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Johann Georg Conradi

 

 

Ariane,
La Belle et Fidèle Ariane

 

Ariadne
Die schöne und getreue Ariadne

Opéra en III Actes

livret de Christian Heinrich Postel (1658-1705)
donné à Hambourg, Théâtre du Marché aux oies, 1691

Johann Georg Conradi [ca. 1645-1699]

Ariane, soprano
Phèdre, soprano
Minos, basse
Evanthes, contre-ténor
Pasiphaé, soprano
Thésée, ténor
Pirithoüs, ténor
Pamphilius, ténor
Bacchus, contre-ténor
Vénus, soprano

2 Bacchantes, soprano & alto
2 Grâces, 2 sopranos
1 Satyre

 

Acte I
Acte II
Acte III

 

Ouverture

 

ACTE UN

 

La scène représente une splendide salle du palais royal de Minos.

Scène 1
Ariane, seule

Air

Ariane

Destin féroce ! après tous mes maux,
Dis-moi, où puis-je trouver la paix ?
Je ne connais aucun remède.
Sans pilote pour me guider,
Mon bateau, de tous côtés,
Se laisse ballotter par la tempête et les vents.
Destin féroce ! après tous mes maux,
Dis-moi, où puis-je trouver la paix ?
Je ne connais aucun remède.

Mon doux réconfort, mon cher Thésée, doit faire taire
Le mugissement du - horrible mot !- Minotaure.
Le cœur maternel aimant de Pasiphaé,
Comme j’intercédais pour mon bien-aimé,
S’est détourné de moi,
Plein de haine et de colère.
Et cette douleur,
La jalousie de ma sœur l’augmente.
Elle cherche à me blesser à mort,
À attirer à elle le fruit mûr du doux amour
De Thésée ;
Et pour comble à mes malheurs,
Il faut qu’Évanthes soit mon bourreau.

Quand apparaîtra après toutes les épreuves
La lumière joyeuse de mon soleil ?
Ah, mon cœur l’ignore.
Un noir brouillard m’a entourée,
Il faut que j’erre toujours dans l’obscurité,
La nuit et les ombres me tuent.
Quand apparaîtra après toutes les épreuves
La lumière joyeuse de mon soleil ?
Ah, mon cœur l’ignore.

 

Scène 2
Ariane, Phèdre

Récitatif

Phèdre
Comment, seule ?

Ariane
Quand tant de soucis traversent mon cœur,
Et tant de pensées m’occupent l’esprit,
J’ai bien assez de compagnie.

Phèdre
Je sais que, comme le sacrifice de Thésée est proche,
Il sera toujours avec toi,
Caché dans tes pensées.

Ariane
Ah, Phèdre ! Comme la vertu de Thésée
A pu aussi séduire ton cœur,
N’as-tu donc
Aucune pitié de son épreuve ?

Phèdre
(Hélas, je meurs de crainte !)
Non, pas le moins du monde.
Je n’ai que dégoût pour de tels liens amoureux
Qu’accompagne la honte.

Ariane
Fariboles !
Aucun nuage ne peut maculer la pure flamme du soleil.
Et je veux tourner
Mon visage vers ses yeux,
Même s’ils envoient des rayons déjà brisés.

Phèdre
Ariane, ta raison doit-elle
Rester échouée sur ces rochers aveugles ?
Tu ne peux connaître que la honte
Si tu témoignes de l’amour à quelqu’un
Qui demain
Doit rendre l’âme en criminel.

Duo

Phèdre

L’amour doit être raisonnable.
Quand il n’est plus permis
Que sa flamme nous brûle,
La raison efface l’illusion.
L’amour doit être raisonnable.

Ariane

L’amour doit être constant.
Quand bien même tous les orages menacent,
Un cœur fidèle ne doit pas avoir peur
De consentir même à la mort.
L’amour doit être constant.

Scène 3
Les mêmes, Minos, Évanthes

Récitatif

Minos
Dès que le jour se lèvera,
Ta main, Ariane,
Sera engagée au prince Évanthes
Par les liens indissolubles du mariage.

Ariane
(Ô coup qui me terrasse !)

Minos
Et Thésée doit périr dans le Labyrinthe.

Phèdre
(Hélas ! J’en mourrai !)

Minos
De sorte qu’Athènes soit gravement affaiblie
Si la race de son roi s’éteint.

Ariane
(On me verra plutôt morte !)

Minos
Et à toi, Évanthes, te sera accordé
Ce que tu as aimé si passionnément.

Évanthes
(Ô paroles qui me ravissent !)

Minos
Ainsi l’amour et la vengeance seront heureux.

Ariane, Phèdre et Évanthes
Je ne sais toujours pas ce que signifie bonheur.

[Le roi entre dans un cabinet.]

Trio

Ariane, Phèdre et Évanthes

Peut-on trouver une consolation dans le soleil
Tant que nuit et brouillard le recouvrent ?
Même si l’espoir, avec une trompeuse hypocrisie,
Peut flatter nos esprits si facilement dupés,
Ma peine demeure
Dans une solitude totale,
Extrême,
Car souci et peur occupent mon cœur.
Peut-on trouver une consolation dans le soleil
Tant que nuit et brouillard le recouvrent ?

Ritournelle

Scène 4
Les mêmes, Minos sort du cabinet, Pasiphaé

Récitatif

Pasiphaé
Le terme est-il toujours fixé à demain ?

Minos
On doit s’en tenir à cet écrit.

[Il donne un papier à la reine.]

Pasiphaé lit
Quand Phébus apportera la lumière au monde,
Le sang rebelle du Grec
Devra refroidir dans le Labyrinthe,
En punition de sa présomption.
Et en même temps, toute la Crète manifestera sa joie
Quand l’amour et la fidélité d’Ariane
Reposeront dans les bras d’Évanthes.

Minos
Que cet ordre soit proclamé à son de trompe à travers le pays.

Ariane
(Quand le poison et l’acier feront rage dans mon sang !)

Minos
Êtes-vous d’accord avec moi ?

Pasiphaé
Entièrement.

Minos
Bien ! Je vais l’annoncer à tout le royaume.

Trio

Ariane, Pasiphaé, Évanthes

Ô Fortune, veille au salut de Thésée (Évanthes : à mon salut) !

[Minos, Ariane, Évanthes sortent.]

Scène 5
Pasiphaé, Phèdre

 

Ritournelle

Air

Pasiphaé

Quand un ardent désir ravit les cœurs
En obtenant pleine satisfaction,
Alors même les violentes passions
D’un amour heureux
Ne peuvent renfermer autant de charme.
Les esprits cèdent à la félicité,
Quand un ardent désir ravit les cœurs.

 

Ritournelle

Récitatif

Pasiphaé
Ma chère Phèdre, fais selon ma volonté.

Phèdre
Je suis toujours obéissante.

Pasiphaé
Tu sais que, pour le tourment de mon cœur
Et ma plus grande honte, le Minotaure est vivant.
Si tu veux maintenant satisfaire mon désir,
Fais en sorte qu’avec l’aide d’Ariane,
Qui a elle-même reçu de Dédale le moyen
De se retrouver dans le Labyrinthe,
Thésée puisse arriver jusqu’au monstre.
Ainsi il périra à coup sûr de sa main,
Lui-même ne se perdra pas,
Et ma honte disparaîtra.

Phèdre
Comme je suis toute obéissance filiale,
Ton ordre sera exécuté.

Pasiphaé
Ainsi je serai contente.

[Pasiphaé sort.]

Scène 6
Phèdre seule

Récitatif

Phèdre
Ô jour heureux,
Où je pourrai te sauver, toi, mon réconfort !
Il faut prendre le risque, la Fortune aime à protéger
Celui qui ne redoute pas les orages, ni la tempête et les éclairs.

Air

Phèdre

Si le sort doit nous être hostile,
Une âme vaillante résiste.
Les cœurs qui demeurent fidèles
Seront, au milieu de leurs chagrins d’amour,
Heureux un jour.

Si le Destin doit se déchaîner aujourd’hui,
Demain il s’en repentira;
Celui que l’amour bouleverse
Verra bien que, devant la fidélité,
Sa rage s’adoucit.

 

Ritournelle

 

Scène 7
Thésée, Pirithoüs, Pamphilius

Récitatif

Thésée
Cela m’est égal.

Pirithoüs
Comment un homme peut-il ne pas craindre sa perte !

Thésée
Elle devrait me réjouir,
Si seulement je n’avais jamais vu Phèdre.
Mais maintenant...

Pirithoüs
Illusion trompeuse !
Peux-tu encore penser à cette faiblesse,
Alors que notre fin est si proche ?

Pamphilius
(Ah, si nous pouvions plutôt aller à la taverne !)

Thésée
Le Labyrinthe serait pour moi
Un chemin semé de roses,
Si, Phèdre, la lumière de tes yeux
Me guidait, malheureux que je suis.
Si je voyais encore une fois ton visage, mon ange,
Je courrais avec joie au Labyrinthe.

Pamphilius
(Je lui laisserais volontiers cet honneur.)

Pirithoüs
Mon cher Thésée, étouffe donc ces flammes
Qui ne sont pour toi que des torches de malheur.

Thésée
Elles sont pour moi plus que l’éclat du soleil.

Pirithoüs
Les étincelles qui jaillissent de leurs braises
Te consumeront jusqu’au sang.

Thésée
Elles me nourriront encore dans la mort.

Pirithoüs
Si l’amour doit t’enflammer,
Tu peux trouver une plus belle union
Dans les bras d’Ariane.

Thésée
Le feu doré du soleil disparaîtra plus tôt
Que ma fidèle passion.

Pamphilius
(Ô fou, fou, fou, folie insondable !)

Pirithoüs
Considère la beauté d’Ariane:
Devant la splendeur de son corps bien droit,
Les fiers cèdres s’inclinent.
Ses yeux, c’est le ciel qui les a faits,
Et il les a ornés de saphirs,
Dans lesquels il a gravé son portrait;
Le soleil lui-même ne les égale pas.

Thésée
Mais ils ne touchent pas mon cœur.

Pirithoüs
Qui pourrait résister
À l’éclat de ses lèvres de pourpre ?
L’écarlate doit pâlir devant lui,
Et Cupidon cueille pour sa couronne de victoire
Les roses de ses joues.

Thésée
Mais elles ne retiennent pas mon âme.

Pirithoüs
L’albâtre dont son cou est fait
Est plus beau que la neige sur les monts de Thulé.
Ses seins fleurissent de jasmin,
La mère d’Amour verse son baume sur eux
Pour qu’ils servent de couche à son fils.
On peut voir dans tout son être
La bienveillance, reflet du ciel.

Thésée
Tout cela ne m’attire pas.

Pirithoüs
Bien ! alors tu dois te forcer à l’aimer,
Parce qu’elle connaît le chemin du Labyrinthe,
Et que sinon, malgré tous tes efforts,
Tu nous entraîneras à la perte avec toi.

Thésée
Eh bien, soit !
Je vais donc entreprendre
De feindre de l’inclination pour elle.

Pamphilius
C’est ce qui s’appelle souffler dans le sens du vent.

[Pamphilius sort.]

Scène 8
Évanthes, Thésée, Pirithoüs

Trio

Évanthes, Thésée, Pirithoüs

Ce qui afflige mon esprit,
L’espoir, la Fortune et l’amour
Le chasseront avec le temps.

Pirithoüs
Aujourd’hui, la Fortune te blesse,
Demain apportera la joie,

Thésée
L’espoir adoucit les plus amères souffrances,

Évanthes
Et l’amour tient toujours prêt son nectar.

Les trois
Ce qui afflige mon esprit,
L’espoir, la Fortune et l’amour
Le chasseront avec le temps.

[Pirithoüs sort.]

 

Ritournelle

Récitatif

Évanthes
Mon cher Thésée, je te fais confiance,
Au sujet du brasier qui s’est allumé en moi
Par la merveilleuse beauté d’Ariane,
J’attends de toi conseil et aide.

Thésée
Tu peux entièrement compter sur moi
Et ton désir sera un plaisir pour moi,
Si seulement tu n’es pas contrarié
Que je doive faire semblant de l’aimer,
Pour conquérir par là, comme je le souhaite,
Celle qui retient prisonnière mon âme.

Évanthes
Je me battrai pour toi comme pour moi-même.

Thésée et Évanthes
Ainsi la Fortune nous sourira-t-elle à tous deux.

[Thésée sort.]

Air

Évanthes

Réfrène tes élans, Fortune bienveillante,
Trop de joie peut cacher une perfidie secrète.
Maintenant que je dois être vainqueur
De tant de milliers de maux,
Donne moins de plaisir,
Ou plus de sensibilité.

Celui pour qui le désespoir se mue en espérance
Sera nourri d’une double félicité;
Si je dois maintenant me délecter,
Ô ciel, d’une sérénité tant désirée,
Réduis ces joies
Ou donne-moi plus de consolation.

Scène 9
La scène représente un jardin.

Phèdre seule

 

Ritournelle

Air

Phèdre

L’amour seul a suscité
Le tumulte dans mon esprit;
Je ne suis plus maîtresse de mon cœur
Qu’Amour a déposé sur son autel.
Je veux éviter
Une illusion trompeuse,
Mais c’est une peine adoucie
Qui me fait souffrir.

Mon esprit, mon âme, mon sang sont embrasés,
Mes yeux mêmes sont pleins de flammes,
Mais je sais qu’on ne trouve aucune neige
Qui égale mon froid visage.
La bouche chante
Les eaux de la
Nouvelle-Zemble,
Alors qu’elle enferme
Le feu de l’Etna.

[Thésée entre, tenant Ariane par la main.]

 

Ritournelle

Récitatif

Phèdre
Voici mon cher Thésée. Mais quel halo
Assombrit la douce lumière
De ma félicité ?
Ah, c’est ma sœur.
Je vais observer, cachée, son visage,
Pour savoir si je peux faire confiance à Thésée.

[Elle se cache.]

Scène 10
Thésée, Ariane, Phèdre cachée

Récitatif

Ariane et Thésée
Charmants liens, douleur plaisante !

Phèdre
(Destin trompeur,
Ô le plus fourbe des cœurs !)

Thésée
Écarlate des joues,

Ariane
Ma vie, ma lumière,

Ariane et Thésée
Ah, laisse-moi t’embrasser.

Phèdre
(Mon cœur se brise.)

Ariane et Thésée
Les joies font oublier les peines.

Phèdre
(Les peines remplacent les joies dans mon cœur.)

Ariane
Ta foi te liera-t-elle toujours à moi ?

Thésée
Le soleil disparaîtra du firmament
Avant que ma foi s’éteigne.
Mais ton cœur conservera-t-il aussi son ardeur ?

Ariane
Mon esprit se congèlera de mille maux
Avant que ma fidèle passion refroidisse.
Adieu, mon amour, et pense à moi entre temps.

[Elle sort. Phèdre s’avance.]

Phèdre
Ô traître ! as-tu déjà oublié ta foi ?

[Là-dessus, Ariane se retourne et s’arrête, cachée, pour écouter.]

Thésée
(Coup de tonnerre !)
Ma très chère enfant !

Phèdre
Le plus perfide de la terre !

Thésée
Je te jure que mon cœur
N’éprouve de flamme que pour toi.

Ariane
(Maudite bouche, qui joues avec les serments !)

Phèdre
Puisque mon amour n’est qu’un jeu pour toi,
Je vais dorénavant te haïr comme le poison et la peste !

[Elle sort en furie.]

Thésée
Que la mort m’étreigne, si je ne peux t’embrasser.

Scène 11
Ariane qui s’avance, Thésée

Récitatif

Ariane
Oui, tu vas périr de ma main.

Thésée
(Ah, malheureux !)

Ariane
Le plus inconstant du monde !
Et la foudre ne va pas te frapper, traître ?

Thésée
Dois-je être condamné sans qu’on m’entende ?

Ariane
Serpent, tu ne craches que du venin,
Tu nourris des dragons et couves des basilics.

Thésée
Ta jalousie vient d’une apparence trompeuse.

Ariane
Une apparence trompeuse ?
Ô ciel ! ouvre-toi,
Et jette, avec feu, fers et flammes,
Ce menteur dans le sein du plus profond abîme.

Thésée
Eh bien ! je dois périr dans le Labyrinthe.
Alors, princesse, que mon sang
Teigne la terre en témoignage de ma foi.

[Il fait semblant de se poignarder; elle le retient.]

Ariane
Arrête ! cette mort est encore bien trop douce pour toi.
Tu dois plutôt mourir dans les profondeurs du Labyrinthe.
Hors de ma vue !

Thésée
Tes beaux yeux sont donc mes torches funèbres.

[Il sort.]

Air

Ariane

Suffoquez,
Étouffez
Mon cœur, ô soupirs.
La torture cause
Au plus profond de mon âme
Des douleurs insupportables.
Suffoquez,
Étouffez
Mon cœur, ô mes soupirs.

Couvrez,
Submergez
Mes joues, ô larmes.
Car le destin et les astres
Éloignent sans cesse
Ce à quoi mon âme aspire.
Couvrez,
Submergez
Mes joues, ô larmes.

Scène 12
Évanthes, Ariane

Récitatif

Évanthes
Que peut espérer ton serviteur, ô très gracieuse ?

Ariane
Pour moi, que le tombeau s’apprête, et pour toi un meilleur sort.

Évanthes
Ton cœur ne sera donc jamais touché de pitié ?

Ariane
À quoi bon, puisque tu n’as aucun secours à attendre ?

Évanthes
Tu peux bien n’avoir ni amour, ni pitié,
Si seulement tu consentais à m’accorder l’espoir.

Air

Ariane

L’espoir est une apparence trompeuse.
À quoi bon toute sa flatterie,
Quand, par la ruse et l’hypocrisie,
Il précipite dans un malheur encore plus grand ?
L’espoir est une apparence trompeuse.

Récitatif

Évanthes
Son apparence trompeuse peut bien me consumer,
Pour peu que brille sa douce lumière.

Ariane
Cette faible consolation, je ne l’interdis pas définitivement.

[Elle sort.]

Air

Évanthes

Espoir, espoir, sois bienvenu,
Sois bienvenu, réconfort de l’âme !
Là où tu veilles,
Là où tu souris,
Là où la Fortune t’accepte à son côté,
Sa cruauté est diminuée de moitié.
Réconfort de l’âme, sois bienvenu,
Sois bienvenu, réconfort de l’âme !

Espoir, espoir, viens et reste,
Viens et reste, lumière de la vie !
À celui qui t’honore,
À celui qui te nourrit,
La roue de la Fortune offre
Le nectar céleste.
Lumière de la vie, viens et reste,
Viens et reste, lumière de la vie !

Scène 13
Minos, Pasiphaé, Évanthes

Récitatif

Minos
N’éprouves-tu pas déjà, Prince, un plaisir
À l’avant-goût céleste,
Puisque demain ta fidélité doit triompher ?

Pasiphaé
Ne vois-je pas déjà que tes yeux
Abritent un feu
Qui pourrait servir au soleil même
À enflammer la glace et la neige ?

Évanthes
L’espoir, dans mon sein,
Est encore bien trop proche de la crainte.

Minos
Évanthes, ne sais-tu pas
Que trop de réflexion peut laisser échapper la chance,
Que ce soit en amour ou à la guerre ?

Air

Minos

Réfléchir peu et oser hardiment,
C’est ce qui assure la couronne de la victoire,
Les autres soucis entravent la chance.
Si l’on veut gagner,
Il faut entreprendre,
Dès que se montre un regard favorable.

[Minos sort.]

 

Ritournelle

 

Scène 14
Évanthes, Pasiphaé

Récitatif

Évanthes
Qu’il est facile de donner un conseil aux malades
Quand on est en bonne santé !
Mais malheur à celui qui doit se débattre
Dans les ennuis et les peines.

Pasiphaé
Heureuse peine,
Celle avec qui la Fortune a convenu
Que certaines joies
Lui donnent un apaisement.

Évanthes
La douceur de la félicité
Doit être semblable à un soleil sans nuage,
Si l’on veut qu’elle apporte du plaisir.

Pasiphaé
Une couronne obtenue sans efforts peut-elle être un ornement ?
N’est-ce pas l’acidité qui rend le vin agréable ?

Évanthes
Mais l’acidité est désagréable en amour.

Pasiphaé
Elle est bien plutôt le meilleur piment de l’amour.

Évanthes
La rose de l’amour est belle sans épines.

Pasiphaé
Où trouve-t-on pareille merveille,
Des roses sans épines ?

Air

Pasiphaé

Quand l’amour est suivi de jouissance,
Aucune peine que peut causer son visage courroucé
Ne doit nous accabler.

Évanthes

Mais quand, après mille ennuis,
Son soleil reste caché,
La nuit du malheur nous tue.

 

Ritournelle

Évanthes

Qui peut rapidement obtenir
Ce à quoi son cœur aspire,
Ses vœux sont comblés.

Pasiphaé
Mais les âmes à qui est donné
Ce à quoi elles aspirent depuis longtemps,
Sont transportées au paradis.

[Ils sortent.]

Scène 15
Pamphilius seul, habillé en rémouleur.

Air

Pamphilius

Ciseaux, couteaux et broches à affûter !
Venez, j’affûte à votre demande
Couteaux rouillés, broches et ciseaux,
Mais il faut mettre la main à la bourse.
Ciseaux, couteaux et broches à affûter!

 

Ritournelle

Récitatif

Pamphilius
Oui, oui, c’est possible.
Si je peux faire courir le bruit
Que je ne suis ni un coquin, ni un fripon,
Alors je peux demain, d’un bond,
Dans la joie et le rire,
Aller dans le Labyrinthe.
Oui, oui, c’est possible.
Dans mon village, j’avais la réputation
D’être inégalable pour l’affûtage.
Et puisque demain je dois être refroidi,
Je le fais savoir à tout le monde.
Qui ne se fait pas affûter ses instruments maintenant
Devra après rester avec ses ciseaux émoussés.

Air

Pamphilius

Comment le noble art du rémouleur
Peut-il être égalé par les autres arts ?
Il peut atteindre à la plus haute faveur
Auprès des grands seigneurs;
À la cour on ne fera que rire
De celui qui n’exerce pas la profession de rémouleur.

Le roi affûte son conseil,
Le conseil, les pauvres scribes,
Et quand on n’a rien à affûter,
Alors on affûte les femmes,
Tantôt c’est la jupe, tantôt le corselet qui est trop grand,
Et tantôt on s’en prend à la fontange.

Là on affûte plus d’un nigaud,
Les niais et les fous,
Là le ver et le simplet

Sont affûtés et tondus
;
Pour des milliers de gens, le noble art de l’affûtage
Les délivre de leur manie.

Et qui ne peut pas affûter les autres,
Doit se faire affûter lui-même,
C’est pourquoi celui qui a se mêle de cette pratique
Doit la posséder à fond,
Sinon il restera un bousilleur
Et n’aura plus qu’à aller à
Buxtehude.

 

Ritournelle

Récitatif

Pamphilius
Ho, ho ! holà, hé ! Il n’y a personne qui arrive
En apportant quelque chose à affûter ?
Je vous jure par ma virginité
Que mon art a un pouvoir tel
Que vous n’en avez encore jamais rencontré.
Mon affûtage est si excellemment fait
Qu’encore après de nombreuses années
La tonte est encore réussie chez celui
Qui se fait affûter ou aiguiser
Selon les lois de mon art.

Air

Pamphilius

Faites-vous affûter, faites-vous affûter,
Aucun d’entre vous, sans affûtage , aiguisage, tournage,
Ne peut avoir la faveur des filles.
C’est pourquoi, croyez-moi,
Si vous voulez saisir votre chance,
Faites-vous affûter, faites-vous affûter.

 

Ritournelle

Récitatif

Pamphilius
Mais je vois qu’on ne veut pas me faire confiance,
Ce n’est que rires et visages moqueurs
Chez les filles et les femmes,
Et elles ne veulent pas confier
Leurs ciseaux à mes mains.
Les hommes, qui ne me connaissent pas non plus,
Préfèrent, plutôt que de souffrir mon affûtage,
Couper avec des couteaux émoussés.

Entrent toujours plus de rémouleurs, qui forment tout un chœur.

Final de l'Acte I

Chœur des rémouleurs
Couteaux et ciseaux à affûter !

Pamphilius
Que dois-je comprendre ?
La moitié de la ville
S’est donc engagée dans ma confrérie de rémouleurs ?

Chœur des rémouleurs
Couteaux et ciseaux à affûter!


Venez, mes frères, et dansons,
La danse est encore mieux que l’affûtage;
Faudrait-il mettre des barrières à notre joie ?
Qui ne s’amuse pas est vraiment fou.
Chacun vit de son métier,
L’un doit affûter, l’autre doit tondre.

 

Les rémouleurs dansent.

 

Si nous devions nous attrister, joyeux frères,
Et ne plus aimer le noble vin,
Si nous devions avoir honte de notre bonne santé,
Nous serions des fous de première grandeur;
Vraiment, plutôt nous pendre
Que laisser les soucis nous toucher un cheveu.

 

Nouvelle danse
Menuet

 

Chœur des rémouleurs
Couteaux et ciseaux à affûter !

[Pendant que le chœur reprend, ils sortent.]

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Acte Deux

 

La scène représente une galerie du palais royal.

Scène 1
Ariane, seule

 

Chaconne

Récitatif

Ariane
Lève-toi, lève-toi, destin irrité,
Lève-toi, lève-toi, je suis prête.
Redouble tes regards déjà courroucés,
Chasse tous les plaisirs
Qui m’ont rendue heureuse autrefois.
Lève-toi, lève-toi, destin irrité,
Lève-toi, lève-toi, je suis prête.
Mon esprit, toi qui étais dédié à l’amour,
Romps maintenant ces liens autrefois chéris,
Maudis la trompeuse vilenie,
Afin qu’elle se moque de toi et te crache dessus.
À quoi sert-il que, dans un geste de profonde humilité,
Je m’incline devant elle ?
Il n’est plus temps.
Lève-toi, lève-toi, destin irrité,
Lève-toi, lève-toi, je suis prête.

Air

Ariane

Fuyez, flammes amoureuses,
Quittez mon sein.
Je veux maintenant, avec le plus grand plaisir,
Sources de ma tristesse,
Vous condamner à l’oubli éternel.
Fuyez, flammes amoureuses.

 

Ritournelle

Récitatif

Ariane
Mais hélas ! n’est-ce pas Thésée
Qui me rend malheureuse ?
Oui, oui, c’est pour la lumière de ses yeux
Que l’amour d’Évanthes se voit justement méprisé.
Que voulez-vous donc, sentiments incertains ?
Hélas ! gagner l’amour de Thésée, sinon la mort.

Air

Ariane

Ô éclat des plus beaux yeux,
Manifeste-toi.
Et si tu veux refuser que ta lumière
Embellisse mes jours joyeux,
Montre-moi donc le flambeau
Qui peut me conduire au tombeau.

Lumière céleste de ces yeux chéris,
Ne peux-tu pas venir ?
Même si ton rayon devait consumer
Le bien fugitif de ma liberté,
Mon cœur courrait encore avec joie
Dans ce brasier à la beauté céleste.

Qu’il en soit ainsi, et même si je dois expirer,
Mon amour n’abandonnera jamais Thésée.

[Comme Thésée entend ces derniers mots, il avance pour prendre Ariane dans ses bras.]

Scène 2
Ariane, Thésée, Pamphilius

Récitatif

Thésée
Ma très belle, laisse-toi encore une fois
Étreindre avant ma mort.

Ariane
Va t’en, va t’en, source de mon tourment !

[Elle recule un peu.]

Ma bouche t’aime, mais mon cœur doit te haïr.

Thésée
Je jure par les astres
Que tu raviras mon cœur dans la mort.

Pamphilius
(Ah, de bons gros mensonges !)

Ariane
D’un faux serment on ne peut espérer aucune loyauté.

Pamphilius
(Oui, oui, bien visé.)

Thésée
Je suis prêt, en signe de loyauté,
À aller à la mort.

Pamphilius
(Oh, ce n’est pas nécessaire.)

Ariane
Mon cher Thésée, hélas, j’ai peur,
Je ne peux pas croire à tes paroles.

Pamphilius
(Elles sont en effet à double sens.)

Thésée
Fais seulement en sorte que je sorte vainqueur
Du Labyrinthe,
Et ma foi, ma très chère enfant,
S’ajoutera à l’amour pour toujours.

Pamphilius
(Il faut que je l’aide un peu à mentir.)
Princesse, oui, j’en suis garant,
Et si vous l’exigez,
Je le jurerai par l’enfer et le ciel.
Il va demeurer devant la lumière de vos yeux,
Avec laquelle vous avez gagné son cœur de marbre,
Comme l’or dans le feu.
(Comme le beurre au soleil.)

Thésée
Pamphilius, tu sais bien que dans ce sein
Résident foi et amour.

Pamphilius
Oui, oui (comme l’eau dans un crible).

Ariane
Prends donc mon cœur, ma bouche et ma main,
Réconfort de mon âme, en gage d’éternelle fidélité.

[Ils s’enlacent.]

Air

Thésée

Prends, mon bel ange, cœur et bouche
Pour sceller ma fidélité.
Le ciel et la terre
Tomberont plutôt en poussière
Avant que ce lien si agréable
Soit brisé par la déloyauté ou le regret.

Prends, mon bel ange, cœur et bouche
Pour sceller ma fidélité.

 

Ritournelle

Duo

Ariane et Thésée

Belles lumières célestes, envoyez des flammes éternelles,
Unissez avec joie nos âmes fidèles,
Emplissez d’ardeur, sans retard, esprit et cœur,
Rendez ainsi nos âmes doublement heureuses.

Scène 3
Les mêmes, Minos, Pasiphaé

Récitatif

Minos
Scélérat !

Pasiphaé
Criminelle enfant !

Pasiphaé et Minos
Est-ce ainsi que l’on se moque de l’ordre royal ?

Ariane
Mon cœur peut-il s’opposer au destin
Qui le lie à Thésée par l’amour ?

Minos
Présomptueux, tu as séduit son cœur.

Ariane
Ce n’est pas sa faute si l’amour m’a touchée.

Pasiphaé
Pourquoi t’associes-tu à des condamnés ?

Thésée
L’amour ne se laisse emprisonner ni par la tombe ni par le cachot.

Minos
N’est-elle pas promise à Évanthes ?

Ariane
Que je ne peux regarder sans mépris.

Pasiphaé
Ainsi tu méprises la volonté de tes parents ?

Thésée
La volonté des parents ne peut rien contre la force de l’amour.

Minos
Cette force sera éradiquée en même temps que toi.

Ariane
Je mourrai avec joie auprès de Thésée.

Pasiphaé
Alors, vous périrez tous deux dans le Labyrinthe.

Scène 4
Les mêmes, Évanthes

Récitatif

Évanthes
Le ciel ne permettra pas
Que périsse la plus merveilleuse image de la Crète !

Minos
Elle doit perdre son impudente vie
Avec eux dans le Labyrinthe.

Évanthes
Quelle est la faute qui la condamne ?

Pasiphaé
Elle encourt la disgrâce du roi pour un amour plein de péché.

Évanthes
L’amour peut-il être un péché ?

Minos
Oui, quand il enferme une passion interdite.

Évanthes
Eh bien, pour satisfaire à l’ordre du roi
Je veux entrer dans le Labyrinthe à sa place.

Pamphilius
Monsieur, si cela ne vous fait rien,
Je vous laisserais bien cet honneur à ma place.

Minos
Le châtiment ne frappe que les coupables,
Mon prince, tu n’as pas enfreint d’ordre.

Ariane
Ô décision royale, ô justes paroles,
Ainsi, mon cher Thésée, je peux n’être pas séparée de toi.

Thésée
Auprès de toi, je regarderai la mort avec joie.

Air

Minos

La joie, de même que l’amour,
Sont en bien mauvais état
Quand, par la main de plomb du malheur,
Le ciel refroidit à la fois
Le plaisir de la joie, l’ardeur de l’amour.

[Minos sort.]

Ritournelle

Air

Pasiphaé

L’amour peut bien être un feu
Et se dire envoyé du ciel,
Mais son éclat trompeur,
Qui ne recouvre que séduction,
La vengeance doit l’en dépouiller.

[Elle sort.]

Scène 5
Évanthes, Ariane, Thésée, Pamphilius

Récitatif

Ariane
Heureux le jour où je dois périr,
Si je ne peux t’embrasser que dans la mort.

Évanthes
Belle, laissez ces pensées,
Pourquoi chercher à courir à la mort ?
Si votre cœur peut être gagné par la raison,
Il faut vous enfuir en toute hâte avec moi.

Ariane
Mes résolutions ne seront jamais ébranlées,
Auprès de Thésée je ne crains aucune épreuve.

Évanthes
Mais toi, mon ami, puisque tu es condamné
À ce monstre en furie,
À quoi bon laisser ce beau feu
Brûler en vain pour ton amour ?
Aide-moi donc à la faire consentir à fuir avec moi.

Thésée
Si vous pouvez vous laisser convaincre à ce point,
C’est ce que je désire, ô ma très belle.

Ariane
Un tombeau m’enfermera avec toi, mon cher Thésée,
Si l’amour ne peut pas nous unir dans cette vie.

Évanthes et Thésée
Une telle constance est sans égale !

Trio

Ariane, Évanthes, Thésée

Oui, oui, les astres finiront bien
Par calmer leur cruel courroux.
Je suis consolé(e);
Même s’ils sont en colère,
S’ils sont furieux, mon esprit ne se laisse pas
Aveugler par la peur.
Oui, oui, les astres finiront bien
Par calmer leur cruel courroux.

[Ariane et Évanthes sortent.]

 

Ritournelle

 

Scène 6
Thésée, Pamphilius

 

Ritournelle

Récitatif

Thésée
Comment un cœur peut-il voir une telle flamme
Et ne pas en être reconnaissant ?
Qui ne voudrait répandre le meilleur encens ?
Amour lui-même fait bâtir un tel autel
Et le consacrer avec adoration.
Comment un cœur peut-il voir une telle flamme
Et ne pas en être reconnaissant ?
Je ne peux pas vouer mon âme à deux belles,
Car l’une seule la tient prisonnière.
Ainsi il faut que mon cœur voie une telle flamme,
Et pourtant ne pas en être reconnaissant.

Air

Thésée

Hâtez-vous, oh hâtez-vous vers mon plaisir,
Heures délicieuses, ne tardez plus;
Venez, venez, hâtez-vous, oh hâtez-vous,
Courez et volez, car si vous vous faites attendre,
Je dois succomber.
Prêtez l’oreille à ma requête.

Hâtez-vous, oh hâtez-vous vers mon plaisir,
Heures délicieuses, ne tardez plus.

Récitatif

Pamphilius
Cessez donc ce genre de niaiseries !
Qui donc, dans ce monde
Où les gens à la mode sont tenus en haute considération,
Veut encore tant bavarder sur l’amour ?
C’est dans les historiettes de roman
Qu’on fait si grand cas d’amour et fidélité,
L’époque nous enseigne des chemins bien différents
Où l’on n’est pas la risée de tous.
Maintenant on doit, je le dis très sincèrement,
Être amoureux uniquement pour cheviller les filles.

Air

Pamphilius

Puisque les filles de notre temps,
Avec leurs regards trompeurs,
Ne cherchent qu’à nous attraper par traîtrise,
La nécessité réclame
Que l’on n’oublie jamais
De les payer de la même monnaie.

Tout leur esprit ne tend
Qu’à nous séduire,
Leur regard le trahit
Même quand la bouche parle autrement;
C’est pourquoi il faut bien veiller
À ne se fier à la flatterie d’aucune.

 

Ritournelle

Récitatif

Thésée
Pamphilius, qui t’a appris cela ?

Pamphilius
Je le tiens d’un bon ami à moi.

Thésée
À coup sûr, tu as été trompé.

Pamphilius
Peut-être bien !
Il a déjà tant menti !
Mais quand nous entrerons dans le Labyrinthe,
Puis-je être le dernier...

Thésée
Silence, voici ma bien-aimée,
Mon bonheur, la douceur de ma vie.

Scène 7
Phèdre, Thésée, Pamphilius

Récitatif

Thésée
Ton visage céleste, ma charmante,
Lance-t-il encore des menaces de foudre et d’éclairs ?

Phèdre
La reine m’a informée
Qu’Ariane est condamnée
À t’accompagner au Labyrinthe, parce qu’elle t’aime.
Ton cœur est-il enflammé de passion pour elle ?
Comment ton serment, qui n’est que du vent,
A-t-il pu peindre ta foi d’un vernis trompeur ?

Thésée
Que le ciel redouble mon tourment
S'il n'est pas vrai qu'Ariane est aimée en apparence,
Alors que vous, vous êtes aimée du fond du cœur.
Et si vous m’en donnez la permission,
Alors cette inclination peut être le moyen
D’échapper à la mort au Labyrinthe.

Phèdre
Eh bien, je souffrirai cette comédie;
Quand tu auras échappé au Minotaure,
Notre bonheur dépendra d’une fuite silencieuse.

Thésée
Je suis prêt, le fruit de l’amour
A déjà produit plus que des fleurs
Grâce aux doux rayons du soleil de tes yeux.

Air

Thésée

Puissent les étoiles d’or être témoins,
Que ma foi est bien plus en or que l’or.
Et si la mort doit me séparer de toi,
Tu me seras chère, mon enfant, jusqu’au tombeau.

Air

Phèdre

Si tu m’aimes avec constance,
La mort même ne nous séparera pas.
Si le destin nous accable,
Si tu m’aimes avec constance,
Son visage courroucé
Ne causera jamais assez de malheur
Pour m’abattre.
Si tu m’aimes avec constance,
La mort même ne nous séparera pas.

Duo

Phèdre et Thésée

Ainsi, que les élans
D’un amour constant
Unissent les âmes dans une joie éternelle;

Ainsi les cœurs connaîtront une flamme
Que le soleil lui-même ignore.
Que chaque jour nos esprits s’efforcent
De brûler comme l’encens sur un tel autel.

[Ils sortent.]

 

Ritournelle

Scène 8
Pamphilius

Récitatif

Pamphilius
C’est ce qu’on appelle se débrouiller dans le monde !
Jurer par ci, mentir par là,
Flatter par ci, tromper par là,
Aimer celle-ci, et en faire accroire à celle-là,
C’est ce qu’on appelle se débrouiller dans le monde !
Quand on en a gaillardement berné une,
Et qu’ensuite on rit à sa barbe,
Même si cela la rend furieuse,
On n’y fait guère attention,
C’est ce qu’on appelle se débrouiller dans le monde !

Air

Pamphilius

Mais réfléchissez, bonnes gens,
Si vous faites n’importe quelle folie,
Demain, si ce n’est aujourd’hui,
Vos fourberies seront connues de tous.
Vous voulez vous amuser ?
Alors gardez pour vous
Les pensées et les paroles.

La fourberie n’a qu’un temps,
Comme l’apparence trompeuse du fard,
Car les plus beaux mensonges
Sont assurément boiteux;
Ne jamais rompre
Une promesse,
Garantit la meilleure réputation.

[Il sort.]

 

Ritournelle

Scène 9
Pirithoüs seul, d’abord,
Thésée, Évanthes, Ariane, accompagnés de la garde royale

La scène représente au fond le Labyrinthe et devant, son entrée.

 

Chaconne

Air

Pirithoüs

Tout n’est que vanité !
Ces joies terrestres
Qui nous repaissent de tant de plaisirs,
Ne sont-elles pas des biens passagers ?
Volupté, honneur et grandes richesses
Ne sont pour l’homme que les filets de sa perte
Tendus pour son malheur.

Tout n’est que vanité !

Récitatif

Pirithoüs
Voici que nous allons nous-mêmes dans la gueule de la mort
Si Thésée ne terrasse pas le monstre;
Le ciel, qui est animé d’une telle haine
Contre Athènes,
Un jour la regardera avec bienveillance,
Et déchaînera sa colère contre le royaume de Crète.
Jusque là, rien ne peut plus me réjouir,
Car tout n’est que vanité !

Air

Pirithoüs

Adieu, hardiesse,
Qui as dédié temple et autel
À la floraison de belles joues
Qui font parade d’éphémères roses.
Rayons de soleil de doux yeux,
Roses qui colorent les lèvres,
Une seule nuit les a détruits.
Tout n’est que vanité !

Récitatif

Ariane
Je veux et dois aller avec Thésée,
Pour vivre ou pour mourir.

Évanthes
Mais si ses regards sont tournés vers vos yeux,
Le monstre pourrait facilement le faire périr.

Ariane
Ainsi mon sang gagnera la gloire
D’avoir été versé avec le sang de Thésée.

Thésée
Mon ange, je mourrai
Sans regret, si seulement votre image
Peut être gravée dans mon esprit,
Et si vous gardez en mémoire la fidélité
Avec laquelle je meurs.

Ariane
Ô ciel, puis-je vivre
Si Thésée, qui compte plus que tout pour moi,
Doit rendre l’âme ?

Thésée
J’espère revenir vainqueur,
Si vous voulez m’enseigner le chemin du Labyrinthe,
Et former des voeux en ma faveur.

Évanthes
Princesse, cela peut nous donner la paix,
À vous et à nous tous.

Ariane
Eh bien, ce fil que voici
Peut te tirer du piège du Labyrinthe.
Noue-le à la porte, et va hardiment
À la rencontre du Minotaure. Quand tu l’auras terrassé,
Suis simplement
Ce fil en remontant;
Ainsi tu pourras heureusement vaincre
Le Labyrinthe et le monstre.

Thésée
Ô conseil précieux ! avec lui, j’oserai
Abattre Cerbère aux Enfers.

Air

Thésée

Ma belle âme, adieu,
Jusqu’à ce que nous nous revoyions.
Si je dois partir pour toujours,
Je le souffrirai,
Pourvu que ma mémoire
Subsiste en toi.
Ma belle âme, adieu,
Jusqu’à ce que nous nous revoyions.

[Thésée entre dans le Labyrinthe.]

 

Ritournelle

Récitatif

Ariane
Ainsi tu y vas, lumière de mon soleil !

Évanthes
Princesse, dominez vos sentiments,
Il sera bientôt de retour parmi nous,
Et nous rendra heureux par sa victoire.

Ariane
Que la nuit éternelle noie l’éclat du soleil
Dans les flots de Triton
Pourvu que son beau regard me contemple.

Air

Ariane

Yeux ornés par le ciel,
Vous êtes pourtant pleins de tortures,
Qui vous a ravis à moi ?
Oui, oui, je le sais bien,
Pour avoir plus de flammes et d’étoiles,
Orcus ou Jupiter
Vous a emmenés dans son domaine.

Flèches qui blessez mon cœur
Ténèbres pleines du soleil
Des yeux, vous avez disparu,
Oui, oui, c’est certain.
Car pour susciter plus de douleur ou de joie,
L’armée de l‘enfer ou du ciel
Vous retient dans ses chaînes.

Récitatif

Évanthes
Excellente amie, épargnez vos plaintes,
Mon cœur me dit que Thésée est déjà tout près.

Ariane
S’il n’arrive pas bientôt, ma tombe est déjà là.

Évanthes
Le destin demande qu’on souffre patiemment.

Ariane
Un long effroi finit par apporter le découragement.

[Elle reste un moment perdue dans ses pensées.]

Air

Ariane

Mais je veux garder l’espoir,
Parce que souvent aussi la tempête peut pousser
Vers le port qu’on cherche à atteindre depuis longtemps;
Que la mort écrive ma sentence,
Je garderai quand même l’espoir,
Espoir, ah, quel doux mot !

Scène 10
Pamphilius avec quelques soldats, Ariane, Pirithoüs, Évanthes, puis Thésée

Récitatif

Pamphilius
Je vous en prie encore cent mille fois,
Ah, laissez-moi m’échapper !

Évanthes
Pamphilius, c’est vraiment bas
De s’alarmer si fort de la mort.

Pamphilius
Je préfèrerais être noyé dans la
malvoisie.
Je veux juste faire mes adieux à mes amis,
Et, puisque je ne dois plus vivre longtemps,
Leur donner quelques bons conseils.

Air

Pamphilius

Bonne nuit, mes proches,
Frères trempés de larmes et simples relations,
Je vais dans le Labyrinthe.
Qui veut connaître mon malheur,
Qu’il courtise une fille jeune,
De qui il apprendra la même chose.
Si non Labyrinthus erit,
Certe labor intus erit.
1

1 Latin, avec sans doute un jeu de mots égrillard entre labyrinthus et labor intus. Mot-à-mot: "si ce n’est pas le Labyrinthe, du moins il y aura du travail dedans."

 

Ritournelle

Les soldats le saisissent à nouveau.

Récitatif

Pamphilius
Oui, oui, encore un instant !

Ariane
Ô ciel, Thésée revient !

[Thésée sort du Labyrinthe avec la tête du Minotaure.]

Ariane, Évanthes, Pirithoüs et Pamphilius
Ô vaillant héros, sois mille fois bienvenu !

Thésée
Le ciel lui-même m’a pris sous sa protection,
Le Minotaure est abattu,
Voici sa tête à vos pieds.

Ariane
Les astres vont à présent adoucir ma peine.
Donc, hâtons-nous de fuir
Avant que s’éveille la colère du roi.

Thésée
Ne tardons pas,
Allez vous préparer en secret.

Ariane
Je vole, pour ne pas perdre de temps.

[Ariane sort.]

Scène 11
Évanthes, Thésée, Pamphilius

Récitatif

Évanthes
Il est maintenant temps de nous réjouir tous deux.

Thésée
Rendons-nous au port,
Et conduisons les deux princesses,
Sans retarder notre fuite,
Loin d’ici sur la mer.

Évanthes
C’est ce que je souhaitais depuis longtemps,
Je vais vite faire préparer les bateaux.

[Il sort.]

Scène 12
Phèdre, Thésée

Récitatif

Phèdre
Ainsi je peux à nouveau
Me joindre à vous.

Thésée
Cher amour, maintenant vous devez vous décider
À adoucir mes peines,
Et courir en hâte
Au port, mais sous un déguisement.
Là les rudes vagues,
Par le pouvoir de ma mère Thétis,
Vont nous conduire à la félicité recherchée.

Phèdre
Pour toi, je risquerai encore plus.

Thésée
Il y aura bien alors un moyen
De laisser Ariane,
Si Évanthes ne peut pas l’enlever
Ni la ravir.

Phèdre
J’y vais volontiers.
Puisse le ciel accorder le bonheur désiré.

Duo

Phèdre et Thésée

Amour bienveillant, exauce nos désirs,
Alors j’obtiendrai
Ce à quoi j’aspire ardemment,
Alors les yeux armés de flèches,
Les lèvres d’œillets
Qui ne se fanent jamais
Recevront des baisers sans cesse alternés.
Amour bienveillant, exauce nos désirs.

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Acte Trois

 

La scène représente les appartements de la reine Pasiphaé.

Scène 1
Pasiphaé, seule

 

Prélude

Récitatif

Pasiphaé
Mes vœux sont comblés, mon cœur satisfait.
Je sens déjà avec un plaisir libéré de sa crainte
Que m’entoure une paix
Qui ne connaît pas de peine;
Mon cœur est satisfait, mes vœux comblés.
Mon âme rit, la peur est maintenant calmée,
Cette peur que tu as dû supporter, mon esprit, jusqu’ici.
Mes vœux sont comblés, mon cœur satisfait.

Air

Pasiphaé

Étoiles, arrêtez-vous !
Ne changez pas votre regard,
De peur que mon plaisir reparte;
Accordez-moi ce que je veux:
Payer la bonté du ciel;
Ainsi donc, versez des rayons amicaux
Sur mes joies extrêmes.
Étoiles, arrêtez-vous !

Récitatif

Pasiphaé
Comme, dans la gorge du Minotaure,
La vaillante épée de Thésée a pénétré,
Mon souhait se trouve exaucé.
Et pareillement la honte
Que j’éprouvais quand il était en vie
A disparu.
Voici le roi...

Scène 2
Pasiphaé, Minos

Récitatif

Minos
... le ciel doit nous venger,
Ou nous allons être la risée du monde entier.

Pasiphaé
Qu’est-ce qui accable
Ton esprit de souci ?

Minos
L’offense peut à peine être exprimée,
Thésée a tué le Minotaure,
Ariane elle-même lui a ouvert le chemin;
Là-dessus il s’est échappé,
Emmenant Ariane et même Phèdre
Dans sa fuite.

Pasiphaé
Ô terrible regard
Que le destin nous montre !

Minos
Évanthes lui-même s’est cru autorisé
À se joindre à eux en ravisseur.

Pasiphaé
N’y a-t-il rien à faire pour les rattraper ?

Minos
Il faut voir si on ne peut pas
Employer tous les soins à les ramener.
Envoyons des gens partout,
Si seulement ils trouvent les fugitifs,
Tous nos ennuis seront finis.

Pasiphaé
Le ciel nous donnera ses faveurs.

Minos
Levez-vous ! levez-vous ! démons, armez-vous !

Pasiphaé
Esprits, usez de force et de ruse,

Pasiphaé et Minos
Pour donner au mal son juste salaire.

Pasiphaé
Furies, venez au jour !

Minos
Viens, vengeance, viens du gouffre d’Orcus.

Pasiphaé et Minos
N’épargnez personne,
Secouez le monde par vos tonnerres et vos éclairs,
Contentez mon cœur en déchaînant votre rage.

[Minos sort.]

 

Ritournelle

Scène 3
Pasiphaé, seule

Air

Pasiphaé

Noble vengeance, que ton poison
Soit maintenant un doux sucre pour moi.
Les joies que procure l’amour
Après de nombreuses épreuves,
Ne sont qu’ombres sur la terre sèche,
À côté du plaisir de la vengeance.
Noble vengeance, que ton poison
Soit maintenant un doux sucre pour moi.

 

Ritournelle

Récitatif

Pasiphaé
Bien que je sois éternellement redevable à Thésée,
Avec la fuite de ma fille
Qu’il n’a cherché qu’à séduire,
Mon penchant secret a disparu;
Mon cœur est envahi par une colère
Qui sera leur perte à tous deux.

Air

Pasiphaé

Rage et flammes,
Accourez ensemble !
Allumez les torches des yeux,
Que s’embrase tout
Ce qui peut consumer les sens !
Si j’obtiens ce que je souhaite,
Je verrai
La perte
Du monde même.

[Elle sort.]

La scène se change en une côte rocheuse sauvage sur une île proche de la Crète.

Scène 4
Évanthes entre, sous sa forme réelle de Bacchus, sur un char tiré par deux lions,
accompagné de son cortège habituel de Bacchantes et de Satyres

 

Marche

Chœur des Bacchantes et Satyres

Doux jus de la noble treille
Supérieur au nectar des dieux,
Tu vaux bien d’être exalté
Jusqu’à ce que ta louange parvienne au ciel.
Quand, à grands traits,
Ô toi qui es plus que du vin d’or,
Ta douceur coule dans nos bouches et nos gorges,
Nous convenons tous avec joie
Que le doux baiser de Vénus
Est plutôt de l’absinthe.

Entrée
Danse

Les Bacchantes

Ces charmants jus ont pour nous
Un goût plus doux que le miel,
Ils peuvent réjouir
Dans le rire et la plaisanterie;
Ils peuvent vaincre
Les tristes douleurs;
Quand le chagrin oppresse
Un cœur anxieux,
Ils sont le ciment de l’âme
Et restaurent les forces languissantes.
Ces charmants jus ont pour nous
Un goût plus doux que le miel.

 

Entrée
Nouvelle Danse

Chœur des Bacchantes et Satyres

Splendide liqueur aux dons plus beaux
Que la boisson d’ambre du ciel,
Quand on peut t’avoir à profusion,
Aucune heure ne semble trop longue;
Qui peut jouir de toi
Se soucie peu des autres plaisirs.
Car s’humecter le gosier avec toi
Donne plus de joie au cœur
Que tous les trésors en or
De la maudite avarice.

 

Entrée
Danse

Les Bacchantes

Les esprits allègres se raniment
Au plus profond du cœur;
Qui n’a à la bouche d’ordinaire
Que des plaintes constantes,
Les chassera
Aussitôt qu’il sentira
Dans son estomac
La richesse de ce réconfort.
Ces sucs accélèrent la course de la sagesse
Et se rendent maîtres de la tristesse.
Les esprits allègres se raniment
Au plus profond du cœur.

 

Entrée
Danse

Récitatif

Bacchus
Finie la louange du nectar de la douce treille !
Dorénavant il vous faut penser aux mots
Pour exalter jusqu’au cercle solaire
L’éclat du soleil qui rit dans deux yeux.
Finie la louange du nectar de la douce treille !
Lève-toi, ma lumière, du fond de la nuit de l’éloignement,
Viens, hâte-toi de te rendre,
Que je puisse vivre libéré des tourments
De l’amour et de la puissance du destin.
Lève-toi, ma lumière, du fond de la nuit de l’éloignement.

Air

Bacchus

Qui se trouve trop faible devant Amour
Ne doit jamais regarder la beauté,
Car même les cœurs de fer et d’acier témoignent que,
Devant les rayons de beaux yeux,
Âmes et esprits peu à peu,
S’abîment dans les soupirs.
Qui se trouve trop faible devant Amour
Ne doit jamais regarder la beauté.

Qui trouve la torche d’Amour trop brûlante
Ne doit jamais conquérir la beauté,
Car les âmes semblables aux rocs
Montrent souvent par des signes de tristesse
Que le sang et le cœur, goutte à goutte,
S’écoulent dans des flots de larmes.
Qui trouve la torche d’Amour trop brûlante
Ne doit jamais conquérir la beauté.

 

Ritournelle

Récitatif

Bacchus
Destin, fais maintenant en sorte
Que là où Évanthes a échoué,
Bacchus puisse réussir.
Ainsi mon cœur ne se sera pas torturé en vain.
Voici leur bateau. Allez vous cacher.
Que la Fortune me guide aujourd’hui jusqu’au port du bonheur.

[Tous sortent.]

 

Air instrumental

Scène 5
Le bateau de Thésée s’approche du rivage; Thésée, Ariane, Phèdre déguisée,
Pirithoüs et Pamphilius en descendent

Récitatif

Thésée
Jusque là, notre fuite est un succès.

Pirithoüs
Nous sommes maintenant pour l’essentiel en sécurité.

Ariane
Nous avons maintenant échappé à toute crainte.

Pamphilius
Voilà ce qui me plaît.

Pirithoüs
Serviteurs, montez une tente
Ici sur la plage.

[Les marins installent une tente avec un lit.]

Pamphilius
Allons vite disposer de quoi faire bombance,
Et remplacer la peur par un plaisir juteux.

Pirithoüs
Vous pouvez maintenant profiter de la tranquillité.

Ariane et Thésée
Tu es enfin arrivé, jour heureux !

Duo

Ariane et Thésée
Viens, jouissons enfin,

Ariane: Mon idole,
Thésée: Mon ange,

Ensemble
Viens, jouissons d’un plaisir passionné,
Car la joie
Après la peine
Emplit nos cœurs.

Ariane: Mon idole,
Thésée: Mon ange,

Ensemble
Viens, jouissons d’un plaisir passionné.

[Ils entrent dans la tente.]

Récitatif

Pamphilius
J’en aurais presque l’eau à la bouche,
J’ai bien assez de barbe
Pour avoir le droit de fréquenter les femmes.
Moi aussi je vais chercher à me marier.

Pirithoüs
Ah, Pamphilius ! évite de te marier.

Pamphilius
Et pourquoi donc devrais-je être si timide ?

Pirithoüs
Tu ne connais pas encore ce genre de peines de cœur.

Pamphilius
Comment se fait-il alors que chacun se marie ?

Pirithoüs
Parce que chacun fait confiance à la légère.

Pamphilius
Tu penses que tous, comme toi,
Ont peur de voir surgir des beaux-frères inconnus ?
Alors, crois-moi,
Un type devrait avoir honte
De s’inquiéter pour ce genre de bêtise.

Pirithoüs
Je vois bien que tu es condamné
À appartenir à cette confrérie.

Pamphilius
Qui sait qui de nous tous
Est déjà le beau-frère de l’autre ?

Pirithoüs
Je vais voir s’ils ne sont pas encore endormis.

Pamphilius
Si je pouvais entre temps me trouver quelque chose à bâfrer...

[Il sort entre les rochers.]

Air

Phèdre

Descends, descends, nuit désirée !
Tu ne me causes que désagréments,
Flambeau de la terre,
Car ta lumière veille trop longtemps.
Descends, descends, nuit désirée !

Retire-toi, retire-toi, jour trop long !
Que je puisse faire l’offrande de mille baisers
Aux joues de rose,
Aux lèvres de mon bien-aimé.
Retire-toi, retire-toi, jour trop long !

[Une fois Ariane endormie, Thésée se lève discrètement et sort.]

Récitatif

Thésée
Elle dort; allons, allons, mon amour, il faut fuir,
Au bateau, au bateau, quiconque ne veut pas rester ici !
Évanthes va s’occuper d’elle.

Phèdre
Je suis prête, partons en silence.

Pirithoüs
Au bateau, au bateau, quiconque ne veut pas rester ici !

[Pendant que les autres embarquent, sauf Pamphilius qui s’est perdu, Thésée et Phèdre chantent.]

Duo

Phèdre et Thésée

Nous allons en hâte vers notre plaisir,
Vers la paix désirée,
Le ciel le veut ainsi
Et nous encourage.

[Ils embarquent et partent.]

Scène 6
Ariane seule (elle s’éveille en sursaut)

 

Symphonie

Récitatif

Ariane
Hélas, ah, sauve-moi !
Thésée, viens... mais ce n’est qu’un rêve
Qui s’empare de moi. Mais où est donc
Mon cher Thésée ?
Mon soutien, mon réconfort ! Où te trouver ?
Tu étais pourtant ici ? Voici l’endroit
Où tu t’es endormi dans mes bras.
Qu’est-ce qui t’a tiré du repos si tôt ?
Mon cher Thésée, ah, où es-tu donc ?

[Elle le cherche tout autour.]

Ô astres ! Ah, je suis abandonnée !
Ô ciel ! finis-en avec moi;
L’objet que j’ai aimé cherche à me haïr pour toujours,
Ma passion me fait embrasser le désespoir.
Venez, soupirs ! écrasez de votre force
Mon sein anxieux, et faites frémir mon cœur d’horreur.
Coulez, larmes, changez tout mon sang
En un flot salé.
Ah, malheur ! où ai-je été amenée !
Je suis méprisée, quittée, moquée.
Rochers, ayez pitié de mon infortune,
Et écroulez-vous sur moi.
Terre, sois compatissante,
Ouvre-toi, sois une tombe consolante !
Qu’Éole enfle les flots,
Et emportez-moi, vagues voraces.
Mais puisque vous ne faites que rire de mon vœu,
Et que vous êtes sourds à mes cris,
Que le courroux du ciel me réduise en poussière.

Air

Ariane

Furies, debout, debout !
Pour m’apporter colère et rage,
Laissez maintenant, dans mon tendre cœur,
L’amour qui y résidait
S’effacer devant la fureur,
Dans un déchaînement sans frein.
Furies, debout, debout !
Pour m’apporter colère et rage.

Récitatif

Ariane
Mais quoi ! Est-il digne de ma colère ?
Ce chien menteur, le fils préféré de la déloyauté ?
Non, non ! ce serait immérité
Que mon cœur souffre tant pour lui.
Je vais prendre le meilleur parti
Et refuser de me tourmenter pour qui me méprise.
Pourtant... c’est le ciel lui-même qui m’afflige,
Puisqu’il faut que je haïsse
Celui que j’ai tant aimé.
Comment mon cœur peut-il se ressaisir ?
Ô astres ! Ah, je suis abandonnée !

Air

Ariane

Ma peine, ô destin,
A-t-elle rien qui l’égale ?
Tous les maux et les tourments
De cette terre sont bien peu
À côté de mon infortune.
Ma peine, ô destin,
A-t-elle rien qui l’égale ?

 

Ritournelle

Récitatif

Ariane
Mais quel bruit frappe mon oreille ?
Le sort me réserve-t-il encore pire ?

Scène 7
Bacchus avec son cortège
Ariane, Pamphilius

 

Marche

Récitatif

Bacchus
Pourquoi si affligée, ma belle enfant ?

Ariane
Que vois-je ? ô bonheur !
N’est-ce pas Évanthes ?

Bacchus
Non, c’est Bacchus, qui autrefois était Évanthes,
Que voici pour ton réconfort;
Pour lui, comme pour toi, il est évident
Que Thésée t’a abandonnée;
Ainsi le voici, car il se sent encore tenu
De te prendre dans ses bras.

Ariane
Comment puis-je te haïr, très fidèle ami ?
Toi qui as tant fait pour moi,
Oui, tu t’intéresses à moi
Maintenant que le monde n’a aucun appui à m’offrir.

Bacchus
Le ciel va nous unir pour toujours.

Air

Bacchus

Souviens-toi, ma lumière,
Qu’à moi seul est dû
Ton beau visage, orné
De neige et d’écarlate;
Tes lèvres de corail,
Les globes de marbre de tes seins
Me reviennent à moi seul.
Souviens-toi, ma lumière.

Pense, mon enfant,
Que le feu de tes yeux,
L’hyacinthe de ton cou,
Le lait et le sang de tes joues,
L’argent de ton front,
Les boucles d’or de tes cheveux,
Sont consacrés à moi seul.
Pense, mon enfant !

 

Ritournelle

Récitatif

Ariane
Que Thésée soit donc banni de mon esprit,
C’est à toi, ô le meilleur des hommes, que se donnent ma bouche et ma main.

[Ils s’enlacent.]

Duo

Ariane et Bacchus

Adorables flammes,
Unissez
Nos âmes et nos cœurs.
Faites que le ciel nous prodigue dans l’avenir
Des joies célestes,
Un plaisir éternel.
Adorables flammes,
Unissez
Nos âmes et nos cœurs.

Récitatif

Pamphilius
Il s’est passé des choses extraordinaires
Pendant que la faim me poussait à chercher.

Le théâtre se change en un beau jardin fleuri et Vénus apparaît avec les trois Grâces.

Scène 8
Les mêmes, Vénus avec les trois Grâces

 

Passacaille

Récitatif

Vénus
Noble et incomparable couple,
À qui Lune et Soleil doivent céder en éclat,
Que le ciel lui-même a uni,
Acceptez, couple d’amants,
Acceptez la joie qui vous est accordée,
Et le plaisir que vous offre Vénus.

 

Ritournelle

Air

[Les Bacchantes, Faunes et Satyres dansent.]

1ère Grâce
L’amour est un lien pour le cœur
Auquel personne ne peut échapper,
Car même les lumières du ciel
S’allument à son flambeau.

 

Ritournelle
Nouvelle Danse

1ère Bacchante
Si les vigoureux élans de l’amour
Ne pouvaient produire que des peines,
Alors dans les branches
Les oiseaux ne s’aimeraient pas.

 

Ritournelle
Danse

1ère et 2ème Grâces et Bacchus
Tant que la fleur de la jeunesse dure,
Acceptez, âmes tendres,
Mais acceptez sans tourment,
Ce que la bienveillance d’Amour vous dispense;
Avec l’âge viennent les chagrins,
La jeunesse est le temps d’aimer.

 

Ritournelle
Danse

1ère Grâce
L’amour voltige dans les airs,
On le voit dans les plus profonds abîmes,
Son action se fait sentir
Sur la terre, le feu, l’air et l’eau.

 

Ritournelle
Danse

1er Satyre
Quand les verres tintent haut et fort
À la santé d’une belle,
L’agréable vin verse à flots
L’amour et la vitalité dans les cœurs.

 

Ritournelle
Danse

1ère Grâce, 1ère Bacchante, 1er Satyre
Qui voudrait se détourner
Quand l’amour et l’ardeur amoureuse
Sont si doux au cœur ?
Que chacun l’apprenne,
Au ciel et sur la terre,
Où on ne trouve rien sinon l’amour.

 

Ritournelle

Récitatif

Pamphilius
Ce lieu me convient parfaitement;
Et comme ces gens me ressemblent assez,
Je crois que nulle part ailleurs
Je ne pourrais me sentir mieux.

[Ils lui donnent des éléments de leur parure, il se joint à eux.]

Scène 9
Ariane, Bacchus et son cortège, Vénus et les Grâces, Pamphilius, et tout le chœur céleste.

(Entre temps le ciel est descendu avec tout son chœur, ainsi qu’un petit nuage pour Bacchus et Ariane.)

Récitatif

Vénus
C’est toute l’assemblée du ciel qui se montre,
Car il a plaisir à cette union.
Partez maintenant tous deux sur ce siège.

Ariane et Bacchus
Allons, allons, mon amour !
Allons, montons jusqu’aux étoiles.

[Ils s’assoient dans le nuage qui s’élève , et on voit apparaître la constellation bien connue de la Couronne d’Ariane au-dessus d’elle.]

Choeur

Tous les chagrins
S’effacent devant l’amour,
Si seulement il s’accompagne
D’une foi constante.

 

Bourrée
Nouvelle Danse

Même si les larmes
Pour un temps nous accablent,
Finit toujours par arriver
Ce qui enchante cœur et âme.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC