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Le Devin du Village
Opéra Pastoral en 8 scènes
livret & musique de:

Jean-Jacques Rousseau

les personnages:

les interprètes de l'époque:


Colin

Mr Jeliote

Colette

Mlle Fel

Le Devin

Mr Cuvellier

Troupe de Jeunes Gens du Village

 

Le Théâtre représente d'un côté la Maison du Devin, et de l'autre des Arbres & des Fontaines, & dans le fond, un Hameau


Scène 1
Colette

Colette, seule, soupirant & s'essuyant les yeux avec son tablier:
J'ai perdu tout mon honneur;
J'ai perdu mon serviteur,
Colin de délaisse.


Hélas, il a pû changer !
Je voudraois n'y plus plonger:
J'y songe sans cesse.

J'ai perdu, &c.

Il m'aimoit autrefois, & ce fut mon malheur.
Mais quelle est donc celle qu'il me préfere !
Elle est donc bien charmante ! imprudente Bergere,
Ne crains-tu point les maux que j'éprouve en ce jour ?
Colin m'a pu changer; tu veux avoir ton tour.

Que me sert d'y rêver sans cesse ?
Rien ne peut guérir mon amour,
Et tout augment ma trsitesse.

J'ai perdu, &c.

Je veux le haïr... je le dois...
Peut-être il m'aime encor... pourquoi me fuir sans cesse ?
Il me cherchoit tant autrefois.

Le Devin du Canton fait ici sa demeure;
Il sçait tout; il sçaura le sort de mon amour:
Je le vois, & je veux m'éclaircir en ce jour.


Scène 2
Colette, le Devin

Tandis que le Devin s'avance gravement, Colette compte dans sa main de la monnaie; puis elle la plie dans un papier, & la présente au Devin, après avoir un peu hésiter à l'aborder.

Colette, timidement:
Perdrai-je Colin sans retour ?
Distes-moi s'il faut que je meure.

Le Devin, gravement:
Je lis dans votre coeur, & j'ai lû dans le sien.

Colette:
O Dieux :

Le Devin:
Mdérez-vous.

Colette:
Eh bien ?
Colin...

Le Devin:
Vous est fidéle.

Colette:
Je me meurs.

Le Devin:
Et pourtant, il vous aime toûjours.

Colette, vivement:
Que dites-vous ?

Le Devin:
Plus adroite & moins belle,
La Dame de ces lieux...

Colette:
Il me quitte pour elle !

Le Devin:
Je vous l'ai déja dit, il vous aime toûjours.

Colette, tristement:
Et toujours il me fuit.

Le Devin:
Comptez sur mon secours.

Je prétends à vos pieds ramener le volage.
Colin veut être brave, il aime à se parer:
Sa vanité vous a fait un outrage
Que son amour doit réparer.

Colette:
Si des Galans de la ville
J'eusse écouter le discours,
Ah ! qu'il m'eut été facile
De former d'autres amours !

Mise en riche demoiselle
Je brillerois tous les jours;
De rubans & de dentelles
Je chargerois mes atours.

Pour l'amour de l'infidélle
J'ai refusé mon bonheur,
J'amois mieux être moins belle
Et lui conserver mon coeur.

Le Devin:
Je vous rendrai le sien, ce sera mon ouvrage.
Vous, à le mieux garder appliquez tous vos soins;
Pour vous faire ailmer davantage,
Feignez d'aimer un peu moins.

L'Amour croit qu'il s'inquiète;
Il s'endort s'il est content:
La Bergere un peu coquette
Rend le Berger plus constant.

Colette:
A vos sages leçons Colette s'abandonne.

Le Devin:
Avec Colin prenez un autre ton.

Colette:
Je feindrai d'imiter l'exemple qu'il me donne.

Le Devin:
Ne l'imitez pas tout de bon;
Mais qu'il ne puisse le connoître.
Mon art m'apprend qu'il va paroître,
Je vous appellerai quand il en sera tems.


Scène 3
Le Devin

Le Devin:
J'ai tout sçu de Colin, & ces pauvres enfans
Admirent tous les deux la science profonde
Qui me fait deviner tout ce qu'ils m'ont appris.
Leur amour à propos en ce jour me seconde;
En les rendant heureux, il faut que je confonde
De la Dame du lieu les airs & les mépris.


Scène 4
Le Devin, Colin

Colin:
L'Amour & vos leçons m'ont enfin rendu sage;
Je préfére Colette à des biens superflus:
Je sçus lui plaire en habit de village;
Sous un habit doré qu'obtiendrois-je de plus ?

Le Devin:
Colin il n'est plus tems, & Colette t'oublie.

Colin:
Elle m'oublie, ô Ciel ! Colette a pû changer !

Le Devin:
Elle est femme, jeune & jolie;
Manqueroit-elle à se venger ?

Colin:
Non, Colette n'est point trompeuse;
Elle m'a promis sa foi:
Peut-elle être l' AmoureuseD'un autre Berger que moi ?

Le Devin:
Ce n'est point un Berger qu'elle préfére à toi,
C'est un beau Monsieur de la Ville.

Colin:
Qui vous l'a dit ?

Le Devin, avec complaisance:
Mon art.

Colin:
Je n'en saurois douter.
Hélas ! qu'il va m'en couter
Pour avoit été trop facile !
Aurois-je donc perdu Colette sans retour ?

Le Devin:
On sert mal à la fois la Fortune & l'Amour.

D'être si beaux garçon quelquefois il en coûte.

Colin:
De grace, apprenez-moi le moyen d'éviter
Le coup affreux que je redoute.D:
Laisse-moi seul un moment consulter.

[Le Devin tire de sa poche un Grimoire & un petit bâton de Jacob avec lesquels il fait un charme. De jeunes Paysannes qui venoient le consulter, laissent tomber leurs présens, & se sauvent tout effrayées en voyant ses contorsions.]

Le Devin:
Le Charme est fait. Colette en ce lieu va se rendre;
Il faut ici l'attendre.

Colin:
A l'appaiser pourrai-je parvenir ?
Hélas ! voudra-t-elle m'entendre ?

Le Devin:
Avec un coeur fidéle & tendre
On a droit de tout obtenir.

[à part]

Sur ce qu'elle doit dire allons la prévenir.


Scène 5
Colin

Colin:
Je vais revoir ma charmante Maîtresse.
Adieu châteaux, grandeurs, richesse,
Votre éclat ne me tente plus;
Si mes pleurs, mes soins assidus
Peuvent toucher ce que j'adore,
Je vous verrai renaître encore
Doux momens que j'ai perdus.

Quand on sçait aimer & plaire
A-t-on besoin d'autre bien !
Rend-moi ton coeur ma Bergere,
Colin t'a rendu le tien.

Mon chalumeau, ma houlette
Soyez mes seules grandeurs;
Ma parure est ma Colette,
Mes trésors sont ses faveurs.

Que de Seigneurs d'importance
Voudroient bien avoir sa foi !
Malgré tout leur puissance,
Ils sont moins heureux que moi.


Scène 6
Colin, Colette, parée

Colin, à part:
Je l'apperçois... je tremble en m'offrant à sa vûe...
...Sauvons-nous... Je la pers si je fuis...

Colette, à part:
Il me voit... Que je suis émue !
Le coeur me bat...

Colin:
Je ne sçais où j'en suis.

Colette:
Trop près sans y songer je me suis approchée.

Colin:
Je ne puis m'en dédire, il la faut aborder.

[à Colette d'un ton radouci, & d'un air moitié riant, moitié embarassé]

Ma Colette... êtes-vous fâchée ?
Je suis Colin: daignez me regarder.

Colette:
Colin m'aimoit; Colin m'étoit fidele:
Je vous regarde, & ne vois plus Colin.

Colin:
Mon coeur n'a point changé; mon erreur trop cruelle
Venoit d'un sort jetté par quelque esprit malin:
Le Devin l'a détuit; je suis, malgré l'envie,
Toujours Colin, toujours plus amoureux.

Colette:
Par un sort, à mon tour, je me sens poursuivie.
Le Devin n'y peut rien.

Colin:
Que je suis maheureux !

Colette:
D'un Amant plus constant...

Colin:
Ah de ma mort
Votre infidélité...

Colette:
Vos soins sont superflus;
Non, Colin, je ne t'aime plus.

Colin:
Ta foi ne m'est point ravie;
Non, consulte mieux ton coeur:
Toi-même en m'ôtant le vie
Tu perdrois tout ton bonheur.

Colette:
Hélas ! Non vous m'avez trahie;
Vos soins sont superflus:
Non, Colin je ne t'aime plus.

Colin:
C'en est donc fait; vous voulez que je meure;
Et je vais pour jamais m'éloigner du hameau.

Colette, rappellant Colin qui s'éloigne lentement:
Colin ?

Colin:
Quoi ?

Colette:
Tu me fuis ?

Colin:
Faut'il que je demeure
Pour vous voir un Amant nouveau ?

Colette:
Tant qu'à mon Colin j'ai sçu plaire,
Mon sort combloit mes désirs.

Colin:
Quand je plaisois à ma Bergere,
Je vivois dans les plaisirs.

Colette:
Depuis que son coeur me méprise
Un autre a gagné le mien.

Colin:
Aprés le doux noeud qu'elle brise
Seroit elle un autre bien ?

[d'un ton pénétré]

Ma Colette se dégage !

Colette:
Je crains un Amant volage !

Ensemble:
Je me dégage à mon tour.
Mon coeur, devenu paisaible,
Oublira, s'il est possible,
Que tu lui fus (cher / chere] un jour.

Colin:
Quelque bonheur qu'on me promette
Dans les noeuds qui me sont offers,
J'eusse encor préféré Colette
A tous les biens de l'Univers.

Colette:
Quoi qu'un Seigneur jeune, aimable,
Me parle aujourd'hui d'Amour,
Colin m'eût semblé préférable
A tout l'éclat de la Cour.

Colin, tendrement:
Ah Colette !

Colette, avec un soupir:
Ah ! Berger volage,
Faut-il t'aimer malgré moi ?

[Colin se jette aux pieds de Colette; elle lui fait remarquer à son chapeau un ruban fort riche qu'elle a reçu de la Dame : Colin le jette avec dédain. Colette lui en donne un plus simple, dont elle étoit parée, & qu'il reçoit avec transport]

Ensemble:
A jamais Colin [je t'engage / t'engage]
[Mon / Son] coeur & [ma / sa] foi
Qu'un doux mariage
M'unisse avec toi.
Aimons toujours sans partage
Que l'Amour soit notre loi.
A jamais... &c.


Scène 7
Colin, Colette, le Devin

Le Devin:
Je vous ai délivrés d'un cruel maléfice;
Vous vous aimez encor malgré les envieux.

[ils offrent chacun un présent au Devin]

Colin:
Quel don pourroit jamais payer un tel service ?

Le Devin, recevant des deux mains:
Je suis assez payé si vous êtes heureux.

Venez jeunes Garçons, venez aimables Filles,
Rassemblés vous, venez les imiter;
Venez galans Bergers, venez beautés gentilles
En chantant leur bonheur apprendre à la gouter.


Scène 8
Colin, Colette, le Devin
Garçons & Filles du Village

Choeur:
Colin revient à sa Bergere;
Célébrons un retour si beau.
Que leur amitié sincere
Soit un charme toujours nouveau.

Du Devin de notre Village
Chantons le pouvoir éclatant:
Il ramene un Amant volage,
Et le rend heureux & constant.

[on danse]

Colin:

[Romance]

Dans ma cabane obscure
Toujours soucis nouveaux;
Vent, Soleil, ou froidure,
Toujours peine & travaux.
Colette ma Bergere
Si tu viens l'habiter,
Colin dans sa chaumiere
N'a rien à regretter.

Des champs, de la prairie
Retournant chaque soir,
Chaque soir plus chérie
Je viendrai te revoir:
Du Soleil dans nos plaines
Devançant le retour,
Je charmerai mes peines
En chantant notre Amour.

Pantomime

Le Devin:
Il faut tous à l'envi
Nous signaler ici;
Si je ne puis sauter ainsi,
Je dirai pour ma part une Chanson nouvelle.

[il tire une Chanson de sa poche]

I.

Le Devin:
L'Art à l'Amour est favorable,
Et sans Art l'Amour sçait charmer;
A la Ville on est plus aimable,
Au Village on sçait mieux aimer:
Ah ! pour l'ordinaire
L'Amour ne sçait guere,
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un Enfant, c'est un Enfant.

Colin, répéte le refrain:
Ah ! pour l'ordinaire
L'Amour ne sçait guere,
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un Enfant, c'est un Enfant.

[regardant la Chanson]

Elle a d'autres Couplets ! je la trouve assez belle.

Colette, avec empressement:
Voyons, voyons, nous chanterons aussi.

[elle prend la Chanson]


II.

Colette:
Ici de la simple Nature,
L'Amour fuit la naïveté;
En d'autres lieux de la parure
Il cherche l'éclat emprunté

Ah ! pour l'ordinaire
L'Amour ne sçait guere,
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un Enfant, c'est un Enfant.

Choeur:
C'est un Enfant, c'est un Enfant.


III.

Colin:
Souvent une flâme chérie
Est celle d'un coeur ingénû:
Souvent par la coquetterie
Un coeur volage est retenu.

Ah ! pour l'ordinaire... &c.

Choeur:
C'est un Enfant, c'est un Enfant.

[à la fin de chaque Couplet, le Choeur répéte toûjours ce vers]


IV:

Le Devin:
L'Amour selon sa fantaisie,
Ordonne & dispose de nous:
Ce Dieu permet la jalousie,
Et ce Dieu punit les jaloux.

Ah ! pour l'ordinaire... &c.


V.

Colin:
A voltiger de belle en belle,
On perd souvent l'heureux instant;
Souvent un Berger trop fidelle
Est moins aimé qu'un inconstant.

Ah ! pour l'ordinaire... &c.


VI.

Colette:
A son caprice on est en butte,
Il veut les ris, il veut les pleurs;
Par les... Par les...

Colin, lui aidant à lire:
Par les rigueurs on le rebutte.

Colette:
On l'affoiblit par les faveurs.

Ensemble:
Ah ! pour l'ordinaire
L'Amour ne sçait guere,
Ce qu'il permet, ce qu'il défend;
C'est un Enfant, c'est un Enfant.

Choeur:
C'est un Enfant, c'est un Enfant.

[on danse]

Colettte:
Avec l'objet de mes amours,
Rien ne m'afflige, tout m'enchante;
Sans cesse il rit, toûjours je chante:
C'est une chaîne d'heureux jours.

Quand on sçait bien aimer, que la vie est charmante !
Tel, au milieu des fleurs qui brillent sur son cours,
Un doux ruisseau brille & serpente.
Quand on sçait bien aimer, que la vie est charmante !

[on danse]

Colette:
Allons chanter sous les ormeaux,
Animez-vous jeunes fillettes:
Allons danser sous les ormeaux,
Galans prenez vos chalumeaux.

Les Villageoises, répétent ces 4 vers:
Allons chanter sous les ormeaux,
Animez-vous jeunes fillettes:
Allons danser sous les ormeaux,
Galans prenez vos chalumeaux.

Colette:
Répétons mille chansonnettes,
Et pour avoit le coeur joyeux,
Dansons avec nos amoureux,
Mais n'y restons jamais seulette.

Allons chanter sous les ormeaux... &c.

Les Villageoises:
Allons chanter sous les ormeaux... &c.

Colette:
Ala Ville on fait bien plus de fracas;
Mais sont-ils aussi gais dans leurs ébats ?
Toujours contens,
Toujours chantans,
Beauté sans fard,
Plaisir sans art.

Les Villageoises:
Allons chanter sous les ormeaux... &c.


J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier le Devin du Village, & je n'y ai rien trouvé qui doiven en empêcher l'impression.
A Versailles, ce cinq Février 1753.
Demoncrif