|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Camille, Reine des Volques
Tragedie
en Musique en I Prologue & V Actes
par Monsieur André
Campra
[1660 - 1744]
le livret est de Monsieur Antoine Danchet
Academie Royale de Musique
le Mardi neuf Novemvre 1717

Le
Portrait de Camille est un des plus beaux Ornemens de
l'Eneïde. Virgile toujours admirable par les Images
vives qu'il met sous les yeux & qui seules, au sentiment
des plus grands Maîtres, constituënt la veritable
Poësie, commence des le septiéme Livre à
ébaucher le caractere de cette fameuse Reine des
Volques: il la met au nombre des Guerriers qu'il conduit au
secours de Turnus; il la presente à la tête
d'une brillante Troupe de Cavalerie; un Manteau de Pourpre
éclate sur ses epaules, ses cheveux sont attachez par
une agraphe d'or, un Carquois à la Licienne qu'elle
préfere aux vains ornemens de la molesse, une
Javeline de Myrthe dont elle arme sa main, tout fait
connoître qu'elle s'est élevée au dessus
de son sexe & que, loin de s'appliquer aux foibles
exercices de Minerve, elle s'est endurcie aux penibles
travaux de Mars. La Jeunesse sort de la Ville & se
répand dans la Campagne pour courir au devant d'une
Princesse qui joint les graces les plus touchantes à
la plus noble fierté: les Dames sur les Terrasses de
leurs Maisons s'assemblent en foule pour la voir & l'air
retentit d'applaudissemens. C'est ainsi que Virgile annonce
son Heroïne; mais dans le onziéme Livre, il
employe toutes les couleurs & tous les traits de son art
pour achever son Tableau: avant que de montrer Camille au
milieu des effrayantes occasions de la guerre, il raconte
avec quels soins elle y fut preparée dès le
tems de son enfance &, comme le sujet de cette Tragedie
est fondé sur les premiers évenements de la
vie de Camille, j'ai cru devoir traduire une partie du recit
que Diane en fait à une de ses Nymphes. Virgile,
Eneïde, Livre II: Voilà
ce qui m'a fourni l'action de ma Tragedie & le caractere
de Camille: l'Auteur de l'Eneïde s'est borné
à tracer les périls de son enfance & les
occupations de ses premieres années; il la montre
ensuite sur le Trône de son Pere, sans
découvrir les degrez qui l'y avoient
élevée. Un si long détail ne convenoit
point à son sujet & auroit rendu son Episode
defectueux; j'ai saisi ce moment pour établir la
Fable de mon Poëme. J'ai crû qu'une Amasone
obligée, pour vanger la mort de son Pere, d'immoler
celui de son Amant, étoit un objet capable d'attacher
le Spectateur; les devoirs de Camille à
l'égard de Metabus, sa reconnoissance pour Almon qui
lui a sauvé la vie; sa haine pour un Tiran qu'elle
deteste, & ses entimens pour un Prince qui merite de
l'estime, font naître des Combats qui plaisent
ordinairement sur la Scene.
"Metabus Roi des Volques chassé de son Trône
fut contraint d'abandonner l'ancienne Ville de Priverne, il
fuyoit une Armée ennemie & emportoit avec lui sa
fille encore enfant, qu'il appella Camille en changeant une
partie du nom de Casmilla sa femme. Ce Roi fugitif tenoit
dans son sein l'infortunée compagne de son exil
&, pour la derober à la fureur de ceux qui le
poursuivoient, il cherchoit un azile dans les Forêts
sombres & solitaires. Devenu farouche par ses malheurs,
il n'habita plus de maisons & prit en horreur le
séjour des Villes, il se retira sur des Montagnes
desertes parmi les Bergers; il y nourrissoit sa fille par le
secours d'une Jument sauvage, dont il faisoit couler le lait
sur les levres de la jeune Camille. A peine pouvoit-elle se
soutenir, que son pere lui mit un Javelot à la main,
un Arc & un Carquois sur les épaules: l'or ne
servoit point à la parure de ses cheveux; elle avoit
pour toute mante une peau de Tigre: dèslors elle
exerçoit son bras à lancer des traits
proportionnez à ses forces."
En conservant l'unité de l'action j'ai
tâché d'y joindre la varieté des
Spectacles & des Fêtes que demande le Theatre de
l'Opera; mais après tous mes efforts, j'attends la
décision du Public, pour sçavoir si dans ma
Tragedie j'ai bien ou mal rempli un sujet dont le fond a
paru si interessant dans le Poëme Epique.
|
|
les
personnages du Prologue: les
interprètes: La
Nymphe de la Seine Mlle
Antier Flore Mlle
Poussin Zephire Mr
Murayre Le
Dieu Mars Mr
Le Mire
Les Peuples de la Seine
La
Scene est dans les Thuileries
Le
Theatre represente dans le fond le Château
des Thuileries, & sur les côtez les
Arbres de la Grande Allée; les Peuples y
sont assis, & la Nymphe de la Seine y
paroît entourée de
Nayades La
Nymphe de la Seine Que
j'aime à voir ces lieux ! une brillante
Cour Auprès
de nôtre Roi hâtons-nous de nous
rendre; Les
Choeurs des Peuples [Flore
& Zephire avec toute leur Suite entrent en
dansant sur le Theatre]
La
Nymphe de la Seine Flore
& Zephire [la
Suite de Flore s'unit à la Suite de Zephire
pour former ensemble le
Divertissement] Zephire Flore [le
Divertissement continuënt] Flore [on
entend un bruit de Timbales & de
Trompettes] La
Nymphe de la Seine, Flore &
Zephire [pendant
que la Nymphe de la Seine, Flore & Zephire
chantent le Trio, le Dieu Mars descend
environné de Drapeaux, de Lauriers & de
Palmes]
Mars La
Nymphe de la Seine Les
Muses prennent soin d'élever son
enfance, Mars Au
milieu des Plaisirs que la Paix vous rameine, Mars
& la
Nymphe de la Seine La
Nymphe de la Seine Tous
deux Mars Tous
deux La
Nymphe de la Seine,
Flore
& le Choeur des Peuples |
|
|
les
personnages de la Tragedie: les
interprètes: Camille,
Fille de Metabus Roi des Volques Mlle
Journet Almon,
Prince Volque, autrefois Chef des Armées de
Metabus, crû Pere de Camille Mr
Thevenard Rutile,
Sujet fidele de Metabus Mr
Mantienne Aufide,
Tiran des Volques Mr
Hardoüin Corite,
Fils d'Aufide, Amant de Camille Mr
Cochereau Egerine
& Acilie,
Suivantes de Camille Mlle
Pasquier & Mlle Tulou Le
Chef des Gardes d'Aufide Mr
Le Mire Deux
Bergeres Mlle
Poussin & Mlle Antier Une
Femme Volque Mlle
Poussin Un
Volque Mr
Muraye La
Prestresse de la Fortune Mlle
Antier
Choeurs de Bergers & de Bergeres
Choeurs de Conjurez
Choeurs de Peuples
La
Scene est dans le Pays des Volques
Camille, Acilie, Egerine
Le
Theatre represente une Campagne agreable, & dans
l'eloignement des Colines où sont percées
diverses Routes qui conduisent à des
Hameaux
Acilie: Egerine: Acilie: Egerine: Acilie
& Egerine: Camille: Acilie
& Egerine: Camille: Acilie
& Egerine:
Nos paisibles Hameaux charmez de vôtre gloire
Retentissent des plus doux chants,
On y celebre une Victoire
Qui d'un Monstre cruel a delivré nos
Champs.
En vain, pour en dompter la rage,
Corite avoit armé son bras,
Sans l'effort de vôtre courage,
Ce Prince, en combattant, eut trouvé le
trépas.
Quoyque fils d'un Tyran, dont la rigueur extrême
Fit périr Metabus qui regnoit en ces lieux,
Il est digne du Diadême,
Sans cesse ses vertus se montrent à nos
yeux.
Avant que de ses jours vous prissiez la défence,
Vos yeux, belle Camille, avoit touché son
coeur.
L'Amour par la reconnoissance
Doit prendre une nouvelle ardeur.
Lorsque ce Prince ici vint seconder nos Armes
Pour dissiper l'effroi dun Peuple malheureux,
Trop épris de mes foibles charmes
Il m'osa déclarer ses feux.
Pour le fuir, c'est assez de connoître sa
flâme,
L'Amour doit-il toucher mon ame ?
Almon qui me donna le jour,
Prit soin de m'affranchir d'une indigne molesse,
Et dans les Forêts d'alentour
Aux travaux de Diane élevant ma jeunesse,
Comme un Monstre terrible il me peignit l'Amour.
La déesse des Bois, dont vous êtes l'image,
Autrefois se laissa charmer:
Elle-même rendit hommage
Au Dieu qui fait aimer.
De ce Dieu trop puissant vous me vantez la gloire,
Finissez un discours qui doit m'être
odieux.
Nous allons nous unir aux Bergers de ces lieux,
Pour publier vôtre victoire.
Camille
Camille,
seule: Mon Pere
paroît en ces lieux !
Quel Bois assez épais pourrai-je rencontrer
Pour cacher le trait qui me blesse ?
Aux yeux de ces Bergers devrois-je me montrer ?
Ils chantent ma valeur, je pleure ma foiblesse !
Camille, il est donc vrai, ta fierté se dément
!
Le Prince alloit perdre la vie,
Helas ! en ce fatal moment,
J'ai cru que la pitié m'avoit seule attendrie;
Je soupire ! & ses jours ne sont plus en danger !
Non, non, il n'est plus tems de m'abuser moi-même,
Je vois tous les malheurs où je cours m'engager,
Et je sens trop bien que je l'aime.
Camille, Almon
Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: [il
sort] Camille:
Je vois avec plaisir le succès de vos armes,
Ma fille, un Monstre furieux
Dans nos champs desolez ne cause plus d'allarmes,
Et c'est à vous qu'on doit ce repos precieux;
Mais votre courage invincible
Doit par de grands travaux encor se signaler;
Il est dans ces climats un Monstre plus terrible
Que nôtre bras doit immoler.
Si vous me l'ordonnez, je puis tout entreprendre,
Hâtez-vous seulement, hâtez-vous de
m'apprendre
Quel Monstre...
Il n'est pas tems de vous le reveler:
A vos nobles efforts Corite doit la vie,
Il veut de ces deserts nous arracher tous deux.
Quel dessein ! quelle est son envie !
Il cherche à s'acquitter d'un secours genereux.
A la Cour de son Pere il pretend nous conduire.
Auside est un tiran, pourrez-vous consentir ?...
De toutes mes raisons je sçaurai vous instruire,
Mais preparez-vous à partir.
Non, il est un secret que je ne dois plus taire,
De mes foibles appas le Prince est trop
charmé;
De son amour naissant il m'a fait un mistere,
Mais je n'en suis point allarmé.
Ah ! vous ne sçavez pas les troubles de mon ame
!
De tous vos sentimens je dois être
informé.
Avec une constante flâme,
Corite m'a paru trop digne d'être aimé;
Du pouvoir de l'Amour vous devez me défendre,
Je ne vous réponds point d'un coeur
infortuné;
A son penchant fatal s'il est abandonné,
Je tremble qu'il ne soit trop tendre.
Dieux ! qu'entens-je ! n'importe, il faut suivre ma loi,
Vôtre vertu dissipe mon effroi;
Consentez au départ que le Prince desire,
J'aurai des secrets à vous dire,
De tout vôtre destin reposez-vous sur moi.
Quels secrets importans auroit-il à m'apprendre !
Mais le Prince ici vient se rendre...
Camille, Corite
Corite: Vos
attraits meritoient les hommages des Dieux: Camille: Corite: Consentez
que l'Hymen d'une chaîne éternelle Camille: Corite: Camille: Corite: Camille: Corite: Camille: Ah ! quel
transport charmant ! quel doux espoir m'enchante
! [on
entend une Symphonie champêtre, les Bergers descendent
des Cotteaux, & viennent dans la
Plaine] Camille: Corite: Camille: [Camille
va se placer sur un des côtez du Theatre pour regarder
la fête qui lui est destinée. Corite demeure
auprés d'elle]
Aprés un genereux secours,
Camille, permettez à ma reconnoissance
De venir pour jamais vous consacrer des jours
Dont vous avez pris la défense;
Helas ! dans l'ardeur qui m'inspire,
Je ne puis offrir à vos yeux,
Que le don d'un coeur tendre, & l'espoir d'un
Empire.
L'éclat du souverain pouvoir
Ne doit point flatter mon envie,
Si j'ai défendu vôtre vie,
Cette gloire est le prix que j'en veux recevoir.
Ne rejettez point mon hommage,
J'ose encor l'espérer d'un coeur si genereux;
Vous conservez mes jours, achevez votre ouvrage,
Camille, rendez-les heureux:
Unisse nos coeurs sous ses loix:
L'Amour ne vous forma si belle
Que pour vous élever au sort des plus grands
Rois.
De vôtre rang au mien je sçai trop la
distance,
Et vous-même êtes-vous maître de votre
sort ?
Quand vous m'arrachez à la mort,
Le Roi doit applaudir à ma reconnoissance.
Quels nobles sentimens ! qu'ils doivent m'allarmer
?
De mes tendres ardeurs laissez-vous enflammer,
Cedez à vôtre tour, cedez à ma
constance.
Helas ! s'il est vrai que mes yeux
Prennent sur vous quelque puissance,
J'ose vous demander un effort glorieux...
Parlez, assure-vous de mon obéissance.
Laissez-moi pour jamais dans ces sauvages lieux.
Au fond de ces Deserts je serai plus constante
A suivre un severe devoir,
J'y sçaurai ranimer ma fierté chancelante;
Mon plus cruel danger, Seigneur, est de vous
voir.
Je vois de toutes parts les Bergers des Hameaux,
Pour nous offrir leurs Jeux, venir sous ces
Ormeaux.
Quelle contrainte pour ma flâme !
Au plaisir que je sens, dois-je livrer mon ame ?
Adorable Camille ! ah, diangez en ce jour
M'assurer d'un bonheur que je n'oserois croire.
J'en ai trop dit, je crains le pouvoir de l'Amour,
Jamais ce Dieu sans vous, n'auroit eu cette
gloire.
Camille, Corite, Choeur de Bergers & de
Bergeres
[les
Bergers viennent celebrer la Victoire de Camille, & lui
rendre leurs hommages par des danses & des
chants] Le Choeur
des Bergers: Un Berger,
avec sa Musette conduisant des Bergeres qui dansent autour
de lui: Nous
celebrons sur nos Musettes Venez ,
jeunes Bergeres, [le
Divertissement continuënt] Deux
Bergeres: Allons lui
rendre Une
Bergere: Une autre
bergere: Corite,
à Camille: [au
Chef des Gardes] Rutile ne
les quittez pas,
Chantez, Oiseaux, que vos ramages
S'unissent à nos tendres voix;
Amours volez dans ces Boccages,
Volez au son de nos Hautbois,
Celle qui reçoit nos homages,
Soumet tous les coeurs à vos loix.
Venez , jeunes Bergeres,
Sortez de vos Hameaux,
Dansez sur les sougeres
A l'ombre des Ormeaux.
L'Amour & ses appas,
Il inspire nos chansonnettes,
Qu'il anime vos pas.
Sortez de vos Hameaux,
Dansez sur les sougeres
A l'ombre des Ormeaux.
La Paix tranquile
De cet azile
Plaît à l'Amour,
Flore & Zephire
Sous son Empire
Lui font la cour:
L'hommage tendre
De nos soupirs,
Portons ses chaînes,
Pour quelques peines
Que de plaisirs !
Les fleurs nouvelles
Cessent d'être belles,
Les fleurs nouvelles
Brillent peu de jours;
Leurs beauté passe,
Leur éclat s'efface:
Tel est le cours
Des plaisirs & des amours.
Un verd Boccage
Que l'Hyver ravage,
Un verd Boccage
Renaît au Printemps:
Mais la Jeunesse
Sans espoir nous laisse:
De nos beaux ans
Menageons tous les instans.
Le soin de mon amour auprés du Roi m'appelle,
Je dois tout préparer pour vous y recevoir,
J'espere bientôt vous revoir:
Almon me l'a promis, il me sera fidelle:
Avec pompe à la Cour accompagnez leurs
pas.
|
|
Le
Theatre represente une Caverne environnée d'Arbres
& au milieu un Tombeau rustique
Almon, Rutile
Rutile: Almon: Rutile: Almon: Tous
deux: Almon: Rutile: Almon:
En entrant dans ces lieux, je sens couler mes pleurs !
O vous, Manes sacrez, que ce Tombeau me cache,
Recevez le tribut que vôtre sort m'arrache,
Foible soulagement de mes vives douleurs !
Rutile, je sçais votre zele,
Metabus n'eut jamais un sujet plus fidele,
Sitôt que vôtre nom m'a rapellé vos
traits,
Je vous ai confié le plus grand des
secrets.
A mon tour, cher Almon, j'ai sçu vous
reconnoître,
J'apprends avec transport votre fidelité.
Depuis vingt ans caché dans ce bois
écarté,
Enfin je pourrai voir paroître
Le jour que j'ai tant souhaité.
Goutons la flateuse esperance
Qui promet de combler nos voeux:
Que le plaisir de la vengeance
Est doux pour les coeurs malheureux !
J'ai pris soin d'attirer ceux que des loix cruelles
Ecartoient de la Cour d'un Tiran odieux.
Il est tems de les joindre à des amis fidelles
Que j'ai retenus dans ces lieux.
Hâtez-vous, genereux Rutile,
Il faut leur découvrir un projet glorieux,
Au pié de ce Tombeau laissez-moi voir Camille,
Et nous pourrons après la montrer à leurs
yeux.
Almon
Almon,
seul: Sombre
Forêts, Antres affreux, Je vais
rompre enfin le silence, Sombre
Forêts, Antres affreux,
Je l'attends, je connois sa flâme,
De quels coups, juste ciel ! je vais fraper son ame
!
Noir séjour, redoublez l'horreur de vos tenebres,
Offrez à ses regards les Images funebres
Des objets les plus douloureux.
Je vais lui découvrir vôtre funeste sort,
Ombre errante en ces lieux, secondez mon effort,
Par vos gemissemens pressez votre vangeance.
Noir séjour, redoublez l'horreur de vos tenebres,
Offrez à ses regards les Images funebres
Des objets les plus douloureux.
Almon, Camille
Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: [à
Almon] Poursuivez,
repondez à mon impatience. Almon: Par
l'ordre du Tiran, un temeraire, un traître, [il
presente un Poignard aux yeux de Camille] Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: [elle
prend le Poiganrd de la main d'Allmon] Donnez-moi
ce Poiganrd... quel sang frappe mes yeux ! Fer fatal,
c'est toi que j'atteste; Hâtons-nous
il faut nous vanger: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Dois-je
encor ressentir ta flâme Cesse,
Amour, d'attendrir mon ame, Tous
deux: [Rutile
entre avec les Conjurez]
Ou suis-je ! quel Spectacle à mes yeux se presente
?
Vous me voyez troublée, interdite, tremblante...
Quel est cet appareil nouveau ?
Dans le cours de mon premier âge,
Vous vous cachiez souvent dans cet Antre
sauvage...
Je venois y pleurer sur ce fatal Tombeau.
Quel est donc ce mystere ? est-il impenetrable ?
Ce Rocher qui frappe vos yeux,
Leur dérobe un Roi memorable,
Qui meritoit, helas ! un sort plus glorieux;
Un cruel ennemi lui déclara la guerre:
Pour punir son forfait, les Dieux, les justes Dieux
Devoient employer leur Tonnerre,
Cependant le barbare en fut victorieux.
O Ciel ! n'êtes-vous plus l'appui de l'innocence
!
Ce Roi banni de ses Etats,
Victime d'un destin funeste,
Avec un seul enfant qu'il portoit dans ses bras,
D'un sang si precieux unique & triste reste,
S'étoit venu cacher dans ces affreux
climats:
Sans respect du suprême rang,
Immola dans ce lieu son legitime maître;
Et voilà le Poignard encor teint de son
sang.
Qu'entens-je ! mon coeur en frissonne !
L'Enfant seul fut sauvé de tant d'horribles
coups,
Il est par sa vertu digne de la Couronne.
Et quel est cet Enfant ? apprenez-moi,...
C'est vous.
Moi ? de quelle terreur je me trouve saisie !
Et qui vous a rendu le maître de mon sort ?
J'avois suivi le Roi, je vous sauvai la vie.
Helas ! lorsque mon Pere est mort,
Que ne m'a-t'elle été ravie !
Mais je vois pour quels soins me reservent les
Dieux;
Si tu n'immoles pas un barbare assassin,
Mon bras lavera dans mon sein
La trace du sang qui te reste;
Les momens nous sont chers, nommez-moi le perfide,
A me taire son nom qui peut vous engager ?
Ne differez point...
C'est Aufide.
Le Pere de Corite ! ô comble de malheurs !
Vous voyez à la fois & ma rage & mes
pleurs.
Le Tiran, sur un bruit que j'eux soin de
répandre,
Crut que de Metabus un fils étoit resté,
Son erreur pourra vous défendre,
Et jusques dans sa Cour vous mettre en
sûreté.
Moi-même après vingt ans j'y sera sans
allarmes,
Ses yeux à peine m'ont-ils vû:
Allons: pour nous sauver, les Dieux prendront le Armes,
Laissons-les seulement guider par la vertu.
Malheureuse ! que dois-je faire ?
Perdrai-je mon Amant ? trahirai-je mon Pere ?
De quels troubles cruels mon coeur est combattu !
Formons une noble entreprise,
Ecoutons un juste couroux;
Triomphez de l'Amour dont vôtre ame est
éprise,
Vôtre sang l'exige de vous.
Cesse, Amour, d'attendrir mon ame,
Laisses-y regner la fureur;
Parmi tant de trouble & d'horreur !
Laisses-y regner la fureur.
Qu'en ce jour, de nos coeurs la Vangeance s'empare,
Vien, fureur, vien nous animer,
Courons punir un barbare,
Hâtons-nous de nous armer.
Almon, Camille, Rutile, les Conjurez
Almon: Le
Choeur: Camille: [tous
les Conjurez viennent autour du Tombeau rendre les honneurs
funebres, & à la maniere des Anciens, jetter des
Fleurs sur l'Urne qui conserve les cendres du
Roi] Almon,
Rutile: Almon,
Rutile & Camille: Almon: Camille: [tous
les Conjurez s'assemblent autour du Tombeau de Metabus,
& tenant l'Epée nuë d'une main, &
s'appuyant de l'autre sur le Tombeau, ils repetent le
serment de Camille] Camille
& les Choeurs:
Voici les Défenseurs que le Ciel vous destine,
Leur courage avec vous bravera les hazards.
O Ciel ! quelle beauté divine !
Quel objet frappe nos regards !
Venez, vous serez satisfaite,
Venez, nous sommes prêts à vanger vos
malheurs.
Avant que de quitter cette sombre retraite,
Sur ce Tombeau sacré laissons couler nos
pleurs.
Manes de notre auguste Maître,
Ombre du plsu grand des Heros,
Puisses-tu dans ce lieu champêtre
Joüir d'un éternel repos.
Tu vois nos fureurs legitimes,
Goute l'espoir d'être vangé,
Le Ciel juste ennemi des crimes,
A servir nos efforts, est lui-même
engagé.
Grands Dieux, les Rois sont vôtre image,
Qui les ose outrager, doit perir par vos coups:
Soutenez nôtre ardent courage,
Nous allons combattre pour vous.
Guerriers, pour vanger nôtre outrage,
Vous êtes prêts à tout tenter;
Approchez, que chacun s'engage
Par les affreux sermens que je vais vous dicter.
Sur ce fatal Tombeau, nous attestons la foudre,
L'effroi des parjures humains:
Grands Dieux, si le Tiran ne meurt pas par nos mains,
Lancez sur nous vos traits, reduisez-nous en
poudre.
|
|
Le
Theatre represente une Place publique de la Ville d'Antium,
ornée d'Arcs de Triomphe pour recevoir
Camille
Corite
Corite,
seul: Unique
plaisir de l'absence Fuyez,
Chagrins, fuyez: Camille va parâitre !
Unique plaisir de l'absence
Espoir, charmant espoir, soulagez ma langueur:
Loin de l'aimable objet qui captive mon coeur,
Que j'éprouve d'impatience !
Je ne sçaurois sans vous en souffrir la
rigueur:
Espoir, charmant espoir, soulagez ma langueur.
Mes pleurs vont s'arrêter, mes plaintes vont
finir,
Son éloignement vous fit naître,
Bientôt par sa presence elle doit vous
bannir.
Corite, Aufide
Aufide: Corite: Aufide: Avec
d'aimables charmes Aufide: Corite: Aufide: Aux
efforts de mon bras je dois mon Diadême,
Mon fils, calmez votre tristesse,
Camille approche de ces lieux;
Au devant de ses pas tout le Peuple s'empresse
D'aller rendre hommage à ses yeux:
Moi-même de mon rang je me plais à
descendre,
Je veux faire pour vous éclater mon amour,
Impatient je viens attendre
Cet objet si charmant qui vous sauva le jour.
Ah ! Seigneur, vos bontez ont penetré mon ame,
Camille pour jamais m'a soumis à ses loix,
Vous avez approuvé ma flâme,
C'est faire le bonheur des jours que je vous
dois.
Elle a par ses attraits merité le suffrage
De tous ceux qui suivoient vos pas:
Les Dieux vouloient en elle exprimer leur Image;
Ils ne pouvoient unir, en formant leur ouvrage,
Plus de vertus & plus d'appas.
Elle fait admirer un courage indompté:
Les Monstres les plus fiers succombent sous ses Armes,
Les plus farouches coeurs cedent à sa
beauté.
Ce courage, mon fils, peut m'être necessaire:
Par les soins d'un Guerrier qui brava mon couroux,
Un fils de Metabus s'est sauvé de mes coups;
Il pourroit quelque jour vouloir vanger son pere;
J'ignore son destin, mais Camille aujourd'hui
De mon Trône avec vous est encore un appui.
Malgré son obscure naissance,
Elle peut aspirer aux plus brillans honneurs.
Goûtez une douce esperance,
Vous l'aimez, & l'Amour égale tous les
coeurs:
Et le Trône où je suis monté;
Comme par la valeur, on peut par la beauté
S'élever jusqu'au rang suprême.
Corite, Aufide, Camille,
Choeur des Peuples
[on
entend le Choeur des Peuples qui conduisent en triomphe
Camille] Les
Choeurs, derriere le Theatre: Corite: [une
Porte triomphale s'ouvre, & l'on voit paroître
Camille dans un Char traîné par des Esclaves,
& tous les Peuples qui dansent autour d'elle & qui
joüent de divers Instruments] Les
Choeurs: Corite,
à Camille: [au
Roi] Si mes
jours vous sont chers, que mon Pere & mpon Roi Aufide,
à Camille: Camille: Aufide: [à
sa Suite] Allez,
sans tarder davantage, [à
Camille] Je veux
qu'avec vous il partage Corite: Aufide
& Corite: [les
Peuples d'Antium repetent ces quatre vers & celebrent le
triomphe de Camille par des Danses] Une Femme
Volque: Corite: Un
Volque: Tous
trois: Une
Volque: Corite: Tous
trois:
Regnez, sur tous les coeurs, regnez, beauté
charmante,
Venez, par vos attraits embellissez ces lieux.
Le Peuple ameine ici Camille triomphante,
L'Amour va l'offrir à mes yeux !
Regnez, sur tous les coeurs, regnez, beauté
charmante,
Venez, par vos attraits embellissez ces lieux.
Belle Camille, enfin mon bonheur est extrême,
Ce jour me rend tout ce que j'aime !
Approuve les transports où se livre mon ame,
Seigneur, voilà le bras qui s'est armé pour
moi,
Regardez tant d'attraits, & jugez de ma
flâme.
Camille, recevez l'hommage de ma Cour,
Je dois ce prix à l'effort de vos Armes;
Mon fils brûle pour vous, mais puis-je voir vos
charmes,
Et ne pas aprouver l'excès de son amour ?
Vos bontez doivent me confondre,
Seigneur, quand je veux y répondre,
Je ne puis exprimer ce que ressent mon coeur;
Ces honneurs éclatans que vous daignez me rendre
M'inspirent une vive ardeur,
Qui, pour les meriter, pourra tout entreprendre.
Votre Pere en ces lieux ne s'offre point à moi
!
Qu'on l'ameine:
Tous les honneurs que je vous doi.
Chantez, Peuples, rendez hommage
A l'adorable objet qui me tient sous sa loi.
Chantez, publiez sa victoire,
Tout cede à sa valeur, tout cede à ses
appas,
Les Amours unis à la gloire
Volent sans cesse sur ses pas.
A la douceur des Graces
Elle joint la fierté de la Reine des Dieux,
L'Amour est timide à ses yeux,
Et se borne à suivre ses traces.
Les Nymphes des Forêts
La prennent pour Diane, à sa valeur
extrême:
Aussitôt qu'elle quitte & sa arc & ses
traits,
Elle paroît Venus aux yeux de l'Amour
même.
Offrons à la beauté l'hommage d'un coeur
tendre,
C'est peu de chanter son pouvoir:
L'Amour est le tribut qu'elle doit recevoir,
C'est la loüer, que de s'y rendre.
La beauté, par des traits vainqueurs,
Triomphe, sans effort, des plus superbes coeurs:
Elle a des droits suprêmes,
Elle sçait asservir & la Terre & les
Cieux.
C'est un present des Dieux,
Qui les soumet eux-mêmes.
La beauté, par des traits vainqueurs,
Triomphe, sans effort, des plus superbes coeurs.
Corite, Aufide, Camille, Almon,
Gardes, Choeur des Peuples
Aufide: Corite,
montrant Almon: Aufide: Camille: Corite: Aufide: [à
Almon] Traître,
romps enfin le silence. Almon: Aufide: [les
Gardes d'Aufide arrêtent Almon & le
désarment] Corite
& Camille: Aufide: Corite: Camille:
Le Pere de Camille à mes yeux doit
paraître.
Vous le voyez, Seigneur.
Approche de ton Maître,
Vien, Mortel fortuné, joüir de mes
bienfaits;
Approche... est-ce une erreur que la crainte fait
naître ?
C'est lui... puis-je le méconnaitre ?
Malgré les ans, je découvre ses traits !
Il détourne les yeux !... je vois son trouble
extrême !
Je n'en doute plus, c'est lui-même.
Perfide !
O Ciel !
Qu'entens-je ? justes Dieux !
Quel couroux menaçant éclatte dans vos yeux
?
Prince, vous ignorez quel est ce temeraire,
C'est ce même Guerrier dont le fatal secours
Au fils de Metabus a conservé les jours.
De ces noms odieux cesse de m'accabler;
J'ai rempli mon devoir, je brave ta vangeance
Respecte ma vertu, c'est à toi de trembler:
Du sang de Metabus j'embrassai la défense,
Je veux pour ton tourment cacher toujours son sort:
Eclatte, vange-toi; qui ne craint point la mort,
Méprise des Tirans la haine & la
puissance.
Songe bien à soûtenir cette fiere
constance,
Qu'on le charge de fers...
Que faites-vous, helas !
Je dois à la Fortune offrir un sacrifice,
Il faut que ce traître périsse,
Je vais tout ordonner pour son juste
trépas.
Implorons sa clemence, allons, suivons ses pas.
O Ciel ! j'implore ta justice,
Dans ce mortel danger ne l'abandonne pas.
|
|
Le
Theatre represente le Temple de la Fortune, si celebre dans
la Ville d'Antium
Camille
Camille,
seule: Ne puis-je
au moins dans mes douleurs Forune,
fini mes allarmes,
Forune, fini mes allarmes,
Ecoute mes tristes regrets:
Helas ! pour me frapper, te reste-t'il des traits,
Ne te lasses-tu point de voir couler mes larmes ?
Sur ta legereté fonder quelque esperance ?
Cruelle, tu n'as de constance
Que pour m'accabler de malheurs.
Ecoute mes tristes regrets:
Helas ! pour me frapper, te reste-t'il des traits,
Ne te lasses-tu point de voir couler mes larmes ?
Camille, Rutile
Rutile: Tandis que
vôtre sort est encore ignoré, Camille: Rutile: Camille: Rutile:
La Fortune à nos voeux refuse son secours,
Princesse, éloignez-vous de ce Temple funeste,
L'espoir de défendre vos jours,
Est le seul espoir qui me reste;
Cherchez un azile assuré;
Venez...
Almon est dans les chaînes.
Corite a tout tenté pour terminer ses peines,
Mais ses efforts ont été vains,
Son Pere ne veut plus l'entendre,
Et par des ordres souverains,
Au pié de ces Autels lui défend de se
rendre;
Almon brave toujours un odieux pouvoir,
Le trépas n'a rien qui l'étonne,
Il ne craint que pour vous.
Il remplit son devoir,
Je fais ce que le mien m'ordonne;
Songez à vous, Rutile, allez, &
laissez-nous.
Ah ! si vous perissez, je peris avec vous.
Camille, Rutile, Aufide, Almon,
Choeurs de Sacrificateurs & de Prêtresses de la
Fortune
[des
Licteurs armez de Haches & de
Faisceaux] Aufide,
à Almon: Almon: Aufide: [à
sa Suite] Hâtez-vous,
achevez un sanglant sacrifice. Camille: Almon,
appercevant Camille: Aufide: [les
Ministres d'Aufide vont pour immoler Almon, Camille les
arrête] Camille: [à
Aufide] Je connois
sa vertu farouche; Almon: Aufide,
à Camille: Camille: Aufide: Almon: Camille,
à Almon: Almon: Camille: [Almon
sort avec Rutile]
Perfide, vien subir l'Arrêt de ton
supplice.
Tes barbares efforts ne pourront
m'ébranler.
Montre-moi l'ennemi que je dois immoler,
Explique-toi sans artifice,
Quoi ! ta bouche s'obstine à le dissimuler
!
Arrêtez...
Que vois-je grands Dieux !
Je fremis !... Est-ce vous ma fille ?
Pourquoi, lorsque je meurs, vous montrer à mes yeux
?
Espoir unique de ma famille,
Rentrez dans vos deserts, abandonnez ces lieux;
Ma gloire m'engage au silence,
Fidéle à mon devoir, je suis prêt
à périr.
Quels discours ! c'est trop les souffrir,
Venez, remplissez ma vangeance;
La Fortune pour moi daigne s'interesser
En me livrant ce temeraire,
Au pié de cet Autel, hâtez-vous de verser
Un sang qu'exige ma colere,
Frappez...
Ah ! suspendez vos coups.
Il verra, sans pâlir, cet éclatant couroux,
Mais je sait comme lui le secret qui vous touche.
Je tremble...
Hâtez-vous de me le découvrir...
Vous balancez ?... il va périr...
J'en atteste des Dieux la majesté suprême,
Si je ne vous libre moi-même
L'ennemi qui vous fait trembler;
Puisse la maître du Tonnerre
Entrouvrir sous mes pas les gouffres de la Terre,
Et de ses traits brulans pour jamais m'accabler:
De mon Pere captif faites cesser les peines,
Qu'il puisse du Palais sortir en liberté.
Rutile, qu'on brise ses chaînes,
Mais ne le quittez point.
Que je suis agité !
La resistance est inutile.
Qu'allez-vous reveler ?
Allez, suivez Rutile,
Je dois vous donner du secours,
Je dois tout employer pour conserver vos jours.
Camille, Aufide
Aufide: Camille: Aufide: Camille: Aufide: Camille: Aufide: Camille: Aufide: Camille: Aufide: Camille: Acheve, il
est temps, rend toi plus odieux, [elle
sort] Aufide,
à sa Suite: [les
Prêtres & les Prêtresses de la Fortune
viennent lui rendre leurs hommages, & celebrer son
pouvoir]
C'est de vous que dépend le repos de ma vie;
Vôtre Pere a bravé mon couroux
menaçant;
Mais vous, esperez tout d'un coeur reconnoissant,
Si vous contentez mon envie.
Enfin je l'ai promis: il faut vous découvrir
Cet objet de vôtre vangeance,
Lui-même, à vos regards s'il craignoit de
s'offrir,
Il croiroit trahir sa naissance.
Ah ! quel plaisir de me vanger
Du fier ennemi qui m'outrage !
Ma main conduite par la rage
Dans son sang odieux brûle de ses plonger:
Ah ! quel plaisir de me vanger
Du fier ennemi qui m'outrage !
Quel lieu peut le cacher ?
Ce Palais.
Justes Dieux !
Tout me jette en un trouble extrême,
Ici mon ennemi n'a point frappé mes yeux,
Je cherche vainement...
Tu le vois, c'est moi-même.
Vous ! ô Ciel !
Ce Guerrier dont je sauve les jours,
Pour conserver les miens, me prêta son secours,
Pour mieux cacher mon sort & tromper ta furie,
Il publia qu'un Prince échapoit à tes
coups.
Le perfide ! il ne peut éviter mon couroux;
Venoit-il en ces lieux attenter à ma vie ?
Au milieu des Forêts il voulut me former,
De traits, de javelots, il prit soin de m'armer;
Des Tigres & des Ours j'allois dompter la rage;
A ces travaux sanglans j'osai m'accoutumer,
Pour punir les Tirans, j'essayois mon courage.
Le Ciel remplit mal tes souhaits...
Il est jaloux de sa Victime,
Il veut reserver à ses traits
La gloire de punir ton crime;
Sans cesse à mon esprit mon pere se presente,
Hâte-toi de m'unir à son Ombre sanglante,
Hâte-toi d'irriter & ce Peuple & les
Dieux.
Allez, que l'on s'assure d'elle,
Cherchons à prévenir leur fureur
criminelle,
Fortune, seconde mes voeux;
Ministres de son Temple, animez votre zele,
Implorez son pouvoir, formez de nouveaux Jeux.
La Prestresse de la Fortune & les
Choeurs
La
Prestresse de la Fortune & les Grands Choeurs: La
Prestresse & les Petits Choeurs, alternativement: La
Victoire, ou la mort, les plaisirs, ou les peines, [la
Prêtresse & les Grands Choeurs repetent les quatre
premiers Vers; les Peuples qui adorent la Fortune & les
Prêtresses celebrent une Fête par leurs Danses,
& par leurs chants] La
Prestresse: [le
Divertissement commence] Fortune,
tu n'as qu'à paraître [le
Divertissement continuë] Fortune,
c'est ton seul caprice [à
la fin du Divertissement Corite vient sur la
Scene]
Fortune, ton suprême Empire
Embrasse le vaste Univers,
Tu te fais adorer de tout ce qui respire,
Tu regles les destins de la Terre & des Mers.
Le Matelot tremblant au milieu de l'orage
Implorer ton secours;
Le Soldat entraîné dans l'horreur du
carnage
Te laisse le soin de ses jours.
Dépendant de tes loix;
Les Sceptres, quand tu veux, se transforment en
chaînes,
Tu fais les Captifs & les Rois.
Triomphe, joui de ta gloire,
Enchaîne à ton gré les Mortels,
Dans le fond de leur coeur tu trouves des Autels,
Les autres Dieux à peine occupent leur
memoire.
Pour assembler les plaisirs;
Sitôt que tu fuis, on voit naître
Et les chagrins & les soupirs;
L'Amour de ses rapides aîles
Se plaît à voler sur tes pas,
Et pour fléchir des coeurs rebeles,
Ce Dieu se sert de tes appas.
Qui regle le sort des Amans,
Et ta voix severe ou propice
Fait leurs plaisirs ou leurs tourmens:
Sans toi, le coeur le plus sincere
Ne peut esperer d'être heureux;
Et souvent ton secours pour plaire,
Est plus sûr que de tendres feux.
Aufide, Corite
Aufide: Corite: Rien n'a
pû m'arrêter: je tremble pour Camille; Aufide: Corite: Rendez-vous
à mes pleurs, Qu'un
Hymen fortuné bannissant nos allarmes, Aufide: Dans le
coeur de Camille étouffez la vangeance, Corite: [Corite
sort avec tous les Peuples & les Choeurs qui
étoient dans le Temple]
Quoi, Prince, malgré ma défense,
Vous osez paroître en ces lieux !
Aux frayeurs d'un Amant pardonnez cette offense,
Ou je vais, en mourant, l'expier à vos
yeux;
Ferai-je en sa faveur un effort inutile ?
J'embrasse vos genoux,
J'ose vous implorer pour elle & pour moi-même;
C'est moi que menaçent vos coups,
Vous perdez votre fils, si je perds ce que
j'aime.
Votre coeur se doit-il partager entre nous ?
Je vous dois à tous deux la vie,
Je sais que je la tiens de vous,
Mais sans Camille, helas ! le sort me l'eût
ravie.
Tout doit vous engager à finir mes
malheurs.
Affermisse le Trône où vous êtes
monté.
Mon Trône !... cet espoir, vos soupirs & vos
larmes
Balancent les transports de mon coeur
irrité.
C'est elle que dépend le succez de vos
feux.
Amour, à me efforts vien joindre ta puissance,
De l'Amant le plus tendre aide à combler les
voeux.
Aufide
Aufide,
seul: Venez,
juste Fureur, venez tout entreprendre:
Va, goûte une vaine esperance,
J'emprunte d'un Hymen la trompeuse apparence;
Deux Ennemis m'ont fait trembler,
Non, leur sang à mon gré ne peut trop
tôt couler.
Il ne me suffit pas du sang que j'ai versé,
Lorsqu'au suprême rang un Mortel s'est
placé,
Il doit perdre le jour avant que d'en descendre:
Venez, juste Fureur, vous tout entreprendre.
|
|
Le
Theatre represente le Palais di Roi des
Volques
Camille, Corite
Corite: Verrez-vous
sans douleur mon destin déplorable ? Camille: Je sens
une douleur mortelle Corite: Camille: Fille de
Metabus, quelque amour qui m'anime, Victimes
d'un devoir severe, Corite: Camille: Corite: Camille: Corite: Camille: Tous
deux: Corite: [il
sort] Camille,
seule:
Non, vôtre coeur pour moi ne fut jamais sensible,
Le Roi prépare tout pour nous unir tous deux,
Il a laissé ce courroux si terrible
Qu'il m'ôtoit l'espoir d'être heureux,
Vous seule toujours inflexible
Du plus fidelle Amant vous rejettez les voeux !
Si vous ne m'aimez plus, si je vous perds, je
meurs.
Ah ! danss le touble qui m'accable,
Pourquoi me montrez-vous de si tendres ardeurs ?
Je sais ce que je dois à l'Auteur de mes jours,
Sans cesse je me le rappelle,
Et, malgré mon devoir, je vous aime
toujours.
Votre coeur est toujours le même,
Et vous me condmanez au plus funeste sort !
Prince, n'en doutez point: ma tendresse est
extrême,
Mais enfin mon devoir doit être encor plus
fort.
Je ne puis d'un barbare oublier la fureur,
Non, toutes vos vertus n'effacent point un crime
Qui toujours me remplit d'horreur.
Armons-nous, sans briser un si tendre lien:
Vous devez contre moi défendre vôtre Pere,
Et contre vous je dois vanger le mien.
O Ciel impitoyable !
A quels malheurs nous erservoient les Dieux !
Je ressesn tous vos maux, vôtre plainte m'accable,
O fils trop genereux d'un Tiran trop coupable,
Laissez-moi par pitié m'éloigner de ces
lieux.
Vous voulez me quitter !
Il le faut.
Loi barbare !
L'amour nous unissoit...
Le devoir nous sépare.
Amour, devoir, Tirans des coeurs
Que vous avez pour nous de cruelles rigueurs !
J'ai fait venir Almon: j'en ose tout attendre,
Près de vous l'amitié sera plus que
l'amour;
Il peut en sûreté paroître en ce
séjour,
Je vais le presser de s'y rendre.
Dieux, êtes-vous contens des efforts que je fais
?...
Mais Almon vient dans ce Palais.
Camille, Almon
Almon: Camille: Almon: Remplissons
ce séjour d'horreur & de carnage, Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Almon: Camille: Tous
deux: Almon:
Princesse, qu'ai-je vû ? quel Hymen se prépare
?
Le Tiran de ces lieux fait assembler sa Cour,
Avez-vous oublié le crime d'un Barbare ?
Quoi ! de son fils cous couronnez l'Amour !
Quel outrage ! est-ce ainsi qu'Almon doit me connaître
?
J'ai vû couler les pleurs d'un Prince malheureux,
Fidelle à mes devoirs & rebelle à ses
feux,
Quelle rigueur pour lui, n'ai-je pas fait paraître
!
Ah ! je connois en vous le vrai sang de mon Maître
!
Venez contre un Tiran seconder mon dessein,
Le Ciel m'offre un instant pour lui percer le sein,
Tandis que de l'Hymen il ordonne la Fête,
Nos Conjurez sont dans ces lieux,
Et Rutile avec nous s'aprête
A vanger à la fois votre Pere & les
Dieux:
Que le fer, que le feu servent nôtre couroux,
Que les cris des mourans accablez de nos coups
Percent le tenebreux Rivage;
Que l'Ombre du'un Roi malheureux
Attentive à ces cris affreux,
S'applaudisse de nôtre rage.
Helas !
De ce soupir que je suis étonné !
Armez-vous de vôtre courage.
Que mon sort est infortuné !
Cher Prince !...
Ses vertus me forcent à le plaindre,
Sauvons-le, s'il se peut; mais quel que soit son sort,
C'est assez pour vous de le craindre,
De l'Auteur de vos jours, il faut vanger la mort.
Que je sens de rudes allarmes !
Mon Pere & mon Amant partagent tous mes voeux,
Sans oser decider entre eux,
Je ne sais que verser des larmes.
Prevenons un sort rigoureux.
Des desseins du Tiran, Rutile a sceu m'instruire,
Il a feint nôtre Hymen, pour nous perdre tous
deux,
Renversons son espoir, que lui-même il expire.
Venez, ne tardons plus, de fidelles Sujets
Ont armé pour vous leur audace;
Si nous n'achevons nos projets,
Songez au coup qui nous menace;
Des sermens que vous avez faits
Se peut-il qu'un instant le souvenir s'efface ?
Ah ! c'en est trop, allons, je rougis de mes pleurs,
Pardonnez-les à mes malheurs.
Dans les coeurs formez pour la Gloire,
L'Amour n'exerce point un souverain pouvoir:
Il peut bien quelque tems balancer le devoir,
Mais il ne peut jamais remporter la Victoire.
Le Peuple vient, éloignons-nous,
Venez joindre Rutile, il n'attend plus que vous.
Aufide, les Peuples
[les
Peuples s'assemblent dans le Palais pour celebrer la
Fête de l'Hymen] Aufide: Celebrez
l'Hymen qui s'aprête, Le Choeur
de Peuples: [le
Divertissement commence] Une Femme
de la Fête: L'Amour
cherche à nous rendre heureux, Rassemblez-vous,
aimables Jeux, [le
Divertissement continuë] Un Homme
de la Feste: Qu'avec
les plus charmans appas
Peuples, vous devez tous applaudir à mon choix;
Camille est le sang de nos Rois,
Et la main de mon Fils l'éleve au rangd
suprême.
Pour chanter leur bonheur extrême
Venez unir vos voix.
Que vos voeux, que vos chants en augmentent la
Fête.
Celebrons l'Hymen qui s'aprête,
Que nos voeux, que nos chants en augmentent la
Fête.
Rassemblez-vous, aimables Jeux,
Triomphez avec tous vos charmes.
Les Plaisirs lui prêtent des Armes;
Triomphez avec tous vos charmes.
Regne, Hymen, dans un si beau jour,
Fais briller ton flambeau
D'une flâme plus vive:
L'Amour vole devant tes pas,
Et que la Constance les suive.
Aufide, le Chef de la Garde, les Peuples
Le Chef de
la Garde: Aufide: Le Chef de
la Garde: Aufide: Les
Choeurs des Peuples: [les
Combattans des deux Partis traversent le Theatre en si
disputant l'avantage, tandis que le Choeur des Peuples forme
des voeux pour le veritable sang de leurs
Rois]
Seigneur !...
Quells sont tes allarmes !
Rutile vous trahit, Rutile a pris les Armes
Suivi d'un Peuple audacieux,
Avec le fier Almon il vient forcer ces lieux,
Camille les a joins, redoutez leur courage,
Votre fils vainement s'oppose à leur
passage.
Courons dans un si grand danger
Ranimer mes Soldats, périr, ou nous
vanger.
Quel succès devons-nous attendre !
Déja les Combattans paroissent à nos yeux,
Nous vous implorons, justes Dieux !
C'est le sang de nos Rois que vous devez
défendre.
Corite, Camille, Almon,
les Conjurez
Corite,
désarmé par les Conjurez: Camille,
armée de son Javelot: Corite: Camille: Corite: [il
prend le Javelot de la main de Camille & se
tuë] Donnez,
voilà le sang que ma main doit
répandre. Camille: [elle
veut prendre le Javelot dont Corite s'est frappé,
Almon qui arrive sur le Theatre la
retient] Almon: Camille: Almon: Venez le
rendre heureux, venez regner sur nous. Le Choeur
des Peuples: [Almon,
Rutile & tous les Volques entourent Camille &
l'emmeinent]
Vous m'avez desarmez, cruels, immolez-moi,
Je m'offre à vos coups... ah ! Princesse,
Quel sang a teint ce fer qu'en vos mains j'apperçoi
?
Corite, plain mon sort, non toute ma tendresse
N'a pû vaincre un devoir dont j'ai suivi la loi:
J'ai calmé, j'ai vangé les Manes de mon
Pere,
Le même soin doit t'animer.
Helas ! contre une main si chere
La mienne peut-elle s'armer ?
A ton tour arme -toi, que rien ne te retienne,
J'ai rempli ma vangeance, il faut remplir la tienne;
Aprés tant de malheurs je ne dois plus te voir,
Tu ne peux être à moi, sois tout à ton
devoir.
Imite-moi.
Cruelle, ah ! qu'osez-vous prétendre ?
O Ciel ! je te perds pour toujours !
Ah ! de ce même fer empruntons le secours.
Princesse, quel dessein !
Quelle pitié cruelle !
Vous prolongez mes jours !
Ils ne sont plus à vous,
Ils sont à ce Peuple fidelle,
Venez nous rendre heureux, venez regner sur nous.
|
J'ai
lû par odre de Monseigneur le Chancelier Camille,
Reine des Volques, Tragedie, & j'ai crû que le
Public en verroit l'impression avec plaisir. Fontenelle |