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Amadis de Grece
Tragédie en Musique en un Prologue & V Actes
livret de Antoine Houdar de La Motte, 1699
musique de: André Cardinal Destouches



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

les interprètes de l'éopque:


Zirphée, Enchanteresse

Mlle Lemaure

Zirene, Enchanteur, Ami de Zirphée

Mr Doubourg

Troupe de Statües animées
Troupes d'Esprits volans


Zirphée, Zirene, Esprits Volans & Statuës animées

Zirphée:
Tout celebre ici le courage
D'un vainqueur dont le monde admira les Travaux.
Ce Monument est un hommage
Que mon Art voulut rendre au plus grand des Heros:
D'Amadis j'y traçai l'Histoire,
Mais on ne lui doit plus ce titre glorieux,
Ce séjour n'est plus fait pour annoncer sa gloire,
D'autres Exploits vont embellir ces lieux.

Esprits qui me servez, remplissez mon attente,
Volez, volez detoutes parts,
Effacez les Travaux que ce lieu represente
Qu'une Histoire plus éclatante
Etonne & charme les regards.
Esprits qui me servez, remplissez mon attente,
Volez, volez detoutes parts.

[plusieurs Espritsvolent à l'ordre de Zirphée & viennent changer les Bas-reliefs qui representent les travaux du Roi au lieu de ceux d'Amadis. Deux Esprits enlevent l'ardente Epée du haut de la Piramyde, & deux autres y viennent poser un Soleil]

Que tout ci s'anime, & que tout me réponde.

[toutes les Stattuës s'animent, fortent de leurs attitudes & s'unissent avec Zirphée pour celebrer la gloire du Roi]

Zirphér & le Choeur:
Pour chanter ce Vainqueur élevons nos Concerts,
Son nom remplit la Terre & l'Onde,
Il est l'honneur de l'Univers,
Son éloge est gravé dans tous les coeurs du Monde.

[des Génies applaudissent au dessein de Zirphée par leurs danses, & les femmes de sa Suite se meslent avec eux.]

Zirene, étonné de la nouvelle histoire que le Monument represente:
Que d'Exploits éclatans s'offrent à mes regards !
Quel Héros sur ses pas enchaîne la Victoire ?
Qu'il abats d'Ennemis ! qu'il brise de Remparts !
En vain tout l'Univers s'arme contre sa gloire,
Il triomphe de toutes parts.

Le Choeur:
Que d'Exploits éclatans s'offrent à mes regards !
Quel Héros sur ses pas enchaîne la Victoire ?
Qu'il abats d'Ennemis ! qu'il brise de Remparts !
En vain tout l'Univers s'arme contre sa gloire,
Il triomphe de toutes parts.

Zirphée:
Goûtez, Mortels, une Paix salutaire,
C'est un Héros qui s'en rend le soûtien,
Vous rendre heureux est sa plus douce affaire;
Il bannit la Guerre,
N'en craignez plus rien,
Il prend soin du bonheur de la Terre,
Et c'est au Ciel qu'il se remet du sien.

Le Choeur:
Goûtez, Mortels, une Paix salutaire,
C'est un Héros qui s'en rend le soûtien,
Vous rendre heureux est sa plus douce affaire;
Il bannit la Guerre,
N'en craignez plus rien,
Il prend soin du bonheur de la Terre,
Et c'est au Ciel qu'il se remet du sien.

Zirphée & Zirene:
Ses soins ont ramené le calme sur la Terre;
Que par ses soins il y regne à jamais,
S'il est le Héros de la Guerre,
Il est encor le Héros de la Paix.

Zirphée:
Volez, volez dans son Empire
Plaisirs, prevenez tous ses veux,
C'est le plus grand Roi qui respire,
Qu'il soit toujours le plus heureux.

Le Choeur:
Volez dans son Empire
Plaisirs, prevenez tous ses veux,
C'est le plus grand Roi qui respire,
Qu'il soit toujours le plus heureux.

Zirphée:
Après avoir servi sa gloire,
Il faut pour les plaisirs nous unir aujourd'hui,
Qu'un spectacle charmant lui retrace l'Histoire
D'un illustre vainqueur qui ne cede qu'à lui.

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PREMIER ACTE

les personnages de la Tragédie:

les interprètes de l'éopque:


Amadis de Grece

Mr Thevenard

Le Prince de Thrace

Mr Muraire

Niquée, Fille du Soudan de Thebes

Mlle Thulou

Melissee, Magicienne

Mlle Antier

Zirphée, Enchanteresse, Tante de Niquée

Mlle Lemaure

L'Ombre du Prince de Thrace

Mr Muraire

Un Berger

Mr Tribou

Un Chevalier enchanté

Mr Lemyre

Une Princesse enchantée

Mlle Mignier

Un Matelot

Mr Tribou

Un Second Matelot

Mr Dun

Choeur de Magiciens

Le Théatre represente les Jardins de Mélisse, d'où l'on découvre dans le fonds la Tour de Niquée. La Scene se passe dans la Nuit


Scene premiere
Amadis, le Prince de Thrace

Amadis:
Pendant que le sommeil ferme ici tous les yeux,
Allons ,Prince, marchons, où m'attend la Victoire;
Arrachons-nous aux charmes de ces lieux,
Ils n'ont que trop contraint mon amour & ma gloire.

Le Prince de Thrace:
La Gloire assre long-tems vous a vû sous ses Loix,
Tout vous assûre une illustre mémoire;
Amadis a lui seul achevé plus d' Exploits,
Que n'avenir n'en pourra croire.

Répondez en ces lieux à de tendres desirs,
Mélisse sent pour vous la flâme la plus belle;
Mille appas sont ici le fruit de ses soupirs;
Quand son Art à vos yeux rassemble les plaisirs,
C'est son amour qui les appelle.

Amadis:
Ah ! c'est de cet amour que je fais mon tourment.
Quand ce Palais s'offrit à mon passage,
J'allois finir l'enchantement
De la Princesse qui m'engage.

Mélisse par ses soins me retin à sa Cour,
Je crus que son accuëil naissoit de son estime;
Mais puisqu'il est l'effet de son fatal amour,
Prince, je me feroit un crime
De le nourir par un long séjour.

Le Prince de Thrace:
Pour prix d'une flâme si tendre
Vous voulez qu'elle meure & vous l'abandonnez.
Quoi ! sa beauté ne peut-elle vous rendre
Tout l'amour que vous lui donnez ?

Amadis:
Tu sçais l'objet à qui je rends les armes,
Et tu peux me vanter de si foibles attraits !
Regarde, Amy... [il lui montre le portrait de Niquée] les yeux qui connoissent ces traits,
Peuvent-ils trouver d'autres charmes ?

Le Prince de Thrace, à part:
Ah !je sens à les voir, redoubler mes allarmes.

Amadis:
Déja le bruit de ma valeur
A sçû fléchir pour moi cette auguste Princesse.
Il faut par mille efforts meriter mon bonheur
Et justifer sa tendresse.

Ne tardons plus, assûrons dès ce jour
Et mes plaisirs & ma mémoire.
Qu'il est doux d'accroître sa gloire
De ce qu'on fait pour son amour.

Le Prince:
Je ne m'oppose plus aux soins qui vous agite,
Je combattrois en vain un si pressant désir.
Demeurez. Je vais voir pour cacher notre fuite
L'endroit que nous devons choisir.

[il sort & va avertir Mélisse]


Scene II
Amadis

Amadis, seul:
O Nuit ! déploye ici tes voiles les plus sombres;
Spmmeil, sous tes Pavots assoupi tous les yeux;
Pour fuit cec funestes lieux
Prêtez-moi le secours du silence & des ombres.
Amour, obtiens pour moi qu'ils remplissent mes voeux;
Mon coeur a droit de la prétendre.
Tu n'as jamais servi de si beaux feux
Ni satisfait d'Amant si tendre.
O Nuit ! déploye ici tes voiles les plus sombres;
Spmmeil, sous tes Pavots assoupi tous les yeux;
Pour fuit cec funestes lieux
Prêtez-moi le secours du silence & des ombres.

[la nuit se dissipe, une clartée magique éclaire les Jardins, il y naît des Berceaux, & des Fontaines, & une Troupe champêtre suscitée par Mélisse, vient s'opposer au départ d'Amadis]

Que vois-je ! quel prodige ! ô Cieux !
A quel Astre la nuit cede-t'elle ces lieux ?
D'où vient qu'une Beauté nouvelle
Eclate ici de toutes parts ?
Quelspectacle ! qui vous appelle ?
Et quel enchantement vous offre à mes regards ?


Scene III
Amadis,
Troupe de Bergers, de Bergeres & de Pastres

Un Berger:
Avec l'amour tout peut nous plaire,
Rien n'est charmant sans son secours:
Il est le seul qui sçait nous faire
D'aimables lieux & de beaux jours.

Le Choeur:
Cedez à nos Chansons, cedez à nos Musettes,
Joüissez en ces lieux des charmes les plus doux,
Les oyseaux, les echos de ces belles retraites,
Pour vous y retenir s'unissent avec nous.

Deux Bergers:
Tout doit ici fléchir un coeur sauvage,
Nos bois charmans
Sont faits pour les Amans.
Ils sont toujours
Parez d'un vert feüillage:
Ah ! que leur ombrage
Est un doux secours.
L'amour nous y prépare,
Heureux qui s'égare
Dans leurs détours:
Heureux qui s'égare
Avec les amours.

Un Berger:
L'amour est pour le bel âge;
Le plus tendre est le plus sage:
L'amour est pour le bel âge,
Livrons-nous à ses langueurs.

Le Choeur:
L'amour est pour le bel âge;
Le plus tendre est le plus sage:
L'amour est pour le bel âge,
Livrons-nous à ses langueurs.

Le Berger:
Il se plaît dans nos bocages
Pour blesser les coeurs sauvages;
Il se cache sous les fleurs.
L'amour est pour le bel âge;
Le plus tendre est le plus sage:
L'amour est pour le bel âge,
Livrons-nous à ses langueurs.

Le Choeur:
L'amour est pour le bel âge;
Le plus tendre est le plus sage:
L'amour est pour le bel âge,
Livrons-nous à ses langueurs.
Trop heureux ceux qu'il engage,
L'amour est un esclavage,
Mais ses fers ont des douceurs.

Une Bergere:
Aimons tous dans la jeunesse,
Eh ! que faire sans tendresse !
Aimons tous dans la jeunesse,
L'amour est le bien des coeurs.

Le Choeur:
Aimons tous dans la jeunesse,
Eh ! que faire sans tendresse !
Aimons tous dans la jeunesse,
L'amour est le bien des coeurs.

La Bergere:
Chanque tems a sa sagesse,
Attendons que la vieillesse
Vienne éteindre nos ardeurs.
Aimons tous dans la jeunesse,
Eh ! que faire sans tendresse !
Aimons tous dans la jeunesse,
L'amour est le bien des coeurs.

Le Choeur:
Aimons tous dans la jeunesse,
Eh ! que faire sans tendresse !
Aimons tous dans la jeunesse,
L'amour est le bien des coeurs.
Qu'avec nous il soit sans cesse,
Il nous plaît quand il nous blesse,
Tous ses coups sont des faveurs.

Amadis:
Cessez cette importune fête,
C'est vainement qu'en ces lieux on m'arrête.


Scene IV
Amadis, Mélisse, le Prince de Thrace

Mélisse:
Quoi, tout trompera mon espoir,
Amadis, se peut-il que rien ne vous fléchisse ?
Ah ! du moins, si sur vous leur voix est sans pouvoir,
cedez à celle de Mélisse.

Amadis:
Ce n'est qu'à la voix du devoir
Qu'il faut qu'un grand coeur obéïsse.

Melisse:
C'en est donc fait, tu pars, tu braves ma douleur,
Je n'ai pour t'arrêter que d'inutiles charmes.
Ingrat, mets-tu ta gloire à mépriser mes larmes ?
Ton bonheur dépend-il de me percer le coeur?
Ah ! plus je m'attendris, moins je te vois sensible.
Tu détournes les yeux, & déja tu me fuis.
Tu te fais un supplice horrible
D'être encore aux lieux où je suis.

Amadis:
Mélisse, ce n'est qu'à la gloire...

Mélisse:
Non, non, ne poursuit pas ce langage odieux,
Je sçais trop ce que je dois croire,
L'amour, le seul amour, t'arrache de ces lieux.

L'image de Niquée a porté dans ton ame
Des feux dont tu fais ton bonheur...

Son nom même, son nom vient d'émouvoir ton coeur,
Et tes ueyx trahissent ta flâme.

Amadis:
Pourquoi voulez-vous m'engager
Quand je suis sous les loix d'un autre ?
Un coeur capable de changer
Ne seroit pas digne du vôtre.

Mélisse:
Quoi ! cruel, c'est donc peu de le voir dans tes yeux !
Tu m'oses faire encore un aveu si funeste.
Je ne t'ai donc offert qu'un amour odieux
Et qu'un coeur que le tien déteste ?
En vain j'ai rassemblé les plaisirs & les jeux,
En vain j'ai de mon Art épuisé la puissance,
Pour toi tout devenoit affreux
Par mes soupirs & ma pré&sence.

C'en est trop, le dépit succede à mon transport.
Je ne te retiens plus, tu peux partir...
Barbare,
Va braver les périls que le sort te prépare,
Cours, vole à ta Princesse, ou plûtôt à la mort...
A la mort ! Quoi, ton coeur la préfere à Mélisse ?
Tu me quittes pour la chercher ?
Mon désespoir, mes pleurs, n'ont rien qui t'attendrisse.

Amadis:
Il ne m'est pas permis de m'en laisser toucher.

Mélisse:
Suis-donc, cruel, une gloire fatale,
Va perir pour d'autres appas.

Que des monstres sur toi, la rage se signale,
Que cent Geans affreux te livrent cent combats,
Et qu'un gouffre de flâme achevant ton trépas
Te vomisse expirant aux pieds de ma Rivalle.

Amadis:
O Ciel ! peut-on former des veux si pleins d'horreur:
Ah ! fuyons, ma presence irrite sa fureur.


Scene V
Mélisse

Mélisse, seule:
Le cruel m'abandonne, il fuit, il me déteste,
Dieux ! quel supplice il me fait éprouver !
Je lui parois un objet plus funeste
Que les monstres qu'il va braver.
Eh bien, ingrat, cede au feu qui t'entraîne,
Poursuis tes amoureux projets;
Mais en vain ta valeur te répond du succès,
Tu t'est flaté d'une esperance vaine,
Les Monstres, les Geans peuve être défaits,
Mais tu ne peux vaincre ma haine.

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ACTE SECOND

Le Théatre represente le Perron enflâmé qui défendoit la Gloire de Niquée


Scene premiere
Amadis, le Prince de Thrace

Amadis:
Ces feux excitent mon courage,
C'est le dernier peril qi'l me reste à tenter,
Cent monstres vainement m'ont opposé leur rage,
Tu me les as vu surmonter;
Et je me suis fait un passage
Teint du sang des Geans qui vouloint m'arrêter.

Mais qu'annoncent ces mots ? il faut nous en instruire,
Hâtons-nous de les lire.

Le Prince de Thrace, lisant ces mots, qui sont écrits sur le perron:
Un seul paut passer dans ces feux,
Un seul doit y trouver une gloire immortelle;
C'est l'Amant le plus genereux
Et le Heros le plus fidelle.

Amadis:
Ah ! je ne connois ici ma flâme & ma valeur,
Le sort va remplir sa promesse.
Non, je n'en doute plus, je touche à mon bonheur.
Je suis prêt de vois ma Princesse,
Mille secrets plaisirs l'annoncent à mon coeur.

[au Prince de Thrace]

Cher Prince, sois heureux autant que je vais l'être,
Puisse le ciel combler tous tes désirs.
Ce n'est plus que par ses plaisirs,
Que les miens pourront croître.

[il s'avance pour traverser les flâmes]

Le Prince de Thrace:
Arrête, & connois-moi.

Amadis:
Qu'entens-je ? je fremis.

Le Prince:
J'oppose encor ce bras à ton audace
Combats dans le Prince de Thrace,
Ton Rival & ton ennemi.

Amadis:
Ciel !

Le Prince:
Plus charmé que toi des traits de ta Princesse,
Et réduit par son choix à n'en esperer rien,
Je voulois troubler ta tendresse,
Tout mon bonheur étoit de traverser le tien.

Pour te retenir chez Mélisse
De ton départ j'ai couru l'avertir:
Mes soins ont été vains, tu trouves tout propice,
Moi seul à ton bonheur je ne puis consentir.
C'est pour moi le dernier supplice,
Ton trépas ou le mien sçauront m'en garentir.

Amadis:
Traître, perfide Ami, quelle rage te guide !

Le Prince:
Ah ! ne m'accable point de ces noms rigoureux,
Nos vertus dépendoient du succès de nos voeux,
Et tu serois l'Ami perfide,
Si tu n'étois l'Amant heureux.

Amadis:
En vain tu prodigues ta vie,
Ton sang me fut trop cher pour y tremper mes mains;
Je veux punir ta perfidie
En te forçant de voir le bonheur que tu crains.

[il traverse les flâmes]


Scene 2
Le Prince de Thrace

Le Prince de Thrace:
Il m'échape, il brave ma rage;
Allons, il faut le suivre au milieu de ces feux;
Mais quel pouvoir secret m'en défend le passage ?
Tout se brise... ô destin, faut-il le voir heureux ?
Mélisse, c'est à toi de vanger notre outrage.

[il sort, & va implorerle secours de Mélisse

[le Perron enflâmé se brise au bruit du Tonnerre, & laisse voir la Gloire de Niquée, où elle paroît sous un PAvillon magnifique, au milieu de Chevaliers & de Princesses znchantées avec elle]


Scene 3
Amadis, Niquée,
Troupe de Chevaliers, & de Princesses enchantées

Niquée, descend de son trône:
Qu'entens-je ? de quel bruit ont retenti ces lieux ?
Ciel ! est-ce mon Héros qui paroît à mes yeux ?

Amadis:
Que d'attraits, quelle gloire extrême !
Princesse, que mon coeur éprouve un sort charmant.
Quand je romps votre enchantement,
Je demeure enchanté moi-même.

Un prix trop éclatant couronne mes exploits.
Je vous vois, je vous aime, & je puis vous le dire !
Non, pour tous les transports que je sens à la fois,
Tout mon coeur ne sçauroit suffire.

Niquée:
Qu'il m'est doux d'enflâmer d'une vive ardeur
Un Héros pour qui la Victoire...

Mais, n'est-ce point un songe, est-ce vous ce vainsueur,
Vois-je cet Amadis su chéri de la gloire ?
Helas ! tout m'engage à le croire,
Vos exploits, mes yeux & mon coeur.

Qu'ai-he dit ? où m'emporte un excès de tendresse ?

Amadis:
Craignez vous de me faire un aveu trop charmant.

Niquée:
Non, vous sçavez trop ma foiblesse,
Je la cachois vainement.

Mais pourquoi mon amour craindroit-il de paroître ,
Dois-je rougir des traits dont je me sens blesser ?
La Gloire helas ! peut-elle s'offenser
D'une flâme qu'elle a fait naître.

Amadis:
Ah ! j'éprouve en cet instant même
Le moment le plus doux de mon heureux jour;
Vous m'aimez, ma gloire est extrême,
Et mon bonheur égale mon amour.

Niquée:
L'éclat de vos vertus & celui de vos armes
Engageoient le Ciel même à couronner vos voeux,
Que ne redouble-t'il mes charmes
Pour vous rendre encor plus heureux.

Niquée & Amadis:
Cedons-nous l'un à l'autre une douce vistoire,
Unissons à jamais nos coeurs & nos desirs.
Votre estime est toute ma gloire,
Et votre amour tous mes plaisirs.

Niquée:
Témoins d'une si belle flâme,
Vous qu'avec moi Zirphée enchanta dans ces lieux,
Par les Chans & les Sons les plus harmonieux
Celebrez l'ardeur de mon ame.

[les Chevaliers & les Princesses de diverses Nations qui étoient enchantées avec Niquée celebrent son bonheur & la gloire d'Amadis]

Un Chevalier, enchanté:
Chantons une beauté qui charme tous les coeurs,
Offrons à ses desirs la plus galante fête,
Ses attraits ont fait la conquête
Du Vainqueur des Vainqueurs.

Le Choeur:
Chantons sa Victoire,
Celebrons sa Gloire.

Une Princesse, enchantée:
Celebrons Amadis & ranimons nos voix,
Son bras & ses vertus forcent tout à se rendre,
Les charmes les plus doux & le coeur le plus tendre,
Sont l'heureux prix de ses Exploits.

Le Choeur:
Chantons sa Victoire,
Celebrons sa Gloire.

Une Princesse, enchantée:
Suivons un doux penchant, formons d'aimables noeuds.
Pourquoi passer nos jours à nous contraindre,
Quand l'Amour dans nos coeurs vient allumer ses feux,
Rien ne doit les éteindre:
Les meux qu'on peut en craindre
Sont doux à souffrir,
Loin de nous en plaindre,
Craignons d'en guérir.

Rendons-nous à l'amour, il doit combler nos voeux,
N'en craignons point les soins ni les allarmes,
Lui seul nous rend heureux;
Pour les coeurs amoureux
Tout est doux jusqu'aux larmes:
Amour, nos coeurs s'empressent
De sentir tes coups,
Plus tes traits nous blessent,
Plus ils semblent doux.

[un nuage qui avance sur le Théâtre s'ouvre & fait voir Mélisse sur un Dragon]


Scene 4
Amadis, Niquée, Mélisse,
Troupe de Chevaliers, & de Princesses enchantées

Mélisse:
Tremblé, Amadis, tu vois ce qui m'ameine,
Ma présence t'annonce un supplice fatal.
Demons, venez servir ma haîne,
Transportez son Amante, où l'attend son Rival.

[des Demons enlevent Niquée]

Amadis:
Ah ! Ciel.

Mélisse:
Que la fureur, que l a rage d'inhumaine
Détruisent ce Palais trop cher à tes desirs.
Va, porte en d'autres lieux tes cris & de tes soupirs,
Que ton heureux Rival jouisse de ta peine,
Et que ton desespoir croisse par ses plaisirs.

Amadis, à Mélisse qui part:
Arrête, implacable furie,
O Dieux, me livrez vous à cette barbarie !

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ACTE TROISIEME

Le Théatre represente une Plaine coupée de quelques ruisseaux, & au milieu la Fontaine de la Vérité d'Amour, ornée de colonnes & de Statuës


Scene premiere
Amadis

Amadis:
Que deviens-je ! où m'emporte un défespoir affreux !
Je traverse au hazard les Forêts & les Plaines,
Je fais tout retentir de mes cris douloureux,
Et par tout mes plaintes sont vaines.

[il s'appuye sur un arbre, & le murmure des ruisseaux le tire de son abbatement]

Vous, dont le bruit se mêle à mes tristes accents,
Coulez, charmans ruisseaux, répondez-moi sans cesse,
Murmurez avec moi des maux que je ressens.
D'inutiles soupirs, des regrets impuissans,
Sont l'unique bien qu'on me laisse:
Coulez, charmans ruisseaux, répondez-moi sans cesse,
Murmurez avec moi des maux que je ressens:
Mais quoi ! je reconnois cette Grotte enchantée,
Ses Eaux de leur destin instruisent les amans,
Il faut que mon ame agitée
Y trouve du secours, ou de nouveaux tourmens.

[il regarde la Fontaine]

Que vois-je ! ô coup mortel. Puis-je en douter encore ?
Mon Rival aux genoux de l'objet que j'adore !
Tous deux semblent contens. Est-il possible, ô Dieux !
Ah ! la parjure ! ah ! l'infidelle !
Helas ! il est trop vrai... Je le vois à ses yeux:
La perfide lui jure une ardeur éternelle.

O sort, je puis enfin défier ton couroux;
Voilà le dernier de tes coups.

[il tombe évanoüi sur un gazon]


Scene 2
Amadis, Mélisse

Mélise, s'approche d'Amadis:
Eh bien, es-tu contente, inhumaine Mélisse ?
Son coeur d'assez de maux se sent-il déchirer ?
Cruelle, assouvi-toi de son dernier supplice,
Soule-toi du plaisir de la voir expirer.

Quoi ? puis-je vouloir qu'il expire ?
Non, non, le même coup me raviroit le jour:
Helas ! plus je le vois & plus mon coeur soupire:
Ciel ! tout mourant qu'il est, qu'il m'inspire d'amour !

Qu'il vive . Opposons-nous à la langueur mortelle.
Amadis, Amadis, vivez, c'est trop souffrir;
Reconnoissez la voix qui vous appelle,
Cher Prince.

Amadis, entrouvrant le yeux:
Ah ! laissez-moi mourir.

Mélisse:
Pour un indigne coeur, faut-il tant s'attendrir ?
Votre Princesse est infidelle.
Vivez.

Amadis:
Non, laissez-moi mourir.

[il tombe encore]

Mélisse:
Quoi ? vous ne perdez point cette cruelle envie ?
Vous verrez sans pitié messoupirs & mes pleurs ?
Helas ! si vous mourez, je meurs:
Voulez-vous m'arracher la vie ?

Amadis, se leve, sans penser à Mélisse:
Malheureux, n'est-ce point quelque charme trompeur ?
Mes yeux l'ont-ils bien vû... quelle foiblesse extrême,
Lâche, pour tromper ma douleur
Je cherche à m'abuser moi-même.

Quoi ? cet objet de mon amour
Pour qui je fus rebelle à tous les autres charmes,
Lui, pour qui Mélisse en ce jour
Ma vû braver sa fureur & ses larmes.

Mélisse:
Le cruel ! il m'outrage, & sçait que je l'entends.

Amadis, continuë, sans penser à elle:
Ce coeur dont j'attendois le bonheur de ma vie
Me livre aux plus cruels tourmens;
Me même jour, témoin de ses sermens
L'est aussi de sa perfidie.

Et je vis ! ma douleur n'a pas tranché mes jours !
Il faut donc de ce fer emprunter le secours.

[il tire son épée pour s'en fraper; Mélisse s'en saisit]

Mélisse:
Arrêtez, Amadis.

Amadis:
Ah ! barbare Mélisse:
N'est-ce donc pas assez des maux que j'ai soufferts ?
Mes tourmens vous sont-ils si chers
Pour ne pouvoir souffrir que la mort les finisse ?

Mélisse:
Ne peux-tu sans mourir terminer ton supplice ?

Consens à des nouveaux soupirs:
N'ailme plus qui te hait, & ne hais plus qui t'ailme,
Mes soins préviendront tes desirs,
J'en ferai mon bonheur suprême,
Mon amour sur tes pas conduira les plaisirs,
C'est assez qu'avec eux tu me souffres moi-même.

Amadis:
Non, non, vos voeux offerts, & les miens méprisez
Ne me rendront point infidelle.

Gardez ces vains plaisirs que vous me proposez,
Je ne veux rien de vous, cruelle,
Que le trépas que vous me refusez.

Mélisse:
Quoi ! toujours charmé d'une ingrate,
Les injustes mépris ne cesseront jaais ?

Amadis:
En vain sa perfidie éclate,
Je l'aime encore autant que je vous hais,

Vous me l'avez ravi cet objet que j'adore;
Vous avez servi mon Rival;
Sans vous, sans ce secours fatal,
L'ingrate m'aimeroit encore.

Je ne puis trop vous détester,
Tous mes malheurs sont votre ouvrage.
Inhumaine, achevez... qui peut vous arrêter ?
N'osez-vous dans mon sang consommer votre rage ?
Je voudrois pour vous irriter
Pouvoir vous faire encor quelque nouvel outrage:
Frapez, vous devez vous hâter,
Je sens qu'à chaque instant je vous hais davantage.

Mélisse:
Je cede enfin, c'est trop souffrir,
Mon coeur à sa rage se livre;
Mais n'espere pas de mourir,
Cruel, dans les tourmens je veux te faire vivre.

Que l'horreur regne en ces deserts,
Qu'il devienne pour lui l'image des Enfers.

[Des Démons volans brisent les ornemens de la Fontaine, ils déracinent les Arbres, & renversent les Rochers; l'Amour effrayé s'envole, & le Théâtre se change en Enfer]

Faites naître en ces lieux des Monstres effroyables,
Qu'on n'y respire que des feux.

[il sort des Monstres du sein de la terre, & il tombe du Ciel une pluye de feu]

Qu'on ne puisse inventer des horreurs comparables,
Et que l'Enfer soit moins affreux.

Le Choeur:
Nous sommes prêts à servir ta fureur.
Exerçons à ses yeux un funestre ravage,
Que le Barbare apprenne à redouter ta rage,
Jettons dans ses esprits l'épouvante & l'horreur.

[les Monstres & les Démons s'unissent pour le supplice d'Amadis]

Le Choeur des Magiciens:
Tremble Amadis, crains la mort, crains les fers,
Cet embrasement, ce ravage,
Les rochers renversez, les abîmes ouverts,
Sont les essais de notre rage.

Amadis:
A quoi par ces horreurs pensez-vous me contraindre,
Amadis peut mourir, mais il ne sçauroit craindre.

Mélisse:
Cessez, il doit sentir de plus vives douleurs,
Je lui reserve une autre peine.
Qu'il aille en mon Palais éprouver les malheurs
Qu'il vient de voir dans la Fontaine,
Son desespoir au mien ne sçauroit être égal,
S'il ne voit sa Princesse adorer son Rival.

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ACTE QUATRIEME

Le Théatre represente un endroit du Palais de Mélisse borné de la Mer


Scene premiere
Mélisse, le Prince de Thrace

Le Prince de Thrace:
Je parois Amadis aux yeux de la Princesse,
Elle me jure une fidelle ardeur.
Mais c'est à mon Rival que son serment s'adresse,
Et vous trompez ses yeux sans séduire son coeur.

Que me sert ce secours, elle est toujours la même.
Rien ne brise le noeud que son coeur a formé.
Plus elle assure qu'elle m'aime,
Plus je connois qu'Amadis est aimé.

Mélisse:
C'est pour votre Rival une tendresse vaine,
Vous l'empêchez d'en gouter les appas.
Faites vos plaisirs de sa peine,
Vous êtes trop heureux de ce qu'il ne l'est pas.
Demeurez en ces lieux, attendez la Princesse,
Je veux rendre Amadis témoin de vos discours;
Pour voir l'ingrat sensible à ma tendresse,
Il faut de son discours emprunter le secours.

Le Prince:
Quoi ? devant la Princesse Amadis va paroître ?

Mélisse:
Ne craingez rien, ses yeux doivent le méconnoître.


Scene 2
Le Prince de Thrace

Le Prince:
Helas ! rien n'adoucit l'excès de mon malheur.
Vous, flots impétueux qui battez ce rivage,
Non, jamais les vents en fureur
N'ont excité sur vous un plus affreux orage
Que celui qui trouble mon coeur.
Je me sens penetré d'une secrete horreur,
Tout l'accroît, rien ne le soulage;
Je trahis mon ami sans servir mon ardeur;
Mon innocence & mon bonheur
Ont fait ensemble un funeste naufrage.

Vous, flots impétueux qui battez ce rivage,
Non, jamais les vents en fureur
N'ont excité sur vous un plus affreux orage
Que celui qui trouble mon coeur.

Il faut sortir de ce trouble fatal
PAr le trépas de mon Rival.
On vient; la Princesse s'avance,
Contraignons-nous en sa présence.


Scene 3
Le Prince de Thrace, Niquée, qui prend le Prince de Thrace pour Amadis

Niquée:
Amadis, tout nous rit en ce charmant séjour,
Mélisse cede à notre amour;
En faveur de nos feux, elle a vaincu sa haine.
Une nouvelle fête en ces lieux, dans ce jour,
Va par son ordre encore celebrer notre chaîne.
Bientôt un doux Hymen comblera nos desirs...
Mais cet air interdit m'apprend que je m'abuse;
Quoi ! tout conspire à nos plaisirs,
Et votre coeur seul s'y refuse ?

Le Prince:
Ah ! mon trouble est l'effet de l'excès de mes feux,
Si je vous aimois moins, je serois plus heureux.

Niquée:
O Ciel ! que dites-vous ! ma surprise est extrême,
Puis-je entendre ces mots d'une bouche que j'aime !
Est-ce ainsi qu'on doit s'enflâmer ?
Un coeur vraiment touché, cherit son esclavage,
Le mien, en vous aimant, autant qu'il peut aimer,
Voudroit encor vous aimer davantage.

Le Prince:
Non, votre coeur pour moi, n'est pas assez épris.
La gloire seul allume votre flâme.
Vous cedez à l'éclat du grand Nom d'Amadis
Plûtôt qu'à l'ardeur de mon ame.

Niquée:
Je n'entends rien à ce détour;
Mais tout m'est cher en voux, & la gloire, & l'amour.
Promettons-nous cent fois la plus vive tendresse;
Que rien n'en finisse le cours.
Le plus doux des plaisirs est de s'aimer sans cesse.
Et de se le dire toujours.

Ce Concert nous annonce une Fête Galante,
Voyons les Jeux qu'on nous présente.


Scene 4
Le Prince de Thrace, Niquée, Mélisse

[une Troupe de Matelots vient par ordre de Mélisse executer les Jeux qu'elle a fait préparer]

Le Conducteur de la Fête:
Goutez, malgré les vents la plus charmante paix,
Ne craignez plus le naufrage,
Vivez heureux, triomphez à jamais
Des écueils & de l'orage.

Le Choeur:
Goutez, malgré les vents la plus charmante paix,
Ne craignez plus le naufrage,
Vivez heureux, triomphez à jamais
Des écueils & de l'orage.

Un Matelot:
Le vent nous appelle,
La Saison est belle,
Il faut s'embarquer.

Le Choeur:
Le vent nous appelle,
La Saison est belle,
Il faut s'embarquer.

Le Matelot:
Pourquoi se défendre,
D'un commerce tendre,
C'est perdre, qu'attendre,
Que pouvons-nous risquer ?
Le vent nous appelle,
La Saison est belle,
Il faut s'embarquer.

Le Choeur:
Le vent nous appelle,
La Saison est belle,
Il faut s'embarquer.

Le Matelot:
Sans verser des larmes,
Ni souffrir d'allarmes,
Un port plein de charmes
Ne peut nous manquer,
Quand un coeur s'engage
Au tems du bel âge,
Les vents ni l'orage,
N'osent l'attaquer.
Le vent nous appelle,
La Saison est belle,
Il faut s'embarquer.

Le Choeur:
Le vent nous appelle,
La Saison est belle,
Il faut s'embarquer.

[pendant la Fête, le Prince de Thrace apperçoit Amadis, & sort pour le combattre]

Niquée:
Le chercherai-je en vain, que faut-il que je pense,
Qui peut me ravir sa présence ?

Cessez, Jeux importuns, d'animer nos desirs,
Vous ne sçauriez calmer l'ennui qui me devore;
C'est dans les yeux du Héros que j'adore,
Que mon coeur chercher ses plaisirs.


Scene 5
Niquée, Mélisse

Mélisse:
Qu'ai-je vû, Dieux cruels !

Niquée:
De quoi dois-je vous plaindre.

Mélisse:
Apprend tout, je ne veux plus feindre.

Sous les traits d'Amadis, je t'offrois son Rival,
Ton coeur lui promettoit d'éternelles tendresses,
Je rendois Amadis témoin de tes promesses;
Helas ! j'en esperois un succés moins fatal.

Niquée:
Quoi !

Mélisse:
Le Prince n'a pû soûtenir sa présence,
Je l'ai vû d'Amadis défier le couroux;
Mais Amadis, d'un fer qu'a saisi sa vengeance
L'a fait en combattant expirer sous ses coups.

Niquée:
Pourquoi me trompiez-vous par cette ressemblance ?

Mélisse:
Va, ne crains plus d'erreur, tu vas revoir ton Amant,
Mais tu ne le verras que pour voir son tourment.

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ACTE CINQUIEME

Le Théatre represente un Antre affreux, destiné aux enchantements de Mélisse


Scene premiere
Mélisse

Mélisse:
Dieux ! quelle horreur s'empare de mon ame !
Cruelle, dans quel sang veux je éteindre ma flâme !

Mais l'Ingrat m'y contraint, rien ne peut l'attendrir.
Plus je l'adore & plus il me deteste.
Ah ! joüissons du moins de la douceur funeste
De m'en vanger & de mourir.

On ameine Amadis, & l'objet qui l'engage:
Amour sors, de mon coeur & laisse agir ma rage.


Scene 2
Mélisse, Amadis, enchaîné, Niquée, enchaînée

Niquée:
Ciel ! sur qui sa fureur va-t'elle s'exercer ?

Amadis:
Epuisez sur moi seul votre haîne implacable.

Tous deux:
Si notre amour a pu vous offenser,
Ne frapez que mon coeur, il est le plus coupable.

Mélisse, levant le bras sur Amadis:
Barbare, c'est par toi que je vais commencer.

Niquée, s'évanoüit:
Ah Ciel !

Mélisse:
Mais d'où me vient cette pitié soudaine ?
Par quel charme mon bras se sent-il arrêter ?
Ah ! ma flâme est encor plus forte que ma haîne,
Et je sens tous les coups que je te veux porter.

Amadis:
Helas ! de quoi me sert la pitié qui vous presse,
Quand je tremble pour ma Princesse.
Ah ! voyez de quels maux elle sent la rigueur.

Mélisse:
Quoi ! peux-tu te flatter que son sort m'attendrisse ?
Non, tu la pleins, sa mort va faire ton supplice,
Je veux te frapper dans son coeur.

Amadis:
Juste Ciel !

Mélisse:
Mais c'est peu pour vanger ma tendresse,
Je te veux avec elle enchanter en ces lieux.
Et le sang ruisselant du sein de ta Princesse,
Sera l'unique objet qui frapera tes yeux.

Amadis:
Qu'entends-je ! ô Ciel: quelle furie !
Dieux, qui voyez ces projets inhumains,
Protégez-vous la barbarie ?
Que sert la foudre dans vos mains ?
Ah prévenez la cruel [sic] Mélisse !
N'attendez pas l'effet de son couroux,
Que vos Foudres vangeurs l'écrasent sous leurs coups,
Ou que la Terre l'engloutisse...
Que dis-je mainlheureux ! j'anime ses fureurs.

Ah ! je tombe à vos pieds, rendez-vous à mes pleurs,
Cédez à notre amour, & surmontez le votre.
Quoi ! voulez-vous punir nos coeurs
D'avoir été faits l'un pour l'autre.

Mélisse:
Tes pleurs & tes soupirs sont vains,
Cruel, ils m'outragent encore.

Amadis, en se relevant:
O Mort ! arrache-moi de ses mains barbares;
Ce n'est plus que toi que j'implore.

[il s'abandonne à son desespoir & s'appuye contre un Rocher]

Mélisse:
Manes de son Rival, Prince trop malheureux,
Obéïs à ma voix, lors du Royaume sombre;
Pour un enchantement affreux
Mon Art attend le secours de ton ombre:
Viens te joindre avec moi pour contraindre le sort
A servir ma fureur extrême;
Hâte-toi, sors des lieux où t'enchaîne la Mort,
Et viens m'aider à te vanger toi-même.
Manes de son Rival, Prince trop malheureux,
Obéïs à ma voix, lors du Royaume sombre;
Pour un enchantement affreux
Mon Art attend le secours de ton ombre.

Une noire vapeur s'éleve dans les airs;
L'Ombre vient seconder ma rage.


Scene 3
L'Ombre du Prince de Thrace, Mélisse, Amadis, enchaîné, Niquée, enchaînée

L'Ombre:
Tes cris ont pénétré jusqu'au sombre rivage,
Et je sors malgré moi du séjour des Enfers.
Les Dieux vangeurs de l'injustice
Protégent contre toi ces fideles Amants,
Et m'imposent pour mon supplice
De venir t'annoncer la fin de leurs tourments.

[il disparoît]


Scene 4
Mélisse, Amadis, Niquée, qui a repris ses esprits

Melisse:
O Ciel ! injuste Ciel ! barbare violence.
Quoi ? je ne puis punir des mépris odieux.
Est-ce donc pour vous seuls, impitoyables Dieux !
Que vous reservez la vengeance ?
Non, non, malgré votre secours
Il faut que ma Rivale expire...

[elle veut s'avancer vers Niquée, & se sent arrêter]

Mais je le veux en vain... vous défendez ses jours.
Le Ciel & les Enfers, contre moi tout conspire.

Je vous entens, Grands Dieux, il faut finir mon sort,
Et l'Arrêt de sa vie est l'Arrêt de ma mort.

[elle se frape]

C'en est fait, Amadis, ta flâme est triomphante;
Ton Ennemie expire ou plûtôt ton Amante.
Mais toi, ne me hais plus, pardonne à ma fureur
Les maux que je t'ai voulu faire...
Hélas ! tu t'attendris, tu me vois sans horreur,
Voilà le seul état où je pouvois te plaire,
C'étoit ton unique désir...
Mais je m'affoiblis, je chancelle,
Un froit mortel vient me saisir,
Trop heureuse en tombant dans la nuit éternelle,
Si ma mort t'arrache un soupir.

Niquée:
Que je la pleins !

Amadis:
Que son sort est tragique !

Tous deux:
Mais, quel eclat ! quels Sons harmonieux !
Qui peut changer ces trsites lieux
En un séjour si magnifique ?

[l'Antre se change en un Palais éclatant, & Zirphée paroît sur un nuage]

Niquée:
Que vois-je ? est-ce Zirphée, en croirai-je mes yeux ?


Scene 5
Zirphée, Amadis, Niquée

Zirphée:
Tous vos maux sont finis, cessez de vous en plaindre,
Qu'un tendre Himen vienne les réparer.
Vos amour n'a plus rien à craindre
Qu'il n'ait plus rien à désirer.

Amadis:
Ah ! pouvois-je esperer une faveur si grande ?

Niquée:
Que ne vous dois-je point de si doux bien faits.

Zirphée:
Aimez-vous à jamais,
C'est tout le prix que j'en demande.
Vous, qui vous empressez pour servir mes desirs,
Par mille Jeux nouveaux, celebrez les plaisirs.


Scene 6 & derniere
Zirphée, Amadis, Niquée

[des Esprits sous la forme de Guerriers, portent des Drapeaux où sont representez les Exploits d'Amadis. D'autres, sous la forme de divers Peuples, dont Amadis a soûtenu la gloire, portent des Couronnes ou des Trophées; & d'autres, sous la forme des Beautez les plus fameuses, viennent rendre hommage à la beauté de Niquée]

Le Choeur:
Que les Ris, que les Jeux regnent dans ces retraites,
Formons les plus charmants Concerts,
Que le bruit des Tambours, que le son des Trompettes
En fassent retentir les Airs.

J'ai lû par ordre de Monsiegneur le Chancelier la Vie & le Théatre de Monsieur Quinault. J'ai crû que le Public en verroit avec plaisir cette nouvelle édition.
Fait à Paris ce I. Mais 1714

Signé Burette

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