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Théagène & Chariclée
Tragédie en musique en un Prologue & V Actes
livret de Joseph-François Duché de Vancy
1695

musique de: Henry Desmarets



Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V



PROLOGUE

les personnages du Prologue:

Jupiter
Apollon
Pan
Choeur de Divinitez qui accompagnent Jupiter
Troupe de Bergers & de Bergeres
Muses de la Suite d'Apollon
Troupe de Faunes & de Satyres à la suite de Pan


Le Theatre represente un Bois qu'Apollon & Pan avoient choisi pour renouveller leur ancienne Dispute.
Jupiter accompagné des Divinitez Celestes, paroît dans une Gloire qui se repand jusques sur le bord du Theatre.

Jupiter:
Le bruit de vos débats me fait quitter les Cieux;
C'est trop renouveller une vaine querelle,
Et disputer de la gloire immortelle
Dûë à vos chants harmonieux:
Un Roy toujoûrs victorieux,
Veut, malgré les fureurs d'une guerre cruelle,
Que les Jeux & l'Amour soient en paix dans ces lieux,
Que tous vos coeurs d'intellignce,
S'accordent pour loüer le Héros de la France !
Chantez, réünissez vos voix;
Celebrez le plus grand des Rois.

Apollon, Pan, & le Choeur:
Chantons, réünissons nos voix;
Celebrons le plus grand des Rois.

Pan:
En vain le Demon de la Guerre
Contre ce Roy vainqueur arme toute la Terre:
L'envie en vain du sejour tenebreux
Souffle à ses ennemis le poison de ses feux,
Et veut rendre à jamais leur fureur invincible.
Il vaincra leur rage inflexible,
Et les forcvera d'être heureux.

Apollon:
Sa Clémence est égale à sa faveur extréme;
Il est le plus doux des Vainqueurs:
Il ne veut se servir de son Pouvoir suprême,
Que pour regner sur tous les coeurs.

Pan:
Ses Exploits glorieux assurent sa mémoire.

Apollon:
Le seul bien de seon Peuple anime ses projets.

Apollon & Pan:
Ce Heros ne veut d'autre gloire
Que le bonheur de ses sujets.

[les Muses & les Bergers de la Suite d'Apollon forment une Entrée en réjoüissance de son accord avec le Dieu Pan]

Une Bergere:
Le calme & les beaux jours inspirent sa tendresse,
Suivons, l'amour belle jeunesse,
Meritons les faveurs qu'il veut nous accorder:
Quel mal ferons-nous de nous rendre ?
Les Dieux à ce Vainqueur sont contrains de ceder,
Prennent-ils des plaisirs qu'ils veulent nous deffendre ?
Donneroient-ils des loix qu'ils ne peuvent garder ?

[les Muses & les Bergers recommencent leur danse]

Un Berger:
Tout brille à ce charmant Boccage,
Le chant du Rossignol s'y mêlent au bruit des Eaux;
Ces Arbres toûjours verds qui bordent ces ruisseaux,
Donnent du frais & de l'ombrage:
Tout inspire en ces lieux de charmantes langueurs,
L'Amour y tient son Empire,
Ces gazons, ces tapis de fleurs
Semblent l'aider à seduire
Les plus insensibles coeurs.

[la Suite de Pan s'unit à celle d'Apollon, & forme la derniere Entrée]

Jupiter:
J'approuve tous ces soins j'aime à voir vôtre zele;
Jamais dessein, jamais ardeur plus belle,
N'a fait naître vos doux concerts;
Chantez un Roy digne du Diadème,
Digne de partager avec Jupiter même
L'Empire de tout l'Univers.

Le Choeur:
Le plus sage des Roys veut qu'icy l'on joüisse
Des douceurs d'une heureuse paix:
De nos chants, de nos voix que l'Echo retentisse,
Qu'il vive, qu'il triomphe, & qu'il regne à jamais.

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ACTE I

les personnages de la Tragédie:

Hidaspes, Roy d'Ethiopie, pere de Chariclée
Chariclée, confidente d'Arface, inconnüe pour être fille d'Hidapses
Théagene, Prince Grec, Amant de Chariclée
Méroebe, Prince Ethiopien, Rival de Théagene, & celebre Magicien
Arsace, Soeur du Roy de Perse, celebre Magicienne
Tisbé, Amie de Chariclée, & Suivante d'Arface
Hécate
Le Stix, le Cocyte, le Phlégeton
Choeur & Troupe de Guerriers Ethiopiens
Choeur & Troupe de Magiciens & de Magiciennes
Troupe d'Ombres des Anciens Mages
Quatre Demons volants qui apportent Théagene
Troupe d'Autres Demons volants
Choeur & Troupe de Divinitez infernalles
Troupe d'OMbres Heureuses
Deux Demons sous la figure de Matelots
Choeur & Troupe de Demons sous la figure de Matelots & de Matelottes
Tetis
Le Grand Sacrificateur d'Osiris
La Statüe du Dieu Osiris
Choeur & Troupe de Peuples, & de Seigneurs de la Cour d'Ethiopie
Troupe de Gardes


Le Theatre represente le Palais D'Hidaspes, Roy d'Ethiopie


Scène 1
Chariclée

Chariclée:
Amour, cruel amour ! sors de mon foible coeur !
A celui que ton pouvoir a rendu vainqueur,
A mes tristes regards ne peut jamais paroître;
Cesse d'augmenter mon ennui !
Si c'est l'espoir qui t'a fait naître,
Dois-tu vivre encore prés de lui ?


Scène 2
Chariclée, Tisbé

Tisbé:
C'est de nôtre côté que penche la victoire;
Bientôt le Nil coulera sous nos loix,
Et l'Egypte cedant à nos heureux Exploits
Va perdre dans ce jour le reste de sa victoire:
Méroébe viendra, charmé de vos beautez,
Vous offrir les honneurs que la Cour doit luy rendre.

Chariclée:
Cruelle ! que viens-tu m'apprendre ?

Tisbé:
Rendez le calme à nos sens agitez.
Arface vous cherit, elle peut vous deffendre,
D'un Hymen que vous redoudez.

Chariclée:
Hélas ! je ne vois rien qui ne me desespere ?
Inconnüe à moi-même, en ces lieux Etrangere,
D'où puis-je attendre du secours ?
J'ignore quel mortel m'a donné la naißance;
Arface qui prend soin de mes funestes jours
M'ordonne d'écouter un amour qui m'offense;
Théagène, lui seul, viendroit à ma deffense,
Et je l'ay perdu pour toûjours.

Tisbé:
L'amour propice aux coeurs fidelles
Tôt ou tard finit les malheurs.
Un doux espoir doit calmer vos douleurs:
C'est souvent au milieu des épines cruelles
Que naissent les plus bellesfleurs.

Chariclée:
Non, rien ne peut finir ma peine.
Depuis qu'Arface abandonnant la Cour,
Me laissa dans la Perse, où je vis Théagène,
Nos malheurs, mon départ pour ce fatal séjour.
N'ont pû me dégager d'une cruelle chaîne.
Triste & cher souvenir, qui redoublez mes feux,
N'agitez plus un coeur trop malheureux.
Si votre secrete puissance
Sçait charmer quelques fois mes maux les plus affreux;
Ah, que vous êtes rigoureux,
Même en calmant leur violence !
Triste & cher souvenir, qui redoublez mes feux,
N'agitez plus un coeur trop malheureux.
Vous réparez des temps la plus longue distance;
Mais plus vous retracez à mon coeur amoureux,
De ses tendres plaisirs la tranquille innocence,
Plus vôtre secours dangereux,
Me fait sentir les horreurs de l'absence.
Triste & cher souvenir, qui redoublez mes feux,
N'agitez plus un coeur trop malheureux.

Tisbé:
Méroébe paroit.

Chariclée:
O funeste esclavage !
Ne puis-je en liberté me plaindre de mon sort ?


Scène 3
Chariclée, Tisbé, Méroébe, Théagène désarmé, conduit par des soldats

Méroébe:
Les Dieux à nos Guerriers conservent l'avantage ?
L'ennemi contre nous fait un nouvel effort,
Mais nos Soldats animez du carnage,
Portent par tout la terreur & la mort.
J'ameine ce Captif par les ordres d'Arface,
Et je cours profiter de ce jour fortuné
Pour me montrer par une illustre audace,
Digne de tout l'amour que vous m'avez donné.


Scène 4
Chariclée, Tisbé, Théagène

Chariclée:
Que vois-je ? est-ce une erreur; est-ce vous Théagène ?

Chariclée, Théagène:
Quel bonheur vous offre à nos yeux !

Théagène:
Quel charme !

Chariclée:
Quel transport !

Théagène:
Le ciel finit ma peine.

Chariclée:
Quoi, je vous retrouve en ces lieux ?

Théagène:
Chariclée, est-ce vous ?

Chariclée:
Est-ce vous Théagène ?

Chariclée, Théagène:
Quel bonheur vous offre à nos yeux !

Chariclée:
Que le plaisir de revoir ce que l'on aime
Fait naître de tendres ardeurs !
Non, tous les Dieux dans leur bonheur suprême
N'ont rien qui flate plus leurs coeurs
Que le plaisir de revoir ce qu'on aime.
Quel destin vous conduit en ces brûlans Climats ?

Théagène:
Mon desespoir m'a fait prendre les Armes,
Eloigné de vos yeux je ne vois de charmes
Que dans les horreurs du Trépas.

Chariclée, Théagène:
Redoublons de nos coeurs l'heureuse intelligence,
L'amour nous fait sentir ses plus aimables coups:
Que nôtre destin sera doux,
S'il mesure la récompense
A la rigueur de son couroux !

Chariclée:
Rien ne peut exprimer les transports de mon ame...
Mais Arsace paroît, contraignons nos ardeurs;
De nos tendres regards ménageons les douceurs:
Les yeux de deux Amants jettent des traits de flâme
Qui n'éclairent que trop le secret de leurs coeurs.


Scène 5
Chariclée, Tisbé, Théagène, Arsace, des Soldats

Arsace:
Prince, vôtre valeur à vous-même fatale,
Vous a soûmis à nôtre loy;
Mais n'appréhendez rien ! si la pitié du Roy
A la mienne se trouve égale,
Vous serez plus à vous que je ne suis à moy.

Théagène:
Quel Dieu vous sollicite à m'être favorable ?
Vaincu, persécuté du destin rigoureux,

Arsace:
Des caprices du sort vous n'êtes point coupable.

Théagène:
Que ne devrai-je point à ce secours heureux.

Arsace:
Allez, Prince ! un Héros qu'un sort funeste accable,
Interesse pour lui tous les coeurs genereux.


Scène 6
Tisbé, Arsace, Chariclée

Arsace:
A sauver ce Guerrier la pitié me convie.

Chariclée:
Il est digne des soins que vous prenez pour lui.

Arsace:
Quel seroit son malheur, si malgré mon appuy,
Ce jour funeste étoit le dernier de sa vie ?

Chariclée, à part:
Ciel !

Arsace:
Les Captifs prés d'icy rassemblez,
Au Temple d'Osiris doivent être immolez.

Chariclée, à part:
Je succombe à mes maux ma force est inutile.

Arsace:
Quel interêt te fait verser des pleurs ?

Chariclée:
Je connois ce Héros, il est du Sang d'Achille;
Je plains comme vous ses malheurs.

Arsace:
Je veux t'avoüer ma foiblesse.
Ne crains rien pour les jours de ce Prince charmant !
Un Dieu qui pour lui m'interesse,
Me réponds du succés de mon empressement
Tandis que le Combat s'est donné dans la Plaine,
J'étois sur nos fameux Remparts;
La valeur de ce Prince a fixé mes regards,
Nostre perte eût été certaine...
Mais il s'est vi saisi de toutes parts:
J'ai senti croître mes allarmes,
J'ai plaint de son destin la barbare rigueur;
Mais il n'a point, hélas ! cessé d'être vainqueur,
Et lorsque la Victoire abandonnoit ses Armes,
L'amour par d'invincibles charmes,
Le rendoit Maître de mon coeur.

Chariclée:
Dieu !

Arsace:
D'où vient cette inquiétude ?

Chariclée:
Songez-vous que le Roy doit être vôtre Epoux ?

Arsace:
Laissez-moi seule; allez, retirez-vous !
Mon amour a beoin d'un peu de solitude.


Scène 7
Arsace

Arsace, seule:
Qu'ai-je vû ? malheureuse ! Ah ! je n'en puis douter:
Je connois son amour; mon ardeur est vaine.
La crainte la fureur, la tendresse, la haine,
Tout à tour viennent m'agiter.
Un noir pressentiment s'empare de mon ame;
Mon coeur triste, abbatu, n'ose former des voeux,
Je trouve une Rivale opposée à mes feux.
Qui, peut-être, a sçû plaire à l'objet de ma flâme.
Transports qui détruisez mon espoir le plus doux,
Faut-il que je me livre à vous ?
L'amour qui vous a sçû produire,
Et qui trouble mon coeur par des soupçons jaloux,
Ne cherchoit-il qu'à me séduire ?
Transports qui détruisez mon espoir le plus doux,
Faut-il que je me livre à vous;

[on entend un bruit de Victoire]

Ces cris & ces chants d'allegresse,
M'annoncent que le Roy conduit icy ses pas.
Au moins barbare amour ! funeste amour hélas !
Laisse-moi le pouvoir de cacher ma foiblesse.


Scène 8
Arsace, Hidaspes,
Choeur & Troupe de Peuples & Guerriers Ethiopiens

Hidaspes:
Princesse, la victoire a rempli nos souhaits,
Mes Peuples vont joüir des douceurs de la Paix:
Je sçai que nous devons cet illustre avantage,
Au secours de vôtre Art qui commande aux Enfers,
Et je viens vous rendre hommage
Du Triomphe qui met l'Egypte à nos fers,
Chantez Peuples, chantez, célebrer la Victoire,
Qui vient de combler vos desirs:
Est-il de plus charmants plaisirs
Que ceux que nous donne la gloire.

Choeur:
Chantons, célebront la Victoire
Qui vient de combler nos desirs:
Est-il de plus charmants plaisirs
Que ceux que nous donne la gloire ?

[entrée des Guerriers Ethiopiens]

Une des Actrices du Divertissement:
Que de beaux jours ! que de charmes !
L'amour va combler nos voeux:
Tout doit luy rendre les Armes,
Tout doit brûler de ses feux:
En vain une Loy cruelle,
Veut combattre nos desirs,
La raison ordonne-t'elle
Qu'un coeur vive sans plaisirs ?

Sans l'amour rien ne peut plaire,
Tous les biens sont imparfaits,
L'amour seul a droit de faire
Un destin rempli d'attraits;
En vain une Loy... &c.

[les Guerriers Ethiopiens recommencent leurs danses. On reprend le Choeur: Chantons... &c.]

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ACTE II

Le Theatre represente une vaste Campagne couverte de plusieurs Tombeaux


Scène 1
Arsace

Arsace, seule:
Sejour d'une éternelle horreur,
Lieux consacrez à mes affreux mysteres,
Devenez, s'il se peut, encor plus solitaires,
Et soyez seuls témoins de ma vive douleur !
Et toy, foible raison ! qui ne sçaurois éteindre,
Des feux que malgré toy, j'ay fait paroître au jour;
Laisse-moy, pour le moins, soupirer & me plaindre !
Cruelle ! devrois-tu contraindre:
Des coeurs que tu ne peux garentir de l'amour ?


Scène 2
Arsace, Chariclée, Tisbé

Tisbé:
Sçavez-vous qu'Osiris, nôtre Dieu Tutélaire
Vient de promettre au plus puissant des Rois,
De luy rendre en ce jour cette fille si chere,
Qu'autrefois en naissant la celeste colere,
Luy fit exposer dans les Bois ?

Arsace:
Théagène vient-il ?

Tisbé:
Craignez-vous sa presence ?

Arsace:
Dois-je encor pour sa vie avoir quelques égards ?
J'ay connû son indifference;
Le cruel, affectant de garder le silence,
Vient de me refuser jusques à ses regards.

Chariclée:
Un coeur pour montrer sa foiblesse,
N'emprunte pas toûjours le secours de la voix;
Et le silence quelquefois
Exprime beaucoup de tendresse.

Arsace:
Vos soins pour l'excuser sont grands & genereux.

Tisbé:
Il paroît.

Chariclée:
Juste Ciel ! protege un malheureux.


Scène 3
Arsace, Chariclée, Tisbé, Théagène, conduit par des soldats

Arsace:
Prince, la mort menace vôtre tête.
Bien-tôt de mes bontez elle rompra le cours;
Prenez quelque soin de vos jours,
Il en est temps encor; prévenez la Tempête.

Théagène:
Que puis-je ? & que demandez-vous ?

Arsace:
Sauvez-moy de l'horreur extrême,
De vous voir immoler au celeste couroux;
Mais les moments sont chers, partons, éloignons-nous.

Je quitte la grandeur suprême
Pour joüir du plaisir de vous voir mon Epoux;
Pour un coeur amoureux, est-il un bien plus doux,
Que celuy d'être à ce qu'il aime.

Théagène:
Princesse ! oubliez-vous qu'au milieu des Combats
L'Egypte n'a point vû que mon bras l'ait trahie ?
Pourrois-je m'allier avec son Ennemie ?

Arsace:
Mais plûtôt n'oubliez-vous pas,
Que c'est de ma pitié que dépend vôtre vie.

Théagène:
Non, je ne crains point de perir.
Des injures du sort le Trépas nous délivre;
Un Guerrier en Heros n'a commencé de vivre,
Que du jour qu'il a sçû se résoudre à mourir.

Chariclée:
Prince, que faites-vous ? Cedez à la Princesse.

Chariclée, Tisbé:
Evitez les malheurs qui vous sont destinez !

Théagène:
J'acheterois trop cher des jour infortunez,
S'il men coûtoit une foiblesse.
Mais... Dieux !

Arsace:
Vous soupirez ? D'où naissent vos douleurs ?
Sied-t'il bien aux Heros de répandre des pleurs ?

Théagène:
La peur n'a point de part à mes peines cruelles.
Je plains des coeurs constans, des Amis trop fideles,
Qui partagent tous mes malheurs.

Arsace:
Cruel ! ton coeur pour d'autres si sensible,
N'est-il barbare que pour moy ?
Crois-tu que je verrai ton Trepas sans effroy ?
Non, non; si tu peris, ma mort est infallible.
Par pitié pour mes jours, évite la rigueur
Du coup affreux qui te menace !
Mon amour te fait déja grace...
Tu ne réponds rien ! Ah je lis dans ton coeur,
Je vois qu'une autre flâme à la mienne fatale,
Est la cause de ta froideur.
Mais, je rendrai ta peine à ma fureur égale,
Ingrat ! tremble pour ma rivale !
J'éteindrai dans son sang ma haine & son ardeur.

Théagène:
Non, jamais...

Arsace:
Laisse-moy.

[les gardent remeinent Théagène]


Scène 4
Arsace, Chariclée, Tisbé, Méroébe

Arsace:
Connoissez ma foiblesse.
Prince, il faut que nôtre Art seconde mon couroux.
L'amour vous interesse
Dans mes soupçons jaloux:
Non, non; je ne crois plus que ma fureur m'abuse.
Cette ingrate trahit vos voeux & mon espoir.

Meroébe:
Ciel !

Chariclée:
Qu'osez-vous penser;

Arsace:
Nous allons bien-tôt voir,
Si c'est à tort que mon coeur vous accuse:
Consultons les Demons sur nos justes terreurs;
Transportons les Enfers dans cette solitude.

Meroébe:
Que je crains, en sortant de mon incertitude,
De trouver de plus grands malheurs.

Arsace, Meroébe:
Nuit étendez vos sombres voiles !
Répandez le silence & l'effroy dans ces lieux.
Et dérobez même à nos yeux
L'obscure clarté des Etoilles:
Et vous, qui de nôtre Art connoissez les ressorts,
Venez seconder nos efforts.

[la nuit se répand sur le Theatre]


Scène 5
Arsace, Chariclée, Tisbé, Méroébe,
Choeur & Troupes de Magiciens

[Entrée des Magiciens]

Meroébe:
Sur les rives du Stix, s'éleve un Temple auguste,
Où ce Dieu formidable, & craint des autres Dieux,
Toûjours terrible, toûjours juste,
Dispense les destins de la terre & des Cieux:
Il est de l'Univers l'ame toute puissante.
A ses divins regards l'Eternité presente
Dévoile les secrets qu'elle cache aux mortels.
Allons le consulter aux pieds de ses Autels.

Arsace, Meroébe:
Que jusques dans les Cieux nôtre puissance éclate;
Du pouvoir de nôtre Art remplissons l'Univers:
Lune, Diane, triple Hécate,
Descendez pour nous aux Enfers.

[les Magiciens recommencent leurs Céremonies Magiques]

Divins Esprits ! Ombres célestes,
Dont ces Tombeaux sacrez gardent le souvenir,
Vous, qui de l'obscure avenir
Avez percé les epaisses tenebres,
Quittez vos Retraites funebres,
Venez avec nous vous unir.

[tous les Tombeaux s'ouvrent, & les Ombres qui paroissent s'unissent aux Magiciens pour favoriser Arsace & Meroébe]

Arsace, Meroébe, le Choeur:
Que jusques dans les Cieux nôtre puissance éclate,
Du pouvoir de nôtre Art remplissons l'Univers,
Lune, Diane, triple Hécate,
Descendez pour nous aux Enfers.

Le Choeur:
L'air est en feu, la foudre gronde,
La terre tremble sous nos pas.

Arsace, Meroébe:
Le flambeau de la nuit pour descendre icy-vas
Se dérobe au reste du monde.

[un tourbillon de Nuages descend; & après avoir rempli le haut du Theatre, se develope & laisse voir Hécate qui descend. Un Chariot de feu, conduit par des Demons, sort de dessous terre]


Scène 6
Hécate, Arsace, Chariclée, Tisbé, Méroébe,
Choeur & Troupes de Magiciens

Hécate:
Vos cris sont monter jusqu' aux Cieux.
Je vais pour vous signaler ma puissance,
Vous voyez que l'Enfer se découvre à vos yeux,
Parlez, j'irai bien-tôt remplir vôtre esperance.

Arsace, Meroébe:
Descendons aux noirs séjour.
Hécate nous sera propice.

Arsace, à Chariclée:
Venez, ne craignez rien; les Enfers en ce jour
Vont calmer nos soupçons, & vous rendre justice.

Chariclée, à part:
Ciel ! Ô Ciel ! qui vois mon supplice,
Prend soin d'un malheureux Amour.

[Arsace & Meroébe montent dans le Char, & y font entrer Chariclée & Tisbé avec lesquelles ils descendent sur les Bords infernaux. Les Ombres r'entrent dans leurs Tombeaux, & les MAgiciens se retirent]

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ACTE III

Le Theatre represente un Temple consacré au Dieu du Fleuve Stix: il est percé par le fonds, & laisse voir les Ondes de ce Fleuve, à l'autre Bord duquel on apperçoit les Champs Elysées, & l'Enfer dans l'éloignement


Scène 1
Arsace, Chariclée, Tisbé, Meroébe

Arsace & Meroébe restent quelques temps au fonds du Theatre. Chariclée s'avance & chante ce qui suit

Chariclée:
Charmant repos d'un ame indifferente,
Vous êtes le seul bien qui peut nous rendre heureux.
Dans ce triste séjour interdite, tremblante,
L'amour, la crainte, l'épouvante,
Me livrent tour à tour à des maux rigoureux.
Qu'un coeur est agité dans l'Empire amoureux !
Charmant repos d'un ame indifferente,
Vous êtes le seul bien qui peut nous rendre heureux.

[Arsace, Meroébe & Tisbé s'avancent]

Meroébe:
Malgré vos vains efforts le Stix inexorable,
Ne paroît point sur ce Bord redoutable.

Chariclée:
Par des troubles cruels pourquoy vous agiter ?
Et dequoy vous sert-il d'éclaircir vos allarmes ?
Quand sur vous Théagène auroit sçû l'emporter,
Le soin que vous prenez de me persecuter
Pourroit-il vous donner des charmes ?

Meroébe:
Non, je prétens sortir d'un trouble trop fatal.
Si je ne puis cesser de vous voir inhumaine,
La mort de mon heureux rival
Me vangera de vôtre haine.

Arsace:
Si nos soins prés du Stix ne peuvent réussir,
Je puis de ses refus réparer l'injustice,
Et mon amour jaloux m'inspire un artifice,
Qui de tous nos soupçons pourra nous éclaircir.
Demons ! Ministres de ma haine,
Partez, assoupissez les sens de Théagène,
Et le conduisez en ces lieux.

Chariclée, à part:
Quel dessins forme-t'elle ? O Dieux !

[les Demons obéissent]

Arsace, Meroébe:
De nos fureurs suivont la violence,
N'écoutons plus qu'un trop juste couroux;
Preissent les Rivaux dont l'amour nous offense,
Pour les coeurs amoureux, méprisez & jaloux,
Il n'est point de plaisir plus doux
Que le plaisir de la vangeance.
Hécate vient, moderons nos transports.


Scène 2
Arsace, Chariclée, Tisbé, Meroébe, Hécate, le Cocyte, le Phlegeton

Hécate:
D'un prompt secours ma promesse est suivie.
Cocyte, Phlegeton, unissons nos efforts !

Hécate, le Cocyte, le Phlegeton:
Stix ! ô Stix ! paroissez sur ces funestes bords.

Hécate:
Par cette puissance infinie,
Qui s'etend jusques sur les morts,
Dieu des Dieux, répondez à nôtre juste envie.

Hécate, le Cocyte, le Phlegeton:
Stix ! ô Stix ! paroissez sur ces funestes bords.

Arsace, Meroébe:
Venez servir la jalousie
Dont nôtre ame est faite.
Vous qui des Eléments formez tous les Accords,
Vous qui du monde entier concertez l'harmonie.

Hécate, le Cocyte, le Phlegeton, Arsace & Meroébe:
Stix ! ô Stix ! paroissez sur ces funestes bords.

Hécate:
Et vous Divinitez de l'infernal Empire !
Vous Ombres ! dont les coeurs sans crainte, sans desirs,
Goûtent les innocents plaisirs
Qu'un heureuse paix vous inspire:
Venez par vos respects, vos Chants hamonieux,
Forcer le Stix à rompre le silence,
Ce Dieu semble vouloir nous ôter l'Esperance
De le voir paroître en ces lieux;
Mais une humble perseverance
Triomphe des refus des Dieux


Scène 3
Arsace, Chariclée, Tisbé, Meroébe, Hécate, le Cocyte, le Phlegeton,
Choeur & Troupe de Divinitez des Enfers & des ombres heureuses

[Entrée des Divinitez infernales]

[les Ombres heureuses s'unissent aux Divinitez des Enfers]

Hécate:
Dieu tout-puissant, dont la grandeur suprême,
Fait trembler sous ses loix les Cieux & les Enfers !
Destin qui reglez seul tout ce vaste Univers !
Et qui seul sans défaut suffisez à vous-même:
Favorisez nôtre Entreprise !
Montrez à ces Amans qu'Hécate favorise,
Quels sont sur leurs amours, vos decrets eternels.

Le Choeur:
Dieu de cette Onde redoutable
Soyez-nous favorable.
Par nos Chants, par nos soins, par nos plus doux accords,
Stix ! ô Stix ! paroissez sur ces funestes bords.

[le Dieu du Stix sort de ses Ondes]


Scène 4
Le Stix, Arsace, Chariclée, Tisbé, Meroébe, Hécate, le Cocyte, le Phlegeton,
Choeur & Troupe de Divinitez des Enfers & des ombres heureuses

Le Stix:
Tremblez mortels audacieux;
L'amour va vous conduire aux plus horribles crimes;
Mais craignez à la fin d'en être les Victimes ?
Ne portez pas plus loin vos desirs curieux.
Tremblez mortels audacieux.

Arsace:
Quel Oracle terrible !

Meroébe:
O réponse fatale !

Arsace:
Ah ! du moins ne puis-je sçavoir
Si cette ingrate est ma rivale...

[le Stix r'entre dans ses Ondes. Hécate, le Cocyte le Phlegeton, les Divinitez infernales & les Ombres heureuses se retirent; & quatre Demons apportent Théagène endormi]


Scène 5
Arsace, Chariclée, Tisbé, Meroébe, Théagène endormi, apporté par quatre Demons

Arsace:
Il disparoît ! quel est mon desespoir ?
Non, de tout mon couroux je ne suis plus maîtresse.
Mais, que vois-je ? l'Enfer obéït à mes loix.
On ameine l'ingrat qui causa ma foiblesse.

[à Chariclée]

Vous ! si quelque pitié pour luy vous interesse,
Contraignez vos regards, retenez vôtre voix !
Les Esprits infernaux qui viennent le conduire
Ne me désobéiront pas.
Songez qu'un seul regard échapé pour l'instruire,
Sera l'Arrêt de son Trépas.

Chariclée, à part:
O Dieux !

Arsace, à Meroébé:
De ces détours vous pourrez nous entendre,
Observez pour un tempsqu'on ne puisse vous voir.

[Meroébe se retire à l'écart. Arsace touche Théagène de sa Baguette]

Théagène, s'éveillant:
O Ciel !

Arsace:
Rassurez-vous, rien de doît vous surprendre,
Vous étes dans un lieu soûmis à mon pouvoir.

Théagène:
Vôtre fureur peut-elle être adoucie ?

Arsace:
Connoissez si mon coeur est tendre & genereux:
Malgré toute ma jalousie.
J'entreprends de vous rendre heureux;
Vous aimez Chariclée: il n'est plus temps de feindre.
De mon funeste amour la barbare rigueur
Devant vous me force à me plaindre;
Mais il est assez fort pour devoir me contraindre
A n'aimer que vôtre bonheur.

Théagène:
De vos transports jaloux j'ai fait l'expérience,
Je devrois croire moins un si prompt chagement;
Mais un grand coeur ressent mal-aisément
Et la crainte & la défiance.
Du plus beau feu je me sens animé
Chariclée est l'objet...

Chariclée:
Prince ! qu'osez-vous dire ?

Arsace:
Je vous plains, un autre est aimé,
Mais je prétens finir vôtre martyre.

Théagène:
Qu'entens-je ? A ce récit ajoûteray-je foy ?
Etes-vous Chariclée ? Ou suis-je Théagène ?
Ah ! vous étes volage, ingrate, je le voy.
Vous fuiez mes regards, ma presence vous gêne:
Mon coeur après ce coup, n'a rien à redouter,
La mort finira mes allarmes...
Mais, que vois-je ? vos yeux se remplissent de larmes,
Ah ! vous m'aimez toûjours, je n'en sçaurois douter.

Chariclée:
Prince, fuiez, je ne veux rien entendre:
Ne vous offrez plus à mes yeux.

Théagène:
Plus je veux penetrer, & moins je puis comprendre
Ce mystere odieux.

Arsace:
Il faut vous l'éclaircir, & rompre le silence.
C'en est fait de vos coeurs, je sçay l'intelligence,
J'entreprens de les dé-unir.
Une foible pitié veut en vain m'en distraire.
Elle accroît ma fureur, au lieu de la banir,
Et je veux tous deux vous punir
Des remords que je sens en suivant ma colere.

Théagène:
Quoy ? barbare ? ton coeur ?

Arsace:
Tu ne me connois pas.
Je vais me montrer plus cruelle
Meroébe hâtez vos pas:
Enlevez cette ingrate à votre amour rebelle,
Et vous, noirs habitans de la nuit éternelle,
Volez, conduisez-les aux plus lointains Climats.

Chariclée:
O contrainte ! ô douleur mortelle !

[Meroébe aidé des Demons enleve Chariclée]


Scène 6
Arsace, Théagène

Théagène:
Perfide ! acheve, & m'arrache le jour:
Je te hais; pour te fuir je renonce à la vie,
Et l'horreur que je sens de ton funeste amour
Va plus loin que ta barbarie.

Arsace:
Tes desirs seront satisfaits.
Tu mourras; ma fureur remplira tes souhaits:
Mais une prompte mort flatteroit peu ma haine;
Mon coeur par tes mépris dans sa rage affermi
Te prépare une affreuse peine:
Crains ingrat ! crains encore ma colere inhumaine !
Un coeur qui sçait aimer ne hait pas à demi.
Demons, contentez mon envie;
Volez ! que le cruel partage vos horreurs !

Théagène:
Les justes Dieux, les Dieux vangeurs
Sçauront punir ta perfidie.

Arsace:
Avant qu'ils ayent puni mes jalouses fureurs
Le plaisir de te voir au comble des malheurs
M'aura peut-être ôté la vie.

[les Demons enlevent Théagène, & le conduisent où Meroébe a enlevé Chariclée: Arsace & Tisbé partent, & prennent le même chemin]

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ACTE IV

Le Theatre represente un Port de Mer: des Cabanes de Pêcheurs forment le devant du Theatre. Deux Grottes voisines l'une de l'autre paroissent sur le bord de la Mer. Des Rochers escapez se font voir dans l'éloignement.


Scène 1
Théagène

Théagène, seul:
Ma vertu cede aux coups dont les destin m'accable:
Haine, vangeance, amour qui dechirez mon coeur !
Ah ! laissez-moy, du moins, la funeste douceur,
De me plaindre en mourant, du Ciel impitoyable
Dont mes malheurs cruels épuisent la rigueur.
Et toy, charmant objet, de qui l'Enfer barbare
Pour jamais me sépare,
Connois par mes transports l'excés de mon amour !
J'ay honte de survivre à ma douleur mortelle;
Et je vais dans les flots par une mort cruelle,
Me punir d'être encore au jour.
Mais, quelle Deité vient de sortir de l'Onde ?
Quel son harmonieux retentit dans les airs ?
Malgré moy, ma douleur profonde,
Céde aux charmes de ces Concerts.


Scène 2
Théagène, Tétis, portée par un Monstre marin

Tétis:
Digne Sang des Heros dont tu tiens la Naissance,
Fils d'Achille ! entens-moy, Théagène mon fils !
La Déesse des Mers, la puissante Tétis,
Vient rendre à tes esprits le calme & l'esperance:
Ton Rival est dans ce séjour,
Prens ce fer; cours à la vangeance !
Et tu connoîtras que l'amour
Des fidelles Amants couronne la confiance.

[elle donne une épée à Théagène , & continüe]

Tendres coeurs ! tôt ou tard l'amour suit vos desirs,
Souffrez sans murmurer ses rigueurs inhumaines:
On trouve peu d'appas dans les plus douces chaînes,
Qui n'ont point coûté de soupirs;
Plus en aimant vous trouverez de peines,
Plus vous devez esperer de plaisirs.

[elle r'entre dans les ondes]

Théagène:
Suivons un transport legitime:
Cherchons mon Rival en ces lieux;
Allons le punir de son crime.
Que ne peut point un coeur que la vangeance anime,
Quand sa juste fureur sert le couroux des Dieux.

[il va chercher son Rival]


Scène 3
Arsace & Tisbé, descendent portées par des Demons

Arsace:
Lâche pitié, que voulez-vous de moy ?
Je ne veux respirer que haine & vangeance;
Assez avec l'amour, mon coeur d'intelligence,
M'a fait rougir de suivre une honteuse loy.
Dois-je aimer un ingrat dont le mépris m'offense ?
Lâche pitié, que voulez-vous de moy ?

Tisbé:
Quand un ingrat paroît toûjours aimable,
Que l'on doir craindre un dangereux retour !
Et que la haine est peu durable,
Quand elle doit sa naissance à l'amour !

Arsace:
Non, non, je ne sçaurois être assez rigoureuse;
C'est porter trop long-temps la honte de mes fers;
Tremble Rivale malheureuse;
Ce Poignard va t'ouvrir le chemain des Enfers:
Je veux qu'une vangeance affreuse
Signale avec horreur mon nom dans l'Univers.

Tisbé:
Juste Ciel !

Arsace:
Tu frémis, apprens à me connoître
Dans la fureur de mes transports jaloux,
Si la perfide échape à mon couroux,
Son Amant à mes yeux doit craindre de paroître
Si luy-même ne veut expirer sous mes coups:
Pour remplir ma haine fatale,
J'irois jusqu'en son coeur y chercher ma Rivale.
Mais, elle doit être en ces lieux;
Rien ne sçauroit la soustraire à ma rage.

Tisbé, à part:
Dieux tout-puissants, ô justes Dieux !
Détournez ce cruel orage.


Scène 4
Arsace, Tisbé, Meroébe

Arsace:
Je vous voy seul en ce séjour ?

Meroébe:
J'ay laiséé Chariclée en cette Grotte obscure;
Elle fuit la clarté du jour,
Ma presence augmentoit le tourment qu'elle endure,
Et je veux luy cacher que ma pitié murmure
Des maux que luy fait mon amour.

Arsace, à part:
Tu vas périr Rivale criminelle !

Tisbé, à part:
Qu'entens-je ? courons l'avertir,
Justes Dieux secondez mon zele.
Et de ce coup affreux daignez la garentir.

[Tisbé va dans la Grotte qui paroît sur sa droite, à dessein d'avertir Chariclée du danger qui la menace. Arsace ne s'aperçoit point de sa sortie]

Arsace, à Meroébé:
Les Demons sur ces bords ont conduit Théagène,
Je vais à mon amour donner quelques moments:
Rassurez-vous ! bien-tôt votre inhumaine,
Ne méprisera plus vos soins ny vos tourments.

[Arsace va chercher Chariclée à desseins de remplir sa vangeance. Elle entre dans la Grotte où est entrée Tisbé]

Meroébe:
Amour, que ton pouvoir est funeste & terrible !
Heureux qui peut te résister;
Mais c'est le sort d'un coeur sensible
De ne vouloir te surmonter
Qu'aprés que tes appas t'ont sçû rendre invincible...


Scène 5
Théagène, Meroébe

Meroébe:
Que vois-je ? quel objet s'offre à mes yeux surpris ?

Théagène:
Perfide, rends-moy ce que j'aime,
Ou j'atteste des Dieux la Justice suprême;
Que du moindre refus ta mort sera le prix.

Meroébe:
Crains que je ne confonde un orgüeil qui m'offense;
Chariclée est en ma puissance,
Ce n'est pas par ma mort que tu peux l'obtenir.

Théagène, l'attaquant:
Traître, apprens si je sçay punir
La barbarie & l'insolence.

[ils se battent: leur Combat est interrompu par le retour de Arsace]


Scène 6
Théagène, Meroébe, Arsace

Arsace, sortant de la Grotte:
Arrestez, suspendez vos coups !
Ma Rivale n'est plus; cessez d'être jaloux.
Mon crime m'est trop cher pour vouloir qu'on l'ignore,
Chariclée a peri sous mon bras furieux.

[à Théagène]

Toy, qui fus si cher à tes yeux:
Prens ce poignard où son sang fume encore;
C'est ainsi que je viens t'apporter ses adieux.

[elle jette le Poignard aux pieds de Théagène]

Théagène:
Ah ! pour vanger sa mort tout me sera facile.

Théagène, Meroébe:
Peux-tu souffrir la lumière des Cieux,
Barbare ?


Scène 7
Théagène, Meroébe, Arsace, Chariclée

[Chariclée sort de la Grotte qui est à la gauche]

Théagène, à Chariclée:
Mais que vois-je ? ô Dieux !
Vous vivez !

Arsace, à part:
Je reste immobile.

Chariclée, à Théagène:
Eloignez-vous; craignez un Trépas inhumain.

Théagène:
Partons; à nos Amours la Grece offre un azile.

Meroébe, attaquant Théagène:
Perfide, je sçauray t'en fermer le chemin.

[leur Combar recommence. Ils s'écartent dans des endroits détournez; & Chariclée allarmée les suit]

Chariclée:
Ah ! cruels, arrestez ! que prétendez-vous faire ?


Scène 8
Théagène, Meroébe, Arsace, Chariclée

Arsace, seule:
Où suis-je ? quel destin à ma haine contraire,
Vient renverser tous mes desseins !
Dans quel sang innocent ai-je trempé mes mains ?

[elle va à la Grotte d'où elle est sortie]

Qu'ai-je vû; je demeure interdite, accablée.
Tisbé vient de périr au lieu de Chariclée.

Meroébe, dans un coin du Theatre:
Helas ! helas !

Arsace:
Quels lugubres accents !
C'est Meroébe ! ô Ciel !

Meroébe:
Je meurs.

Arsace:
O jour funeste !
Quoy ! pour punir l'ingrat que ma haine deteste,
Tous mes efforts seront-ils impuissants ?
Théagène est vainqueur, ma rivale est contente,
Leur départ va bien tôt couronner leur attente,
Le Ciel me livre à des pleurs éternels;
Demons ! servez ma rage impatiente:
Malgré l'ordre des Cieux me rendre triomphante
C'est vous montrer plus forts que les Dieux immortels.
Par une flateuse imposture,
Trompez de ces Amans le trop charmant espoir:
De Nautonniers empruntez la figure,
Et remettez encor leur sort en mon pouvoir.

Choeur soûterrain de Demons:
Nous allons seconder sa vangeance fatale.

Arsace:
Vous relevez mon espoir abbattu;
Tisbé vient de périr, accusons ma Rivale:
Qu'elle meure odieuse... Arsace que fais-tu ?
Mais c'est trop balancer des fureurs legitimes;
Je dois rougir d'avoir tant combatu;
A mes jaloux transports immolons deux Victimes,
La gloire bien souvent couronne les grands crimes,
& qui sçait se vanger montre de la vertu.


Scène 9
Théagène, Chariclée

Un Vaisseau paroît sur la Mer

Théagène:
Ne craignez plus pour moy, rien ne manque à ma gloire,
Mon Rival a perdu le jour;
C'est moins à ma valeur qu'au feu de mon amour
Que je dois tout l'éclat dont brille ma Victoire...
Mais Arsace a quitté ces bords.

Chariclée:
De ses noires fureurs oublions l'injustice,
Son desespoir, & ses remors,
Prendront le soin de sopn supplice.

Chariclée & Théagène:
L'Enfer n'a pû briser nos noeux;
Le Ciel fait triompher nôtre ardeur mutuelle:
Qu'un tendre souvenir de nôtre amour fidelle,
Au delà du Trépas fasse vivre nos feux.

Chariclée:
Le calme rallentit la foible tendresse,
Mais rien n'affoiblira nos tranquilles amours:
Les vrais Amants en se voyant sans cesse,
Sçavent se desirer toûjours.
Fuyons des lieux où frémit l'innocence,
Je crains toûjours l'infernale puissance,
Cherchons loin de ces bords un séjour plus heureux.

Théagène:
Approchons du Vaisseau que nous voyons paroître,
Peut-être que le Ciel vient l'offrir à nos voeux...
Mais demeurons; j'entens un bruit champêtre:
Ce sont des Nautonniers, il faut les reconnoître:
Voyons leurs danses & leurs jeux.


Scène 10
Théagène, Chariclée,
Choeur & Troupe de Demons, sous la figure de Mariniers & de Matelots

[Entrée de Matelots & de Matelottes]

Un Matelot:
Tous les Climats flattent nostre esperance,
Leurs Thresors à l'envi préviennent nos souhaits:
On trouve parmi nous la paix & l'abondance,
Et les biens qu'à nos coeurs offre l'indifference,
Sont les seuls biens qu'on n'y goûte jamais.

[le Choeur repete ces paroles, & les Matelots recommencent leurs danses]

Deux Matelots:
Chacun doit aimer à son tour;
Il n'est point de coeur sans foiblesse:
Tous les soins que l'on prend pour vivre sans tendresse,
Ne servent qu'à prouver le pouvoir de l'amour.

[Deux Demons, sous la figure de Matelots, à Chariclée & Théagène]

Si pour repasser dans la Grece,
Vous cherchez à franchir le vaste sein des Mers
Les chemins vous en sont ouverts;
Entrez dans ce Vaisseau; hâtes-vous, le temps presse.

[un Demon, sous la figure d'un Matelot]

Eole a chassé les Zéphirs:
Il vient d'ouvrir ses Cavernes profondes:
Un vent propice à nos desirs
Fait enfler & mûgir les Ondes.

Théagène:
Partons !

Chariclée, Théagène:
Puisse le Dieu protecteur des Amants,
Rendre Neptune à nos voeux favorables.

[le même Demon sous la figure d'un Matelot]

Venez, ne perdez plus de précieux momens.

[Théagène & Chariclée vont jusqu'au Vaisseau, qui disparoît: & des Feux soûterrains les épouvantent]

Chariclée, Théagène:
Dieux ! quel spectacle épouvantable !

[les Deux mêmes Demons sous la figure de Matelots]

Ce n'est point dans la Grece que vous devez aller.

Théagène:
Perfides quelle est vôtre audace ?

Le Choeur:
Remettons ces Amants entre les mains d'Arsace.
Par leurs malheurs il faut nous signaler.

Chariclée, Théagène:
Fortune barbare ! ô cruelle disgrace !

[les Demons enlevent Théagène & Chariclée, & les remettent au pouvoir d'Arsace]

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ACTE V

Le Theatre represente le Temple d'Osiris. La Statüe de ce dieu paroît au milieu


Scène 1
Chariclée, enchaînée, conduite par des soldats

Chariclée:
Quel crime ai-je commis ! ô Dieux ! ô justes Dieux !
Pour souffrir une mort cruelle;
Du Trépas de Tisbé l'on me rend criminelle,
Arsace va remplir ses desirs furieux,
Et vous m'abandonnez à sa haine mortelle !
Quel crime ai-je commis ! ô Dieux ! ô justes Dieux !
Pour souffrir une mort cruelle.
Mais, je me sens saisir d'une nouvelle horreur:
Que vois-je ? ô Ciel ! c'est Théagène.


Scène 2
Chariclée, Théagène, enchaîné

Théagène:
Fortune impitoyable !

Chariclée:
O sort plein de rigueur !

Chariclée, Théagène:
Ciel ! faut-il qu'à mes yeux une mort inhumaine,
Sur ce que j'aime épuise sa fureur ?
Pour combler mes malheurs & couronner ta haine,
Deux fois le coup mortel doit-il percer mon coeur ?

Chariclée:
Ne perdons point de temps en d'inutiles plaintes:
Vôtre Trépas peut seul m'inspirer de l'effroy,
Prince, il faut dissiper mes craintes,
Arsace peut tout sur le Roy,
Et ses ardeurs pour vous ne sçauroient être éteintes;
Cedez à ses desirs; vivez, oubliez-moy.

Théagène:
Que je vive !

Chariclée:
Fuyez la mort qu'on vous prépare,
Vous pouvez encor l'éviter.

Théagène:
Non, j'aime mieux souffrir la mort la plus barbare,
Que de vivre, & la meriter.
Mais le Peuple paroît, le Grand-Prêtre s'avance,
Le Roy même vient en ces lieux.

Chariclée:
Je tremble... juste Ciel ! Théagène... grands Dieux !
Prenez soin de nôtre innocence.


Scène 3
Chariclée, Théagène, Hidaspes, Arsace,
le Grand Sacrificateur, Troupe de Ministres d'Osiris,
Choeur & Troupe de Peuples d'Ethiopie

Hidaspes:
Ministres d'Osiris, vous Peuples mes sujets,
Apprenez mes justes Arrêts:
J'abandonne au Trépas ces malheureux coupables;
Meroébe & Tisbé sont morts par leur fureur;
Vainement la pitié vient agiter mon coeur
En faveur de ces misérables;
Le Ciel par ses decrets, toûjours irrévocables,
M'oblige à servir sa rigueur.
En vain pour faire aimer mon regne & ma memoire,
Tout l'Univers entier vanteroit mes Exploits,
Si, méprisant les Dieux dont je tiens la Victoire,
Mon orgueil me montroit indigne de leur choix:
Rendre son Peuple heureux, faire regner les loix,
D'un Monarque puissant est la plus grande gloire
Rendre son Peuple heureux, faire regner les loix,
Est le plus digne employ des Rois.

Le Grand Sacrificateur:
Suivons des Dieux vangeurs les ordres legitimes.
Osiris, recevez ces coupables victimes.

Le Choeur:
Osiris, recevez ces coupables victimes.

Chariclée:
Dieu juste ! Dieu puissant ! vous connoissez nos coeurs,
Souffrirez-vous qu'on nous livre au supplice ?
Hélas ! du moins, s'il faut que je perisse,
Contentez-vous de mes malheurs:
Mon amant ne doit plus éprouver les rigueurs
De vostre funeste justice.
Osiris, écoutez mes soûpirs & mes pleurs.

Théagène:
O Ciel ! que tout mon sang appaise tes fureurs !
C'est moy seul, Dieux cruels, qu'il faut que l'on puniße.

Le Grand Sacrificateur:
C'est trop gémir, contraignez vos douleurs;
Il est temps d'achever ce sanglant sacrifice.

Hidaspes:
Quelle horreur me surprend, & me glace d'effroy ?

[le Grand Sacrificateur après avoir conduit Chariclée aux pieds de la Statüe d'Osiris, leve le Couteau sacré pour frapper]

Le Grand Sacrificateur:
Frapons...

Chariclée, levant les mains au Ciel:
Ciel !

[Hidaspes apperçoit au bras de Chariclée le Prtrait de la Reine]

Hidaspes:
Quel portrait ! Arrêtez.

Le Grand Sacrificateur:
Quels éclairs de Tonnerre !

[le Grand Sacrificateur remet le Couteau sacré sur l'Autel]

Le Choeur:
Mille torrens de feu vont embraser la terre.

La Statüe d'Osiris:
Peuple, ne craignez rien: Hidaspes entens-moy:
De ces tendres Amantsn reconnoy l'innocence:
Que l'Hymen soit la récompense
De leur Amour & de leur foy.
Tu vois ma promesse accomplie;
Que l'encens à jamais brûle sur mes Autels:
Reconnoy Chariclée à qui je rends la vie,
C'est ta fille.

Hidaspes:
Ma fille ?

Arsace, à part:
O Ciel:

Hidaspes:
Dieux immortels !
Vos bienfaits ont comblé toute mon espérance;
Ce gage suffisoit pour dessiller mes yeux:
Vous, Peuples, que le sort soûmet à ma puissance,
Reconnoissez le bien que me rendent les Dieux,

[à Chariclée]

Quand un fatal Oracle au jour de ta naissance,
M'apprit qu'un Etranger regneroit en ces lieux,
Si je ne t'imposoît une éternelle abscence,
L'amour pour mes deux fils emporta la balance,
On t'exposa selon l'ordre des Cieux,
Je te fis attacher ce Portrait de la Reine;
Elle a perdu le jour aussi-bien que mes fils,
Mais les Arrêts des Dieux sont enfin accomplis;
Regnez aprés moy, Théagène:
Des noeuds les plus charmants foyez tous deux unis;
On oublie aisément la plus cruelle peine,
Quand la gloire & l'amour en préparent le prix.

Hidaspes, Chariclée, Théagène:
On oublie aisément la plus cruelle peine,
Quand la gloire & l'amour en préparent le prix.

Hidaspes, à Arsace:
Les Dieux ont par vos soins accomplis leur promesse;
Je vous dois tout belle Princesse.
Vous avez fait venir Chariclée en ces lieux.

Arsace:
Puisse le premier jour qui l'orrfit à mes yeux,
Passer dans l'avenir pour un des plus funestes,
Qu'il soit un jour d'horreur, de tristesse & d'effroy:
Qu'à son retour, les vengeances Celestes,
Vous rendent tous plus malheureux que moy.

Hidaspes:
Qui peut d'un tel souhait rendre Arsace capable ?

Arsace:
Apprenez quelqs sont mes forfaits ?
De la mort de Tisbé je suis seule coupable;
Je voulois qu'à mes yeux une mort effroyable
Fît périr ma Rivale, & vangeât mes attraits.

Hidaspes:
Qu'entens-je ?

Arsace:
Ciel injuste ! assouvi ta colere:
Tu demande mon sang, je vais te satisfaire;
C'est servir trop long-temps d'objet à ton couroux,
Ma mort va couronner toutes tes barbaries.

[elle se frappe avec le Couteau sacré qu'elle prend sur l'Autel]

Dieux cruels triomphez, j'expire sous vos coups:
Ou plutôt, de mon sort soyez encore jaloux:
Je vais au séjour des Furies,
Trouver des Déitez moins barbares que vous.

[elle tombe dans les bras d'une de ses Suivantes, qui l'emporte]

Chariclée:
Elle meurt.

Hidaspes:
Quelle destinée !
Mais laissons cette Infortunée,
Le Ciel a puni sa fureur,
Et l'appareil pompeux d'un auguste Hyménée,
Doit nous faire oublier son crime & son malheur.


Scène 4 & derniere
Tous les Acteurs de la Scene Precedente, hors Arsace

Hidaspes:
Que vôtre sort est doux ! que vos ardeurs sont belles !
Vivez heureux, tendres Amants.
Que vos flâmes soient éternelles !
Que l'Hymen chaque jour rameine les moments
Où l'Amour vint former vos chaînes mutuelles.
Que vôtre sort est doux ! que vos ardeurs sont belles !
Vivez heureux, tendres Amants !

[le Choeur repete ces paroles, après lesquelles le Peuple marque sa joye par des Danses]

Un Ethiopien:
L'amour veut qu'on lui rende les armes,
Rien ne peut échaper à ses charmes;
Bien souvent deux beaux yeux,
Ont regné sur les dieux.

[le Choeur repete ces quatre vers]

L'Ethiopien:
Les plaisirs sont faits pour la jeunesse,
Donnons nos plus beaux jours à ces tendres ardeurs;
Si l'Amour étoit une foiblesse,
Un Dieu le pourroit il inspirer à nos coeurs ?

Le Choeur:
L'amour veut qu'on lui rende les armes... &c.

L'Ethiopien:
Malgré nous l'Amour vient nous sur prendre,
Les plus superbes coeurs n'ont pu lui resister;
Est ce un crime si grand de nous rendre,
Au pouvoir d'un vainqueur qu'on ne sçauroit dompter ?

Le Choeur:
L'amour veut qu'on lui rende les armes... &c.

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