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Armide
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique le 15. Févier 1686

livret de Philippe Quinault
musique de: Jean-Baptiste Lully
 



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

La Gloire
La Sagesse

Troupe de Heros qui suivent la Gloire
Troupe de Nymphes qui suivent la Sagesse


Le Theatre represente un Palais

La Gloire:
Tout doit ceder dans l'Univers
A l'Auguste Heros que j'aime.
L'effort des Ennemis, les glaces des Hyvers,
Les rochers, les fleuves, les mers,
Rien n'arrête l'ardeur de sa valeur extrême.

La Sagesse:
Tout doit ceder dans l'Univers
A l'Auguste Heros que j'aime.
Il sçait l'art de tenir tous les Monstres aux fers,
Il est Maître absolu de cent Peuples divers
Il est plus Maître encor de lui-même.

La Gloire & la Sagesse:
Tout doit ceder dans l'Univers
A l'Auguste Heros que j'aime.

La Sagesse & sa Suite:
Chantons la douceur de ses loix.

La Gloire & sa Suite:
Chantons ses glorieux exploits.

La Gloire & la Sagesse, ensemble:
D'une égale tendresse,
Nous aimons le même Vainqueur.

La Sagesse:
Fiere Gloire, c'est vous...

La Gloire:
C'est vous, douce Sagesse...

La Gloire & la Sagesse:
C'est vous, qui partagez avec moi son grand coeur.

La Gloire:
Je l'emportois sur vous tant qu'a duré la guerre,
Mais dans la paix vous l'emportez sur moi,
Vous reglez en secret avec ce sage Roi,
Le destin de toute la terre.

La Sagesse:
La Victoire a suivi ce Heros en tous lieux;
Mais pour montrer son amour pour la Gloire
Il se sert encor mieux
De la Paix que de la Victoire.

Au milieu du repos qu'il assûre aux Humains,
Il fait tomber sous ses puissantes mains
Un Monstre qu'on a crû so long-tems invincible.
On voit dans ses Travaux combien il est sensible
Pour vôtre immortelle beauté;
Il prévient vos desirs, il passe vôtre attente,
L'ardeur dont il vous aime incessamment s'augmente,
Et n'a jamais tant éclaté.

Qu'un vain desir de préference
N'altere point l'intelligence
Que ce Heros entre-nous veut former:
Disputons seulement à qui saçit mieux l'aimer.

[la Gloire repete ce dernier Vers avec la Sagesse]

La Gloire & la Sagesse, ensemble:
Dés qu'on le voit paroître,
De quel coeur n'est-il point le Maître ?
Qu'il est doux de suivre ses pas !
Peut on le connoître
Et ne l'aimer pas.

[les Choeurs repetent ces cinq derniers vers: et la Suite de la Gloire & celle de la Sagesse témoignent par des danses de joye qu'elles ont de voir ces deux Divinitez dans une intelligence parfaite]

La Sagesse:
Aimons nôtre Heros, que rien ne nous separe
Il nous invite aux jeux qu'on nous prepare.
Nous y verrons Renaud, malgré la volupté
Suivre un conseil fidelle & sage;
Nous le verrons sortir du Palais enchanté,
Où par l'amour d'Armide il étoit arrêté,
Et voler où la Gloire appelle son courage.
Le grand Roi qui partage entre nous les desirs
Aime à nous voir même dans ses plaisirs.

La Gloire:
Que l'éclat de son nom s'étende au bout du monde,
Réunissons nos voix.
Que chacun nous réponde.

La Gloire, la Sagesse, & les Choeurs:
Chantons la douceur de ses loix,
Chantons ses glorieux Exploits.

[la Suite de la Gloire & celle de la Sagesse continuënt leur réjoüisance]

Les Choeurs:
Que dans le Temple de memoire
Son nom soir pour jamais gravé,
C'est à lui qu'il est reservé
D'unir la Sagesse & la Gloire.

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ACTE I

les personnages de la Tragedie:

Armide, Magicienne, Niéce d'Hidraot
Phenice, Confidente d'Armide
Sidonie, Autre Confidente d'Armide
Hidraot, Magicien, Roi de Damas
Aronte:
Conducteur des Chevaliers qu'Armide a fait mettre aux fers
Renaud, le plus renommé des Chevaliers du Camp de Godefroy
Artemidore, Un des Chevaliers Captifs d'Armide, & que Renaud a delivrez
La Haine
Ubalde, Chevalier qui va chercher Renaud
Les Plaisirs

Troupe de Peuples du Royaume de Damas
Troupe de Démons
Suite de la Haine, les Furies, la Cruauté, la Vangeance, la Rage


Le Théatre represente une grande Place ornée d'un Arc de Triomphe


Scene premiere
Armide, Phenice, Sidonie

Phenice:
Dans un jour de Triomphe, au milieu des plaisirs,
Qui peut vous inspirer une sombre tristesse ?
La gloire, la grandeur, la beauté la jeunesse,
Tous les biens comblent vos desirs.

Sidonie:
Vous allumez une fatale flâme
Que vous ne ressentez jamais;
L'amour n'ose troubler la paix
Qui regne dans vôtre ame.

Phenice & Sidonie, ensemble:
Quel sort a plus d'appas ?
Et qui peut être heureux si vous ne l'êtes pas ?

Phenice:
Si la guerre aujourd'hui fait craindre ses ravages,
C'est aux bords du Jourdain qu'ils doivent s'arrêter.
Nos tranquilles rivages
N'ont rien à redouter.

Sidonie:
Les Enfers, s'il le faut, predront pour nous les armes,
Et vous sçavez leur imposer la loi.

Phenice:
Vos yeux n'ont eu besoin que de leurs propres charmes
Pour affoiblir le Camp de Godrefroi.

Sidonie:
Ses plus vaillans guerriers contre vous sans deffense
Sont tombez en vôtre puissance.

Armide:
Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous.
Renaud, pour qui ma haine a tant de violence,
L'indomptable Renaud échappe à mon courroux.
Tout le camp ennemi pour moi devient sensible,
Et lui seul toûjours invincible
Fit gloire de me voir d'un oeil indifferent.
Il est dans l'âge aimable ou sans efforts on aime,...
Non; je ne puis manquer sans un dépit extrême
La conquête d'un coeur si superbe & si grand.

Sidonie:
Qu'importe qu'un Captif manque à vôtre victoire,
On en voit dans vos fers assez d'autres témoins;
Et pour un Esclave de moins
Un triomphe si beau perdra peu de sa gloire.

Phenice:
Pourquoi vouslez-vous songer
A ce qui peut vous déplaire ?
Il est plus sûr de se venger
Par l'oubli que par la colere.

Les Enfers ont prédit cent fois
Que contre ce guerrier nos armes seront vaines,
Et qu'il vaincra nos plus grands Rois:
Ah ! qu'il me seroit doux de l'accabler de chaînes,
Et d'arrêter le cours de ses exploits !
Que je le haïs ! que son mépris m'outrage !
Qu'il sera fier d'éviter l'esclavage
Où je tiens tant d'autres Heros !
Incessemm ent son importune image
Malgré moi trouble mon repos.

Un songe affreux m'inspire une fureur nouvelle
Contre ce funeste ennemi.
J'ai crû le voir, j'en ai fremi,
J'ai crû qu'il me frappoit d'une atteinte mortelle.
Je suis tombée aux pieds de ce cruel Vainqueur
Rien ne fléchissoit sa rigueur;
Et par un charme inconcevable,
Je me sentois contrainte à le trouver aimable
Dans le fatal moment qu'il me perçoit le coeur.

Sidonie:
Vous troublez-vous d'une image legere
Que le sommeil produit ?
Le beau jour qui vous luit
Doit dissiper cette vaine chimere,
Ainsi qu'il a détruit
Les ombres de la nuit.


Scene 2
Hidraot & sa Suite, Armide, Phenice, Sidonie

Hidraot:
Armide, que le sang qui m'unit avec vous
Me rend sensible aux soins que l'on prend pour vous plaire !
Que vôtre triomphe m'est doux !
Que j'aime à voir briller le beau jour qui l'éclaire !
Je n'aurois plus de voeux à faire
Si vous choisissiez un Epoux.
Je vois de prés la mort qui me menace,
Et bien-tôt l'âge qui me glace
Va m'accabler sous son pesant fardeau:
C'est le dernier bien où j'aspire
Que de voir vôtre himen promettre à cet Empire
Des Rois formez d'un sang si beau;
Sans me plaindre du sort je cesserai de vivre,
Si ce doux espoir peut me suivre
Dans l'affreuse nuit du tombeau.

Armide:
La chaine de l'himen m'étonne,
Je crains les plus aimables noeuds.
Ah ! qu'un coeur devient malheureux
Quand la liberté m'abandonne !

Hidraot:
Pour vous, quand il vous plaît, tout l'Enfer est armé:
Vous êtes plus sçavante en mon art que moi-même:
De grands Rois à vos pieds mettent leur Diadême,
Qui vous voit un moment, est pour jamais charmé.
Pouvez-vous mieux goûter vôtre bonheur extrême
Qu'avec un Epoux qui vous aime,
Et qui soit digne d'être aimé ?

Armide:
Contre mes ennemis à mon gré je déchaîne
Le noir Empire des Enfers,
L'amour met des Rois dans mes fers,
Je suis de mille Amans maîtresse souveraine;
Mais je fais mon plus grand bonheur
D'être maîtresse de mon coeur.

Hidraot:
Bornez vous vos desirs à la gloire cruelle
Des maux que fait vôtre beauté ?
Ne ferez-vous jamais vôtre felicité
Du bonheur d'un amant fidelle ?

Armide:
Si je dois m'engaer un jour,
Au moins vous devez croire
Qu'il faudra que ce soit la gloire
Qui livre mon coeur à l'amour.
pour devenir mon Maître
Ce n'est point assez d'être Roi.
Ce sera la valeur qui me fera connoître
Celui qui merite ma foi.
Le Vainqueur de Renaud, si quelqu'un le peut être,
Sera digne de moi.


Scene 3
Hidraot, Armide, Phenice, Sidonie,
Troupe de Peuples du Royaume de Damas

[les Peuples du Roïaume de Damas témoignent par des danses & par des chants la joïe qu'ils ont de l'avantage de la beauté de cette Princesse a remporté sur les Chevaliers du Camp de Godefroi]

Hidraot:
Armide est encor plus aimable
Qu'elle n'est redoutable.
Que son triomphe est glorieux !
Ses charmes les plus forts sont ceux de ses beaux yeux,
Elle n'a pas besoin d'emprunter l'art terrible
Qui sçait quand il lui plaît faire armer les Enfers
Sa beauté trouvetout possible,
Nos plus fiers ennemis gemissent dans ses fers.

Hidraot & le Choeur:
Armide est encor plus aimable
Qu'elle n'est redoutable.
Que son triomphe est glorieux !
Ses charmes les plus forts sont ceux de ses beaux yeux.

Phenice & le Choeur:
Suivons Armide, & chantons sa victoire,
Tout l'Univers retentit de sa gloire.

Phenice:
Nos ennemis affoiblis & troublez
N'étendront plus le progrez de leurs armes;
Ah ! quel bonheur ! nos desirs sont comblez
Sans nous coûter ni de sang ni de larmes.

Le Choeur:
Suivons Armide, & chantons sa victoire,
Tout l'Univers retentit de sa gloire.

Phenice:
L'ardent amour qui la suit en tous lieux
S'attachent aux coeurs qu'elle qu'il enflâme;
Il est content de regner dans ses yeux,
Et n'ose encor passer jusqu'à son ame.

Le Choeur:
Suivons Armide, & chantons sa victoire,
Tout l'Univers retentit de sa gloire.

Sidonie & le Choeur:
Nous n'avons point fait armer nos Soldats,
Sans leurs secours Armide est triomphante;
Tout son pouvoir est dans ses doux appas,
Rien n'est sifort que sa beauté charmante.

Le Choeur:
Que la douceur d'un triomphe est extrême,
Quand on n'en doit tout l'honneur qu'à soi-même.

Sidonie:
La belle Armide a sçû vaincre aisément
Les fiers guerriers plus craints que le tonnerre
Et ses regards ont en moins d'un moment
Donné des loix aux vainqueurs de la Terre.

Le Choeur:
Que la douceur d'un triomphe est extrême,
Quand on n'en doit tout l'honneur qu'à soi-même.

[le triomphe d'Armide est interrompu par l'arrivée d'Aronte qui avoit été chargé de la conduite des Chevaliers Captifs, & qui revient blessé, & tenant à la main un tronçon d'epée]


Scene 4
Aronte, Hidraot, Armide, Phenice, Sidonie,
Troupe de Peuples de Damas

Aronte:
O Ciel ! ô disfrace cruelle !
Je conduisois vos Captifs avec soin.
J'ai tout tenté pour vous marquer mon zele
Mon sang qui coule en est témoin.

Armide:
Mais où sont mes Captifs ?

Aronte:
Un Guerrier indomptable
Les a délivré tous.

Armide & Hidraot:
Un seul Guerrier ! que dites-vous ?

Ciel !

Aronte:
De nos ennemis c'est le plus redoutable,
Nos plus vaillants Soldats sont tombez sous ses coups.
Rien ne peut resister à sa valeur extrême...

Armide:
O Ciel ! c'est Renaud.

Aronte:
C'est lui-même.

Armide & Hidraot:
Poursuivons jusqu'au trepas
L'ennemi qui nous offense.
Qu'il n'échape pas
A notre vengeance.

Le Choeur:
Poursuivons jusqu'au trepas
L'ennemi qui nous offense.
Qu'il n'échape pas
A notre vengeance.

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ACTE II

Le Théatre change, et represente une Campagne, où une Riviere forme une Isle agreable


Scene premiere
Artemidore, Renaud

Artemidore:
Onvoncible Heros, c'est par vôtre courage
Que j'échape aux rigueurs d'un funeste esclavage:
Aprés ce genereux secours,
Puis-je me dispender de vous suivre toûjours ?

Renaud:
Allez, allez, remplir ma place
Aux lieux d'où mon malheur me chasse
Le fier Gernand m'a contraint à punir
Sa temeraire audace:
D'une indigne prison Godefroy me menace,
Et de son Cmap m'oblige à me bannir.
Je m'en éloigne avec contrainte
Heureux ! si j'avois pû consacrer mes exploits
A délivrer la Cité Sainte
Qui gemit sous de dures loix.
Suivez les guerriers d'un beau zele
Presse de signaler leur valeur & leur foi:
Charchez une gloire immortelle,
Je veux dans mon exil n'envelopper que moi.

Artemidore:
Sans vous, que peut-on entreprendre ?
Celui qui vous bannit ne pourra se défendre
De souhaiter votre retour.
S'il faut que je vous quitte, au moins ne puis je apprendre
En quels lieux vous allez choisir vôtre sjour ?

Renaud:
Le repos me fait violence,
La seule gloire a pour moi des appas:
Je prétens adresser mes pas
Où la Justice & l'Innocence
Auront besoin du secours de mon bras.

Artemidore:
Fuïez les lieux où regne Armide
Si vous cherchez à vivre heureux;
Pour le coeur le plus intrepide
Elle a des charmes dangereux.

C'est une ennemie implacable,
Evitez ses ressemtimens:
Puisse le Ciel à mes voeux favorable
Vous garantir de ses enchantemens.

Renaud:
Par une heureuse indifference
Mon coeur s'est derobé sans peine à sa puissance !
Je la vis seulement d'un regard curieux.
Est-il plus mal-aisé d'éviter sa vengeance
Que d'échaper au pouvoir de ses yeux ?

J'aime la liberté, rien ne m'a pû contraindre
A m'engager jusqu'à ce jour.
Quand on peut mepriser les charmes de l'amour
Quels enchantemens peut-on craindre ?


Scene 2
Hidraot, Armide

Hidraot:
Arrêtons-nous ciy, c'est dans ce lieu fatal
Que la fureur qui nous anime
Ordonne à l'Empire infernal
De conduire vôtre victime.

Armide:
Que l'Enfer aujourd'huy tarde à suivre les loix !

Hidraot:
Pour achever le charme il faut unir nos voix.

Hidraot & Armide:
Esprits de haine & de rage,
Démons, obeïssez-nous.
Livrez à notre courroux
L'ennemi qui nous outrage.
Esprits de haine & de rage,
Démons, obeïssez-nous.

Armide:
Démons affreux, cachez-vous
Sous une agreable image.
Enchantez ce fier courage
Par les charmes les plus doux.

Hidraot & Armide:
Esprits de haine & de rage,
Démons, obeïssez-nous.

[Armide aperçoit Renaud qui s'aproche des bords de la Riviere]

Armide:
Dans le piege fatal notre ennemi s'engage.

Hidraot:
Nos Soldats sont cachez dans le prochain Boccage,
Il faut que sur Renaud ils viennent fondre tous.

Armide:
Cette victime est mon partage !
Laissez-moi l'immoler, laissez-moi l'avantage
De voir ce coeur superbe expirer sous mes coups.

[Hidraot & Armide se retirent]

[Renaud s'arrête pour considérer les bords du Fleuve, & quitte une partie de ses armes pour prendre le frais]


Scene 3
Renaud

Renaud, seul:
Plus j'observe ces lieux & plus je les admire,
Ce Fleuve coule lentement
Et s'éloigne à regret d'un séjour si charmant.
Les plus aimables fleurs & le plus doux Rephire
Parfument l'air qu'on y respire.
Non, je ne puis quitter ces rivages si beaux.
Un son harmonieux se mêle aux buit des eaux
Les oiseaux enchantez se taisent pour l'entendre
Des charmes du sommeil j'ai peine à me deffendre;
Ce gazon, cet ombrage frais,
Tout m'invite au repos sous ce feüillage épais.

[Renaud s'endort sur un gazon, au bord de la riviere]


Scene 4
Renaud endormy, une Naïade qui sort du Fleuve,
Troupe de Nymphes, Troupe de Bergers & de Bergeres

Une Naïade:
Au temps heureux où l'on sçait plaire
Qu'il est doux d'aimer tendrement ?
Pourquoi dans les perils avec empressement
Chercher d'un vain honneur l'éclat imaginaire ?
Par une trompeuse chimere
Faut-il quitter un bien charmant ?
Au temps heureux où l'on sçait plaire
Qu'il est doux d'aimer tendrement !

Le Choeur:
Ah ! quelle erreur ! quelle folie !
De ne pas jouïr de la vie !
C'est aux jeux, c'est aux amours,
Qu'il faut donner les beaux jours.

[les Démons sous la figure des Nimphes, des Bergers & des Bergeres, enchantent Renaud, & l'enchainent durant son sommeil avec des guirlandes de fleurs]

Une Bergere:
On s'étonneroit moins que la saison nouvelle
Revint sans amener les fleurs & ldes zephirs,
Que de voir de nos ans la siason la plus belle
Sans l'amour & sans les plaisirs.

Laissons au tendre amour la jeunesse en partage;
La Sagesse a son tems, il ne vient que trop tôt:
Ce n'est pas être sage,
D'être plus sage qu'il ne faut.

Les Choeurs:
Ah ! quelle erreur ! quelle folie !
De ne pas jouïr de la vie !
C'est aux jeux, c'est aux amours,
Qu'il faut donner les beaux jours.


Scene 5
Renaud endormy, Armide,
Troupe de Nymphes, Troupe de Bergers & de Bergeres

Armide, tenant un dard à la main:
Enfin, il est en ma puissance,
Ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur.
Le charme du sommeil le livre à ma vengeance.
Je vois percer son invincible coeur.
Par lui, tous mes Captifs sont sortis d'esclavage.
Qu'il éprouve toute ma rage...

[Armide va pour frapper Renaud, & ne peut executer le dessein qu'elle a de lui ôter la vie]

Quel trouble me saisit ! qui me fait hesiter !
Qu'est-ce qu'en sa faveur la pitié veut me dire ?
Frappons... Ciel ! qui peut m'arrêter !
Achevons... je fremis ! Vengeons-nous !... je soûpire !
Est-ce ainsi que je dois me venger ajourd'hui !
Ma colere s'éteint quand j'approche de lui.
Plus je le vois, plus ma fureur est vaine,
Mon bras tremblant se refuse à ma haine.

Ah ! quelle cruauté de lui ravir le jour !
A ce jeune Heros tout cede sur la Terre.
Qui croiroit qu'il fût né seulement pour la guerre ?
Il semble être fait pour l'amour.
Ne puis-je me venger à moins qu'il ne perisse ?
Hé ne suffit-il pas que l'amour le punisse;
Puisqu'il n'a pû trouver mes yeux assez charmans
Qu'il m'aime au moins par mes enchantemens
Que s'il se peut, je le haisse.
Venez, secondez mes desirs,
Démons transformez-vous en d'aimables Zephirs.
Je cede à ce Vainqueur, la pitié me surmonte;
Cachez ma foiblesse & ma honte
Dans les plus reculez Deserts.
Volez, conduisez-nous au bout de l'Univers.

[les Demons transformez en Zephirs, enlevent Renaud & Armide]

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ACTE III

Le Théatre change, et represente un Desert


Scene premiere
Armide

Armide, seule:
Ah ! si la liberté me doit être ravie,
Est-ce à toi d'être mon vainqueur ?
Trop funeste ennemi du bonheur de ma vie,
Faut-il que malgré moi tu regnes dans mon coeur ?
Le desir de ta mort fut ma plus chere envie,
Comment as-tu changé la colere en langueur !
En vain de mille Amans je me voiois suivie,
Aucun n'a fléchi par rigueur.
Se peut-il que Renaud tienne Armide asservie !
Ah ! si la liberté me doit être ravie,
Est-ce à toi d'être mon vainqueur ?
Trop funeste ennemi du bonheur de ma vie,
Faut-il que malgré moi tu regnes dans mon coeur ?


Scene 2
Armide, Phenice, Sidonie

Phenice:
Que ne peut point vôtre art ? la force ene est extrême.
Quel prodige ! quel changement !
Renaud qui fut si fier, vous aime,
On a jamais aimé si tendrement.

Sidonie:
Montrez-vous à ses yeux, soïez témoin vous -même,
Du merveilleux effet de vôtre enchantement.

Armide:
L'Enfer n'a pas encor rempli mon esperance,
Il faut qu'un nouveau charme assure ma vengeance.

Sidonie:
Sur des bords separez du séjour des humains,
Qui peut arracher de vos mains
Un ennemi qui vous adore ?
Vous enchantez Renaud, que craingez-vous encore ?

Armide:
Helas ! c'est mon coeur que je crains !

Vôtre amitié dans mon sort s'interesse:
Je vous ai fait conduire avec moi dans ces lieux.
Au reste des Mortels je cache ma foiblesse,
Je n'en veux rougir qu'à vos yeux.

De mes plus doux regards Renaud sçût se defendre,
Je ne pûs engager ce coeurs fier à se rendre,
Il m'échapa malgré mes soins.
Sous le nom du dépit l'amour vint me surprendre
Lors que je m'en gardois le moins.

Plus Renaud m'aimera, moins je serai tranquille;
J'ai résolu de la hair:
Je n'ai tenté jamais rien de si difficile:
Je crains que pour forcer mon coeur à m'obeïr,
Tout mon art soit inutile.

Phenice:
Que vôtre art seroit beau ! qu'il seroit admiré !
S'il sçavoit garantir des troubles de la vie !
Heureux qui peut être assûré
De disposer de son coeur à son gré !
C'est un secret digne d'envie,
Mais de tous les secrets c'est le plus ignoré.

Sidonie:
La haine est affreuse & barbare;
L'amour contraint les coeurs dont il s'empare
A souffrir des maux rigoureux:
Si vôtre sort est en vôtre puissance,
Faites choix de l'indifference
Elle assûre un repos plus heureux.

Armide:
Non, non, il ne m'est plus possible
De passer de mon trouble en un état paisible,
Mon coeur ne se peut plus calmer.
Renaud m'offense trop, il n'est que trop aimable,
C'est pour moi desormais un chois indispensable
De la haïr ou de l'aimer.

Phenice:
Vous n'avez pû haïr ce Heros invincible,
Lors qu'il étoit le plus terrible
De tous vos ennemis.
Il vous aime, l'amour l'enchaîne
Garderiez-vous mieux vôtre haine
Contre un amant si tendre & si soûmis ?

Armide:
Il m'aime ? quel amour ! ma honte s'augmente.
Dois-je être aimée ainsi ? puis-je en être contente ?
C'est un vain triomphe, un faut bien,
Helas ! que son amour est different du mien !

J'ai recours aux Enfers pour allumer sa flâme,
C'est l'effort de mon art qui peut tout sur son ame.
Ma foible beauté n'y peut rien.
Par son propre merite il suspend ma vengeance;
Sans secours, sans effort, même sans qu'il y pense
Il enchaîne mon coeur d'un trop charmant lien.
Helas ! que mon amour est different du sien !

Quelle vengeance ai-je à pretendre
Si je le veux aimer toûjours.
Quoi ceder sans rien entreprendre ?
Non, il faut appeller la Haine à mon secours.

L'horreur de ces lieux solitaires
PAr mon art va se redoubler.
Detournez vos regards de mes affreux misteres,
Et sur tout, empêchez Renaud de me troubler.


Scene 3
Armide

Armide, seule:
Venez, venez, Haine implacable,
Sortez du gouffre épouvantable
Où vous faites regnez une éternelle horreur.
Suavez-moi de l'amour, rien n'est si redoutable.
Contre un ennemi trop aimable
Rendez-moi mon courroux, rallumez ma fureur.
Venez, venez, Haine implacable,
Sortez du gouffre épouvantable
Où vous faites regnez une éternelle horreur.

[la Haine sort des Enfers accompagnée des Furies, de la Cruauté, de la Vengeance, de la Rage & des Passions qui dependent de la Haine]


Scene 4
Armide, la Haine, & sa Suite

La Haine:
Je réponds à tes voeux, ta vois s'est fait entendre
Jusques dans le fond des Enfers.
Pour toi, contre l'amour, je vais tout entreprendre,
Et quand on veut bien s'en défendre,
On peut se garantir de ses indignes fers.

La Haine & sa Suite:
Plus on connoît l'amour, & plus on se deteste,
Détruisons son pouvoir funeste,
Rompons ses noeuds, déchirons son bandeau.
Brûlons ses traits, éreignons son flambeau.

[le Choeur répée ces quatre derniers Vers]

Le Choeur:
Plus on connoît l'amour, & plus on se deteste,
Détruisons son pouvoir funeste,
Rompons ses noeuds, déchirons son bandeau.
Brûlons ses traits, éreignons son flambeau.

[la Suite de la Haine s'empresse à briser & à brûler les armes dont l'amour se sert]

La Haine & sa Suite:
Amour, sors pour jamais, sors d'un coeur qui te chasse,
Que la Haine regne en ta place;
Tu fais trop souffrir sous ta loi,
Non, tout l'Enfer n'a rien de si cruel que toi.

[la Suite de la Haine témoigne qu'elle se prépare avec paisir à triompher de l'Amour]

La Haine, s'approchant d'Armide:
Sors, sors, du sein d'Armide, amour brise ta chaîne.

Armide:
Arrête, arrête, affreuse Haine,
Laisse-moi sous les loix d'un si charmant Vainqueur,
Laisse-moi, je renonce à ton secours horrible,
Non, non, n'acheve pas, non, il n'est pas possible
De m'ôter mon amour sans m'arracher le coeur.

La Haine:
N'implores-tu mon assistance
Que pour mépriser ma puissance ?
Sui l'amour, puisque tu le veux,
Infortunée Armide,
Sui l'amour qui te guide
Dans un abîme affreux.
Sur ces bords écartez, c'est en vain que tu cache
Le Herons dont ton coeur s'est trop laissé toucher:
La Gloire à qui tu l'arrache,
Doit bien-tôt te l'arracher,
Malgré tes soins, au mépris de tes larmes,
Tu le verras échaper à tes charmes.
Tu me rappelleras, peut-être, dés ce jour,
Et ton attente sera vaine;
Je vais te quitter sans retour,
Je ne te puis punir d'une plus rude peine
Que de t'abandonner pour jamais à l'amour.

[la Haine & sa Suite s'abîment]

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ACTE IV

Ubalde porte un bouclier de diamant, & tient un sceptre d'or qui lui ont été donnez par un Magicien, pour dissiper les enchantemens d'Armide, & pour délivrer Renaud.
Le Chevaler Danois porte une épée qu'il doit presenter à Renaud.
Un vapeur s'éleve & se répand dans le desert qui a paru au troisiéme Acte. Des antres & des abîmes s'ouvrent, & il en sort des bêtes farouches & des monstres épouvantables.


Scene premiere
Ubalde, le Chevalier Danois

Ubalde, & le Chevalier Danois, ensemble:
Nous ne trouvons par tout que des gouffres ouverts.
Armide a dans ces lieux transporté les Enfers.
Ah !que d'objets horribles !
Que des Monstres terribles !

[Le Chevalier Danois attaque lesmonstres, Ubalde le retirnt, & lui montre le sceptre d'or qu'il porte & qui leur a été donné pour dissiper les enchantements]

Ubalde:
Celui qui nous envoie en prévû ce danger,
Et nous a montré l'art de nous en dégager.
Ne craignons point Armide ni ses charmes;
PAr ce secours plus puissant que nos armes,
Nous en seront aisément garantis.
Laissés-nous un libre passage,
Monstres, allez cacher votre inutile rage
Dans l'abîme profond d'où vous êtes sortis.

[les Monstres s'abîment, la vapeur se dissipe, le desert disparoît, & se change en une campagne agréable, bordée d'arbres chargez de fruits, & arrosée de ruisseaux]

Le Chevalier Danois:
Allons chercher Renaud, le Ciel nous favorise
Dans notre penible entreprise.
Ce qui peut falter nos desirs,
Doit à son tour tenter de nous surprendre;
C'est desormais du charme des plaisirs
Que nous aurons à nous défendre.

Ubalde & le Chevalier Danois, ensemble:
Redoublons nos soins, gardons-nous
Des périls agreables,
Les enchantemens les plus doux
Sont les plus redoutables.

Ubalde:
On voit d'ici le séjour enchanté
D'Armide & du Heros qu'elle aime !
Sans ce Palais Renaud est arrêté
Par un charme fatal dont la force est extrême.
C'est là que ce Vainqueur si fier, si redouté,
Oubliant tout jusqu'à lui-même,
Est réduit à languir avec indignité
Dans une molle oisiveté.

Le Chevalier Danois:
En vain tout l'Enfer s'interesse
Dans l'amour qui séduit un coeur si glorieux;
Si sur ce bouclier Renaud tourne les yeux,
Il rougira de sa foiblesse,
Et nous l'engagerons à partir de ces lieux.


Scene 2
Ubalde, le Chevalier Danois
un Démon sous la figure de Lucinde, Fille Danoise, aimée du Chevalier Danois,
Troupe de démons transformez en habitans champêtres de l'Isle
qu'Armide a choisie pour y retenir Renaud enchanté

Lucinde:
Voici la charmante retraite
De la felicité parfaite;
Voici l'heureux séjour
Des jeux & de l'amour.

Le Choeur:
Voici la charmante retraite
De la felicité parfaite;
Voici l'heureux séjour
Des jeux & de l'amour.

[les Habitans champêtres dansent]

Ubalde, parlant au Chevalier Danois:
Allons, qui vous retient encore ?
Allons, c'est trop nous arrêter.

Le Chevalier Danois:
Je vois la Beauté que j'adore,
C'est elle, je n'en puis douter.

Lucinde & le Choeur:
Jamais dans ces beaux lieux notre attente n'est vaine,
Le bien que nous cherchons se vient offrir à nous,
Et pour l'avoir trouvé sans peine,
Nous ne l'en trouvons pas moins doux.

Le Choeur:
Voici la charmante retriate
De la felicité parfaite;
Voici l'heureux séjour
Des jeux & de l'amour.

Lucinde, parlant au Chevalier Danois:
Enfin je vois l'amant pour qui mon coeur soupire,
Je retrouve le bien que j'ai tant souhaité.

Le Chevalier Danois:
Puis-je voir ici le Beauté
Qui m'a soumis à son empire.

Ubalde:
Non, ce n'est qu'un charme trompeur
Dont il faut garder vostre coeur.

Le Chevalier Danois:
Si loin des bords glacez où vous prîtes naissance,
Qui peut vous offrir à mes yeux ?

Lucinde:
Par une magique puissance
Armide m'a conduite en ces aimables lieux !
Et je vivois dans la douce esperance
D'y voir bientôt ce que j'aime le mieux.
Goûtons les doux plaisirs que pour nos coeurs fidelles
Dans cet heureux séjour l'amour a préparez.
Le devoir par des loix cruelles
Ne nous a que trop separez.

Ubalde:
Fuiez, faites vous violence.

Le Chevalier Danois:
L'amour ne me le permet pas,
Contre de si charmans appas
Mon coeur est sans défense.

Ubalde:
Est-ce là cette fermeté
Dont vous vous êtes tant vanté ?

Le Chevalier Danois & Lucinde, senemble:
Jouïssons d'un bonheur extrême
Hé ! quel autre bien peut valoir
Le plaisir de voir ce qu'on aime,
Le plaisir de vous vour.

Ubalde:
Malgré la puissance infernale,
Malgré vous même, il faut vous détromper.
Ce sceptre d'or peut dissiper
Une erreur si fatale.

[Ubalde touche Lucinde avec le scpetre d'or qu'il tient & Lucinde disparoît aussi-tôt]


Scene 3
Ubalde, le Chevalier Danois

Le Chevalier Danois:
Je tourne en vain mes yeux de toutes parts,
Je ne vois plus cette beauté si chere.
Elle échape à mes regards
Comme une vapeur legere.

Ubalde:
Ce que l'amour a de charmant
N'est qu'une illusion qui ne laisse aprés elle
Qu'une honte éternelle.
Ce que l'amour a de charmant
N'est qu'un funeste enchantement.

Le Chevalier Danois:
Je vois le danger où s'expose
Un coeur qui ne fuit pas un charme si puissant.
Que vous êtes heureux si vous êtes exempt
Des foiblesses que l'amour cause.

Ubalde:
Non, je n'ai point gardé mon coeur jusqu'à ce jour
Prés de l'objet que j'aime il m'étoit doux de vivre;
Mais quand la Gloire ordonne de la suivre
Il faut laisser gemir l'amour.

Des charmes les plus forts ma riason me dégae.
Rien ne nous doit ici retenir davantage;
Profitons des conseils que l'on nous a donnez.


Scene 4
Ubalde, le Chevalier Danois,
un Démon sous la figure de Melisse, Fille Italienne aimée d'Ubalde

Melisse:
D'où vient que vous vous détournez
De ces eaux & de cet ombrage ?
Goûtez un doux repos, Etrangers fortunez;
Délassez-vous ici d'un pénible voiage.
Un favorable sort vous appelle à partager
Des biens qui nous sont destinez.

Ubalde:
Est-ce vous charmante Melisse ?

Melisse:
Est-ce vous cher Amant ? est-ce vous que je voi ?

Ubalde & Melisse, ensemble:
Au raport de mes sens je n'ose ajoûter foi.
Se peut-il qu'en ces lieux l'amour nous réünisse.

Melisse:
Est-ce vous cher Amant ? est-ce vous que je voi ?

Ubalde:
Est-ce vous charmante Melisse ?

Le Chevalier Danois:
Non, ce n'est qu'un charme trompeur
Dont il faut garder votre coeur.
Fuiez, faites-vous violence.

Melisse:
Pourquoi faut-il encor m'arracher mon Amant ?
Faut-il ne nous voir qu'un moment
Aprés une si longue absence ?
Je ne puis consentir à votre éloignement;
Je n'ai que trop souffert un si cruel tourment,
Et je mourrai s'il recommence.

Ubalde & Melisse, ensemble:
Faut-il ne nous voir qu'un moment
Aprés une si longue absence ?

Le Chevalier Danois:
Est-ce là cette fermeté
Dont vous vous êtes tant vanté !
Sortez de votre erreur, la raison vous appelle.

Ubalde:
Ah ! que la raison est creulle !
Si je suis abusé, pourquoi m'en avertir ?
Que mon erreur me paroît belle !
Que je serois heureux de n'en sortir jamais !

Le Chevalier Danois:
J'aurai soin, malgré vous, de vous en garentir.

[le Chevalier Danois ôte le scpetre d'or des mains d'Ubalde, il en touche Melisse, & la fait disparoître]

Ubalde:
Que deviens l'objet qui m'enflame ?
Melisse disparoît soudain ?
Ciel ! faut-il qu'un fantôme vain,
Cause tant de trouble à mon ame ?

Le Chevalier Danois:
Ce que l'amour a de charmant
N'est qu'une illusion qui ne laisse aprés elle
Qu'une hone éternelle.
Ce que l'amour a de charmant
N'est qu'un funeste enchantement.

Ubalde & le Chevalier Danois:
Ce que l'amour a de charmant
N'est qu'un funeste enchantement.

Ubalde:
D'une nouvelle erreur songeons à nous défendre,
Evitons de trompeurs attraits.
Ne nous détournons plus du chemain qu'il faut prendre
Pour arriver à ce Palais.

Ubalde & le Chevelier Danois:
Fuions les douceurs dangereuses
Des illusions amoureuses:
On s'égare quand on les suit;
Heureux qui n'en est pas séduit !

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ACTE V

Le Theatre change, & represente le Palais enchanté d'Armide


Scene premiere
Renaud, Armide

Renaud, sans armes, & paré de guirlandes de fleurs:
Armide, vous m'allez quiter !

Armide:
J'ai besoin des Enfers, je vai les consulter;
Mon Art veut de la solitude.
L'amour que j'ai pour vous cause l'inquietude,
Dont mon coeur se sent agité.

Renaud:
Armide vous m'allez quitter !

Armide:
Voiez en quels lieux que je vous laisse.

Renaud:
Puis-je rien voir de vos appas ?

Armide:
Les plaisirs vous suivront sans cesse.

Renaud:
En et-til, où vous n'êtes pas ?

Armide:
Un noir pressentiment me trouble & me tourmente,
Il m'annonce un malheur que je veux prévenir;
Et plus notre bonheur m'enchante,
Plus je crains de la voir finir.

Renaud:
D'une vaine terreur pouvez-vous être atteinte,
Vous qui faites trembler le tenebreux séjour ?

Armide:
Vous m'aprenez à connoître l'amour,
L'amour m'aprend à connoître la crainte.
Vous brûliez pour la Gloire avant de m'aimer,
Vous la cherchiez par tout d'une ardeur sans égale;
La Gloire est une Rivale
Qui doit toûjours m'allarmer.

Renaud:
Que j'étois insensé de croire
Qu'un vain Laurier donné par la victoire,
De tous les biens fut le plus precieux !
Tout l'éclat dont brille la Gloire
Vaut-il un regard vos yeux ?
Est-il un bien si charmant & si rare
Que celui dont l'amour veut combler mon espoir ?

Armide:
La severe raison & le devoir barbare
Sur les Heros n'ont que trop de pouvoir.

Renaud:
J'en suis plus amoureux plus la raison m'éclaire.
Vous aimer, belle Armide, est mon premier devoir,
Je fais ma gloire de vous plaire,
Et tout mon bonheur de vous voir.

Armide:
Que d'aimables loix mon ame est asservie !

Renaud:
Qu'il m'est doux de vous voir partager ma langueur !

Armide:
Qu'il m'est doux d'enchaîner un si fameux Vainqueur !

Renaud:
Que mes fers sont dignes d'envie !

Renaud & Armide, ensemble:
Aimons-nous, tout nous y convie.
Ah ! si vous aviez la rigueur
De m'ôter votre coeur,
Vous m'ôteriez la vie.

Renaud:
Non, je perdrai plûtôt le jour
Que d'éteindre ma flame.

Armide:
Non, rien ne peut changer mon ame.

Renaud:
Non, je perdrai plûtôu le jour,
Que de ma dégager d'un si charmant amour.

Renaud & Armide, chantent ensemble les derniers Vers qu'il ont chntez séparément:
Non, je perdrai plûtôt le jour
Que d'éteindre ma flame,
Non, rien ne peut changer mon ame.
Non, je perdrai plûtôu le jour,
Que de ma dégager d'un si charmant amour.

Armide:
Témoins de notre amour extrême,
Vous, qui suivez mes loix dans ce séjour heureux,
Jusques à mon retour par d'agreables Jeux:
Occupez le Heros que j'aime.

[les Plaisirs, & une Troupe d'Amans fortunez, & d'Amantes heureuses, viennent divertir Renaud par des chants & par des danses]


Scene 2
Renaud, les Plaisirs,
Troupe d'Amans Fortunez & d'Amantes heureuses

Un amant fortunez & le Choeur:
Les Plaisirs ont choisi pour azile
Ce séjour agreable & tranquile.
Que ces lieux sont charmans,
Pour les heurex amans !

C'est l'amour qui retient dans ses chaînes
Mille oiseaux qu'en nos bois nuit & jour on entend.
Si l'amour ne causoit que des peines,
Les oiseaux amoureux ne chanteroient pas tant.

Jeunes coeurs, tout vous est favorable,
Profitez d'un bonheur peu durable.
Dans l'hyver de vos ans, l'amour ne regne plus.
Les beaux jours que l'on perd sont pour jamais perdus !

Les Plaisirs ont choisi pour azile
Ce séjour agreable & tranquile.
Que ces lieux sont charmans,
Pour les heurex amans !

Renaud:
Allez, éloignez-vous de moi,
Doux Plaisirs, attendez qu'Armide vous rameine.
Sans la Beauté qui me retient sous sa loi,
Rien ne me plaît, tout augmente ma peine.
Allez, éloignez-vous de moi,
Doux Plaisirs, attendez qu'Armide vous rameine.

[les Plaisirs, les Armans fortunez & les Amantes heureuses se retirent]


Scene 3
Renaud, Ubalde, le Chevalier Danois

Ubalde:
Il est seul; profitons d'un temps si precieux.

[Ubalde presente le bouclier de diamant aux yeux de Renaud]

Renaud:
Que vois-je ! quel éclat me vient fraper les yeux ?

Ubalde:
Le Ciel veut vous faire connoître
L'erreur dont vos fers sont séduits.

Renaud:
Ciel ! que honte de paroître
Dans l'indigne état où je suis !

Ubalde:
Notre General vous appelle;
La victoire vous garde une palme immortelle.
Tout doit presser votre retour.
De cent divers climats chacun court à la guerre;
Renaud seul, au bout de la terre,
Caché dans un charmant séjour,
Veut-il suivre un honteux amour ?

Renaud:
Vains ornemens d'une indigne molesse,
Ne m'offrez plus vos frivoles attraits:
Restes honteux de ma foiblesse,
Allez, quittez-moi pour jamais.

[Renaud arrache les guirlandes de fleurs & les autres ornemens inutiles dont il est paré. Il reçoit le bouclier de diamant que lui donne Ubalde, & une épée que lui presente le Chevalier Danois]

Le Chevalier Danois:
Dérobez-vous aux pleurs d'Armide.
C'est l'unique danger dont votre ame intrepide
A besoin de se garentir.
Dans ces lieux enchantez la volupté perfide,
Vous n'en sauriez trop tôt sortir.

Renaud:
Allons, hâtons-nous de partir.


Scene 4
Armide, Renaud, Ubalde, le Chevalier Danois

Armide, suivant Renaud:
Renaud ! Ciel ! ô mortelle peine !
Vous partez ! Renaud ! vous partez !
Démons, suivez ses pas, volez, & l'arrêtez.
Helas ! tout me trahit, & ma puissance est vaine !
Renaud ! Ciel ! ô mortelle peine !
Vous partez ! Renaud ! vous partez !

[Renaud s'arrête pour écouter Armide qui continuë à lui parler]

Si je ne vous voi plus, croiez-vous que je vive ?
Ai-je pû mériter un si cruel tourment ?
Au moins, comme ennemi, si ce n'est comme amante,
Emmenez Armide captive.

J'irai dans mes combats, j'irai m'offrir aux coups
Qui seront destinez pour vous:
Renaud, pourvû que je vous suive,
Le sort le plus affreux me paroîtra trop doux.

Renaud:
Armide, il est tems que j'évite
Le péril trop charmant que je trouve à vous voir.
La Gloire veut que je vous quitte,
Elle ordonne à l'amour de ceder au devoir.
Si vous souffrez, vous pouvez croire
Que je m'éloigne à regret de vos yeux,
Vous regnerez toujours dans ma memoire;
Vous serez aprés la Gloire
Ce que j'aimerai le mieux.

Armide:
Non, jamais de l'amour tu n'as senti le charme.
Tu te plais à causer de funestes malheurs.
Tu m'entends soûpirer, tu vois couler mes pleurs,
Sans me rendre un soûpir, sans verser une larme.
Par les noeuds les plus doux je te conjure en vain;
Tu suis un fier devoir, tu veux qu'il nous sépare.
Non, non, ton coeur n'a rien d'humain,
Le coeur d'un tygre est moins barbabre.
Je mourrai si tu pars, & tu n'en peux douter,
Ingrat, sans toi je ne puis vivre,
Mais aprés mon trépas, ne croi pas éviter
Mon Ombre obstinée à te suivre.
Tu la verras s'armer contre ton coeur sans foi,
Tu la trouveras inflexible !
Comme tu l'as été pour moi;
Et sa fureur, s'il est possible,
Egalera l'amour dont j'ai brûlé pour toi...
Ah ! la lumiere m'est ravie !
Barbare, es-tu content ?
Tu jouïs, en partant,µDu plaisirs de m'ôter la vie.

[Armide tombe & s'évanoüit]

Renaud:
Trop malheureuse Armide, helas !
Que ton destin est déplorable !

Ubalde & le Chevalier Danois:
Il faut partir, hâtez vos pas,
La gloire attend de vous un coeur inébranlable.

Renaud:
Non, la gloire n'ordonne pas
Qu'un grand coeur soit impitoiable.

Ubalde & le Chevalier Danois:
Il faut vous arracher aux dangereux appas
D'un Objet trop aimable.

Renaud:
Trop malheureuse Armide, helas !
Que ton destin est déplorable !


Scene 5 & derniere
Armide

Armide, seule:
Le perfide Renaud me fuit:
Tout perfide qu'il est, mon lâche coeur le suit.
Il me laisse mourante, il veut que je périsse,
A regret je revoi la clarté qui me luit;
L'horreur de l'éternelle nuit
Cede à l'horreur de mon suplice.
Le perfide Renaud me fuit:
Tout perfide qu'il est, mon lâche coeur le suit.

Quand le Barbabre étoit en ma puissance,
Que n'ai-je cru la Hainte & la Vangeance !
Que n'ai-je suivi leurs transports !
Il m'échape, il s'éloigne, il va quiter ces bords;
Il brave l'Enfer & ma rage;
Il est déja prés du rivage,
Je fais pour m'y traîner d'inutiles efforts.

Traître, attend... je le tiens... je tiens son coeur perfide...
Ah ! je l'immole à ma fureur...
Que dis-je ! où suis-je ! helas ! infortunée Armide !
Où t'emporte une aveugle erreur ?
L'espoir de la vangeance est le seul qui me reste.
Fuiez, Plaisirs, fuiez, perdez tous vos attraits.
Démons, détruisez ce Palais.
Partons, & s'il se peut, que mon amour funeste
Demeure enseveli dans ces lieux pour jamais.

[les démons détruisent le Palais, & Armide part sur son char volant]

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