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Biblis
Tragédie en Musique en I Prologue & V Actes
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique le dixiéme jour de Novembre 1732

livret de Fleury
musique de: Louis de La Coste



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes:


Amphitrite

Mlle Petitpas

Neptune

Mr Dun

Junon

Mlle Jullye

Troupe de Nymphes, de Nereïdes
Troupe de Dieux Marins, de Tritons & de Fleuves

Le Theâtre represente le Palais de Neptune. Amphitrite paroît sur un Trône, entourée de Nymphes, de Nereides, de Dieux Marins, de Tritons & de Fleuves


Scene premiere
Amphitrite, Choeur

Amphitrite:
Vous, qui forlez la Cour du Souverain des Mers,
Glorieux Soûtiens de son Trône,
Célébrez avec moy l'heureux jour, où Latone
Evita le couroux de la Reine des airs.
Par les bien-faits du Dieu de l'onde,
Appollon & Diane embellissent le monde.

Chantez, que vos Concerts s'élevent jusqu'aux Cieux:
Marquez d'un jour si beau, la gloire & la puissance;
Au Dieu le plus brillant, il donna la naissance;
Qu'il triomphe, qu'il regne & qu'il brillent en tous lieux.

Le Choeur:
Chantons, que nos Concerts s'élevent jusqu'aux Cieux:
Marquons d'un jour si beau, la gloire & la puissance;
Au Dieu le plus brillant, il donna la naissance;
Qu'il triomphe, qu'il regne & qu'il brillent en tous lieux.

Amphitrite:
Flambeau des Cieux, Amour du Monde,
Tout doit rendre à tes feux un hommage éternel:
Mais lorsque l'Univers, pour toy, n'est qu'un Autel,
Tu dois en élever au Souverain de l'onde.

[on danse]

Amphitrite:
Tendre Amour, sur ce Rivage,
A tes traits vainqueurs
Soûmet tous les coeurs,
C'est au printems du bel âge
Que tes doux plaisirs
Comblent nos desirs.

La tendresse
Est pour la Jeunesse,
Tout l'invite à s'enflâmer;
C'est envain que la Sagesse
Voudroit luy défendre de charmer.

Tendre Amour, sur ce Rivage, &c.

Que sans cesse
L'on s'empresse
De former d'aimables noeuds,
Quand ce Dieu charmant nous blesse,
Sa gloire est de nous rendre heureux.

Tendre Amour, sur ce Rivage, &c.


Scene 2
Neptune, Amphitrite, Choeur

Neptune:
Je viens par ma présence, animer vôtre zele;
Les Jeux que vous offrez au plus brillant des Dieux,
Font voler ma gloire immortelle,
Où l'on voit éclater ses feux.

Qu'à ma voix tous vos chants s'unissent,
Formez les plus charmants Concerts;
Que la Terre & les Mers de son nom retentissent,
Que tout porte sa gloire au bout de l'Univers.

Le Choeur:
Qu'à sa voix tous nos chants s'unissent,
Formons les plus charmants Concerts;
Que la Terre & les Mers de son nom retentissent,
Que tout porte sa gloire au bout de l'Univers.

Amphitrite & Neptune:
Vole avec ta Mere,
Vainqueur de Cythere,
Tout est sans appas
Où vous ne brillez pas.
Regne sur nos ames,
Préside à nos Jeux;
Sans tes douces flâmes,
Qui peut être heureux ?

Neptune:
Envain un Monstre affreux signaloit la victoire
Du Dieu qui fait naître le jour,
Vainement, tout fier de sa gloire,
Il bravoit les traits de l'Amour.
Ce Dieu connût par sa défaite,
Que la plus brillante conqueste
Céde à la charmante douceur
D'avoüer l'Amour pour vainqueur.

Amphitrite & Neptune, alternativement avec le Choeur:
Que jusqu'en nos Grottes profondes
Ils fasse retentir ses ardeurs:
Et qu'il embrâse tous les coeurs,
Malgré la froideur de nos Ondes.

[on entend une Symphonie tres-vive, qui annonce la descente de Junon]

Neptune:
Que bruit ! qui fait fremir les Airs ?
Tous les Vents en couroux sont sortis de leurs chaînes:
Quoy ? dans un jour si beau sur les humides Plaines,
Sans mes commandements on souleve les Mers ?
Tremblez Audacieux !... redoutez ma vangeance !...
Mais, que vois-je ? Junon ! Souveraine des Cieux,
Venez-vous dans ces lieux,
Usurper ma puissance ?


Scene 3
Junon dans son Char, accompagnée des Aquilons, Neptune, Amphitrite, Choeur

Junon:
Apres une mortelle offense,
Neptune est donc toûjours contraire à mes desirs ?
De mon volage Epoux il sert les doux plaisirs,
Il celebre le jour, où ma juste colere
Ne peut servir mon coeur jaloux.

Ah ! si le Dieu & sa coupable Mere
N'ont point éprouvé mon couroux,
Du moins, faisons tomber mes coups
Sur ce sang Criminel qui ne sçauroit me plaire.

Hâtons-nous, suivons ma fureur;
Que l'Amour seconde ma haine,
Qu'il allume des feux, dont la coupable ardeur
Rende ma vangeance certaine.

[aux Aquilons]

Volez fiers Aquilons, & servez vôtre Reine.

[Junon est enlevée par les Aquilons]

Neptune:
Quoy ! les Dieux gardent-ils tant de ressentiments ?
Méprisons les transports d'une inutile rage.

Que les Plaisirs sur ce Rivage,
Renouvellent vos Jeux charmants.

Le Choeur:
Que les Plaisirs, &c.

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ACTE PREMIER

les personnages de la Tragedie:

les interprètes:

Biblis, Prêtresse d'Appollon, Heritiere du Trône d'Ionie; Fille de Milet, Fils d'Appollon

Mlle Pelissier

Caunus, Frere de Biblis, Souverain des Phocéens

Mr Chassé

Ismene, Souveraine de la Carie

Mlle Lemaure

Iphis, Prince d'Ionie

Mr Tribou

Une Milesienne

Mlle Petitpas

L'Oracle d'Appollon

Mr Dun

Une Matelotte

Mlle Petitpas

Un Sonde, sous la forme d'une Amante heureuse

Mlle Petitpas

Une Ionienne

Mlle Petitpas

Troupe d'Ioniens, de Milesiens, & de Phocéens
Troupe de Cariens & de Matelots
Troupe de Songes, sous la forme des amants heureux & des Amants malheureux
Troupe de Peuples de divers endroits de la Grece

La Scene est à Milet, Capitale de l'Ionie


Scene premiere
Caunus, Ismene

Le Theâtre represente le Temple d'Appollon, célébre dans la Ville de Milet

Caunus:
La Victoire en ces lieux accompagne mes pas,
Les Mutins sont domptez, je vous rends vos Etats.

L'Amour vous a soûmis mon ame,
Et je regne sur vôtre coeur:
Mais, que ce doux moment, pour traverser ma flâme,
Me présage un cruel malheur !

Ismene:
Partagez la douceur extrême
Que j'éprouve en cet heureux jour;
Je reçois des mains de l'Amour,
Vôtre coeur & mon Diadême.

Caunus:
Que mon sort seroit doux, en voyant ce que j'aime,
Si je goûtois sans trouble un plaisir si charmant !
Mais, les Dieux ennemis de mon bonheur suprême
Me le font payer cherement.

Ismene:
Ciel ! fais-tu sentir ta colere
Pour punir deux tendres Amants ?
Helas ! si c'est l'Amour, ma perte est necessairer:
Frappe ! mon coeur t'offenseroit long-tems.

Caunus:
Envain, pour connoître nos crimes,
Nous implorons les Immortels;
Chaque jour le sang des Victimes,
Coule à grands flots sur leurs Autels.

Rien ne peut les calmer; une langueur mortelle
Va ravir à Biblis la lumiere des Cieux,
C'est ma Soeur, l'amitié me fait sentir comme elle,
Les traits dont l'accablent les Dieux.

Ismene:
Je plains son destin rigoureux.

Caunus:
Iphis, cet Amy genereux,
Qui partage avec moy l'éclat de ma victoire,
Est mal recompensé d'avoir servy la gloire,
Quand l'Amour s'oppose à ses voeux.
Il adore ma Soeur, & son indifference
Augmente tous les jours ses feux:
Non, non, avec tant de constance,
Jamais Amant ne fût plus malheureux.

Ismene:
Biblis paroît, je vous laisse en ces lieux.


Scene 2
Caunus, Biblis, Suite de Biblis

Caunus:
Le Ciel ne veut-il point vous être favorable ?

Biblis:
Helas !

Caunus:
Que vôtre sort m'accable !

Pour un crime inconnu, nous t'adressons nos voeux,
Ciel injuste ! Ciel implacable !
Pour te justifier, fais-moy trouver coupable,
Et lance sur moy seul ton couroux rigoureux.

Biblis:
Je sçais tout ce qu'il faut pour désarmer sa haine,
Et pour rendre mon Peuple heureux;
Joignez à vos Etats ma grandeur souveraine,
Et vous allez fléchir les Dieux.

Caunus:
C'est à vous de calmer la colere celeste.

Biblis:
Non, non, mon Regne est trop funeste,
C'est moy qui fais tomber la foudre dans ces lieux;
Je rends à vos vertus la suprême puissance
Que me donnoit le droit de ma naissance;
Je sens que le jour qui nous luit,
Va se couvrir pour moy d'une éternelle nuit.

Caunus:
Prêtresse d'Apollon, soûtenez la Couronne
Que sur moy, ce Titre vous donne;
Vivez, offrez aux Dieux l'encens,
Donnez des loix, regnez sur un peuple fidelle.

Biblis:
Les Dieux refusent mes présens,
Le soin de leurs Autels doit avoir tout mon zele.

Vous avez apaisé les Mutins furieux,
Qui tant de fois ont troublé la Carie;
Qu'Ismene regne enfin, sans trouble, sans envie.
Demeurez, tout est prêt, qu'Elle quitte ces lieux.

Caunus:
Ismene !

Biblis:
Ses Sujets veulent revoir leur Reine,
Quel triomphe pour vous, quel charme pour Ismene !

[on entend le bruit d'une Marche]

Le Peuple vient icy sa ranger sous vos loix,
Recevez son premier hommage:
Il faut que dans ce Temple, un Serment vous engage
A respecter les Decrets de nos Rois.


Scene 3
Caunus, Biblis, Suite de Biblis,
Troupe d'Ioniens, de Milesiens & de Phocéens

Biblis:
Vous que le Sort soûmet à mon obéïssance,
Peuples, dont la victoire accompagne les pas,
Qui dans les lointains climats
Avez toûjours porté ma gloire & ma puissance,
Recevez de ma main un Roy victorieux:
Il vient de triompher sur la Terre & sur l'Onde;
Ses vertus, son grand coeur, ses exploits glorieux
Meritent l'Empire du monde.

Célébrez un Heros qui va regner sur vous;
Il a sous ses Drapeaux enchaîné la victoire:
Pour redoubler encore sa gloire,
Qu'il triomphe du Sort & des Dieux en couroux.

Le Choeur:
Célébrons un Heros qui va regner sur nous, &c.

[on danse]

Une Ionienne, alternativement avec le Choeur:
De nos jeux chassons la crainte,
Les Dieux calment leur couroux;
Aimons, vivons sans contrainte,
Un Heros regne sur nous.

Que les plaintes disparoissent,
Que les Ris soient de retour;
Que les beaux jours qui renaissent,
Livrent nos coeurs à l'Amour.

[on danse]

Caunus:
Dans le sejour des Morts, Manes que je revere,
Vous, dont les Immortels couronnent les exploits,
Ecoûtez, Ombre de mon Pere,
Le Serment que je fais, pour observer vos loix:
Et vous Dieu, dont le sang luy donna la lumiere,
Apollon, entendez ma voix.

Que le Dieu qui lance la foudre,
Lance sur moy ses traits;
Qu'il reduise un Parjure en poudre,
Si je méprise vos Arrests.

Je Jure... je promets...

[on entend une Symphonie effrayante, le Tonnerre gronde, & l'on voit briller les éclairs]

Le Choeur:
Quel bruit épouvantable !
La Terre tremble sous nos pas !
Du séjour des Enfers, une voix effroyable
Annonce dans ces lieux l'horreur & le trépas.

Caunus:
Ce bruit, d'un Dieu puissance annonce la présence,
L'Oracle va parler, gardez tous le silence.

L'Oracle d'Apollon:
Tremble ! Malheureux, tremble à l'aspect de ces lieux;
Laisse joüir Biblis de la Couronne:
Le plus cruel malheur, pour toy seul l'environne;
Fuis, respecte mon sang, & le Trône, & les Dieux.

Caunus:
Vous serez satisfaits, calmez vôtre colere,
Dieux redoutables ! Dieux vangeurs !
Je vais, loin de ces lieux, détourner les malheurs
Que vient de m'annoncer un Pere.


Scene 4
Biblis

Biblis:
Tout fuit ! tout est saisi d'horreur !
A ce desordre affreux, suis-je seule insensible ?
Non, je n'entens que trop cet Oracle terrible,
Il ne menace que mon coeur.
Quelle fatale ardeur dans mon ame s'allume ?
Où suis-je ? qu'est-ce que je voy ?
Le feu mortel qui me consume,
Dans un abîme affreux m'entraîne malgré-moy.

Apollon, vange-toy, l'ardeur qui me dévore,
Outrage le sang & les Dieux;
Ah ! plutôt de nommer le Heros que j'adore,
Renonçons pour jamais à la clarté des Cieux.

Soleil, à mes regards n'offre plus ta lumiere,
Dans tes gouffres profonds, Terre, engloutis mes pas;
Dieux, lancez le Tonnerre & ne m'épargnez pas,
Punissez vôtre ouvrage en causant mon trépas;
Je ne tiens mon amour que de vôtre colere.

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ACTE SECOND

Le Theâtre represente un Port de Mer, où l'on voit des Vaisseaux preparez pour le départ d'Ismene


Scene premiere
Iphis

Iphis:
Amour, signale ta fureur
Sur un Amant tendre & fidele;
Mais, ne m'accable point de la douleur mortele,
De voir perir l'Objet qui regne dans mon coeur.

Je languis nuit & jour sous le poids de tes chaînes,
Sans me plaindre de ta rigueur;
Epargne ce que j'aime; au milieu de mes peines,
Je croiray ressentir ta plus chere faveur:

Amour, signale ta fureur, &c.


Scene 2
Iphis, Biblis, Suite de Biblis

Biblis, à sa suite:
Sortez. [à Iphis] Je veux icy vous parler sans témoins:
J'ay toûjours reconnu vôtre amour à vos soins;
Mais, ce n'est point assez; si vous m'êtes fidele,
Que je puisse au moins m'en flâter;
Il faut en me servant, me montrer vôtre zele,
Il ne sçauroit trop éclater.

Iphis:
Parlez, vous connoîtrez à quel point je vous aime.

Biblis:
Les Dieux vont de mes jours éteindre le flâmbeau;
Dans l'état où je suis, inutile à moy-même,
Dois-je encor soûtenir le poids du Diadême,
Quand je ne cherche plus qu'à descendre au tombeau ?

Iphis:
Non, vous ne mourrez point; pour sauver ma Princesse,
Tout est possible à ma tendresse.

Biblis:
Mon Frere est prêt d'abandonner ces lieux,
Il faut le retenir, malgré l'Arrest des Dieux.

Iphis:
Et si vous perissez, il en sera coupable;
Que son sort est infortuné !
Que le Ciel soit injuste, ou qu'il soit équitable;
Dois-je vous obéïr, lorsqu'il l'a condamné ?

Biblis:
Pouvez-vous balancer, quand l'Amour vous l'ordonne ?

Iphis:
Un noir pressentiment me défend d'obéïr.

Biblis:
Tu veux donc le laisser partir ?

Iphis:
Je veux vous conserver la vie, & la Couronne.

Biblis:
Non, ce n'est point l'amour qui cause tes soupirs,
La seule ambition a fait naître ta flâme:
Ah ! si je regnois dans ton ame,
Tu seconderois mes desirs.
Non, ce n'est point l'amour qui cause tes soupirs,
La seule ambition a fait naître ta flâme.

Iphis:
Quel reproche cruel faites-vous à mes feux ?
Sans mourir de douleur, mon coeur peut-il l'entendre !
Reserviez-vous un sort si rigoureux
A l'Amant le plus tendre ?
Quel supplice !... & comment l'ay-je pû meriter ?
Vous me quittez, Cruelle !

Biblis:
Ah ! c'est trop m'arrêter,
J'ay cru que sur ton coeur j'aurois eu plus d'empire.

Iphis;
Vous n'en avez que trop pour vous faire obéïr.

Biblis:
On vient. Pour ton bonheur, fais ce que je desire,
Où jamais, à mes yeux garde-toy de t'offrir.

[à part]

Qu'ay-je fait ? juste Ciel ! puisse-t-il me trahir !


Scene 3
Caunus, Ismene

Ismene:
Il est donc vray, Seigneur, malgré vôtre tendresse,
Pour la derniere fois je m'offre à vos regards;
Est-ce ainsi que pour moy vôtre amour s'interesse ?
Vous regnez, vous m'aimez, je vous aime, & je pars.

Helas ! trop funeste Victoire,
Que tu coûtes cher à mon coeur !
De quoy peut me servir la gloire,
Quand je dois perdre le Vainqueur.
Helas ! trop funeste Victoire,
Que tu coûtes cher à mon coeur ?

Caunus:
Quittez un si funeste Empire,
La foudre gronde en ces climats;
Trop heureux, si par mon trépas,
Je détourne les maux qu'on vient de me prédire.
Fuyez un Criminel que condamnent les Dieux.

Ismene:
Quand vous precipitez nos funestes adieux,
Oubliez-vous que je vous aime ?
Ah ! si vous perissez, laissez-moy dans ces lieux
Joüir de la douceur extrême
De finir mon sort à vos yeux.

Caunus:
Vous ne connoissez point mon destin déplorable.

Ismene:
Ah ! dans la douleur qui m'accable,
Ay-je à craindre d'autre malheur ?
Venez dans mes Etats, dont vous êtes vainqueur,
Vous rendre près de moy, le Ciel plus favorable.

Caunus:
JE remplis ce sejour de trouble & de terreur,
J'irrite les Enfers, j'allume le Tonnerre,
J'arme la main des Dieux, pour nous livrer la guerre,
Et je traîne apres moy l'épouvante & l'horreur.
Fuyons de ce sejour, je le rends trop funeste,
Partons, épuisons seul la colere celeste.

Ismene:
Cruel, vous fuyez de ces lieux,
Et vous refusez de me suivre:
Ignorez-vous, qu'absente de vos yeux,
Ismene va cesser de vivre.

Caunus:
Du malheur qui me suit sauvez-moy, sauvez-vous,
Sauvez un Peuple qui vous aime.

Ismene:
Pour m'arracher mon Diadême,
Que les Mortels s'unissent-tous;
Que l'Enfer, les Cieux en couroux
M'accablent de l'horreur extrême,
De voir perir mon Peuple, & de perir moy-même:
Dans le plus affreux desespoir,
Tout me punira moins, que de ne pas vous voir.

Caunus:
Vos beaux yeux, sur mon coeur, n'ont que trop de puissance;
Sous un autre climats, cherchons un sort plus doux.

Ensemble:
Dieux ! si nôtre amour vous offense,
Lancez vos traits, punissez-nous.
Nous meritons vôtre vangeance;
Mais, n'accablez que moy sous l'effort de vos coups:
Dieux ! si nôtre amour vous offense, &c.

[on entend le bruit d'une Marche]

Ismene:
Mes fideles Sujets, par des chants d'allegresse,
Vont célébrez le jour qui me rend mes Etats:
Reconnoissons leur zele & leur tendresse,
Et venez avec moy vivre en d'autres climats.


Scene 4
Caunus, Ismene,
Troupe de Cariens & de Matelots

Le Choeur:
Rendons hommage à nôtre Reine,
La valeur d'un Heros la rend à nos souhaits:
Il regne dans le coeur de nôtre Souveraine;
Qu'il regne sur nous à jamais.

Une Matelotte:
Que tes traits,
Dieu d'amour, ont des attraits !
Regne à jamais
En paix:
Remplis de tes bien-faits
Les coeurs qui vivent sous ta loy,
Qui n'ont recour qu'à toy:
Fais-leur goûter le repos,
Quand le Vent trouble l'Onde.
Mer profonde,
Quand tu gronde,
L'Amour vole sur les flots.

Que les doux Zephirs
Et les Plaisirs,
Consuisent au Port des Amants
Toûjours constants:
Profitez du tems
De vôtre Printems,
Embarquez-vous,
L'Empire de l'amour est doux.

[on danse]

Une Matelotte, à Ismene:
Tout rit, tout flatte vos desirs,
Partez, suivez la route des Plaisirs:
Apres vos larmes,
Que de charmes
Vont payer vos tendres soupirs !
Malgré l'orage
On arrive au rivage,
Quand l'Amour prend soin du sort des Amants;
Que les tourments
Deviennent charmants,
Que le destin est plus doux,
L'Amour est pour nous !
Mettons à la voile,
Nous voyons l'Etoile
Qui conduit au Port;
Ce sont vos yeux qui reglent nôtre Sort.

[on danse]

[dans le tems que Caunus & Ismene sont prêts à s'embarquer, Iphis, à la tête des Peuples d'Ionie, vient les arrêter]


Scene 5
Caunus, Ismene, Iphis,
Troupe de Cariens & de Matelots, & d'Ioniens

Iphis:
Seigneur, ne quittez point ces lieux:
Aux maux de vos Sujets, soyez encor sensible;
La Reine en ce moment terrible,
Vient de disparoître à nos yeux.
Tout gemit, tout languit, tout est remply d'allarmes;
Voyez ce Peuple à vos genoux.

Le Choeur des Ioniens:
Au nom de nôtre amour, de nos maux, de nos larmes,
Regnez, regnez sur nous.

Caunus:
Non, non, me retenir, c'est me rendre coupable.

Le Choeur:
Vous êtes nôtre unique espoir.

Caunus:
Vôtre destin sera plus favorable,
Ecoûtez la voix du devoir:
C'est moy qui cause vôtre peine,
Laissez-moy désarmer les Dieux.

Le Choeur:
Qu'ils epuisent sur nous leur haine.

Iphis:
Soyez touché du Sort de tant de malheureux !

Ismene:
Les Dieux vous imputent des crimes
Que vous n'avez jamais commis.

Caunus:
Sortons. Que le sang des Victimes
Apaise les Dieux ennemis;
Qu'à nos voeux ils rendent Biblis.

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ACTE TROISIE'ME

Le Theâtre represente un Antre; L'on y voit un Tombeau en forme de Pyramide, où sont les Ancestres de Biblis


Scene premiere
Biblis

Biblis:
Sejour impénetrable à la clarté des Cieux,
Antres affreux, Objets funebres,
Fremissez avec moy de son sort rigoureux;
Mais, n'en rougissez plus, Manes de mes Ayeux,
Je viens cacher mes feux dans l'horreur des Tenebres.

Je n'ay point fait l'aveu du crime de mon coeur,
Ma mort va luy donner sa premiere innocence;
Ranimez mon courage, excitez ma vangeance
Dont je vais punir mon ardeur.

Sejour impénetrable à la clarté des Cieux, &c.


Scene 2
Biblis, Iphis

Iphis:
Quel trouble ! juste Ciel ! qu'osez-vous entreprendre ?
Connoissez un Amant guidé par sa douleur,
C'est Iphis qui vient vous défendre
Contre vôtre propre fureur.

Biblis:
Que vois-je ? Iphis ! Fuy, Témeraire !
Que cherche-tu dans ce séjour d'horreur ?

Iphis:
Je ne cherche que vous.

Biblis:
Tu cherches ma colere.

Iphis:
Quelle injuste rigueur !
Quand, pour sauver vos jours l'Amour icy m'ameine,
Me faudra-t-il encor combattre vôtre haine ?

Ne m'avez-vous flatté de l'espoir le plus doux,
Que pour livrer mon coeur au plus cruel supplice ?
Helas ! pourquoy me flatiez-vous,
Si vous ne deviez pas finir vôtre injustice ?

Pour désarmer vôtre couroux,
Et pour vous ramener moy-même à la lumiere,
L'Amour a devancé l'empressement d'un Frere.

Biblis:
Quoy ? mon Frere en ces lieux ?
A les quitter il n'a pû se resoudre !
Quel amour !... ah ! des Dieux il fait tomber la foudre.

Iphis:
Les rayons du flambeau des Cieux,
Sont moins purs que le feu qui dévore mon ame:
Pourqoy voulez-vous que les Dieux
S'offensent jamais de ma flâme ?

Biblis:
Qui peut échaper à leur coups ?
Quand ils veulent punir, tout leur paroît un crime,
Et l'amour le plus legitime
Attire souvent leur couroux.

Mais, parle, quel sujet a retenu mon Frere ?

Iphis:
Pourquoy le demander, lorsque vous l'ordonnez ?

Biblis:
C'est moy !

Iphis:
J'ay tout fait pour vous plaire,
Et c'est vous qui le retenez.

Biblis:
Non, tu ne devois pas m'en croire,
Il falloit le laisser partir:
Quand je ne cherche qu'à mourir,
Tu me fais offenser & les Dieux & ma gloire.

Iphis:
Il falloit donc vous voir perir ?

Biblis:
Je n'en mourray pas moins, & je mourray coupable.

Iphis:
Que distes-vous ?

Biblis:
Dans mon Sort déplorable
Rien ne sçauroit me secourir:
Laisse-moy, c'est trop me contraindre.

Iphis:
Quand vous voulez perir, je n'ay plus rien à craindre.

Biblis:
Crains ma haine, crains ma fureur.

Iphis:
C'est tout ce que je crains.

Biblis:
Crains un plus grand malheur.
Va, fuy, jure en partant, pour vaincre ma rigueur,
De cacher où je suis.

Iphis:
De cacher où vous êtes !
Non, je ne promets rien, dûssiez-vous me haïr,
Encore plus que vous ne faites.
Ah ! puisque mon amour ne peut vous secourir,
Il faut avoir recours à l'amitié d'un Frere.

Biblis:
Arrête Iphis ! il fuit ! ô Ciel ! que va-t-il faire ?
Et moy ! que vais-je devenir ?


Scene 3
Biblis

Biblis:
Quoy ! les Dieux ennemis du bonheur de ma vie,
Ne sont-ils pas contents d'allumer mon ardeur ?
Veulent-ils, pour remplir toute leur barbarie,
Au peril que je fuis, faire tomber mon coeur.
Non, malgré leur haine cruelle,
La mort sçaura me secourir.
Apollon, dans l'excés de ma douleur mortelle,
Je ne t'impore icy que pour mourir:
Mais, j'éprouve déja son secours favorable,
Je céde au tourment qui m'accable.

[elle tombe évanoüie]


Scene 4
Biblis, Troupe de Songes sous la forme d'Amants heureux,
qui par l'ordre d'Apollon, par le caractere du Chant & de la Danse,
expriment le bonheur dont ils joüissent

Le Theâtre change, et represente les Champs-Elisées

Un Songe:
Que le Dieu charmant qui nous blesse,
Pour jamais enchaîne nos coeurs:
Nous goûtons dans nôtre tendresse
Ses plus innocentes faveurs.

Le Choeur:
Que le Dieu charmant qui nous blesse, &c.

Un Songe:
Les soupçons & les craintes
N'ont jamais troublé nos amours:
Les amoureuses plaintes
Font naître nos plus beaux jours.

Le Choeur:
Que le Dieu charmant qui nous blesse,
Pour jamais enchaîne nos coeurs:
Nous goûtons dans nôtre tendresse
Ses plus innocentes faveurs.

Un Songe:
Douces Flâmes
Qui brûlez nos ames,
Vos vrays plaisirs
Sont dans les desirs.

Le Choeur:
Que le Dieu charmant qui nous blesse,
Pour jamais enchaîne nos coeurs:
Nous goûtons dans nôtre tendresse
Ses plus innocentes faveurs.

[on danse]

Un Songe:
Dans ce séjour delicieux
Tu regnes, tendre Amour, tu fais briller tes charmes:
Les traits que tu lances aux Cieux
Ne sont point sans allarmes.

Nos coeurs sont toûjours satisfaits,
Quand sous tes loix tu les engages:
Amour, pour prix de tes bienfaits,
Reçois sans cesse nos hommages.

Dans ce séjour delicieux
Tu regnes, tendre Amour, tu fais briller tes charmes:
Les traits que tu lances aux Cieux
Ne sont point sans allarmes.

[on danse]

Une Amante heureuse, alternativement avec le Choeur:
Aimons-nous dans ce doux azile,
Les plaisirs sont faits pour nos coeurs,
Nôtre Sort est icy tranquile,
Le Printems y répand ses faveurs.
Les Amours sont toûjours nos vainqueurs,
Et leurs tendres ardeurs
Ont pour nous des douceurs.

[on danse]

[le Theâtre change, & représente l'Enfer; on voit plusieurs Criminels celebres représentez sur la Décoration]

Troupe de Songes, sous la forme d'Amants malheureux, qui par ordre d'Apollon, par le caractere du Chant & de la Danse expriment leurs tourments

Le Choeur:
Cruel Amour, que tes traits
Nous causent de peines,
Tes rigueurs inhumaines
NE finissent jamais.

Quel orage !
Quel ravage
Trouble nos jours !
La fureur & la rage
Sont le partage
De nos amours.
Non, les supplices des Enfers
Sont moins cruels que nos fers.

[on danse]

Que de nos cris douloureux
L'Enfer retentisse;
Qu'avec nous il fremisse
De nos maux rigoureux.

Quel orage !
Quel ravage
Trouble nos jours !
La fureur & la rage
Sont le partage
De nos amours.
Non, les supplices des Enfers
Sont moins cruels que nos fers.


Scene 5
Biblis

Le Theâtre reprend la Décoration de l'Antre

Biblis:
Qu'ay-je vû ? quels forfaits ? quelle funeste flâme ?
Pour qui sont destinez tant de tourments divers ?
Est-ce pour me punir ? Ministres des Enfers,
Frapez: le feu qui dévore mon ame,
Est cent fois plus cruel que les tourments affreux,
Que vous faites souffrir à tant de malheureux.
Calme heureux, où mes jours couloient dans l'innocence:
Non, je ne vous verray jamais.

La Gloire avec la Paix regnoient d'intelligence,
Et versoient sur moy leur bien-faits.
Quel changement ! le Sort me reduit au silence,
Et l'Amour dans mon coeur, a lancé tous ses traits.

Calme heureux, où mes jours couloient dans l'innocence:
Non, je ne vous verray jamais.


Scene 6
Biblis, Caunus

Caunus:
O Ciel ! par un malheur extrême
Fuyez-vous les regards d'une Cour qui vous aime ?
Si vous n'écoûtez point les plaintes d'un Amant,
Laissez-vous attendrir à la douleur d'un Frere.
Sortez de ce sejour, revoyez la lumiere,
Rendez-vous aux soupirs d'un Peuple gemissant.

Biblis:
Laissez-moy dans ces lieux, ma mort est moins cruelle
Que de revoir encor le jour:
Je suis sensible aux maux d'un Peuple si fidele,
Et plus sensible à son amour;
Mais, le Destin plus fort, s'oppose à mon envie.

Caunus:
Quel sujet inconnu vous fait chercher la mort,
Quand vous devez aimer la vie ?
Parlez, par quel barbare sort
Faut-il qu'elle vous soit ravie ?

Biblis:
Ne cherchez point à vous en éclaircir,
Si vous plaignez les peines que j'endure.

Caunus:
Contre vôtre rigueur mon amitié murmure.

Biblis:
Eloignez-vous.

Caunus:
Non, non, je veux vous secourir.

Biblis:
Ne me faites point violence,
Respectez ma douleur, respectez mon silence.

Caunus:
Abandonnez ces lieux, venez, suivez mes pas.

Biblis:
Je sens trop qu'à vous voir j'allume le Tonnerre.

Caunus:
A me voir ! juste Ciel ! que dites-vous ? helas !
Quoy ! vôtre haine encor me declare la guerre ?

Biblis:
Ma haine !... Ah ! laissez-moy, je céde à mes malheurs...

Caunus:
O Dieux !

Biblis:
Venez, le Ciel m'éclaire,
Je puis sans l'offenser, voir encor la lumiere.

Couronnons de tendres ardeurs,
Que l'Hymen, à jamais, vous joigne avec Ismene.

[à part]

Dieux, que ce Sacrifice apaise vôtre haine.

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ACTE QUATRIE'ME

Le Theâtre represente un Lieu, embelly pour célébrer l'Hymen de Caunu avec Ismene


Scene premiere
Ismene

Ismene:
Unique apuy de la constance,
Vous, qui calmez les maux d'une tendre ardeur,
Hâtes-vous, flateuse Esperance,
Volez, & regnez dans mon coeur.

Rien ne s'oppose plus à ma tendresse extrême;
L'Amour à mes desirs, enchaîne ce que j'aime,
Et l'Hymen de ses plus doux noeuds,
Va nous rendre à jamais heureux.

Unique apuy de la constance, &c.


Scene 2
Ismene, Biblis

Ismene:
Quoy ? c'est vous qui voulez achever mon bonheur ?
Vous, qui vous opposiez au penchant de mon ame:
Puis-je croire que vôtre coeur
Consente à couronner ma flâme ?

Biblis:
C'est moy-même, oubliez mon injuste rigueur.

Ismene:
Je jouis d'un bonheur qui passe mon attente;
Sous les loix d'un Amant, par les mains de l'Amour,
L'Hymen va couronner une flâme constante;
Mais, je ne vivray point contente,
Si vous ne jouissez de la clarté du jour.

Biblis:
Envain, pour attacher mon destin à la vie,
On a sçû m'arracher de ces Antres affreux;
Envain, aux Immortels on offre mille voeux,
Il faut céder au Sort dont je suis poursuivie.
Ismene, vous pleurez !

Ismene:
Laissez couler mes pleurs.

Biblis:
Le jour de vôtre Hymen, vous répandez des larmes.

Ismene:
Le trouble que je sens empoisonne les charmes,
Qu'un doux Hymen prépare à de sensibles coeurs.

Ensemble:
Soyez touchez de nôtre peine,
Dieux tout-puissants, écoûtez nos soupirs:
Helas ! faut-il que vôtre haîne
Trouble nos plus tendres desirs ?

Biblis:
Rassurez-vous, & consolez un Frere
De la perte qu'il fait en moy.

Au nom du tendre Amour dont vous suivez la loy,
Quand je ne verray plus l'Astre qui nous éclaire,
Rapellez dans son souvenir
Mon amitié vive & constante;
Au séjour des Enfers, je decendray contente,
Si je puis me flater de ce doux avenir.

Ismene:
N'augmentez point le trouble de mon ame.

Biblis:
Pour mieux triompher en ce jour,
Je veux moy-même icy couronner vôtre flâme;
Faites venir l'Objet de vôtre amour.


Scene 3
Biblis, Iphis

Iphis:
Ne puis-je vous revoir, Princesse inéxorable,
Sans exciter vôtre couroux ?
Je lis dans vos regards mon destin déplorable,
Quand je dois lire un Sort plus doux.

Biblis:
Parlez, Iphis, qu'éxigez-vous ?

Iphis:
Helas ! un regard moins sévere
Pour prix de ma sincere ardeur;
Vous voir, & ne pas vous déplaire,
C'est ce que demande mon coeur.

Biblis:
Suis-je en état de vous entendre ?
Cessez en ce funeste jour,
Cessez de me parler d'amour
Lorsque je cherche à m'en défendre.
Ah ! si vous connoissiez qui cause mon malheur:
Iphis !... vous fremissez...

Iphis:
A quoy dois-je m'attendre ?
Tous mes sens se glacent d'horreur:
Expliquez-vous.

Biblis:
Le Destin qui m'accable
Oste tout espoir à mon coeur.
Vôtre amour meritoit un sort plus favorable,
Et le mien, ... un autre Vainqueur.

Iphis:
Et le vôtre... un autre Vainqueur !
O Ciel ! quel funeste langage !
Vous aimez; à mes feux vous donnez un Rival,
Et dans mon desespoir fatal
J'ignore quel Objet doit immoler ma rage.

Biblis:
Iphis, moderez ce couroux:
Helas ! dans mon malheur extrême,
Je ne sçais où je suis, ce que je dis, si j'aime.

Iphis:
Un Rival ! quelqu'il soit doit tomber sous mes coups.

Biblis:
Vous n'avez point icy de Rival plus à craindre,
Que la haine des Dieux.

 

Iphis:
Que mon sort est à plaindre !
Cependant, vous aimez & vous voulez perir ?
L'Amour a-t-il si peu de charmes ?
Et malgré le couroux dont je me sens saisir,
J'entrevois des horreurs qui m'arrachent des larmes.

Biblis:
Que dites-vous ?

Iphis:
Pardonnez ce transport,
D'un Amant malheureux, c'est le dernier effort.

Biblis:
Qu'ay-je dit ! qu'ay-je fait qui vous fasse connoître ?...
Dieux ! l'auriez-vous permis ?

Iphis:
Cessez de vous troubler.

Biblis:
Non, ce n'est point à moy, c'est aux Dieux de trembler.

Iphis:
On vient... cachons les pleurs que nous faisons paroître.


Scene 4
Biblis, Iphis, Caunus, Ismene,
Troupe de Peuples de divers endroits de la Grece

Caunus:
Enfin, voicy l'instant où le couroux des Cieux
Doit porter loin de nous son funeste ravage.

[à Ismene]

Je vais m'unir à vous, à la face des Dieux,
Et l'éloigner de ce Rivage.

[à Biblis]

Princesse, cet Hymen vous fait un sort plus beau,
Et bannit nos tristes allarmes;
Les Dieux vont de vos jours rallumer le flambeau;
Vivez, regnez, faites tarir les larmes
Que l'on a répandu pour vous:
Du plus fidele Amant remplissez l'esperance,
Et pour goûter un sort plus doux,
Puissiez-vous par l'Hymen, couronner sa constance.

[aux Peuples]

Chantez, celebrez l'heureux jour,
Où les Dieux irritez vont désarmer leur haîne;
Rendez grace à l'Hymen, rendez grace à l'Amour,
Ils rassemblent deux coeurs sous une même chaîne.

Le Choeur:
Chantons, celebrons l'heureux jour,
Où les Dieux irritez vont désarmer leur haîne;
Rendons grace à l'Hymen, rendons grace à l'Amour,
Ils rassemblent deux coeurs sous une même chaîne.

[on danse]

Une Milesienne:
Loin de nous les allarmes,
Goûtons mille plaisirs;
Un Destin plain de charmes
Couronne nos desirs.

Le Choeur:
Loin de nous les allarmes, &c.

La Milesienne:
Tendre Amour, quelle gloire
Tu remportes en ce jour !
La Paix, par ta victoire,
Regne en cette Cour.

Le Choeur:
Loin de nous les allarmes, &c.

La Milesienne:
Que l'Amour de ses armes
Blesse seul les coeurs:
Que les plus fiers Vainqueurs
Eprouvent ses ardeurs.

Le Choeur:
Loin de nous les allarmes,
Goûtons mille plaisirs;
Un Destin plain de charmes
Couronne nos desirs.

La Milesienne:
Sur nos ames,
Dieu des Ris & des Jeux,
Répand tes douces flâmes:
Réponds à nos voeux,
Rend-nous heureux.

Le Choeur:
Sur nos ames, &c.

La Milesienne:
Que tous les Mortels
Dressent des Autels
Au plus puissant des Immortels:
Il tient sous ses loix,
Les Dieux & les Rois;
Tout porte ses fers
Jusqu'aux Enfers.

Le Choeur:
Sur nos ames,
Dieu des Ris & des Jeux,
Répand tes douces flâmes:
Réponds à nos voeux,
Rend-nous heureux.

La Milesienne:
Est-il un coeur sauvage
Exempt de l'hommage,
Que ce Dieu charmant
Exige d'un Amant !

Le Choeur:
Sur nos ames, &c.

[on danse]

[on apporte un Autel]

Biblis:
Approchez, il est tems que l'Hymen vous unisse;
Joignez-vous à mes voeux au pied de cet Autel,
Il faut qu'un Sacrifice auguste & solemnel
Rendre à jamais le Ciel à vôtre Hymen propice.

[on amene la Victime. Biblis prend le coûteau des Sacrifices]

Dieux du Ciel, des Enfers, de la Terre & des Mers,
Les Rois sont vôtre image;
Quand vous les punissez aux yeux de l'Univers,
Vous avilissez vôtre ouvrage:
Mais, si le repentir désarme vos rigueurs,
Que ne flechit-on point par le sang des Victimes ?
Recevez aujourd'huy pour effacer nos crimes,
Du sang, des soupirs & des pleurs.

[Biblis veut se frapper au lieu de la Victime: Caunus l'arrête & la désarme]

Caunus:
Que faites-vous ?

Ismene:
Je tremble !

Iphis:
Ah ! quelle barbarie.

Biblis:
Dieux ! faudra-t-il un toûjours par un funeste sort,
Me voir retenir à la vie
Par cette même main qui me donne la mort.

Le Choeur:
Calmons ce furieux transport.

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ACTE CINQUIE'ME

Le Theâtre represente le Palais de Biblis


Scene premiere
Caunus

Caunus:
Qu'ay-je entendu, grands Dieux ! & quel Demon barbare
A conduit la main de Biblis ?
Une soudaine horreur de mon ame s'empre,
Où suis-je ? qu'ay-je vû ? je tremble, je fremis !

Amour, dissipe mes allarmes,
Je crains le plus cruel malheur;
Le noir pressentiment qui dévore mon coeur,
M'arrache malgré-moy, des soupirs & des larmes.

Prens pitié d'un Amant sensible à tes ardeurs,
Triomphe du Destin, désarme le Tonnerre,
Les Dieux depuis long-tems me déclarent la guerre;
C'est à toy seul de fléchir leurs rigueurs:

Amour, dissipe mes allarmes, &c.


Scene 2
Caunus, Ismene

Ismene:
Ah ! Seigneur, rassurez une Amante timide
Qui n'ose point encor vous nommer son Epoux:
Helas ! l'horreur d'un Parricide
Est un présage affreux pour l'Hymen le plus doux !

Caunus:
Nôtre Hymen éclairé du flambeau des Furies,
Me fait fremir à chaque instant:
O Dieux ! injustes Dieux ! l'amour le plus constant
Merite-t-il vos barbaries ?

Ensemble:
Amour, faut-il que tant d'horreurs
Rendent nos esperances vaines ?
Helas ! pour qui sont tes faveurs,
Lorsque les plus cruelles peines
Accablent les plus tendres coeurs ?


Scene 3
Caunus, Ismene, Iphis

Iphis:
Dieux ! qui voyez la douleur qui m'accable,
Suis-je assez malheureux au gré de vos souhaits ?
Ah ! pour me plaindre de vos traits,
Mon destin est trop déplorable.
Je vais perdre l'Objet de mes voeux les plus doux
Quand j'ay cru le rendre sensible,
Voilà le dernier de vos coups !

[à Caunus]

Ah ! Seigneur, prévenez le sort le plus terrible:
La Reine meurt, venez vous offrir à ses yeux;
Vous seul pouvez changer son destin rigoureux;
Vôtre nom mille fois est sorti de sa bouche.

Caunus:
Non, c'est trop resister aux Oracles, aux Dieux,
Partons: Mais je la vois, que son destin me touche !


Scene derniere
Biblis, Caunus, Ismene, Iphis

Biblis:
Ou suis-je ! & quels Objets rallument mon ardeur ?
Eloignez-vous de moy. Vous, dmeurez Seigneur.

[Biblis & Caunus demeurent seuls. Iphis & Ismene paroissent au fond du Theatre]

Caunus:
Du Sort cruel qui vous accable
J'éprouve les funestes coups:
Les Dieux sont-ils-tous en couroux,
N'en est-il point de favorable ?

Biblis:
Quand j'ay voulu désarmer leurs rigueurs,
Pourquoi trompiez-vous mon attente ?

Caunus:
Durent à jamais nos malheurs,
S'il faut les voir finir par une mort sanglante.

Biblis:
Nos regrets, nos soupirs sont vains,
Il faut du sang.

Caunus:
Non, non, maître de nos destins,
Mon départ tiendra lieu de plus grand sacrifice.
Recevez mes derniers adieux;
Je vais, des Immortels appaiser la justice.

Biblis:
Vous, revecez les miens, & regnez dans ces lieux.

Caunus:
Pour jamais je les abandonne.

Biblis:
Il n'est plus tems, Seigneur,

Caunus:
Je vous rends la Couronne.

Biblis:
Pourquoy, d'un autre sang, & loin de ces climats
N'ay-je pas reçû la naissance ?
J'aurois vécu sans trouble en ne vous voyant pas;
Ou du moins, sans jamais perdre mon innocence,
J'aurois pû vous offrir mon trône & ma puissance.

Caunus:
Qu'entens-je ! quelle horreur s'empare de mes sens ?
Oubliez-vous !... ô Ciel ! quel funeste mistere !

Biblis:
Sur quoy puis-je oublier que je parle à mon Frere ?

Caunus:
PArdonnez à mon coeur ces transports offençans,
Mais, je ne sçaurois plus vous voir, ny vous entendre.

Biblis:
Arrête. C'est envain que tu veux t'y m'éprendre;
Cruel, pour combler mes malheurs
Tu ne m'entens que trop.

Caunus:
Ah ! voilà les horreurs
Que mon coeur éperdu frémissoit de m'apprendre.

Frapez Dieux tout-puissans, frapez un Criminel,
Qui n'a point écoûté la voix de vos Oracles:
Vous m'avez prévenu pour füir ce coup mortel;
Devrois-je troubler des obstacles ?

[Iphis & Ismene s'avancent sur le devant du Theatre]

Biblis:
Vous l'avez donc permis, impitoyables Dieux !
Aprés ce que j'ay fait pour échaper au crime,
En voulant l'éviter, je tombe dans l'abîme,
Et malgré-moy, je fais un aveu si honteux.
Signalez-vous ainsi vôtre pouvoir suprême
Pour punir de foibles humains ?
Non, plus forte que vous, voyez mes propres mains
Vous vaincre, & me punir moy-même.

[elle se frappe]

Iphis:
O Ciel !

Biblis:
C'en est fait, je meurs.

Iphis:
O mortelles douleurs !
Pour jamais je perds ce que j'aime.

Ismene:
Helas !

Biblis:
Plaignez le destin de Biblis;
Les Dieux ont fait le crime,... & moy,... je m'en punis.

Iphis:
Elle expire, & je vis ! ma peine est sans égale !

Caunus:
Dieux inhumains !

Iphis:
Mort trop fatale !

J'ay lû par ordre de Monseigneur le Garde des Sceaux; la Tragedie de Biblis.
Fait ce 18. Octobre 1732.

Gallyot


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