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Vénus & Adonis
Tragédie en musique en un Prologue & V Actes
livret de Jean-Baptiste Rousseau, d'après les Métamorphoses d'Ovide
1697
musique de: Henry Desmarets


Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

PROLOGUE

les personnages du Prologue:

Diane
Parthenope, Nymphe
Mélicerte, Nymphe
Palémon, Berger


Le théâtre représente une plaine bornée par la vue de Marly

Palémon, Mélicerte & Parthenope:
Quittez, quittez, Bergers, vos paisibles hameaux.

Mélicerte:
Déjà la vigilante Aurore
A payé le tribut qu'elle devoit à Flore.

Parthenope:
Le Soleil sort du sein des eaux;
Et ses premiers rayons vont dorez nos coteaux.

Palémon:
Mille fleurs se pressent d'éclore;
Et l'écho se réveille au doux chant des oiseaux.

Tous Trois Ensemble:
Quittez, quittez, Bergers, vos paisibles hameaux.

Le Choeur:
Quittons, nos paisibles hameaux.

Tous Trois Ensemble:
Ah ! que nos destins sont tranquilles;
Cérès dans nos plaines fertiles
Répand ses plus riches moissons:
Nos jours coulent dans l'innocence,
Et nous bornons notre espérance
Aux seuls biens dont nous jouissons.

Palémon:
En vain le flambeau de la guerre
Étincelle de toutes parts,
En vain l'impitoyable Mars
Fait voler sa fureur aux deux bouts de la terre.
On ne craint point ici. ses ravages affreux;
Et tandis que la foudre gronde,
Nous jouissons d'un calme heureux,
A l'abri des lauriers du plus grand roi du monde.

Mélicerte:
Ce roi, toujours victorieux,
Détourne loin de nous la guerre et les alarmes;
C'est lui qui soutient seul, par l'effort de ses armes,
Les droits de la terre et des cieux.

Parthenope:
Sa gloire est parvenue aux plus lointains rivages;
Et ses exploits sont révérés
Jusque dans ces climats sauvages,
Où les Dieux sont presque ignorés.

Tous Trois Ensemble:
Destins favorables,
Recevez nos vaeux;
Que ces jours durables
Soient toujours heureux !

Parthenope:
O vous, dont le pouvoir remplit la terre et l'onde,
Souverains arbitres du monde,
Vous qui, dans vos puissantes mains,
Tenez le sort des rois, et les jours des humains,
Grands Dieux ! conservez-nous notre unique espérance !
Prenez soin d'un héros, le bonheur des mortels,
L'appui de la vertu, l'espoir de l'innocence,
Et le soutien dé vos autels.

Le Choeur:
Destins favorables,
Recevez nos voeux;
Que ces jours durables
Soient toujours heureux.

[Les Nymphes et les Bergers expriment leur joie par des danses]

Une Bergere, chante cette gigue, au milieu de l'entrée:
Demeurons dans ce doux asile;
Vivons-y contents.
Des jours que la Parque nous file,
Il faut ménager les instants.
Profitons du jour qui nous éclaire;
Il va bientôt faire place à la nuit.
D'une aile légère
Le temps s'enfuit;
Et la beauté n'est rien, qu'une fleur passagère,
Qu'un hiver détruit;
Pour peu qu'on diffère
On en perd le fruit.

Parthenope:
De quoi vous peut servir une attente frivole ?
Soupirez, jeunes meurs; profitez des beaux jours,
Comme un zéphyr léger, la jeunesse s'envole;
Et les moments qu'on perd, sont perdus pour toujours.
Sans espoir de retour cette onde suit sa source,
Et ses flots vers la mer par les flots sont chassés:
Nos plaisirs, nos beaux jours vont d'une égale course,
Et ne reviennent plus, sitôt qu'ils sont passés.

Une Bergere, chante ce menuet avec le petit Choeur:
Profitez de la vie,
Beautés, faites un choix:
L'Amour vous y convie;
Aimez, suivez ses lois.
Que sert de se défendre
De ses charmants appas ?
Ce Dieu sait nous surprendre,
Quand nous n'y pensons pas.

Diane, sur son char:
Cessez de profaner un encens légitime
Ne mêlez plus l'Amour et ses coupables lois.
Au récit des vertus du plus parfait des rois.
Songez en quel affreux abîme
Ce Dieu précipite les coeurs
Qui se laissent surprendre à ses charmes trompeurs.
Adonis autrefois, soumis à ma puissance,
N'osa lui faire résistance;
Je vais vous retracer son sort.
Heureux, si l'exemple fidèle
Des maux où le plongea cette ardeur criminelle,
Peut vous porter à fuir un semblable transport !
Animés d'une ardeur plus belle,
Pour le plus grand des rois réservez vos concerts;
Et faites retentir les airs
Du récit éclatant de sa gloire immortelle.

Le Choeur:
Animés d'une ardeur plus belle,
Pour le plus grand des rois réservons nos concerts;
Et faisons retentir les airs
Du récit éclatant de sa gloire immortelle.

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ACTE I

La scène est dans l'île de Chypre


les personnages de la Tragédie:

Adonis, Fils de Cinyras, Roi de Chypre
Cydipe, Princesse du sang des Rois de Chypre
Vénus,
Mars
Bellone


Le théâtre représente le côté de la forêt d'Ida, le plus proche d'Amathonte, et dans l'enfoncement un temple consacré à Vénus


Scène 1
Cydipe

Cydipe, seule:
Lieux écartés, demeure obscure,
Solitaires témoins des peines que j'endure !
Asile impénétrable à la clarté du jour,
Redoublez, s'il se peut, l'épaisseur de vos ombres;
Et cachez à jamais dans vos retraites sombres
Mon désespoir et mon amour !
L'insensible Adonis ne connoît point encore
Ce qui fait naître ma langueur.
Quel supplice pour moi, si mon cruel vainqueur
Savoit l'ardeur qui me dévore !
Amour, seul confident du trouble de mon coeur,
Ne lui révèle point un secret qu'il ignore !
Puisque les maux que j'ai soufferts
N'ont pu me délivrer d'une chaîne cruelle,
Épargne-moi, du moins, la tristesse mortelle
D'étaler à ses yeux la honte de mes fers !


Scène 2
Cydipe, Adonis

Adonis:
Vénus vient honorer nos tranquilles rivages;
Le choix d'un nouveau roi l'amène en ce séjour;
Nos peuples, rassemblés dans ces heureux bocages,
Célèbrent par leurs chants la mère de l'Amour.
Sa tendresse pour vous exige vos hommages:
Vous possédez son coeur, vous régnez dans sa cour;
Cependant vous venez rêver sous ces ombrages,
Et semblez seule ignorer ce grand jour !

Cydipe:
Le repos et la paix bornent mon espérance,
Et je les trouve dans ces lieux.

Adonis:
Nos jeux, notre réjouissance
N'ont-ils rien qui flatte vos yeux ?
A nos concerts harmonieux
Pouvez-vous préférer les horreurs du silence ?

Cydipe:
Le silence des bois n'inspire de l'effroi
Qu'aux coeurs exempts d'inquiétude.
Vous êtes trop heureux, pour sentir comme moi
Les douceurs de la solitude !

Adonis:
D'un importun chagrin craignez-vous les rigueurs ?
Il n'est point parmi nous de princesse plus belle;
Tout cède à vos attraits vainqueurs;
L'amitié vous unit avec une immortelle,
Et vous partagez avec elle
La conquête de tous les coeurs.

Cydipe:
Hélas !

Adonis:
De ce soupir que faut-il que je pense ?
Quels sont vos secrets déplaisirs ?

Cydipe:
Vous avez trop d'indifférence,
Pour pouvoir pénétrer d'où naissent mes soupirs.

Adonis:
Si c'est l'amour qui cause vos alarmes,
Que je plains votre sort! et qu'il est rigoureux !

Cydipe:
Vous plaignez mes malheurs, sans partager mes larmes.
Hélas ! que vous êtes heureux !

Adonis:
Les bois m'ont donné la naissance
J'ai toujours révéré Diane et son pouvoir;
Et des coeurs, asservis à son obéissance,
L'indifférence est le premier devoir.

Tous Deux Ensemble:
Charmante indifférence,
Que vous avez d'attraits !
Redoutons à jamais
L'Amour et sa puissance.
De ses funestes traits
Craignons-la violence:
Sa plus belle apparence
Sait tromper nos souhaits.
Charmante indifférence,
Que vous avez d'attraits !

Adonis:
Mais le peuple en ces lieux vient chanter la déesse,
Nous devons partager la commune allégresse.


Scène 3
Cydipe, Adonis,
Choeur & Troupe des Peuples des divers endroits de l'ile de Chypre

Le Choeur:
De nos transports
Suivons l'ardeur fidèle;
Une immortelle
Descend sur ces bords.
Formons pour elle
Nos plus doux accords.
Avec les Jeux, les Amours vont paroître:
Mille plaisirs
Vont combler nos désirs,
Dans ces beaux lieux Vénus les fait renaître.

Deux Filles du Choeur:
Tout rit dans ce charmant séjour.
Nos bois sont parés de verdure.
Dans les bocages d'alentour,
L'air retentit d'un doux murmure;
Le céleste flambeau du jour
Répand sa clarté la plus pure;
Et l'on diroit que toute la nature
Vient rendre hommage à la mère d'Amour.

[Les habitants de l'île témoignent par des danses la joie que leur donne l'espoir de voir leur déesse]

Un des Habitants de l'Ile de Chypre, chante cette gavotte au milieu de l'entrée:
C'est en vain qu'un coeur sauvage
Fuit les amoureuses lois:
Dans le printemps de notre âge
Ne songeons qu'à faire un choix.
Un coeur en est-il moins sage,
Pour s'engager une fois ?

Une des Filles du Choeur, chante cette seconde gavotte avec le choeur:
Jeunes caeurs, songez à plaire,
C'est un doux amusement.
Aux soupirs d'un coeur sincère
On résiste foiblement;
Et la fierté ne tient guère
Contre les soins d'un amant.

Le Choeur, pendant que Vénus descend:
Chantons, célébrons les appas
De la divinité qui descend ici-bas.
Que de beaux jours sa présence nous donne !
Les Grâces et les Ris la suivent en tous lieux;
Et la pompe qui l'environne
Reçoit tout son éclat de celui de ses yeux.


Scène 4
Vénus, Cydipe, Adonis,
Choeur & Troupe des Peuples des divers endroits de l'ile de Chypre

Vénus:
Vous, qui reconnoissez ma puissance suprême,
Peuples, écoutez-moi; suivez mes justes lois:
Pour remplir en ces lieux l'honneur du diadème,
En faveur d'Adonis j'ai su fixer mon choix.
Dans le sang de vos rois ce prince a pris naissance:

Honorez à jamais un choix si glorieux.
Le seul tribut qui puisse plaire aux Dieux
Est la sincère obéissance.

Adonis:
Quels respects ! quel encens !

Vénus:
Il suffit, laissez-moi.
Votre moindre bonheur est celui d'être roi:
Vous connoîtrez bientôt quel est votre partage.
Vous, peuples, que mon choix a rangés sous sa loi,
Allez dans son palais, par un pompeux hommage,
Faire à ses yeux éclater votre foi.


Scène 5
Vénus, Cydipe

Cydipe:
Adonis est comblé de gloire
Vos bienfaits vont encor redoubler sa fierté.

Vénus:
Adonis est content, il m'est doux de le croire;
Mais si par mes bienfaits son orgueil est flatté,
Quel doit être l'excès de sa félicité,
Quand il connoîtra la victoire
Que le coeur de Vénus offre à sa vanité.

Cydipe, à part:
Qu'entends-je ? ô ciel !

Vénus:
Il faut parler sans feinte.
En vain je te voudrois céler
L'ardeur dont mon âme est atteinte
Mon mal s'accroît à le dissimuler.
Il te souvient du jour qu'un pompeux sacrifice
Me fit descendre dans ces lieux;
Sur l'aimable Adonis je détournai les yeux;
Ce funeste regard commença mon supplice.
Je sentis à l'instant, dans mes esprits charmés,
Naître tous les transports d'une ardeur violente;
Et le seul souvenir du héros qui m'enchante,
Ne les a que trop confirmés.

Cydipe:
Pouvez-vous du dieu Mars oublier la tendresse ?
Favorable autrefois aux feux qu'il sent pour vous,
D'un mutuel amour vous ressentiez les coups;
Pour un simple mortel aurez-vous la faiblesse
De briser des liens si doux ?

Vénus:
Adonis est mortel: Mars est un dieu terrible;
Ses soins me seroient précieux,
Si la splendeur du rang pouvoit rendre sensible !
Mais le penchant du coeur suit le plaisir des yeux;
Et l'Amour rend égaux les mortels et les Dieux.

Cydipe:
Par cette injuste préférence,
Craignez d'aigrir la violence
De son implacable courroux.
La plus redoutable vengeance
Est celle de l'Amour jaloux.

Vénus:
Mes soins garantiront l'objet qui m'a su plaire
Des transports de ce Dieu fatal:
Les vains efforts de sa colère
Serviront de trophée à son heureux rival.
Mais allons voir ce que j'adore.
Amour ! toi qui causas l'ardeur qui me dévore,
Frappe son coeur des mêmes traits;
J'oublîrai tous les maux que ta rigueur m'a faits.

Cydipe, en s'en allant:
Dieux, qui voyez les maux dont je suis poursuivie,
Prévenez ce malheur, ou m'arrachez la vie !

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ACTE II

Le théâtre représente le palais des rois de Chypre


Scène 1
Adonis:

Adonis, seul:
Hommages importuns que ma grandeur m'attire
Dans le rang auguste où je suis,
Pour un moment souffrez que je respire,
Et laissez-moi sans vous, rêver à mes ennuis.
Quels transports inconnus! quelle langueur secrète !
Dieux ! que mon coeur est agité !
Malheureux Adonis, quel trouble t'inquiète !
Ah ! si tu dois enfin perdre ta liberté,
Faut-il qu'une Divinité
Soit le premier objet de ta flamme indiscrète ?
Mais elle porte ici ses pas...

Que de troubles divers s'élèvent dans mon âme !
Mes yeux, ne me trahissez pas:
Cachez bien le secret de ma coupable flamme !


Scène 2
Adonis, Vénus

Vénus:
Je vous vois seul en ce palais.
Quoi ! déjà vous fuyez la cour et ses attraits ?
Tous les soins d'un grand peuple, attentif à vous plaire
Sont-ils d'assez tristes objets,
Pour vous rendre inquiet, rêveur et solitaire ?

Adonis:
La solitude a ses douceurs;
Et quelquefois la rêverie
Fait le plus doux charme des coeurs.

Vénus:
La solitude est sans douceurs,
Si l'amoureuse rêverie
Ne prend soin d'y porter les coeurs.
Vous aimez; malgré vous votre ardeur est trahie:
Vos yeux de votre coeur découvrent l'embarras.

Adonis:
Moi, j'aimerois ! ô Dieux ! Non, ne le croyez pas.

Vénus:
Vous voulez affecter le titre d'insensible:
Cependant votre coeur soupire en ce moment;
Et les soupirs sont rarement
Le langage d'un coeur paisible.
Ne puis-je enfin vous arracher
Un aveu qui soit plus sincère ?

Adonis:
Eh ! que me serviroit d'éclaircir un mystère
Que je dois à jamais cacher ?
Non, non: quand j'aimerois, tout me force à me taire:
Il n'appartient qu'aux Dieux d'aspirer à vous plaire;
Les soupirs d'un mortel pourroient-ils vous toucher ?

Vénus:
Les Dieux, à qui tout est possible,
Du bonheur d'un mortel pourroient être jaloux.
Il en est qui peut-être ont un coeur plus sensible,
Et qui sont moins heureux que vous.

Adonis:
Ciel ! quel aveu charmant ! qui l'eût jamais pu croire ?

Vénus:
Connoissez, il est temps, quelle est votre victoire.

Vénus et Adonis:
Aimons à jamais, aimons-nous.
Faisons d'un noeud si beau notre bonheur suprême.
Eh ! quel autre bien est plus doux,
Que celui d'être aimé du seul objet qu'on aime ?

Vénus:
D'une cour empressée allez remplir l'espoir:
Elle attend le moment de vous marquer son zèle.
Allez: dans peu de temps je pourrai vous revoir;
Et je veux qu'une fête, auguste et solennelle,
Signale avec éclat notre ardeur mutuelle.


Scène 3
Vénus, Cydipe

Vénus:
Prends part, chère Cydipe, au bonheur de mes feux;
Adonis répond à mes voeux.

Cydipe:
Que dites-vous ? l'Amour a pu fléchir son âme !

Vénus:
Mes regards ont été les témoins dé sa flamme.
Du destin de Vénus conçois-tu la douceur ?
Mais non, jamais l'Amour n'a su toucher ton coeur;
Et, pour pouvoir juger de mon bonheur extrême,
Il faudroit aimer comme j'aime.

Cydipe, à part:
Ciel ! puis-je soutenir l'horreur de mon tourment ?

Vénus:
Adieu: l'Amour m'appelle auprès de mon amant:
Je ne puis résister à mon impatience.
Quand on aime parfaitement,
C'est une longue absence
Que l'absence d'un seul moment.


Scène 4
Cydipe

Cydipe, seule:
Ai-je assez éprouvé ton injuste colère,
Amour ? Es-tu content des rigueurs de mon sort ?
Quoi ! prête à découvrir mon funeste mystère,
Quand je viens sur l'ingrat faire un dernier effort,
J'apprends qu'une autre a su lui plaire !
Le barbare, content de me donner la mort,
Affectoit pour moi seule un orgueil si sévère.
Ah, Dieux ! mais que me sert de répandre des pleurs ?

Frivoles déplaisirs, inutiles douleurs !
Tandis que je me désespère,
Ma rivale en repos jouit de mes malheurs.
O Mars ! souffriras-tu cette injure cruelle ?
Que fais-tu dans les cieux, tandis qu'une infidèle
Trahit, pour un mortel, ton espoir le plus doux ?
Mars terrible, Mars formidable,
De ton courroux vengeur fais-leur sentir les coups:
Immole ces ingrats à ta haine implacable.
Et toi, farouche déité,
Affreuse Jalousie, aux mortels si funeste,
Prends ton essor vers le séjour céleste:
Empare-toi du coeur de ce Dieu redouté;
Fais-lui d'un si terrible outrage
Une image pleine d'horreur;
Et lance dans ce fier courage
Ces traits de rage et de fureur,
Des vengeances d'un Dieu redoutable présage.


Scène 5
Cydipe, la Jalousie

La Jalousie:
Ta voix a réveillé mes transports furieux.
Je veux seconder ta vengeance;
Et par de prompts effets signaler ma puissance.
C'est trop laisser en paix et la terre et les cieux.
Ministres de mes barbaries,
Noirs Soupçons, jalouses Furies,
Quittez le séjour des enfers,
Pour venir avec moi troubler tout l'univers.
Volez; dispersez-vous du couchant à l'aurore,
Exerçons en tous lieux nos funestes rigueurs;
Et jusque dans les cieux, allons remplir les coeurs
De la fureur qui nous dévore.


Scène 6
La Jalousie, les Soupçons, le Dépit, la Fureur, le Désespoir, la Haine,
Suite de la Jalousie

Choeur:
Quittons le séjour des enfers;
Allons troubler tout l'univers
Volons; dispersons-nous du couchant à l'aurore;
Exerçons en tous lieux nos funestes rigueurs;
Et jusque dans les cieux, allons remplir les coeurs
De la fureur qui nous dévore.

[La suite de la Jalousie exprime la joie que lui donnent les ordres qu'elle vient de recevoir]

Quel plaisir de répandre
Dans un coeur trop tendre
Un trouble fatal !
Les plus tristes alarmes
Nous offrent les charmes
D'un bien sans égal.
La fureur et la rage,
Quand on les partage,
Ne sont plus un mal.
Quel plaisir de répandre
Dans un coeur trop tendre
Un trouble fatal !
Nous chassons l'allégresse:
L'affreuse tristesse
Nous suit en tous lieux.
Notre rage inhumaine
Triomphe sans peine
Jusque dans les cieux.
Leur demeure tranquille
N'est pas un asile
Pour les plus grands Dieux.
Nous chassons l'allégresse:
L'affreuse tristesse
Nous suit en tous lieux.

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ACTE III

Le théâtre représente un jardin que Vénus a fait orner pour la fête qu'elle prépare à Adonis


Scène 1
Mars

Mars, seul:
Quelle pompe nouvelle éclate dans ces lieux ?
Pour qui sont destinés ces apprêts odieux ?
Tout me confirme ici mon funeste présage.
Secrets pressentiments, qui dessillez mes yeux,
Ah ! ne m'avez-vous fait abandonner les cieux
Que pour être témoin des feux d'une volage ?
Allons, il faut m'en éclaircir
Je saurai pénétrer, ce funeste mystère;
Et dans ce vif éclat de ma juste colère,
Malheur à qui m'ose trahir.


Scène 2
Mars, un Suivant de Mars

Un Suivant de Mars:
Je ne puis rien comprendre à ce désordre horrible,
Où votre coeur semble flotter.

Mars:
Tu vois un exemple terrible
Des tourments où l'Amour sait nous précipiter.
J'ignorois l'affreuse tristesse
Qu'une jalouse crainte excite dans les coeurs;
A mes yeux prévenus l'Amour s'offroit sans cesse,
Entouré de mille douceurs.
Mais Vénus, sur la terre aujourd'hui descendue,
Pour la première fois éloigné de ses yeux,
Tout ce qu'un noir soupçon a de plus furieux,
A frappé mon âme éperdue.
J'ai cru, dans mes sombres terreurs,
Voir en de nouveaux fers cette amante volage:
Bientôt la jalousie, allumant mes fureurs,
M'a tracé vers ces lieux un fidèle passage;
Et j'y viens, plein d'amour, de colère et de rage,
D'un soupçon si cruel éclaircir les horreurs.

Un Suivant de Mars:
Un coeur qui s'abandonne à son inquiétude,
Se repent bien souvent d'en avoir trop appris;
Et peu d'amants savent le prix
D'une flatteuse incertitude.

Mars:
Non; il faut, pour calmer l'excès de mon tourment.
En immoler la cause à mon ressentiment.
Tremble, déesse criminelle,
Tremble pour ton heureux amant !
Je vais par une mort cruelle
Le punir de ton changement;
Et le malheur d'être immortelle
Suffira pour ton châtiment.

Un Suivant de Mars:
Laissez-vous moins séduire au conseil peu fidèle
D'un téméraire emportement.
Une maîtresse qu'on offense
Par une trop rude vengeance,
Tôt ou tard se venge à son tour;
Et dans une beauté légère,
L'aigreur d'une juste colère
Est plus à craindre que l'amour.

Mars:
Si je puis avérer l'outrage
Que mon coeur me fait pressentir,
Je saurai m'épargner les maux d'un repentir,
Par le mépris d'une volage.
Mais de quels chants nouveaux retentissent les airs ?
Qu'entends-je ?

Un Suivant de Mars:
C'est Vénus que nous voyons paroître.

Mars:
Sans doute cet amant que je cherche à connoître
Vient prendre part à ces concerts ?
Cachons-nous aux yeux de l'ingrate;
Pour un moment encor contraignons mes fureurs;
Avant que ma vengeance éclate,
Je veux approfondir le secret de leurs coeurs.


Scène 3
Vénus, Adonis,
Suite de Vénus, Suite d'Adonis

Le Choeur:
Heureux amants, que vos flammes sont belles !
Que vos noeuds sont doux !
Soyez fidèles:
Les plus beaux jours ne sont faits que pour vous.
Les doux transports de votre ardeur naissante
Font tous vos plaisirs;
L'amour prend soin de former vos desirs.
Il vous exempte
Des tristes soupirs.
Heureux amants, que vos flammes sont belles !

Que vos noeuds sont doux !
Soyez fidèles.
Les plus beaux jours ne sont faits que pour vous.

Vénus & Adonis:
Tendre prix des âmes constantes,
Ardeurs charmantes,
Douces langueurs,
Soyez sans cesse renaissantes.
Douces langueurs,
Ardeurs charmantes,
Régnez à jamais dans nos coeurs.

Le Choeur:
Connois le prix d'une si grande gloire,
Mortel trop heureux !
Quelle victoire
Le tendre amour vient offrir à tes voeux !
C'est pour toi seul qu'une aimable déesse
Descend dans ces lieux.
Tu la contrains de mépriser les cieux,
Et la tendresse
D'un des plus grands Dieux.
Connois le prix d'une si grande gloire,
Mortel trop heureux !
Quelle victoire
Le tendre amour vient offrir à tes voeux !

[Les Grâces, les Plaisirs, et toute la jeunesse galante de l'île de Chypre, viennent rendre leurs hommages à Vénus et à Adonis]

Un des Plaisirs, chante ce menuet avec le choeur:
Non, ce n'est point la grandeur suprême
Qui fait trouver le sort le plus heureux.

Le Choeur:
Non, ce n'est point la grandeur suprême
Qui fait trouver le sort le plus heureux.

Un Plaisir:
L'éclat pompeux d'une puissance extrême
N'exempte pas de mille soins fâcheux.

Le Choeur:
Non, ce n'est point la grandeur suprême
Qui fait trouver le sort le plus heureux.

Un Plaisir:
Se voir chéri de l'objet que l'on aime,
Vivre contents, former les mêmes voeux,
C'est le souverain bien des Dieux même.

Le Choeur:
Non, ce n'est point la grandeur suprême
Qui fait trouver le sort le plus heureux.

Une des Grace, chante ce menuet alternativement avec le choeur:

I.
Lorsque l'Amour dans ses noeuds nous appelle,
Pourquoi s'armer d'une vaine fierté ?
Il vaut mieux prendre une chaîne si belle,
Que de languir dans notre liberté.

II.
Ne craignons point de lui rendre les armes,
Ne craignons point de pousser des soupirs.
Si quelquefois il fait verser des larmes,
On en est trop payé par ses plaisirs.

Le Choeur:
Mars paroît: justes Dieux! quelle fureur l'inspire !
Quels regards menaçants ses yeux lancent sur nous !

Vénus:
Ne craignez rien ; allez, que chacun se retire.
J'apaiserai bientôt ses mouvements jaloux.


Scène 4
Mars, Vénus

Mars:
Ou sont-ils, ces objets de ma juste vengeance ?
Ces amants odieux, que sont-ils devenus ?
En quel lieu ? Mais, je vois l'infidèle Vénus.
Perfide; pouvez-vous soutenir ma présence,
Après votre infidélité,
Et ne craignez-vous point mon amour irrité ?

Vénus:
De quel injuste effroi votre âme est-elle atteinte ?
Quels sont ces indignes soupçons ?

Mars:
Ah ! finissez une importune feinte:
Mes yeux ont éclairci toutes vos trahisons.
Mais ne présumez pas qu'un rival téméraire
Puisse se garantir des traits de ma colère.
En vain à mes regards vos soins l'ont su cacher;
Jusque dans les enfers je saurai le chercher.
Ne tardons plus: cédons au courroux qui m'anime !
Suivons cet amant fortuné.
Qu'il soit de mes fureurs la première victime;
Et que l'univers étonné
Frémisse, en apprenant ma vengeance et son crime.

Vénus:
Je vois avec plaisir ce dépit éclatant;
Il m'assure un amour délicat et constant.
On connoît mieux un coeur sensible
Dans l'éclat d'un jaloux transport,
Que dans l'assurance paisible
D'un amant content de son sort.

Mars:
Non; n'espérez pas, infidèle,
Que je puisse oublier un si noir changement.

Vénus:
Vénus saura calmer un tel emportement.

Mars:
Non; n'espérez pas, infidèle,
Que je puisse oublier un si noir changement.
Plus je vous aimai tendrement,
Plus ma haine sera cruelle.

Vénus:
Cessez de m'outrager par d'injustes transports.
Mon départ vous a fait douter de ma tendresse;
Et j'ai su que cette foiblesse
Vous avoit conduit sur ces bords.
J'ai voulu vous punir d'un soupçon qui m'offense,
Sous le voile trompeur d'un amour concerté:
J'ai surpris en ces lieux votre crédulité,
Par une frivole apparence.
Mais c'est assez long-temps jouir de votre erreur:
J'ai pitié des frayeurs où s'égare votre âme;
Et mon coeur doit à votre flamme
Le soin de dissiper cette vaine terreur.

Mars:
Ciel ! croirai-je ? Mais non, je vois votre artifice.

Vénus:
Quoi ! vous osez douter de ma sincérité ?
Ah ! c'est trop d'un amant éprouver l'injustice !
Je dois rougir de ma lâche bonté.
Partez, suivez en liberté
Les injustes conseils d'un aveugle caprice.
Je vous laisse nourrir vos soupçons odieux;
Allez, et gardez-vous de paroître à mes yeux.

Mars:
Ah ! cruelle, arrêtez ! Ciel, quelle est ma foiblesse !
Mais il faut de mon sort subir la triste loi.
Un funeste penchant m'entraîne malgré moi,
Et fait de mon dépit triompher ma tendresse.

Vénus:
Non, votre amour n'est point égal à mon ardeur.

Mars:
Ah ! daignez mieux jugerdes transports de mon coeur.

Tous les Deux:
Mon âme n'est asservie
Qu'au seul désir de vous voir:
Il fait mon plus doux espoir;
Il fait ma plus chère envie.

Vénus:
Qu'il m'est doux de vous voir goûter un plein repos !
Je vais quitter ces lieux pour me rendre à Paphos:
Je jouirai bientôt de l'heureux avantage
De revoir le Dieu qui m'engage.


Scène 5
Mars

Mars, seul:
Goûtons un repos plein d'attraits:
Le calme d'une heureuse paix
Succède à mes inquiétudes.
Cruels soupçons, tristes soupirs,
C'est à vos tourments les plus rudes
Que je dois mes plus doux plaisirs.
Sortons d'une terreur funeste.
Vénus a dissipé les troubles de mon coeur,
Retournons au séjour céleste.


Scène 6
Mars, Cydipe

Cydipe:
Arrête, Dieu crédule, et reprends ta fureur.
Séduit par un vainn artifice,
Sur la foi des serments d'une ingrate beauté
Tu crois tes feux en sûreté;
Mais c'est trop faire grâce à sa noire injustice.
Tu vois un coeur en proie aux plus vives douleurs;
Dévorée en secret d'une flamme fatale,
J'adorois un ingrat: heureuse en mes malheurs,
Puisque j'aimois, du moins, sans craindre de rivale,
Mon coeur souffroit tranquillement.
Ah ! falloit-il, Déesse trop cruelle,
Oter encore à ma douleur mortelle
Un si foible soulagement !

Mars:
O ciel ! en quelle erreur mon aveugle tendresse
Avoit-elle pu me plonger !
Ah ! je rougis de ma foiblesse.
Ne quittons pas, du moins, ces lieux sans nous venger.

Mars et Cydipe:
Courons à la vengeance;
Unissons-nous dans nos transports:
Vengeons, par de communs efforts,
Notre amour qu'on offense.

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ACTE IV

Le théâtre représente la ville d'Amathonte


Scène 1
Vénus, Adonis

Vénus:
D'une aveugle fureur Mars n'est plus agité;
Pour vos jours désormais je n'ai plus rien à craindre;
Et notre amour en sûreté
Peut s'expliquer sans se contraindre.
Les peuples de Paphos s'assemblent dans ce jour
Pour célébrer celui de ma naissance;
Je ne puis à leurs voeux refuser ma présence:
Mais j'espère bientôt, par un heureux retour,
Réparer les moments que cette triste absence
Va dérober à mon amour.

Adonis:
O ciel ! que venez-vous m'apprendre ?
A quel supplice affreux m'osez-vous condamner ?
A peine mes soupirs ont su se faire entendre,
Et vous voulez m'abandonner.

Vénus:
Est-ce abandonner ce qu'on aime,
Que de s'en éloigner pour un jour seulement ?

Adonis:
Hélas ! dans ma douleur extrême,
Que ce jour malheureux coulera lentement.

Vénus:
Plus l'absence cause d'alarmes,
Plus le retour promet de douceurs et de charmes.

Adonis:
Songez aux déplaisirs que vous m'allez coûter !

Vénus:
J'en ressens comme vous les cruelles atteintes.

Adonis:
Vous êtes sensible à mes plaintes
Cependant vous m'allez quitter !

Vénus:
Par cet éloignement souffrez que je ménage
L'amour que je vous ai donné.
Vous en serez moins fortuné;
Mais vous en aimerez peut-être davantage.

Adonis:
Pouvez-vous douter de ma foi ?
Que cette défiance est injuste et cruelle !
Ah ! quand on aime comme moi,
Plus on se voit heureux, et plus on est fidèle.

Vénus:
Un coeur sans crainte et sans desirs
Se lasse bientôt de ses chaînes:
L'amour s'éteint par les plaisirs,
Et se rallume par les peines.

Adonis:
Après avoir flatté les plus doux de mes voeux,
Vous m'accablez des traits d'une douleur mortelle !
Ma peine seroit moins cruelle,
Si j'avois été moins heureux.

Vénus:
C'est par les chagrins et les larmes
Que l'Amour fait payer ses plus tendres faveurs.
On est peu sensible à ses charmes,
Lorsque l'on n'a jamais éprouvé ses rigueurs.
Mais c'est trop différer un départ nécessaire.
Adieu: consolez-vous dans cet éloignement,
S'il ne faut pour vous satisfaire,
Que partager votre tourment.


Scène 2
Adonis

Adonis, seul:
Funeste et rigoureuse absence,
Que vous m'allez coûter de soupirs et de pleurs !
En vain d'un prompt retour la flatteuse espérance
Veut calmer mes vives douleurs:
Éloigné des beaux yeux dont je sens la puissance,
Je ne songe qu'à mes malheurs.
Funeste et rigoureuse absence,
Que vous m'allez coûter de soupirs et de pleurs !


Scène 3
Adonis, Mars, Cydipe

Mars & Cydipe:
C'est tarder trop long-temps à punir ton audace.
Reconnois le Dieu de la Thrace:
Tremble, téméraire rival !
Il est temps qu'une mort cruelle
Venge le désespoir fatal
Où nous livre aujourd'hui ta flamme criminelle.

Adonis:
Est-ce un crime de trop aimer,
Quand le ciel nous a fait un coeur sensible et tendre ?
Si l'Amour peut forcer des Dieux à s'enflammer,
Un mortel peut-il s'en défendre ?

Mars & Cydipe:
En vain tu crois nous attendrir:
Perfide, ta mort est certaine.
Il faut te résoudre à périr,
Ou rompre une fatale chaîne.

Adonis, à Cydipe:
Quel sujet de courroux vous arme contre moi ?

Cydipe:
Puis-je assez te punir de m'avoir trop su plaire ?
Par les transports de ma colère,
Ingrat, connois l'amour dont je brûle pour toi.
Renonce au penchant qui te guide:
Évite un affreux châtiment.

Adonis:
Suivez, suivez plutôt votre ressentiment.
Je crains moins le trépas, que le nom de perfide.

Mars:
Traître, c'est trop souffrir tes insolents discours:
Il est temps que la mort en termine le cours.

Cydipe:
Dieux ! que vois je ! arrêtez; que prétendez-vous faire ?
Dieu puissant, révoquez un arrêt si sévère.
Ah ! si votre courroux ne sauroit s'apaiser
Que par un sanglant sacrifice,
De mes funestes jours vous pouvez disposer:
Frappez; et terminant ma vie et mon supplice,
Dans les flots de mon sang puissiez-vous épuiser
Les rigueurs de votre justice !

Mars:
Quelle indigne pitié calme votre courroux !
Mais je veux bien vous satisfaire;
Et les transports de ma colère
Dédaignent d'éclater par de si foibles coups.
C'est peu d'une seule victime:
Pour calmer mon ressentiment,
Il faut à mon injure un vaste châtiment.
Les peuples de ces bords ont partagé son crime,
Par leur lâche applaudissement
Ils vont tous éprouver la fureur qui m'anime.


Scène 4
Mars

Mars, seul:
C'en est fait: le dépit vient d'éteindre mes feux.
Après un tourment rigoureux,
Qu'il est doux de pouvoir punir une volage !
Trop heureux un coeur outragé,
Qui jouit du bonheur de sortir d'esclavage,
Et du plaisir d'être vengé !
Venez, implacable Bellone !
Obéissez aux lois que ma fureur vous donne.
Sauvez-moi de l'affront d'immoler des ingrats,
Indignes de périr sous l'effort de mon bras.
Secondez ma jalouse rage
Portez dans ces tristes climats
L'effroi, la mort et le carnage.
Que ce peuple odieux, de coups mortels frappé,
Sous ses murs abattus périsse enveloppé;
Et qu'un fleuve de sang, inondant ce rivage,
Aille par cent canaux divers
Annoncer ma vengeance au bout de l'univers.


Scène 5
Mars, Bellone

Bellone:
Par mes empressements convois quel est mon zèle;
Je vole où ta fureur m'appelle.
Bientôt nies cruautés, appuyant ton courroux,
Vont détruire un peuple coupable.
Pour le coeur de Bellone est-il un bien plus doux,
Qu'une vengeance impitoyable ?
Vous, qui m'accompagnez dans l'horreur des combats,
Hâtez-vous de suivre mes pas.
Servons d'un Dieu vengeur la haine impatiente;
Courons, unissons nos efforts;
Répandons en ces lieux l'horreur et l'épouvante;
Ravageons ces funestes bords.
Que ces murs embrasés, que la terre sanglante
Signalent nos cruels transports
Servons d'un Dieu vengeur la haine impatiente;
Courons, unissons nos efforts.


Scène 6
Mars, Bellone, Suite de Bellone

Choeur:
Servons d'un Dieu vengeur la haine impatiente;
Courons, unissons nos efforts:
Répandons en ces lieux l'horreur et l'épouvante;
Ravageons ces funestes bords.
Que ces murs embrasés, que la terre sanglante
Signalent nos cruels transports !
Servons d'un Dieu vengeur la haine impatiente:
Courons, unissons nos efforts.

[Les suivants de Bellone, un poignard dans une main, et des torches allumées dans l'autre, portent le ravage dans Amathonte, et en poursuivent les habitants]

Vengeons-nous de l'amour fatal
D'un trop heureux rival.
De ce coupable objet il faut purger la terre.
Que sa mort couronne à nos yeux
Les maux qu'ont faits en ces lieux
La flamme et la guerre.
Vengeons-noues ale l'amour fatal
D'un trop heureux rival.

Mars:
Arrêtez; suspendez l'ardeur qui vous anime,
Et ne vous chargez point d'une indigne victime.
Le sort d'un rival odieux,
S'il tomboit sous vos coups, seroit trop glorieux.
Je veux que sa mort soit l'ouvrage
Du plus vil habitant des bois.
O toi ! dont ce perfide ose trahir les lois,
Diane, si ton coeur est sensible à l'outrage
Que ses feux t'ont fait recevoir,
Sers-toi pour le punir de ton fatal pouvoir.
Qu'un monstre furieux s'arme pour son supplice;
Et par cet affreux sacrifice
Instruisons à jamais les coeurs audacieux
Du respect qu'ils doivent aux Dieux.

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ACTE V

Le théâtre représente les ruines d'Amathonte, et les campagnes voisines


Scène 1
Mars, Choeur des Peuples, derrière le Théâtre

Mars:
Enfin je vais bientôt voir punir qui m'offense !
Diane a satisfait à mon impatience:
Et, sans intéresser la gloire de mon bras,
Elle a de mon rival préparé le trépas.

Le Choeur derrière le Théâtre:
Prenez pitié de notre peine:
Dieux puissants, que nos pleurs apaisent votre haine.

Mars:
Je vois, à ces cris pleins d'horreur,
Que le monstre déjà fait sentir sa fureur.

Le Choeur derrière le Théâtre:
Prenez pitié de notre peine:
Dieux puissants, que nos pleurs apaisent votre haine !

Mars:
Que ces gémissements sont pour moi pleins d'appas !
La perfide Vénus ne triomphera pas
De mes tourments et de son inconstance.
Qu'il est doux aux coeurs méprisés
De retrouver clans la vengeance
Des plaisirs que l'Amour leur avoit refusés !


Scène 2
Mars, Cydipe

Cydipe:
Ciel ! quel effroyable ravage !
O Mars ! soyez touché d'un si funeste sort !
Un monstre, animé par la rage,
Sème de toutes parts l'épouvante et la mort.
Ah ! faut-il que nos pleurs vous trouvent insensible,
Et le courroux des Dieux doit-il être inflexible ?

Mars:
Non, non; rien ne peut m'attendrir
Vos peuples insolents ne sauroient trop souffrir.
Je ne puis trop punir le criminel hommage
Dont ils ont couronné les feux d'une volage;
Mais leur juste trépas n'est qu'un degré fatal
A la perte de mon rival.
Diane a de sa mort flatté mon espérance;
Je n'ai plus qu'à quitter un séjour odieux.
Je pars; et je vais dans les cieux
Attendre le succès d'une juste vengeance.

Cydipe, seule:
Il disparoît: ô justes Dieux !
Adonis va périr ! Ciel ! prenez sa défense.


Scène 3
Adonis, Cydipe

Cydipe:
Ah ! prince, où portez-vous vos pas ?

Adonis:
Je vais d'un monstre affreux délivrer ces climats.

Cydipe:
Ah ! fuyez une mort certaine
Diane et le dieu Mars s'arment contre vos jours.

Adonis:
Je sais que ma perte est prochaine;
Mais mon peuple gémit, je vole à son secours.

Cydipe:
Tout s'unit, tout conspire à flatter votre envie;
La Fortune et l'Amour favorisent vos voeux.
Ah ! si vous méprisez la vie,
Que feront les coeurs malheureux ?

Adonis:
Quand les honneurs du diadème
M'offriroient encor plus d'appas,
Absent de la beauté que j'aime,
Puis-je redouter le trépas ?
Vos feux ont contre moi soulevé l'injustice
D'un Dieu tout prêt à m'immoler:
Si pour moi votre coeur se sent encor brûler,
Ma mort sera votre supplice.


Scène 4
Cydipe, Choeur

Cydipte, seule:
Il me fuit ! Dieux, quelle rigueur !
Malgré tous ses mépris, je puis l'aimer encore ?
Il me fuit ! et mon lâche coeur
Ne sauroit etouffer l'ardeur qui le dévore;
Venez, juste dépit, venez briser mes fers;
C'est à vous de finir ma peine.
L'amour livre mon coeur à mille maux divers
Je ne puis résister au penchant qui m'entraîne;
Et les tourments que j'ai soufferts,
Ne font que resserrer ma chaîne.
Venez, juste dépit, venez briser mes fers;
C'est à vous de finir ma peine.

Pour punir un ingrat trop digne de ma haine,
De funestes secours en vain me sont offerts
Hélas ! contre des jours-si chers
Je sens que ma colère est vaine
Venez, juste dépit, venez briser nies fers;
C'est à vous de finir ma peine.

Choeur derrière le Théâtre:
Adonis a dompté le monstre et sa fureur:
De nos champs désolés il bannit la terreur.

Cydipe:
Par ces chants de réjouissance
J'apprends qu'Adonis est vainqueur.
Quoi ! des Dieux conjurés il brave la rigueur !
Mais le peuple en ces lieux s'avance.
Je ne puis plus cacher le trouble de mon coeur.
Fuyons, évitons sa présence.


Scène 5
Choeur & Troupe des Peuples d'Amathonte & des campagnes voisines

Le Grand Choeur:
Adonis a dompté le monstre et sa fureur:
De nos champs désolés il bannit la terreur.

Le Petit Choeur:
Chantons sa victoire:
Rendons hommage à sa gloire.

Le Grand Choeur:
Célébrons à jamais ses efforts généreux.
C'est sa rare valeur qui va nous rendre heureux.

Une des Filles du Choeur:
Le ciel, attendri par nos larmes,
Fait enfin cesser nos alarmes;
Les plaisirs, les beaux jours
Vont reprendre leur cours.

Le Grand Choeur:
Les plaisirs, les beaux jours
Vont reprendre leur cours.

Le Choeur des Filles:
Après avoir souffert des rigueurs in humaines,
Goûtons tous le bonheur de voir finir nos peines.
On ne connoît le prix des plus parfaits plaisirs,
Qu'après avoir poussé de rigoureux soupirs.

Un des Habitants:
Nous devons à notre auguste maître
Le repos que nous voyons renaître.
Quel objet est plus beau pour la valeur d'un roi,
Que le calme des coeurs qui vivent sous sa loi !

Le Grand Choeur:
Nous devons à notre auguste maître
Le repos que nous voyons renaître.
Quel objet est plus beau pour la valeur d'un roi,
Que le calme des coeurs qui vivent sous sa loi !

Une des Filles du Choeur:
Trop heureuse immortelle,
Revenez en ces lieux !
Adonis vous appelle:
Paroissez à ses yeux.
Qu'il est doux de revoir, dans un amant fidèle,
Un vainqueur glorieux !

Le Grand Choeur:
Adonis a dompté le monstre et sa fureur:
De nos champs désolés il bannit la terreur.

[Vénus, de retour de Paphos, descend de son char, au milieu des danses et des acclamations du peuple]


Scène 6
Vénus, Choeur & Troupe des Peuples d'Amathonte & des campagnes voisines

Vénus:
Qu’un triste éloignement m'a fait verser de larmes !
Que mes yeux vont trouver de charmes
A revoir en ces lieux l'objet de mon amour !
On se plaint, on languit loin d'un amant fidèle;
Mais l'absence la plus cruelle
Ne sert qu'à préparer aux douceurs du retour.
Mille voix m'ont appris les périls et la gloire
Du héros qui fait mes désirs:
Allons mêler le bruit de nos tendres soupirs
Avec les chants de sa victoire.


Scène 7
Cydipe, Vénus,
Choeur & Troupe des Peuples d'Amathonte & des campagnes voisines

Cydipe:
Orgueilleuse Divinité,
Pleure, pleure à jamais ta tendresse fatale:
Quitte l'aveugle espoir dont ton coeur est flatté;
Et connois enfin ta rivale.
C'est moi qui, pour venger mon amour offensé,
De l'implacable Mars ai réveillé la haine;
En vain le monstre terrassé
Sembloit suspendre notre peine:
Diane, en le rendant à la clarté des cieux,
A su contre Adonis renouveler sa rage;
Et le sang d'un ingrat, versé sur ce rivage,
Venge mes tourments et les Dieux.

Vénus:
Il est mort ! Dieux cruels ! perfide, à quel supplice...

Cydipe:
Arrête ! je sais trop ce que j'ai mérité;
Et voici le coup souhaité,
Qui d'un funeste amour va te faire justice.

[Elle se poignarde]

C'en est fait; je sens que je meurs
Trop heureuse de voir la fin de mes malheurs,
Tandis que le rang d'immortelle
Te condamne à souffrir une peine éternelle.


Scène 8
Vénus, Choeur

Vénus:
Il est mort ! ciel barbare ! ô destins ennemis
Impitoyables Dieux, vous l'avez, donc permis !
Je ne verrai plus ce que j'aime
Le sommeil de la mort a fermé pour jamais
Ces yeux de qui l'Amour empruntoit tous ses traits !
O disgrâce ! ô rigueur extrême !
Éclatez, mes soupirs; coulez, coulez, mes pleurs:
Je n'en puis trop verser en de si grands malheurs.
Que toute la terre gémisse !
Que l'air de nos cris retentisse !

Le Choeur:
Que toute la terre gémisse !
Que l'air de nos cris retentisse !

Vénus:
Le plus beau des mortels vient de perdre le jour !

Le Choeur:
Que toute la terre gémisse !

Vénus:
Vénus perd ce qu'elle aime, et le perd sans retour !

Le Choeur:
Que l'air de nos cris retentisse !

Vénus et le Choeur:
Que chacun partage à son tour
L'horreur d'un si cruel supplice !

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