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Andromède

Tragedie en Machines en I Prologue & V Actes de Pierre Corneille l'Aisné
représentée sur le Theatre Royal des seuls Comediens du roy,
entretenus par sa Majesté en leur Hôtel, Ruë de Geunegaud

Machines de Torrelli

Musique de Charles Dassoucy

1651

 

 

 

A
M.M.M.M.

 

Madame,

C'est vous rendre un hommage bien secret, que de vous le rendre ainsi, & ie m'asseure que vous aurez de la peine vous mesme à recognoistre que c'est vous à qui ie dedie cet Ouvrage. Ces quatre lettres Hieroglifiques vous embarasseront außi-bien que les autres, & vous ne vous appercevrez iamais qu'elles parlent de vous iusqu'à ce que ie vous les explique. Alors vous m'avouerez sans doute que ie suis fort exact à ma parole, & fort punctuel à l'execution de vos commandemens. Vous l'avez voulu, & i'obeys, ie vous l'ay promis & ie m'acquite. C'est peut-estre vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-mesme, & pour peu que vous faciez de reflexion sur mes dernieres visites, vous devinerez à demy que c'est à vous que ce compliment s'adresse. N'achevez pas ie vous prie, & laissez-moy la ioye de vous surprendre par la confidence que vous en doibs. Ie vous en conjure par tout le merite de mon obeïssance, & ne vous dy point en quoy les belles qualitez d'Andromede approchent de vos perfections, ny quel rapport ses advantures ont avec les vostres; ce seroit vous faire un miroir, où vous vous verriez trop aisément, & vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que i'ay à vous dire. Preparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un de vos plus beaux spectacles que la France ait veues, que comme une marque respectueuse de l'attachement inviolable à vostre service, dont fait voeu,

Madame,

Votre tres-humble, tres-obeïssant, & tres-obligé serviteur,
Corneille.

 

 

Argument
tiré du Quatriéme & Cinquiéme Livre des
Metamorphoses d'Ovide

 

Cassiope femme de Cephée Roy d'Egipte fut si vaine de sa beauté, quelle osa la disputer à celle des Nereïdes, dont ces Nymphes irritées firent sortir de la Mer un Monstre, qui fit de si estranges ravages sur les terres du Roy son mary, que les forces humaines ne pouvant donner aucun remede à des miseres si grandes, on recourut à l'Oracle de Iuppiter Ammon. La responce qu'en receurent ces malheureux Princes fut un commandement d'exposer à ce Monstre Andromede leur fille unique, pour en estre devorée. Il fallut executer ce triste Arrest, & cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n'attendoit que la mort lors, que Persée fils de Iuppiter & de Danaë passant par hazard, jetta les yeux sur elle. Il revenoit de la conqueste glorieuse de la Teste de Meduse qu'il portoit sous son bouclier, & voloit au milieu de l'air, au moyen des ailes qu'il avoit attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint Mercure. Ce fut d'elle-mesme qu'il apprit la cause de sa disgrace, & l'amour que ses premiers regards luy donnerent, luy fit en mesme temps former le dessein de combatre ce Monstre, pour conserver des iours qui luy estoient devenus si precieux. Avant que d'entrer au combat il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seroient pour luy, & receut les effets de cette promesse, si-tost qu'il eut tué le Monstre. Le Roy & la Reyne donnerent avec grande joie leur fille à son liberateur, mais la magnificence des nopces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée frere du Roy & oncle de la Princesse, à qui elle avoit esté promise avant son malheur. Il se ietta dans le Palais Royal avec une troupe de gens armez; & Persée s'en deffendit quelque temps sans autre secours que celuy de sa valeur & de quelques amis genereux: mais se voyant prét de succomber sous le nombre, il se servit enfin de cette teste de Meduse, qu'il tira de sous son bouclier, & l'exposant aux yeux de Phinée & des assaßins qui le suivoient, cette fatale veuë les convertit en autant de statuës de pierre, qui servirent d'ornement au mesme Palais qu'ils vouloient teindre du sang de ce Heros. Voila comme Ovide rend cette Fable, où i'ay changé beaucoup de choses tant par la liberté de l'Art, que par la necessité des ordres du Theatre, & pour luy donner plus d'agréement.

...

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de Theatre, que chaque Acte aussi-bien que le Prologue a sa decoration particuliere, & du moins une machine volante avec un concert de Musique, que ie n'ay employée qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrestez à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui leur empesche de prester attention à ce que pourroient dire les Acteurs, comme fait le combat de Persée contre le Monstre: mais ie me suis bien gardé de faire rien chanter qui fust necessaire à l'intelligence de la Piece, parce que communément les paroles qui si chantent estant mal entenduës des auditeurs, pour la confision qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à instruire l'Auditeur de quelque chose d'important. Il n'en va pas de mesme des machines, qui ne sont pas dans cette Tragedie comme des agréements détachez, elles en font le noeud & le desnoüement, & y sont si necessaires que vous n'en sçauriez retrancher aucune, que vous ne faciez tomber tout l' edifice. I'ay esté assez heureux à les inventer & à leur donner place dans la tessiture de ce Poëme, mais aussi faut-il que i'advoüe que le sieur Torrelli s'est surmonté luy-mesme à en executer les desseins, & qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos, de sorte que s'il m'est deu quelque gloire pour avoir introduit cette Venus dans le premier Acte, qui fait le noeud de cette Tragedie par l'Oracle ingenieux qu'elle prononce, il luy en est deu bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin & descendre au milieu de l'air dans cette magnifique estoille, avec tant d'art & de pompe, qu'elle remplit tout le monde d'estonnement & d'admiration.

...

... i'ayme mieux advoüer que cette piece n'est que pour les yeux.

P. C.

 

La Scene est en Ethiopie, dans la ville capitale du Royaume de Cephée

 

 

Prologue

 

 

Décoration du Prologue

L'Ouverture du Theatre presente des forests aux yeux des Spectateurs vers une vaste montagne, dont les sommets inégaux s'elevant les uns sur les autres, portent le faiste iusques dans les nuës. Les deux costez du Theatre sont occupez par une forest d'arbres touffus & entrelassez les uns dans les autres. Sur un des sommets de la montagne paroist Melpomene, la Muse de la Tragedie, & à l'opposite dans le Ciel on voit le Soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tiré par les quatre chevaux qu'Ovide luy donne.

 

 

Vers chantez dans le Prologue, par le Soleil & Melpomene

Cieux escoutez, escoutez mers profondes,
Et vous antres & bois,
Affreux deserts, rochers battus des ondes,
Redites apres nous d'une commune voix,
Louys est me plus ieune & le plus grand des Rois.

La Majesté qui desia l'environne
Charme tous ses François,
Il est luy seul digne de sa couronne;
Et quand mesme le Ciel l'auroit mise à leurs choix,
Il seroit le plus ieune & le plus grand des Rois.

C'est à vos soins, Reyne, qu'on doit la gloire
De tant de grands exploits,
Ils sont par tout suivis de la victoire,
Et l'odre merveilleux dont vous donnez ses loix
Le rend & le plis ieune & le plus grand des Rois.

 

 

 

Premier Acte

 

 

Decoration du Premier Acte

Cette grande masse & ces rochers eslevez les uns sur les autres qui la composoient, ayant disparu en un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la Ville capitale du Royaume de Cephée, ou plustost la Place publique de cette Ville. Les deux costez & le fonds du Theatre sont des Palais magnifiques tous differents de structure, mais qui gardent admirablement l'égalité & les iustesses de la Perspective. Apres que les yeux ont eu loisir de se satisfaire à considerer leur beauté, la Reyne Cassiope paroist comme passant par cette Place publique pour aller au Temple. Elle est conduite par Persée, encor inconnu, mais qui passe pour un Cavalier de grand merite, qu'elle entretient des malheurs publics, attendant que le Roy la rejoigne, pour aller, à ce Temple de compagnie.

 

 

Scene 3

 

Vers chantez pour invoquer Venus, par les Acteurs

Le Choeur de Musique, cependant que Venus s'avance
Reyne de Paphe & d'Amathonte,
Mere d'Amour & fille de la Mer,
Peux-tu voir sans un peu de honte,
Que contre nous elle ait voulu s'armer,
Et que du mesme sein qui fut ton origine,
Sorte nostre ruine ?

Peux-tu voir que de la mesme onde
Il ose naistre un tel Monstre aprés toy,
Que d'où vint tant de bien au monde,
Il vienne enfin tant de mal & d'effroy,
Et que l'heureux berçeau de ta beauté supresme,
Enfante l'horreur mesme ?

Vange l'honneur de ta naissance,
Qu'on a souïllé par un tel attentat,
Rends-luy sa premiere innocence,
Et tu rendras le calme à cet Estat;
Et nous dirons que d'où le mal procede,
Part außi le remede.

 

La Deesse aprés avoir annoncé l'heureux hymen d'Andromede, continant sa route pour remonter au Ciel, elle se va perdre au plus haut de nuës, en traversant de la plus grande profondeur du Theatre jusqu'au dessus du Cintre, mais par un mouvement si imperceptible, qu'il semble qu'elle n'a point avancé, quand mesme elle est perduë; & cependant elle fait son cours dans toute l'étenduë & la longueur du lieu.

Apres que la Deesse a donné quelque esperance au Peuple d'un plus heureux destin que celuy qu'il attendoit, il en témoigne sa joye par des actions de graces.

 

Vers chantez par le Peuple, representé par les Acteurs

Le Choeur de Musique, cependant que Venus remonte
Ainsi tousiours sur tes Autels
Tous les mortels
Offrent leurs coeurs en sacrifice;
Ainsi le Zephyre en tout temps
Sur tes Palais de Cythere & d'Eryce
Face regner les graces du Printemps.

Daigne affermir l'heureuse paix
Qu'à nos souhaits
Vient de promettre ton Oracle;
Et fay pour ces ieunes amans,
Pour qui tu viens de faire ce miracle,
Un siecle entier de doux ravissemenst.

Dans nos campagnes & nos bois
Toutes nos voix
Beniront tes douces atteintes:
Et dans les rochers d'alentour,
La mesme Echo qui redisoit nos plaintes,
Ne redira que des soûpirs d'amour.

 

Cette Machine de Venus finit le premier Acte qui pour augmenter le plaisir qu'apporte la varieté dans les Spectacles, laisse changer sa Decoration en un moment.

 

 

 

Second Acte

 

 

Decoration du Second Acte

Cette Place publique dont la Reyne & Persée viennent de sortir, s'évanouyt en un instant, pour faire place à un Iardin delicieux, & ces grands Palais snt changez en autant de Vases de marbre blanc qui portent alternativement, les uns des statuës d'où sortent autant de jets d'eau, les autres des Myrthes, des Iasmins, & d'autres arbres de cette nature. De chaque costé se détache un rang d'Orangers dans de pareils Vases, qui viennent fermer un admirable berceau iusqu'au milieu du Theatre, & le separent ainsi en trois allées, que l'artifice ingenieux de la Perspective fait paroistre longues de plus de mille pas. c'est là qu'on voit Andromede avec ses Nymphes qui ceuillent des fleurs, & en composent une guirlande dont cette Princesse veut couronner Phinée, pour le recompenser par cette galanterie de la bonne nouvelle qu'il luy vient d'apporter.

 

 

Scene premiere

 

Vers chantez par Monsieur de Villiers, Acteur

Un Page, chantant sans estre veuë
Qu'elle est lente, cette journée,
Dont la fin me doit rendre heureux !
Chaque moment à mon coeur amoureux
Semble durer plus d'une année:
O Ciel ! quel est l'heur d'un amant,
Si quand il en a l'asseurance,
Sa iuste impatience,
Est un nouveau tourment !

Ie dois posseder Andromede:
Iuge, Soleil, quel est mon bien,
Vis-tu iamais amour égal au mien ?
Vois-tu beauté qui ne luy cede ?
Puis donc que la longueur du iour
De mon nouveau mal est la source,
Precipite ta course,
Et tarde ton retour.

Tu luis encor, & ta lumiere
Semble se plaire à m'affliger:
Ah ! mon amour te va bien obliger
A quitter soudain ta carriere:
Vien, Soleil, vien voir la beauté
Dont le divin esclat me dompte,
Et tu fuiras de honte
D'avoir moins de clarté.

 

La jeune Andromede par une reconnoissance qu'elle semble devoir à cet Amant, qu'elle croît bien-tost épouser, luy fait chanter en revanche par une de ses Nymphes un Air, & des paroles, dont la Princesse donne autant de transports de joye, que de plaisir aux oreilles qui les entend.

 

Scene 2

 

Vers chantez par Mademoiselle D'Ennebaut, Actrice

Liriope, chante
Phinée est plus aymé qu'Andromede n'est belle,
Bien qu'icy bas tout cede à ses attraits,
Comme il n'est point de si doux traits,
Il n'est point de coeur si fidelle:
De mille appas son visage semé,
La rend toute merveille,
Mais quoy qu'elle soit sans pareille,
Phinée est encor plus aymé.

Bien que le iuste Ciel face voir que sans crime
On la préfere aux Nymphes de la mer,
Ce n'est que de sçavoir aymer
Qu'elle-mesme veut qu'on l'estime:
Chacun d'amour pour elle consumé,
D'un coeur luy fait un Temple,
Mais quoy qu'elle soit sans exemple,
Phinée est encor plus aymé.

Enfin si ses beaux yeux passent pour un miracle,
C'est un miracle außi que son amour,
Pour qui Venus en ce beau jour
A prononcé ce digne Oracle:
Le Ciel luy-mesme en la voyant charmé,
La iuge incomparable;
Mais quoy qu'il l'ait faite adorable,
Phinée est encor plus aymé.

 

Cet Air chanté, le Page de Phinée & cette Nymphe font un Dialogue en Musique, dont chaquee couplet a pour refrain l'Oracle que Venus a prononcé au premier Acte en faveur de ces deux Amants, chanté par les deux voix unies, & repeté par le Choeur entier de la Musique.

 

Dialogue chanté
par Mademoiselle d'Ennebaut, Actrice,
Liriope
& Monsieur de Villiers, Acteur,
le Page
& le Choeur

Le Page
Heureux amant !

Liriope
Heureuse amante !

Le Page
Ils n'ont qu'une ame.

Liriope
Ils n'ont tous deux qu'un coeur.

Le Page
Ioignons nos voix pour chanter leur bon-heur.

Liriope
Ioignons nos voix pour benir leur attente.

Tous deux sensemble
Andromede ce soir aura l'illustre espoux
Qui seul est digne d'elle & dont seule elle est digne,
Préparons son Hymen, où pour faveur insigne
Les Dieux ont resolu de se joindre avec nous.

Le Choeur en Musique
Préparons son Hymen, où pour faveur insigne
Les Dieux ont resolu de se joindre avec nous.

Le Page
Le Ciel le veut.

Liriope
Venus l'ordonne.

Le Page
L'Amour les joint.

Liriope
L'Hymen va les unir.

Le Page
Douce union que chacun doit benir !

Liriope
Heureuse amour qu'un tel succez couronne !

Tous deux ensemble
Andromede ce soir aura l'illustre espoux, &c.

Le Choeur en Musique
Préparons son Hymen, où pour faveur insigne, &c.

 

Mais à tant de preparation de joye il succede un [-] bien different de l'esperance d'Andromede & de Phinée; On leur vient annoncer que le sort tombé sur cette jeune & malheureuse Princesse & que c'est elle aujourd'huy qui doit estre executée à la rage du Monstre. C'est là que Phinée s'abandonne à des imprecations contre le Ciel, qui semble s'en vouloir vanger, par l'effroy d'un tonnerre qui commence à rouler avec un si grand bruit, accompagné d'éclairs si promptement redoublez, que cette feinte donne autant d'épouvante que d'admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant décendre Eole avec huit Vents, dont quatre sont à ses deux costez; en sorte toutefois que les deux plus proches sont portez sur un mesme nuage que luy, & les deux plus éloignez autant comme volans en l'air sur les aisles du Theatre, deux à la gauche, & deux à la droite. Ce qui n'empesche pas Phinée de continüer ses blasphemes. Mais enfin ce Dieu lassé de tant d'audace en punit les emportemens par le ravissement d'Andromede entre les bras & aux yeux de ce temeraire Amant. Le commandement qu'en fait Eole à ses Vents qui l'accompagnent produit un spectacle étrange & merveilleux tout ensemble. Les deux Vents qui estoient à ses deux costez suspendus en l'air s'envolent l'un à gauche, l'autre à droite. Deux autres remontent avec luy dans le Ciel, sur le mesme nuage qui les vient d'aporter; & les deux qui estoient à sa main gauche sur les aisles du Theatre s'avancent au milieu de l'air, ayant fait deux ou trois tours comme des tourbillons, ils passent du costé du Theatre où est Andromede, d'où les deux derniers fondent sur elle, & l'ayant saisie chacun par un bras, l'enlevent de l'autre costé jusques dans les nuës.

C'est là que Persée prend l'occasion d'assurer le Roy qu'il luy rendra sa Fille, & finit le second Acte en volant apres elle.

 

 

 

Troisiéme Acte

 

 

Decoration du Troisiéme Acte

Voicy une estrange Metamorphose. Sans doute qu'avant que de sortir de ce Iardin, Persée a découvert cette monstrueuse teste de Meduse qu'il porte par tout sous son bouclier. Les Myrthes & les Iasmins qui le composoient, font devenus des Rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées & bossuës suivent si parfaitement le caprice de la Nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribué que l'Art, à les placer ainsi des deux costez du Theatre. C'est enquoy l'artifice de l'ouvrier est merveilleux, & se fait voir d'autant plus, qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la Scéne, à la reserve de cinq ou six pieds qu'elles laissent pour leur servir de rivage. Elles sont dans une agitation continuelle, & composent comme un Golfe enfermé entre ces deux rangs de falaises. On en voit l'embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paroist si vaste & d'une si grande estenduë, qu'on jugeroit que les vaisseaux qui flottent prés de l'Orizon, dont la veuë est bornée, sont éloignez e plus de six Lieuës de ceux qui les considerent. Il n'y a personne qui ne iuge, que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l'injustice des Dieux, & du supplice d'Andromede: aussi la voit-on au haut des nuës, d'où ces deux Vents qui l'ont enlevée, l'apportent avec impetuosité, & l'attachent au pied d'un de ces Rochers.

 

 

Scene 3

 

Le Choeur de Musique, cependant que Persée combat le Monstre
Courage, enfant des Dieux, elle est vostre conqueste,
Et iamais amant ny guerrier
Ne vit ceindre sa teste
D'un si beau myrthe, ou d'un si beau laurier.

Une Voix, seule
Andromede est le prix qui suit vostre victoire,
Combatez, combatez,
Et vos plaisirs & vostre gloire
Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez.

Le Choeur, repete
Courage, enfant des Dieux, &c.

 

Tandis que cette jeune Princesse & sa Mere, par leurs justes soûpirs, attendrissent tous les coeurs, on découvre d'aussi loin que la veuë peut distinguer quelque chose, un Monstre Marin au fonds de la perspective; mais dans un si grand éloignement, que tout puissant qu'il soit, on a peine à gager de sa forme, tant il paroist petit d'abord. A mesure qu'il avance, on le voit grossir, & n'on n'est pas long-temps sans en discerner l'horrible forme: Ce Monstre écailleux, armé de griffes & d'arrestes piquantes, s'avance jusqu'à la triste Andromede pour l'engloutir: Mais dans ce même moment on voit paroître Persée monté sur le cheval aislé, que les Poëtes nomment Pegase; à peine aperçoit-il Andromede & sa Mere qu'il les assure d'un secours infaillible, si l'une & l'autre veulent avoüer son amour, & luy en promettre recompense. Dans un si pitoyable estat que ne promet-on point ? Le valeureux Persée flatté de l'espoir qu'on luy donne, s'expose aussi-tost à voler sur le Monstre, qu'il attaque si heureusement qu'en un moment il le dompte, le tuë, & commande aux Vents de venir reparer l'outrage qu'ils ont fait à sa jeune Princesse; ces mesmes Vents lui obeïssent aussi promptement qu'il leur commande & viennent détacher Andromede, pour la remporter par le chemin des Nues dans le Palais du Roy son Pere.

Certes c'est ici qu'il peut estre permis d'exagerer s'il est possible, la loüange que l'on doit à l'honneur du Machiniste. La France n'a point encore veu de Spectacle pareil à celuy de cét Acte. Il n'est point extraordianaire, nouveau; ny peut-estre trop difficile d'enlever des Hommes ou des Fantômes & leur faire traverser les airs; mais il est à remarquer qu'en cét endroit, le Pegase sur lequel est monté Persée, est un veritable Cheval d'une taille avantageuse, & d'une vivacité & d'un port, qui ne peut laisser croire un moment que le carton ne fasse la representation: & sur tout ce que l'on doit admirer dans cette Machine, c'est lécole extraordinaire de cét Animal, qui dés qu'il est party du haut des nuës, semble sous le poids de son Heros en sentir la volonté, en combattant luy-mesme le Monstre que Persée vient attaquer. Ce Comabt paroît un assez long espace de temps pour en admirer la beauté, sans en pouvoir decouvrir l'industrie; & aprés la mort du Monstre, le Cheval à tire d'ailes, emporte rapidement Persée par le mesme chemin que les Vents ont emporté son Andromede, & passer par dessus le Ceintre pour l'aller reprendre où elle sera posée. C'est là que tout le rivage retentit de cris de joye & de chants de victoire.

 

Le Choeur de Musique
Le Monstre est mort, crions victoire,
Victoire tous, victoire à peine voix,
Que nos campagnes & nos bois
Ne resonnent que de sa gloire,
Princesse, elle vous donne enfin l'illustre espoux
Qui seul estoit digne de vous.

Vous estes sa digne conqueste,
Victoire à tous, victoire à son amour,
C'est luy qui nous rend ce beau iour,
C'est luy qui calme la tempeste:
et c'est luy qui vous donne enfin l'illustre espoux
Qui seul estoit digne de vous.

 

Il sembleroit que l'embarras de tant de Machines à la fois, devroit donner quelque relâche aux travaux du Machiniste, mais bien loin d'en prendre, à peine ce spectacle est-il évanoüy, qu'il en succede un autre tout different. C'est Neptune qui s'éleve du fonds de la Mer dans une Conque brillante de tout le Nacre de l'Orient, porté par deux Dauphins, & cette Machine est accompagnée de trois Nereïdes, qui se plaignent d'estre si mal vengées. Apres que l'on a veu quelque temps flotter cette Conque, & que Neptune les a consolées en les flattant d'une vengeance plus certaine, la Conque avec ce Dieu des Ondes & ses trois Nereïdes fondent, & se plongent sous les flots de la Mer, qui apres un mouvement orageux se calme insensiblement, & c'est ce qui finit le troisiéme Acte.

 

 

Quatriéme Acte

 

 

Decoration du Quatriéme Acte

Les vagues fondent sous le Theatre, & ces hideuses masses de pierre dont elles battoient le pied, font place à la magnificence d'un Palais Royal. On ne le voit pas tout entier, on n'en voit que le Vestibule, ou plustost la grande salle, qui doit servir aux nopces de Persée & d'Andromede. Deux rangs de colomnes de chaque costé, l'un de rondes, & l'autre de quarrés en font les ornements: Elles sont enrichies de statuës de marble blanc d'une grandeur naturelle, & leurs bases, corniches, amortissemens, estalent tout ce que peut la iustesse de l'Architecture: le frontispice suit le mesme ordre, & par trois portes dont il est percé, fait voir trois allées e Cyprés, où l'oeil s'enfonce à perte de veuë. Persée paroist le premier dans cette salle conduisant Andromede à son apartement, apres l'avoir obtenuë du Roy & de la Reyne; & comme si leur volonté ne suffisoit pas, il tâche encor de l'obtenir d'elle-mesme par les respects qu'il luy rend, & les submissions extraordinaires qu'il luy faits.

 

 

Le Choeur de Musique
Vivez, vivez, heureux Amans,
Dans les douceurs que l'amour vous inspire,
Vivez heureux, & vivez si long-temps,
Qu'au bout d'un siecle entier on puisse encor vous dire:
Vivez, heureux amans.

Que les plaisirs les plus charmans
Facent les iours d'une si belle vie,
Qu'ils soient sans tache, & que tous les moments
Facent redire mesme à la voix de l'Envie,
Vivez, heureux amans.

Que les peuples les plus puissants
Dans nos souhaits à pleins voeux nous secondent,
Qu'aux Dieux pour vous ils prodiguent l'encens,
Que des bouts de la Terre à l'envy nous répondent:
Vivez, heureux Amans.

 

 

Cinquiéme Acte

 

 

Decoration du Cinquiéme Acte

L'Architecte ne s'est pas épuisé en la structure de ce Palais Royal qui vient de disparoistre. Le Temple qui luy succede a tant d'advantage sur luy, qu'il fait mépriser ce qu'on admiroit. Aussi est-il iuste que la demeure des Dieux l'emporte sur celle des hommes, & l'Art du sieur Torelli est icy d'autant plus merveilleux, qu'il fait paroistre une grande diversité en ces deux Decorations, quoy qu'elles soient presque la mesme chose. On voit encor en celle-cy deux rangs de colomnes comme en l'autre, mais d'un ordre si different, qu'on n'y remarque aucun rapport. Celles-cy sont de porphyre, & tous les accompagnements qui les soustiennent, & qui les finissent, de bronze cizelé, dont la graveure represente quantité de Dieux & de Déesses. La reflexion des lumieres surce bronze en fait sortir un iour tout extraordinaire. Un grand & superbe Dome couvre le milieu de ce Temple magnifique. Il est par tout enrichy du mesme metal, & au devant de ce Dome l'artifice de l'ouvrier jette une gallerie toute brillante d'or & d'azur. Le dessous de cette Gallerie laisse voir le dedans du Temple par trois portes d'argent ouvragées à iour. On y verroit Cephée sacrifiant à Iuppiter pour le mariage de sa fille, n'estoit que l'attention que les spectateurs presteroient à ce sacrifice les destourneroient de celle qu'ils doivent à ce qui se passe dans le parvis, que represente le Theatre.

 

 

Scene 7

 

Le Choeur de Musique
Maistre des Dieux, haste-toy de paroistre
Et de verser sur ton sang & nos Roys,
Les graces que garde ton choix
A ceux que tu fais naistre.

Fay choir sur eux de nouvelles couronnes,
Et fay-nous voir par un heur accomply,
Qu'ils ont tous dignement remply
Le rang que tu leur donnes.

 

Scene 8

 

Le Choeur de Musique
Allez, amans, allez sans jalousie
Vivre à iamais en ce brillant sejour,
Où le Nectar & l'Ambrosie
Vous seront comme aux Dieux prodiguez chaque iour:
Et quand la nuit aura tendu ses voiles,
Vos corps semez de nouvelles estoiles,
Du haut du Ciel éclairant aux mortels,
Leur apprendront qu'il vous faut des Autels.

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