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Baldassare Galuppi

 

L'Arcadie sur la Brenta

 

L'Arcadia in Brenta
Dramma comico per musica en III Actes
donné à Venise le 14 mai 1749
livret de
Carlo Goldoni

musique de: Baldassare Galuppi [1706 - 1785]

 

Acte I
Acte II
Acte III

 

Avis au lecteur

Ami lecteur,

Il y a peu de gens qui n’aient pas lu L’Arcadie sur la Brenta. Presque tous savent que l’auteur de cette Arcadie a figuré une conversation de sept honnêtes et civiles personnes dans un lieu de délices au milieu de ces magnifiques palais qui ornent le fleuve Brenta et forment une des plus belles villégiatures d’Italie. Trois hommes et trois femmes forment le groupe, à savoir Silvio, Giacinto, Foresto, Marina, Rosanna, Laura, auxquels s’ajoute après quelques jours Fabrizio Fabroni di Fabriano, qui, par son âge et son caractère, à la fois niais et facétieux, donne du piquant à leur joyeuse société.

LArcadie dont je parle en ce moment consiste principalement en motifs subtils, paroles facétieuses, nouvelles spirituelles, chansons, madrigaux et choses semblables; c’est pourquoi, une semblable association pouvant s’appeler une joyeuse académie, elle fut pour la même raison intitulée par l’auteur L’Arcadie sur la Brenta, compte tenu de sa similitude avec l’Arcadie de Rome, où l’on traite de choses plus sérieuses et plus élevées.

Cependant, je ne prends pas l’Arcadie sur la Brenta telle qu’elle a été écrite par notre auteur comme argument de ma présente œuvrette, car je n’y trouve pas matière à une représentation théâtrale. Sur la fin de ladite Arcadie, lorsque les sept Arcadiens mettent un terme à leur noble réunion, ils s’invitent mutuellement pour la saison suivante et bien qu’ils aient décidé de passer sur le fleuve Sile, il advient que messer Fabrizio Fabroni di Fabriano, s’étant piqué de générosité, veut traiter magnifiquement la majeure partie de ceux qui l’ont bien reçu et les conduit avec lui dans une sienne maison de campagne sur le fleuve Brenta, y reconstituant l’Arcadie sur la Brenta. Il invite Rosanna et Laura, Giacinto et Foresto, laissant de côté Marina et Silvio, car ceux-ci l’ont trop brocardé dans l’autre Arcadie. L’effectif de la compagnie s’augmente de madame Lindora, dame d’une délicatesse extraordinairement pesante, et du comte Bellezza, à l’affectation caricaturale.

Le malheureux Fabrizio, au grand cœur mais aux ressources limitées, pour faire face à l’engagement qu’il a pris imprudemment, s’est ruiné, et se retrouve en quelques jours sans argent et privé de tous ses biens, avec la honte de se voir ridiculisé par ses hôtes; et l’Arcadie tourne à une comédie, qui pour lui pourrait bien être qualifiée de tragédie; à quoi a grandement contribué Foresto, un des Arcadiens, le plus dans la confidence de Fabrizio, lequel lui a confié l’intendance de sa maison.

Cette mienne Arcadie sur la Brenta est aussi historique que celle de Ginesio Gavardo Vacalerio, puisqu’elle a été déterrée des vieux manuscrits de la Malcontenta, où vont finir leurs jours tous ceux qui, comme messer Fabrizio, se font manger leur bien et se retrouvent pauvres pour avoir voulu jouer les grands seigneurs.

 

§ ajouté à l’édition de Milan, 1750:

De même que cette œuvrette a été, pour sa première représentation, taillée sur mesure pour les acteurs qui l’ont jouée à Venise, de même, puisqu’il s’agit de la faire représenter par d’autres sur le présent théâtre, l’auteur l’a adaptée en divers endroits pour l’ajuster aux caractères particuliers des nouveaux interprètes.

 

les rôles sérieux:

Rosanna
Giacinto

les rôles bouffes:

Madame Lindora
Laura
Monsieur Fabrizio Fabroni da Fabriano
Le comte Bellezza
Foresto

 

La scène se situe dans la délicieuse maison de campagne de monsieur Fabrizio, située au bord du fleuve Brenta.

 

 

 

Acte I

 

Scène première
Une chambre au rez-de-chaussée dans la maison de monsieur Fabrizio.
Fabrizio, qui dort en robe de chambre sur un fauteuil, et Foresto.

 

Foresto
Oh, celle-là, oui, elle est bonne !
Le maître de la maison
Offre l’hospitalité à tous les visiteurs,
Et lui, il doit dormir hors de son lit.
Avec cette belle Arcadie,
Il court à la ruine, et moi qui
Ai été fait intendant de ce niais,
Maintenant que l’argent manque, je suis dans l’embarras.
Je vais le réveiller. Le soleil est déjà haut.
Aujourd’hui, il faut au moins,
Entre ceux que nous sommes ici et ceux qui vont venir,
La moitié de ses revenus pour toute l’année.
Monsieur Fabrizio... Eh, monsieur Fabrizio !
Réveillez-vous, il est tard.
Allez, debout, le soleil est haut,
J’ai deux mots à vous dire.

Fabrizio, se réveillant un peu
Quoi ?

Foresto
Réveillez-vous.

Fabrizio
Oui.

Foresto
J’ai à vous parler.

Fabrizio
Par... lez... donc...

Foresto
Il se rendort !
Allez, debout, monsieur Fabrizio.

Fabrizio, se réveille
Continuez.

Foresto
Si vous ne m’écoutez pas,
Je ne veux pas parler comme un imbécile.

Fabrizio
J’ai les yeux fermés, mais je vous écoute.

[Il dort]

Foresto
Bien: sachez que
Je suis arrivé au bout de l’argent
Que vous m’aviez donné;
Qu’avec tant de personnes,
Il convient de faire de bonnes provisions.
Que répondez-vous ? Oui ! Il dort de bon cœur.
Monsieur Fabrizio...

Fabrizio
Oui, oui.

Foresto
Vous m’avez entendu ?

Fabrizio
J’ai tout entendu.

Foresto
Eh bien, que répondez-vous ?

Fabrizio
Faites ce que vous voulez.

Foresto
Mais l’argent ?

Fabrizio
Quel argent ?

Foresto
Vous m’avez écouté ?

Fabrizio
Je n’ai pas tout compris.
Redites-le moi.

Foresto
Levez-vous, s’il vous plaît.

Fabrizio
Vous avez peur que je me rendorme ?
Il n’y a pas de danger; mais pour vous faire plaisir,
Je vais me lever; allez-y, parlez.

[Il se lève, et s’appuie tout doucement au dossier du fauteuil]

Foresto
Maintenant, monsieur, sachez
Qu’il n’y a plus d’argent...

Fabrizio
Bien.

Foresto
Et moi,
Je ne sais plus comment faire; aujourd’hui, on attend
Une nouvelle fournée d’invités...

[Fabrizio s’endort]

Et bonne nuit, Votre Seigneurie !
Monsieur Fabrizio... hé, monsieur Fabrizio...

[plus fort]

Monsieur Fabrizio !

Fabrizio
Quoi ? Comment ?

Foresto
Vous êtes embrumé par le sommeil.

Fabrizio
Moi ? Que dites-vous ?
Moi, je dors ? Non, monsieur. Regardez comme je suis éveillé.

Foresto
Venez par là.

[Il lui prend une main et la tient fermement]

Fabrizio
Je suis là.

Foresto
Je vous répète,
Cher monsieur Fabrizio,
Qu’il faut de l’argent.

Fabrizio
Et moi, je répondrai:
Cher monsieur Foresto, je n’en ai pas.

Foresto
Mais qu’est-ce que je vais devoir faire
Pour assurer les engagements que vous avez pris ?

Fabrizio
Faites ce que vous voulez.

Foresto
Il n’y a pas d’argent ?

Fabrizio
Fi donc !

Foresto
Le blé ?

Fabrizio
Il est vendu.

Foresto
Ces chevaux arrogants,
Qui mangent tant de foin,
On pourrait s’en défaire.

Fabrizio
Oui.

[Il s’appuie sur les épaules de Foresto]

Foresto
Le carrosse ?

Fabrizio
Le car... ro... sse...

[Il s’endort]

Foresto
Eh ! je ne suis pas fou au point
De vouloir vous servir de matelas !

Fabrizio
Oui, le carrosse...

Foresto
Ou le carrosse, ou le char,
Je vous le dis en deux mots:
S’il n’y a pas d’argent, votre Arcadie
Est vite terminée,
Et toute la bande,
Bien pourvue d’appétit,
Vous rendra grâces pour la sympathique invitation.

Air

Foresto
S’il vous manque du comptant,
Faites ce que font tant de gens:
Engagez, puis vendez
Et si vous n’avez pas de biens,
C’est un usage bien connu 
Que d’acheter sans payer,
On a belle vie aux dépens d’autrui,
Et le créancier attend.
Cette règle est fort répandue,
On en use de partout,
Et quand quelqu’un a des dettes,
C’est signe qu’il a du crédit.

[Il sort]

 

Scène 2
Fabrizio seul

 

Fabrizio
Pour tout dire, en quelque sorte,
Je m’en irais volontiers
Et je planterais là l’Arcadie et les bergers,
Mais puisque l’année passée
J’ai été gracieusement traité, mon devoir
Veut que cette année je fasse moi aussi la même chose.
Et puis ? Et puis, il y a ces filles
Qui me plaisent tant
Et j’espère pouvoir me vanter de les rendre amoureuses.
Mais diable ! on dépense
De façon trop casse-cou. Je vais faire un peu le compte,
Voir combien j’ai dépensé jusqu’à présent
Et combien je devrai dépenser encore.

[Il sort une feuille et un crayon]

Air

Quatre cents beaux ducats...
Pauvres petits, ils sont partis,
Soixante-huit beaux sequins,
Ils sont partis, pauvres petits.
Trente doubles... oh, quel animal !
Cent écus... oh, le brutal !
Combien ça fait ? Je n’en sais rien.
Sequins: soixante-huit,
Avec les ducats: quatre cents,
Font... Font... Oh, quel tourment !
Suffit, le compte est bon, il est fait,
Puisque je n’ai plus un sou.

[Il sort]

 

Scène 3
Un jardin qui va jusqu’à la Brenta.

Rosanna, Laura, Giacinto,
Foresto sur des sièges de verdure, puis Fabrizio

 

À quatre

Rosanna, Laura, Giacinto, Foresto
Quel aimable bonheur,
Parmi ces douces fleurs,
De jouir du beau concert
Des oiseaux mélodieux !
Qu’il est bon d’entendre ces brises
Et ces ondes murmurer.

Fabrizio
Quelle belle compagnie !
Cela rend vraiment amoureux.

À quatre
Rosanna, Laura, Giacinto, Foresto
Qu’il est bon d’entendre ces brises
Et ces ondes chuchoter.

Giacinto
Merveilleuse Rosanna,
Dans cette nouvelle Arcadie,
Je veux que vous soyez ma bergère.

Rosanna
C’est vous qui me faites honneur,
Et je vous accepte, monsieur, pour mon berger.

Foresto
Et vous, chère Lauretta,
En poursuivant le parallèle avec l’Arcadie,
Vous serez la brebis...

Laura
Et vous le bouc.

Fabrizio
Bravo ! Cela me plaît !
Vous quatre, en bonne entente,
Vous restez ici, allègrement,
Et le pauvre Fabrizio: rien, néant !

Giacinto
Allons, asseyez-vous, monsieur.

Fabrizio
Je m’assiérais volontiers un peu ici,
Si un de ces messieurs me faisait de la place.

Foresto
J’ai entendu dire, entre autres vérités,
Que qui a un derrière a toujours de quoi s’asseoir.

Fabrizio
(Vertudieu ! L’affaire est déplaisante.
Moi rien, et eux tout ? Attends, attends !)
Amis, un mot.

Foresto
Que voulez-vous ?

Fabrizio
Parler de cette affaire.

Foresto
De quoi ?

Fabrizio
Vous ne me comprenez pas ? Roi des étourneaux !

Foresto
Ze money ?

Fabrizio
Ja !

Foresto
Laurette, je reviens tout de suite.

[Il se lève]

Me voici; où est l’argent ?

Fabrizio
Attendez un moment.
Faites un petit tour, et moi je m’assieds.

[Il s’assied à la place de Foresto]

Ah ah, je t’ai bien eu.
Oh, oui, elle est bien bonne.
Je ne veux pas me retrouver sans bergère.

Foresto
Patience ! Il m’a eu,
Mais je me vengerai.

Laura
(Je vais m’amuser.)
Belle éducation, en vérité !
Où donc avez-vous appris
De pareilles incivilités ?

Fabrizio
Mais finalement...

Laura
Finalement, je vous le dis,
On n’agit pas ainsi.

Fabrizio
Je suis...

Laura
Vous êtes un beau malappris.
Je dirai même plus: un affreux manant.

Fabrizio
Parler ainsi au maître de la maison ?

Laura
Quel maître ?
Cette maison qui est là n’est plus à vous.
Ceci est notre Arcadie.
Nous sommes pastourelles, vous êtes pasteur,
Il ne sert à rien de faire le gaillard.

Fabrizio
Elle dit vrai.

Foresto
Vous la comprenez ?

Laura
Vous n’avez pas à dire
« Je veux », « je ne veux pas ».

Fabrizio
Fi donc !

Foresto
Nous voulons faire
Tout ce qui nous semble bon.

Fabrizio
Oui, monsieur.

Laura
Et nous sommes vraiment gentils
De ne pas vous avoir déjà chassé.

Fabrizio
Vous êtes les maîtres.

Foresto
Vous avez entendu ?

Fabrizio
Puisque je ne suis pas sourd.

Laura
Pour que votre esprit borné
Le comprenne bien,
Je vais vous le dire une fois de plus.

Air

Laura
Nous voulons faire
Ce qui nous plaît.
Nous voulons chanter,
Nous voulons danser,
Et vous, taisez-vous
Vu que vous êtes
Sans jugement,
Seigneur Fabrizio.
Vous êtes enragé ?
Allez, je plaisantais,
Je ne le dirai plus.
Dans notre Arcadie,
Tout est permis,
Deux petits mots
Ne font pas de mal;
Jamais il n’y eut
Un animal
Plus docile que vous.

[Elle sort]

 

Scène 4
Rosanna, Giacinto, Foresto, Fabrizio

 

Fabrizio
Je reste sous l’enchantement.

Foresto
Monsieur, que s’est-il passé ?
Si Monsieur veut s’asseoir, qu’il fasse donc;
Oh, celle-là est bien bonne:

[contrefaisant Fabrizio]

Je ne veux pas rester sans bergère.

Fabrizio
Vous vous moquez encore de moi ?

Foresto
Moi, me moquer de vous ? pensez donc !
Vous êtes mon ami le plus fidèle, le plus cher;
Mais si l’argent manque,
Je vous jure, par ma foi,
Que nous nous en irons tous ensemble.

[Il sort]

Fabrizio
Allez-vous-en, et que le Ciel vous envoie toutes ses calamités !
Mais vous, madame Rosanna,
Qu’en dites-vous ? Que dites-vous, Giacinto,
Des paroles de Lauretta ?

Giacinto
Vous ne voyez pas
Qu’elle plaisantait ?

Fabrizio
Par les cornes du diable !
Par Bacchus !
Elle m’en a sorti un plein sac !

Rosanna
Et pourtant, sa colère
Me paraît un signe d’amour.
Parfois, la femme rusée
Feint de détester celui qu’elle adore le plus.

Fabrizio
Est-il possible qu’elle m’aime
Et me maltraite ainsi ?

Rosanna
Je vous le jure,
Soyez-en sûr.
Elle m’a plusieurs fois fait confidence de son amour;
Elle brûle pour vous.

Fabrizio
Quel amour endiablé !

Giacinto, bas, à Rosanna
C’est vrai ?

Rosanna, à Giacinto
Je m’amuse.

[à Fabrizio]

Vous connaissez la raison
Qui vient de la rendre furieuse ?
C’est qu’elle est jalouse de moi.

Fabrizio
Maintenant, je la comprends.
Mais quel motif a-t-elle
D’être jalouse de vous ?

Rosanna
Je lui ai confié mes sentiments.

Fabrizio
C’est-à-dire que vous m’aimez ?

Rosanna
Il n’est que trop vrai.

Fabrizio, se touchant le visage
Bienheureuses beautés !
Giacinto, qu’en dites-vous ?

Giacinto
Non, absolument pas,
Je ne suis pas si sot.
Si elle vous aime, monsieur, je me retire,
Je ne veux pas devenir fou de jalousie.

Air

Giacinto
C’est grande folie pour un amant
De perdre la raison par jalousie.
Si une femme est lasse de moi,
Une autre beauté ne me manquera pas.
Il se trompe bien fort, celui qui s’angoisse,
Qui s’irrite pour une femme;
On sait qu’il est vain d’espérer
Une véritable fidélité.

[Il sort]

 

Scène 5
Rosanna, Fabrizio

 

Fabrizio
Eh bien, si vous m’aimez,
Discutons-en un peu.

Rosanna
Mais Laura sera peut-être moins fâchée.

Fabrizio
Je ne veux pas d’une femme possédée du diable.

Rosanna
L’amitié et le devoir ne me le permettent pas.

Fabrizio
L’amour ne veut pas de scrupules.
Réglons les choses entre nous,
Et laissez Lauretta dire.

Rosanna
Je vous aime, mais je ne veux pas trahir mon amie.

Fabrizio
Oh, mon cher trésor,
Je me pâme, je suis mort.

[Il la lutine]

Rosanna
Holà, seigneur Fabrizio,
Un peu plus de respect, vous dis-je, plus de bon sens !

Air

Rosanna
Je sais que je devrais cacher
Mon nouvel amour
Mais je ne croyais pas
Que votre cœur audacieux
En vînt à délirer.
Peut-être ressens-je moi aussi
Une ardeur égale en mon sein,
Mais une noble rigueur
Enseigne à mon feu
À modérer ses flammes.

[Elle sort]

 

Scène 6
Fabrizio, puis un serviteur muet

 

Fabrizio
Rosanna m’aime, et elle me repousse.
Laura a de l’affection pour moi, et elle me raille.
Je ne sais pas à quelle espèce
Appartiennent ces amours.
Si les nymphes et les bergers
Sont amoureux ainsi, ils sont vraiment fous,
On dirait un amour entre chiens et chats.

[Arrive un serviteur]

Fabrizio
Qui ?
Dis-lui de venir au plus vite, de ne pas changer d’avis;
Qu’elle vienne honorer l’Arcadie sur la Brenta.

[Le serviteur s’en va]

Fabrizio
Diantre ! Cette dame
Aspire à faire ma connaissance.
Si elle était éprise de moi ! Alors, oui,
Ces deux filles,
Je les ferais devenir folles de jalousie !

 

Scène 7
Fabrizio, avec deux valets, madame Lindora

 

Madame Lindora, en coulisse
Malheur ! Je n’en peux plus !

Fabrizio
Qu’y a-t-il ?

Madame Lindora
J’ai fait tant de chemin,
Je n’en peux plus.

Fabrizio
Votre palais est tout proche,
Moins d’une portée d’escopette.

Madame Lindora
C’est trop, bien trop, pour mes petits petons.

Fabrizio
Allons, madame, venez, asseyez-vous.

Madame Lindora
Prenez garde, par pitié,
Qu’il n’y ait pas de fleurs.
Je ne peux pas sentir les mauvaises odeurs.

Fabrizio
L’odeur n’est pas mauvaise. Faites-moi le plaisir...

Madame Lindora
Ah, ah !

Fabrizio
Quelque désagrément ?

Madame Lindora
Maudit jardin !
J’ai senti une odeur de jasmin.

Fabrizio
Voulez-vous que je l’enlève ?

Madame Lindora
Oui, je vous prie.

Fabrizio
Va-t-en, triste vase,
Qui as troublé le nez de madame.
Allons, avancez un peu.

Madame Lindora
Lentement; tout doux, tout doucement.
Vous voulez m’estropier ? Vous le savez,
Je suis très délicate...
Je ne fais jamais trois pas d’affilée.

Fabrizio
Comment donc monterez-vous les escaliers ?

Madame Lindora
Taisez-vous, je me sens mal
Rien que d’y penser.

Fabrizio
Excusez-moi, pardonnez-moi,
Vous avez peut-être une infirmité ?

Madame Lindora
Il n’y a aucune dame
Mieux conformée que moi. Vous seriez stupéfait
En me voyant danser.

Fabrizio
Quand on danse,
On ne fait pas quatre pas pour franchir un carreau.

Madame Lindora
J’ai trouvé une invention
Pour faire les menuets
Avec de tout petits pas;
Et comme je comprends vraiment le tempo,
Je passe quatre battues sur chaque pas.

Fabrizio
Donc, dans une fête de ce genre,
On fera un menuet par soirée.

Madame Lindora
Mais où sont les belles
Bergères arcadiennes ?

Fabrizio
Je vais les faire venir.

[Il appelle son serviteur]

Hé !

Madame Lindora
Soyez moins bruyant.
Malheur ! Avec une voix aussi forte,
Vous me rendez sourde.

Fabrizio
Eh bien, qu’est-ce que j’entends !
Elle ne supporte pas qu’on élève la voix.

Madame Lindora
Les éternuements, aussi, et la toux, me font du mal.

Fabrizio
Mais quelle grande délicatesse !
Je suppose qu’elle vient de votre grande beauté.

Madame Lindora
Je ne le dis pas moi-même, mais on peut le penser.

Fabrizio
Certes, oui, madame.

Madame Lindora
Puisque vous le dites vous, ce doit être vrai.
Je vais aller, si vous le permettez,
Retrouver mes amies.

Fabrizio
Mais je ne voudrais pas
Que vous vous fatiguiez trop;
Avant que vous soyez arrivée,
Il vous faut au moins une journée.

Madame Lindora
J’irai comme cela, tout doucement,
Si vous le permettez, seigneur Fabrizio.

Fabrizio
Ah, allez, allez ! (Elle me rend service)

Air

Madame Lindora
Je vous présente mes respects;
Eh, valets ! La main ici,
En vitesse... Allez doucement.
Venez donc... Ne m’estropiez pas.
Vous me faites trop courir,
Je me sens mal, je n’en peux plus.
En route, tout doucement, avançons,
Votre servante, adieu monsieur.

[Elle sort]

 

Scène 8
Fabrizio, puis un serviteur

 

Fabrizio
Grâce au Ciel, elle est partie.
Mais l’équipe s’accroît,
Et l’argent fait défaut, et le carrosse
Va être vendu, et les chevaux aussi.
Patience ! Au moins, j’ai le plaisir
De voir deux filles amoureuses,
Qui se pâment toutes les deux pour moi.

[au serviteur]

Oh diable ! Que dis-tu ?
Le comte Bellezza arrive ? Qu’il vienne, qu’il vienne !
Même si la maison doit toucher le fond,
Que tout le monde vienne quand même.

 

Scène 9
Arrive une petite barque dont descend le comte Bellezza

 

Fabrizio
Diantre, quel gros et grand seigneur !
Il va vouloir faire de moi son vassal.

Le comte Bellezza
Que Votre Grâce permette, ou plutôt concède
Qu’on voie se prosterner
Devant le vrai prototype des hommes généreux
Le plus humble de ses respectueux esclaves.

Fabrizio
Serviteur, je suis votre obligé.

Le comte Bellezza
La Renommée a publié
Vos louanges avec sa trompette qui chante les héros;
L’écho tout autour répercute
Le nom noble et souverain
De Fabrizio Fabroni da Fabriano.

Fabrizio
Je suis votre serviteur.

Le comte Bellezza
Et donc, j’aspirerais,
Ou plutôt, je soupirerais,
Bien que mon mérite soit circonscrit,
Pour être inscrit au rôle de vos esclaves.

Fabrizio
Dites plutôt: de mes maîtres.

Le comte Bellezza
Ah, monseigneur, pardonnez-moi
Si, téméraire, j’ai osé,
Si, sans attendre d’être invité,
Pour égayer et satisfaire mon esprit,
Je suis venu goûter l’Arcadie sur la Brenta.

Fabrizio
Faites comme chez vous.

Le comte Bellezza
La Renommée
A jusqu’ici peu dit en parlant de vous,
En vous chantant, en vous exaltant;
Je vois bien davantage, je vois beaucoup
Sur ce visage aimable
Qui par des rayons de paisible splendeur
Diffuse l’idée de son cœur libéral.

Fabrizio
Monsieur, je suis confus.
Je voudrais parler, mais je ne puis;
Pour faire court, je me tairai.

Le comte Bellezza
Combien, combien me plaît
Ce silence éloquent ! En se taisant, Votre Grâce
Va répondant avec des paroles muettes,
Et moi qui entends tout,
Je comprends son génie.
Elle veut me favoriser, et je me rends,
Et j’accepte ses grâces, et grâces je lui rends.

Fabrizio
Rendez, ne rendez pas,
Voilà bien de grandes affaires !
Si vous voulez rester ici, vous me ferez honneur;
Je ne fais pas de cérémonies, je suis homme de bon cœur.

Le comte Bellezza
Vive le bon cœur ! Moi aussi, je hais
L’affectation chez les gens;
J’aime que l’on parle naturellement.
C’est pourquoi, s’extrayant de mon sein,
Le sentiment le plus dévoué et le plus chaleureux
Fait passer par la bouche l’expression de son contentement.

Fabrizio
Si cela est naturel,
Parlez donc, il n’y a pas de mal.

Le comte Bellezza
La nature prévoyante
A pris de moi tant de souci
Qu’elle m’a rendu le plus beau, le plus plaisant,
Le plus gracieux cavalier qui vive au monde.

Fabrizio
Vous m’en voyez ravi. Si vous souhaitez
Vous reposer, vous êtes le maître.

Le comte Bellezza
Oui, monseigneur,
J’accepterai l’honneur
Que votre bonté archisuperfine
Me fait présentement de façon courtoisissime.

Fabrizio, au serviteur
Va, Pancrazio,
Sers ce seigneur.

Le comte Bellezza
L’exubérance,
Ou plutôt l’exorbitance
Des grâces par lesquelles vous m’avez enchaîné...

Fabrizio
Allons, il suffit.

Le comte Bellezza
Permettez qu’au moins...

Fabrizio
Allez, par charité...

Le comte Bellezza
Qu’on ne puisse pas dire
Que je manque à mes devoirs...

Fabrizio
Allez, monsieur, ou c’est moi qui m’en vais.

Le comte Bellezza
Ne partez pas, de grâce, je me tais.
Je ne veux pas vous créer plus d’ennui ni d’embarras.
Je souhaite seulement... je reste silencieux, je ne dis rien,
Je ne parle plus, croyez-moi.
Mais qui peut jamais souffrir une telle douleur ?
Moi, rester muet ? Je me sens mourir.
Cher monsieur... j’ai fini, ma parole.

[Il sort]

 

Scène 10
Fabrizio seul

 

Fabrizio
Avec deux fous de plus dans l’équipe,
L’Arcadie sur la Brenta, c’est complet.
Vive la joie ! Corps du diable !
Quand je me divertis,
Je rajeunis littéralement.Et ces fillettes,
Qu’elles sont mignonnettes !
Pour passer mes jours avec elles,
Diantre... je ne sais pas ce que je ferais.

Air

Fabrizio
Pour la mignonne Laurette,
Que le carrosse parte donc.
Que le reste s’en aille pour madame.Je proteste
Que je ne veux pas penser aux malheurs;
Toujours,
Je veux rester joyeux,
Et je dépenserai en compagnie
Tout, tout ce que j’ai.

[Il sort]

 

Scène 11
Une chambre dans la maison de Fabrizio.
Madame Lindora, puis le comte Bellezza

 

Madame Lindora
Où sont donc Laura et Rosanna ?
Malheur ! En les cherchant
De la salle à la chambre,
J’ai fait tant de chemin
Que je sens le souffle me manquer.
Je voudrais m’asseoir un peu.
Qui est là ? Il y a quelqu’un ?

Le comte Bellezza
Madame, je suis là.

Madame Lindora
De quoi s’asseoir ! Oh, pardon;
Je ne vous avais pas vu.

Le comte Bellezza
J’arrive à temps.

[Il lui avance un siège]

Veuillez vous installer.

Madame Lindora
Excusez-moi.

Le comte Bellezza
Au contraire, je rends grâces à la providence céleste
Qui m’a jugé digne de recevoir vos ordres.

Madame Lindora
(Il ne me déplaît pas, il est vraiment courtois.)
Mais qui êtes-vous, monsieur ?

Le comte Bellezza
Je suis le comte Bellezza,
Votre serviteur,
Obligé, dévoué et profondissime.

Madame Lindora
Plutôt, mon seigneurissime.

Le comte Bellezza
De grâce, accordez-moi l’immense et souverain honneur
De pouvoir baiser votre blanche main.

Madame Lindora
Ah !

Le comte Bellezza
Qu’y a-t-il ?

Madame Lindora
Vous m’avez massacré mon petit doigt,
Touchez tout doucement;
Je suis si délicate
Qu’on ne peut me toucher si brutalement.

Le comte Bellezza
Légèrissimement,
Je soulève cette délicate main de lait
Et d’une bouche avide...

Madame Lindora
Non, non, si j’entre en contact
Avec les poils piquants qui vous pointent sur le menton,
Vous me verrez tomber en pâmoison.

Le comte Bellezza
Je le ferai avec tant d’art
Que vous en resterez stupéfaite;
Soyez miséricordieuse, ô Dieu ! puisque vous êtes belle.

Madame Lindora
(Il m’émeut.)

Le comte Bellezza
Prosterné,
Belle dame, à vos pieds,
Je demande votre pitié, votre grâce, votre merci.

Madame Lindora
Allons, prenez ma main.

Le comte Bellezza
Chère main...

Madame Lindora
Doucement, doucement.

Le comte Bellezza
Je ne l’ai pas encore touchée.

Madame Lindora
Vous l’avez un peu abîmée avec votre haleine.

Le comte Bellezza
Je ferai attention à cela aussi.
Laissez...

Madame Lindora
Ne serrez pas.

Le comte Bellezza
Posez votre main sur mon bras.

Madame Lindora
Quel torchon rugueux !

Le comte Bellezza
Je vais mettre mon mouchoir dessus.

Madame Lindora
Il n’a pas l’air très propre.

Le comte Bellezza
Alors, que dois-je faire ?

Madame Lindora
Je ne saurais dire.

Le comte Bellezza
Ah, madame, je vais mourir.

Madame Lindora
Je voudrais vous complaire, mais je ne voudrais pas
Que ma compassion...

Le comte Bellezza
J’ai trouvé une invention
Qui ne vous déplaira pas. Levez vous-même
Votre belle main,
Et pendant qu’elle se presse sur mes lèvres,
Je baisse les lèvres, et je m’approche moi aussi.

Madame Lindora
Je veux bien.

Le comte Bellezza
Rendons grâces au ciel, au destin;
Généreuse dame, j’atteins la béatitude;
J’arrive, levez un peu.
Encore un peu plus !

Madame Lindora
Ne m’épuisez pas !

Le comte Bellezza
Mais puisque vous n’arrêtez pas,
Pas même un moment !

 

Scène 12
Les mêmes, Fabrizio, Foresto

 

Fabrizio
Seigneur comte Bellezza, je me réjouis !

Foresto
Moi aussi, mais de bon cœur.

Le comte Bellezza
(Fortune indiscrète !) Mais de quoi ?

Fabrizio
Vous êtes le prince,
Pour tout ce jour, de notre Arcadie.

Le comte Bellezza
C’est pure courtoisie de votre part,
Et non l’effet de mon mérite.

Fabrizio
Au contraire, vos mérites nous sont connus,
Et nous vous avons élu à l’unanimité.

Madame Lindora
Moi aussi, j’apprécie l’Arcadie,
Et je suis ravie, j’exulte d’y être une sujette.

Le comte Bellezza
Ah ! combien je serais davantage ravi
Du plaisir auquel mes lèvres aspirent !

Foresto
À vous, digne prince,
En signe de respect,
Notre Arcadie envoie
Cette couronne de fleurs.

Madame Lindora
Ah, vous me faites mourir avec ces odeurs.

Fabrizio
Enlevez-les; madame Lindora
Ne peut les supporter.

Le comte Bellezza
De grâce, reposez
Cette couronne meurtrière.

Madame Lindora
Je sens que je vais me trouver mal.

Fabrizio
Vite, vite, du tabac.

Madame Lindora
Oui, du tabac.

Fabrizio
Prenez.

Madame Lindora
Il est en trop gros grains ;
Si j’en prends, il pourrait me manquer un doigt.

Le comte Bellezza
Celui-ci est beaucoup plus fin.

Madame Lindora
Il ne me plaît pas, monsieur, il monte trop haut.

Foresto
(À moi d’ajuster le tir.
Avec cette éternuette,
Je veux me divertir aux dépens de qui en prise.)
Prenez, prenez de celui-ci.
C’est de la feuille pure, fine et super-légère.

Madame Lindora
Celui-ci me plaît; merci, merci beaucoup.

[Elle prend du tabac]

Foresto, au comte
Monsieur veut-il ?

Le comte Bellezza
Avec plaisir.

[Il prend du tabac]

Foresto, à Fabrizio
Et vous ?

Fabrizio
Très honoré.

[Il en prend lui aussi]

Foresto
(Je vais rire de bon cœur.
La véritable éternuette
Les fera éternuer jusqu’au soir.)

[Il sort]

Fabrizio
Allez-y, allez-y.

Le comte Bellezza
Vous d’abord.

Madame Lindora
Vous plutôt.
Allons. Atchi !

[Elle éternue]

Fabrizio et le comte Bellezza
À vos souhaits !

Madame Lindora
Merci. Atchi !

[Elle éternue fort]

Ah ! Atchi !
Ah ! Atchi !

[Elle se jette sur un siège]

Fabrizio
La pauvre !

Le comte Bellezza
Vite. Atchi !

[Il éternue]

Fabrizio
Quelle politesse !
Je suis là, moi.
Courage. Atchi !

[Il éternue]

Le comte Bellezza
Un autre. Atchi !

[Il éternue]

Madame Lindora
Au secours ! Atchi !

Ensemble:

Fabrizio
Quel tabac ! Atchi, atchi !

Le comte Bellezza
Malédiction ! Atchi, atchi !

Fabrizio
Quel tourment
Je ressens !
Je n’en peux plus. Atchi, atchi !

Le comte Bellezza
Allons, madame, ce n’est rien.

Fabrizio
Quel tabac impertinent !

Madame Lindora
De l’eau froide, par pitié !

[Elle se lève.]

Le comte Bellezza
Je vais en chercher. Atchi.

Fabrizio
Je vous en apporte. Atchi, atchi !

Madame Lindora
Mon nez, ma tête,
Ma poitrine ! Atchi, atchi !

Le comte Bellezza
C’est passé ?

Madame Lindora
Oui, monsieur.

Fabrizio
Vous allez mieux ?

Madame Lindora
J’ai l’impression.

Fabrizio
Quel tourment
Je ressens !
Je n’en peux plus. Atchi, atchi !

Madame Lindora, Fabrizio et le comte Bellezza
Allons donc en compagnie
Jouir avec allégresse
Du premier jour de l’Arcadie.

Madame Lindora
Allez-y, allez-y. Atchi, atchi !
Maudite saleté de tabac !

Le comte Bellezza
Oh quel tracas ! Atchi, atchi !

Fabrizio
Permettez-moi...

Madame Lindora
Oui, monsieur.

Madame Lindora, Fabrizio et le comte Bellezza
S’il vous plaît... après vous... Atchi, atchi...

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Acte II

 

 

Scène premiere
Un délicieux jardin d’agrément
Tous assis comme suit: le comte au milieu, madame Lindora à droite, Giacinto à côté de Rosanna, Foresto à côté de Lauretta,
et Fabrizio sur le côté, enrageant de n’être voisin d’aucune dame.

 

Le comte Bellezza
Des liens paresseux du silence
Délivrant ma langue,
Cette souveraine des déesses et des demi-dieux,
Je vais donner un glorieux commencement à mes volontés.

Fabrizio
Cher seigneur prince,
Le pauvre Fabrizio
Vous remet une requête par laquelle il vous prie
D’ordonner aux bergers que, par faveur,
Ils laissent une nymphe aussi à Fabrizio.

Le comte Bellezza
Justes sont vos prières, mais il n’est pas juste
De décider pour les nymphes. Que soit vôtre
Celle qui montre du penchant et de l’inclination pour vous.

Fabrizio
Elles me voudront toutes.

Rosanna
Je serais ravie
D’être la nymphe élue
Par monsieur Fabrizio;
Mais je ne veux pas faire de peine à mon amie Laurette.

Laura
Mais non, mais non; puisque je vois bien
Que son visage vous plaît, je vous le laisse.

Fabrizio
Si deux sont en litige, que la troisième en profite.
Je serai à madame,
Si elle veut de moi, si elle le souhaite.

Madame Lindora
Je vous demande pardon,
Je ne veux pas me déranger d’où je suis.

Fabrizio
Je dois donc rester sans ?

Giacinto
Vous devez supporter.

Foresto
Et prendre patience.

Fabrizio
(Les maudits ! Ils mangent à mes frais,
Et je dois souffrir.Vraiment, je dépense bien mon argent !)

Le comte Bellezza
Du trône d’Arcadie
Sur lequel j’ai été élevé par votre faveur,
Je vous donne deux ordres, d’un seul souffle.
Primo. Que chaque nymphe
Choisisse son berger, en présence de tous,
Mais je ne veux pas que Fabrizio reste sans.
Secondo. Le pasteur qui sera l’élu
Remerciera sa nymphe
Avec un cadeau
Et elle, comme il se doit,
Disposera du cadeau à sa guise.

Fabrizio
Bravo ! Bravo ! Soyez loué !

Rosanna
Je me réjouis d’un tel ordre;
Je pourrai, sans scrupules,
Dévoiler mon génie.

Giacinto, bas, à Rosanna
Vous êtes déjà à moi.

Rosanna, bas, à Giacinto
De grâce, laissez-moi feindre, n’ayez pas peur.

Fabrizio, à Giacinto
Laissez-la parler.

Rosanna
S’il m’accorde l’honneur
Pour lequel je soupire,
Monsieur Fabrizio sera mon berger.

Fabrizio
Vivat, vivat ! Ah, qu’en dites-vous ? Oh, chère !
Quelle joie ! Quel plaisir !
Je vous accepte donc pour être ma pastourelle.

Laura
Doucement, doucement, mon maître !
J’y prétends moi aussi.
Puisqu’il n’y a pas de remède,
Je jette le masque et je parle clairement.
Je vous ai déjà choisi dans mon cœur
Pour être mon berger,
Et si vous ne me voulez pas,
Vous me verrez devenir folle et éclater.

Foresto
(Je sais qu’elle fait semblant.) Mais comment ! Si Rosanna...

Rosanna
Je prétends à Fabrizio.

Laura
Je n’ai pas l’intention de laisser Fabrizio.

Fabrizio
Seigneur prince, voilà un affreux imbroglio.

Le comte Bellezza
Du haut du trône d’Arcadie,
Je décide ainsi, et je le veux:
Pour consoler le cœur des deux nymphes,
Que deux bergères aient un seul berger.

Fabrizio
Vivat, vivat ! Bravo, ma foi !
J’ai les capacités, je le jure, même pour trois.

Madame Lindora
Donc, seigneur Fabrizio,
Si vous dites vrai et ne plaisantez pas,
Je serai la troisième parmi vos nymphes.

Fabrizio
Qu’il en vienne encore une quatrième, elle me fera plaisir.

[à Foresto et Giacinto]

Enlevez-vous de là,
Ce n’est pas votre place;
Chacun son tour, et cette fois, c’est à moi.

Le comte Bellezza
Holà, notre sujet !
Cessez immédiatement.
Ce n’est pas encore fini:
Si vous êtes le berger des trois nymphes,
Vous devez faire des cadeaux aux trois.

Fabrizio
Aïe ! Je suis coincé.
Cette faveur va me coûter une facture salée.

Giacinto
Allez, faites-vous honneur !

Foresto
Allez, comportez-vous bien, monsieur le berger.

Fabrizio
À vous, belle Rosanna,
Ma chère bergère,
Puisque dans votre sein brille un cœur content,
Je vous offre ce petit brillant.

Rosanna
Il est très spirituel et très beau,
Il est aussi brillant que votre cerveau.

Fabrizio
Je vous remercie; à Laurette,
Gracieuse, mignonnette,
Pour qui je suis tourmenté à toute heure,
Je fais cadeau de cette montre en or.

Laura
J’accepte votre cadeau
Et je promets de contempler
En lui votre aimable figure
Vu que vous êtes tout rond de nature.

Fabrizio
Vous m’obligez. À madame,
Pour qu’elle se garde de la poudre à éternuer,
J’offre une tabatière de Séville.

Madame Lindora
Et moi qui vous aime tant, je souhaiterais
Que dans cette tabatière,
Pour pouvoir en jouir à toute heure,
Se trouve votre cœur réduit en poudre.

Fabrizio
Quelle bonté ! Quelle finesse !

Le comte Bellezza
Et maintenant, que chacune
Dispose à son gré de ces cadeaux,
Et fasse un compliment au donateur.

Rosanna
Je passe cet anneau
À la main de Giacinto
Et je dis au donateur
Que je l’ai joué, que c’est Giacinto mon berger.

Fabrizio
Comment ?

Laura
Cette montre,
Je la remets à Foresto
Et je dis au donateur
Que je soucie de lui comme d’une guigne.

Fabrizio
Quoi ? Quoi ?

Madame Lindora
La tabatière,
Je l’offre au prince, mon berger,
Vu que cette saleté de tabac me fait du mal
Et que celui qui me l’a donnée est un animal.

Le comte Bellezza, Giacinto et Foresto
Vive le seigneur Fabrizio,
On s’amuse bien avec lui.

[Tous se lèvent]

Fabrizio
Soyez maudits tous les six.

Air

Fabrizio
Corps du diable ! Cela me paraît un peu trop !
Quoi ? Suis-je un rien du tout ?
Je suis gentilhomme dans mon village,
Je fais les dépenses, je suis le patron.
Quelle impertinence ? Quelle autorité ?
Comment ? Que dites-vous ?
Eh, patron, suffit !
Je veux en finir,
Je veux m’en aller.
Mesdames les nymphes,
Messieurs les bergers,
Bon voyage à tous...
Quoi ? Ça ne vous plaît pas ?
Vous vous en irez,
Oui, messieurs.

[Il sort]

 

Scène 2
Tous, moins Fabrizio

 

Madame Lindora
Oh, comme il me fait rire !

[Elle rit]

Ah ah !
Aïe ! je n’en peux plus: ah, ah, ah, ah,
Maître Fabrizio: ah, ah, ah
Est en colère: ah, ah !
Aïe, le souffle me manque,
Je ne peux plus respirer.

[Elle se jette sur un siège]

Laura
Qu’est-ce qui se passe ?

Madame Lindora
Le rire me démantibule, me détruit.

Laura
Pauvre dame,
Vous êtes trop délicate, je compatis.
(Je vais m’amuser aussi avec cette mijaurée.)

Foresto
Messieurs, avec votre permission,
Je vais suivre Fabrizio. Il est fou de rage.
Je vais voir à le calmer. Pour être franc,
Il n’a pas tous les torts. Mais c’est ce qui attend
Tous ceux qui veulent aller au delà de leur état:
On dépense, on souffre, on ne profite de rien, et on est tourné en dérision.

[Il sort]

Laura
Je ris quand je vois
Certains fous qui font les amoureux
Et croient, contre deniers comptants,
Rendre leur dame aimante.
Quand le cœur n’y est pas, ils n’arrivent à rien;
Ils tombent dans le piège,
Et s’ils veulent se ruiner, tant pis pour eux.

Madame Lindora
À ce sujet,
Laurette, je ne l’entends pas comme vous:
Je ne fais ni ne reçois de cadeaux,
Et pour ne pas tromper, je ne promets rien.

Laura
De grâce, parlons d’autre chose.

Le comte Bellezza
Ah, madame,
Allons par ces délicieuses collines,
Pour couvrir de honte, avec vos belles couleurs,
La beauté vulgaire des fleurs.

Rosanna, à Giacinto
Comme il parle ampoulé !

Giacinto, à Rosanna
Et pourtant, affecté comme il est,
Il devrait vous plaire.

Rosanna, à Giacinto
Pourquoi ?

Giacinto, à Rosanna
La flatterie plaît beaucoup aux dames.

Le comte Bellezza, à Rosanna et Madame Lindora
Permettez que je puisse
Diriger de mon bras...

Laura
Eh, mon cher seigneur comte,
Vous partez avec madame.
Rosanna s’en ira avec son Giacinto,
Et je resterai seule ?
Vous ne connaissez pas les règles de la chevalerie.

Le comte Bellezza
Vous avez raison, pardonnez-moi;
Je suis un insensé, je suis un bœuf;
Je serai, si vous le permettez, votre chevalier servant à toutes deux.

Laura
Si madame y consent...

Madame Lindora
Je ne dispute point.

Laura
J’accepte, et je suis sensible à vos grâces.

Le comte Bellezza
Me voici. S’il vous plaît, faites-moi l’honneur...
Veuillez poser la main sur mon humble bras.

Laura
Avancez plus vite.

Madame Lindora
Allez doucement.

Rosanna, à Giacinto
Ils sont vraiment risibles !

Giacinto, à Rosanna
Je n’ai jamais rien vu d’aussi plaisant.

Laura
Mais allez, vous ne bougez pas !

Le comte Bellezza
Voyez comme je suis preste !

Madame Lindora
N’allez pas si vite;
Vous m’estropiez déjà.

Laura
En allant si lentement, vous m’assommez.

Giacinto
(Oh qu’ils sont beaux !)

Rosanna
(Qu’ils sont mignons !)

Le comte Bellezza
(Je suis
Dans de beaux draps.) Allons, madame,
Un tantinet plus vite.

[à Laura]

Eh, ma chère,
Un tantinet plus lentement.

Laura
Plus lentement que ça ? Je vais mourir !

Madame Lindora
Je vous dis que je ne peux pas marcher si fort.

Le comte Bellezza
L’une y va forte, et l’autre piano,
L’une tire et l’autre traîne;
Je ne sais plus que faire;
Ayez la bonté de me donner la main,
Je marcherai comme je pourrai.
Courage, courage, tiens bon, ferme !
Que chacune aille seule,
Je suis votre serviteur.
Qui commande ? Me voici.
Vous servir ? J’accours.
Avançons ainsi, ainsi.
Trop vite ? Trop doucement ?
J’espère en vain m’ajuster
À l’étrange humeur de deux femmes.

[Il sort]

 

Scène 3
Rosanna, Giacinto, Madame Lindora, Lauretta

 

Giacinto
Ah ah, le beau spectacle !

Rosanna
(Vraiment plaisant et savoureux !)

Laura
Madame, allez aussi doucement que vous voulez;
Pour ne pas vous accompagner,
Je vous fais la révérence et je m’en vais.

[Elle sort]

Madame Lindora
Fi donc ! Courir si vite
Ne sied certes pas à une dame.
Nous devons afficher, pour nous distinguer
Des gens ordinaires,
Une délicatesse extraordinaire.

[Elle sort]

 

Scène 4
Rosanna, Giacinto

 

Rosanna
Beaux caractères, en vérité.

Giacinto
Merveilleux, même.
Moi qui ne suis pas sot, j’ai choisi pour nymphe
Une femme aussi sensée que belle.

Rosanna
De grâce,
Ne suivez pas vous aussi cette vile coutume
De flatter pour le plaisir.

Giacinto
Ah, ne craignez rien;
Je vous estime plus que vous ne croyez.

Rosanna
Pour l’instant, j’apprécie l’honneur
De vous avoir pour mon berger.

Giacinto
Qui sait ? si vous ne dédaignez pas
Le cœur de qui vous adore,
Je serai votre berger pour toujours.

Rosanna
Bienheureuse Arcadie, dirais-je alors,
Si je pouvais, joyeuse,
Passer tous mes jours sur la colline, dans les prés,
Avec mon berger, avec mon Giacinto à mon côté.

Air

Rosanna
Si le dieu d’amour
Écoute les vœux de mon âme,
Mon cœur sera joyeux,
Je serai heureuse.
Je n’en dis pas plus pour l’instant,
Mais peut-être un jour viendra
Où ma bouche pourra dire
Ce qu’aujourd’hui elle ne dit pas.

[Elle sort]

 

Scène 5
Giacinto seul

 

Giacinto
Il n’est que trop vrai que le feu d’amour
S’introduit dans notre sein, et peu à peu,
Ces villégiatures
Dans lesquelles on se comporte si librement,
Et où s’entretiennent toutes personnes de sexe opposé,
Occasionnent souvent
À la saison des ardeurs tempérées,
Engagements, servitude, douceur, amours.

Air

Giacinto
Pour passer des yeux au cœur,
La liberté moderne
Ouvre la voie au dieu d’amour.
Même l’Amour irait soumis
Si on en usait avec le beau sexe
Selon l’ancienne austérité.

[Il part]

 

Scène 6
Une chambre
Fabrizio, Foresto

 

Fabrizio
Non, non, je ne veux pas écouter.

Foresto
Allons, monsieur Fabrizio,
Soyez un homme de bon sens,
Faites preuve de civilité,
Ne vous laissez pas dominer par la bile.

Fabrizio
Quelle bile ? C’est vous qui me faites
Faire de la bile, qui m’estomaquez !
Vous devez venir quand je vous l’ordonne.

Foresto
En fin de compte, c’était une plaisanterie.

Fabrizio
Oui, une plaisanterie, mais dans l’intervalle,
La montre, la boîte et la bague,
On ne les voit plus.

Foresto
Vous faites erreur:
Voici la montre,
La boîte, et la bague.
Chacun de nous vous rend ce qu’il a reçu de vous,
Aucun ne prétend usurper votre bien.

[Il lui remet la montre, la tabatière et la bague]

Fabrizio
Eh, je ne dis pas, je ne dis pas, mais me voir
Attrapé et raillé...

Foresto
Ils le font sous vos yeux,
Pour s’amuser, mais ensuite,
Dans votre dos, tout un chacun chante vos louanges,
Et parle de votre bon cœur, et l’apprécie.

Fabrizio
Je suis un bon ami, et je fais ce que je peux.

Foresto
À propos, ami:
Que faisons-nous ce soir ?
Le carrosse est vendu,
Les chevaux sont partis,
Et il n’y a pas de souper.

Fabrizio
Comment ? En un jour,
Tant de beaux gros ducats sont partis ?

Foresto
On a payé les dettes principales.

Fabrizio
Je ne sais pas que faire.

Foresto
Vous êtes pris au piège,
Vous ne pouvez pas vous y soustraire.

Fabrizio
Conseillez-moi, si vous avez une idée.

Foresto
On pourrait mettre en gage
La bague et la montre.

Fabrizio
Oui, vous avez raison.

Foresto
Mais je ne sais pas si cela
Produira assez d’argent.

Fabrizio
Eh bien, tenez, prenez
Aussi cette boîte.
Il ne me reste plus rien d’autre,
Mon cher Foresto, pour terminer la fête.

Foresto
Vous êtes un grand homme ! Dommage
Que vous n’ayez pas le plus grand trésor du monde.
(On en verrait vite le fond.)
Je vais trouver de l’argent
Et je reviens tout de suite.
J’ai je ne sais quelle idée qui se dessine.
Dès que je reviens, vous saurez le quand et le comment.

[Il sort]

 

Scène 7
Fabrizio, puis Madame Lindora

 

Fabrizio
Tout va bien. Je sais que je me ruine,
Mais peu importe; au moins, j’aurai savouré
De la part de mes traîtresses de nymphes
Un petit témoignage d’amour charitable.

Madame Lindora, de loin
Seigneur Fabrizio !
Seigneur Fabrizio !

Fabrizio
Celle-ci, à vrai dire,
Me paraît trop flegmatique.

Madame Lindora, même jeu
Il n’entend pas ?
Seigneur Fabrizio !

Fabrizio
Et pourtant, si elle voulait de moi,
Je ne refuserais pas
De jouer un peu le sigisbée avec elle.

Madame Lindora, en insistant
Sei-gneur Fa-bri-zio !

Fabrizio
Oh Ciel ! Pardonnez-moi,
Je ne vous avais pas entendue.

Madame Lindora
J’ai crié si fort que mon gosier
En est tout enflé;
Comme si une veine avait éclaté dans ma poitrine.

Fabrizio
Diantre ! Faites attention.Permettez...

Madame Lindora
Aidez-moi.

Fabrizio
J’accours.

Madame Lindora
Ne me touchez pas.

Fabrizio
Pourquoi ?

Madame Lindora
Je suis très délicate.

Fabrizio
(Elle me paraît empâtée par la ricotta.)

Madame Lindora
Ah ! Je suis épuisée !

Fabrizio
Asseyez-vous, madame.

Madame Lindora
Je m’assiérais volontiers, mais cette chaise
Est dure en diable.
Je suis habituée à des sièges moelleux.

Fabrizio
Eh, vous dis-je: doucement, n’ayez pas peur.

[au domestique]

Eh, apporte vite
Une meilleure chaise.

[Le domestique arrive]

Madame Lindora
Bien obligée.

[Le domestique s’en va et revient avec une chaise damassée]

Fabrizio
Asseyez-vous là, vous serez mieux.

Madame Lindora
Oh la la ! Le rembourrage est si dur
Que je ne peux espérer être bien là-dessus.

Fabrizio
Il faut y faire quelque chose.
Apporte mon fauteuil.

Madame Lindora
Soyez indulgent, monsieur.

Fabrizio
Vous êtes la maîtresse.

[Le domestique revient avec le fauteuil]

Voici, installez-vous.

Madame Lindora
Oh ! c’est pire, c’est pire.
Non, non, je n’y tiens pas.
Le coussin en vachette est trop dur.

Fabrizio
Eh ! Corbleu !
Je vais m’en occuper moi.

[Il sort]

Madame Lindora
Emportez
La chaise et le coussin;
Cette odeur de vachette me fait du mal.

[Fabrizio revient avec un matelas]

Fabrizio
Voilà un matelas;
Je ne peux pas faire plus.

Madame Lindora
C’est un véritable outrage.
Je le reconnais, je le sais; non, je ne croyais pas
Devoir souffrir autant.
Ah ! la douleur me fait venir des larmes !

Air

Madame Lindora
Je veux m’en aller... je ne veux plus rester;
Je ne veux plus être bafouée.
Oui, monsieur, je m’en irai.
Je suis si délicate
Qu’un rien me démolit;
Et vous êtes la cause
Qui m’a fait pleurer.
Si au moins je savais me mettre en colère,
Je voudrais me venger sur le champ.
Mais je mourrais immédiatement
Si j’avais à me mettre en rage.

[Elle sort]

 

Scène 8
Fabrizio, puis Foresto

 

Fabrizio
Se retienne qui peut ! Corps du diable !
Je n’en pouvais plus.

Foresto
Monsieur Fabrizio,
Le prince d’Arcadie a ordonné
Que nous représentions ce soir
Une comédie impromptu.

Fabrizio
Je ne sais pas faire.

Foresto
N’ayez pas peur, je vous aiderai.Le comte a décidé
De jouer l’amoureux.
L’amoureuse sera madame.
Laurette fait la soubrette,
Je joue le père,
Et vous devez faire le domestique.

Fabrizio
Moi, le domestique ?

Foresto
C’est le rôle bouffe.

Fabrizio
Je devrai faire le bouffon ? C’est un métier
Qui est bien difficile:
Faire rire les connaisseurs, c’est tout un travail.

Foresto
La nuit s’avance déjà:
Allez vous costumer, je vous rejoins.

Fabrizio
Je ferai ce que je pourrai;
Je n’aime pas parler en improvisant.
Si du moins c’était une comédie qu’on ait travaillée,
L’acteur pourrait se sauver
En disant que le poète est un ignorant.

[Il sort]

 

Scène 9
Foresto seul

 

Foresto
C’est sûr, rien à redire: tout le monde
A l’habitude de rejeter la faute sur le dos des autres.
Si un opéra rate, le poète dit: 
« Mon livret est beau et bon;
C’est le compositeur qui a tout gâché. »
Et celui-ci se vante
D’avoir fait une musique géniale ;
Le défaut vient des interprètes.
Et en fin de compte, l’imprésario,
Sans savoir quelle est la vraie raison,
S’en va doucement vers la faillite.

Air

Foresto
Pour qu’un opéra réussisse,
Combien de choses il faut !
Un bon livret, de bonne musique,
De bonnes voix, des femmes jeunes,
Ballets, orchestre, décors et machines.
Et ça suffit ? Oh non, monsieur !
Que faut-il donc ? Je n’en sais rien.
Mais ceux qui critiquent n’en savent pas plus,
Bien que chacun veuille critiquer.
L’un parle par jalousie,
Un autre pour ne pas dépenser,
Pendant que la plupart des gens
Ont coutume de penser et juger
Selon leur caprice dominant.

[Il sort]

 

Scène 10
Une salle
Le comte, sous le nom de Cintio,
Fabrice en Polichinelle,
Lauretta en Colombine,
madame Lindora sous le nom de Diana,
et enfin Foresto en Pantalon

 

Le comte Bellezza / Cintio
Suis-moi, Polichinelle.

Fabrizio / Polichinelle
Me voici.

Le comte Bellezza / Cintio
Tout ainsi qu’une sombre nuée
S’oppose au soleil, et obscurcit la terre immense,
Ainsi, recouvert par cette muraille,
Mon beau soleil, devant qui s’efface l’autre,
Échappe à mon regard. C’est pourquoi, affligé,
J’attends les nouveaux rayons de mon soleil.

Fabrizio / Polichinelle
Tu me parles tudesque, je n’y entends goutte.

Le comte Bellezza / Cintio
Toi, mon fidèle serviteur,
Va-t-en frapper à cette porte.

Fabrizio / Polichinelle
Quelle porte ?

Le comte Bellezza / Cintio
Celle que voici.

Fabrizio / Polichinelle
Je ne la vois pas.

Le comte Bellezza / Cintio
Tu dois faire semblant qu’elle est là.
Au lieu de la porte,
On frappe sur un cadre ou sur une chaise,
Comme font les comiques à la comédie.

Fabrizio / Polichinelle
J’avions compris, mais s’il vous plaît:
Pourquoi je devions tambouriner à la porte ?

Le comte Bellezza / Cintio
Pour que ma beauté
Vienne me parler.

Fabrizio / Polichinelle
Ici, dans la rue ?

Le comte Bellezza / Cintio
C’est vrai, il ne sied pas
Que des amants honnêtes et bien élevés
Se parlent d’amour dans la rue;
Mais c’est ainsi que font les comédiens.

Fabrizio / Polichinelle
Bon, bon, je vais faire toc toc, mais si quelqu’un,
Quand j’aurai frappé, vient me frapper moi ?

Le comte Bellezza / Cintio
Laisse faire; pas d’importance, je suis de ton côté.

Fabrizio / Polichinelle
Ohé, là dedans !

Laura / Colombine, de l’intérieur
Qui frappe ?

Fabrizio / Polichinelle
C’est moi.

Laura / Colombine
Votre servante, monsieur.

Fabrizio / Polichinelle
Hé, patron, celle-là est pour moi.

Le comte Bellezza / Cintio
Qui êtes-vous, la belle enfant ?

Laura / Colombine
Je suis Colombine Tourniquette.

Le comte Bellezza / Cintio
La camérière de Diana ?

Laura / Colombine
Pour servir vot’seigneurie.

Fabrizio / Polichinelle
Bien obligé, bien obligé.

Le comte Bellezza / Cintio
Ah, je vous prie,
De grâce, appelez-la.

Laura / Colombine
Tout de suite, à votre service.

Fabrizio / Polichinelle
‘Coute-moi, biquette,
Sors donc toi aussi
Qu’on s’amuse aussi entre nous.

Laura / Colombine
Oui, oui, c’est l’usage:
Si les patrons se font la cour entre eux,
La servante badine avec le serviteur.

Air

Laura / Colombine
Le maître et la maîtresse
Flirtent avec distinction;
Nous y allons plus bonnement,
Sans tant de raffinement.
Eux disent: « Mon idole,
Je souffre, je meurs, je délire, je hais ! »
Nous disons sans plus d’effort:
« Tu m’aimes ? Je t’aime. »
Et nous faisons vite, vite,
Tout ce qu’il y a à faire.
Eux disent que c’est un grand tourment,
Cet amour qui enflamme leur cœur;
Nous disons que c’est un grand plaisir,
Celui qu’amour apporte au cœur.
Mais d’où vient la différence ?
C’est qu’eux ont mille scrupules,
Ils souffrent beaucoup et parlent tard.
Nous, nous disons ce qu’il faut
Sans soupirer autant.

[Elle se retire en faisant semblant d’appeler Diana]

Le comte Bellezza / Cintio
Elle te plaît, Polichinelle ?

Fabrizio / Polichinelle
À qui ne plairais-tu pas, Tourniquette !

Le comte Bellezza / Cintio
Ah ! voici la dame de mes pensées.

Fabrizio / Polichinelle
Et Tourniquette vient avec elle.

[Entrent madame Lindora et Lauretta]

Le comte Bellezza / Cintio
Venez, mon idole,
Venez, par pitié.

Madame Lindora / Diana
Je viens, je viens, bien-aimé, me voici.

Le comte Bellezza / Cintio
Vous êtes mon trésor.

Madame Lindora / Diana
Pour vous je languis, je me meurs.

Fabrizio / Polichinelle, à Laura
Ah ! tu es ma belle !

Laura / Colombine
Et vous êtes mon cher Polichinelle.

Le comte Bellezza / Cintio, à Madame Lindora
Je vous ai donné mon cœur.

Madame Lindora / Diana
Pour vous je brûle d’amour.

Fabrizio / Polichinelle, à Laura
Pour toi, je me sens le Vésuve dans la poitrine.

Laura / Colombine
Mon cœur est cuit au feu de la passion.

Le comte Bellezza / Cintio
Ma ravissante, mon aimée...

Fabrizio / Polichinelle
Tourniquette, ma bichette...

Madame Lindora / Diana
Cintio cher, Cintio mien...

Laura / Colombine
Polichinelle, ma beauté...

Madame Lindora / Diana
Quel bonheur, quel plaisir !

Laura / Colombine
Viens, mon chéri, viens sur mon sein.

Tous
Je veux t’embrasser un peu.

[Arrive Foresto en Pantalon]

Foresto / Pantalon
Holà, holà, qu’est-ce que c’est ?
On s’embrasse ?
Malandrins !
Allez, dégagez, hors d’ici !

Madame Lindora / Diana
Mon père, je vous présente mes respects.

Laura / Colombine
Votre servante, seigneur patron.

Fabrizio / Polichinelle
Pantalon, je suis ton esclave.

Foresto / Pantalon
Qu’est-ce que c’est que toutes ces manigances ?
Allez tous vous faire pendre.

Le comte Bellezza / Cintio
Désirez-vous que je m’en aille ?

Foresto / Pantalon
C’est un ordre.

Fabrizio / Polichinelle
Je m’en vais moi aussi ?

Foresto / Pantalon
Je te l’ai ordonné.

Le comte Bellezza / Cintio
Je m’en irai avec ma belle.

Fabrizio / Polichinelle
Je m’en irai avec Tourniquette.

Madame Lindora / Diana
Je viendrai avec joie.

Foresto / Pantalon
Tiens, prends ce coup de canne !
Partir avec les donzelles ? Pas question !

Madame Lindora / Diana
Monsieur mon père, par pitié !

[Elle s’agenouille]

Laura / Colombine
M’sieur, par charité !

[Elle s’agenouille]

Le comte Bellezza / Cintio
De grâce ! Moi aussi, je vous en supplie !

[Même jeu]

Fabrizio / Polichinelle
Pantalon, seigneur patron !

[Même jeu]

Foresto / Pantalon
Je ne peux plus rester dur.
Allons, jeunes fous, relevez-vous !

Tous, sauf Foresto
Je vous en supplie !

Foresto / Pantalon
Silence !

Tous, sauf Foresto
Je vous en conjure !

Foresto / Pantalon
Venez çà.
Chers enfants, donnez-vous la main:
À la fin, je suis Vénitien,
Vous avez su m’émotionner.

Tous, sauf Foresto
Vive, vive Pantalon !

Vive, vive la douce passion,
Vive, vive ce plaisir
Que produit un vrai amour,
Qui console notre cœur.

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Acte III

 

 

Scène premiere
Une chambre
Fabrizio, puis Lauretta.

 

Fabrizio
Malheur ! Où me cacher ?
Malheur ! Je suis tombé dans un précipice !
Pauvre Arcadie ! Pauvre Fabrizio !
L’argent est épuisé;
Tout ce qui était vendable est vendu. Tout a finalement
Été épuisé hier,
Et il n’y a rien à manger pour les invités.
Oh sort ! oh ciel ! oh destin !
Je ne sais que faire, je suis au désespoir.

Laura
Seigneur Fabrizio, orné de toutes grâces,
Je vous souhaite le bon jour.

Fabrizio
Je vous en remercie.

Laura
Que se passe-t-il, que vous me paraissez
Un tant soit peu troublé ?

Fabrizio
J’ai mal à la tête.

Laura
J’en suis fâchée; moi-même,
J’ai quelque douleur à l’estomac.
Je boirais volontiers un chocolat.

Fabrizio
(Le refrain habituel.)

Laura
Auriez-vous l’obligeance
D’en donner l’ordre à la cuisine ?

Fabrizio
(Tu n’en boiras sûrement pas ce matin.)

 

Scène 2
Les mêmes, madame Lindora

 

Madame Lindora
Seigneur Fabrizio, aimable et courtois,
Soyez le bien levé.

Fabrizio
Elle aussi...

Madame Lindora
Je voudrais vous supplier
D’ordonner qu’on me serve
Mon petit, tout petit déjeuner habituel.

Fabrizio
Et en quoi consiste votre petit déjeuner ?

Madame Lindora
Je fais broyer un chapon,
Puis je le fais bouillir peu à peu,
Et je fais réduire jusqu’à ce qu’il reste
Une cuillerée de bouillon,
Et j’y trempe deux tranches de petit pain.

Fabrizio
Si ce n’était le chapon...

Madame Lindora
Oh, pauvre de moi !
En vérité, je vais me trouver mal,
En vérité, je vais mourir de faiblesse.

Fabrizio
(Si elle compte sur le bouillon de chapon,
Madame va devoir crever ce matin.)

 

Scène 3
Les mêmes, le comte

 

Le comte Bellezza, à Fabrizio
Notre héros, notre dieu,
Puisque j’ai été confirmé
Dans mon principat pour ce jour,
J’ordonne que l’on fasse
Une solennelle et sonore chasse.
Les chasseurs sont dispos,
Les chiens sont prêts; rien d’autre ne manque
Sinon que le cœur généreux
D’un si digne hôte
Contribue de son côté à la grande entreprise.

Fabrizio
Ce qui signifie ?

Le comte Bellezza, à Fabrizio
Peu et propre:
Un pâté bien rond,
Deux volatiles bouillis,
Un quadrupède rôti,
Un gâteau, du lait, une salade et quelques fruits,
Et votre noble cœur contente tout le monde.

Fabrizio
Vous ne voulez rien d’autre ? Vous serez servi;
Ce matin, le déjeuner, c’est déjà fait.

 

Scène 4
Les mêmes, Foresto

 

Foresto
Seigneur Fabrizio...

Fabrizio
Eh bien, quoi de nouveau ?

Foresto
Il y a une heure que je vous cherche sans vous trouver.
Où diable se trouvent
Le rossolis et le café ?
Giacinto en voudrait, Rosanna en réclame,
Et on ne trouve pas un chien pour en apporter.

Fabrizio
Oh diantre ! Je suis désolé. Vite, vite,
Pancrazio, où es-tu ?

[Le domestique arrive]

Ouvre bien les oreilles;
Sers ces messieurs et dames comme il faut.

Air

Fabrizio
À Laurette, son chocolat;
À madame, une petite tasse de consommé;
Le rossolis et le café aux autres.
Puis tu feras un gâteau feuilleté.
(Doucement... écoute) Tu feras un pâté.

(Doucement, je te dis. Ne dis pas qu’il n’y en a pas:
Je sais déjà tout ce que tu veux dire:
Il n’y a plus rien, il n’y a plus un sou.
Peu importe, reste muet, j’y tiens;
Ce n’est pas à toi d’y penser.)

[Il sort avec le domestique]

 

Scène 5
Le comte, madame Lindora, Lauretta, Foresto

 

Le comte Bellezza
Fabrizio est généreux.

Laura
C’est un bon berger pour les nymphes d’Arcadie.

Foresto
Mesdames et messieurs, je dois vous détromper.
Le pauvre Fabrizio est désespéré.
Il s’est ruiné.
Il commande de grandes choses, mais ce matin,
Il n’a pas deux sous pour acheter du pain.

Laura
Mais mon chocolat ?

Foresto
Disparu pour ce matin.

Le comte Bellezza
La chasse et le déjeuner ?

Foresto
Il faut les remettre
Jusqu’à ce qu’on trouve qui veuille en faire les frais.

Madame Lindora
Mais il y aura bien le chapon ?

Foresto
Certainement pas.

Madame Lindora
Comment pourrai-je vivre sans reconstituant ?
Malheur ! Quelle langueur ! Je défaille, je meurs.

Le comte Bellezza
Ah, madame, madame !
Voici de la salsepareille,
De l’esprit de mélisse,
De l’eau de la reine,
De l’extrait de cannelle surfine.

Madame Lindora
Y a-t-il une pharmacie ?

Foresto
Oui, madame.

Madame Lindora
De grâce, faites-moi ce plaisir, cher comte,
Allez me quérir,
Puisque je n’ai pas mon bouillon,
De la poudre d’or,
Un élixir aux pierres précieuses,
Avec quelque laxatif délicat.

Le comte Bellezza
Pour vous servir, madame, en un instant,
Je mets les éperons à mon cœur, les ailes à mes pieds.

[Il sort]

 

Scène 6
Madame Lindora, Lauretta, Foresto

 

Laura
Eh, chère madame,
Je sais , moi, ce qu’il vous faudrait
Pour que tout votre mal soit guéri.

Madame Lindora
Et que faudrait-il donc ?

Laura
Un gentil mari.

Air

Laura
Les fillettes jeunettes
Sont sujettes à certains maux
Mais les apothicaires n’ont pas
Le remède qui convient.
La faiblesse des jouvencelles
Requiert une autre ordonnance:
Un jeune amoureux
Peut guérir tous leurs maux.

[Elle sort]

 

Scène 7
Madame Lindora, Foresto

 

Foresto
Qu’en dites-vous, madame ? Le remède
De Laurette vous plaît-il ?

Madame Lindora
Je n’écoute pas
Ses balivernes, ni les vôtres.
Les passions d’amour sont trop légères.

Foresto
La modestie est une grande vertu. Mais à la fin,
Il faut que la passion du cœur s’exprime,
Que si la bouche se tait, les yeux parlent.
Vous adorez le comte.

Madame Lindora
Taisez-vous donc, il vient !

Foresto
Je pars, il ne faut pas que je vous dérange.

 

Scène 8
Madame Lindora, puis le comte
accompagné d’un apothicaire porteur de divers médicaments

 

Madame Lindora
Je l’aime, il est vrai, mais je ne veux pas le dire maintenant;
Je veux respecter la gravité de mon sexe.

Le comte Bellezza
Madame, voici l’apothicaire,
Avec la moitié de sa pharmacopée.

Madame Lindora, au comte
Le cordial !

Le comte Bellezza, à madame Lindora
Le cordial ? Voici le cordial !

Madame Lindora
Moitié pour vous, moitié pour moi.

Le comte Bellezza
Je ne souffre de rien.

Madame Lindora
Quand on sert une dame,
On ne peut rien refuser.

Le comte Bellezza
Vous dites vrai, vous dites vrai: je boirai.

[Il en verse la moitié dans un verre et le boit, puis donne le reste à madame Lindora]

Madame Lindora
Il est fort ?

Le comte Bellezza
Un peu trop.

Madame Lindora
Je vais l’adoucir un peu;
Ah, non, non, je ne veux pas, c’est du feu pur.
Donnez-moi l’élixir.

Le comte Bellezza
Le voici.

Madame Lindora
Buvez-en vous d’abord dans ce verre.

Le comte Bellezza
Mais je...

Madame Lindora
Mais vous n’êtes pas chevaleresque...

Le comte Bellezza
Je vous demande pardon:
Je vous sers, je bois, je suis un chevalier.

Madame Lindora
Il vous plaît ?

Le comte Bellezza
Pas du tout,
Il m’a mis un volcan dans le corps.

Madame Lindora
Dans ce cas, je n’en veux pas.

Le comte Bellezza
En attendant, moi, je l’ai pris !

Madame Lindora
Aïe ! Je me sens
L’estomac pesant.
Avez-vous apporté le purgatif ?

Le comte Bellezza
Oui, madame,
Ceci est un laxatif
Puissamment efficace;
Et si vous sentez une indigestion,
En quelques heures, se fera l’opération.

Madame Lindora
Faites voir.

Le comte Bellezza
Le voici.

Madame Lindora
C’est trop
Pour mon estomac.
Vous en boirez la moitié, et moi l’autre.

Le comte Bellezza
Je n’en ai pas besoin.

Madame Lindora
Quelle importance ?
Prenez-le et buvez
Si vous êtes un chevalier.

Le comte Bellezza
Je boirai, je boirai, oui, madame.
(C’est elle qui a mal, et moi qui prends médecine !)

Madame Lindora
Horreur, il me donne la nausée. Non, je n’en veux pas.

Le comte Bellezza
Je sens un grand remue-ménage
Dans mon estomac.

Madame Lindora
Souffrez, comte, je souffre aussi.

Air

Le comte Bellezza
Oui, madame, je souffrirai,
Mais je sens une sorte de...
Qui voudrait bien remonter.
Ah ! je ne puis plus l’endurer.
De grâce, permettez que je m’en aille,
Attendez-moi, je reviens.
Non, vous dis-je, je ne voudrais pas...
Si vous ressentiez mes douleurs...
Vous ne le croyez pas ? Je me tairai.
Vous le voulez ? J’éclaterai.

[Il sort]

 

Scène 9
Madame Lindora, puis Giacinto

 

Madame Lindora
Pauvre comte ! En vérité, je rirais,
Si le rire ne me faisait pas si mal.

Giacinto
Madame, accordez-moi votre attention.
Vous avez déjà entendu
La disgrâce de notre hôte si courtois,
Désormais réduit à la faillite par cette belle Arcadie.
Rosanna, qui a sa villa non loin d’ici,
Y invite tout le monde;
L’Arcadie s’y réunira
De façon plus judicieuse,
Et nous y emmènerons aussi Fabrizio.

Madame Lindora
Oh, le pauvre Fabroni !
Cela me fait trop de peine; mais je n’y pense pas,
Car si j’y pensais,
Je risquerais de m’affliger par compassion,
Et m’attristant un tant soit peu, j’en mourrais.

Air

Madame Lindora
Je ne veux pas de tourments dans mon cœur,
Je ne veux pas penser au malheur,
Je n’y ai jamais pensé,
Et jamais je n’y penserai.
Je suis d’un tel tempérament
Que j’ai l’air d’être triste,
Et pourtant, je n’ai en mon cœur
Aucune mélancolie.

[Elle sort]

 

Scène 10
Giacinto, puis Rosanna

 

Giacinto
Il est bien possible qu’elle soit
Plus joyeuse que ce que chacun croit,
Mais elle fait mourir d’ennui tous ceux qui la voient.

Rosanna
Giacinto, tout est préparé.
La barque est prête;
J’ai envoyé devant mes serviteurs;
Je souhaiterais que vous veniez avec moi.

Giacinto
Je ne refuse pas l’honneur que vous me faites.

Rosanna
Bien plutôt, si vous ne le dédaignez pas,
Quand vous serez chez moi,
Je ferai de vous le maître, et vous disposerez de tout.

Giacinto
Moi, Rosanna ? Pourquoi ?

Rosanna
Parce que si les paroles d’hier
Étaient sincères...
Il suffit, je n’en dis pas plus.

Giacinto
Oui, ma chère, je vous entends,
Et je n’attends ma fortune que de vous.

[Il sort]

 

Scène 11
Rosanna seule

 

Rosanna
Giacinto a un certain entrain
Qui s’accorde avec mon caractère.
Peu à peu, l’Amour a allumé
Un doux feu pour lui en mon sein.
Je l’aime, je l’adore, je lui ai donné mon cœur.

Air

Rosanna
J’ai commencé par aimer par jeu,
Et j’ai enflammé mon cœur d’amour;
Déjà m’attire le doux feu,
Qui grandit à chaque instant.
Au milieu des plaisirs, des délices,
Aujourd’hui naît mon tourment;
Mais je ne me repens pas d’aimer,
Car j’espère obtenir pitié à la fin.

[Elle sort]

 

Scène dernière
Un jardin qui se termine à la Brenta,
sur laquelle se trouve la barque qui attend la compagnie des Arcadiens

Fabrizio, puis Foresto, puis Rosanna, puis Giacinto, puis madame Lindora, puis Lauretta, et en dernier le comte

 

Fabrizio
Non, je ne veux pas qu’il soit dit
Que j’ai trouvé agréable
D’aller chez quelqu’un d’autre
Après avoir ruiné ma maison;
Je veux fuir la honte, et m’esquiver.

[Il rencontre Foresto]

Foresto
Où allez-vous, seigneur Fabrizio ?

Fabrizio
J’ai quelque chose à faire.
Attendez-moi ici, je reviens tout de suite.

[Il veut partir d’un côté, et tombe sur Rosanna]

Rosanna
J’ai cherché dans tous les recoins,
Enfin je vous ai trouvé,
Cher seigneur Fabrizio:
Faites-moi l’honneur de venir chez moi.

Fabrizio
Avec la permission de votre seigneurie…

[Il veut partir d’un autre côté, et tombe sur Giacinto]

Giacinto
Arrêtez, monsieur;
Faites-nous cet honneur,
Venez séjourner chez Rosanna avec nous.

Fabrizio
Attendez un tout petit peu, et je suis avec vous.

[Il se tourne d’un côté, et rencontre madame Lindora]

Madame Lindora
Où courez-vous ?

Fabrizio
(Allons bon !)

[Il se tourne d’un autre côté, et rencontre le comte]

Le comte Bellezza
Vous êtes prisonnier, ne bougez plus.

Fabrizio
Que la rage vous prenne, tous autant que vous êtes !

Foresto
Ça, seigneur Fabrizio,
Permettez que je parle; chacun sait
Que vous êtes un galant homme,
Que vous êtes ruiné,
Qu’il n’y a plus de remède. Chacun vous prie
De venir avec nous ; si vous refusez,
Vous faites preuve d’orgueil, et non de bassesse.

Rosanna
Je vous en supplie.

Madame Lindora
Je vous en prie.

Laura
Je vous en conjure.

Le comte Bellezza
Ne soyez pas ingrat et dur avec trois dames.

Fabrizio
Eh bien, je me rends à cette généreuse invitation.
Ce n’est pas petite fortune
Pour un homme ruiné
De trouver de la compassion auprès d’un monde ingrat.
La plupart du temps, ceux-là mêmes
Qui ont conduit le malheureux à la ruine
Le mettent au pilori sous les quolibets.

Tous, sauf Fabrizio
Seigneur Fabrizio,
Venez avec nous,
Et vous reviendrez
Tout guilleret.

Fabrizio
Je viens, et je vous rends grâces
De tant de bonté.

Tous, sauf Fabrizio
L’Arcadie sur la Brenta
Est terminée,
Et l’assemblée
Va s’en aller.

Fabrizio
Si seulement elle était partie
Trois jours plus tôt !

Tous, sauf Fabrizio
Seigneur Fabrizio,
Venez avec nous,
Et vous reviendrez
Tout guilleret.

Fabrizio
Je viens, et je vous rends grâces
De tant de bonté.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC