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Camille, Reine des Volques

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes
par Monsieur
André Campra [1660 - 1744]
le livret est de Monsieur Antoine Danchet

Academie Royale de Musique
le Mardi neuf Novemvre 1717

 

 

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

Avertissement

Le Portrait de Camille est un des plus beaux Ornemens de l'Eneïde. Virgile toujours admirable par les Images vives qu'il met sous les yeux & qui seules, au sentiment des plus grands Maîtres, constituënt la veritable Poësie, commence des le septiéme Livre à ébaucher le caractere de cette fameuse Reine des Volques: il la met au nombre des Guerriers qu'il conduit au secours de Turnus; il la presente à la tête d'une brillante Troupe de Cavalerie; un Manteau de Pourpre éclate sur ses epaules, ses cheveux sont attachez par une agraphe d'or, un Carquois à la Licienne qu'elle préfere aux vains ornemens de la molesse, une Javeline de Myrthe dont elle arme sa main, tout fait connoître qu'elle s'est élevée au dessus de son sexe & que, loin de s'appliquer aux foibles exercices de Minerve, elle s'est endurcie aux penibles travaux de Mars. La Jeunesse sort de la Ville & se répand dans la Campagne pour courir au devant d'une Princesse qui joint les graces les plus touchantes à la plus noble fierté: les Dames sur les Terrasses de leurs Maisons s'assemblent en foule pour la voir & l'air retentit d'applaudissemens. C'est ainsi que Virgile annonce son Heroïne; mais dans le onziéme Livre, il employe toutes les couleurs & tous les traits de son art pour achever son Tableau: avant que de montrer Camille au milieu des effrayantes occasions de la guerre, il raconte avec quels soins elle y fut preparée dès le tems de son enfance &, comme le sujet de cette Tragedie est fondé sur les premiers évenements de la vie de Camille, j'ai cru devoir traduire une partie du recit que Diane en fait à une de ses Nymphes.

Virgile, Eneïde, Livre II:
"Metabus Roi des Volques chassé de son Trône fut contraint d'abandonner l'ancienne Ville de Priverne, il fuyoit une Armée ennemie & emportoit avec lui sa fille encore enfant, qu'il appella Camille en changeant une partie du nom de Casmilla sa femme. Ce Roi fugitif tenoit dans son sein l'infortunée compagne de son exil &, pour la derober à la fureur de ceux qui le poursuivoient, il cherchoit un azile dans les Forêts sombres & solitaires. Devenu farouche par ses malheurs, il n'habita plus de maisons & prit en horreur le séjour des Villes, il se retira sur des Montagnes desertes parmi les Bergers; il y nourrissoit sa fille par le secours d'une Jument sauvage, dont il faisoit couler le lait sur les levres de la jeune Camille. A peine pouvoit-elle se soutenir, que son pere lui mit un Javelot à la main, un Arc & un Carquois sur les épaules: l'or ne servoit point à la parure de ses cheveux; elle avoit pour toute mante une peau de Tigre: dèslors elle exerçoit son bras à lancer des traits proportionnez à ses forces."

Voilà ce qui m'a fourni l'action de ma Tragedie & le caractere de Camille: l'Auteur de l'Eneïde s'est borné à tracer les périls de son enfance & les occupations de ses premieres années; il la montre ensuite sur le Trône de son Pere, sans découvrir les degrez qui l'y avoient élevée. Un si long détail ne convenoit point à son sujet & auroit rendu son Episode defectueux; j'ai saisi ce moment pour établir la Fable de mon Poëme. J'ai crû qu'une Amasone obligée, pour vanger la mort de son Pere, d'immoler celui de son Amant, étoit un objet capable d'attacher le Spectateur; les devoirs de Camille à l'égard de Metabus, sa reconnoissance pour Almon qui lui a sauvé la vie; sa haine pour un Tiran qu'elle deteste, & ses entimens pour un Prince qui merite de l'estime, font naître des Combats qui plaisent ordinairement sur la Scene.
En conservant l'unité de l'action j'ai tâché d'y joindre la varieté des Spectacles & des Fêtes que demande le Theatre de l'Opera; mais après tous mes efforts, j'attends la décision du Public, pour sçavoir si dans ma Tragedie j'ai bien ou mal rempli un sujet dont le fond a paru si interessant dans le Poëme Epique.

 

PROLOGUE

 

les personnages du Prologue:

les interprètes:


La Nymphe de la Seine

Mlle Antier

Flore

Mlle Poussin

Zephire

Mr Murayre

Le Dieu Mars

Mr Le Mire

Suite de Flore & de Zephire
Les Peuples de la Seine

 

La Scene est dans les Thuileries

 

 

Scene premiere
La Nymphe de la Seine,
Choeurs des Peuples de la France, & Troupe de Nayades

Le Theatre represente dans le fond le Château des Thuileries, & sur les côtez les Arbres de la Grande Allée; les Peuples y sont assis, & la Nymphe de la Seine y paroît entourée de Nayades

La Nymphe de la Seine
Que ces pompeux Jardins, l'ornement de mes Rives
Reçoivent par nos soins mille nouveaux attraits,
Nayades, suspendez vos Ondes fugitives,
Que l'Art & ces gazons les retiennent captives;
Qu'elles rendent ces Bois plus rians & plus frais,
Ces Fleurs plus belles & plus vives.

Que j'aime à voir ces lieux ! une brillante Cour
Y vient rétablir son séjour.

Auprès de nôtre Roi hâtons-nous de nous rendre;
Habitans de mes Bords, venez de toutes parts,
A la douceur de ses regards,
Connoissez l'heureux sort que vous devez attendre.

Les Choeurs des Peuples
Quels plaisirs pour nos coeurs ! quel charme pour nos yeux !
Nous joüissons de sa presence:
Nous voyons chaque jour dans ces aimables lieux
Croître avec lui nôtre esperance.

[Flore & Zephire avec toute leur Suite entrent en dansant sur le Theatre]

 

Scene 2
Flore, Zephire, La Nymphe de la Seine,
Choeurs des Peuples de la France, & Troupe de Nayades,
Suite de Flore, Suite de Zephire

 

La Nymphe de la Seine
Jeune Flore, tendre Zephire,
Habitez ce séjour heureux:
Que sur vos pas tout y respire
L'Amour, les Plaisirs & les Jeux.

Flore & Zephire
Suivez Zephire & Flore,
Volez, regnez, tendres Amours,
Ce ne sont point les Fleurs que nous faisons éclore,
C'est vous qui formez les beaux jours.

[la Suite de Flore s'unit à la Suite de Zephire pour former ensemble le Divertissement]

Zephire
L'Amour, qui des plus verds feüillages
Prend soin de parer ces Boccages,
Les consacre aux tendres soupirs:
Contens ou chagrins de leurs chaînes,
Les Amans y vont aux Zephirs
Dire leurs plaisirs ou leurs peines.

Flore
Si vous voulez aimer,
Pour vous laisser charmer
Venez ici vous rendre:
Mille objets à la fois
Cherchent à vous surprendre,
Et l'embaras du choix
Pour seul vous défendre.

[le Divertissement continuënt]

Flore
Dans ce séjour que de beautez se rendent !
L'Amour les fuit & fait voler ses traits:
Jugez, Amans, du prix de leurs attraits,
C'est votre coeur que leurs yeux vous demandent.

[on entend un bruit de Timbales & de Trompettes]

La Nymphe de la Seine, Flore & Zephire
Quels bruits font retentir les Airs !
Mars voudroit-il troubler nos paisibles Concerts ?

[pendant que la Nymphe de la Seine, Flore & Zephire chantent le Trio, le Dieu Mars descend environné de Drapeaux, de Lauriers & de Palmes]

 

Scene 3
Mars, Flore, Zephire, La Nymphe de la Seine,
Choeurs des Peuples de la France, & Troupe de Nayades,
Suite de Flore, Suite de Zephire

 

Mars
Craignez-vous de me voir paraître ?
Toujours de mes faveurs j'ai comblé vos Guerriers.

La Nymphe de la Seine
Aux yeux de nôtre augustre maître,
N'offrez point ces drapeaux, ces Palmes, ces Lauriers.

Les Muses prennent soin d'élever son enfance,
De l'amour des Beaux Arts laissez remplir son coeur,
Le sang dont il a pris naissance
Répond assez de sa valeur.

Mars
Formé par le Heros qui regit cet Empire,
Peut-il ne pas cherir Minerve & le Dieu Mars ?
Aux nobles ardeurs que j'inspire,
Il joindra l'amour des beaux Arts.

Au milieu des Plaisirs que la Paix vous rameine,
Souffrez qu'au moins j'embelisse vos Jeux,
Et que je prête à Melpomene
Des plus brillants exploits les exemples fameux.
Camille sur mes pas fit admirer sa gloire,
Apollon m'a promis d'en retracer l'Histoire.

Mars & la Nymphe de la Seine
Plaisirs, venez de toutes parts,
La Paix a banni les allarmes.

La Nymphe de la Seine
Après les fureurs du Dieu Mars,
Les Muses nous offrent leurs charmes.

Tous deux
Plaisirs, venez de toutes parts,
La Paix a banni les allarmes.

Mars
Qu'un Peuple vainqueur par les Armes
Triomphe encor par les beaux Arts.

Tous deux
Plaisirs, venez de toutes parts,
La Paix a banni les allarmes.

La Nymphe de la Seine, Flore & le Choeur des Peuples
Formons les plus aimables Jeux,
Trompettes, animez nos Fêtes,
Joignez vos nobles sons à nos chants amoureux;
N'annoncez plus de Mars les combats dangereux,
Chantez l'Amour, celebrez ses conquêtes.

 

 

 

PREMIER ACTE

 

les personnages de la Tragedie:

les interprètes:


Camille, Fille de Metabus Roi des Volques

Mlle Journet

Almon, Prince Volque, autrefois Chef des Armées de Metabus, crû Pere de Camille

Mr Thevenard

Rutile, Sujet fidele de Metabus

Mr Mantienne

Aufide, Tiran des Volques

Mr Hardoüin

Corite, Fils d'Aufide, Amant de Camille

Mr Cochereau

Egerine & Acilie, Suivantes de Camille

Mlle Pasquier & Mlle Tulou

Le Chef des Gardes d'Aufide

Mr Le Mire

Deux Bergeres

Mlle Poussin & Mlle Antier

Une Femme Volque

Mlle Poussin

Un Volque

Mr Muraye

La Prestresse de la Fortune

Mlle Antier

Choeurs des Prêtres & des Prêtresses de la Fortune
Choeurs de Bergers & de Bergeres
Choeurs de Conjurez
Choeurs de Peuples

 

La Scene est dans le Pays des Volques

 

Scene premiere
Camille, Acilie, Egerine

 

Le Theatre represente une Campagne agreable, & dans l'eloignement des Colines où sont percées diverses Routes qui conduisent à des Hameaux

 

Acilie:
Nos paisibles Hameaux charmez de vôtre gloire
Retentissent des plus doux chants,
On y celebre une Victoire
Qui d'un Monstre cruel a delivré nos Champs.

Egerine:
En vain, pour en dompter la rage,
Corite avoit armé son bras,
Sans l'effort de vôtre courage,
Ce Prince, en combattant, eut trouvé le trépas.

Acilie:
Quoyque fils d'un Tyran, dont la rigueur extrême
Fit périr Metabus qui regnoit en ces lieux,
Il est digne du Diadême,
Sans cesse ses vertus se montrent à nos yeux.

Egerine:
Avant que de ses jours vous prissiez la défence,
Vos yeux, belle Camille, avoit touché son coeur.

Acilie & Egerine:
L'Amour par la reconnoissance
Doit prendre une nouvelle ardeur.

Camille:
Lorsque ce Prince ici vint seconder nos Armes
Pour dissiper l'effroi dun Peuple malheureux,
Trop épris de mes foibles charmes
Il m'osa déclarer ses feux.
Pour le fuir, c'est assez de connoître sa flâme,
L'Amour doit-il toucher mon ame ?
Almon qui me donna le jour,
Prit soin de m'affranchir d'une indigne molesse,
Et dans les Forêts d'alentour
Aux travaux de Diane élevant ma jeunesse,
Comme un Monstre terrible il me peignit l'Amour.

Acilie & Egerine:
La déesse des Bois, dont vous êtes l'image,
Autrefois se laissa charmer:
Elle-même rendit hommage
Au Dieu qui fait aimer.

Camille:
De ce Dieu trop puissant vous me vantez la gloire,
Finissez un discours qui doit m'être odieux.

Acilie & Egerine:
Nous allons nous unir aux Bergers de ces lieux,
Pour publier vôtre victoire.


Scene 2
Camille

Camille, seule:
Quel Bois assez épais pourrai-je rencontrer
Pour cacher le trait qui me blesse ?
Aux yeux de ces Bergers devrois-je me montrer ?
Ils chantent ma valeur, je pleure ma foiblesse !
Camille, il est donc vrai, ta fierté se dément !
Le Prince alloit perdre la vie,
Helas ! en ce fatal moment,
J'ai cru que la pitié m'avoit seule attendrie;
Je soupire ! & ses jours ne sont plus en danger !
Non, non, il n'est plus tems de m'abuser moi-même,
Je vois tous les malheurs où je cours m'engager,
Et je sens trop bien que je l'aime.

Mon Pere paroît en ces lieux !


Scene 3
Camille, Almon

Almon:
Je vois avec plaisir le succès de vos armes,
Ma fille, un Monstre furieux
Dans nos champs desolez ne cause plus d'allarmes,
Et c'est à vous qu'on doit ce repos precieux;
Mais votre courage invincible
Doit par de grands travaux encor se signaler;
Il est dans ces climats un Monstre plus terrible
Que nôtre bras doit immoler.

Camille:
Si vous me l'ordonnez, je puis tout entreprendre,
Hâtez-vous seulement, hâtez-vous de m'apprendre
Quel Monstre...

Almon:
Il n'est pas tems de vous le reveler:
A vos nobles efforts Corite doit la vie,
Il veut de ces deserts nous arracher tous deux.

Camille:
Quel dessein ! quelle est son envie !

Almon:
Il cherche à s'acquitter d'un secours genereux.
A la Cour de son Pere il pretend nous conduire.

Camille:
Auside est un tiran, pourrez-vous consentir ?...

Almon:
De toutes mes raisons je sçaurai vous instruire,
Mais preparez-vous à partir.

Camille:
Non, il est un secret que je ne dois plus taire,
De mes foibles appas le Prince est trop charmé;

Almon:
De son amour naissant il m'a fait un mistere,
Mais je n'en suis point allarmé.

Camille:
Ah ! vous ne sçavez pas les troubles de mon ame !

Almon:
De tous vos sentimens je dois être informé.

Camille:
Avec une constante flâme,
Corite m'a paru trop digne d'être aimé;
Du pouvoir de l'Amour vous devez me défendre,
Je ne vous réponds point d'un coeur infortuné;
A son penchant fatal s'il est abandonné,
Je tremble qu'il ne soit trop tendre.

Almon:
Dieux ! qu'entens-je ! n'importe, il faut suivre ma loi,
Vôtre vertu dissipe mon effroi;
Consentez au départ que le Prince desire,
J'aurai des secrets à vous dire,
De tout vôtre destin reposez-vous sur moi.

[il sort]

Camille:
Quels secrets importans auroit-il à m'apprendre !
Mais le Prince ici vient se rendre...


Scene 4
Camille, Corite

Corite:
Aprés un genereux secours,
Camille, permettez à ma reconnoissance
De venir pour jamais vous consacrer des jours
Dont vous avez pris la défense;

Vos attraits meritoient les hommages des Dieux:
Helas ! dans l'ardeur qui m'inspire,
Je ne puis offrir à vos yeux,
Que le don d'un coeur tendre, & l'espoir d'un Empire.

Camille:
L'éclat du souverain pouvoir
Ne doit point flatter mon envie,
Si j'ai défendu vôtre vie,
Cette gloire est le prix que j'en veux recevoir.

Corite:
Ne rejettez point mon hommage,
J'ose encor l'espérer d'un coeur si genereux;
Vous conservez mes jours, achevez votre ouvrage,
Camille, rendez-les heureux:

Consentez que l'Hymen d'une chaîne éternelle
Unisse nos coeurs sous ses loix:
L'Amour ne vous forma si belle
Que pour vous élever au sort des plus grands Rois.

Camille:
De vôtre rang au mien je sçai trop la distance,
Et vous-même êtes-vous maître de votre sort ?

Corite:
Quand vous m'arrachez à la mort,
Le Roi doit applaudir à ma reconnoissance.

Camille:
Quels nobles sentimens ! qu'ils doivent m'allarmer ?

Corite:
De mes tendres ardeurs laissez-vous enflammer,
Cedez à vôtre tour, cedez à ma constance.

Camille:
Helas ! s'il est vrai que mes yeux
Prennent sur vous quelque puissance,
J'ose vous demander un effort glorieux...

Corite:
Parlez, assure-vous de mon obéissance.

Camille:
Laissez-moi pour jamais dans ces sauvages lieux.
Au fond de ces Deserts je serai plus constante
A suivre un severe devoir,
J'y sçaurai ranimer ma fierté chancelante;
Mon plus cruel danger, Seigneur, est de vous voir.

Ah ! quel transport charmant ! quel doux espoir m'enchante !

[on entend une Symphonie champêtre, les Bergers descendent des Cotteaux, & viennent dans la Plaine]

Camille:
Je vois de toutes parts les Bergers des Hameaux,
Pour nous offrir leurs Jeux, venir sous ces Ormeaux.

Corite:
Quelle contrainte pour ma flâme !
Au plaisir que je sens, dois-je livrer mon ame ?
Adorable Camille ! ah, diangez en ce jour
M'assurer d'un bonheur que je n'oserois croire.

Camille:
J'en ai trop dit, je crains le pouvoir de l'Amour,
Jamais ce Dieu sans vous, n'auroit eu cette gloire.

[Camille va se placer sur un des côtez du Theatre pour regarder la fête qui lui est destinée. Corite demeure auprés d'elle]


Scene 5
Camille, Corite, Choeur de Bergers & de Bergeres

[les Bergers viennent celebrer la Victoire de Camille, & lui rendre leurs hommages par des danses & des chants]

Le Choeur des Bergers:
Chantez, Oiseaux, que vos ramages
S'unissent à nos tendres voix;
Amours volez dans ces Boccages,
Volez au son de nos Hautbois,
Celle qui reçoit nos homages,
Soumet tous les coeurs à vos loix.

Un Berger, avec sa Musette conduisant des Bergeres qui dansent autour de lui:
Venez , jeunes Bergeres,
Sortez de vos Hameaux,
Dansez sur les sougeres
A l'ombre des Ormeaux.

Nous celebrons sur nos Musettes
L'Amour & ses appas,
Il inspire nos chansonnettes,
Qu'il anime vos pas.

Venez , jeunes Bergeres,
Sortez de vos Hameaux,
Dansez sur les sougeres
A l'ombre des Ormeaux.

[le Divertissement continuënt]

Deux Bergeres:
La Paix tranquile
De cet azile
Plaît à l'Amour,
Flore & Zephire
Sous son Empire
Lui font la cour:

Allons lui rendre
L'hommage tendre
De nos soupirs,
Portons ses chaînes,
Pour quelques peines
Que de plaisirs !

Une Bergere:
Les fleurs nouvelles
Cessent d'être belles,
Les fleurs nouvelles
Brillent peu de jours;
Leurs beauté passe,
Leur éclat s'efface:
Tel est le cours
Des plaisirs & des amours.

Une autre bergere:
Un verd Boccage
Que l'Hyver ravage,
Un verd Boccage
Renaît au Printemps:
Mais la Jeunesse
Sans espoir nous laisse:
De nos beaux ans
Menageons tous les instans.

Corite, à Camille:
Le soin de mon amour auprés du Roi m'appelle,
Je dois tout préparer pour vous y recevoir,
J'espere bientôt vous revoir:
Almon me l'a promis, il me sera fidelle:

[au Chef des Gardes]

Rutile ne les quittez pas,
Avec pompe à la Cour accompagnez leurs pas.

 

 

 

SECOND ACTE

 

Le Theatre represente une Caverne environnée d'Arbres & au milieu un Tombeau rustique

 

Scene premiere
Almon, Rutile

 

Rutile:
En entrant dans ces lieux, je sens couler mes pleurs !
O vous, Manes sacrez, que ce Tombeau me cache,
Recevez le tribut que vôtre sort m'arrache,
Foible soulagement de mes vives douleurs !

Almon:
Rutile, je sçais votre zele,
Metabus n'eut jamais un sujet plus fidele,
Sitôt que vôtre nom m'a rapellé vos traits,
Je vous ai confié le plus grand des secrets.

Rutile:
A mon tour, cher Almon, j'ai sçu vous reconnoître,
J'apprends avec transport votre fidelité.

Almon:
Depuis vingt ans caché dans ce bois écarté,
Enfin je pourrai voir paroître
Le jour que j'ai tant souhaité.

Tous deux:
Goutons la flateuse esperance
Qui promet de combler nos voeux:
Que le plaisir de la vengeance
Est doux pour les coeurs malheureux !

Almon:
J'ai pris soin d'attirer ceux que des loix cruelles
Ecartoient de la Cour d'un Tiran odieux.

Rutile:
Il est tems de les joindre à des amis fidelles
Que j'ai retenus dans ces lieux.

Almon:
Hâtez-vous, genereux Rutile,
Il faut leur découvrir un projet glorieux,
Au pié de ce Tombeau laissez-moi voir Camille,
Et nous pourrons après la montrer à leurs yeux.


Scene 2
Almon

Almon, seul:
Je l'attends, je connois sa flâme,
De quels coups, juste ciel ! je vais fraper son ame !

Sombre Forêts, Antres affreux,
Noir séjour, redoublez l'horreur de vos tenebres,
Offrez à ses regards les Images funebres
Des objets les plus douloureux.

Je vais rompre enfin le silence,
Je vais lui découvrir vôtre funeste sort,
Ombre errante en ces lieux, secondez mon effort,
Par vos gemissemens pressez votre vangeance.

Sombre Forêts, Antres affreux,
Noir séjour, redoublez l'horreur de vos tenebres,
Offrez à ses regards les Images funebres
Des objets les plus douloureux.


Scene 3
Almon, Camille

Camille:
Ou suis-je ! quel Spectacle à mes yeux se presente ?
Vous me voyez troublée, interdite, tremblante...
Quel est cet appareil nouveau ?
Dans le cours de mon premier âge,
Vous vous cachiez souvent dans cet Antre sauvage...

Almon:
Je venois y pleurer sur ce fatal Tombeau.

Camille:
Quel est donc ce mystere ? est-il impenetrable ?

Almon:
Ce Rocher qui frappe vos yeux,
Leur dérobe un Roi memorable,
Qui meritoit, helas ! un sort plus glorieux;
Un cruel ennemi lui déclara la guerre:
Pour punir son forfait, les Dieux, les justes Dieux
Devoient employer leur Tonnerre,
Cependant le barbare en fut victorieux.

Camille:
O Ciel ! n'êtes-vous plus l'appui de l'innocence !

[à Almon]

Poursuivez, repondez à mon impatience.

Almon:
Ce Roi banni de ses Etats,
Victime d'un destin funeste,
Avec un seul enfant qu'il portoit dans ses bras,
D'un sang si precieux unique & triste reste,
S'étoit venu cacher dans ces affreux climats:

Par l'ordre du Tiran, un temeraire, un traître,
Sans respect du suprême rang,
Immola dans ce lieu son legitime maître;
Et voilà le Poignard encor teint de son sang.

[il presente un Poignard aux yeux de Camille]

Camille:
Qu'entens-je ! mon coeur en frissonne !

Almon:
L'Enfant seul fut sauvé de tant d'horribles coups,
Il est par sa vertu digne de la Couronne.

Camille:
Et quel est cet Enfant ? apprenez-moi,...

Almon:
C'est vous.

Camille:
Moi ? de quelle terreur je me trouve saisie !
Et qui vous a rendu le maître de mon sort ?

Almon:
J'avois suivi le Roi, je vous sauvai la vie.

Camille:
Helas ! lorsque mon Pere est mort,
Que ne m'a-t'elle été ravie !
Mais je vois pour quels soins me reservent les Dieux;

[elle prend le Poiganrd de la main d'Allmon]

Donnez-moi ce Poiganrd... quel sang frappe mes yeux !

Fer fatal, c'est toi que j'atteste;
Si tu n'immoles pas un barbare assassin,
Mon bras lavera dans mon sein
La trace du sang qui te reste;

Hâtons-nous il faut nous vanger:
Les momens nous sont chers, nommez-moi le perfide,
A me taire son nom qui peut vous engager ?
Ne differez point...

Almon:
C'est Aufide.

Camille:
Le Pere de Corite ! ô comble de malheurs !
Vous voyez à la fois & ma rage & mes pleurs.

Almon:
Le Tiran, sur un bruit que j'eux soin de répandre,
Crut que de Metabus un fils étoit resté,
Son erreur pourra vous défendre,
Et jusques dans sa Cour vous mettre en sûreté.
Moi-même après vingt ans j'y sera sans allarmes,
Ses yeux à peine m'ont-ils vû:
Allons: pour nous sauver, les Dieux prendront le Armes,
Laissons-les seulement guider par la vertu.

Camille:
Malheureuse ! que dois-je faire ?
Perdrai-je mon Amant ? trahirai-je mon Pere ?
De quels troubles cruels mon coeur est combattu !

Almon:
Formons une noble entreprise,
Ecoutons un juste couroux;
Triomphez de l'Amour dont vôtre ame est éprise,
Vôtre sang l'exige de vous.

Camille:
Cesse, Amour, d'attendrir mon ame,
Laisses-y regner la fureur;

Dois-je encor ressentir ta flâme
Parmi tant de trouble & d'horreur !

Cesse, Amour, d'attendrir mon ame,
Laisses-y regner la fureur.

Tous deux:
Qu'en ce jour, de nos coeurs la Vangeance s'empare,
Vien, fureur, vien nous animer,
Courons punir un barbare,
Hâtons-nous de nous armer.

[Rutile entre avec les Conjurez]


Scene 4
Almon, Camille, Rutile, les Conjurez

Almon:
Voici les Défenseurs que le Ciel vous destine,
Leur courage avec vous bravera les hazards.

Le Choeur:
O Ciel ! quelle beauté divine !
Quel objet frappe nos regards !
Venez, vous serez satisfaite,
Venez, nous sommes prêts à vanger vos malheurs.

Camille:
Avant que de quitter cette sombre retraite,
Sur ce Tombeau sacré laissons couler nos pleurs.

[tous les Conjurez viennent autour du Tombeau rendre les honneurs funebres, & à la maniere des Anciens, jetter des Fleurs sur l'Urne qui conserve les cendres du Roi]

Almon, Rutile:
Manes de notre auguste Maître,
Ombre du plsu grand des Heros,
Puisses-tu dans ce lieu champêtre
Joüir d'un éternel repos.

Almon, Rutile & Camille:
Tu vois nos fureurs legitimes,
Goute l'espoir d'être vangé,
Le Ciel juste ennemi des crimes,
A servir nos efforts, est lui-même engagé.

Almon:
Grands Dieux, les Rois sont vôtre image,
Qui les ose outrager, doit perir par vos coups:
Soutenez nôtre ardent courage,
Nous allons combattre pour vous.

Camille:
Guerriers, pour vanger nôtre outrage,
Vous êtes prêts à tout tenter;
Approchez, que chacun s'engage
Par les affreux sermens que je vais vous dicter.

[tous les Conjurez s'assemblent autour du Tombeau de Metabus, & tenant l'Epée nuë d'une main, & s'appuyant de l'autre sur le Tombeau, ils repetent le serment de Camille]

Camille & les Choeurs:
Sur ce fatal Tombeau, nous attestons la foudre,
L'effroi des parjures humains:
Grands Dieux, si le Tiran ne meurt pas par nos mains,
Lancez sur nous vos traits, reduisez-nous en poudre.

 

 

 

TROISIESME ACTE

 

Le Theatre represente une Place publique de la Ville d'Antium, ornée d'Arcs de Triomphe pour recevoir Camille

 

Scene premiere
Corite

 

Corite, seul:
Unique plaisir de l'absence
Espoir, charmant espoir, soulagez ma langueur:
Loin de l'aimable objet qui captive mon coeur,
Que j'éprouve d'impatience !
Je ne sçaurois sans vous en souffrir la rigueur:

Unique plaisir de l'absence
Espoir, charmant espoir, soulagez ma langueur.

Fuyez, Chagrins, fuyez: Camille va parâitre !
Mes pleurs vont s'arrêter, mes plaintes vont finir,
Son éloignement vous fit naître,
Bientôt par sa presence elle doit vous bannir.


Scene 2
Corite, Aufide

Aufide:
Mon fils, calmez votre tristesse,
Camille approche de ces lieux;
Au devant de ses pas tout le Peuple s'empresse
D'aller rendre hommage à ses yeux:
Moi-même de mon rang je me plais à descendre,
Je veux faire pour vous éclater mon amour,
Impatient je viens attendre
Cet objet si charmant qui vous sauva le jour.

Corite:
Ah ! Seigneur, vos bontez ont penetré mon ame,
Camille pour jamais m'a soumis à ses loix,
Vous avez approuvé ma flâme,
C'est faire le bonheur des jours que je vous dois.

Aufide:
Elle a par ses attraits merité le suffrage
De tous ceux qui suivoient vos pas:
Les Dieux vouloient en elle exprimer leur Image;
Ils ne pouvoient unir, en formant leur ouvrage,
Plus de vertus & plus d'appas.

Avec d'aimables charmes
Elle fait admirer un courage indompté:
Les Monstres les plus fiers succombent sous ses Armes,
Les plus farouches coeurs cedent à sa beauté.

Aufide:
Ce courage, mon fils, peut m'être necessaire:
Par les soins d'un Guerrier qui brava mon couroux,
Un fils de Metabus s'est sauvé de mes coups;
Il pourroit quelque jour vouloir vanger son pere;
J'ignore son destin, mais Camille aujourd'hui
De mon Trône avec vous est encore un appui.

Corite:
Malgré son obscure naissance,
Elle peut aspirer aux plus brillans honneurs.

Aufide:
Goûtez une douce esperance,
Vous l'aimez, & l'Amour égale tous les coeurs:

Aux efforts de mon bras je dois mon Diadême,
Et le Trône où je suis monté;
Comme par la valeur, on peut par la beauté
S'élever jusqu'au rang suprême.


Scene 3
Corite, Aufide, Camille,
Choeur des Peuples

[on entend le Choeur des Peuples qui conduisent en triomphe Camille]

Les Choeurs, derriere le Theatre:
Regnez, sur tous les coeurs, regnez, beauté charmante,
Venez, par vos attraits embellissez ces lieux.

Corite:
Le Peuple ameine ici Camille triomphante,
L'Amour va l'offrir à mes yeux !

[une Porte triomphale s'ouvre, & l'on voit paroître Camille dans un Char traîné par des Esclaves, & tous les Peuples qui dansent autour d'elle & qui joüent de divers Instruments]

Les Choeurs:
Regnez, sur tous les coeurs, regnez, beauté charmante,
Venez, par vos attraits embellissez ces lieux.

Corite, à Camille:
Belle Camille, enfin mon bonheur est extrême,
Ce jour me rend tout ce que j'aime !

[au Roi]

Si mes jours vous sont chers, que mon Pere & mpon Roi
Approuve les transports où se livre mon ame,
Seigneur, voilà le bras qui s'est armé pour moi,
Regardez tant d'attraits, & jugez de ma flâme.

Aufide, à Camille:
Camille, recevez l'hommage de ma Cour,
Je dois ce prix à l'effort de vos Armes;
Mon fils brûle pour vous, mais puis-je voir vos charmes,
Et ne pas aprouver l'excès de son amour ?

Camille:
Vos bontez doivent me confondre,
Seigneur, quand je veux y répondre,
Je ne puis exprimer ce que ressent mon coeur;
Ces honneurs éclatans que vous daignez me rendre
M'inspirent une vive ardeur,
Qui, pour les meriter, pourra tout entreprendre.

Aufide:
Votre Pere en ces lieux ne s'offre point à moi !

[à sa Suite]

Allez, sans tarder davantage,
Qu'on l'ameine:

[à Camille]

Je veux qu'avec vous il partage
Tous les honneurs que je vous doi.

Corite:
Chantez, Peuples, rendez hommage
A l'adorable objet qui me tient sous sa loi.

Aufide & Corite:
Chantez, publiez sa victoire,
Tout cede à sa valeur, tout cede à ses appas,
Les Amours unis à la gloire
Volent sans cesse sur ses pas.

[les Peuples d'Antium repetent ces quatre vers & celebrent le triomphe de Camille par des Danses]

Une Femme Volque:
A la douceur des Graces
Elle joint la fierté de la Reine des Dieux,
L'Amour est timide à ses yeux,
Et se borne à suivre ses traces.

Corite:
Les Nymphes des Forêts
La prennent pour Diane, à sa valeur extrême:
Aussitôt qu'elle quitte & sa arc & ses traits,
Elle paroît Venus aux yeux de l'Amour même.

Un Volque:
Offrons à la beauté l'hommage d'un coeur tendre,
C'est peu de chanter son pouvoir:
L'Amour est le tribut qu'elle doit recevoir,
C'est la loüer, que de s'y rendre.

Tous trois:
La beauté, par des traits vainqueurs,
Triomphe, sans effort, des plus superbes coeurs:

Une Volque:
Elle a des droits suprêmes,
Elle sçait asservir & la Terre & les Cieux.

Corite:
C'est un present des Dieux,
Qui les soumet eux-mêmes.

Tous trois:
La beauté, par des traits vainqueurs,
Triomphe, sans effort, des plus superbes coeurs.


Scene 4
Corite, Aufide, Camille, Almon,
Gardes, Choeur des Peuples

Aufide:
Le Pere de Camille à mes yeux doit paraître.

Corite, montrant Almon:
Vous le voyez, Seigneur.

Aufide:
Approche de ton Maître,
Vien, Mortel fortuné, joüir de mes bienfaits;
Approche... est-ce une erreur que la crainte fait naître ?
C'est lui... puis-je le méconnaitre ?
Malgré les ans, je découvre ses traits !
Il détourne les yeux !... je vois son trouble extrême !
Je n'en doute plus, c'est lui-même.
Perfide !

Camille:
O Ciel !

Corite:
Qu'entens-je ? justes Dieux !
Quel couroux menaçant éclatte dans vos yeux ?

Aufide:
Prince, vous ignorez quel est ce temeraire,
C'est ce même Guerrier dont le fatal secours
Au fils de Metabus a conservé les jours.

[à Almon]

Traître, romps enfin le silence.

Almon:
De ces noms odieux cesse de m'accabler;
J'ai rempli mon devoir, je brave ta vangeance
Respecte ma vertu, c'est à toi de trembler:
Du sang de Metabus j'embrassai la défense,
Je veux pour ton tourment cacher toujours son sort:
Eclatte, vange-toi; qui ne craint point la mort,
Méprise des Tirans la haine & la puissance.

Aufide:
Songe bien à soûtenir cette fiere constance,
Qu'on le charge de fers...

[les Gardes d'Aufide arrêtent Almon & le désarment]

Corite & Camille:
Que faites-vous, helas !

Aufide:
Je dois à la Fortune offrir un sacrifice,
Il faut que ce traître périsse,
Je vais tout ordonner pour son juste trépas.

Corite:
Implorons sa clemence, allons, suivons ses pas.

Camille:
O Ciel ! j'implore ta justice,
Dans ce mortel danger ne l'abandonne pas.

 

 

 

Quatriesme ACTE

 

Le Theatre represente le Temple de la Fortune, si celebre dans la Ville d'Antium

 

Scene premiere
Camille

 

Camille, seule:
Forune, fini mes allarmes,
Ecoute mes tristes regrets:
Helas ! pour me frapper, te reste-t'il des traits,
Ne te lasses-tu point de voir couler mes larmes ?

Ne puis-je au moins dans mes douleurs
Sur ta legereté fonder quelque esperance ?
Cruelle, tu n'as de constance
Que pour m'accabler de malheurs.

Forune, fini mes allarmes,
Ecoute mes tristes regrets:
Helas ! pour me frapper, te reste-t'il des traits,
Ne te lasses-tu point de voir couler mes larmes ?


Scene 2
Camille, Rutile

Rutile:
La Fortune à nos voeux refuse son secours,
Princesse, éloignez-vous de ce Temple funeste,
L'espoir de défendre vos jours,
Est le seul espoir qui me reste;

Tandis que vôtre sort est encore ignoré,
Cherchez un azile assuré;
Venez...

Camille:
Almon est dans les chaînes.

Rutile:
Corite a tout tenté pour terminer ses peines,
Mais ses efforts ont été vains,
Son Pere ne veut plus l'entendre,
Et par des ordres souverains,
Au pié de ces Autels lui défend de se rendre;
Almon brave toujours un odieux pouvoir,
Le trépas n'a rien qui l'étonne,
Il ne craint que pour vous.

Camille:
Il remplit son devoir,
Je fais ce que le mien m'ordonne;
Songez à vous, Rutile, allez, & laissez-nous.

Rutile:
Ah ! si vous perissez, je peris avec vous.


Scene 3
Camille, Rutile, Aufide, Almon,
Choeurs de Sacrificateurs & de Prêtresses de la Fortune

[des Licteurs armez de Haches & de Faisceaux]

Aufide, à Almon:
Perfide, vien subir l'Arrêt de ton supplice.

Almon:
Tes barbares efforts ne pourront m'ébranler.

Aufide:
Montre-moi l'ennemi que je dois immoler,
Explique-toi sans artifice,
Quoi ! ta bouche s'obstine à le dissimuler !

[à sa Suite]

Hâtez-vous, achevez un sanglant sacrifice.

Camille:
Arrêtez...

Almon, appercevant Camille:
Que vois-je grands Dieux !
Je fremis !... Est-ce vous ma fille ?
Pourquoi, lorsque je meurs, vous montrer à mes yeux ?
Espoir unique de ma famille,
Rentrez dans vos deserts, abandonnez ces lieux;
Ma gloire m'engage au silence,
Fidéle à mon devoir, je suis prêt à périr.

Aufide:
Quels discours ! c'est trop les souffrir,
Venez, remplissez ma vangeance;
La Fortune pour moi daigne s'interesser
En me livrant ce temeraire,
Au pié de cet Autel, hâtez-vous de verser
Un sang qu'exige ma colere,
Frappez...

[les Ministres d'Aufide vont pour immoler Almon, Camille les arrête]

Camille:
Ah ! suspendez vos coups.

[à Aufide]

Je connois sa vertu farouche;
Il verra, sans pâlir, cet éclatant couroux,
Mais je sait comme lui le secret qui vous touche.

Almon:
Je tremble...

Aufide, à Camille:
Hâtez-vous de me le découvrir...
Vous balancez ?... il va périr...

Camille:
J'en atteste des Dieux la majesté suprême,
Si je ne vous libre moi-même
L'ennemi qui vous fait trembler;
Puisse la maître du Tonnerre
Entrouvrir sous mes pas les gouffres de la Terre,
Et de ses traits brulans pour jamais m'accabler:
De mon Pere captif faites cesser les peines,
Qu'il puisse du Palais sortir en liberté.

Aufide:
Rutile, qu'on brise ses chaînes,
Mais ne le quittez point.

Almon:
Que je suis agité !

Camille, à Almon:
La resistance est inutile.

Almon:
Qu'allez-vous reveler ?

Camille:
Allez, suivez Rutile,
Je dois vous donner du secours,
Je dois tout employer pour conserver vos jours.

[Almon sort avec Rutile]


Scene 4
Camille, Aufide

Aufide:
C'est de vous que dépend le repos de ma vie;
Vôtre Pere a bravé mon couroux menaçant;
Mais vous, esperez tout d'un coeur reconnoissant,
Si vous contentez mon envie.

Camille:
Enfin je l'ai promis: il faut vous découvrir
Cet objet de vôtre vangeance,
Lui-même, à vos regards s'il craignoit de s'offrir,
Il croiroit trahir sa naissance.

Aufide:
Ah ! quel plaisir de me vanger
Du fier ennemi qui m'outrage !
Ma main conduite par la rage
Dans son sang odieux brûle de ses plonger:
Ah ! quel plaisir de me vanger
Du fier ennemi qui m'outrage !
Quel lieu peut le cacher ?

Camille:
Ce Palais.

Aufide:
Justes Dieux !
Tout me jette en un trouble extrême,
Ici mon ennemi n'a point frappé mes yeux,
Je cherche vainement...

Camille:
Tu le vois, c'est moi-même.

Aufide:
Vous ! ô Ciel !

Camille:
Ce Guerrier dont je sauve les jours,
Pour conserver les miens, me prêta son secours,
Pour mieux cacher mon sort & tromper ta furie,
Il publia qu'un Prince échapoit à tes coups.

Aufide:
Le perfide ! il ne peut éviter mon couroux;
Venoit-il en ces lieux attenter à ma vie ?

Camille:
Au milieu des Forêts il voulut me former,
De traits, de javelots, il prit soin de m'armer;
Des Tigres & des Ours j'allois dompter la rage;
A ces travaux sanglans j'osai m'accoutumer,
Pour punir les Tirans, j'essayois mon courage.

Aufide:
Le Ciel remplit mal tes souhaits...

Camille:
Il est jaloux de sa Victime,
Il veut reserver à ses traits
La gloire de punir ton crime;

Acheve, il est temps, rend toi plus odieux,
Sans cesse à mon esprit mon pere se presente,
Hâte-toi de m'unir à son Ombre sanglante,
Hâte-toi d'irriter & ce Peuple & les Dieux.

[elle sort]

Aufide, à sa Suite:
Allez, que l'on s'assure d'elle,
Cherchons à prévenir leur fureur criminelle,
Fortune, seconde mes voeux;
Ministres de son Temple, animez votre zele,
Implorez son pouvoir, formez de nouveaux Jeux.

[les Prêtres & les Prêtresses de la Fortune viennent lui rendre leurs hommages, & celebrer son pouvoir]


Scene 5
La Prestresse de la Fortune & les Choeurs

La Prestresse de la Fortune & les Grands Choeurs:
Fortune, ton suprême Empire
Embrasse le vaste Univers,
Tu te fais adorer de tout ce qui respire,
Tu regles les destins de la Terre & des Mers.

La Prestresse & les Petits Choeurs, alternativement:
Le Matelot tremblant au milieu de l'orage
Implorer ton secours;
Le Soldat entraîné dans l'horreur du carnage
Te laisse le soin de ses jours.

La Victoire, ou la mort, les plaisirs, ou les peines,
Dépendant de tes loix;
Les Sceptres, quand tu veux, se transforment en chaînes,
Tu fais les Captifs & les Rois.

[la Prêtresse & les Grands Choeurs repetent les quatre premiers Vers; les Peuples qui adorent la Fortune & les Prêtresses celebrent une Fête par leurs Danses, & par leurs chants]

La Prestresse:
Triomphe, joui de ta gloire,
Enchaîne à ton gré les Mortels,
Dans le fond de leur coeur tu trouves des Autels,
Les autres Dieux à peine occupent leur memoire.

[le Divertissement commence]

Fortune, tu n'as qu'à paraître
Pour assembler les plaisirs;
Sitôt que tu fuis, on voit naître
Et les chagrins & les soupirs;
L'Amour de ses rapides aîles
Se plaît à voler sur tes pas,
Et pour fléchir des coeurs rebeles,
Ce Dieu se sert de tes appas.

[le Divertissement continuë]

Fortune, c'est ton seul caprice
Qui regle le sort des Amans,
Et ta voix severe ou propice
Fait leurs plaisirs ou leurs tourmens:
Sans toi, le coeur le plus sincere
Ne peut esperer d'être heureux;
Et souvent ton secours pour plaire,
Est plus sûr que de tendres feux.

[à la fin du Divertissement Corite vient sur la Scene]


Scene 6
Aufide, Corite

Aufide:
Quoi, Prince, malgré ma défense,
Vous osez paroître en ces lieux !

Corite:
Aux frayeurs d'un Amant pardonnez cette offense,
Ou je vais, en mourant, l'expier à vos yeux;

Rien n'a pû m'arrêter: je tremble pour Camille;
Ferai-je en sa faveur un effort inutile ?
J'embrasse vos genoux,
J'ose vous implorer pour elle & pour moi-même;
C'est moi que menaçent vos coups,
Vous perdez votre fils, si je perds ce que j'aime.

Aufide:
Votre coeur se doit-il partager entre nous ?

Corite:
Je vous dois à tous deux la vie,
Je sais que je la tiens de vous,
Mais sans Camille, helas ! le sort me l'eût ravie.

Rendez-vous à mes pleurs,
Tout doit vous engager à finir mes malheurs.

Qu'un Hymen fortuné bannissant nos allarmes,
Affermisse le Trône où vous êtes monté.

Aufide:
Mon Trône !... cet espoir, vos soupirs & vos larmes
Balancent les transports de mon coeur irrité.

Dans le coeur de Camille étouffez la vangeance,
C'est elle que dépend le succez de vos feux.

Corite:
Amour, à me efforts vien joindre ta puissance,
De l'Amant le plus tendre aide à combler les voeux.

[Corite sort avec tous les Peuples & les Choeurs qui étoient dans le Temple]


Scene 7
Aufide

Aufide, seul:
Va, goûte une vaine esperance,
J'emprunte d'un Hymen la trompeuse apparence;
Deux Ennemis m'ont fait trembler,
Non, leur sang à mon gré ne peut trop tôt couler.

Venez, juste Fureur, venez tout entreprendre:
Il ne me suffit pas du sang que j'ai versé,
Lorsqu'au suprême rang un Mortel s'est placé,
Il doit perdre le jour avant que d'en descendre:
Venez, juste Fureur, vous tout entreprendre.

 

 

 

Cinquiesme ACTE

 

Le Theatre represente le Palais di Roi des Volques

 

Scene premiere
Camille, Corite

 

Corite:
Non, vôtre coeur pour moi ne fut jamais sensible,
Le Roi prépare tout pour nous unir tous deux,
Il a laissé ce courroux si terrible
Qu'il m'ôtoit l'espoir d'être heureux,
Vous seule toujours inflexible
Du plus fidelle Amant vous rejettez les voeux !

Verrez-vous sans douleur mon destin déplorable ?
Si vous ne m'aimez plus, si je vous perds, je meurs.

Camille:
Ah ! danss le touble qui m'accable,
Pourquoi me montrez-vous de si tendres ardeurs ?

Je sens une douleur mortelle
Je sais ce que je dois à l'Auteur de mes jours,
Sans cesse je me le rappelle,
Et, malgré mon devoir, je vous aime toujours.

Corite:
Votre coeur est toujours le même,
Et vous me condmanez au plus funeste sort !

Camille:
Prince, n'en doutez point: ma tendresse est extrême,
Mais enfin mon devoir doit être encor plus fort.

Fille de Metabus, quelque amour qui m'anime,
Je ne puis d'un barbare oublier la fureur,
Non, toutes vos vertus n'effacent point un crime
Qui toujours me remplit d'horreur.

Victimes d'un devoir severe,
Armons-nous, sans briser un si tendre lien:
Vous devez contre moi défendre vôtre Pere,
Et contre vous je dois vanger le mien.

Corite:
O Ciel impitoyable !
A quels malheurs nous erservoient les Dieux !

Camille:
Je ressesn tous vos maux, vôtre plainte m'accable,
O fils trop genereux d'un Tiran trop coupable,
Laissez-moi par pitié m'éloigner de ces lieux.

Corite:
Vous voulez me quitter !

Camille:
Il le faut.

Corite:
Loi barbare !
L'amour nous unissoit...

Camille:
Le devoir nous sépare.

Tous deux:
Amour, devoir, Tirans des coeurs
Que vous avez pour nous de cruelles rigueurs !

Corite:
J'ai fait venir Almon: j'en ose tout attendre,
Près de vous l'amitié sera plus que l'amour;
Il peut en sûreté paroître en ce séjour,
Je vais le presser de s'y rendre.

[il sort]

Camille, seule:
Dieux, êtes-vous contens des efforts que je fais ?...
Mais Almon vient dans ce Palais.


Scene 2
Camille, Almon

Almon:
Princesse, qu'ai-je vû ? quel Hymen se prépare ?
Le Tiran de ces lieux fait assembler sa Cour,
Avez-vous oublié le crime d'un Barbare ?
Quoi ! de son fils cous couronnez l'Amour !

Camille:
Quel outrage ! est-ce ainsi qu'Almon doit me connaître ?
J'ai vû couler les pleurs d'un Prince malheureux,
Fidelle à mes devoirs & rebelle à ses feux,
Quelle rigueur pour lui, n'ai-je pas fait paraître !

Almon:
Ah ! je connois en vous le vrai sang de mon Maître !
Venez contre un Tiran seconder mon dessein,
Le Ciel m'offre un instant pour lui percer le sein,
Tandis que de l'Hymen il ordonne la Fête,
Nos Conjurez sont dans ces lieux,
Et Rutile avec nous s'aprête
A vanger à la fois votre Pere & les Dieux:

Remplissons ce séjour d'horreur & de carnage,
Que le fer, que le feu servent nôtre couroux,
Que les cris des mourans accablez de nos coups
Percent le tenebreux Rivage;
Que l'Ombre du'un Roi malheureux
Attentive à ces cris affreux,
S'applaudisse de nôtre rage.

Camille:
Helas !

Almon:
De ce soupir que je suis étonné !
Armez-vous de vôtre courage.

Camille:
Que mon sort est infortuné !
Cher Prince !...

Almon:
Ses vertus me forcent à le plaindre,
Sauvons-le, s'il se peut; mais quel que soit son sort,
C'est assez pour vous de le craindre,
De l'Auteur de vos jours, il faut vanger la mort.

Camille:
Que je sens de rudes allarmes !
Mon Pere & mon Amant partagent tous mes voeux,
Sans oser decider entre eux,
Je ne sais que verser des larmes.

Almon:
Prevenons un sort rigoureux.
Des desseins du Tiran, Rutile a sceu m'instruire,
Il a feint nôtre Hymen, pour nous perdre tous deux,
Renversons son espoir, que lui-même il expire.
Venez, ne tardons plus, de fidelles Sujets
Ont armé pour vous leur audace;
Si nous n'achevons nos projets,
Songez au coup qui nous menace;
Des sermens que vous avez faits
Se peut-il qu'un instant le souvenir s'efface ?

Camille:
Ah ! c'en est trop, allons, je rougis de mes pleurs,
Pardonnez-les à mes malheurs.

Tous deux:
Dans les coeurs formez pour la Gloire,
L'Amour n'exerce point un souverain pouvoir:
Il peut bien quelque tems balancer le devoir,
Mais il ne peut jamais remporter la Victoire.

Almon:
Le Peuple vient, éloignons-nous,
Venez joindre Rutile, il n'attend plus que vous.


Scene 3
Aufide, les Peuples

[les Peuples s'assemblent dans le Palais pour celebrer la Fête de l'Hymen]

Aufide:
Peuples, vous devez tous applaudir à mon choix;
Camille est le sang de nos Rois,
Et la main de mon Fils l'éleve au rangd suprême.
Pour chanter leur bonheur extrême
Venez unir vos voix.

Celebrez l'Hymen qui s'aprête,
Que vos voeux, que vos chants en augmentent la Fête.

Le Choeur de Peuples:
Celebrons l'Hymen qui s'aprête,
Que nos voeux, que nos chants en augmentent la Fête.

[le Divertissement commence]

Une Femme de la Fête:
Rassemblez-vous, aimables Jeux,
Triomphez avec tous vos charmes.

L'Amour cherche à nous rendre heureux,
Les Plaisirs lui prêtent des Armes;

Rassemblez-vous, aimables Jeux,
Triomphez avec tous vos charmes.

[le Divertissement continuë]

Un Homme de la Feste:
Regne, Hymen, dans un si beau jour,
Fais briller ton flambeau
D'une flâme plus vive:

Qu'avec les plus charmans appas
L'Amour vole devant tes pas,
Et que la Constance les suive.


Scene 4
Aufide, le Chef de la Garde, les Peuples

Le Chef de la Garde:
Seigneur !...

Aufide:
Quells sont tes allarmes !

Le Chef de la Garde:
Rutile vous trahit, Rutile a pris les Armes
Suivi d'un Peuple audacieux,
Avec le fier Almon il vient forcer ces lieux,
Camille les a joins, redoutez leur courage,
Votre fils vainement s'oppose à leur passage.

Aufide:
Courons dans un si grand danger
Ranimer mes Soldats, périr, ou nous vanger.

Les Choeurs des Peuples:
Quel succès devons-nous attendre !
Déja les Combattans paroissent à nos yeux,
Nous vous implorons, justes Dieux !
C'est le sang de nos Rois que vous devez défendre.

[les Combattans des deux Partis traversent le Theatre en si disputant l'avantage, tandis que le Choeur des Peuples forme des voeux pour le veritable sang de leurs Rois]


Scene derniere
Corite, Camille, Almon,
les Conjurez

Corite, désarmé par les Conjurez:
Vous m'avez desarmez, cruels, immolez-moi,
Je m'offre à vos coups... ah ! Princesse,
Quel sang a teint ce fer qu'en vos mains j'apperçoi ?

Camille, armée de son Javelot:
Corite, plain mon sort, non toute ma tendresse
N'a pû vaincre un devoir dont j'ai suivi la loi:
J'ai calmé, j'ai vangé les Manes de mon Pere,
Le même soin doit t'animer.

Corite:
Helas ! contre une main si chere
La mienne peut-elle s'armer ?

Camille:
A ton tour arme -toi, que rien ne te retienne,
J'ai rempli ma vangeance, il faut remplir la tienne;
Aprés tant de malheurs je ne dois plus te voir,
Tu ne peux être à moi, sois tout à ton devoir.
Imite-moi.

Corite:
Cruelle, ah ! qu'osez-vous prétendre ?

[il prend le Javelot de la main de Camille & se tuë]

Donnez, voilà le sang que ma main doit répandre.

Camille:
O Ciel ! je te perds pour toujours !
Ah ! de ce même fer empruntons le secours.

[elle veut prendre le Javelot dont Corite s'est frappé, Almon qui arrive sur le Theatre la retient]

Almon:
Princesse, quel dessein !

Camille:
Quelle pitié cruelle !
Vous prolongez mes jours !

Almon:
Ils ne sont plus à vous,
Ils sont à ce Peuple fidelle,

Venez le rendre heureux, venez regner sur nous.

Le Choeur des Peuples:
Venez nous rendre heureux, venez regner sur nous.

[Almon, Rutile & tous les Volques entourent Camille & l'emmeinent]

J'ai lû par odre de Monseigneur le Chancelier Camille, Reine des Volques, Tragedie, & j'ai crû que le Public en verroit l'impression avec plaisir.
Fait à Paris ce 17. Octobre 1717

Fontenelle