les Jeux, les Ris, & les Plaisirs sont à
ses pieds. Les côtez du Theatre sont remplis des
Peuples de l'Isle.
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Une
Grace:
Que vôtre sort doit faire envie !
Vous trouvez sur ces bords les biens les plus charmants,
Les Jeux, & les Plaisirs enchaînent les
moments
Qui font le cours de vôtre vie.
Le
Choeur:
Que nôtre sort doit faire envie !
Nous trouvons sur ces bords les biens les plus
charmants,
Les Jeux, & les Plaisirs enchaînent les
moments
Qui font le cours de nôtre vie.
Venus:
Brûlez de la plus vive ardeur,
Vous qui voulez honorer ma puissance.
C'est
renoncer au vray bonheur,
Que de me faire resistance.
Brûlez
de la plus vive ardeur,
Vous qui voulez honorer ma puissance.
Je puis
pardonner l'inconstance,
On y trouve quelque douceur;
Mais je regarde avec horreur
Une ennuyeuse indifference.
Brûlez
de la plus vive ardeur,
Vous qui voulez honorer ma puissance.
Le
Choeur:
Celebrons la Divinité,
Qui du vaste Univers fait la felicité.
La
Grace:
Amour, c'est au secours de tes heureuses flâmes,
Que les Mortels doivent un sort charmanr:
Ah ! que leurs jougs couleroient tristement,
Si tu ne regnois dans leurs ames.
Le
Choeur:
Celebrons la Divinité,
Qui du vaste Univers fait la felicité.
La
Grace:
Les habitants des inconstantes ondes
Sont blessez par tes traits vainqueurs;
L'humide froid de leurs grottes profondes,
Ne peut les garentir de tes vives ardeurs.
[on
danse]
Les
oyseaux dans ces boccages,
Par leurs aimables ramages,
Nous annoncent moins le jour,
Que le pouvoir de l'amour.
Qu'ils
sont heureux dans ces chaînes !
Loin, que leurs tendres soûpis
Expriment les moindres peines,
Ils naissent de leurs plaisirs.
Le
Choeur:
Celebrons la Divinité,
Qui du vaste Univers fait la felicité.
[Zephire
traverse le Theatre par un vol rapide, & entre sur la
Scene]
Venus,
à Zephire:
Je me plaignois de vous, Zephire,
Quoy ! dans un si beau jour vous quittez mon Empire
?
Zephire:
Vôtre pouvoir, & les divins appas
De la charmante Flore,
M'obligent à voler sans cesse sur ses pas.
Déesse, vous n'ignorez pas
Tous les soins que l'on doit à l'objet qu'on
adore.
Flore
vient d'embellir de ses sons précieux
L'abondante Italie,
C'est de ces bords délicieux
Qu'un Mortel va partir pour venir en ces lieux.
Venus:
Quel est-il ce Mortel ?
Zephire:
C'est le Roy d'Etolie.
Venus:
Diomede !
Zephire:
Sa flotte attend les vents heureux
Qui doivent le conduire en ces belles retraites.
Venus:
Je connois ses peines secretes;
Mais, je ne seray point favorable à ses voeux.
Diomede vient à Cythere !
Quel dessein ? prétend-il désarmer ma colere
?
Elle luy portera d'inévitables coups.
Zephire, suivez-moy, vous m'étes necessaire;
Graces, Plaisirs, éloignez-vous.
[les
Graces & les Plaisirs se retirent precipitament. Zephire
suit Venus]
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les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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Diomede,
fils de Tidée, Roy d'Etolie
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Mr
Thevenard
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Iphise,
Princeße Grecque fille de Stenelus, cruë soeur
de Diomede
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Mlle
Journet
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Daunus,
Roy de cette partie de l'Italie, appellée
aujourd'huy la Poüille & la Calabre, &
autrefois la Daunie
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Mr
Cochereau
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Venus
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Mlle
du Jardin
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Neptune
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Mr
Hardoüin
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Minerve
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Mlle
Poussin
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Dione,
Confidente d'Iphise
|
Mlle
Dun
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Idas,
Confident de Diomede
|
Mr
Buseau
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Arbate,
Suivant de Daunus
|
Mr
Perere
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Bellone
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Mr
Mantienne
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I. Matelot
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Mr
d'Huqueville
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II. Matelot
|
Mr
Veron
|
|
Une
Personne de la Feste
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Mlle
Dun
|
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Troupe
de Grecs, de Peuple d'Argypire; de Tritons, de Nereydes, de
Matelots;
de Guerriers, d'Habitans des Montagnes, de Bergers & de
Pastres,
Suite de Bellone,
Troupe de Grecs, de Grecques & de
Peuples
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La
Scene est à Argypire, Ville bâtie par Diomede,
aujourd'huy Benevent, Comté Royal de
Naples.
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Le
Théatre représente un Lieu propre à
celebrer des jeux.
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Diomede:
O Venus ! quelle est ta rigueur ?
Si par une funeste erreur,
Mon brat te combatît aux rives du Scamandre,
Pour te vanger, devois-tu prendre
Le trait empoisonné qui déchire mon coeur
?
O Venus ! quelle est ta rigueur !
Un
repentir sincere
Ne sçauroit-il appaiser ta colere ?
Déesse, rend le calme à ce coeur
malheureux,
Ou s'il doit être ta victime,
Fais-y naître des feux,
Dont il puisse brûler sans crime.
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Diomede:
As-tu preparé mes vaisseaux ?
Idas:
Ils sont prêts à fendre les eaux.
Mais Seigneur, qui vous force à quitter ce rivage
?
Tout y devroit charmer vos yeux.
Est-il un sort plus glorieux !
Vous ne devez qu'à vôtre seul courage
L'empire de ces lieux.
Diomede:
Que je merite peu la suprême puissance !
Idas:
Seigneur, de ce discours que faut-il que je pense ?
D'où peut venir le trouble où je vous voy
?
Diomede:
Que je merite peu la suprême puissance !
Je ne sçaurois regner sur moy.
[à
part]
O cruelle
Venus, dont j'éprouve la haine,
Fai-moy perdre le jour, ou termine ma peine.
[à
Idas]
Dans
l'Isle de Cythere, Idas, il faut aller:
Mais, si pour soûlager la douleur qui me presse,
Mon hommage n'y peut appaiser la Déeße,
Je veux sur ses Autels moy-même m'immoler.
Idas:
Pour vous rendre Venus propice,
Cedez à de tendres langueurs,
Le Déeße des coeurs
Ne veut point d'autre sacrifice.
Pour vous rendre Venus propice,
Cedez à de tendres langueurs.
Diomede:
Moy, nourrir dans mon sein des feux que je déteste
!
Que plûtôt le couroux celeste
Me fasse perir à tes yeux.
Idas:
Dieux ! qu'est-ce que j'enteds ?
Diomede:
Impitoyables Dieux !
Ah ! que n'ay-je perdu la vie,
Lorsque pour l'éloigner des troubles d'Etolie,
J'amenay ma soeur en ces lieux.
Quel enchantement odieux
M'a retenu sur ce fatal rivages ?
Le soin de calmer ses douleurs...
Ses yeux charmants baignez de pleurs...
Le couroux de Venus... e nfaut-il davantage,
Pour t'aprendre tous mes mlaheurs.
Idas:
L'absence peut guerir la mal qui vous dévore,
Fuyez, vous ne pouvez Seigneur, trop-tôt
partir.
Diomede:
Fuyons, mais s'il se peut, que la Princesse ignore
Un départ où son coeur ne pourroit
consentir.
Nos Grecs,
sur ce bord tranquile,
Aprés de longs travaux trouvent un doux azile,
Par des jeux solemnels celebrent leur bonheur.
Tandis qu'Iphise à la fête attentive,
A d'innocents plaisirs livrera tout son coeur,
Eloignons-nous de cette Rive.
Mais, elle porte icy ses pas !
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Scene
3
Diomede, Idas, Iphise, Dione
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Iphise:
Seigneur, nos Grecs unis au Peuple d'Argypire,
Vont celebrer vôtre naissant Empire;
Quel spectacle pour vous doit avoir plus d'appas
?
Diomede:
Ma Soeur, j'ay trop d'inquietude
Pour voir des fêtes & des jeux;
Les plaisirs de la solitude
Flatent mieux un coeur malheureux.
Venus, est toûjours inflexible,
Rien ne peut calmer son couroux.
Iphise:
La mere de l'Amour est-elle si terrible ?
J'aurois crû que son coeur plus doux
Ne devoit se vanger de vous,
Qu'en rendant le vôtre sensible.
La mere de l'Amour est-elle si terrible ?
Diomede:
Je crains une funeste ardeur,
Cette crainte en ce jour augmente encore ma peine;
Si Venus séduisoit mon coeur,
Je deviendrois victime de sa haine,
Je crains une funeste ardeur.
Iphise:
De l'Amour craindre la vengeance,
Et pour luy faire resistance,
Vouloir prendre trop de soin,
C'est déja sentir sa puissance:
Non, la tranquille indifférence
Ne prévoit pas de si loin.
Diomede:
Non, les plaisirs d'une flâme amoureuse
N'adouciront jamais un destin rigoureux.
Que le Ciel, une fois favorable à mes voeux,
Chere Iphise, vous rende heureuse;
C'est de luy tout ce que je veux.
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Iphise:
Que la douleur qui le possede
Me cause de trouble & d'ennuy.
Helas ! le coeur de Diomede
N'est pas moins à plaindre que luy.
Dione:
De quoy vous plaignez-vous ? le Prince qui vous aime
Va bien-tôt paroître en ce lieux,
Dans tout l'éclat qui suis un Roy victorieux:
Il est digne de vous, par son amour extrême;
Il est digne de vous, par son sang glorieux;
Et vous êtes tous deux dignes du
diadême.
Iphise:
Daunus est Roy, mon frere approuve son ardeur;
Mais quand je vois ce frere accablé de douleur,
Je sens que l'amitié, qui pour luy m'interesse,
Ne permet pas à la tendresse,
De partager l'empire de mon coeur.
Dione:
L'amour & l'aimtié dans l'ame la plus fiere
Ne regnent pas également:
La tendresse la plus legere
Y triomphe facilement
De l'amitié la plus sincere.
Iphise:
Dione, quelle est ton erreur !
Et que tu connois mal mon coeur.
L'intrépide Heros à qui le sang me lie
Me seroit-il moins cher sans ce sacré lien ?
Sa vertu, ses malheurs, la gloire de sa vie
A son sort uniroient le mien.
Plis il
cache les maux dont son ame est atteinte,
Plus je sens augmenter ma crainte.
[on
entend une Symphonie]
Mais,
qu'est-ce que j'entends ?
Dione:
Ces sons harmonieux
Annoncent le Peuple en ces lieux.
Voyez la fête.
Iphis:
Helas ! quelle contrainte !
|
Scene
5
Iphise, Dione,
Troupe de Grecs & de Grecques, Choeur de
Peuples
|
|
Le
Choeur:
Une heureuse tranquilité
Est le fruit s'un heros tire de la victoire;
Chanter nôtre felicité,
C'est celebrer sa gloire.
De sa
valeur, de sa bonté,
Conservons dans nos coeurs l'éternelle memoire;
Chanter nôtre felicité,
C'est celebrer sa gloire.
[on
danse]
Une
Personne de la Feste:
Vous que le bruit affreux des armes
Avoit éloigné de nos yeux,
Amour, revenez dans ces lieux,
Volez, volez, faites briller vos charmes.
Soyez
favorable à nos voeux;
C'est trop long-temps souffrir vôtre cruelle
absence:
Hâtez-vous, répondez à nôtre
impatience,
Volez, Amour, volez, venez-nous rendre heureux.
[on
danse]
Dione:
A l'Amour livrons nos coeurs,
Suivons tous ce charmant vainqueur;
Qui resiste à sa vivre ardeur,
Eprouve sa rigueur.
Le
Choeur:
A l'Amour livrons nos coeurs,
Suivons tous ce charmant vainqueur;
Qui resiste à sa vivre ardeur,
Eprouve sa rigueur.
Dione:
Son carquois est inépuisabel,
De ce Dieu redoutable
Craignons le trait vangeur.
Le
Choeur:
A l'Amour livrons nos coeurs,
Suivons tous ce charmant vainqueur;
Qui resiste à sa vivre ardeur,
Eprouve sa rigueur.
Dione:
A qui cede, il est favorable,
Il luy donne une chapine aimable
Qui fait son bonheur.
Le
Choeur:
A l'Amour livrons nos coeurs,
Suivons tous ce charmant vainqueur;
Qui resiste à sa vivre ardeur,
Eprouve sa rigueur.
[on
danse]
Dione:
L'Amour a droit sur tous les coeurs,
Quand il veut, il s'en rend le maître,
On ne
condamne ses ardeurs
Que faute de les bien connoître.
L'Amour a droit sur tous les coeurs,
Quand il veut, il s'en rend le maître.
[on
danse]
Le
Choeur:
Une heureuse tranquilité
Est le fruit s'un heros tire de la victoire;
Chanter nôtre felicité,
C'est celebrer sa gloire.
De sa
valeur, de sa bonté,
Conservons dans nos coeurs l'éternelle memoire;
Chanter nôtre felicité,
C'est celebrer sa gloire.
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Le
Theatre représente une Rade; on y voit des Vaisseaux
prêts à faire voile.
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Scene
premiere
Neptune, sortant de la Mer, avec les Tritons et les
Nereydes
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Neptune:
Je viens d'apprendre par Zephire,
Que la Mere d'Amour
Doit descendre en ce jour
Dans mon heureux empire:
J'ignore le dessein qui l'amine ici-bas.
Vous, qui
reconnoissez ma suprême puissance,
Venez admirer les appas,
Qui dans nos flots prirent naissance.
Vents
furieux, tyrans des airs,
Demeurez enchaînez dans vos prisons profondes;
Ne troublez point nos doux concerts;
Regnez charmants Zephirs, regnez seuls sur les Mers,
Agitez lentement les ondes.
Le Choeur
de Nereydes & de Tritons:
Vents furieux, tyrans des airs,
Demeurez enchaînez dans vos prisons profondes;
Ne troublez point nos doux concerts;
Regnez charmants Zephirs, regnez seuls sur les Mers,
Agitez lentement les ondes.
[Venus
paroît dans son Char, & descend
lentement]
Neptune:
Venus paroît, sa divine présence
Nous fait déja sentir cette douce puissance,
Qui soûmet & charme les coeurs.
N'opposons point à ses attraits vainqueurs
Une inutile resistance:
Cedons à la douce puissance,
Qui soûmet & charmes les coeurs.
Le
Choeur:
Cedons à la douce puissance,
Qui soûmet & charmes les coeurs.
|
Scene
2
Venus, Neptune, les Tritons et les Nereydes
|
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Venus:
Dans les campagnes de Phrygie,
L'audacieux Roy d'Etolie
Diomede, osa m'outrager:
Je dois & je veux m'en vanger.
Il veut tenter d'aborder à Cythere,
D'y faire un sacrifice il ose se flater,
Son hommage, bien loin d'appaiser ma colere,
Ne fait que l'irriter.
J'implore, Dieu des Mers, ta suprême puissance,
Traverse le deßein de ce Prince odieux.
Que ses vaisseaux perissent à mes yeux
Qu'ils soient tous engloutis dans ton empire immense;
Et par une affreuse vangeance,
Apprenons aux Mortels à respecter les
Dieux.
Neptune:
Un fier couroux dans vos yeux étincelle,
Il altere la douceur,
Dont le charme vainqueur
Ne trouva jamais de rebelle.
Malgré ce fier couroux vous n'êtes pas moins
belle,
Et j'en ay pour garands, & mes yeux & mon
coeur.
Venus:
Ah ! vous flatez mon esperance...
Neptune:
Je fais gloire en ce jour de mon obeïssance.
Mais que
peut souhaiter encor vôtre fureur ?
Une ardeur criminelle,
De ce Prince embraze le coeur,
Vous le forcez d'aimer sa soeur;
Quelle vangeance est plus cruelle ?
Venus:
Cet amour peut le rendre heureux,
Ce n'est pas mon pouvoir, c'est la beauté
d'Iphise
Qui fist naître les feux
Dont ils brûlent tous deux,
Et que l'innocence autorise.
Diomede
cedant à ce charme vainqueur,
Qui malgré luy, vers Iphise l'entraîne,
N'offen se point les Dieux, elle n'est pas sa soeur.
L'erreur qui le séduit, l'erreur qui fait sa
peine
Peut finir aujourd'huy;
Si vous ne secondez ma haine,
Je ne puis me vanger de luy.
[on
entend une Symphonie]
Neptune:
Déja les Matelots s'approchent du rivage,
Et le Prince qui vous outrage
Va bien-tôt s'y rendre aprés eux;
Venez Déesse aimable,
Venez être témoin du châtiment
affreux,
Dont je veux punir le coupable.
[Neptune,
Venus, les Tritons & les Nereydes entrent dans la
Mer]
|
Scene
3
Troupe de Matelots, de Matelottes, & les Compagnons de
Diomede
|
|
Un Matelot
& une Matelotte:
Embarquons-nous pour aller à Cythere.
Le
Choeur:
Embarquons-nous pour aller à Cythere,
L'Amour est l'astre qui nous luit.
Le Matelot
& la Matelotte:
Et l'esperance nous conduit.
Le
Choeur:
Ne craignons point de vent contraire.
Un Matelot
& une Matelotte:
Embarquons-nous pour aller à Cythere.
Le
Choeur:
Embarquons-nous pour aller à Cythere.
[on
danse]
Un Matelot
& une Matelotte:
Brillante Jeunesse,
La saison vous presse,
Venez dans l'empire amoureux.
Une aimable Déesse,
De vôtre tendresse
Y doit combler vos voeux.
Que vous sert-il d'attendre ?
Peut-on trop-tôt se rendre,
Où l'on doit être heureux ?
[on
danse]
Un
Matelot:
Le peril de l'embarquement
Est un peril charmant,
Lorsque l'Amour est du voyage;
Des Pilotes, c'est plus sage,
Des vents impetueux il ne craint point l'effort;
Il évite l'écüeil, il conjure
l'orage,
Et nous conduit au Port.
[on
danse]
Une
Matelotte:
Le Matelot à qui l'orage
Ne fait point perdre le courage,
Malgré les vents arrive au Port.
Ainsi
l'Amant qui persevere
A servir un objet severe,
Joüit enfin d'un heureux sort.
|
Scene
4
Diomede, Idas,
Troupe de Matelots, de Matelottes, & les Compagnons de
Diomede
|
|
Diomede,
à Idas:
Retourne auprés de la Princesse,
De mon retour entretien-la sans cesse,
Par ces espoir adouci sa douleur.
Que ton attachement, cher Idas, pour le frere,
Soit encor plus fort pour la soeur.
Le
Choeur:
Embarquons-nous pour aller à Cythere.
|
Scene
5
Neptune & Venus paroissent sur la Mer, Diomede,
Idas,
Troupe de Matelots, de Matelottes, & les Compagnons de
Diomede
|
|
Venus,
à Diomede:
Non, ne te flates pas d'aborder à Cythere;
Non, ne te flates pas de braver mon pouvoir:
Tremble, tout ce que tu vas voir
N'est qu'un essay de ma colere.
Venus
& Neptune:
Fiers Aquilons, brisez vos chaînes,
Soûlevez les flots jusque'aux cieux,
Faites que ces vaisseaus perissent à nos yeux;
Faites regner l'horreur sur les humides plaines.
Fiers Aquilons, brisez vos chaînes,
Soûlevez les flots jusque'aux cieux.
[les
Vents volent de toutes parts, le Theatre s'obscurcit; on
entend le tonnere, les éclairs brillent, il
s'éleve une tempête qui jette les
Vaisseauxà la cotte, & les
brise]
Le Choeur
des Matelots:
Quel bruit soudain ? que affreux sifflement !
Ah ! quel mugissement !
Sauvons-nous des fureurs de l'Onde,
L'astre du jour se voile dans les cieux,
La foudre gronde,
Futons la colere des Dieux.
[les
Matelots fuyent, Diomede reste avec quelqu'uns de ses
Compagnons]
Venus, aux
Compagnons de Diomede:
Vous, que trop d'amitié pour ce Prince coupable
Rend aussi criminels que luy,
Eprouvez aujourd'hyt
Les funestes effets de ma haine implacable.
[les
Compagnons de Diomede sont métamorphonez en Oyseaux
& en Monstres, ces derniers se precipitent dans la Mer;
Venus & Neptune y rentrent, & la Tempête
finit]
|
|
Diomede:
Pour assouvir vôtre fureur,
Barbares Dieux, que vous faut-il encore ?
Frapez, frapez, ce triste coeur,
Où vous avez fait naître une ardeur que
j'abhore,
Je merite seul tous vos coups.
Pourquoy ne sui-je pas vôtre seule victime ?
Mes amis ont-ils part au crime
Qui vous enflâme de couroux ?
Vous
croyez me laissant en vie,
Rendre mon sort plus rigoureux:
La douleur me l'auroit ravie;
Mais elle est attachée à de funestes feux.
Qu'osay-je dire ? Ah ! Malheureux !
Etouffe un desir trop coupable;
D'une tendre amitié, va remplir le devoir,
Assûre le destin d'une Princesse aimable,
Et cessant d'implorer le Ciel impitoyable,
N'éccoute que le desespoir.
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|
Le
Theatre représente une Campagne coupée par des
collines: On voit au fond un Hameau.
|
Scene
premiere
Diomede, Iphise
|
|
Iphise:
Vous abandonniez vôtre soeur ?
Quoy ! vous l'abandonniez à sa vive douleur ?
Est-ce le prix de cette amitié tendre
Qui m'a fait, pour vous suivre, affronter les dangers ?
Sur ces bords étrangers
A tant de cruauté, devois-je, helas ! m'attendre
?
Diomede:
Avec trop de raison vous pouvez m'accuser:
De vous abandonner vous me croyez capable.
Si j'osois vous désabuser,
Que vous me trouveriez coupable !
Iphise:
Eh quoy ! vous pouvez me celer
Ce qui peut causer vôtre peine ?
Diomede:
Puis-je vous reveler
Ce qui me doit attirer vôtre haine ?
Iphise:
Je pourrois vous haïr !
Diomede:
Iphise, croyez-moy,
N'approfondissez point un odieux mistere;
A son sort malheureux abandonnez un frere,
Daunus revient... Daunus digne de vôtre foy,
Merite qu'en ce jour... quelle crainte ! quel trouble
S'empare...
Iphise:
Helas ! le mien à chaque instant redouble,
Expliquez-vous.
Diomede:
Princesse, je ne puis,
Je ne dois point augmenter vos ennuis.
Iphise:
Soyez touché de mes allarmes.
Diomede:
Ah ! que mon coeur n'est-il insensible à vos larmes
!
O toy, qui
fûs jadis favorable à mes voeux,
Minerve, en me sauvant des écüeils de
Caphrée,
N'as-tu donc prolongé ma triste destinée,
Que pour me voir malheureux ?
Que ne me laissois-tu devenir la victime
Des vents & des flots orageux ?
Mon coeur n'étoit alors coupable d'aucun
crime.
Adieu,
Princesse, adieu.
Iphise:
Je ne vous quitte pas.
Parlez Cruel, ce silence m'outrage.
Diomede:
Vous m'y forcez ! eh-bien, en quittant ce rivage...
Malheureux que je suis ! que vais-je dire ? helas
!
|
Scene
2
Diomede, Iphise, Idas
|
|
Idas:
Les drapeaux de Daunus paroissent dans la plaine;
Ce Prince va bien-tôt se montrer à vos
yeux.
Diomede,
à part:
Est-ce vôtre bonté, Dieux ! Est-ce vôtre
haine,
Qui le rappelle en ces lieux ?.
[parlant
à la Princesse]
Recevez ce
Heros, recompensez sa flâme;
Puisse vôtre felicité
Chere Iphise, rendre à mon ame
Sa premiere tranquilité.
[Diomede
sort avec Idas]
|
|
Iphise:
Il s'éloigne, & mes pleurs ne peuvent
s'arrêter ?
Ciel ! quel est ton maheur, déplorable Princesse
?
Bien loin de soulager sa mortelle tristesse,
Tes soins, tes tendres soins ne font que
l'augmenter.
Que quel
trouble nouveau, mon ame est-elle atteinte ?
Quoy ! je redoute le retour
D'un Prince dont je dois recompenser l'amour !
D'où peut me venir cette crainte ?
Je n'ose penetrer jusqu'au fonds de mon coeur.
Je tremble d'y trouver... Quoy ! la vive douleur,
Que la pitié produit, pourroit-elle être un
crime ?
Non, elle est legitime.
Diomede
est mon frere, ah ! puis-je trop l'aimer ?
L'innocence en secret m'assûre,
Qu'une amitié si pure
Ne doit point m'allarmer.
|
|
Dione:
Le bruit qui de ces bois interrompt le silence,
Nous apprend que Daunus s'avance.
|
Scene
5
Daunus, Iphise, Dione,
Troupe de Guerriers de la Suite de Daunus
|
|
Daunus:
Le Ciel remplit mes souhaits les plus doux,
Je me revois enfin Princesse, auprés de
vous.
Dans une
si cruelle absence,
Si j'ay goûté quelques plaisirs,
Je ne les ay dû qu'aux soûpirs
Qu'arrachoit à mon coeur ma tendre
impatience.
Iphise:
La gloire fait naître une ardeur
A qui nul autre n'est égale,
Les vives beautez qu'elle étale,
D'un Heros enchante le coeur,
Et cette orgüeille rivale
En bannit la tendre langueur.
Daunus:
Connoissez-mieux le pouvoir de vos charmes.
Lorsque j'ay cherché par les armes,
A me faire un sort glorieux;
C'étoit pour mériter un regard de vos
yeux.
Iphise:
Non, l'éclat qu'a sur vous répandu la
victoire
Ne sçauroit rien devroi à mes foibles
appas,
Et vous étiez déja couronné par la
gloire,
Que vous ne les connoissiez pas.
Daunus:
Il m'est doux que vôtre estime
Soit le prix de ma valeur,
Mais à l'amour qui m'anime,
Je veux devoir vôtre coeur.
Iphise:
Les Habitans de ces montagnes,
Et les Bergers de ces campagnes
Viennent de toutes parts,
Leurs empressez regards
Sont le premier hommage
Qu'ils rendent à vôtre courage.
|
Scene
6
Daunus, Iphise, Dione,
Troupe de Guerriers de la Suite de Daunus,
Troupes d'Habitans des Montagnes, de Bergers & de
Pastres
|
|
Le
Choeur:
Chanton sun Roy victorieux.
Daunus:
Si vous voulez me marquer vôtre zele,
Celebrez dans ces lieux
Le pouvoir des beaux yeux
Pour qui je veux brûler d'une ardeur
éternelle.
Le
Choeur:
Célebrons la beauté,
Dont ce Heros est enchanté.
Que l'aimable Dieu de Cythere,
De ce Prince exauce les voeux;
Qu'il répande ce charme heureux,
Qu'il ne manque jamais de plaire;
Qu'il le couronne enfin de mirthes amoureux.
Daunus:
Eclatez bruillantes trompettes,
De nos Guerriers celebrez la valeur.
Repondez
charmantes muzettes,
Par vos plus tendres sons exprimez mon ardeur.
La
brillante victoire
Ramene les plaisirs dans cet heureux
séjour.
Trompettes,
chantez la gloire.
Muzettes, chantez l'amour.
[on
danse]
Une
Personne de la Feste:
Le jeune amour, le volage Zephire
Volent au devant de vos pas,
Ces Dieux charmez de vos appas,
Ont fixé prés de vous leir inconstant
empire.
Que Flore,
que Psiché viennent dans ces climats
Pour regagner le coeur de ces Dieux infidelles:
En vous voyant, ces Immortelles
Rougiront, belle Iphise, & ne se plaindront
pas.
Le jeune
amour, le volage Zephire
Volent au devant de vos pas,
Ces Dieux charmez de vos appas,
Ont fixé prés de vous leir inconstant
empire.
L'Amour et
l'innocence
Regnent dans nôtre coeur,
De leur intelligence
Nous goûtons la douceur:
La
flateuse esperance
Soûtient nôtre langueur,
Et la seule constance
Couronne nôtre ardeur;
[on
danse]
Le
Choeur:
Celebrons la beauté,
Dont ce Heros est enchanté.
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Scene
7
Daunus, Iphise, Dione,
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Daunus:
Princesse, à quoy dois-je m'attendre ?
L'aveu d'un frere autorise mes feux,
Vos yeux daigneront-il m'aprendre
Si je dois être heureux.
Iphise:
Je sçay ce que je dois à vôtre ardeur
fidelle,
Et la gloire parle pour vous;
Mais du Ciel le fatal couroux
Contre mon frere encor se renouvelle.
Depuis
vôtre départ, ce Prince infortuné,
Accablé de chagrin, cherche la solitude,
Et par un solence obstiné
Il nous cache d'où part sa sombre
inquiétude.
Seigneur,
vous connoissez mon amitié pour luy:
Puis-je répondre à vôtre
flâme,
Si je ne vois finir l'ennuy
Qui dévor son ame.
Daunus:
Non, je ne puis blâmer ce tendre attachement,
Lorsque je vois vôtre ame à la pitié
sensible;
Helas ! quel seroit mon tourment
Iphise, s'il étoit possible,
Que vous n'en eussiez point pour un fidelle
Amant.
Cherchons
le Roy: allons, belle Princesse,
Nos soins dissiperont la douleur qui le presse,
Et j'espere que sa bonté
Avancera l'instant de ma felicité.
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Le
Theatre représente les Jardins du Palais de
Diomede
|
Scene
premiere
Daunus, Arbate
|
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Daunus:
Non, ton coeur n'est point assez tendre,
Pour concevoir les maux que je souffre en ce jour.
Quand on ne connoît point l'amour,
Aux peines d'un Amant, quelle part peut-on prendre
!
Mais un
Rival plus fortuné
A peut-être rendu mon Ingrate sensible ?
Grands Dieux ! m'auriez-vous destiné
A ce tourment terrible ?
Arbate:
Seigneur, ce mouvement jaloux
Offense la Princesse;
Craignez d'exciter son couroux,
Quand vous voulez meriter sa tendresse.
Pour bannir ce soupçon, faites un noble
effort.
Daunus:
Je veux m'éclaircir de mon sort,
Je ne sçaurois plus me contraindre,
Et dûssay-je éprouver les plus cruels
ennuïs,
Dans le triste état où je suis,
Arbate, J'aime autant les souffrir, que les
craindre.
Elle
paroît, cachons-nous à ses yeux.
A la faveur de ce feüillage,
Découvrons, s'il se peut, la raison qui l'engage
A venir rêver en ces lieux.
|
|
Iphise:
Mouvements inconnus, que voulez-vous m'apprednre ?
Ah ! je ne veux pas vous entendre.
Un Roy
puissant, un Roy victorieux
M'offre envain la grandeur suprême,
Son tendre amour, son diadême,
Ne touche point mon coeur, n'ébloüit point mes
yeux.
Mouvements
inconnus, que voulez-vous m'apprednre ?
Ah ! je ne veux pas vous entendre.
Tout me
parle de ce Vainqueur;
Mais quand la gloire, & la reconnoissance
M'entretiennent de sa langueur,
Quelle est l'invincible puissance
Qui luy défend de luy donner mon coeur ?
Mouvements
inconnus, que voulez-vous m'apprednre ?
Ah ! je ne veux pas vous entendre.
Deviendrois-je
l'objet du couroux de Venus ?
D'une secrete ardeur serois-je la victime ?
Triomphe-t-elle de l'estime
Que je dois avoir pour Daunus ?
|
|
Daunus:
Qu'ay-je entendu ? grands Dieux ! quoy ! cruelle
Princesse,
Vôtre coeur pour un autre, a senti la tendresse
Que meritoient mes tendres feux ?
Quel est-il ce Rival heureux ?
Qu'en le sacrifiant à ma juste colere,
Je vange mon amour, je vange vôtre frere.
Iphise:
Mon frere !
Daunus:
Vous trembliez Ingrate, pour ses jours;
Sous les dehors d'une amitié trop pure
Vous nous cachiez de perfides amours.
Iphise:
Seigneur, vous m'offensez.
Daunus:
C'est vous faire injure,
Que d'avoir découvert vôtre secret tourment
?
Malheureux, & crédule Amant !
Une odieuse préference
Devient le prix de ta constance.
Mais pour
adoucir ma douleur
Une esperance encor me reste,
Diomede sensible à mon destin funeste,
Servira ma juste fureur
Contre un Rival, contre une Soeur.
Iphise:
Vous croyez pénétrer des secrets que
j'ignore,
Et que je veux à jamais ignorer.
Daunus:
Barbare ! pouvez-vous dissimuler encore ?
Vous venez de vous declarer.
Iphise:
De ce discours la suite est offensante;
Avez-vous crû qu'une vois menaçante
Feroit naître en mon coeur de tendres sentiments ?
Vous ne meritez pas que je me justifie,
Je laisse à vôtre jalousie
Le soin de me vanger de vos emportements.
|
|
Daunus:
Ah Seigneur ! apprenez l'excés de mon malheur:
D'un Rival inconnu la fatale tendresse
A triomphé du coeur de la Princesse.
Diomede:
O Ciel ! que dites-vous ?
Daunus:
Jugez de ma douleur;
Vous connoissez le feu qui me dévore,
Et pour comble de maux, j'ignore
Qui me ravit son coeur.
Diomede:
Mais, sur quel fondement avez vous crû
qu'Iphise...
Daunus:
Dans ces jardins je l'ay surprise,
Elle s'entretenoit de la secrete ardeur
Qui s'oppose à mon bonheur.
Une vive
douleur m'a trop-tôt fait paroître,
Helas ! de mes transports pouvois-je être le
maître ?
Je me suis plaint du mépris de mes feux,
Vains, & foibles secours pour toucher une Ingrate !
Mon affreuse douleur la flâte:
Peut-être en ce moment à mon Rival heureux,
Elle conte les maux dont sa rigueur m'accable ?
Grands Dieux! suis-je assez miserable ?
Diomede:
Je partage vos maux, & le trouble où je suis
En est la preuve trop certaine;
Vôtre malheur irrite mes ennuis...
Daunus:
Vous pouvez soûlager ma peine
En servant mon juste couroux.
Diomede:
Ce Rival ne m'est pas moins odieux qu'à vous.
Quand ce seroit Agmon, dont le ferme courage
Soûtient la splendeur de son sang,
J'oublirois ses vertus, ses services, son rang,
Pour le punir d'un amour qui m'outrage.
Daunus:
Ah Seigneur ! ce transport adoucit mon tourment.
Diomede:
Je vais éclaircir ce mistere.
L'interest de l'Amant,
Et l'interest du Frere
Le demandent également.
[Diomede
sort]
Daunus:
Allons où le couroux m'appelle.
Mais ! qu'est-ce que j'entens ? quelle est cette Immortelle
?
Viendroit-elle au secours d'un Prince malheureux
?
|
Scene
5
Venus, Daunus, Bellone, Troupe de Guerriers
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|
Venus:
N'en doute point, Venus favorise tes feux.
Connois-tu le Rival qu'Iphise te préfere ?
Daunus:
Si je l'avois connu ce Rival témeraire,
Mon bras l'auroit privé du jour.
Venus:
C'est Diomede.
Daunus:
Dieux ! Diomede ? son frere !
Venus:
Ecoute encor, leur mutuel amour
Peut être heureux, sans leur coûter un
crime.
Daunus:
Du frere pour la soeur l'ardeur est legitime ?
Venus:
Il est né de Tidée, elle de
Stenelus.
Daunus:
Un sang different les anime...
Ah ! que m'apprenez-vous ? ah ! malheureux Daunus
!
Venus:
Ton Rival ne sçait point le sort de la Princesse;
Mais, je crains que bien-tôt il ne l'ignore
plus.
Daunus:
Eh quoy ! se peut-il que la Grece...
Venus:
La Grece est dans l'erreur, crois-en une
Déesse.
Je
pourrois dévoiler ce mistere à tes yeux;
Mais Daunus, le temps presse,
Enleve Iphise de ces lieux.
Fay luy quitter ce rivage funeste
Où tout est contraire à tes feux.
Arrachelà des bras de ton Rival heureux,
Tes soins, & mon pouvoir acheveront le reste.
Daunus:
Ah ! mon jaloux transport répond à ce
dessein;
Je cours l'executer: si l'Ingrat qui m'offense
Ose me faire resistance,
Ce fer luy percera le sein.
Venus:
Pour seconder la noble audace
Que tu fais briller à mes yeux,
Reçoi le secours glorieux
Que t'offre le Dieu de la Thrace.
Fiere
Bellone, accourez à ma voix,
Mars vous a soûmise à mes lois.
Amenez en
ces lieux la Discorde cruelle,
Amenez la pâle Terreur,
Et l'impitoyable Fureur;
C'est Venus qui vous appelle.
Fiere
Bellone, accourez à ma voix,
Mars vous a soûmise à mes lois.
[Bellone
traverse les airs, elle entre sur la Scene, suivie d'une
Troupe de Guerriers, la Discorde, la Terreur & la Fureur
fortent du centre de la Terre]
Venus:
De cet Amant remplissez les desirs.
Pour enlever l'Objet de ses soûpirs,
Répandez, s'il le faut, le sang d'un
Témeraire,
Qui s'est attiré ma colere.
Bellone,
aux Guerriers:
Animez-vous d'une nouvelle ardeur,
Rendez à la pitié vos coeurs
inaccessibles:
Par les efforts les plus terribles
Faites de ces climats un theatre d'horreur.
Le
Choeur:
Animons-nous d'une nouvelle ardeur,
Rendons à la pitié nos coeurs
inaccessibles:
Par les efforts les plus terribles
Faisons de ces climats un theatre d'horreur.
[La
Discorde, la Terreur & la Fureur par des danses vives,
animent les Guerriers]
Venus,
à Daunus:
C'est meriter l'offense,
Que de trop long-temps l a souffrir,
Va, cours à la vengeance.
Daunus:
Je vais la hâter, ou perir.
[Daunus
sort, suivi des Guerriers]
Venus:
Tu ne peux Diomede, échaper à ma haine,
De ton orgüeil reçoi la peine.
Mais Minerve descend des Cieux:
Qui peut l'attirer dans ces lieux ?
|
|
Minerve:
Je viens vous reprocher Déesse de Cythere,
Vôtre injuste colere
Contre un Roy, qui des Roys est le plus glorieux.
Venus:
Vous proegez ce Prince audacieux ?
Minerve:
Je ne me sers de ma puissance
Que pour proteger l'innocence.
Venus:
Peut-on être innocent, & s'attaquer aux Dieux
?
Minerve:
Son crime fût involontaire,
Et son repentir est sincere.
Vous avez
de la Grece éloigné de Heros,
Triste joüet, & des vents, & des flots,
Suivy seulement de la gloire,
Il a passé dans ces climats.
Lorsque la brillante victoire
Luy donne de nouveauxEtats,
Faut-il que vôtre haine encor se renouvelle
?
Venus:
Non, il doit expier l'audace criminelle,
Qu'il eût de m'opposer son bras.
Minerve:
Oubliez vôtre vengeance,
Rappellez vôtre bonté;
Sçavoir mieux pardonner que punir une offense
Fat la grandeur de la divinité.
Venus:
Quoy ! j'immolerois ma colere ?
Ah ! decrois-je vous écouter ?
Minerve:
Lorsque l'on peut la satisfaire,
Qu'il est beau de la surmonter !
Venus:
Laissons à la victoire
A décider du sort de ces Rivaux.
Si Diomede vient couronné par la gloire;
Du Stix j'atteste l'onde noire,
De ne plus le livrer à des dangers
nouveaux.
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|
Le
Theatre représente le Palais de
Diomede
|
|
Diomede:
La vertu, la raison alloient finir mes peines,
L'aimable liberté revenoit dans mon coeur,
Quand la jalousie en fureur
A renoüé mes criminelles chaînes.
Je sens à chaque instant mes soupçons
s'augmenter,
Je suis jaloux ! Iphise est l'objet que j'adore.
Ah ! quel aveu ! grands Dieux! pouvez-vous l'écouter
?
Quoy ! la foudre permet que je respire encore ?
Que faut-il pour la meriter ?
Elle
paroît cette Princesse aimable,
En l'adorant, peut-on être coupable.
|
|
Diomede:
Lorsque vous refusiez l'hommage de Daunus,
Je me plaignois a toir de vôtre indifference.
D'un autre amour vous sentiez la puissance,
C'est de ce feu secret d'où partoient vos
refus.
Iphise:
Moy, Seigneur ! j'aimerois ?
Diomede:
Ce doute m'en assûre;
Il augmente en mon coeur la peine que j'endure.
Iphise:
A la seule amitié le mien peut s'immoler:
Quand vôtre ame est en proie aux plus vives
allarmes,
Mes yeux se remplissent de larmes,
Vôtre seul interest peut les faire couler.
Diomede:
Daunus se plaint...
Iphise:
Je puis craindre son hymenée,
Sans brûler d'une ardeur que vous puissiez
blâmer.
Je sens que ma destinée
Ne me permet pas d'aimer.
Seigneur, que rien ne nous separe:
J'adouciray vos maux, en soûlageant les
miens.
Diomede:
Le Ciel nous unissant par de si forts liens,
Helas ! ne fût-il point barbare ?
Iphise:
Que dites-vous ?
Diomede:
Princesse, je m'égare.
|
Scene
3
Diomede, Iphise, Dione
|
|
Dione:
Seigneur, le Roy des Dauniens
A mis Argypire en allarmes,
Il luy fait ressentir la fureur de ses armes.
Diomede
& Iphise:
Dione ! que dis-tu ?
Dione:
Tout cede à mon effort.
Nos Grecs sont immolez, il est maître du sort;
Ce Palais va bien-tôt éprouver sa
furie.
Diomede:
Je puniray sa perfidie...
Punir Daunus ! ce Prince genereux,
Qui sur ces bords a prévenus mes voeux:
La reconnoissance en murmure,
Dois-je être ingrat quand il devient parjure
?
Princesse,
restez en ces lieux,
Je remets vôtre sort entre les mains des
Dieux.
|
|
Iphise:
Suivons, Dione.
Dione:
Eh ! que voulez-vous faire ?
Iphise:
Mourir avec mon frere.
Dione:
Pourquoy, vous livrez-vous à l'affreux desespoir
?
Vos maux ne sont pas sans remede.
Pallas protege Diomede,
Esperez tout de son pouvoir.
Iphise
& Dione:
Sage fille du Dieu qui fait trembler le monde,
Accorde ton secours au plus grand des mortels.
Tu l'as déja sauvé des abîmes de
l'onde:
Qu'en ce jour malheureux ta puissance confonde
De ses fiers ennemis les projets criminels.
Sage fille du Dieu qui fait trembler le monde,
Accorde ton secours au plus grand des mortels.
Dione:
Esperez que le Ciel...
Iphise:
Que j'espere ? Dione !
De tous côtez le peril m'environne,
Je souffre plus de maux que tu ne peux penser.
Dione:
La flateuse esperance
Des plus vives douleurs calme la violence:
Jamais à son secours on ne doit renoncer.
Iphise:
Ah ! quelle affreuse image
Vient fraper mes esprits ? quel funeste presage ?
Je vois mon frere mort, Daunus victorieux,
La main fumante encor d'un sang si précieux;
La barbare pretend que l'Hymen nous engage
Par les noeuds les plus odieux.
[bruit
de guerre]
Iphise
& Dione:
Mais ! quels bruits eclatans penetrent en ces lieux
?
Idas,
entre:
Diomede est vainqueur, tout cede à son courage,
Rendez grace aux Dieux.
Tous
Trois:
Rendons grace aux Dieux.
|
Scene
5
Iphise, Dione, Diomede, Idas,
Troupe de Guerriers
|
|
Diomede:
Epargnez les vaincus, que chacun se retire.
[Dione,
Idas, & les Guerriers se retirent]
Iphise:
Seigneur, enfin le Ciel a calmé mes
douleurs.
Diomede:
Dans ce moment Daunus expire.
Iphise:
Il s'est attiré ses malheurs,
Il en vouloit à vôtre vie.
Diomede:
Il l'attaquoit avec furie,
On voyoit dans ses yeux un desespoir affreux.
Iphise:
D'où pouvoit naître tant d'audace ?
Diomede:
Iphise, il étoit amoureux.
Il vous croyoit sensible à d'autres feux,
Je conçois les horreurs d'une telle
disgrace.
Iphise:
Quoy ! Seigneur, mes foibles appas
Auroient porté ce Prince...
Diomede:
Helas !
Vous ignorez jusqu'où va leur puissance.
Pour cacher ce secret je ne fais plus d'effort,
Et prest à terminer mon sort,
Je ne puis m'empescher de rompre la silence.
J'aittire
sur ces bords le celeste couroux;
Il ne peut trop punir le crime détestable,
Dont je me sens coupable,
D'un odieux amour, mon coeur brûle pour vous.
Cet aveu témeraire
Va vous forcer à detester un frere.
Iphise:
Helas !
Diomede:
Pourquoy verser des pleurs ?
Vous devez me haïr.
Iphise:
Helas ! le puis-je faire ?
Des Dieux, ainsi que vous, j'éprouve la colere,
Mon coeur est embrasé par les mêmes ardeurs
Qui causent nos malheurs.
Diomede:
Venus, tu mets enfin le comble à ta vengeance.
Fût-il jamais un destin plus affreux ?
Ce qui d'un autre Amant rendroit le sort heureux,
Augmente de mes maux encor la violence.
O Ciel ! je sçay ce que tu veux,
Il faut terminer mon supplice;
Reçoi donc de mes jours le triste
sacrifice.
[il
veut se tuer]
Iphise:
Que faites-vous ? vivez, v'est à moy de
mourir.
Diomede:
Cruelle ! quelle est vôtre envie,
C'est me condamner à souffrir,
Que de vouloir me conserver la vie.
Iphise:
Mes funestes appas causeroient vôtre mort ?
Helas ! n'ajoûtez point cette horreur à mon
sort.
Mais,
qu'est-ce que je vois ? quelle clarté nouvelle
Se répand dans les airs ? C'est Minerve.
Diomede:
Vient-elle
Me reprocher la honte de mes fers ?
|
Scene
6
Iphise, Diomede, Minerve
|
|
Minerve:
Quel est le desespoir dont ton ame est saisie ?
Il est indigne d'un heros.
La solide vertu resiste aux plus grands maux.
Je viens finir les tiens.
Diomede:
Terminez donc ma vie.
Minerve:
Accourez, accourez à ma commandement,
Peuples, soyez témoins d'un grand
évenement.
|
Scene
7 & derniere
Iphise, Diomede, Minerve, Idas, Dione,
Troupe de Grecs, le Peuple d'Argypire
|
|
Minerve,
à Diomede & Iphise:
Vôtre flâme mutuelle,
Amants, n'est point criminelle.
Diomede
& Iphise:
Ciel !
Minerve,
à Diomede:
Prince, connoi ton erreur.
La Princesse n'est point ta soeur.
Diomede
& Iphise:
Ah ! que nous faites-vous entendre ?
Minerve:
Ta Soeur finit son sort dans l'âge le plus tendre;
La Reine qui craingoit le trouble en ses Etats,
Quand aux bords Phrygiens ton bras vangeoit la Grece,
De sa fille prit soin de cacher le trépas.
Diomede
& Iphise:
Grands Dieux !
Minerve:
Cette jeune Princesse
Etoit connuë à la Cour,
Celle dont elle tient le jour
Avoit suby la loy de la Parque ennemie,
La Reine luy donna la place de ta soeur;
Quand tu revins en Etolie,
Du perfide Troyen vainqueur,
Une mort imprévûë avoit ravie ta Mere,
Qui seule te pouvoit éclaircir ce mistere.
Diomede,
à Iphise:
Iphise, se peut-il...
Minerve:
Le sang dont elle sort
Ne cede en rien à celuy qui t'anime
Elle le tient d'un Guerreir magnanime,
Qui dans Troye embrazée a terminé son
sort,
Stenelus fût son Pere.
Diomede
& Iphise:
O Ciel ! est-il possible
Qu'à nos malheurs vous deveniez sensible ?
Minerve:
De Venus, j'ay pris soin d'appaiser le couroux,
Cessez d'en redouter les coups.
[parlant
à Diomede]
Perd le
souvenir des tes peines,
Aime, c'est le destin des plus fameux Guerriers,
D'un mutuel amour les innocentes chaînes
Ne fletrissent point les lauriers.
[Minerve
remonte dans les Cieux]
Diomede
& Iphise:
Que ma chaîne a de charmes !
Vous regnez dans mon coeur.
Le plus parfait bonheur
Succede à mes allarmes.
Que ma chaîne a de charmes !
Vous regnez dans mon coeur.
Le
Choeur:
Que ce beau séjour retentisse
De mille concerts éclatants;
Qu'un heureux hymen vous unisse:
Que malgré la fuite du temps,
Vôtre amour jamais ne finisse.
Une
Personne de la Feste:
Triomphe Amour, de nôtre liberté,
La parfaite felicité
Ne se trouve que dans tes chaînes.
C'est par
les craintes & les peines
Que tu ranimes nos desirs,
Tu fais attendre tes plaisirs,
Mais à la fin tu les amenes.
Triomphe
Amour, de nôtre liberté,
La parfaite felicité
Ne se trouve que dans tes chaînes.
Le
Choeur:
Que ce beau séjour retentisse
De mille concerts éclatants;
Qu'un heureux hymen vous unisse:
Que malgré la fuite du temps,
Vôtre amour jamais ne finisse.
|
|
J'ay
lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier,
Diomede, Tragedie, & j'ay cru que le Public en
verroit l'impression avec plaisir.
Fait à Paris ce [ ? ] 1710.
De Fontenelle
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