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Amadis
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
representée pour la premiere fois par
l'Academie Royale de Musique le 15. Janvier 1684

livret de Philippe Quinault
musique de: Jean-Baptiste Lully



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

Alquif, Celebre Enchanteur, Epoux d'Urgande

Urgande, Celebre Enchanteresse, Epouse d'Alquif

Suivants d'Alquif
Suivantes d'Urgande

Le Theatre represente les lieux qu'Alquif & Urgande ont choisis pour y demeurer enchantez & assoupis avec leur suite.
Un Eclair & un coup de Tonnerre commencent à dissiper l'assoupissement d'Alquif, d'Urgande, & de leur Suite.

Alquif & Urgande, sous un riche pavillon:
Ah ! j'entens un bruit qui nous presse
De nous rassembler tous:
Le charmes cesse
Eveillons-nous.

Les Suivans d'Alquif & les Suivantes d'Urgande s'éveillent, & repetent ces deux Vers:
Le charmes cesse
Eveillons-nous.

Alquif & Urgande:
Esprits empressez à nous plaire,
Vous qui veilliez ici pour notre sûreté,
Votre soin n'est plus necessaire
Vous pouvés desormais partir en liberté.

Que le Ciel annonce à la Terre
La fin de cet enchantement,
Brillans Eclairs, bruiant Tonnerre,
Marquez avec éclat ce bienheureux moment.

[le Choeur répéte ces quatre derniers Vers]

[les Statuës qui soûtiennent le Pavillon, l'emportent en volant au bruit du tonnerre, & à la lueur des éclairs. Les Suivans d'Alquif & les Suivantes d'Urgande se réjoüissent de n'être plus enchantez, & témoignent leur joie en dansant & en chantant]

Une des Suivantes d'Urgande:
Les plaisirs nous suivrons desormais,
Nous allons voir nos desirs satisfaits.
Vivons sans allarmes,
Vivons tous en paix.
Revenez, reprenez tous vos charmes,
Jeux innocens, revenez pour jamais.
Il est tems que l'Aurore vermeille
Cede au Soleil qui marche sur ses pas;
Tout brille ici bas.
Il est tems que chacun se réveille;
L'Amour ne dort pas,
Tout sent ses appas.
L'aimable zéphire
Pour Flore soûpire;
Dans un si beau jour
Tout parle d'amour.

Urgande:
Lorsqu'Amadis périt, une douleur profonde
Nous fit retirer dans ces lieux.
Un charme assoupissant devoit fermer nos yeux
Jusqu'au temps fortuné que le destin du monde
Dépendroit d'un Heros encor plus glorieux.

Alquif:
Ce Heros triomphant veut que tout soit tranquile.
En vain mille Envieux s'arment de toutes parts,
D'un mot, d'un seul de ses regards,
Il sçait rendre à son gré leur fureur inutile.

Alquif & Urgande:
C'est à lui d'enseigner
Aux Maîtres de la Terre
Le grand art de la Guerre,
C'est à lui d'enseigner
Le grand art de régner.

Urgande:
Retirons Amadis de la Nuit éternelle.
Le Ciel nous le permet, un Sort nouveau l'appelle
Où son Sang regnoit autrefois.

Alquif:
Nous ne sçaurions choisir de demeure plus belle.
Allons être témoins de la gloire immortelle
D'un Roi l'étonnement des Rois,
Et des plus grands Heros le plus parfait Modelle.

Urgande & Alquif:
Tout l'Univers admire ses Exploits,
Allons vivre heureux sous ses Loix.

[le Choeur répéte ces deux derniers Vers]

[la Suite d'Alquif & d'Urgande témoigne leur joie en dansant & en chantant]

Une des Suivantes d'Urgande, & le Choeur:
Suivons l'amour, c'est lui qui nous meine,
Tout doit sentir son aimable ardeur.
Un peu d'amour nous fait moins de peine
Que l'embarras de garder notre coeur.

Malgré nos soins, l'Amour nous enchaîne;
On ne peut fuir ce charmant Vainqueur.
Un peu d'amour nous fait moins de peine
Que l'embarras de garder notre coeur.

Alquif & Urgande:
Volez, tendres Amours, Amadis va revivre.
Son grand coeur est fait pour nous suivre.
Volez, volez, aimables jeux,
Conduisez Amadis en des climats heureux.

[le Choeur répéte ces deux derniers Vers]

[les Amours & les Jeux volent]

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ACTE I

les personnages de la Tragedie:

Amadis, Fils du Roi Perion de Gaule
Oriane, Fille de Lisnart, Roi de la Grande Bretagne
Florestan, Fils naturel du Roi Perion de Gaule
Corisande, Souveraine de Gravesandre
Arcalaus, Chevalier Enchanteur, Frere d'Arbaconne, & d'Ardan Canile
Arcabonne, Enchanteresse, Soeur d'Archalaus, & d'Ardan Canile
Urgande, Celebre Enchanteresse, Amie d'Amadis

Troupe de Chevaliers combattans dans des Jeux à l'honneur d'Oriane
Troupe de Suivans, & de Soldats d'Archalaus
Troupe de Demons, sous la figure de Monstres terribles, de Nymphes agreables, de Bergers & de Bergeres
Tourpe de Captifs
Troupe de Captives
Troupe de Geoliers
Démons volans qui conduisent Arcabonne
L'Ombre d'Ardan Canile
Troupe de Suivantes d'Urgande
Troupe de Démons infernaux
Troupe de Démons de l'Air
Troupe de Heros & d'Heroïnes, enchantez dans la Chambre défenduë du Palais d'Apollidon


Le Theatre represente le Palais du Roi Lisart, pere d'Oriane


Scene premiere
Amadis, Florestan

Florestan:
Je reviens dans ces lieux pour y voir ce que j'aime:
Chaque moment est cher pour moi:
Mais au sang qui nous joint je fais ce que je doi;
Je ne puis vous laisser sans une peine extrême
Dans la douleur où je vous voi.
Le grand coeur d'Amadis doit être inébranlable;
Quel malheur peut troubler un Heros indomptable,
Vainqueur des fiers Tirans, & des Monstres affreux...

Amadis:
J'aime, helas ! c'est assez pour être malheureux.

Florestan:
Sans cesse vous volez de victoire en victoire,
Votre grand Nom s'étend aussi loin que le jour;
Si vous vous plaignés de l'Amour,
Consolés-vous avec la Gloire.

Amadis:
Ah ! que l'amour paroît charmant !
Mais, helas ! il n'est point de plus cruel tourment.
Que je trouvois d'appas dans ma naissante flame !
Que j'aimois à former un tendre engagement !
Je paierai bien cherement
les trompeuses douceurs qui séduisoient mon ame,
Ah ! que l'amour paroît charmant !
Mais, helas ! il n'est point de plus cruel tourment.
J'ai choisi la Gloire pour guide,
J'ai prétendu marcher sur les traces d'Alcide;
Heureux ! si j'avois évité
Le charme trop fatal dont il fut enchanté !
Son coeur n'eut que trop de tendresse,
Je suis tombé dans son malheur;
J'ai mal imité sa valeur,
J'imite trop bien sa foiblesse.
J'aime Oriane, helas ! je l'aime sans espoir.

Florestan:
Elle dépend d'un pere, elle suit son devoir.

Amadis:
Oriance m'aimoit, je l'aimois sans allarmes.

Florestan:
Que vous peut-elle offrir que d'inutiles larmes ?
L'Empereur des Romains sue son Trône l'attend.

Amadis:
Je pourrois l'obtenir par la force des armes
Si son amour étoit constant;
Et je croiois son coeur à l'épreuve des charmes
Du Trône le plus éclatant.

Fût-il jamais Amant plus fidelle & plus tendre;
Fût-il jamais Amant plus malheureux que moi ?
La Beauté dont je suis la loi
Ma bannit pour jamais sans me vouloir entendre;
Helas ! est-ce le prix que je devois attendre
De mon amour & de ma foi.
Fût-il jamais Amant plus fidelle & plus tendre;
Fût-il jamais Amant plus malheureux que moi ?

Florestan:
Quand on est aimé comme on aime,
C'est une trahison que de se dégager,
Mais c'est une foiblesse extrême
D'aimer une inconstante & de ne pas changer.
Vous serez plus heureux dans une amour nouvelle.

Amadis:
Oriane ingrate, & cruelle,
M'accable de mortels ennuis:
Mais j'ai juré de conserver pour elle
Une amour éternelle;
Tout infortuné que je suis,
J'aime mieux être encor malheureux qu'infidelle.
C'est trop vous arrêter, allez, suivez l'Amour.
Corisande en ces lieux attend vostre retour.

Florestan:
Vous puis-je abandonner à votre inquietude ?

Amadis:
Un amour malheureux cherche la solitude.


Scene 2
Corisande, Florestan

Corisande:
Florestan !

Florestan:
Corisande !

Corisande & Florestan:
O bienheureux moment
Qui finis mon cruel tourment !
Aprés la rigueur extrême
D'un fatal éloignement;
Que c'est un plaisir charmant
De revoir ce que l'on aime !

Florestan:
Il faut unir vostre coeur & le mien
D'un éternel lien.

Corisande:
Venez regner aux lieux où je commande.

Florestan:
Aimons-nous, belle Coriande,
Et contons la grandeur pour rien.

Florestan & Corisande:
Vous êtes le seul bien
Que mon amour demande.

Corisande:
Que ne puis-je arrêter l'ardeur
Qui vous porte à chercher les périls de la guerre !
Que ne vous puis-je offrir l'Empire de la Terre
Avec l'Empire de mon coeur.

Florestan:
Trop heureux que l'amour avec moi vous engage,
Trop heureux de porter vos fers,
J'estime plus cent fois un si doux esclavage
Que l'Empire de l'Univers.

Corisande:
Si votre coeur eut été bien sensible
Au tendre amour qui me tient sous sa loi,
Vous eut-il été possible
De vous éloigner de moi ?

Florestan:
Fils d'un Roi dont le nom par tout s'est fait connoître,
Et Frere d'Amadis le plus grand des Heros;
Pouvois-je demeurer dans un honteux repos ?
Aurois-je démenti le sang qui m'a fait naître ?
Pour mériter de plaire aux yeux qui m'ont charmé
J'ai cherché tout l'éclat que donne la victoire:
Si j'avois moins aimé la gloire
Vous ne m'auriez point tant aimé.

Corisande:
La loi que fait l'amour doit être enfin suivie,
Quand on a satisfait la Gloire & le devoir.

Florestant & Corisande:
C'est ma plus chere envie
De vous aimer toute ma vie ?
C'est mon plus doux espoir
De vous aimer & de vous voir.


Scene 3
Oriane, Corisande, Florestan

Corisande:
Je revoi Florestan, je le revoi fidelle.

Oriane:
Ah ! qu'il est beau d'imer d'une amour éternelle !

Florestan:
C'est en vain qu'Amadis vous aime constamment,
Et vous l'avez banni par une loi cruelle.

Oriane:
Non, ne défendez point un si volage Amant.
Sa premiere amour est finie:
Il adore Briolanie.
Le Confident de sa nouvelle ardeur
N'a que trop bien sçu m'en instruire:
Il n'est plus permis à mon coeur
De se laisser séduire.

Florestan:
Se peut-il qu'Amadis vous ait manqué de foi ?

Oriance:
Ma Rivale n'est que trop belle.

Corisande:
Etes-vous moins aimable qu'elle ?

Oriane:
Elle a l'avantage sur moi
D'être une Conquête nouvelle.

Florestan:
Amadis est saisi d'un mortel desespoir.

Oriane:
Non, non, ce n'est qu'un artifice
Dont il couvre son injustice,
Il sera trop content de ne me jamais voir.

Corisande:
L'Injustice seroit étrange
De vouloir ajoûter la feinte au changement:
Au moins, un grand coeur, quand il change,
Doit changer sans déguisement.

Oriane:
L'Ingrat, un peu plus tard auroit changé son crime.
Je vais devenir la victime
Du devoir qui regle mon sort.
L'Inconstant n'a-t'il pû se faire un peu d'effort ?
De lui-même bien-tôt son coeur alloit dépendre:
Eh ! que n'attendoit-t'il mon hymen, ou ma mort.
Il ne devoit plus guere attendre.

Florestan:
Amadis punit les ingrats,
L'Innocence opprimée a recours à son bras,
La Justice, trop foible à son secours l'appelle;
Jamais tant de vertu n'a si bien merité
Une Gloire immortelle:
Un Heros ennemi de l'infidelité
Peut-il être Amant infidelle ?

Oriane:
L'éclat de tant de gloire avoit jusqu'à ce jour
Ebloüi mon ame credule.
Ah ! les plus grands Heros ne font pas grand scrupule
D'une infidelité d'amour.
Pourquoi me plaindre d'une offense
Qui met mon coeur en mon pouvoir ?
Que je profite mal d'une heureuse inconstance
Qui m'aide à suivre mon devoir !
Juste dépit, brisez ma chaîne.
J'allois finir mes tristes jours,
Plûtôt que de trahir de si belles amours;
Amais les trahit sans peine.
Juste dépit, brisez ma chaîne.
C'est à vous seul que j'ai recours.
Helas ! vous m'agittez d'une colere vaine.
Que je me sens tremblante, inquiete, incertaine !
Que je suis foible encore avec vôtre secours,
Juste dépit, brisez ma chaîne.

Florestan & Corisande:
Non; on ne sort pas aisément
D'un amoureux engagement.

Oriane:
Malheureux qui s'engage
Avec un coeur volage !

Oriane, Florestan & Corisande:
Trop heureux qui peut s'engager
Pour ne jamais changer.

Corisande:
Deux Partis vont ici disputer la victoire.
Ces Jeux guerriers se font à vôtre gloire.

Oriane:
Que j'ai de peine à cacher mes ennuis !
Ne m'abandonnez pas dans le trouble où je suis.


Scene 4
Oriane, Corisande, Florestan,
Trouble de Combattans de deux differens PArtis

[les deux Partis font divers combats & les victorieux portent les armes qu'il ont gagnées aux pieds d'Oriane]

Le Choeur:
Belle Princesse que vos charmes,
Ont enchanté de coeurs !
Vous forcez les plus fiers vainqueurs
A vous rendre les armes.
Les plus grands rois de l'Univers
Font gloire de porter vos fers.

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ACTE II

Le Theatre change, & represente une Forêt dont les arbres sont chargez de trophées, on y voit un pont, & un pavillon au bout.


Scene premiere
Arcabonne

Arcabonne, seule:
Amour, que veux-tu de moi ?
Mon coeur n'est pas fait pour toi.
Non, ne t'oppose point au penchant qui m'entraîne,
Je suis accoutumée à ressentir la haine,
Je ne veux inspirer que l'horreur & l'effroi.
Amour, que veux-tu de moi ?
Mon ame auroit trop de peine
A suivre une douce loi,
C'est mon sort d'être inhumaine.
Amour, que veux-tu de moi ?
Mon coeur n'est pas fait pour toi.


Scene 2
Arcabonne, Arcalaus

Arcalaus:
Ma Soeur, qui peut causer votre sombre tristesse ?
Le silence des bois sert à l'entretenir.

Arcabonne:
Il faut avoüer ma foiblesse
Pour commencer à m'en punir.
Un Heros, contre un Monstre, un jour prit ma défense,
J'étois morte sans son secours.
Il ne voulut pour récompense
Que le plaisir secret d'avoir sauvé mes jours.
Je n'ai point sçu quel Heros m'a servie;
Je m'informai de son nom vainement:
Mais son casque tomba, je le vis un moment:
Ce moment fut fatal au reste de ma vie.

Cet inconnu su genereux
Ne me parut que trop aimable;
Il m'en revient sans cesse une image agreable
Qui me plaît plus que je ne veux.

J'ai honte de mon trouble extrême;
Je fuis par tout l'amour, je sens par tout ses traits;
Je cherche en vain les paisibles Forêts;
Helas ! jusqu'au silence même,
Tout me parle de ce que j'aime.

Arcalaus:
L'Amour, n'est qu'une vaine erreur,
On n'en est point surpris quand on veut s'en féfendre.
Est-ce à vous d'avoir un coeur tendre ?
Vôtre coeur tout entier n'est dû qu'à la fureur.

Arcabonne:
Non, je ne connoi plus mon coeur.
L'amour qu'il a bravé le réduit à se rendre:
Tout barbare qu'il est, il se laisse surprendre
D'un douce langueur.
Non, je ne connoi plus mon coeur.

Arcalaus:
Délivrez-nous de l'esclavage
Où l'amour nous engage.
Vous qui sçavez commander aux Enfers,
Ne sçauriez vous briser vos fers ?

Arcabonne:
Vous m'avez enseigné la science terrible
Des noirs enchantemens qui font pâlir le jour;
Enseignez-moi s'il est possible
Le secret d'éviter les charmes de l'amour.

Arcalaus:
Songez que notre sang nous demande vengeance.
Amadis l'a versé: sa valeur nous offense:
Le superbe Amadis & terminé le sort
Du redoutable Ardan nôtre malheureux Frere.

Arcabonne:
Que le nom d'Amadis m'inspire de colere !
Quand pourrai-je goûter le plaisir de sa mort ?

Arcalaus:
Que j'aime à voir en vous ce genereux transport !

Arcalaus & Arcabonne:
Irritons nôtre barbarie:
Ecoutons nôtre sang qui crie,
Perisse l'ennemi qui nous ose outrager.
Ah ! qu'il est doux de se vanger !

Arcabonne:
L'espoir de la vengeance aujourd'hui me console
De tout ce que l'amour m'a causé de tourmens.
Hâtez-vous de livrer à mes ressentimens
L'ennemi qu'il faut que j'immole.

Arcalaus:
Laissez-moi l'engager dans mes enchantemens.

[Arcabonne se retire, Arcalaus demeure dans la Forêt, & apperçoit Amadis qui s'avance]


Scene 3
Arcalaus

Arcalaus, seul:
Dans un piege fatal son mort sort l'ameine.
Esprits malheureux, & jaloux,
Qui ne pouvez souffrir la vertu qu'avec peine;
Vous, dont la fureur inhumaine
Dans les maux qu'elle fait trouve un plaisir si doux;
Démons, préparez-vous
A seconder ma haine;
Demons, préparez-vous
A servir mon courroux.

[Arcalaus se retire dans le Pavillon qui est au bout du Port]


Scene 4
Amadis

Amadis, seul:
Bois épais, redouble ton ombre:
Tu ne sçaurois être assez sombre;
Tu ne peux trop cacher mon malheureux amour.
Je sens un desespoir dont l'horreur est extrême,
Je ne doi plus voir ce que j'aime,
Je ne veux plus souffrir le jour.


Scene 5
Amadis, Corisande

Corisande:
O Fortune cruelle !
Tu prens plaisir à me troubler.
Tu me flatois pour m'accabler
D'une peine mortelle,
O Fortune cruelle !

Amadis:
Ciel ! par un prompt trépas finissés ma douleur.

Corisande:
Ciel ! par un prompt trépas finissés ma douleur.

Amadis & Corisande:
Helas ! quels soupirs me répondent ?
Helas ! quels soupirs, quels regrets,
Avec mes plaintes se confondent ?
Helas ! quels soupirs, quels regrets,
Me répondent dans ces Forêts ?

Corisande:
Que vois-je ? Amadis.

Qui m'appelle ?

Corisande:
Par quel sort puis-je ici vous voir ?

Amadis:
Vous voiez un Amant fidelle
Réduit au dernier desespoir.

Corisande:
Protegés la vertu que l'injustice opprime.
Secourés Florestan; même sang vous anime:
Il étoit comme vous l'appui des lamheureux;
Je n'ai pû retenir son coeur trop genereux,
Aux pleurs d'une Inconnuë il s'est laissé séduire.
La perfide a sçu le conduire
Dans des enchantemens affreux.

Amadis:
Pour l'aller secourir quel chemin faut-il prendre !

Corisande:
A d'horribles dangers vous devez vous attendre.

Amadis:
J'ai vû le danger sans effroi
Lorsque mes jours heureux étoient dignes d'envie;
Puis-je craindre la Mort dans un temps où la Vie
N'est plus qu'un supplice pour moi ?

Corisande:
Florestan est tombé dans un triste esclavage
En voulant passer dans ses lieux.

Amadis:
Allons.


Scene 6
Arcalaus, Amadis, Corisande,
Suivans d'Arcalaus

Arcalaus, empêchant Amadis de passer sur le Pont:
Arrête, audacieux.
Arrête, j'entreprens de garder ce Passage.
Voi ces marques de mes Exploits,
Voi combien de Guerriers m'on cedé la Victoire.
J'ai un nouveau Trophée à ceux que dans ces Bois
J'ai fait élever à ma gloire.

Amadis:
Cesse de m'arrêter, ne force point mon bras
A tourner sur toi ma vengeance.

Arcalaus:
Si tu cherches ton Frere, il est en ma puissance.

Corisande:
Rendez-moi Florestan.

Arcalaus:
Allez, suivez ses pas,
Suivez vôtre Amant au trépas.

[les Suivans amenent Corisande]

Corisande:
Amadis, Amadis, nôtre unique esperance,
Ah ! ne nous abandonnez pas.

Amadis:
Perfide, il faut que je punisse
Ta barbare injustice.

[Amadis combat contre Arcalaus]

Archalaus:
Esprits infernaux il est temps
De me donner le secours que j'attens.


Scene 7
Arcalaus, Amadis,
Troupe de Nymphes, de Bergers & de Bergeres

[plusieurs Demons sous la figure de Monstres terribles, s'efforcent en vain d'étonner & d'arrêtre Amadis. D'autres Démons sous la forme de Nymphes, de Bergers & de Bergeres, prennent la place des Monstres, & enchantent Amadis]

Le Choeur:
Non, non, pour être invincible,
On n'en est pas moins sensible,
Quel Vainqueur a resisté
Au charme de la Beauté ?

Deux Bergers:
Aimez, soûpirez, Coeurs fidelles;
L'Amour dans ces Bois
Prend des forces nouvelles.
Heureux mille fois
Ceux qu'il tient sous ses loix.
Il fait disparaître
L'horreur des Deserts,
Tout le suit, c'est le maître
De tout l'Univers,
Quel Empire doit être
Plus doux que ses fers ?

Neux Nymphes & le Choeur:
Vous ne devez plus attendre
Rien qui trouble nos desirs,
Cedez aux Plaisirs
Qui viennent vous surprendre.
Cedez, il est temps de vous rendre,
Cedez, rendez-vous,
Aux charmes les plus doux;
L'Amour est pour nous.
C'est en vain que l'on veut se défendre,
Cedez, il est temps de vous rendre,
Cedez, rendez-vous,
Aux charmes les plus doux.
C'est l'Amour qui doit prétendre
De savoir vous desarmer,
L'Amour doit former
Les chaînes d'un coeur tendre.
Cedez, il est temps de vous rendre,
Cedez, rendez-vous,
Aux charmes les plus doux;
L'Amour est pour nous.
C'est en vain que l'on veut se défendre, &c.

[Amadis, enchanté, croire voir Oriane]

Amadis:
Est-ce vous, Oriane ? ô Ciel ! est il possible ?
Votre coeur contre moi n'est-il plus irrité ?
L'éclat de vos beaux yeux dans ce Bois écarté
Chasse ce que l'Enfer a formé de terrible.
Que vivre loin de vous est un supplice horrible !
Quel plaisr de vous voir ! que j'en suis enchanté !
Disposez de ma vie, & de ma liberté.

[Amadis met son épée aux pieds de la Nymphe qu'il prend pour Oriane, & la suit avec empressement]

Le Choeur:
Non, non, pour être invincible,
On n'en est pas moins sensible,
Quel Vainqueur a resisté
Au charme de la Beauté ?

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ACTE III

Le Theatre change, & represente un vieux Palais ruiné, on y voit le tombeau d'Ardan Canile, & plusieurs differens cachots


Scene premiere
Florestan, Corisande,
Troupe de Captifs enfermez, Troupe de Captives enfermées,
Troupe de Geoliers

[Florestan, enchaîné, & enfermé dans un cachot. Corisande, enchaînée, & enfermée dans un autre cachot]

Le Choeur des Captifs & des Captives:
Ciel ! finissez nos peines.

Le Choeur des Geoliers:
Vos clameurs sont vaines.

Le Choeur des Captifs & des Captives:
Ciel ! ô Ciel ! quel supplice ! helas !

Le Choeur des Geoliers:
Le Ciel ne vous écoute pas.

Un Captif & une Captive:
Souffrirons-nous toûjours ces rigueurs inhumaines !

Un des Geoliers:
Vous ne sortirez de vos chaînes
Que par le secours du trépas.

Florestan:
Que devient ce bonheur si rare
Dont l'Amour nous avoit flattez ?

Corisande:
Sont ce là les liens que l'Himen nous prépare ?

Florestan:
Je ne sens que le poids des fers que vous portés.

Florestan & Corisande:
Que devient ce bonheur si rare
Dont l'Amour nous avoit flattez ?

Un des Captifs:
O Mort ! que vous êtes lente !
O mort ! ô funeste mort
Répondez à mon attente;
O mort ! ô funeste mort
Terminez mon triste mort.

Un autre Captif:
La mort toûjours cruelle
Aime à trancher des jours heureux;
Et n'entend point les voeux
D'un Infortuné qui l'appelle.

Un des Geoliers:
Tel s'empresse d'appeller
La mort quand elle est absente;
Qui commence à trembler
Si-tôt qu'lle se présente.

Le Choeur des Captifs & des Captives:
O Mort ! que vous êtes lente !
O mort ! ô funeste mort
Répondez à mon attente;
O mort ! ô funeste mort
Terminez mon triste mort.


Scene 2
Arcabonne, Florestan, Corisande,
Troupe de Captifs enfermez, Troupe de Captives enfermées,
Troupe de Geoliers

[Arcabonne conduite & portée en l'air par des Démons, descend dans la Palais ruiné]

Arcabonne:
Il est tems de finir vôtre plainte importune;
Sortez, traînez ici vos fers.

[les Geoliers ouvrent les Cachots, & les Captifs en sortent]

Les Captifs:
Contentez-vous des maux que nous avons soufferts;
Faites cesser nôtre infortune.

Arcabonne:
Vous allez cesser de souffrir,
Malheureux, vous allez mourir.

Bien-tôt l'ennemi qui m'outrage
Sera remis en mon pouvoir:
Et plus je suis prés de le voir,
Plus je sens augmenter ma rage.
Le sang, où l'amitié vous unit avec lui,
Vous perirez tous aujourd'hui.

Les Captifs:
La mort est plus digne d'envie
Qu'une si deplorable vie.

Arcabonne & les Geoliers:
Vous allez cesser de souffrir,
Malheureux, vous allez mourir.

Corisande:
Florestan !

Florestan:
Corisande !

Florestan & Corisande:
Quel sort pour nos tendres amours.

Corisande:
Faut-il que vôtre sang à mes yeux se répande ?

Florestan:
Faut-il voir ce que j'aimer expirer sans secours ?

Corisande:
Que le juste Ciel vous deffende.
C'est l'unique faveur qu'en mourant je demande.

Florestan:
Non, non, le coup fatal qui doit trancher mes jours
N'est pas celui que j'aprehende.

Corisande:
Florestan !

Florestan:
Corisande !

Florestan & Corisande:
Quel sort pour nos tendres amours.

[ils parlent à Arcabonne]

Cruelle, que vôtre colere
Se contente de m'immoler.

Arcabonne:
Non, trop de sang ne peut couler
Pour venger le sang de mon Frere.

Consolez-vous de vos tourmens
La mort n'est pas un mal si cruel qu'il le semble.
C'est unir deux amans
Que de les immoler ensemble.

Corisande:
Puisque le Ciel ne permet pas
Que je vive avec vous dans un bonheur extrême,
Avec vous la mort même
A pour moi des appas.
La douceur de mourir avec ce que l'on aime
Dissipe l'horreur du trépas.

[Florestan & Corisande repetent ensemble ces des derniers Vers]

Florestan:
Heureux, dans nos malheurs, que rien ne nous separe
Non pas même la mort barbare.

Corisande:
Portons un noeud si beau
Jusques dans le tombeau.

[Florestan & Corisande repetent ensemble ces des derniers Vers]

Arcabonne:
Ah ! c'est trop entendre
Un amour si tendre !
Vous m'importunez.
Taisez-vous, infortunez.

Les Captifs:
Quelle rigueur de nous contraindre
A souffrir sans nous plaindre !
O juste Ciel ! vengez-nous !

Les Geoliers:
Infortunez, taisez-vous.

Arcabonne:
Toi, qui dans ce tombeau n'es plus qu'un peu de cendre
Et qui fus de la Terre autrefois la terreur,
Reçois le sang que ma fureur
S'empresse de répandre.
Qu'entens-je ! Quel gemissement
Sort de ce monument ?
Je vais répondre à vôtre impatience,
Manes plaintifs, cessez de murmurer,
Je punirai qui vous offense
Par la plus cruelle vengeance
Que la rage puisse inspirer.
Je vais répondre à vôtre impatience,
Manes plaintifs, cessez de murmurer.


Scene 3
L'Ombre d'Ardan Canile,
Arcabonne, Florestan, Corisande,
Troupe de Captifs enfermez, Troupe de Captives enfermées,
Troupe de Geoliers

L'Ombre d'Ardan Canile, sortant de son tombeau:
Ah ! tu me trahis malheureuse.

Arcabonne:
J'ai juré d'achever une vengeance affreuse,
Voyez qu'elle est l'ardeur de mes sentimens.

L'Ombre:
Ah ! tu me trahis malheureuse.
Ah ! tu vas trahir tes sermens.

Je retombe, le jour me blesse.
Tu me suivras dans peu de temps;
Pour te reprocher ta foiblesse,
C'est aux Enfers que je t'attends.

[l'Ombre rentre dans le tombeau]

Arcabonne:
Non, rien n'arrêtera la fureur qui m'anime,
On vient me livrer ma victime.


Scene 4
Amadis enchaîné, Arcabonne, Florestan, Corisande,
Troupe de Soldats qui gardent Amadis,
Troupe de Captifs enfermez, Troupe de Captives enfermées,
Troupe de Geoliers

[Arcabonne s'approche d'Amadis avec un poignard à la main]

Arcabonne:
Meurs... que mes senssont interdits !
O Ciel ! que vois-je ! est-ce Amadis ?

Amadis:
Je suis un malheureux qui n'ai plus d'autre envie
Que de trouver la fin de mon funeste sort.

Arcabonne:
Quoi l'ennemi dont j'ai juré la mort,
Est le Heros qui m'a sauvé la vie ?
Qu'est-ce que j'entreprends ? un trépas inhumain
De mon liberateur seroit la récompense ?
Non, une cruelle vengeance
Contre vos jours m'a fait armer en vain:
Une juste reconnoissance
Me fait tomber les armes à la main.

Vivez, quittez vos fers, ne craignez plus ma haine
Quel prix vous puis-je offrir pour ce que je vous dois ?

Amadis:
D'innocens malheureux ont trop souffert pour moi;
Le seul prix que je veux, c'est de briser leur chaîne.

Arcabonne:
Allez, en liberté goûter un doux repos:
Rendez graces à ce Heros.

[Arcabonne fait remettre en liberté Florestan, Corisande, & les autres Captifs & Captives, mais elle retient Amadis & l'emmene ave elle. Les Captifs & les Captives se réjouissent de la liberté qui leur est rendue]

Florestan, Corisande, & le Choeur:
Sortons d'esclavage.
Profitons de l'avantage
Qu'Amadis a remporté:
Nôtre liberté
Est le prix de son courage
Sortons d'esclavage.
Amadis a surmonté
L'Envie & la Rage,
Amadis a surmonté
L'Enfer irrité.
Sortons d'esclavage.
Profitons de l'avantage
Qu'Amadis a remporté:
Nôtre liberté
Est le prix de son courage
Sortons d'esclavage.

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ACTE IV

Le Theatre change, & represente une Isle agreable


Scene premiere
Arcalaus, Arcabonne

Arcalaus:
PAr mes enchantemens Oriane est captive,
Sa beauté causa nos malheurs:
Dans ces lieux, sans pitié j'entens sa voix plaintive,
Et j'aime à voir couler ses pleurs.

Nôtre ennemi l'aimoit, il a tout fait pour elle,
Il combattoit pour l'obtenir.

Arcabonne:
Je viens de la voir, que'lle est belle !
Vous ne la sçauriez trop punir.

Arcalaus:
Ne permettons pas qu'elle ignore
La perte d'un amant dont son coeur est charmé
Il faut qu'aprés la mort Amadis souffre encore
Dans ce qu'il a le plus aimé.

Aux regards d'Oriane exposés la victime,
Qu'à nos ressentimens vous venés d'immoler.
Un soûpir vous échappe ! & vous n'osés parler !
Est-ce par des soûpirs que la haine s'exprime ?

Arcabonne:
Que vous êtes heureux de n'avoir à songer
Qu'à haïr, & qu'à nous vanger !
Helas ! dans nôtre ennemi même
J'ai trouvé l'Inconnu que j'aime.

Arcalaus:
Vous aimés Amadis ! il voit encor le jour !
Quoi ! sur vôtre vengeance un lâche amour l'emporte ?

Arcabonne:
La vengeance la plus forte
Est foible contre l'amour.

Arcalaus:
Que foiblesse est plus étrange !
Nôtre ennemi mortel devient vôtre vainqueur ?
Malgré tant de sermens vôtre perfide coeur
Du parti d'Amadis se range,
Parjure, ah ! c'est de vous qu'il faut que je me vange.

Arcabonne:
Je l'aime, malgré moi, cet ennemi charmant:
Je n'en puis être aimé, une autre a sçû lui plaire:
Je vous défie, avec vôtre colere,
D'inventer pour mon châtiment
Un plus cruel tourment.

Arcalaus:
Pour augmenter vôtre supplice
Il faut vous faire voir ces deux Amans heureux
Avant que ma vengeance en fasse un sacrifice,
Il faut que l'himen les unisse...

Arcabonne:
Ha ! que plûtôt cent fois ils perissent tous deux.

Entre l'amour & la haine cruelle
J'ai crû pouvoir me partager:
Mais dans mon coeur l'amour est étranger,
Et la haine m'est naturelle.

[voyant s'approcher Oriane]

Ma Rivale gémit: que ses maux me sont doux !
Pour punir ces Amans, j'imagine une peine
Digne de ma fureur & de votre couroux ?
C'est peu d'une mort inhumaine...

Arcalaus:
Puis-je encor me fier à vous ?

Arcabonne:
Fiez-vous à l'amour jaloux,
Il est plus cruel que la haine.


Scene 2
Oriane

Oriane, seule:
A qui pourrai-je avoir recours;
C'est de vous, juste Ciel ! que j'attens du secours,
Sur ces bords inconnus, un Enchanteur barbare
Dispose de mes tristes jours:
L'Enfer contre moi se declare;
A qui pourrai-je avoir recours;
C'est de vous, juste Ciel ! que j'attens du secours.

Autrefois, Amadis auroit pris ma deffense:
Mais, l'inconstant m'oublie, & suit une autre loi.
Pourquoi m'en souvenir, pourquoi
N'oublier pas de lui jusqu'à son inconstance ?
Ici, loin de toute assistance
Je tremble d'un mortel effroi;
Eh ! faut-il encor que je pense
A qui ne pense plus à moi ?


Scene 3
Oriane, Arcalaus

Arcalaus:
Je vous entens, cessez de feindre.
Plaignez-vous d'Amadis, je ne veux pas contraindre
Un si juste courroux.

Oriane:
J'ai tant de sujets de me plaindre
Que j'ai presque oublié de me plaindre de vous.
Non, ce n'est point ici son secours que j'implore;
Il est allé chercher la beauté qu'il adore,
Et je l'appellerois par des cris superflus.

Arcalaus:
Lorsque vous le verrez; vous l'aimerez encore.

Oriane:
Non, non, je ne le verrai plus.
Je dois trop le haïr pour renoüer la chaîne,
Dont il a dégagé son coeur.

Arcalaus:
Si vous le haïssez, j'ai servi vôtre haine,
A la fin, j'ai vaincu ce superbe vainqueur.

Oriane:
Vous ? Vainqueur d'Amadis ? non, il n'est pas possible
Qu'il ait cessé d'être invincible.
Tout cede à sa valeur, & vous la connoissez...

Arcalaus:
Et c'est ainsi que vous le haïssez?

Oriane:
Je veux hair toûjours un amant si volage
Et je me le suis bien promis:
Mais ses plus cruels ennemis
Peuvent-ils s'empêcher d'admirer son courage.
Non, rien ne peut être assez fort,
Pour surmonter ce Heros indomptable.

Arcalaus:
Voyez si je me vante à tort
D'avoir vaincu ce Vainqueur redoutable.


Scene 4
Oriane, Amadis, qui paroît mort

Oriane:
Que voy-je ! ô Spectacle effroyable !
O sort trop cuel !
Ciel ! ô Ciel ! Amadis est mort !

Ma colere lui fut fatale;
J'eûs tort de l'accuser de suivre un autre amour.
Que ne puis-je en mourant le rappeller au jour,
D'eût-il vivre pour la Rivale.
Ciel qui nous donna ce Heros,
Que ne prenois-tu sa défense
Contre l'Infernale puissance ?
L'Univer a perdu l'auteur de son repos.
Pleure, gemi, foible Innocence,
Pleure, helas ! tu n'as plus d'appui,
Tu vois expirer aujourd'hui
Ton unique esperance.
O sort trop cuel !
Ciel ! ô Ciel ! Amadis est mort !
Il m'appelle; je vais le suivre.
Le sort qui nous rejoint m'est doux.
Amadis je vivois pour vous,
Vous mourrez, je ne puis plus vivre.

[Oriane tombe évanoüie]


Scene 5
Arcalaus, Arcabonne, Oriane évanoüie, Amadis, qui paroît mort

Arcalaus & Arcabonne:
Quel plaisir de voir
Un si cruel desespoir !

Arcabonne:
Joignez votre fueur à ma rage inhumaine,
Il faut que ces Amants revivent tourà tour
Pour souffrir une affreuse peine.

Arcalaus:
Il faut faire de leur amour
Le Ministre de notre haine.

Arcalaus & Arcabonne:
Quel plaisir de voir
Un si cruel desespoir !

Arcabonne:
Il faut qu'Amadis sorte
Du profond assoupissement
Où le tient notre enchantement,
Et qu'il pleure Oriane morte:
Mais pour eux contre nous quel pouvoir s'est armé.

Arcalaus:
Qui peut conduire ici ce rocher enflâmé.


Scene 6
Urgande, Troupe de Suivantes d'Urgande,
Arcalaus, Arcabonne, Oriane évanoüie, Amadis, qui paroît mort

[Un Rocher environné de flâmes s'approche, les flâmes se retirent, & laissent voir un Vaisseau sous la figure d'un Serpent, ce qui l'a fait appeler la grande Serpente. Urgande & ses Suivantes sortent de ce Vaisseau]

Urgande:
Je soûmets à les loix l'Enfer, la Terre & l'Onde.
Sans qu'on sçache où je suis je parcours tout le Monde,
Et je connois des secrets que les Cieux
N'ont jusqu'ici dévoilé qu'à mes yeux.
Mais j'arme seulement ma fatale puissance
Contre l'injuste violence;
J'ai soin de relever le Mérite abattu,
Et je fais mon bonheur de servir la Vertu.
Tremblez, tremblez, reconnoissez Urgande,
Tout obéït, sitôt que je commande,
Barbares, laissez pour jamais
Ces fidelles Amants en paix.

[Urgande touche de sa baguette Arcalaus & Arcabonne]

Arcalaus & Arcabonne:
Tout mon effort est inutile,
Je demeure immobile;
Je cede aux charmes trop puissans
Qui saisissent mes sens.

Les Suivantes d'Urgande:
Tremblez, tremblez, reconnoissez Urgande,
Tout obéït, sitôt que je commande,
Barbares, laissez pour jamais
Ces fidelles Amants en paix.

[les Suivantes d'Urgande jettent des fleurs & répandent des parfums sur Amadis & Oriane, pour commencer à dissiper l'enchantement dont ils sont saisis. Une partie de ces suivantes dansent, & les autres chantent]

Deux Suivantes d'Urgande:
Coeurs accablez de rigueurs inhumaines
Ne cessez point d'esperer en aimant.
Il est fâcheux de porter des chaînes,
C'est un cruel tourment.
Mais quand l'Amour en veut payer les peines
C'est un plaisir charmant.

Il vient un jour où les craintes sont vaines,
Un triste sort change dans ce moment.
Il est fâcheux de porter des chaînes,
C'est un cruel tourment.
Mais quand l'Amour en veut payer les peines
C'est un plaisir charmant.

[les Suivantes d'Urgande emportent Amadis & Oriane dans le Vaisseau de la grande Serpente. Urgante avant que d'y rentrer touche une seconde fois de sa baguette Arcalaus & Arcabonne]

Urgande:
Il faut que de vos sens je vous rend l'usage,
Perfides, je vous livre à votre propre rage.

[Urgande rentre dans le Vaisseau de la grande Serpente, qui commence à s'éloigner & à se couvrir de flâmes]

Arcalaus:
Demons soumis à mes loix,
Volez, venez nous défendre.
N'osez-vous rien entreprendre ?
Méprisez-vous notre voix ?
Hâtez-vous, c'est trop attendre.
Demons soumis à mes loix,
Volez, venez nous défendre.

[les Démons des Enfers sortent pour secourir Arcalaus & Arcabonne. Les Démons de l'air viennent combattre contre ceux des Enfers, & les surmontent]

Arcalaus & Arcabonne:
On brave notre vain pouvoir,
Tout est contraire à notre envie:
Nous perdons tout espoir,
Renonçons à la vie.

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ACTE V

Le Theatre change, & represente le Palais enchanté d'Apollidon, où l'on voit l'Arc des loyaux Amants, & la Chambre défenduë dont la porte est fermée


Scene premiere
Urgande, Amadis

Urgande:
Apollidon par un pouvoir magique
Autrefois éleva ce Palais magnifique,
Consolez-vous en des lieux si charmants;
Vous y devez trouver la fin de vos tourments.

Amadis:
Je ne puis ressentir les charmes
Du plus agreable sejour,
Non, rien ne plaît à des yeux que l'amour
A condamnez à d'éternelles larmes.

Urgande:
Oriane est ici, rappellez vostre espoir.

Amadis:
Oriane...

Urgande:
Vous l'allez voir.

Amadis:
Je puis voir par vos soins la Beauté que j'adore;
Voir Oriane !... helas ! c'est l'irriter encore.
Ah que mon coeur se sent troubler !
Je tremble...

Urgande:
Amadis peut trembler ?

Amadis:
Je suis inébranlable
Contre en Ennemi redoutable
Dont il faut vaincre la fureur,
Mais contre la colere
De la Beauté qui m'a sçû plaire
Rien n'est si foible que mon coeur.

Urgande:
Dissipez une crainte vaine:
Empressez-vous de voir Oriane en ces lieux.

Amadis:
Je crains de meriter sa haine
Elle m'a défendu de paroître à ses yeux.

Urgande:
C'est porter trop loin la constance
Que d'obéir sans resistance
A de si dures loix,
Et quelquefois
L'amour s'offense
De trop d'obéïssance.


Scene 2
Oriane, Amadis

Oriane:
Fermez-vous pour jamais, mes yeux, mes tristes yeux.
Je pers ce que j'aime le mieux,
La clarté doit m'être ravie.
Helas ? quelle rigueur de me rendre la vie
Pour me faire sentir la perte que je fais !
Mes yeux, mes tristes yeux, fermez-vous pour jamais.

Oriane & Amadis:
O Ciel ! le puis-je croire ?

Oriane:
Amadis; vous vivez ?

Amadis:
Vous plaignez mes malheurs ?
Vos beau yeux m'ont donné des pleurs.

Oriane:
Vous vivez ?

Amadis:
Puis-je encor vivre en vôtre memoire ?

Oriane & Amadis:
O Ciel ! le puis-je croire !

Oriane:
Je vous aime constamment
Malgré vôtre changement.
Dans une amour nouvelle
Vous pourrez trouver plus d'appas:
Mais vous n'y trouverez pas
Un coeur plus fidelle.

Amadis:
Oriane, m'accusez-vous ?

Oriane:
Briolanie a des charmes trop doux,
Je n'empêcherai pas que vôtre amour la suive...

Amadis:
Ah ! be reprenez plus vôtre fatal courroux
Si vous souhaitez que je vive.

Oriane:
Vous aurez peu de peine à me désabuser,
Amadis, contre vous à regret je m'irrite;
Le dépit que l'amour excite
Ne demande qu'à s'appaiser.

Amadis:
Faut-il que vôtre coeur se soit laissé surprendre
D'un soupçon qui nous coûte un si cruel tourment ?

Oriane:
C'est le défaut d'un coeur tendre
De s'allarmer aisément.

Amadis & Oriance:
Ma douleur eût été mortelle:
Helas ! j'allois y succomber.
Ah ! gardons-nous de retomber
Dans une peine si cruelle.

Oriane:
Tou vous a dit
Que je vous aime
Mes larmes, ma douleur extrême,
Et jusqu'à mon dépit
Tout vous a dit
Que je vous aime.

Amadis:
Je vous promets
De n'éteindre jamais
Une flâme si belle
Je vous promets
Une amour éternelle.

[Amadis & Oriane repetent ensemble ces derniers Vers]


Scene 3
Urgande, Oriane, Amadis

Urgande:
Enfin vos coeurs sont réünis.

Amadis:
Par votre heurex secours nos troubles sont finis.

Urgande:
Il est aisé d'appaiser les querelles
Dont les Amants fidelles
Ne sont troublés que trop souvent:
L'amour chassé par la colere
Ne manque guere
De revenir plus fort qu'auparavant.

Oriane:
Je desespere d'un devoir severe,
Mon Pere a fait un choix qui s'oppose à mes voeux.

Urgande:
J'aurai besoin d'obtenir l'aveu de votre Pere.

Amadis & Oriane:
Que ne devons-nous pas à vos soins genereux !

Urgande:
Un si parfait amour merite d'être heureux,
Il faut vous ôter tout ombrage,
Les Amans dans ces lieux, sous cet arc enchanté,
Trouvent le juste témoignage
De leur fidelité.

Oriane:
Il me suffit de l'assurance
Qu'Amadis me donne en ce jour.

Urgande:
Peut-on trop r'assûrer l'amour
Mais Florestan ici vient montrer sa constance.


Scene 4
Florestan, Corisande, Urgande, Oriane, Amadis

Urgande, parlant à Florestan:
Il est temps de vous arrêter.

Florestan:
La valeur & l'amour doivent tout surmonter;

Où suis-je, d'où vient ce nuage ?
Quel pouvoir arrête mes pas ?
Mille & mille invisibles bras
Défendent ce passage.

Urgande:
Soyez content de l'avantage
Qu'aucun autre avant vous n'ait pû passer si loin.

Corisande:
JE connois votre amour.

Amadis:
L'Univers est témoin
Des efforts de votre courage.

Urgande, Corisande, Amandis & Oriane:
Epargnez-vous un inutile soins.

Urgande:
Amadis va tenter l'avanture fatale,
Il doit l'achever aujourd'hui.

En amour, en valeur, nul autre n'a l'égale;
C'est un sort assez beau de ne céder qu'à lui.

Amadis:
Pour rendre tout possible à mon amour extrême,
Il suffit d'un regard de la BEauté que j'aime.

Urgande, Oriane, Florestan & Corisande:
Heros favorisé des Cieux:
Soyez toûjours Victorieux.
Amadis, vostre amour fidelle
Mérite une gloire immortelle.

[un Choeur de personnes invisibles repete ces quatre Vers, dans le temps qu'Amadis passe sous l'Arc des loyaux Amans]

Urgande, parlant à Oriane:
Suivez ce Heros glorieux
Vers la Chambre enchantée avancez sans allarmes.

Amadis, conduisant Oriane:
Venez en surmonter les charmes,
Quels charmes sont plus forts que ceux de vos beaux yeux ?


Scene 5
Florestan, Corisande, Urgande, Oriane, Amadis,
Troupe de Heros, Troupe d'Héroïnes

[la Chambre défenduë s'ouvre, & une Troupe de Heros, & d'Heroïnes qu'Apollinon y avoit autrefois enchantez, pour y attendre, le plus fidelle des Amans, & la plus parfaite des Amantes, reàoit Amadis & Oriane, & les reconnoît dignes de cet honneur]

Une des Héroïnes:
Fidelles coeurs, votre constance
Ne sera pas sans récompense,
Un sort heureux suit vos tourmens.
A la fin l'Amour couronne
Les parfaits Amans
Que les prix qu'il donne
Sont doux & charmans !
A la fin l'Amour couronne
Les parfaits Amans.

[le Choeur repete ces derniers Vers]

[les Héros & les Héroïnes témoignent leur joye par des danses mêlées de chants]

Le Grand Choeur:
Chantons tous en ce jour
La gloire de l'Amour.
Gardés-vous bien de briser vos chaînes,
Vous, qui souffrez de cruelles peines,
Ne cessez point d'être constans,
et vous serés contens.

Le Petit Choeur:
Nous devons suivre
Des loix qui doivent nous charmer;
Ce n'est pas vivre
Que vivre sans savoir aimer.

Florestan, parlant à Corisande:
Tout suit nos voeux,
Rien ne trouble nostre vie,
Des plus beaux noeuds
Pour jamais l'Amour nous lie;
Je puis vivre pour vous,
Que mon bonheur est doux !

Corisande, parlant à Florestan:
Il n'est plus temps de répandre des larmes,
Nous aimerons désormais sans allarmes;
Que de plaisirs ! que de beaux jours
Vont s'offrir à nos amours !

Le Grand Choeur:
Tout charme ici nos yeux,
Où peut-on être mieux ?

Le Petit Choeur:
Où peut-on être mieux
Que dans ces beaux lieux ?

Le Grand Choeur:
Les plus charmans plaisirs
Suivront tous nos desirs.

Le Petit Choeur:
Les parfaites douceurs
Sont pour les tendres coeurs.

Un des Heros enchantez:
Joüissons à jamais
De la douce paix
Qui nous appelle.
Joüissons à jamais
De la douce paix
D'un amour fidelle.

Le Grand Choeur:
C'est assez d'entreprendre
De faire un beau choix;
Il suffit qu'un coeur tendre
S'engage une fois.

Corisande:
Quel tourment, quand l'amour est extrême,
De trembler pour l'objet que l'on aime !
Quel plaisir de se voir hors d'un mortel danger !
Quand les maux sont finis, qu'il est doux d'y songer !

Le Grand Choeur:
A la fin, nous aimons sans rien craindre.
Ce n'est plus la saison de nous plaindre,
On fuirois les Amours
S'ils gemissoient toujours.

Un des Heros enchantez, Florestan & Corisande:
Un tendre amour ne plaît pas moins
Lorsqu'il tourmente;
Plus un plaisir coûte de soins,
Plus il enchante.
Que le bonheur est charmant
Aprés un long tourment !

Le Grand Choeur:
Mille Jeux innocens
Vont enchanter nos sens.

[le Petit Choeur repete ces deux derniers Vers]

Un des Heros enchantez:
Amans inconstans, n'esperez pas
De joüir d'un sort si plein d'appas.

Le Grand Chhoeur:
Loin de nous, Infidelles,
Fuiez loin de nous,
Ces demeures si belles
Ne sont pas pour vous.

Corisande:
Au milieu d'un tourment sans égal,
L'Amour sait plaire;
Il lui faut pardonner tout le mal
Qu'il nous veut faire.
Je n'ai point de regret aux pleurs que j'ai versez,
Le bonheur qui les suit les récompense assez.

Le Grand Choeur:
Chantons tous en ce jour
La gloire & l'Amour.
Gardés vous bien de briser vos chaînes,
Vous qui souffrez de cruelles peines:
Ne cessez point d'être constans,
Et vous serez contens.


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