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La Daphné
Favola Pastorale

livret de Ottavio Rinuccini, d'après les Métamorphoses d'Ovide

Mantoue, Janvier 1608

musique de: Marco da Gagliano

 

Prologue

Le poète Ovide évoque la métamorphose de la nymphe Daphné en laurier, le pouvoir que possède Amour sur les hommes et Apollon qui, malgré sa divinité, fut victime d'Amour et pleura la disparition de Daphné

Ovide

Des sphères bienheureuses, où les esprits immortels,
Jouissant de la faveur céleste, goûtent un séjour serein
A l'ombre des frondaisons de myrtes,
Je viens à vous cette nuit, ô mortels.
C'est moi qui, aux accents pleins de sagesse de ma lyre,
Ai chanté avec tant de suavité la flamme des amants célestes.
Et leurs multiples métamorphoses
Que l'univers m'en admire encore.
Puis j'enseignai l'art d'éveiller l'ardeur amoureuse
Dans un cœur de glace.
Et comment un cœur auquel la flamme amoureuse est importune
Parvient à reconquérir sa liberté.
Couple Royal choisi pour un destin élevé
pour rasséréner et rendre le monde heureux
auquel raison et valeur d'Atlante le puissant
rend le poids léger, hautes âmes
En m'efforçant de suivre le style antique
Je vais vous montrer par un exemple évident
Combien il est dangereux, belles dames et chevaliers,
De mépriser la puissance de l'Amour.
Vous verrez pleurer ce Dieu qui dans le ciel
Apporte sur son beau char d'or la lumière et le jour,
Vous le verrez adorer la nymphe bien-aimée
Maintenant transformée en plante.

Scène 1
Apollon, Trois Pasteurs, Une Nymphe, Tirsé, le chœur

La première partie de la fable met en scène le dieu Apollon, le chœur des nymphes et des bergers et le terrible dragon Python qui persécute ces derniers en décimant leurs troupeaux et en stérilisant leurs champs. A la prière des nymphes et des bergers adressée au dieu pour obtenir d'être libérés de l'horrible monstre fait suite l'affrontement entre Apollon et le dragon qui trouve la mort

Un Pasteur du chœur (I):
Voilà que l'horrible bête féroce
Disparaît et se cache
Dans ces mystérieux ombrages: avancez prudemment
Nymphes et bergers, ne soulevez pas le feuillage.

Un Autre Pasteur du chœur (II):
Ne pourrons-nous plus
Sans crainte et sans frayeur
Conduire nos troupeaux à travers cette riante contrée ?

Une Nymphe du chœur (I):
Quand pourrons-nous, pauvres jeunes filles que nous sommes,
Cueillir sur ces collines
Fleurs et rameaux
Sans que notre cœur ne se glace d'effroi ?

Tirsé:
Immortel Jupiter, toi qui ébranles par les éclairs et le tonnerre
La terre et le ciel,
Envoie flammes ou flèches
Pour nous délivrer de ce monstre.

Un Pasteur du chœur (III):
Du haut du ciel regarde notre terre, oh ! regarde
Ces arbrisseaux sont dépouillés de feuilles,
L'herbe se décolore, les ruisseaux sont troubles;
Du haut du ciel regarde notre terre, oh ! regarde
En pleurant et en se lamentant
Les innocents bergers et nymphes
Élèvent désespérément les mains vers le ciel.

Un Pasteur du chœur (I) et le chœur:
Si là haut dans les sphères dorées
Un cœur est susceptible de ressentir de la pitié,
Alors écoute nos plaintes, exauce nos prières.
O maître et roi du ciel.

Le chœur:
Si le sévère courroux venu des nuées
Arma le ciel d'un feu néfaste
Pour anéantir l'orgueilleuse légion
Qui s'insurgea contre l'Olympe,
[on répète "Alors écoute nos plaintes..."]

Ce ne sera pas en vain que nous adresserons
A la main toute-puissante la prière
D'exterminer le féroce serpent
Qui ravage le monde.
[on répète "Alors écoute nos plaintes..."]

Un Pasteur du chœur (III) et le chœur:
Il ne faut plus que le dangereux venin
Voici l'univers ! Puissent les prairies reverdir,
Puisse le ciel redevenir serein,
Puisse toutes choses redevenir ce qu'elles étaient avant !
[on répète "Alors écoute nos plaintes..."]

Un Autre Pasteur du chœur (II):
Mais où trouver aujourd'hui une heure de tranquillité
Sans redouter l'abominable venin ?

Un Pasteur du chœur (I):
II y a peu de temps encore la terrible bête sauvage
Gisait, abreuvée de sang, dans cette forêt obscure.

Écho:
... Obscure.

Un Autre Pasteur du chœur (II):
Elle ne dévaste donc plus
Notre belle campagne ? Où est-elle partie ?

Écho:
...Partie !

Un Pasteur du chœur (I):
Reviendra-t-elle en ces lieux ?

Écho:
... lieux !

Un Autre Pasteur du chœur (II):
Oh, qui pourrait nous dire
Si l'horrible monstre reviendra aujourd'hui ?

Écho:
...hui.

Tirsé:
Qui es-tu donc, pour nous protéger et nous réconforter ?
Soleil !

Écho:
...soleil.

Un Pasteur du chœur (I):
Tu es le Soleil ? Tu es le dieu de Delos ? Dieu !

Écho:
...dieu.

Tirsé:
As-tu ton arc pour tuer le monstre, Apollon ? Je l'ai.

Écho:
...je l’ai.

Tirsé et le chœur:
Si tu as ton arc, alors tire, afin que meure
Le monstre cruel qui nous dévore.

[Apollon bande son arc et tire sur le python]

Le chœur:
Oh ! que vois-je, ô divinité, ô Dieu éternel,
Voici qu'une puissance céleste
Tue l'horrible reptile, le monstre infernal.
O flèche bénie ! Voyez le sang !
O glorieux archer !
Ah, monstre affreux, tu ne t'écroules pas encore exsangue !
Lance une nouvelle flèche de ton arc puissant,
Vole, vole donc, flèche acérée.
Transperce l'horrible carapace,

[le python s’en va vers le chemin, suivi d’Apollon]

Touche le cœur, là où loge la vie.

[ils suivent Apollon]

Apollon:
Le malfaisant reptile gît enfin sans vie
Sur le sol ensanglanté,
Abattu par mon arc invincible
Rendez-vous en toute quiétude dans le bois,
Nymphes et pasteurs, dispersez-vous sans crainte dans les prairies.
L'horrible haleine empoisonnée n'infestera plus
De sa flamme meurtrière le ciel pur et serein.
Puisse vos gracieuses joues
Se recolorer d'une charmante rougeur;
Que les cœurs retrouvent le calme, les visages leur gaieté
J'ai extorqué au cruel serpent l'âme et le souffle.

Le chœur:
Dieu puissant, en dirigeant ton char empourpré
A travers les airs,
Tu vêts le jour d'un manteau d'or !
Et lorsque le ciel resplendit
A travers les hideuses ténèbres,
Cela est encore ta gloire et ton mérite.

Quand renaissent les frondaisons et les fleurs,
Les bois et les prairies, quand la vaste terre
Renouvelle son beau manteau,
Quand chaque plante se pare
De ses plus séduisants atours,
C'est là ton mérite et ta gloire.

C'est par toi que vit et que jouit
Tout ce que perçoit l'œil des mortels,
O conducteur du char de la destinée !
Mais taisons maintenant toute autre louange
Pour ne faire retentir jusqu'au plus haut du ciel
Que celle de ton arc et de ta flèche !

O glorieux mérite ! Le sauvage dragon,
Armé de venin et de feu,
A rendu sur le sol son dernier soupir
Pour tresser guirlandes et couronnes
Autour de ta belle chevelure entourée de rayons,
Quelle parure est la plus digne du lierre ou des palmes ?

 

Scène 2
Vénus, l'Amour, Apollon, le chœur

Apparaît Vénus, accompagnée de son fils Amour, lesquels rencontrent Apollon errant dans les bois.
Le dieu se permet de railler le fils de Vénus, prétendant que du fait de sa cécité il ne parvient même plus à distinguer les cibles qu'atteignent ses dards, alors que lui Apollon a réussi à venir à bout du monstre cruel. Vénus alors de le mettre en garde qu'il est dangereux de se moquer ainsi de son fils et Amour de jurer qu'il ne connaîtra la paix qu'après avoir réussi à toucher Apollon de ses traits et l'avoir vu pleurer de douleur

Amour:
Que tu ailles chercher des lys ou des roses
Pour parer ta chevelure,
C'est là ce que je ne crois pas, mais non, ma charmante mère.

Vénus:
Qu'est-ce donc que je cherche, mon fils ?

Amour:
Ni roses ni lys:
C'est Adonis que tu cherches, ou quelque autre jeune pâtre
Encore plus joli et gracieux.

Vénus:
Oh, méchant que tu es ! Mais voici le souverain de Delos:
Les dieux du ciel se promènent aujourd'hui à travers bois !

Apollon:
Dis-moi donc, puissant archer,
Quelle bête sauvage ou quel serpent attends-tu,
Pour porter comme tu le fais l'arc et le carquois ?

Amour:
Si le Python ne fut pas tué
Par mes flèches
Je n'ai pas pour autant mérité la moquerie, Apollon,
Car je suis moi aussi un dieu du ciel.

Apollon:
Je le sais; mais quand tu bandes l'arc
Enlèves-tu le bandeau qui recouvre tes yeux
Ou bien tires-tu à l'aveuglette, archer émérite ?

Amour:
Si tu désires recevoir
La preuve d'un archer aveugle,
Interroge le roi des ondes,
Interroge Jupiter dans les cieux
Et, dans les profondes ténèbres
De son horrible et obscur royaume,
Demande, demande donc à Pluton s'il n'eut rien à craindre de moi !

Apollon:
Si donc, Amour, tu es vainqueur à la guerre
Aussi bien dans le ciel que sur la mer et sur la terre,
Où, mais où vais-je pouvoir me cacher ?
Qui m'enseignera où trouver un ciel nouveau, un monde nouveau ?

Amour:
Je sais fort bien que tu ne redoutes pas
Le pouvoir d'un enfant,
Toi qui lances tes flèches contre les monstres et les serpents;
Mais prends garde de me tourner en dérision !

Apollon:
Tu te fâches à tort:
Pardonne-moi, Amour,
Et si tu veux me blesser, épargne mon cœur !

Vénus:
Tu apprendras qu'il est dangereux de se moquer de lui,
Même s'il n'est qu'un enfant, nu et aveugle.

Amour:
Si je ne parviens pas à infliger
A ce cœur arrogant une blessure mortelle,
Je ne suis plus ton fils, je ne suis plus l'Amour.

Vénus:
Enfant chéri,
Quel juste courroux, quelle légitime fureur
Enflamment aujourd'hui ton cœur !
J'espère voir ce dieu hautain
Soumis et asservi à notre empire.

Amour:
Je ne connaîtrai pas de repos, je ne connaîtrai pas la paix
Avant de le voir verser des larmes,
Atteint par cet arc par lui tourné en dérision.
Mère je suis au déplaisir
De te laisser seule,
Mais vengeance remise porte atteinte à l'honneur.

Vénus:
Va-t-en l'esprit joyeux, mon fils,
Moi aussi je demeure joyeuse
Car c'est un trop grand péril de t'accompagner
Lorsque tu es dans une telle fureur
Je vais en t'attendant me rendre
Dans cette riante forêt;
Puis nous retournerons ensemble au ciel.
Qui vit libre des liens de l'amour
Doit jouir de sa liberté d'un cœur heureux
Mais non orgueilleux car il y a pour nous au ciel
Une loi suprême, dissimulée dans un sombre nuage
Si aujourd'hui tu ne ressens pas l'amour,
Ton cœur peut dès demain connaître le tourment et l'inquiétude.
Et tu apprendras alors quel maître cruel et sévère
Est l'Amour que tu avais peu avant orgueilleusement méprisé.

Le chœur:
Archer nu, qui tends l'arc
Les yeux bandés,
Prodigieux prodige !
Tu blesses les cœurs mortellement !
Si tu t'enflammes et t'indignes ainsi
Contre un dieu, quel ne sera pas
Ton courroux à notre égard ?
Le souvenir d'un gracieux jouvenceau
Qui était l'honneur et la gloire de ces bois
Est encore si présent à la mémoire
Que mon cœur se fige dans ma poitrine;
Il s'admirait dans l'onde d'un ruisseau,
S'éprit d'un amour ardent pour lui-même
Et fut tristement transformé en fleur.

 

Scène 3
Apollon, Daphné, Trois Bergers Tirsé, le chœur

La scène s'ouvre en présence de la belle Daphné, nymphe chasseresse qui demande aux bergers ce qui est advenu de la terrible bête. Les bergers de lui répondre qu'Apollon l'a tuée après un vaillant combat. Apollon rencontre alors Daphné et en reste subjugué. Il lui demande si elle est déesse ou nymphe; à la réponse de Daphné qui l'informe qu'elle est mortelle, Apollon est définitivement touché par le trait d'Amour. Après lui avoir évoqué de quelle manière il a tué le monstre, lui montrant le champ encore maculé de sang à l'issue de la lutte, il lui propose de devenir son compagnon de chasse. Après un court instant, la nymphe s'enfuit brusquement en rappelant qu'une loi intangible lui interdit d'avoir un dieu pour compagnon

Daphné:
A travers cette végétation ombreuse
Abaisse ton regard vers moi,
Ô Diane, sauvage déesse
Où a donc fui la bête que je poursuis,
Où se cache-t-elle ?

Un Pasteur du chœur (III):
Voici l'ornement,
Voici le soleil de ces forêts,
Voici la belle Daphné
Qui fait frémir des sons
Que rend l'arc les contrées giboyeuses.

Un Autre Pasteur du chœur (II):
Noble chasseresse dont les beaux yeux
Rehaussent l'éclat de ce jour serein,
Le cruel Python est mort, regarde le sol
Encore fumant, et rougi de son sang infâme.

Daphné:
Ô nouvelle des plus douces !
Et quelle fut la main assez forte et intrépide
Pour faire de ce monstre affreux la proie de la mort ?

Un Pasteur du chœur (I):
Phoébus, qui au plus haut des cieux fait tourner
Le flambeau grâce auquel il fait jour sur la terre,
C'est lui qui enfin l'a tué, à l'issue d'une lutte mortelle.
Oh, quel beau spectacle ce fut
Que de voir ce dieu aux prises dans un combat
A la fois féroce et gracieux avec le formidable dragon !
II se planta d'abord face à lui,
Menaçant et intrépide, puis, agilement,
Il attisa la fureur de l'animal géant
Qui, de sa gueule flamboyante,
Se mit à cracher en vain flammes et venin;
Il tenait son regard fixé
Sur la bête féroce.
Alors il se mut tour à tour
Prudemment et lentement,
Ou bien rapidement et lestement
Comme s'il était porté par le vent.
Jamais l'heureux archer
Ne tira de son arc une flèche
Qui ne transperçât pas le monstre sauvage
D'une blessure mortelle.
Aussi l'animal tremblant prit-il la fuite
Mais c'est en vain qu'il essaya d'échapper
A la poursuite du puissant archer aux pieds ailés
Qui ne manqua pas de l'atteindre et,
Ô main mémorable
Lui fit rendre l'âme.

Daphné:
Ô louanges bien dignes d'un héros céleste !
Ô jour heureux entre tous !
Bergers, retournez à vos douces harmonies,
retournez à vos danses
Et reprenez vos chants.
Plus en sûreté que jamais
Je vais parcourir monts et vallées
Pour chasser le gibier errant.

Le chœur:
Éblouies par sa beauté
Toutes les nymphes se répandirent en lamentations et en pleurs,
Mais les amantes affligées ne purent adoucir
La cruelle dureté de son cœur;
Son âme présomptueuse méprisait en effet
Ces voix et ces visages
Qui auraient ému le cœur d'une bête féroce.

Apollon, de retour:
Avec quelle joie je reviens sur cette colline,
Si douce et si chère à mon cœur,
Où j'ai glané d'aussi brillants lauriers !
Mais que vois-je et quel noble regard
Jaillit de si beaux yeux touche mon cœur ?

Daphné:
Cela ne peut plus être bien loin,
Si ne me trompent pas les traces des daims ou cerfs
Je vais voir si ma flèche va droit au but.

Apollon:
Ah ! je sens bien que les dards de tes doux regards
Touchent leur cible !

Un Pasteur du chœur (III):
N'a-t-on pas des raisons d'apprécier une telle beauté
Si elle arrache des soupirs à un dieu même ?

Apollon:
Dis-moi, qui es-tu ?
Nymphe ou déesse, car tu sembles
L'être à mes yeux ?
Que cherches-tu, armée du carquois et de l'arc ?

Daphné:
J'étais en train de poursuivre,
A mon habitude, une bête en fuite,
Je suis une mortelle et non une divinité.

Apollon:
Si une telle lumière rayonne
D'une beauté mortelle,
Alors je ne veux plus rien savoir du ciel.

Daphné:
Où dois-je diriger mes pas ?
Par où passer
Pour trouver la bête ?

Apollon:
Sans avoir à parcourir monts ou vallées,
Sans même mettre en joue ni décocher la flèche,
Tu peux faire de nobles proies avec tes beaux yeux.

Daphné:
Je ne convoite pas d'autre proie, pas d'autre plaisir
Que le gibier et la forêt; et je suis contente et heureuse
Lorsque j'atteins de mes traits
Un daim errant ou un sanglier en fuite.

Apollon:
Ah! tu n'es pas qu'une chasseresse
De bêtes sauvages,
Tu lances également contre les dieux les plus puissants
Les flèches de tes regards ardents,

Daphné:
Je vénère très humblement les divinités éternelles
Et m'incline devant elles;
C'est seulement dans les forêts
Que je mets des flèches à mon arc,
Mais tu me retardes par tes plaisanteries.

Apollon:
Ne me refuse pas le doux plaisir
D'errer avec toi dans les bois,
Je sais moi aussi tendre l'arc, je m'entends moi aussi à tirer;
Et tout à l'heure, à cet endroit, une énorme bête féroce,
Trophée de cette main, a rougi l'herbe de son sang.

Daphné:
Servante de Diane, je ne veux avoir d'autre compagnon
Que mon arc ; une loi inviolable veut
Que je refuse un dieu pour époux.

Apollon:
Hélas, ne t'en va pas si vite,
Attends, nymphe, attends !

Tirsé:
Oh, comme elle s'enfuit rapidement ; elle est déjà loin !
Je veux voir s'il la rejoindra.

Amour:
Vois: je t'ai épié;
Apprends à mépriser mon âge et mon arc !

Un Pasteur du chœur (III):
C'est ici que gisait le python, trophée d'Apollon,
Et c'est ici que, touché au cœur,
A pleuré le grand vainqueur, trophée de l'Amour.

Amour:
Que maintenant, au plus haut des cieux,
Les dieux éternels vantent
Mes mérites et ma gloire
Et vous, mortels, célébrez ici-bas
Le pouvoir de mes flèches d'or.

Un Pasteur du chœur (I):
Que d'autres chantent et célèbrent
Les trophées du grand Jupiter,
Les rochers frappés par la foudre et les perfides géants,
Pour ma part ce sont les exploits de l'Amour que je vais chanter.

Le chœur:
Une nymphe, abandonnée à ses larmes,
Prit congé de la vie en pleurant,
On l'entendit dans les cavernes,
Devenue une ombre renvoyant l'écho:
Mais désormais il n'y a plus ici de pardon pour elle,
L'Amour courroucé ne souffre plus
La scélératesse d'un cœur ingrat.
Le sein blessé de cruelles blessures
Faites par les mêmes armes qui tuaient les autres,
Elle ne cessa pas de pleurer
Jusqu'à ce que, dans l'herbe, elle fût métamorphosée.
O beauté hautaine et cruelle,
Nul ne m'apprendra en vain
Quelle violence peut avoir le courroux de l'Amour !

 

Scène 4
L'Amour, Vénus, le chœur

La scène voit l'Amour triomphant: Apollon pleure de passion, transpercé par la flèche. Daphné aussi a été la cible de l'arc du fils de Vénus, puisqu'elle est contrainte de fuir les avances du dieu. Vénus apparaît alors et après un entretien avec son fils, l'invite à s'en retourner en sa compagnie parmi les dieux

Amour:
Quel est le mortel ou le dieu
Qui raille l'Amour ?
Je te vois bien
Ris, ris joyeusement, âme hautaine,
Continue à être arrogante et fière
Des larmes des autres, fière de ta beauté.
Mais n'oublie pas de contempler ces armes acérées,
Cet arc et ce carquois,
Et songe et te souviens
Que j'ai fait soupirer un dieu du ciel.

Vénus:
Mon fils, délice de mon cœur
Et de mes yeux,
Qu'est-ce qui te rend si joyeux et exubérant ?
Dis-le moi, bel enfant,
Dis-le moi, Amour,
Afin que je puisse moi aussi
Sentir ta joie jusque dans mon cœur.

Amour:
Mère, fais-moi apprêter
Un beau char de pierres précieuses et d'or;
Ceins mon front pour m'honorer
Des plus rares ornements, d'une couronne de laurier;
Les dieux du ciel vont voir en moi aujourd'hui
Un magnifique vainqueur.
Le dieu qui dirige autour de la terre
Le char lumineux
Pleure et soupire, vaincu par mon arc.

Vénus:
Quel est celui, parmi les dieux célestes,
Qui n'a pas ressenti au fond de son cœur
La cuisante douleur provoquée par la flèche de ton arc invincible ?
Moi-même, ta mère,
Combien de fois hélas mon tendre sein
N'a-t-il pas été transpercé !
N'ai-je pas soupiré et pleuré
Dans le ciel et sur la terre !

Amour:
Si tu as soupiré et pleuré, n'as-tu pas ri aussi ?
Dis-moi, as-tu pleuré
Lorsque tu ne t'es pas aperçue
De la ruse trompeuse du jaloux dieu Vulcain ?

Vénus:
Tais-toi, tais-toi, mon gracieux fils,
Tu ne sais que trop, hélas, que mon beau visage
S'est alors empourpré;
Mais il est temps de remonter au ciel.

Le chœur:
Dans la forêt ne se cache
Aucune bête déshéritée,
Au pôle le plus lointain
Aucun oiseau solitaire ne déploie ses ailes,
Et dans les profondeurs de la mer,
Parmi les animaux couverts d'écailles, aucun cœur ne bat
Qui ne ressente l'amour.
Nous voyons les plantes brûler d'ardeur,
Éprises l'une de l'autre,
Ainsi que les éléments,
Le feu si beau, tombe amoureux de lui-même,
Et s'unit à lui-même,
Seuls les humains cuirassent leur cœur
Contre les flèches d'or
Afin qu'il n'éprouve pas l'amour.
Celui ci perd les aubes et les soirées
En chassant les fauves
Et celui-là, si au ciel résonne
de Mars la vigoureuse trompette, aux armes il court;
D'autres l'esprit vague
S'endurcissent le cœur de faste mortel
qui ne ressent plus l'amour
Mais qu'on voie un jour la flamme
De beaux yeux rayonnants ou une chevelure dorée,
Parure d'un joli visage,
Flotter librement au vent,
Toute autre inclination est vaincue,
Preuve que nulle poitrine humaine,
Ne contient un cœur insensible à l'amour.

 

Scène 5
Le Messager, Tirsi, un Berger du chœur III, une Nymphe du chœur II, le chœur

La scène est celle où est évoquée la destinée de Daphné qui, pour fuir Apollon, s'est métamorphosée en laurier. Tirsé, faisant fonction de messager de ce triste événement, raconte aux nymphes et aux bergers comment Daphné s'est transformée sous ses yeux. A cette nouvelle, tous se mettent à pleurer la disparition de la nymphe

Tirsé:
Quel nouveau prodige
Mes yeux viennent de voir !
Ô dieux éternels
Vous qui, du haut du ciel, présidez aux destinées
Des pauvres mortels que nous sommes,
Heureux ou tristes
Était -ce châtiment ou pitié
Que de métamorphoser cette beauté suprême ?

Un Pasteur du chœur (III):
Pâtre, narre-nous
Les nouveaux prodiges
Dont tes yeux ont été témoins.

Tirsé:
Ce n'est pas sans verser des larmes de douleur
Que vous allez apprendre, bergers,
Le destin si triste et misérable
De la belle chasseresse.

Un Pasteur du chœur (III):
Parle donc, sage berger,
Car ce n'est pas sans douleur
Qu'un noble cœur pleure de compassion.

Tirsé:
Lorsque je vis la belle nymphe
Dédaignant les prières de l'amant céleste
S'apprêter à prendre la fuite,
Je me suis séparé de vous
Pour suivre les traces du dieu enflammé d'amour.
Elle, pour sa part, fuyait comme une biche
Accélérant sa course quand elle est poursuivie par un chien cruel,
Et elle se retournait souvent
Pour voir si l'odieux amant
Était encore loin ou se rapprochait;
Puis, lorsqu'elle se rendit compte
Que toute fuite était vaine,
Elle éleva, les yeux remplis de larmes,
Les mains vers le ciel
Et sur un ton plaintif,
Mais que je ne pus entendre
Car je me trouvais trop loin d'elle,
Elle émit une prière; et brusquement on voit
Les deux pieds gracieux,
Qui lorsqu'elle fuyait paraissant aussi rapides que l'air et le vent,
Devenir immobiles
Et se recouvrir d'une grossière écorce d'arbre;
Les bras et les mains, tendus vers le ciel,
Sont revêtus de frondaisons sauvages;
Je ne distingue plus les jolies boucles blondes,
Le visage et la blanche poitrine;
La noble silhouette
Perd tout contour;
Je ne vois plus qu'un arbuste verdoyant, et fleuri.

Un Pasteur du chœur (III):
O sort infortuné, ô destin cruel !
Mais qu'a fait, qu'a dit alors
Le dieu éperdument amoureux ?

Tirsé:
A la vue de cet étonnant spectacle
Il ralentit aussitôt le pas
Et, bouleversé d'horreur et de pitié,
Demeura longtemps immobile, comme un rocher.
Puis, avec force soupirs et pleurs,
Il éleva les yeux vers les rameaux tendrement aimés,
Tendit les bras pour étreindre le noble tronc
Qu'il embrassa et enlaça à mille reprises.
Les champs et les collines se lamentaient,
Les airs et les vents soupiraient de compassion
Et lui, dans son immense douleur,
Émit de si tristes paroles
Que, de pitié, je faillis en perdre connaissance.

Un Pasteur du chœur (II):
O terrible, affreuse nouvelle !
Regarde, cher Tirsé ! vois le ciel pleurer,
Entends les oiseaux gémir dans les feuillages transis
Et les bêtes sauvages hurler à travers la campagne,
Entends comme en pleurant, tous l'appellent.

Une Nymphe du chœur:
Pleurez, nymphes,
et que l'Amour pleure avec vous,
Apaisez-vous, souffles célestes,
Et vous, sources et fleuves,
suspendez de pitié et de tristesse
Votre cours argentin,
Dieux éternels, répandez-vous en pleurs dans les cieux.

Le chœur:
Plus jamais nous ne verrons les cheveux d'or fin
Flotter au vent,
Plus jamais nous n'entendrons le chant limpide
Ruisselant comme un trésor de perles et de rubis
Hélas, l'éclat splendide de son regard
S'est éteint à jamais !
Pleurez, nymphes,
et que l'Amour pleure avec vous !
Où est la belle main,
Où est la belle poitrine,
Où est le beau visage,
Où est le doux sourire,
Où est l'éclat limpide de son regard ?

Un Pasteur du chœur (III):
Ô larmes, ô douleurs !
Pleurez, nymphes,
et que l'Amour pleure avec vous !

Tirsé:
Mais voyez-le qui nous rejoint
En personne,
Accablé de chagrin
Voyez comme la douleur,
accumulée en son cœur
Transparaît sur son superbe visage.

 

Scène 6
Apollon, Tirsé, le chœur

La scène conclut la fable. Apollon se joint aux nymphes et aux bergers pour pleurer la disparition de son aimée

Apollon:
Ainsi une rugueuse écorce d'arbre
Emprisonnera à jamais cette beauté céleste ?
Yeux qui avez vu la splendide beauté
Qui vous arrachait des larmes,
Contemplez donc maintenant cet arbre,
C'est ici que repose et que se cache
Ma bien-aimée, mon cœur, mon trésor,
Celle pour qui, bien qu'immortel, je languis et me meurs.

Tirsé:
Hélas, c'est en vain qu'il s'afflige, c'est en vain qu'il souffre.
Entends-le, belle Daphné, et réjouis-toi au moins
De ce que le soleil verse des larmes à cause de ton infortune.

Apollon:
Infortuné que je suis, un regard, à peine un regard
Jeté sur ton beau front pur
Et voilà que toi, avec dédain,
Tu t'écartes de mon chemin
Nymphe dédaigneuse et farouche
Qui, fuyant l'amour d'un dieu céleste,
A transformé en vert laurier ta belle enveloppe,
Je ne cesserai pas de t'honorer et de t'aimer,
Tes feuilles et les rameaux
Couronneront constamment, ma chevelure dorée.
Mais si, dans cet arbre qui t'emprisonne,
Tu perçois ma plainte,
Écoute les nobles accents de ma cithare
Implorant du ciel tant de présents pour toi:
Que ma plante bien-aimée ne redoute
Ni la flamme ni le gel,
Que la vive émeraude soit sa parure éternelle,
Que le courroux céleste ne la frappe jamais !

Que les beaux cygnes de Dircé, que les grands souverains,
Portent sur leur front illustre ses rameaux verdoyants
Comme marque d'honneur, guirlande et ornement !
Que nul troupeau et nul berger
Ne la dépouille jamais de son manteau de verdure
Et que sous ses doux ombrages
Les nymphes et les déesses
Passent les jours dans la gaieté et la joie,
Aux accents de suaves chants.

Le chœur:
Belle nymphe fugitive
Déliée et privée
De ta noble enveloppe mortelle,
Réjouis-toi, jeune plante
Chaste et belle,
Aimée du monde, aimée du ciel.

Tu n'as pas à t'inquiéter des nuages et du tonnerre,
Tu couronnes
Les cygnes, les rois, les dieux célestes,
Et que gel, la chaleur torride ou l'agréable tiédeur
Règnent au ciel d'émeraude
Tu te vêts et te pares toujours joyeusement.

Réjouis aussi de cadeaux excellents ces mérites.
Je ne t'envie pas.
Moi tout au plus, d'amour m'assaille
le Dard d'or
Je ne veux pas la guerre avec un Dieu.

Si je me mets à fuir,
Vrai amant
Contre l'amour, cruel et orgueilleux,
Puisse mon crin d'or
Ne pas devenir laurier
mais une herbe misérable.

Mais si aux prières et aux soupirs amoureux,
Je réponds avec feu et ardeur
Si je promets à celui qui souffre
Un doux espoir
Avec un sourire et un regard.

Ne tolère pas, gracieux Amour,
Qu'un cœur de glace
Se gausse de mon ardeur,
Ne souffre pas qu'un cœur infidèle
M'abandonne, vibrante d'amour,
Sur quelque colline ou sur quelque rivage.

Fais que tout froid glacial,
Que toute rudesse
Fonde au feu de mon regard,
Fais que cette âme que j'adore
Me rende mon amour,
Quelle que soit ma beauté.

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