Créuse
l'Athenienne
Tragédie
en Musique en un Prologue & V Actes
representée
pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique
le
Mardy cinquiéme jour d'Avril
1712
livret
de Pierre-Charles Roy
musique
de:
Louis
de la Coste
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Avertissement
Euripide
a traité ce Sujet sous le titre d'Ion, &
d'aprés une traduction reçûë de
toute l'Ionie. Erectée, Roy d'Athénes avoit
eût d'un premier mariage Créuse; & d'un
second, un Prince disparût dans un naufrage. Creuse,
heritiere de l'Empire dédaignoit les voeux des Rois;
mais elle se rendit à un Dieu. De ses amours avec
Apollon il nâquit un Fils, qui fut exposé,
& élevé dans le Temple de Delphes. Il en
étoit devenu le Ministre, lorsqu'Erectée fut
averty dans un songe, qu'il retrouveroit à Delphes un
Fils & un Successeur. Il y alla avec Creuse & sa
Cour. Il se flattoit que le Prince qu'il avoit
pleuré, étoit sauvé des flots, il
crût l'avoir retrouvé, quand il apprit de
l'Oracle, que le Sacrificateur étoit le reste de son
sang & l'héritier de son Trône. Creuse n'en
voulût croire ni son pere ni 'lOracle. Elle avoit
esté assurée par Apollon qu'elle reverroit
bien-tôt son Fils, & elle aspiroit à lui
conserver la couronne d'Athénes. Elle sçavoit
par les Parques même que celuy qu'on luy donnoit pour
frere ne l'étoit point, & elle le haïssoit
comme un imposteur. Cependant elle sentoit souvent sa haine
combatuë par des mouvements inconnus. Elle le vit enfin
couronner Roy d'Athénes; alors le desespoir la
détermina à la faire empoisonner dans un
sacrifice: Mais la pitié arrêta sa vangeance
sur le point de l'achever, & lui fit reconnoître
un fils dans celui qu'elle croïoit le plus cruel ennemi
de son fils.
Ainsi se découvre le veritable sens de l'Oracle, sans
en contrarier les termes. Le Sacrificateur n'est pas moins
le sang d'Erectée, comme son petit-fils, que comme
son fils, & Creuse jusqu'à la reconnoissance est
dans une erreur involontaire, toûjours coupable
malgré elle, ce qui peut rendre son caractere
interessant.
On a substitué le Rolle du pere de Creuse à
celui de l'époux qu'introduit Euripide. Dans la
Tragedie Grecque, le Roy d'Eubée n'ayant point
d'enfans de Creuse son épouse, va consulter l'Oracle
qui lui répond que le premier qu'il rencontrera dans
le Temple est son fils. Un jeune Sacrificateur se presente
à luy; le Roy se souvient aussi-tôt qu'il a
eû d'une esclave un fils naturel, & que ce
peut-être celui-là que lui rendent les Dieux.
Il n'est détrompé qu'à la fin de la
Piece, lorsqu'Apollon découvre tout le mistere de son
intrigue avec Creuse. Un pareil éclaircissement sur
le Theatre, auroit sans doute embarassé l'Epoux. Il a
fallu changer cet incident, aussi-bien que le nom d'Ion, qui
n'étoit fondé que sur les termes bizares de
l'Oracle.
Phorbas & Ismenide sont des Episodes qu'on a crû
necessaires à l'action.
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les
personnages du Prologue:
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les
interprètes:
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La
Fable
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Mlle
Poussin
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L'Histoire
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Mlle
Dulaurier
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Apollon
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Mr
Buzeau
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Une
Driade
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Mlle
Linbour
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|
Un
Silvain
|
Mr
Deshays
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Le
Théatre represente les Jardins du Palais de la Fable;
on voit entre les Arbres, des tromphées formez des
attributs de toutes les Divinitez, & les Heros fabuleux
endormis
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Scene
premiere
La Fable,
Dryades & Silvains
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|
La
Fable:
Fable, helas ! pouvois-tu le croire ?
Tu vois tes honneurs abolis.
Quoy ! la
Terre & les Cieux par tes soins embellis
De l'outrage des tems ne sauvent point ta gloire !
Dans le sommeil ensevelis
Tes Heros ont laissé détruire leur
memoire.
Fable,
helas ! pouvois-tu le croire ?
Tu vois tes honneurs abolis.
Dans mon
obscurité je ne languiray plus.
Arbres épais, laissez voir vos Dryades;
Ruisseaux qui murmurez, que vôtre bruit confus
Cede aux soûpirs de vos tendres Nayades;
Que l'Aurore en ces lieux répande encor des
pleurs,
Que Flore & les Zephirs paroissent sur les
fleurs.
[les
Arbres s'ouvrent, on en voit sortir des Dryades dansantes,
& des Silvains joüant de la
Flûte]
Le Choeur
des Dryades & des Silvains:
Regnez aimable Enchanteresse,
Regnez Fable, regnez tout seconde vos voeux,
Vous réünissez dans les jeux
Et la surprise & la tendreße.
Une
Dryade:
Le Dieu d'Amour nous fait grace
Des peines & des soûpirs,
Et rien ne nous embarasse,
Que le choix de nos plaisirs.
Un
Silvain:
Est-il permis
De vous défendre ?
Les Amants sont des ennemis
Qui vous attaquent pour se rendre.
Aimons
tous;
C'est le bien suprême;
A le goûter il devient plus doux:
L'Amour luy-même
S'il n'en étoit l'Auteur, en deviendroit
jaloux.
La
Dryade:
Livrez-vous à la tendreße,
Ne craignez plus d'aimables noeuds:
Voyez ceux que l'amour blesse,
Vous voudrez être heureux
Comme eux.
La
Fable:
Dieux qui me devez la naißance,
Accourez à ma voix;
Heros, reveillez-vous, rapellez vos exploits,
Que des charmes nouveaux signalent ma
puißance.
[les
Heros se réveillent &
combattent]
[on
entend un bruit de Trompettes]
La
Fable:
Quels sons bruyans ! quel vif éclat nous luit,
L'Histoire ma Rivale en ces lieux me poursuit.
|
Scene
2
La Fable, l'Histoire, accompagnée des quatre
Âges, & d'une Troupe de Heros,
Dryades & Silvains
|
|
L'Histoire:
Esperez-vous encor imposer aux Humains ?
Sur leurs crédulité vôtre gloire se
fonde;
Ils écoûtoient vos songes vains
Au tems de l'enfance du monde.
La
Fable:
C'est par moy que les Dieux ont esté respectez;
J'ay formé les Mortels à des vertus
nouvelles,
J'ay seule inventé les modeles,
Que vos Heros ont imitez.
L'Histoire:
Ces Phantômes que vous vantez
Doivent füir d'un spectacle où la raison
préside:
L'Histoire seule y doit faire briller ses traits.
La
Fable:
La verité vous gêne en vous servant de
guide;
Mais plus libre que vous j'embellis les portraits,
Je leur ajoûte des attraits,
Qui naissent rarement sous vôtre main
timide.
L'Histoire:
J'apperçois Apollon, qu'entre nous il
décide.
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Scene
3
Apollon, La Fable, l'Histoire, accompagnée des quatre
Âges, & d'une Troupe de Heros,
Dryades & Silvains
|
|
Apollon:
Des spectacles charmans sçavantes Souveraines,
Je veux voir aujourd'huy vos appas réünis;
De CREUSE autrefois mon coeur porta les chaînes,
Entre tous les Heros je reconnois son Fils,
L'Histoire l'a placé parmy les Roys
d'Athénes.
Aimables
Soeurs, joignez tous vos attraits,
Que son nom par vos soins soit celebre à
jamais.
La Fable
& l'Histoire:
Joignons tous nos attraits,
Que son nom par nos soins soit celebre à
jamais.
Les
Choeurs:
Triomphez aimables Jeux,
Faites regner l'Amour, que l'Amour vous inspire.
Que mille
voix celebrent son empire,
Que mille coeurs sentent ses feux.
Triomphez
aimables Jeux,
Faites regner l'Amour, que l'Amour vous inspire.
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de page

|
les
personnages de la Tragedie:
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les
interprètes:
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|
Erectée,
Roy d'Athénes
|
Mr
Hardoüin
|
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Créuse,
Fille d'Erectée
|
Mlle
Journet
|
|
Idas,
Fils inconnu de Créuse &
d'Apollon
|
Mr
Cochereau
|
|
Ismenide,
Amante d'Idas
|
Madame
Pestel
|
|
Phorbas,
Roy des Phlegiens, Amant d'Ismenide
|
Mr
Thevenard
|
|
La
Pythie
|
Mr
Chopelet
|
|
Lachesis,
une des Parques
|
Mr
Mantienne
|
|
La Furie
Tysiphone
|
Mr
Lebel
|
|
|
|
Troupe
de Prêtres & de Pretresses d'Apollon
Troupe de Peuples de Delphes & d'Athénes
Troupe de Bergers & de Bergeres
Troupe de Démons
Troupes de Prêtres & de Prêtresses de
l'Hymen
|
Scene
premiere
Erectée, Créuse
|
|
Le
Théatre represente le Vestibule du Temple d'Apollon,
avec des allées de lauriers, des Statuës &
Bas-reliefs qui representent les principales actions de ce
Dieu
|
|
Erectée:
D'un Sacrificateur on va faire le choix,
Ma Fille icy les Dieux parleront par sa voix:
Du destin de mon fils l'Oracle va m'instruire.
Créuse:
D'un vain espoir vous vous laissez séduire,
Pensez-vous que les morts reviennent des enfers ?
Ce Prince avec sa mere a pery dans les mers.
Erectée:
Un Dieu n'a-'il pas pû le sauver du naufrage ?
Juge enfin, si j'en crois un frivole
présage.
Dans le
silence & l'ombre de la nuit,
J'ay vû briller une clarté plus belle
Que l'Astre qui nous luit.
J'ay vû les Cieux s'ouvrir. Une main immortelle
Présentoit un Heros à mes regards surpris,
A la beauté du Dieu la sienne étoit
pareille,
Il baignoit de ses pleurs mes genoux affoiblis,
Au même instant ces mots ont frapé mon
oreille,
Cours à Delphes, les Dieux doivent t'y rendre un
fils.
Créuse:
Un songe n'est souvent qu'une image infidelle
Que la vérité détruit.
Enfant de
la nuit,
Il est obscur comme elle.
Un songe
n'est souvent qu'une image infidelle
Que la vérité détruit.
Erectée:
Sans cesse à mes esprits cet Oracle se retrace,
Il me suit, je le vois, je luy parle, il m'embrasse.
Apollon, confirmez ces présages heureux,
Je vais au temple... Vous, joignez-vous à mes
voeux.
|
|
Créuse:
Toy que par son encens la terre icy revére,
N'attens de moy que des pleurs & des cris.
Quoy ! le sang ennemy, le fils d'une étrangere,
Par toy se placeroit au trône de mon pere.
Apollon, à mes feux reservois-tu ce prix ?
Mes yeux
ce n'est plus à vos charmes
A demander grace pour moy.
L'Ingrat qui me donna sa foy
Me fait languir dans les allarmes.
Mes yeux
ce n'est plus à vos charmes
A demander grace pour moy.
Ah ! si
l'Amour vous refuse ses armes,
Pour le ramener sous ma loy,
Ne peut-il au moins luy presenter mes larmes ?
Mes yeux
ce n'est plus à vos charmes
A demander grace pour moy.
Triste
& cher souvenir d'une flâme trop belle...
Que l'on doit plaindre en foible mortelle,
Lorsque les Dieux en sont épris !
Apollon, ce n'est plus pour moy que je t'implore,
C'est pour ton sang, c'est pour ton fils.
Depuis qu'on l'exposa, ne m'as-tu pas promis
Que je le reverrois encore ?
Fai qu'il regne en ces mers que Minerve a
bâtis.
|
Scene
3
Créuse, Erectée, Ismenide, Idas,
Troupes de Prêtres & de Prêtresses
d'Apollon
|
|
Ismenide:
Dans ce séjour la crainte & l'esperance
Du bout de l'Univers amenent les mortels:
Mais l'Oracle s'obstine à garder le silence,
Le Dieu semble exiger de nôtre
obéïssance,
Qu'un Ministre nouveau serve icy ses Autels.
C'est Idas que je nomme, Idas de qui l'enfance
Elevée en ces lieux
Luy promet un coeur pur, tel qu'en veulent les
Dieux.
Peuples,
vôtre bonheur est le soin qui m'inspire:
Que le grand Apollon vous protege toûjours:
Au reste des Humains s'il donne de beaux jours;
Qu'il en prodigue à cet empire !
Idas:
Je reçois des honneurs qu'à peine j'ose
croire:
Reine, & vous ses heureux Sujets,
Puisse Appollon par ses bienfaits,
Vous payer de toute ma gloire !
Le
Choeur:
Chantons le plus brillant des Dieux,
Celebrons ses bienfaits, reverons sa puissance,
Qu'il remplisse nôtre esperance,
Qu'il répande à jamais ses faveurs dans ces
lieux.
Idas:
Que Delphes toûjours fidelle
Joüisse d'un sort glorieux.
Les
Choeurs:
Que Delphes toûjours fidelle
Joüisse d'un sort glorieux.
Idas:
Que l'Univers ne reçoive que d'elle
Les arrêts souverains des Cieux.
Les
Choeurs:
Que l'Univers ne reçoive que d'elle
Les arrêts souverains des Cieux.
Idas:
Que d'une Reine si belle
Delphes suive long-temps les ordres precieux.
Les
Choeurs:
Que d'une Reine si belle
Delphes suive long-temps les ordres precieux.
Idas:
Les Dieux en sa faveur protegent cet empire.
Le Petit
Choeur:
Pour elle le Zephir s'arrête dans ces
lieux.
Idas:
Pour elle il adoucit l'air qu'on y respire.
[les
Prêtres & les Prêtresses d'Apollon donnent
à Idas les ornemens de Grand Sacrificateur, & luy
applaudissent par leurs danses]
Idas,
à Erectée:
A vos desirs rien ne fait plus obstacle,
J'iray sur vôtre sort interroger l'Oracle.
|
|
Idas:
Reine, abaissez encor vos regards jusqu'à moy,
Ajoûtez aux bienfaits qu'aujourd'juy je
reçoy
Celuy d'être attentive à ma
reconnoissance.
Ismenide:
Le Ciel vous doit des destins glorieux,
Et quand ma main vous les dispense,
J'acquitte seulement les Dieux.
Idas:
Helas ! s'ils sont jaloux de regner sans partage
Sur les coeurs des Mortels;
Devroient-ils mapeller au soin de leurs Autels ?
D'un coeur tel que le mien souffrieont-ils l'hommage
?
Ismenide:
Quel crime à vôtre coeur pourroient-ils
reprocher ?
Idas:
Un crime, qui s'augmente à ne pas le
cacher.
Dévoré
malgré-moy d'un amour temeraire,
Pour l'expier il faut me taire,
Et dans ces lieux peut-être m'arracher.
Ismenide:
Pourquoy füir ? quel objet vous tient sous son empire
?
Idas:
Ce n'est qu'à vous que je crains de le
dire.
Ismenide:
Croiray-je cet Objet peu digne de vos voeux ?
Idas:
S'il l'étoit moins je serois plus heureux.
Rien ne
peut meriter la Beauté qui m'enchaîne,
L'Univers la voudroit avoir pour souveraine;
Mes soûpirs enflammez la suivoient en tous lieux;
A mes transports toute autre qu'une Reine
Eûr reconnu l'ouvrage de ses yeux.
Mon crime
est declaré, prononcez-en la peine.
Ismenide:
J'estimois vos vertus, & je ne pensois pas
Que j'aurois dès ce jour à me plaindre
d'Idas.
Idas:
Ah ! vôtre gloire m'est trop chere
Pour ne pas la venger sur un infortuné.
Qui suis-je, helas ! pour pretendre à vous plaire
?
A moy-même inconnu, par les Dieux condamné,
En naißant exposé dans un bois solitaire,
Et par un vil Pasteur à Delphes amené,
Sçais-je de quel sang je suis né ?
Peut-être tremblerois-je à connoître mon
pere.
Ismenide:
A des tristes soupçons cessez de vous
livrer.
Peut-être
vos craintes sont vaines,
Ce Pasteur en mourant, osa vous aßurer
Qu'un beau sang couloit dans vos veines.
Idas:
Hé ! quand j'aurois reçû le Sceptre en
ce jour,
Me pardonneriez-vous l'excés de mon amour
?
Un Roy
fameux vous rend les armes,
Il est favorisé par le Dieu des enfers;
Mais l'éclat de son rang, le pouvoir de ses
charmes
Ne sçauroient soûlager ses fers.
Ismenide:
Pour charmer l'Objet qu'on adore,
Tout l'art magique ne peut rien:
L'Amour ne veut pas qu'on implore
Un autre pouvoir que le sien.
Idas:
Ah ! si l'Amour servoit l'Amant le plus fidelle
!...
Ismenide:
Je vous quitte... Erectée au Temple vous
appelle.
|
|
Idas:
Elle fuit... Malheureux, que faut-il que je faße ?
Ses bienfaits devoient-ils élever mon audace ?
Ma bouche, à l'offenser devois-tu consentir ?
Mon crime est indigne de grace;
Mais je ne puis forcer mon coeur au repentir.
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de page

|
Le
Théatre represente l'Antre de la Pythie avec le
Trepié sacré, les Arcades percées
à vasezs, & les Dons que l'on offroit à
l'Oracle
|
Scene
premiere
Ismenide, Phorbas
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|
Phorbas:
N'en doutez plus, je vais vous epargner
Le spectacle odieux de ma douleur extrême:
Phorbas va tâcher de regner
Sur ses Sujets, & sur luy-même.
Ismenide:
La temps & la raison ont-ils sçû vous
guerir ?
Phorbas:
Helas ! est-il possible ?
Pensiez-vous que mon coeur à force de souffrir
Pourroit devenir moins sensible ?
L'Amour en
maux cruels a changé mes langueurs,
J'ay vû vôtre fierté croître avec
ma tendreße,
Et vous me réduisez sans ceße
A regreter vos premieres rigueurs.
Ismenide:
Lorsque dans mes Etats vous prîtes la
défense,
Et que mes Ennemis furent humiliez,
J'ognorois jusqu'où vous vouliez
Etendre ma reconnoißance.
Dois-je me
repentir, Seigneur, de trop devoir
Aux efforts de vôtre courage ?
Phorbas:
Rapellez mes exploits, c'est me faire un outrage,
J'eûs tort d'y fonder quelque espoir.
Lorsque
pour vous j'ay pris les armes;
Ah ! que n'ay-je pery dans l'horreur des combats !
J'aurois esperé que vos larmes
Auroient honoré mon trepas.
Ismenide:
Cessez un reproche si rude;
Eh ! que vous sert l'aveu de mon ingratitude ?
Phorbas:
Il devroit me servir du moins à vous haïr.
Ah ! que mon coeur ne peut-il m'obeir ?
Quand les
Mortels vous font la guerre,
Dieux, il n'est pas besoin de les priver du jour:
Au lieu de les punir par les feux du tonnerre,
N'allumez que les feux d'un malheureux amour.
D'un
malheureux amour conservez la memoire,
Vous apprendrez bien-tôt ma mort:
Heureux encore si mon sort,
D'un Rival preferé n'augemente pas la
gloire.
Le nom
seul de Rival commence à vous troubler.
Parlez... Ne cherchez plus à feindre.
Ismenide:
Si j'avois fait un choix, qui pourroit me contraindre
A le dissimuler ?
Phorbas:
Vous auriez tout à craindre.
Je punirois son ardeur;
Dans son sang j'irois l'éteindre:
Si c'étoit peu de ma valeur,
J'armerois les enfers & toute leur fureur.
Reine,
vous fremissez... Ah ! vous étes coupable
!
Ismenide:
Laißez-moy, ma presence irrite vôtre
ennuy.
Phorbas:
De quels coups ta fierté m'accable !
Menacer mon Rival, c'est t'atendrir pour luy.
|
|
Ismenide:
J'ay devancé vos pas... Enfin voicy le jour,
Qui d'un frere si cher vous promet le retour.
Mais, quoy ! quelle douleur me faites-vous paraître
?
Créuse:
Vous regnez. Dans le rang où le Ciel vous fit
naître,
Je vous crois un assez grand coeur,
Pour penser avec quelle horreur
Créuse recevroit un maître.
Ismenide:
Un frere ! est-ce un tyran dont on craigne les loix
?
Crésue:
Mon frere dans les flots a perdu la lumiere:
Mais vous ne sçavez pas quels malheurs je
prévois,
Je crains que sous un nom trop aimé de mon pere
Un imposteur ne monte au trône de nos Rois.
|
Scene
3
Erectée, Idas, Ismenide, Créuse,
les Choeurs
|
|
Idas &
Erectée:
Dieu puissant que Delphes revére,
Des secrets du Destin heureux dépositaire,
Répondez à nos cris,
Satisfaites un Roy sur le sort de son Fils.
Les
Choeurs:
Dieu puissant que Delphes revére,
Des secrets du Destin heureux dépositaire,
Répondez à nos cris,
Satisfaites un Roy sur le sort de son Fils.
|
Scene
4
La Pythie, Erectée, Idas, Ismenide,
Créuse,
les Choeurs
|
|
La
Pythie:
Transports divins, je sens toute vôtre puissance,
Apollon est present je tremble à son aspect,
Torrens, ne coulez plus; Vents, gardez le silence,
Et toy Terre, fremy de crainte & de respect.
O Roy trop
fortuné, le Ciel finit tes peines
Reconnois de ton sang le reste precieux,
Le Sacrificateur du plus brillant des Dieux,
Idas, est l'heritier de l'empire
d'Athénes.
Erectée:
Venez, mon Fils... Le sort m'a payé des regrets
Que vous coûtiez à ma tendresse,
C'est vous, je reconnois ces traits, ces mêmes
traits
Qu'en mes songes le Ciel me presentoit sans
cesse.
Idas:
Quoy ! Seigneur, c'est en vous un Pere que je voy,
[illisible]
Erectée:
Le choix des Dieux vous donne un Roy,
Chantez, marquez-luy vôtre zele:
C'est luy que le sort appelle
Pour vous donner la loy.
Le
Choeur:
Le Chois des Dieux nous donne un Roy,
Chantons, marsuons-luy nôtre zele:
C'est luy que le sort appelle
Pour nous donner la loy.
[on
danse]
Ismenide:
Joüissez des faveurs que le Ciel vous dispense.
J'osay vous présager une illustre naissance,
Et j'ay donné l'exemple aux Dieux
D'honorer des vertus qui m'ont frapé les
yeux.
Erectée:
Venez au Temple, venez-tous
Aßûrer Apollon de ma reconnoissance.
Créuse:
Reine, je sçais ce qu'il faut que je pense
Du Sacrificateur, de l'Oracle & de Vous.
|
|
Créuse:
Dieux, est-ce-là le sort que j'avois attendu !
Aux mains d'un Inconnu déja je vois
Athénes,
Et mon fils & moy dans les chaînes...
Mon fils, sois à jamais perdu,
Plûtôt que de venir partager cet
outrage...
Que dis-je
? vien reprendre un sceptre qui t'est dû,
Vange-nous... Non, sa mort doit être mon ouvrage.
Il sçait plaire à la Reine, il commande en ces
lieux,
Et l'on abuse icy du nom des Dieux.
Dieux, je
vaisvous vanger... Quel fureur m'anime ?
Et pour qui me charger d'un crime
Jusqu'à ce que mon fils reparoisse à mes yeux
?...
Arbitres
de nos jours, Parques, je vous implore,
Soûlagez les transports dont mes sens sont saisis:
Sçachons si sur ces bords le Stix retient mon
fils,
Ou si pour luy vôtre main file encore.
Le sort de
Meleagre à sa mere agitée
Fût annoncé par vôtre voix,
Que j'obtienne de vous ce qu'en obtint Altée,
Du secret des Enfers osez rompre les loix.
Arbitres
de nos jours, &c.
|
|
Lachesis:
Créuse, aux sombres bords tes cris ont
penetré.
Idas n'est point ton frere,
Ton fils joüit encor de la lumiere,
Le reste est un secret des Parques ignoré.
Créuse:
Mon fils respire ! Idas n'est donc qu'un imposteur.
Vangeons-nous: Rien ne peut rallentir ma fureur...
Ciel ! il s'offre à mes yeux ! Quel dessein le
rameine ?
|
|
Idas:
Ma Soeur, dois-je en croire la Reine ?
Vous soupçonnez déja ma foy.
Si ma grandeur m'attiroit vôtre haine,
Qu'elle sertoit triste pour moy !
Créuse:
Me crois-tu destiné à vivre ton esclave
?
Idas:
Qui peut causer le trouble où je vous voy
?
Créuse:
Par sa fausse pitié le Perfide me brave.
Idas:
J'esperois que le Ciel permettroit entre nous
Des noms plus tendres & plus doux.
Créuse:
Veux-tu les meriter ? Vien, renonce à ton crime,
Viens au temple me rendre un trône qui m'est
dû,
Que la Pythie y soit ma premiere victime,
Déments l'Oracle faut que sa voix a rendu.
Idas:
Je ne connoissois pas ce qu'un trône a d'aimable,
Des honneurs moins brillans pouvoient me contenter:
Par un artifice coupable
Aurois-je voulu l'acheter ?
Créuse:
Un coeur qui connoît mieux ce que vaut un empire,
Peut-être à ta grandeur s'est plus
interessé.
La Reine...
Idas:
Qu'osez-vous me dire ?
Créuse:
Tu la défends d'un air trop
empressé.
Idas:
Ciel ! à quelles peines m'exposent
Les droits & l'éclat de mon rang !
A la seule douleur que vos plaintes me causent
Reconnoissez les noeuds du sang.
Créuse:
Non, tu n'es point mon frere,
Je le ressens à ma juste colere.
Nouveau
Ministre d'Apollon,
Tu peux comme il te plaît, faire parler l'Oracle,
Tu n'attendois qu'un si grnad nom
Pour faire un crime sans obstacle.
Mais, ne
me vengeray-je pas ?
Je vais dans tous les coeurs faire parler mes larmes
Reveiller de Phorbas les jalouses allarmes,
Et demander ta vie à tant de bras...
Idas:
Contre un ennemy redoutable
Je sçauray défendre mes jours;
Mais, vous, si vous voulez en terminer le cours,
Vous pouvez contenter vôtre haine implacable,
A voir couler mon sang vous le connoîtrez mieux,
Frapez... Vous détournez les yeux.
Créuse:
Qui moy ! que ma main te punisse !
A peine sçais-je, helas ! si je veux ton
supplice.
Je ne me connois plus. Un sort injurieux
Veut-il donc qu'à tes loix mon coeur
s'aßujetiße ?
Idas:
Les Dieux me sont témoins...
Créuse:
La nature, les Dieux
Tout veut que mon coeur te haisse...
Apollon,
Apollon fay perir l'Imposteur,
Lance sur luy tes traits... Conserve-moy l'empire.
Atten... Qui peut suspendre ma fureur ?
Lâche pitié, qu'avez-vous à me dire
Pour un Cruel qui me perce le coeur.
Idas:
Suivons-là. Que je souffre un rigoureux martyre
!
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Le
Théatre represente un lieu champêtre,
orné pour celebrer la féte d'Apollon Berger.
On voit des arbres isolez, & des Amphiteatres de
gazon
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Ismenide:
Tendres Soûpirs que j'ay voulu contraindre,
Eclatez, voicy vôtre jour.
Nous offensons autant l'amour
A cacher nos ardeurs qu'à les vouloir
éteindre.
Que le
calme à mon coeur sera-t'il donc rendu ?
Mon amant est comblé de gloire,
Ah ! n'ay-je point trop attendu
A luy declarer sa victoire ?
Eclatez,
voicy vôtre jour.
Tendres Soûpirs, &c.
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Ismenide:
En l'honneur d'Apollon, quels jeux ordonnez-vous
?
Idas:
Je croyois desormais n'avoir de voeux à faire
Qu'au tendre Amour & qu'à sa mere.
Créuse
à ma grandeur oppose son courroux,
L'Ambitieuse en moy ne veut point voir un frere,
J'attens que le Dieu parle, & qu'il juge entre
nous.
Ismenide:
Par une voix sage & fidelle
Le Ciel a prononcé ses loix,
Faut-il subir une épreuve nouvelle,
Faut-il tenter les Dieux une seconde fois ?
Idas:
On ose m'accuser d'une noire imposture,
Le Peuple Athénien se soûleve, il
murmure.
Ismenide:
Est-ce au Peuple à nommer ses Rois ?
Idas:
Non, vous ne sçavez pas jusqu'à quel point
m'offense
Le soupçon que sur moy l'on commence à
jetter.
Si de l'éclat de ma naissance
Un seul moment il vous laissoit douter.
Ismenide:
J'eûs trop de plaisir à le croire.
Idas:
L'amour d'un Inconnu blesseroit vôtre gloire.
Si j'implore la faveur
De nôtre Dieu tutelaire,
C'est moins pour m'assûrer la suprême
grandeur,
Que pour meriter de vous plaire.
Non, vos fers ne sont destinez
Qu'à des esclaves couronnez.
Ismenide:
Helas ! pourquoy le Ciel prend-t-il le soin
luy-même
De couronner l'Objet de mon ardeur ?
Que je perds un plaisir extrême,
Je voulois qu'à moy seule il dût tout son
bonheur.
Idas:
A quels transports mon ame s'abandonne !
Quel sort plus charmant & plus doux !
Quand je vous donneroy la plus belle couronne,
Je penserois encor la recevoir de vous.
Ismenide:
Vous regneriez du moins sans envie, & sans crainte,
Si mon empire seul vous étoit
presenté.
Idas:
Vous approuvez l'amour dont mon ame est atteinte;
Contre les coups du sort je suis en
sureté.
Ensemble:
Vole Amour, vien nous défendre,
Fay regner le calme en nos coeurs:
Aux plus tendres Amants si tu dois tes faveurs,
N'avons-nous pas droit d'y pretendre ?
Ismenide:
J'entens d'aimables sons, les jeux vont commencer.
Je vois vôtre soeur s'avancer.
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Scene
3
Ismenide, Idas, Créuse,
Bergers & Bergeres, deux Choeurs qui se
répondent
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Les
Choeurs:
Apollon dans ces lieux vous nous rassemblez tous.
Ecoûtez
nos Chansonnettes,
Nos tendres Musettes;
Nous tenons de vous
Leurs sons les plus doux.
Nos bois nos retraites
Pour vous étoient faites.
Content parmy nous,
Du sort en courroux
Vous braviez les coups.
Content parmy nous,
Du celste séjour nous n'étiez point
jaloux.
Deux
Bergeres:
Aimons toûjours ces Bocages,
Apollon les a cheris.
L'Amour, sous ces verds ombrages
Cache les Jeux & les Ris.
Qu'au doux
murmure de l'Onde,
Les oyseaux joignent leurs chants.
Qu'icy l'Echo ne réponde
Qu'aux soûpirs des coeurs contents.
[on
danse]
Idas:
Apollon, je t'implore aujourd'huy pour moy-même;
Reconnoy cette voix dont les premiers accens
Ont celebré ta puissance suprême.
Je t'offris des Mortels les voeux les plus pressans;
Mais je t'implore aujourd'huy pour
moy-même.
Tu perdis
quelques temps les droits de ta naissance,
Et l'on me dispute les miens:
Pour ne pas voir mes maux avec indifference,
Rappelle-toy les tiens.
Le
Choeur:
Descendez icy-bas
Divinité puissante,
Descendez, ne trompez pas
Nos voeux & nôtre attente.
Divinité puissante
Descendez icy-bas.
Créuse,
à Idas, & au Choeur:
Vous attendez trop long-temps sa presence...
Apollon, c'est à moy d'expliquer ton
silence.
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Ismenide:
Suivez ses pas, craignez qu'aux coeurs de vos sujets
Elle n'aille porter la fureur qui l'inspire.
Idas:
Je crains bien plus que ses projets,
Tout ce que contre moy la Gloire peut vous dire.
Qu'attendre aprés l'affront que j'endure à vos
yeux ?
Ismenide:
Mon coeur ne dépend pas des réponses des
Dieux.
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Scene
5
Ismenide, Phorbas
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Phorbas:
Idas espere-t'il de regner sur Athénes ?
Ismenide:
Ces titres glorieux sont-ils donc effacez ?
Phorbas:
Quoy ! Princeße, Apollon a paru dans ces plaines,
Et tous les souçons sont passez.
Ismenide:
L'Oracle, la Pythie a parlé, c'est
aßez.
Phorbas:
Tu ne te trompois pas, Créuse [?].
Cet Oracle fatal, Idas la sçû dicter,
Le suffrage nouveau, qu'Apollon luy refuse,
Suffit pour ne plus en douter.
Ismenide:
Sa Soeur le hait, le craint, & veut luy faire
injure.
Phorbas:
Croyez-vous le connoître mieux ?
Tout le condamne icy, le Ciel & la nature.
Ah ! c'est donc l'amour seul qui vous ferme les
yeux.
Ismenide:
L'amour !...
Phorbas:
J'en ay penetré le mistere.
Mon coeur à ce revers n'étoit pas
preparé.
Dans le rang où je suis je ne soupçonnois
guere
Le Rival qui m'est preferé.
Pour un
Inconnu magnanime
On a vû quelquefois des Reines s'engager:
Mais d'un lâche Imposteur vous approuvez le crime,
Et vous voulez le partager.
Imenide:
Par vos discours cessez de m'outrager.
Phorbas:
C'est ton malheur, Ingrate, qui m'allarme.
Tu cheris ton erreur... tremble, je vois le charme
Prest à se dissiper.
Ismenide:
Ciel ! dissipe l'effroy dont il vient me fraper.
Helas !...
Phorbas:
Vous soûpirez, Princesse.
Ah ! si c'étoit pour vôtre liberté !
Ah ! si de vôtre coeur contre vous revolté
Vous vouliez seulement redevenir maîtresse !
Vous ne m'écoûtez pas.
Et vous brûlez de rendre heureux Idas.
Ensemble:
Il faut oublier une Ingrate,
Il faut enfin cesser de l'aimer.
Par le dépit nôtre foiblesse éclate;
C'est redouter ses maux au lieu de les calmer.
Phorbas:
Eh bien; à mon bonheur mon ame étoit
rebelle.
J'attens ce calme heureux que la raison rappelle.
Vôtre rigueur me sert contre tous vos attraits,
Et l'amour, de mon coeur arrache enfin ses
traits.
[reprise
du Duo]
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Phorbas:
Je dois dissimuler pour vanger mon outrage:
Qu'elle sçait peu le sort que luy garde ma rage
!
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Le
Théatre represente un Desert, & des Rochers
escarpez
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Phorbas:
Sejour affreux, dont le silence
Est si souvent troublé par des tristes accens,
Vous fit-on jamais confidence
De tourmens plus cruels que ceux que je ressens ?
Un Rival
trop heureux engage
La sévere Beauté qui méprisa ma
foy.
L'Hymen va les unir. Ah ! j'en frémis d'effroy.
Répandons en ces lieux l'horreur & le
carnage.
Vains projets ! sans secours que me sert mon courage ?
Je ne puis me vanger en Roy.
Eh bien ! chargeons l'enfer de vanger mon outrage.
Perissent par mon art les objets de ma rage,
Le coup est digne d'eux su'il n'est digne de moy.
Sejour
affreux, dont le silence, &c.
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Phorbas:
Princesse, de ma haine implorez-vous l'appuy ?
Au nombre des vaincus nôtre Ennemy nous
comte.
Créuse:
Le Ciel devoit parler pour luy,
Le silence des Dieux l'avoit couvert de honte;
Mais mon Pere aveuglé le couronne
aujourd'huy.
Ensemble:
Je perds la Beauté que j'aime,
Je perds la grandeur suprême:
De nos maux punissons l'Auteur,
La gloire, le dépit animent ma fureur.
Phorbas:
Tremble odieux Rival, par mille barbaries
Je sçauray t'ouvrir le tombeau.
Ah ! si
pour toy l'Hymen allume son flambeau,
J'allumeray le flambeau des Furies.
Tremble
odieux Rival, par mille barbaries
Je sçauray t'ouvrir le tombeau.
Créuse:
La colere qui vous enflâme
Me plaît trop pour la rallentir;
Rassurez, s'il se peut, mon ame
Contre l'horreur du repentir.
Phorbas:
La fureur
Dans mon coeur
Regne en souveraine.
Suivez les transports
D'une juste haine;
Chassez le remords
Que la crainte ameine;
C'est une ombre vaine
Qui suit aux moindres efforts.
Créuse:
Je sens un trouble affreux que j'ay peine à
contraindre.
Phorbas:
La pitié pour Idas peut-elle vous troubler
?
Quand de
ses ennemis on n'a plus rien à craindre,
La pitié pour eux peut parler;
Mais il n'est pas temps de les plaindre,
Quand ils nous font trembler.
Ensemble:
Je perds la Beauté que j'aime,
Je perds la grandeur suprême:
De nos maux punissons l'Auteur,
La gloire, le dépit animent ma fureur.
Créuse:
Hatez-vous, preparez vos charmes les plus forts.
Phorbas:
Je vais seconder vos transports.
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Créuse:
Cher Inconnu, pour qui mes yeux
Ne cessent de verser des larmes;
Si tu
joüis encor de la clarté des Cieux,
Hâte-toy de paroître, adoucy mes allarmes,
Vien, vien justifier & ta Mere & les
Dieux.
Cher
Inconnu, pour qui mes yeux, &c.
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Phorbas:
Torrens qui coulez dans ces bois,
Arrêtez-vous à ma voix:
Que le Stix jusqu'icy fasse rouler son onde,
Que Cerbere me réponde,
Que le Ténare obeïsse à mes
loix.
Ces arbres
étonnez ébranlent leurs ombrages,
Mille vents enflâmez entraînent les nuages,
Je vois pâlir les celestes flambeaux,
La Nayade en tremblant se chache [sic] au fond des
eaux.
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Scene
5
Créuse, Phorbas, Démons
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Le Choeur
des Démons:
Nous ne voyons point l'Aurore,
Nôtre empire est dans la nuit.
Le seul Soleil qui nous luit,
Est le feu qui nous dévore
Sans cesse nous gemissons
Dans les feux & dans les chaînes;
Mais ta voix suspend nos peines:
Parle, nous t'obeïssons.
Phorbas:
Sur l'objet de ma haine épuisez vôtre rage.
Quels plaisirs plus charmans
Pour un Amant qu'on outrage,
Que les gemissemens
Qu'un Rival qui succombe aux plus cruels tourmens
?
Le
Choeur:
Faut-il qu'un monstre le dévore
Et désole en un jour ces climats odieux ?
Phorbas:
Apollon protege ces lieux.
Le
Choeur:
Ne serons encore
Plus forts que les Dieux.
Phorbas:
Sur l'objet de ma haine épuisez vôtre rage.
Quels plaisirs plus charmans
Pour un Amant qu'on outrage,
Que les gemissemens
Qu'un Rival qui succombe aux plus cruels tourmens
?
Le
Choeur:
Que les soûpirs, que les cris, les allarmes
Pour nous ont de charmes !
Laissons s'attendrir
Une ame timide,
Nôtre oeil n'est avuide
Que de voir souffrir.
A tes desirs les Enfers sont propices,
Choisi les supplices.
Voir un objet odieux
Perir à ses yeux,
C'est goûter les délices
Des Dieux.
Phorbas
& Créuse:
Quelle vapeur nous environne,
L'Enfer exauce nos souhaits.
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Scene
6
Créuse, Phorbas, Tysiphone,
Démons
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Tysiphone:
Créuse, c'est à toy que le sort
l'abandonne.
On garde au fond de ton Palais
Le sang de la Gorgone,
Ce monstre que Pallas accabla de ses traits.
Son sang toûjours redoutable
Porte une mort inévitable.
Démons, apportez-nous ce funeste
secours...
[deux
Démons apportent le Vase qui renferme le sang de la
Gorgone]
C'est
assez, te voilà maiîtreße de ses
jours.
Phorbas:
On va preparer pour Idas
La coupe nuptiale.
Que dans l'himen il trouve le trépas.
Volez, Démons, ne tardez pas,
Que je quitte avec vous cette terre fatale.
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Créuse:
Il fuit... tout disparoît à mes regards
surpris.
Present si cher & si terrible,
Tu fais trembler ma main... Reprenons mes esprits,
Ta va rendre mon sort paisible.
Vaine
pitié, que me veux-tu ?
Cede à l'interêt qui m'anime,
Tu ne l'as que trop combatu.
Pour le bonheur d'un Fils tout devient legitime;
Ou du moins l'Univers avoüera que mon crime
Eût sa source dans la vertu.
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Le
Théatre represente le Temple d'Apollon, où
tout est preparé pour le Mariage de la Reine &
d'Idas. On voit un Autel sur lequel est la Coupe
Nuptiale.
|
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Créuse:
Plaisirs de la vangeance,
Pourquoy me coûtez-vous des pleurs ?
Ne puis-je punir qui m'offense
Sans éprouver mille douleurs ?
Pourquoy
me coûtez-vous des pleurs,
Plaisirs de la vangeance ?
Dieux, vôtre jalouse puissance
Veut donc se reserver des plaisirs si flateurs ?
Les Mortels vous font violence
D'en vouloir avec vous partager les douceurs.
Pourquoy me coûtez-vous des pleurs,
Plaisirs de la vangeance ?
Ah ! mon
juste couroux ne peut-être adoucy.
Du sang d'un ennemy ne devons être avuides
Qu'il meure, qu'il apprenne aux pâles Eumenides,
Que leur secours m'a réüssi.
Que
dis-je... Je balance à prendre ma victime,
Pour rassurer mon coeur; que n'ay-je icy Phorbas ?
Je frissonne, je tremble... Est-ce l'horreur du crime
Ou d'autres sentimens que je ne connois pas ?
|
Scene
2
Erectée, Ismenide, Idas, Créuse,
Le Grand Prêtre de l'Hymen, Peuples
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Erectée
& le Choeur:
Que les doux plaisirs nous rassemblent,
Celebrons des Amants heureux:
Que tous leurs jours ressemblent
Au jour qui voit former leurs noeuds.
[on
danse]
Idas &
Ismene:
Soleil, pour mécoûter arrête dans les
Cieux
Des plus belles ardeurs tu vois brûler nos ames;
Que ta clarté se dérobe à nos yeux,
Quand nos coeurs éteindront leurs
flâmes.
Le Grand
Prêtre:
Pour confirmer vos sermens solemnels,
Offrez la Coupe aux Immortels.
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Scene
3
Erectée, Ismenide, Idas, Créuse,
Le Grand Prêtre de l'Hymen, Peuples
|
|
Créuse,
arrête Idas lorsqu'il veut boire la Coupe:
Ah ! malgré tes forfaits tu m'es trop cher...
Arrête...
Idas:
Quoy ! vous voulez troubler le bonheur qu'on
m'aprête.
Créuse:
Je n'y puis consentir: Non vous ne mourrez pas.
Idas:
Qu'entens-je ! qu'ay-je à craindre...
Créuse:
Interdite, tremblante.
Ah ! je crois voir en vous un Dieu qui
m'épouvante
Malheureuse ! j'ay crû vouloir vôtre
trépas.
[elle
jette la Coupe]
Idas:
O Ciel ! que faites-vous !
Créuse:
Dieux ! seroit-il mon frere ?
D'où vient que son peril étonne ma colere
?
O Promesse
des Dieux ! O funestes transports !
Amour d'un Fils qu'en vain j'ay cherché sur ces
bords,
Que me faisiez-vous entreprendre ?
Erectée
& Idas:
Un Fils !... que dites-vous ?...
Créuse:
Objet de mes amours,
Apollon, qui du Ciel ne daignes plus m'entendre,
C'est ton Fils & le mien qu'icy tu dois me rendre,
C'est à luy que d'Idas j'euse immolé les
jours.
Le
Choeur:
Quels bruits ! Quels feux ! Quels éclairs !
Que Dieu paroît dans les airs ?
Erectée,
à Créuse:
Tu fureur demandoit mon fils pour victime,
Aux yeux d'un Dieu vangeur tu la vas expier.
Créuse:
Ah ! je vois Apollon.
Erectée:
Il va punir ton crime.
Créuse:
Non, il va me justifier.
|
Scene
4
Apollon dans son Char,
Erectée, Ismenide, Idas, Créuse,
Le Grand Prêtre de l'Hymen, Peuples
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Apollon:
Créuse, dans ce jour que vos plaintes finissent.
Le sort, qui sur les Dieux ne sçauroit attenter,
Aime à les persécuter
Dans les Objets qu'ils cherissent.
Je vosu
rends un Fils, un Heros.
Erectée, à ses loix il faut soûmettre
Athénes;
C'est ton sang & le mien qui coulent dans ses
veines,
N'atten plus d'autre Fils, il est mort dans les
flots.
Amants,
vivez heureux dans une paix profonde.
J'ay sçû punir Phorbas, il ne voit plus le
jour.
La Gloire & les Plaisirs vous suivront tour à
tour,
Donnez des loix à tout le monde,
N'en recevez que de l'Amour.
Créuse,
à Idas:
Ah ! mon fils, c'est donc vous
Que je servois contre vous-même.
Idas:
Vous ma mere ! O destin suprême,
J'oublie à ce prix ton courroux.
Créuse,
à Idas, & à Ismene:
Le Ciel couronne enfin nos voeux
L'Hymen va vous unir de ses plus tendres noeuds.
Le
Choeur:
Amants, vivez heureux dans un paix profonde.
J'ay sçû punir Phorbas, il ne voit plus le
jour.
La Gloire & les Plaisirs vous suivront tour à
tour,
Donnez des loix à tout le monde,
N'en recevez que de l'Amour.
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J'ay
lû par ordre de Monsiegneur le Chancelier,
Créuse, Tragedie; & je n'y ay rien
trouvé qui en doive empescher l'Impression.
Fait à Paris ce premier Avril 1712
Fontenelle
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