accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

ballets
|
cantates
|
divers
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

Johann-Heinrich Fux

Dafne in lauro 

 

Daphné changée en laurier
opéra de chambre en un acte

Première représentation au Hoftheater de Vienne, le 1er octobre 1714
pour l’anniversaire de l’empereur Charles VI

 

 

les personnages

Amour (Amore)
Apollon (Apollo)
Daphné (Dafne)
Diane (Diana)
Mercure (Mercurio)

Nymphes
Bergers
Chœur de chasseurs

 

 

Scène 1
Diane, Daphné

 

Récitatif

Diane
Daphné, si jamais une chaste brise
T’a enveloppée d’une modeste réserve,
Si jamais ta bouche fut sage, ton œil sur ses gardes,
Aujourd’hui, ta vertu doit te fortifier
Face à un nouveau péril.
Pour tendre des embuscades, Amour rôde,
Sous les traits d’un berger, par ces forêts.
À mes yeux, tout est évident.
Je l’ai vu, et sous cet accoutrement d’habits de mortels
Dont il est recouvert, crois-en Diane:
J’ai vu ses flammes, j’ai vu ses flèches.
Garde-toi, ô Daphné, garde-toi de lui, et conserve
Ton pied libre de ses liens,
Ton sein indemne de son poison.

 

Air

Diane

Il perd son temps, il perd son cœur,
Celui qui, vassal de l’Amour scélérat,
Veut perdre sa liberté.
Fuir ses chaînes
Est le plus grand de tous les grands biens,
Est la plus belle des beautés.

Il perd son temps, etc.

 

Scène 2
Les mêmes [sic]

 

Récitatif

Daphné
Qui connaît les ruses d’Amour, le craint peu
Et le vainc facilement. Qu’il vienne donc !
Je défendrai mon âme avec ta valeur et la mienne.
Je sais que le superbe, pour triompher de nous,
N’a besoin que d’un seul regard.
Il entre par les pupilles, avec l’image
De la beauté qui fait ses délices,
Puis il la montre au cœur;
Et il nous en vante tant la plaisante apparence
Que par la main du plaisir, il l’imprime en notre sein,
Et enflamme le cœur à ce vivant reflet.
Mais quoi ! L’accès à mes yeux sera fermé à Amour.
Il me verra sourde aux prières, aux larmes, aux caresses,
Et si, étant cruelle, je n’ai aucun cœur qui m’aime,
J’aurai au moins, étant cruelle, un cœur qui m’apprécie.

 

Air

Daphné

Je sais que si elle plaît tant,
Cette rose vermeille,
C’est parce qu’elle se tient, modeste,
Dans le buisson ombreux
Et on la recherche d’autant plus qu’elle se cache.
Je sais qu’on apprécie davantage
Son aimable beauté
Parce qu’avec ses denses épines,
Elle fait peur aux ravisseurs,
Et plus elle est dédaigneuse,
Plus on la désire.

Je sais, etc.

 

Scène 3
Amour, puis Mercure

 

Récitatif

Amour
Écoutez, mais taisez-vous, plaisantes brises, brises heureuses.
Amour, c’est moi; je suis Amour,
Ce dieu qui souvent réchauffe vos souffles
Avec les soupirs enflammés d’un sein Amoureux.
Écoutez, ruisseaux, mais ne l’ébruitez pas:
Amour, c’est moi; je suis Amour,
Ce dieu qui souvent enflamme vos eaux
Avec les tendres larmes d’un cœur épris d’Amour.
Ces vêtements trompeurs, c’est mon honneur qui les veut:
Je me fais passer pour un berger pour confondre
Les ruses, l’orgueil et la vanité
D’Apollon, mon ennemi.Qu’il vienne, le présomptueux !
Nous verrons alors qui a le plus de force,
L’arc d’Apollon ou celui d’Amour.

 

Air

Amour

Il n’est point de cœur qui de mon feu
Ne s’embrase, soit peu, soit beaucoup,
Avec une ardeur aussi mortelle que douce.
Toute poitrine, tôt ou tard,
Éprouve la douleur funeste et chère
De mon trait perçant et aimé.

(da capo)

 

Scène 4
Mercure, Amour

 

Récitatif

Mercure
Tu as raison de te vanter:
Amour pourra rester caché à Apollon.
Le dur décret
Qui le prive encore de ses prérogatives divines
Rend sa vue moins claire.
Mais c’est en vain que tu te caches
Au regard de Mercure,
Et je vois dans ce berger
Toute ton essence divine.
Eh bien, va ! Punis ce fou !
Qu’il éprouve ton pouvoir dans son sein !
Mais sache qu’en ce jour,
Jour grand et heureux,
Il fera son retour au ciel.

Amour
Apollon, au ciel, aujourd’hui ?

Mercure
C’est pour cela, Amour, que moi, Mercure, je revêts aussi
L’aspect d’un humble berger aux cheveux blanchis par l’âge.
Je me découvrirai quand il le faudra.
D’ici là, puisque aujourd’hui il retourne au ciel,
Qu’aujourd’hui les destins ramènent un jour précieux,
Sacré pour nous, pour l’anniversaire de Jupiter,
Aujourd’hui, les Grâces en fête jouent
Aux pieds de la divinité;
Et aujourd’hui, tout est joie et plaisir,
Tout est innocence,
Et la pitié triomphe, ainsi que la clémence.

 

Air

Mercure

Ce n’est pas le soleil qui avec son rayon vital
Rend si belle l’apparition
De ce beau jour:
La vertu, avec sa lumière immortelle
Est celle-là seule
Qui le rend si orné de gloire.

(da capo)

 

Scène 5
Apollon, Amour

 

Récitatif

Apollon
Couronnez mon arc, ô ravissantes fleurs.
De la chasse prochaine, combien,
Ô combien j’attends d’honneur !
Aucune flèche ne sera tirée
Qui ne soit une victoire.
La peau hérissée du sanglier lui sera une vaine défense,
Son pied rapide laissera peu d’espoir au cerf,
La fureur de l’ours lui sera inutile,
Si bien que mon titre de gloire ne sera pas
L’horrible, l’atroce squelette
Et que les bergers ne seront pas
En proie à la violente jalousie.
Couronnez mon arc, ô ravissantes fleurs.

Amour
Moins de vanité, je t’en prie;
Je veux bien que ta main soit experte,
Mais il est un berger qui se vante de porter des coups
Aussi fermes et aussi sûrs que les tiens.

Apollon
Qui peut-il être ? Où est-il ?
Mon bras ne le cède pas à un bras mortel,
Et quand bien même il aurait en main l’arc d’Amour,
Pour frapper, mon art sera supérieur.

Amour
Tu t’avances trop. Tu ne connais pas Amour,
C’est pourquoi tu ne le juges pas à sa vraie valeur.

Apollon
Je connais Amour. Je sais comment il décoche son trait;
Mais je sais qu’il ne blesse
Que les âmes vulgaires,
Je sais qu’il cueille seulement ceux qui veulent être cueillis.
Ami, finalement, Amour n’est pas
Un si grand archer que tu le veux
Puisqu’à ses conquêtes, il manque mon cœur.

 

Air

Apollon

Même séduit par les fleurs de la prairie,
Ce clair ruisseau ne s’arrête pas,
Mais passe, indifférent, et se dérobe à elles.
Et devant l’éclat d’une lumière terrestre,
L’oiseau de Jupiter, sage et fort,
Ne replie pas ses ailes
Mais s’envole au ciel.

(da capo)

 

Scène 6
Apollon, Amour,
nymphes et bergers

 

Récitatif

Amour
Es-tu si ennemi d’Amour ?

Apollon
Qu’il fasse d’abord de moi son esclave, et je lui cède bien vite.

Amour
Même les dieux ressentent ses blessures.

Apollon
Qu’il frappe ma poitrine, et je le croirai.

Amour
Crains, crains son ardeur !

Apollon
Ma poitrine est de glace !

Amour
Respecte son arc !

Apollon
Mon cœur est de pierre !
Je ne fais nul cas de ses traits ni de son feu.

Amour
Tu ne te soucies pas d’Amour ? Tu m’en reparleras bientôt.
Organisez la chasse, nymphes mes amies.
Toi, Dorinde, va-t-en là où le hêtre répand
Une ombre plus dense,
Et surveille avec soin
Quand le cerf en sortira, poursuivi par les lévriers;
Qu’Eurilla se tienne là où il peut chercher
L’onde du ruisseau, claire et fraîche;
À toi, Nice, je confie les filets;
Cymène, à toi ce coteau.
Vous, bergers, il vous restera des tâches dignes de vous;
Sus, allez, et que la bête
Sorte de la forêt à la rencontre de mes coups.

 

Air

Amour

Que la montagne, la colline, la plaine connaissent
La valeur de l’archère Cynthie;
Et que mourir de ma main
Soit la gloire de toute bête sauvage.

 

Scène 7
Chœur de chasseurs, puis Daphné

 

Choeur

Aux pieds de Cynthie, quittant les forêts,
Bêtes solitaires, venez vous abattre.

Daphné
Sous ses yeux, votre mort sera belle,
Car telle est sa joie, tel est son plaisir.

(da capo)

 

Scène 8
Diane, Daphné, Apollon, Amour

 

Récitatif

Diane
Daphné, toi qui respectes si fidèlement mes lois
Et honores ma divinité, reste avec moi
Jusqu’à ce que chaque aimable nymphe
Soit à son poste.

Daphné
Déesse, tu verras cet ombreux chêne vert
S’enorgueillir, et pousser vers le ciel
Des rameaux plus denses;
Tu verras surgir autour les fleurs plus joyeuses,
Et, plus tendre, émailler la prairie voisine,
Le chêne pour te faire un vert trône à son pied,
Les fleurs pour s’entrelacer dans tes beaux cheveux.

Diane
Oui, nous pourrons ici... Mais quoi ?
Déjà le son du cor
Inonde toutes les campagnes voisines.
Lève-toi et prends ta flèche !
Ah, si la bête réussit à passer au-delà de ces collines,
Il sera inutile de suivre ses traces,
Et la chasse sera sans fruit et sans honneur !

Daphné
Je vais y aller promptement,
J’ai déjà bandé mon arc.

Diane
Non, attends-moi seule ici,
Et guette la proie facile à son débucher.

Daphné
Ah, si la bête venait se jeter sous mes coups,
Combien je marcherais la tête haute !

Apollon
Nymphe, que le Ciel te sourie 

Daphné
Qu’il te sourie à toi aussi, berger !

Amour
Mes flèches, c’est le moment !
Qu’il brûle, le présomptueux, du feu qu’il méprise !

Apollon
Quelle nouvelle ardeur inhabituelle
Et dévorante, m’échauffe le sein ?
Les bêtes vont venir, vont venir,
Mais tu pourras, mieux qu’avec tes armes,
Les blesser avec tes yeux.

Daphné
Qu’elles viennent ! Nous verrons bien alors
Si le coup vient des yeux ou des armes.

Amour
Je tends déjà l’arc, et je décoche
Le trait le plus enflammé que j’aie jamais eu.
Oh, quel beau coup !
Oh, quelle plaie profonde !

Apollon
Ah, nymphe aimable, tu es vraiment ravissante !

Amour
Maintenant, qu’une froide flèche
Atteigne le sein de Daphné,
Et que, pour mon divertissement, elle soit toute de glace,
Et lui tout de feu.

Apollon
Pourquoi, pourquoi si cruelle ?

Daphné
Eh, occupons-nous de la chasse !
Je ne suis pas du genre à goûter tes compliments.

Apollon
Daphné, jolie Daphné, tu es vraiment belle !

Daphné
Excuse-moi si je t’abandonne impoliment.

Apollon
Où vas-tu, ma nymphe, où vas-tu ?

Daphné
Les obligations de la chasse m’appellent ailleurs.

 

Air

Apollon

Arrête-toi, chère, arrête-toi. Ou bien, si tu pars,
Au moins, prends mon cœur avec toi
Et laisse-moi ton cœur.
Il pourra, si je ne le peux moi-même, te dire
Quelle est son ardeur.

(da capo)

 

Scène 9
Diane, Daphné, Apollon, Amour

 

Récitatif

Daphné
Laisse, laisse-moi mon voile !

Apollon
Tu veux partir si vite ?
Quoi ? Tu crains peut-être la déesse que tu escortes ?
J’assouplirai avec mes larmes
Les dures lois de Diane.

Daphné
Ce n’est pas la déesse qui m’enlève à toi,
C’est seulement de savoir que les amants
Disposent de leurs larmes
Comme ils l’entendent; ou plutôt, que tel pleure
Qui en son for intérieur se réjouit
De ne vaincre la beauté qu’avec ses ruses.

 

Air

Daphné

Garde ton cœur pour toi;
Une nymphe qui un jour le prenne
Et s’enflamme à ton ardeur,
Il ne t’en manquera pas.
Moi, je veux mon cœur pour moi
Et je le veux en liberté.

(da capo)

 

Scène 10
Apollon, Amour, Mercure

 

Récitatif

Apollon
La belle s’en va, et avec elle,
Malgré sa volonté, mon cœur s’en est allé.

Amour
Pourquoi es-tu si triste, Apollon ?
Pourquoi ton carquois oisif pend-il à ton côté,
Avec ton arc sans flèche ?

Apollon
Je suis vaincu, et mon arc
Cède le pas à un autre, plus fort.

Amour
Qui a eu l’honneur de vaincre Apollon ?

Apollon
Il ne faut plus le taire, je te l’avoue: c’est Amour.

Amour
Comment ? Ton sein, par hasard, ne serait pas de glace ?

Apollon
Toute ma glace a fondu devant deux beaux yeux.

Amour
Pourtant, tu t’es vanté à moi de ton cœur de pierre.

Apollon
De ce rocher, ô Dieu !
Amour a fait jaillir son feu !

Amour
Eh bien ! Amour, c’est moi. Maintenant que tu cèdes à mon nom
Et que tu connais la force de mes traits,
Je me découvre à toi.
Mais tes larmes ne suffisent pas à ma gloire.
Va ! Soupire et pleure ! Les soupirs douloureux
Et les longues larmes des amants désespérés,
Voilà mes fastes.

Apollon
Ainsi donc, arbres, sources,
Vous me verrez dans mon malheur
Toujours soupirer, toujours pleurer.

Mercure
Berger, toi qui exposes à ces forêts
La douleur d’un sentiment de bas étage,
Redresse-toi, prends un essor plus digne
Et ne recherche pas des objets fragiles et périssables.
Dis-moi: que peux-tu attendre d’une chaîne
Qui pèse sur ton esprit et entoure ton cœur ?

Apollon
Cette affreuse neige qui te couvre les cheveux
Transforme aussi ton cœur en glace;
Et si tu condamnes le beau feu d’Amour,
Ce n’est pas la raison qui parle en toi, ce sont les années.

Mercure
Amour ne doit plus aller
Se vantant de son grand triomphe.
Apollon s’en va courroucé et aveugle.
Une erreur, quand elle est douce,
Ne paraît plus une erreur, mais aspire aux éloges.
Tant il est vrai que l’âme
À qui manque l’escorte
D’une haute vertu
Vit parmi les ombres
Et est morte à la gloire.

 

Air

Mercure

Comme la fleur se nourrit de rosée,
Ainsi la vertu alimente le cœur;
Et comme on voit la fleur choir privée de rosée,
Privé de vertu, le cœur se flétrit.

(da capo)

 

Scène 11
Diane, Daphné

 

Récitatif

Diane
Pourquoi as-tu laissé ce passage sans surveillance ?
C’est là enfreindre mes ordres,
Nymphe, et compromettre la chasse.

Daphné
Déesse, j’ai préféré
Perdre le plaisir d’une victoire
Plutôt que m’exposer au déshonneur d’être vaincue
En écoutant un Amour indigne de moi.

Diane
Je te félicite d’avoir peur, mais non de te défier
De toi-même et de ta fermeté.
Contre un amant fou, importun, audacieux,
Il suffit d’une rigueur constante et résolue;
Et la valeur d’un noble refus est encore plus suffisante.

 

Air

Diane

Les amoureux font comme ce berger
Qui ne peut boire les eaux fraîches
D’une source hors de portée.
Il s’en va désespéré
Et court vers d’autres bords
Où l’eau est plus accessible.

(da capo)

 

Scène 12
Les mêmes [sic]

 

Récitatif

Daphné
Pour toi, pour les autres déesses, dont le sein est protégé
Par le solide bouclier de la fortune céleste,
Tout ce que tu dis est vrai, belle déesse;
Mais le faible sexe des pauvres nymphes,
Tendre par instinct,
Et en même temps plein de pitié, ne peut sans danger
Écouter sans vaciller
Les flatteries, et les promesses, et les prières
D’un amant rusé.
Le remède le plus sûr contre le mal d’Amour
Est, dès qu’il arrive,
De lui fermer sur notre visage
L’accès de notre esprit et celui du cœur.

 

Sinfonia

 

Air

Daphné

Il est prisonnier, cet oiseau,
Parce que, léger et naïf,
Il se fie trop à son vol rapide.
S’il avait craint davantage ce risque évident,
Il ne se retrouverait pas pris par la glu,
Il ne pleurerait pas – mais trop tard – sa douleur.

 

Reprise de la Sinfonia & de l'Air

 

Scène 13
Les mêmes

 

Récitatif

Diane
Il faut donc redouter Amour.

Daphné
Comme le loup pour le troupeau, le brigand pour les campagnes,
Le gel pour les plantes, l’hiver pour les arbres,
Le mal d’Amour est fatal pour les âmes.

À deux
Tout cœur sage et prudent doit donc le fuir !

 

Duetto

Diane
Il n’y a point de paix dans l’âme
Qui est enchaînée dans les liens d’Amour.
La beauté qui s’éprend
Est malheureuse et déraisonne;
Elle n’est heureuse que quand elle n’éprouve pas d’amour.

Daphné
Il n’y a pas de calme
Dans l’âme
Qui est enchaînée dans les liens d’amour.
La beauté qui s’éprend
Est malheureuse et déraisonne;
Elle n’est heureuse que quand elle n’éprouve pas d’Amour.

 

Scène 14
Apollon, Amour

 

Récitatif

Apollon
Ah ! Quelle peine est l’amour privé d’espoir !
Ah ! Quelle douleur c’est de souffrir sans merci !
Daphné, tu méprises un feu
Que j’ai pourtant vu jaillir de tes yeux.
Amour, monstre de cruauté !

Amour
Que veux-tu de moi ?

Apollon
Beau dieu, tire dans le sein de Daphné
Une flèche semblable à celle
Dont tu m’as ouvert le sein;
Et que la cruelle brûle pour moi
Comme je m’enflamme pour elle.

Amour
(Jouons-nous de lui en lui faisant briller
Un espoir fallacieux.)
Tu ne veux rien d’autre ?
Tu seras exaucé aujourd’hui,
Tu verras ton espoir verdoyer
Dans le sein immortel de Daphné.

Apollon
Heureuses espérances !
Oui, maintenant, pensers
De ma divinité perdue,
Cédez tous aux pensers d’Amour.
Si, par la colère de Jupiter
Parce que j’ai tué Python,
Le quadrige du jour, et le ciel,
Et les astres, me sont interdits,
J’aurai la belle Daphné, qui vaut
Tout ce que j’ai perdu de grand
Si je peux voir dans ses yeux,
Et dans son front chéri, et dans son beau sein,
Le jour clair, les astres joyeux, et le ciel serein.

 

Air

Apollon

Sur ce visage de lis et de roses,
Je savourerai toute la beauté de l’aurore,
Comme dans ces deux étoiles amoureuses,
Je vois le soleil dont s’éprend mon regard.

(Da capo)

 

Scène 15
Mercure, Apollon

 

Récitatif

Mercure
Apollon délire-t-il encore ?

Apollon
Il ne délire pas, celui qui espère quand il aime.

Mercure
Dirige ton parcours vers une plus digne carrière.
Même si le fort échoue,
Il doit dans son échec conserver l’âme invaincue.
Qui sait ? En ce grand jour de liesse
Pour lequel le monde est en fête,
Les destins bienveillants pourraient te rappeler au ciel.

Apollon
Vaines illusions ! Le ciel ne m’attire plus;
Et mon cœur est tout empli de Daphné que j’adore.

Mercure
Misérable vantardise !
Un cœur qui a toujours été grand
Lorsque la fortune lui souriait
Craint qu’un sort hostile
Soit plus fort que lui !

 

Air

Mercure

Lorsque le vaisseau est le plus secoué
Par les flots de la mer,
Il redouble d’art et d’activité
Et regagne le port.
Si, lâche et abandonné,
Il perd énergie et habileté,
Il se brise de toutes parts et finit par sombrer.

(da capo)

 

Scène 16
Diane, Apollon, Daphné

 

Récitatif

Diane
Va maintenant !
Daphné, rappelle les nymphes de la forêt,
Et là où Pénée, dont tu es la fille,
Déverse ses claires eaux de son urne antique,
Conduis-les en mon nom, et restes-y.
Moi, rassemblant les bergers hors du bois,
Je viendrai passer sur la lisière ombragée et tranquille
Les heures de pénible chaleur de midi qui approche.

Apollon
Voici la nymphe ! Ô belle Daphné,
Ô bel espoir de mon âme !
Tu ne réponds rien ?
De grâce, tourne vers moi des yeux plus sereins
Et regarde celui qui, à défaut d’amour,
Implore ta pitié.

Daphné
Laisse-moi, et reste en paix.

Apollon
Tu parles de paix, toi qui me fais une guerre si cruelle !

Daphné
Assez, assez, je t’en prie.

Apollon
Mais quand te verrai-je moins cruelle ?

Daphné
Tu me verras toujours telle que tu me vois maintenant.

Apollon
Ô fallacieuses promesses de mon bourreau Amour !
Ne sera-t-il pas possible qu’une seule goutte de mes larmes
Arrive un jour jusqu’à ton cœur ?

Daphné
Comme le pin résiste fermement
Aux souffles adverses de l’hostile vent du Sud,
Comme la glace du ruisseau
Durcit sous la pluie de l’hiver,
Ainsi mon cœur livrera combat
À tes pleurs que je néglige, à tes soupirs.
Et vers ces graves blessures que tu étales,
Jamais mes yeux ne tourneront un regard.

Apollon
Impitoyable Daphné !
Amour menteur !

 

Duetto

Apollon
Belle ingrate et sans pitié,
Tu me verras ferme et constant
Dans ma résolution de t’aimer toujours.
Pour que je cesse de t’implorer,
La menace ne suffit pas à intimider mon cœur.

Daphné
Forcené et malheureux,
Tu me verras ferme et constante
Dans ma résolution de ne t’aimer jamais.
Pour que je continue à t’écouter,
Les beaux discours de ton amour
Ne suffisent pas à mon cœur.

 

Scène 17
Mercure, Diane, Amour, Daphné, puis le chœur

 

Récitatif

Mercure
Diane, voici l’ordre
Dont je suis le héraut et l’exécutant:
Apollon se verra aujourd’hui,
- Si du moins il n’est pas aveugle –
Affecté aux plus hautes charges,
Pour diriger le cours du jour dans le ciel.

Diane
Les étoiles savent combien Cynthie s’en réjouit.

Amour
Eh ! pris dans mes liens, Apollon
Refusera d’être un dieu.

Mercure
Amour, contente-toi de ta victoire.
Laisse-le retourner vers les sphères
Et respecte mieux l’ordre du Tonnant.

Amour
Je ne m’y oppose pas.
Le voici qui vient, à lui de répondre !

Mercure
Reconnais-moi, Apollon, et réjouis-toi:
Je ne suis pas un pauvre berger,
Comme tu le croyais, je suis Mercure.
Jupiter, pour son anniversaire, t’appelle,
Glorieux, aux plus hauts honneurs.
Il met aujourd’hui un terme à ton exil voulu par le sort
Et déjà les astres amis
Attendent ton retour.

 

Choeur & Solistes

Le Choeur
Ô heureuse fortune, ô jour de joie !

Daphné, Diane, Amour et Le Choeur
Viens avec de nouveaux rayons
Donner aujourd’hui la lumière au monde,
Embellir aujourd’hui le jour.
Jamais la route élevée de l’éther
Ne s’est ouverte à un jour plus riant.

(da capo)

 

Scène 18
Apollon, Diane, Amour

 

Récitatif

Apollon
Conduise qui veut le cours du jour lumineux.
Moi, j’ai une plus belle lumière dans les yeux de Daphné;

Devenu serviteur de l’Amour, je m’en vante
Et j’aime mieux un de ses traits
Que je ne crains le dieu tonnant et ses foudres enflammées;
Et mon seul faste est d’être amoureux.

Diane
De grâce, obligeant Amour, ôte de son sein
Le vain désir qui l’aveugle.

Amour
Pardonne-moi, déesse: s’il est amoureux, j’en suis responsable;
Mais qu’il cesse de l’être n’est pas en mon pouvoir.

 

Air

Amour

Je sais par cent ruses
Emmener l’âme en servage
Et mettre des chaînes à ses pieds.
Mais défaire ces nœuds incombe à la vertu
Qui a plus de pouvoir que moi.

(da capo)

 

Scène 19
Diane, Apollon, Amour

 

Récitatif

Diane
Si donc un tel triomphe est destiné à la vertu,
Qu’attends-tu donc, inerte, paresseux Apollon ?
Ah ! secoue le joug qui t’écrase le front,
Et brise cette infâme chaîne
Qui profane ton sein !
Allons ! Pour atteindre les joies, tu dois quitter ta peine !

 

Air

Diane

Vouloir vaincre Amour
Suffit à t’assurer la victoire.
Et la gloire fournira le baume
Qui guérira les plaies de ton cœur.

(da capo)

 

Scène 20
Apollon, Daphné

 

Récitatif

Apollon
Je ne sais ni ne veux vaincre un tyran qui me plaît.

Daphné
Puisqu’au moment crucial d’un si beau destin,
Apollon ne trouve pas dans sa poitrine
Assez de vertu pour vaincre Amour,
Qu’il trouve dans mon sein la vertu de Daphné.
Si m’aimer est sa raison de fuir le ciel,
Ô dieux d’en haut, dieux que j’aime,
Ôtez-moi cette faute innocente.
Que Daphné soit perdue avant de devenir coupable.
Je sens que le destin favorise déjà mes vœux ardents.
Vois, Apollon: ma vie devient
La victime que je sacrifie à ton honneur.

Apollon
Malheur ! que va-t-il arriver ?

Daphné
Tu vois, ô dieu, un immortel prodige
De ma constance.
Ce feuillage nouveau
Que tu vois pousser autour de moi,
Deviendra un tombeau respecté pour tes Amours,
Et un vert mausolée pour ma renommée.
Tu vois déjà mes pieds s’allonger en racines,
Et mes bras en rameaux.
Déjà une écorce rugueuse recouvre mon sein;
Déjà la force du prodige dépasse celle de ma gorge
Et ce sont désormais les dernières paroles de ma bouche.
Chère Cynthie, adieu !

 

Air

Daphné

Oui, je cesse d’être une nymphe,
Mais non d’être illustre,
Rendue immortelle par ma mort.
Sous le voile qui me couvre,
La vertu qui domine en moi
Croîtra avec plus de gloire.

(Da capo)

 

Scène 21
Apollon, Mercure

 

Récitatif

Apollon
De la vertu et de la valeur de Daphné,
Mon cœur apprend la valeur et la vertu.
Mercure, allons au Ciel.
Je me sens déjà plein de mon essence divine;
Déjà les arcanes du destin sont révélés à mon regard
Et je vois que ce jour
Où notre divinité naît aux sphères
Ira plein de clarté jusqu’où le soleil fait demi-tour,
Pour l’anniversaire de Charles, le Jupiter d’Autriche;
Et je vois que ne pouvait germer en un jour plus heureux
Le vert laurier dont s’orne son auguste front;
Allons, allons, Mercure, retournons au ciel.

 

Air

Apollon

Ce feuillage qui couronne
La vertu la plus élevée et la plus illustre
Me sera toujours cher.
La valeur des augustes souverains et des héros
Sera ceinte de l’honneur de ses rameaux.

 

Scène finale
Daphné, Diane, Amour, le chœur

 

Tous

Croissez, beaux lauriers,
Et ajoutez-vous heureusement
Aux honneurs de Charles:
Les lauriers ne naissent que pour la vertu.

Que d’un si digne feuillage,
Se fleurisse la chevelure
De Charles qui règne:
Les lauriers ne naissent que pour la vertu.

 

Haut de page

 

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC