accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

ballets
|
cantates
|
divers
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales
|
sérénades

 

Alcine

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes
par Monsieur
André Campra [1660 - 1744]
le livret est de Monsieur Antoine Danchet

Academie Royale de Musique
le Quinziéme jour de Janvier 1705

 

 
Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V

 

 

PROLOGUE

 

les personnages du Prologue:

Deux Suivants de la Gloire
Une Suivante de la Gloire
Le Temps
La Gloire
Un Guerrier

Choeur
de la Suite de la Gloire

 

Le Théâtre représente le Temple de la Gloire, orné de Palmes & de Trophées. On y voit sa Suite avec les Guerriers qu'elle invite à chercher les Combats

 

 

 

Scène 1
Deux Suivants de la Gloire,
le Choeur des Suivants de la Gloire

 

Le Choeur de la Suite de la Gloire
Allez, Guerriers, volez au milieu des allarmes,
Allez de vôtre gloire éterniser le cours:
Vengez vous du Destin qui veut borner vos jours,
Rendez-vous immortels par l’effort de vos armes.

 

Un Suivant de la Gloire
Les Héros égalent les Dieux,
Le Temps qui détruit tout, augmente encor leur gloire,
La Vertu les conduit aux Cieux,
Ils font présents à la mémoire
Quand ils cessent de l'être aux jeux.

Le Choeur
Amants, qui voulez être heureux,
Suivez Bellone & la Victoire:
L’Amour comble toujours les voeux
De ceux que couronne la Gloire.

Deux Suivants de la Gloire
Depuis que Mars s’est fait aimer
De la Déesse de Cythère,
Il n’est point d'Objet si sèvere
Qui refuse de s'enflamer,
Quand un Guerrier cherche à luy plaire.

Le Choeur
Amants, qui voulez être heureux,
Suivez, Bellone & la Victoire:
L'Amour comble toujours les voeux
De ceux que couronne la Gloire.

[Au milieu du Divertissement on entend de grands bruits, plusieurs nuages obscurcissentle fond du Théâtre]

Le Choeur
Ah ! quel bruit ! quel desordre affreux !
Qui peut troubler icy nos Concerts & nos Jeux ?

[Le Temps paroît en sortant des nuages qui avoient obscurci le Théâtre]

 

Scène 2
Le Temps, Deux Suivants de la Gloire,
le Choeur des Suivants de la Gloire

 

Le Temps
J’ay reçû des Destins un souverain empire:
Il n’est point d'Objet qui respire,
Qui ne doive du Temps éprouver les efforts;
Je vole & par tout où je passe,
Les Marbres, les Rochers, les Remparts les plus forts,
Tout se renverse & tout s'efface.

Faut-il que les Héros à l'abry de mes coups
Osent seuls braver mon courroux ?

En vain l'affreuse Mort les cache
Dans l'obscure nuit du tombeau:
A l’éternel oubly la Gloire les arrache,
Et leur fait malgré moy le destin le plus beau.

Non, ne souffrons point cette offense,
Effaçons leurs noms glorieux:
Montrons en ravageant ces lieux
Et ma fureur & ma puissance.

[La Gloire descend: Le Théâtre s’illumine & tous les nuages se dissipent]

 

Scène 3
La Gloire, le Temps, Deux Suivants de la Gloire,
le Choeur des Suivants de la Gloire

 

La Gloire, au Temps:
Calme ces transports éclatants,
Nous bravons en ces lieux les outrages du Temps.

Le Temps
Quoy ! faudra-t-il encor te céder la victoire ?

La Gloire
Fuy loin du Tempe de la Gloire.
Renverse les travaux des timides Humains,
Va briser les Palais que leur orgueil éleve:
Mais contre les exploits que la valeur achevé
Tes efforts les plus grands font vains.

[à sa Suite]

Doux enfants de la Paix empressez à me suivre
Venez, beaux Arts, aimables Jeux,
Par mille Spectacles pompeux
Célébrez les Héros & les faites revivre.

Le Temps
Cruelle, ne croy pas me forcer à les voir,
Je vais loin de ces lieux cacher mon désespoir.

[Il sort]

 

Scène 4
La Gloire, Une Suivante de la Gloire,
le Choeur des Suivants de la Gloire,
Un Guerrier

 

Une Suivante de la Gloire
Jusqu’au refour de la saison des fleurs,
Amours, à nos Guerriers offres mille douceurs:

Pour vous efforcer à leur plaire
Vous n’avez que peu de moments:
La Gloire est leur unique affaire,
Vous êtes leurs amusements.

[Les Guerriers font le Divertissement]

Un Guerrier:
Au bruit éclatant des Trompettes,
Volez, Amours, dans ces Retraites;
Pour charmer des coeurs généreux
Que la Gloire forme vos noeuds:

Regnez, triomphez de nos âmes
Mille Héros suivront vos loix,
Si vous n'inspirez que des flâmes
Qui les portent aux grands exploits.

Au bruit éclatant des Trompettes,
Volez, Amours, dans ces Retraites;
Pour charmer des coeurs généreux,
Que la Gloire forme vos noeuds.

La Gloire
Dans un Spectacle magnifique
Retracez les Héros que par son Art magique
Alcine retenoit sur des bords trop charmants:
Faites voir par quel art, Mélisse
Couronnant la Vertu, punissant l'Injustice
Les fit enfin sortir de leurs enchantements.

Le Choeur
Chantons, célébrons leur mémoire,
Que les Arts secondent nos voeux:
Par nos Plaisirs & par nos Jeux,
Eternisons leur gloire.

 

 

 

PREMIER ACTE

 

les personnages de la Tragédie:

Alcine, fameuse Enchanteresse, amoureuse d’Astolphe
Athlant, Chevalier Enchanteur, amoureux de Mélanie
Astolphe, Paladin, fils d'Othon, Roy d'Angle Amant de Mélanie
Mélanie, Princesse d'Islande, Amante d'Astolphe
Mélisse, Fée, protectrice de la Vertu
Nérine, Confidente d’Alcine
Crisalde, Confident d'Athlant

 

La Scène est dans l'isle enchantée d’Alcine

 

Scène 1
Alcine, Nérine

 

Le Théâtre représente un Désert écarté, plein de Rochers, & de Précipices

 

Nérine:
Quoy ! pour chercher l'horreur de ce lien solitaire,
Alcine se dérobe a sa brillante cour !
Ces torrens, ces rochers ont-ils de quoy luy plaire ?

Alcine:
Nerine, je te veux découvrir un mistere,
Mon coeur se sent blessé par un nouvel amour.

Nérine:
L’Amour n’a point pour vous de peines,
Sans fixer vos sesirs il sçait vous engager;
Content que vous portiez ses chaînes,
Il vous permet la douceur de changer.

Mais, quel heureux Amant?... &c.

Alcine:
Tu sçais de quel orage
Les Vents ont aujourd'huj troublé le sein des Mers
Ces funestes Tirans des airs
Exerçoient par tout leur ravage:
Témoin de leur fureur, j'étois prés du rivage,
Les flots qui s'y brisoient avec un bruit affreux
Ont jetté sur le bord un Guerrier malheureux
Triste victime du naufrage:
J'y vole; des Mortels je vois le plus charmant,
J'en admire les traits, & je plains sa jeunesse,
Je crois qu'en ce fatal moment
La seule pitié m’intéresse:
Des ombres de la mort ses jeux étoient couverts,
Je les ranime; helas! voy le -prix de mon zele;
A seine se sont-ils ouverts,
Qu’ils ont frapé mon coeur d'une atteinte mortelle.

Nérine:
Vous l'aimez !

Alcine:
Sur ces bords je prend soin de ses jours.

Nérine:
A quoy lui servira ce généreux secours ?
Athlant vous aime encor, redoutez sa vengeance,
Jusqu'aux Enfers il étend sa puissance;

Un Rival jaloux, outragé,
Ne s'arrête point à se plaindre:
Ce n’est qu’aprés s'estre vengé
Que sa fureur se peut éteindre.

Alcine:
En trompant ses regards j’évite son courroux.

Nérine:
Songez qu’il est jaloux.
Quelqu’effort que vous puissiez faire
Pour cacher vôtre changement,
On ne trompe pas aisément
Un Jaloux que l'Amour éclaire.

Alcine:
Je force ainsi que luy les Enfers à s'armer,
De mon nouveau Vainqueur ils prendront la deffense:
Pourquoy dans l'avenir chercher à s'allarmer ?
L’Amour a moins de prévoyance.

Cesse de t’opposer à mes nouveaux desirs,
J'ignore encor qui j'aime, & veux, s'il est possible...
Mais il paroît ! il rêve ! Il pousse des soupirs !
Vien, suy-moy: servons-nous du charme des plaisirs
Pour disposer son coeur à devenir sensible.


Scène 2
Astolphe

Astolphe, seul:
Tenebreuses Forests, & vous, Torrents affreux,
Qui parmi ces rochers précipitez vos ondes,
Que votre horreur convient au sort d'un Malheureux !
Soyez les confidents de mes douleurs profondes.

Lorsque je me croyois au comble de mes voeux,
J’ay vû périr l’objet qui seul pouvoit me plaire;
Nous allions être unis tous deux,
Ce que l'Hymen eût fait, le trépas va le faire.

Ténébreuses Forests, & vous, Torrents affreux,
Qui parmi ces rochers précipitez vos ondes,
Que vôtre horreur convient au sort d'un Malheureux !
Soyez, les confidents de mes doulsurs profondes.


Scène 3
Astolphe, Alcine

Alcine:
C’est trop songer aux maux que vous avez soufferts:
Quand je sauve vos jours de la fureur des Mers,
Vous livrer au chagrin c’est me faire une offense;
Est-ce ainsi que mes soins ont touché votre coeur ?
Pour marquer sa reconnoissance,
N'a-t'il d'autres soûpirs que ceux de la douleur ?

Astolphe:
Helas ! vôtre pitié m’offre un secours funeste.

Alcine:
Vous cherchez à périr !

Astolphe:
C'est l'espoir qui me reste
Je ne vois qu'à regret la lumière des Cieux.

Alcine:
Calmez le desespoir où vôtre ame se livre:
Rien ne s'offre-t'il à vos jeux
Qui puisse vous forcer à vivre ?

(Le Théâtre commence à s'embellir)

Voyez de ces rochers disparoître l’horreur.

[Le Théâtre change entièrement, & au lieu des rochers on voit paroître le Palais enchanté d'Alcine, où sont toutes ses Nymphes !]

J'en ay fait un séjour agréable, & tranquile,
Que ne m’est-il aussi facile
De bannir les ennuys qui troublent votre coeur?


Scène 4
Astolphe, Alcine & ses Nymphes

Le Choeur:
L’Amour comble tous nos desirs ?
Nous goûtons ses douceurs, nous ignorons ses peines:
Ce sont les Jeux & les Plaisirs
Qui nous offrent ses chaînes.

Une Nymphe:
Le tendre Amour qui nous engage
Ne deffend point le changement,
Et pourvu que l'on soit Amant,
Il permet d'estre Amant volage.

Une Autre Nymphe:
Quand l'Amour veut nous arrester,
Et rendre nos flâmes confiantes,
Il offre dequoy nous flatter:
Nous rendre ses chaînes pesantes,
C'est nous dire de les quitter,
Et d'en former de plus charmantes.

Les Deux Nymphes & le Choeur:
Venez, jeunes Zephirs, volez, apprenez-nous
A suivre de l'Amour le penchant le plus doux.

Les Deux Nymphes
Vous n’aimez que les fleurs nouvelles,
Que vous estes heureux !
Vous estes toujours amoureux;
Et vous n’estes jamais fidelles !

Les Deux Nymphes & le Choeur:
Venez, jeunes Zephirs, volez, apprenez-nous
A suivre de l'Amour le penchant le plus doux.

[Astolphe veut sortir, Alcine l'arrête]


Scène 5
Astolphe, Alcine

Alcine:
Rien ne peut-il calmer vos peines ?
Alcine sur ces bords rassemble les plaisirs;
Un éternel Printemps y retient les Zephirs,
Et fait naître les fleurs dans nos riantes plaines:
Des Oyseaux enchantez les aimables concerts
Font par tout retentir les airs:
Occupez-vous à les entendre,
Ils ne vous parleront que du plaisir d'aimer:
A ce penchant flatteur si vous pouvez vous rendre,
Vous verrez des Objets dignes de vous charmer,
A qui l'Amour fit un coeur tendre.

Astolphe:
Ah ! c’est le seul Amour qui rend mon fort affreux.
Fils d'un Roy renommé j’étois né pour la gloire:
Astolphe seroit trop heureux
S'il n’eut suivi que la victoire.

L'aimable Mélanie avoit touché mon coeur,
Elle étoit au pouvoir d'un cruel Ravisseur,
Je l'avois délivrée, & rempli ma vengeance,
Mes vaisseaux sur le sein des Mers
Revenoient triomphants aux lieux de ma naissance;
D'un perfide élément les abîmes ouverts...

O Ciel! o Sort impitoyable !
Reserviez-vous ce prix à mon fidèle amour ?
Vous avez fait périr cet Objet adorable,
Et pour comble d'horreur vous me laissez le jour !

Alcine:
Non, vous néprouve pas le sort le plus terrible.

Astolphe:
Qui peut estre plus malheureux ?

Alcine:
Adorer un Objet à nos foins insensible,
En devenir jaloux aussi-tot qu’amoureux,
S'efforcer vainement de luy montrer ses feux,
Estre témoin des pleurs qu'il verse pour un autre,
C'est un tourment plus rigoureux,
Plus cruel cent fois que le vôtre.

Astolphe:
Quelle surprise ! ah ! que m’apprenez-vous ?

Alcine:
Je n’ay pû renfermer une flame fatale,
Mon coeur a ressenti les plus terribles coups
En découvrant une Rivale...
Que dis-je ? elle n’est plus; oubliez vôtre amour.

Astolphe:
Moy ! je luy serois infidélle !

Alcine:
Les Mânes des Amants dans le sombre séjour
N'éxigent point de nous une ardeur éternelle.

Vivons dans ces beaux lieux sous une même loy,
Mon coeur a plus d'amour que mes jeux n’ont de charmes
Celle qui fait couler vos larmes
Ne vous aima jamais si tendrement que moy.
Vous ne m’écoutez pas...Astolphe:
Je dois cesser de vivre,
C'est trop prolonger mes malheurs;
Il faut que ma mort nous délivre,
Et vous de votre amour, & moy de mes douleurs.

[Astolphe sort]


Scène 5
Alcine

Alcine, seule:
Dans le désespoir qui le presse
Puis-je le laisser sans secours ?
Volez, Démons, volez, & defendez ses jours...
Si je prends soin de ses jours ! ah ! quelle est ma foiblesse !
Mon art a transformé des Amants malheureux,
Qui resentoient pour moy la plus vive tendresse,
Et j'épargne un Cruel, insensible a mes feux !

Par les soins les plus doux allons toucher son ame,
N’écoûtons encor que l'Amour;
Mais si l’Ingrat s'obstine à mépriser ma flâmé,
Dépit, Rage, Fureur, vous aurez votre tour.

 

 

 

SECOND ACTE

 

Le Théâtre représente un lieu écarté, où plusieurs Amants d'Alcine avoient été transformez en Arbres. Dans le fond des Rochers, & la Mer dans l'éloignement

 

Scène 1
Athlant, Crisalde

 

Crisalde:
Envain vous me jurez qu’affranchi de sa chaîne
Votre coeur a d'Alcine oublié les appas,
Vous voulez vous venger: sous le nom de la Haine,
L’Amour anime vôtre bras.

Athlant:
Non, je ne venge point ma flâme,
Alcine dés long-temps ne touche plus mon ame.

Crisalde:
Qui peut donc exciter vôtre ressentiment ?
Un coeur indiffèrent prend-il pour une injure
Qu'un Objet qu'il meprise aime le changement ?

Athlant:
Mon coeur ne s'en plaint point, mais ma gloire en murmure.
Elle croit que je l'aime, elle change à mes jeux !
C’est trop souffrir ses injustices,
C'est à moy de punir ses indignes caprices.

Voy ces Arbres épais qui parent ces beaux lieux,
Et contre le flambeau des Cieux,
Prêtent leurs solitaires ombres;
Ce sont d'infortunéz Amants,
Que par ses noirs enchantements
Alcine a transforméz dans ces retraites sombres.

[La Symphonie exprime les plaintes des Amants transformez dans la Forest]

Ecoute ce murmure, & ces gémissements...
Tristes captifs d'une Inhumaine
Par ces soûpirs confus, par cette plainte vaine,
Ils s’efforcent encor d'exprimer leurs tourments.
Mon courroux va répondre a votre impatience,
Déplorables Amants, suspendez vos regrets;
Par le plaisir de la vengeances
Consolez-vous des maux que l'Amour vous a faits:
Déplorables Amants, suspendez vos regrets.

[On entend une Symphonie vive. On voit sortir du fond de la Mer une Conque marine, où est Mélanie entourée des Génies de la sage Mélisse, transformez en Divinitez des eaux]

Athlant, Crisalde:
Quel aimable concert se mêle au bruit de l’onde ?
Quelle est cette Beauté qui vient dans ce Séjour ?
Telle autrefois Venus an milieu de sa cour
Parut pour le bonheur du monde !

Athlant:
Demeurons... de mon art employons le pouvoir,
Goûtons sans être vus le plaisir de la voir.


Scène 2
Un Génir, Deux Néréides, Mélanie, le Choeur

Le Choeur:
Les Vents impétueux désarment leur fureur,
Ils se sont renfermez dans leurs grottes profondes;
Que la tranquile paix qui règne sur les Ondes
Regne dans votre coeur.

Un Génie, sous la figure d'une Néréide:
Mélisse, qui comme les Dieux
Protege toujours l'innocence,
Dans un mortel danger a pris votre défense:
Elle vous fait conduire dans ces lieux,
Livrez-vous, Mélanie, à la douce espérance
De voir ce qui charme vos yeux.

Mélanie, à la Néréide:
Dans l'horreur d'un cruel naufrage
Mélisse a conferve mes jours;
Mais je dois encor plus à son divin secours
De me faire amener sur cet heureux rivage.

Deux Néréides & le Choeur:
Un coeur sincere,
Qui persévère,
Sans rien risquer,
Se peut embarquer.

Première Néréide:
Que le vent gronde
Qu'il trouble l'onde,
L'Amour plus fort
Sçait conduire au Port.

Le Choeur:
Un coeur sincere
Qui persévère,
Sans rien risquer,
Se peut embarquer.

Seconde Néréide:
Aprés l'orage,
Sur le rivage
Mille plaisirs
Comblent ses desirs.

Le Choeur:
Un coeur sincere... &c.

Mélanie:
Doux charme des plus rudes peines,
Toy qui nous rend contents sous les plus dures chaînes,
Presage des plaisirs, Espoir, vien dans mon coeur.

Est-il des malheureux qui ne cèdent de l'estre,
Quand tu veux de leurs maux appaiser la rigueur ?
Du tendre Amour qui te fait naître
Tu fus toujours la première faveur.

Doux charme des plus rudes peines,
Toy qui nous rend contents sous les plus dures chaînes,
Présage des plaisirs, Espoir, vien dans mon coeur.

La Néréide, à Mélanie:
Nous vous quittons, le Sort irrévocable
Veut que vous n'ayez plus de guide que l'Amour.

Mélanie:
Je vais chercher dans ce Séjour,
L’unique bien qui peut me le rendre agréable.


Scène 3
Athlant, Crisalde

Athlant:
De quel trouble suis-je agité !
Mes jeux avec plaisir ont vu cette Beauté:
Elle s'éloigne, je soupire !
C’est ainsi que l'Amour s'introduit dans un coeur.
En naissant ce Dieu nous inspire
Ce mélange confus de peine & de douceur.

Crisalde:
Qu’entends-je ? vous brûlez d'une nouvelle flâme ?

Athlant:
Qu'il me coûtera cher d'avoir vû ses attraits !
Ses aimables regards estoient autant de traits
Dont l'Amour a blessé mon ame.
Ah ! si je pouvois l'engager,
Quel seroit mon bonheur ! quelle seroit ma gloire !

Crisalde:
En oubliant Alcine, il faut vous en venger.

Athlant:
Pourquoy m'y faire encor songer ?
J'en avois perdu la mémoire.
Pour punir ses mépris ne faisons plus d'efforts,
Vengeons-nous, en prenant une plus belle chaîne:
La fureur dans mon coeur cède à de doux transports,
Et l'Amour par ses feux éteint ceux de la haine.

Crisalde:
Le plus doux plaisir en aimant
Est le plaisir de l'inconstance:
L’Amour n’est jamais si charmant,
Que dans le moment qu'il commence,
Ou quand il passe au changement.

Athlant:
Je brise une chaîne cruelle,
Je prend les plus beaux noeuds:
J'ignore en cet instant heureux
Si j’ay plus de plaisir de fuir une Infidelle,
Ou de suivre un Objet digne de tous mes voeux.

Ensemble:
Lorsqu'une Ingratte se dégage,
Heureux qui peut se dégager !
Que c'est un charmant avantage
De s'en venger,
Par la douceur d'estre volage.

Athlant:
Suivons l'aimable Objet...mais Alcine en ces lieux !
L'Infidelle ose encor se montrer à mes yeux !


Scène 4
Athlant, Alcine

Athlant:
Vous vous troublez ? vous n'avez plus à craindre,
J’oublie en cet instant que je suis outragé;
J’avois apris vos feux; envain vous vouliez feindre,
Mais je me suis assez vengé.

Alcine:
O Ciel !

Athlant:
Que rien ne vous allarme,
Je n’ay point immolé cet Amant qui vous charme,
Vous pouvez l’adorer, je n’en suis point jaloux:
L’Amour à ma vengeance offre un moyen plus doux.
Pour une autre Beauté mon coeur charmé soûpire.

Alcine:
Qu’entends-je ?

Athlant:
Elle est dans cet Empire.
Jamais rien de si beau ne parut sur ces bords,
Le Ciel pour la former épuisa ses trésors:
L'Amour la conduisoit; la Mer étoit tranquile,
Tous les Vents enchaînez respectoient son repos,
Un paisible Zephir qui regnoit sur les flots
Guidoit cette Beauté dans cet heureux azile:
Elle a paru: tout cède à ses regards charmants,
Et ses yeux ont plus fait que vos enchantements.

Alcine (à part):
Quel pressentiment m’épouvante !

Athlant:
Le sort à Mélanie attache mon bonheur.

Alcine:
C’est Mélanie ! o Ciel !

Athlant:
C’est l’Objet qui m’enchante.

Alcine:
C’est le fatal Objet de ma juste frayeur !

Athlant:
Qui vous fait soûpirer ? Quel chagrin vous dévore ?
Si vous ne m aimez pas, pourquoy vous allarmer ?

Alcine:
Partagez mes tourments, le Héros que j’adore
Aime cette Beauté qui vient de vous charmer.

Athlant:
Malheur à mon Rival, s'il s'en est fait aimer.

Alcine:
Arrêtez, que voulez-vous faire ?
Ah ! si vous écoutez vôtre aveugle colère,
Pour l’Objet de vos feux redoutez mon pouvoir.

Athlant:
Je frémis !

Alcine:
Empêchons ces Amants de se voir,
Et cherchons tous deux a leur plaire,
Mais si l’Amour nous esl contraire,
Montrons tout ce que peut un juste désespoir.

Pour rendre ma Rivale à vos voeux moins rebelle,
Dans ce Labinnthe fameux,
Qu’à l'honneur de l’Amour a consacré mon zele,
Je feray préparer des Jeux.

Je feindray qu’Astolphe infidèle
Est prest de s'unir à mon sort;
Pour la forcer à prendre une chaîne nouvelle,
De son coeur irrité ménagez le transport.

Athlant:
Je feray l'aveu de ma flâme.

Alcine:
Je feray mes efforts auprès de mon Vainqueur.

Athlant:
Si je ne puis toucher son coeur.

Alcine:
Si je ne puis fléchir son ame.

Ensemble:
Hâtons-nous, vengeons-nous,
Exerçons notre barbarie,
Que l'Amour jaloux
Se change en furie.
Qui mépise nos voeux doit perir sous nos coups.

 

 

 

TROISIESME ACTE

 

Le Théâtre représente le Labirinthe d'Amour

 

Scène 1
Mélanie

 

Mélanie, seule:
Je trouve à chaque pas sur ces heureux rivages
Tout ce que la Nature a de plus précieux !
Les plus brillantes fleurs s'y présentent aux yeux,
J’entends retentir ces Bocages
Des chants les plus harmonieux !

Parmi tant de plaisirs mes yeux versent des larmes.
En vain de toutes parts j’ay cherché mon Amant;
S'il venoit d'un regard, dissiper mes allarmes
Ah ! que mon fort seroit charmant !

Cher Objet de mes feux, vien, l’Amour favorable
Veut réunir nos tendres coeurs:
Quel plaisir de pouvoir dans ce Séjour aimable
Aprés mille périls goûter mille douceurs.


Scène 2
Mélanie, Mélanie

Alcine, à part:
C’est-elle: portons dans son ame
Les troubles que me cause une jalouse flame.

Mélanie, à part:
Une Nymphe paroît; implorons son secours.

[à Alcine]

Belle Nymphe, calmez le trouble qui m'agite,
Sur ces bords étrangers Melisse m’a conduite...

Alcine:
Mélisse ! à ce seul nom je tremble pour vos jours.

Mélanie:
Que puis-je redouter ?

Alcine:
Sa plus fiere ennemie,
Alcine règne dans ces lieux,
Et pour garantir votre vie,
Ne vous offrez point à ses yeux.
Le Ciel en vain prendroit vôtre deffense,
Tout se soumet à sa puissance.
Les Manes à son gré sortent de leurs tombeaux,
L’Astre du jour s‘arreste au milieu de sa course:
En prenant des chemins nouveaux
Les fieuves étonnez remontent à leur source.

Mélanie
Helas ! je ne viens point combattre son pouvoir,
Je viens chercher Astolphe, & l'Amour qui m’ameine
Me flatte de l'espoir
De réunir nos coeurs de sa plus douce chaîne.

Alcine:
Renoncez pour jamais au desir de le voir.

Mélanie
Y renoncer ! o Ciel ! Que voulez-vous m’apprendre ?
Dois-je craindre pour luy ? dois-je craindre pour moy ?
Dans quelqu’Enchantement s'est-il laissé surprendre,
Ou dois-je soupçonnersa foy ?

Daignez fixer mes craintes,
Au nom du Dieu charmant qui règne dans les coeurs,
Si vous avez jamais ressenti ses atteintes,
Laissez-vous toucher par mes pleurs.
J'ignore quel coup me menace
Mais je ressens tous les malheurs
Qu’en ce moment fatal un juste effroy me trace.

Alcine:
Par les jeux que vous allez voir
Pénetrez un secret que vous voulez sçavoir.


Scène 3
Une Amante, Nérine, un Amant, Algine,
Le Choeur des Amans & des Amantes du Labirinthe

Les Amants & les Amantes du Labirinthe d'Amour viennent former ce Divertissement, & chanter le bonheur de deux Coeurs que l’Amour rend satisfaits

Le Choeur:
Que ces bois, que ces fleurs, ces gazions s’embellissent,
Par des noeuds éternels deux coeurs charmez s’unissent.
Qu’ils goûtent chaque jour mille plaisirs nouveaux.
Célébrez leur bonheur, chantes tendres Oyseaux,
Les doux charmes dont ils joüissent:
Mélez vos voix au bruit des eaux,
Que les Echos en retentissent.

[Les Amants heureux du Labirinthe d'Amour font le Divertissement]

Une Amante du Labirinthe d'Amour:
Les Amours dans ces belles retraittes
Ont formez mille routes secrettes,
La raison, pour toûjours,
égare en ces détours.

Nérine:
C’est souvent la Raison trop cruelle
Qui se rend le Tiran de nos tendres desirs,
Trop heureux de nous délivrer d'elle
Par les enchantements des amoureux plaisirs !

Un Amant:
Gardez-vous de vouloir vous deffendre
De l’Amour qui cherche à vous surprendre:
Il ne séduit les coeurs que pour les rendre heureux,
Les pièges qu'il leur tend sont les Ris & les jeux.

Tous Trois:
Suivons tous une erreur si charmante,
Avec luy tout rit, tout nous enchante;
Content des feux secrets qu'il nous fait ressentir
Qui s'égare en ces bois n'en veut jamais sortir.

Algine:
Venez dans l'Empire
Du tendre Amour:
Heureux qui soupire
Dans ce Séjour;
Venez, dans l'Empire
Du tendre Amour:
Tout ce qui respire
Luy fait la Cour.

Icy Zephire & Flore
Goûtent ses douceurs:
Que leurs langueurs,
Que leurs ardeurs
Font éclore
De vives fleurs.
Venez dans l'Empire
Du tendre Amour:
Heureux qui soupire
Dans ce Séjour;
Venez dans l’Empire
Du tendre Amour:
Tout ce qui respire
Luy fait la cour.

Ses doux appas attirent
Ces charmants Oyseaux:
Sous ces ormeaux
Des feux fi beaux
Leur inspirent
Des chants nouveaux.

Venez, dans l'Empire
Du tendre Amour:
Heureux qui soupire
Dans ce Séjour;
Venez, dans l’Empire
Du tendre Amour:
Tout ce qui respire
Luy fait la cour.

Mélanie, à Nérine:
Malheureuse! je vois tous les autres heureux.
Pour qui célébrez-vous ces Jeux ?

Nérine:
Astolphe adore Alcine, & l'Himen favorable
Allume pour eux son flambeau.

Mélanie:
Que dites-vous ? Astolphe ! o destin déplorable !

Nérine:
L’Amour & les Plaisirs forment un noeud si beau.

[Tous les Amants sortent]


Scène 4
Mélanie

Mélanie, seule:
L’Ingrat ne m’aime plus! il a brisé la chaîne
Qu’il juroit de porter jusques dans le tombeau !
Tandis que dans ces lieux je succombe à ma peine,
Son coeur charmé d'un feu nouveau
Cède au doux penchant qui l’entraîne !
Il me fuit ! son himen se prépare à mes jeux !
Non, je n'en verray point les apprests odieux.

Séjour charmant, Bocages sombres,
Où pour un Inconstant je vais perdre le jour;
S'il vient aprés ma mort sous vos tranquiles ombres,
Reprochez-luy son crime, & vengez mon amour.

Présentez à ses yeux mon sang avec mes larmes,
Echos, redites-luy mes accents douloureux;
Qu'un triste souvenir trouble à jamais les charmes
Qu'il cherche dans de nouveaux noeuds.

Séjour charmant, Bocages sombres,
Où pour un Inconstant je vais perdre le jours
S'il vient aprés ma mort sous vos tranquiles ombres,
Reprochez-luy son crime, & vengez mon amour


Scène 5
Mélanie, Athlant

Athlant:
De vos tourments calmez la violence;
Tout révère icy ma puissance:
Je viens dans vos malheurs vous offrir du secours,
Trop heureux sï je puis en terminer le cours.

Bannissez la tristesse
Qui trouble de vos yeux les charmantes douceurs;
Qu'ils goûtent le plaisir d'inspirer la tendresse,
Et ne s'occupent pas à répandre des pleurs.

Mélanie:
Mes yeux sont condamnez à d'éternelles larmes,
Ils ont seuls causé mon malheur;
Pour prendre de l’amour, ils ont séduit mon coeur,
Et pour en inspirer, ils n’ont point eu de charmes.

Athlant:
A vos attraits qui pourroit resister ?
Des plus beaux feux ils enchantent les âmes.

Mélanie:
Helas ! si j’inspirois de véritables fiâmes,
Je ne voulois qu'un coeur, j'aurois sçû l'arrester.

Athlant:
Je sçay ce que sur vous le tendre Amour inspire,
Mais je ne conçois pas
Qu’un coeur soumis à votre Empire
Puisse ailleurs trouver des appas.

Mélanie, à part:
Perfide ! je brûlois d'une flâme si tendre !
Je te perds ! est-ce un sort que je devois attendre ?

Athlant:
Vengez-vous par le changement,
Pour jamais sous vos loix vôtre beauté m’engage;
En couronnant les voeux d'un véritable Amant
Vous punirez l'Amant volage.

Mélanie:
L’Amant volage ! hélas ! qui l’auroit soupçonné ?
Des mains de la Victoire il estoit couronné,
Lorsqu'il vint me jurer une flâme éternelle.
Je n ay pas crû jusqu'à ce jour
Qu’un coeur à la Gloire fidèle,
Dût estre infidèle à l’Amour.

Athlant:
Il a quitté vos fers, & vous versez des larmes !
C’est à ses nouveaux feux prêter encor des charmes.

Mélanie:
Je perds un bien charmant qui bornoit mes desirs;
Ah ! que le souvenir de ma première gloire
Va me coûter de pleurs & de soupirs !
Amour, en m'ôtant mes plaisirs,
Pourquoy m'en laisser la mémoire ?

Athlant:
O trop heureux Rival ! Cruelle, oublier-vous
Que j'entends vos regrets, & que je suis jaloux ?
Vous l'adorez, & loin de me répondre...

Mélanie:
Cédons a mon juste transport,
Allons chercher l’Ingrat, le voir & le confondre,
Et dans le même instant décider de mon sort.


Scène 6
Athlant

Athlant, seul:
Elle me fuit ! son coeur l'adore !
Et je me sens attendrir par ses pleurs !
Je prend part à sa peine & je plains ses malheurs !
Triomphons de l'Amour dont le feu me dévore,
Et loin d'irriter ses douleurs,
Que mon Rival...Ce nom rallume mes fureurs.

Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m’outrage
L’espoir de m'en venger peut seul flatter mes voeux,
Une ingratte Beauté m’inspire moins de feux
Que mon Rival ne m’inspire de rage...

Inutile transport dont je suis animé !
S'il meurt, pourray-je plaire aux yeux qui mont charmé ?
Trompons plutôt Alcine, & pour toute vengeance
Qu’Astolphe par mes soins parte de ce Séjour,
J'ay pour flatter mon espérance
Mon Pouvoir, le Temps & l'Amour.

 

 

 

Quatriesme ACTE

 

Le Théâtre représente une Caverne magique, au travers de laquelle on voit la Mer dans l'éloignement

 

Scène 1
Astophe, Crisalde

 

Astolphe:
Le croiraj-je ? Mélisse a sauvé Mélanie,
Elle a daigné la secourir ?

Crisalde:
La rigueur de vos maux sera bien-tôt finie.

Astolphe, à part:
Mélisse, quels honneurs ne dois-je point t'offrir ?
Le soin que tu prends de sa vie,
Va faire honte aux Dieux qui la laissoient périr.

[à Crisalde]

Dans quel heureux climat puis-je encor voir ses charmes ?

Crisalde:
L'Enchanteur qui d'Alcme adore les appas,
Y fera conduire vos pas.
Vous luy causez icy de trop vives allarmes.
Pour cacher un départ qui va vous rendre heureux,
Dans cet Antre écarté vous le devez attendre:
Prest à favoriser vos voeux,
Vous le verrez bien-tôt s'y rendre.

Astolphe, à part:
Beaux Yeux, dont je ressens l'adorable pouvoir,
Je vous rendray témoins des transports de ma flame !
Ah ! si le seul espoir
Touche si vivement mon ame,
Quel charme ! quel plaisir auray-je à vous revoir !

Crisalde:
Le Ciel doit couronner une flame si belle.

Astolphe, à part:
Je te pardonne, ô Sort, les maux que tu m’as faits.

Crisalde:
Trompez Alcine; allez où l’Amour vous appelle,
Le vent vous favorise, & des vaisseaux sont prests.

Astolphe:
On ne vient point encore !
Que l'attente est cruelle aux coeurs bien amoureux !
Allez, de mon départ pressez l'instant heureux;
Ne me refusez pas le secours que j’implore.


Scène 2
Astophe, Crisalde

Astolphe, seul:
Vaste Mer, montre-toy favorable aux Amants,
Fais voir que dans ton sein Venus a pris naissance,
Porte-moy dans les lieux charmants
Où je dois recevoir le prix de ma constance.

Fuissent ainsi les Vents qui soulèvent les flots,
Te laisser a jamais dans un heureux repos;
Tu m'as fauve malgré moy-méme,
Quand j’avois contre-moy les Destins & l’Amour.
Voudrois-tu me ravir le jour
Quand je vais revoir ce que j’aime ?

Vaste Mer, montre-toy favorable aux Amants,
Fais voir que dans ton sein Venus a pris naissance,
Porte-moy dans les lieux charmants
Où je dois recevoir le prix de ma constance.

[Ne voyant paraître personne, il passe dans un côté du Théâtre]


Scène 3
Astophe, Mélanie

Mélanie, sans voir Astolphe:
J’ay cherché vainement un Ingrat qui me fuit
Malgré moy dans ces lieux Alcine me conduit,
A quitter ce Séjour elle veut me contraindre:
Helas ! Que mon sort est à plaindre !
Je laisse mon Amant, & mon amour me fuit !

[En voyant Astolphe]

Mais que vois-je ? c’est l'Infidelle !
Est-ce moy qu'il cherche en ces lieux ?

Astolphe, à part:
Que je suis accablé d'une peine cruelle !

[En appercevant Mélanie]

Est-ce une illusion? me trompez-vous mes jeux ?

[à Mélanie]

Par quel heureux destin.

Mélanie:
Va, porte ailleurs ta flâme
Perfide, tes ferments ont trop séduit mon coeur.

Astolphe:
Quel courroux, Ciel ! quelle rigueur !
De quel coup imprévu je sens fraper mon ame !

Mélanie:
Je sçay trop ta nouvelle ardeur;

Non, Cruel, non jamais je n’eus sur toy d'empire,
Ce n’est point le penchant qu'un tendre amour inspire,
Qui t'avoit soûmis à mes loix,
Perfide, ton ame inconstante
Devoit-elle ternir tant de fameux exploits,
En trahissant une crédule Amante ?

Astolphe:
Moy vous trahir !

Mélanie:
Bannis ces vains déguisements,
Laisse, Ingrat, l'art de feindre aux vulgaires Amants,
Un Héros ne doit point en connoître l’usage.

Astolphe:
Cessez de me donner un nom si glorieux
Ou ne me croyez point volage;
Que me serviroit-il qu'on vantât mon courage,
Si l'infidélité me rendoit odieux ?
Mon trouble, mes serments, vos charmes,
Rien ne rassûre votre coeur ?
Pour vous tirer de votre erreur,
Je verseray mon sang, si c’est peu de mes larmes...
Vous soupirez, helas ! jugez mieux de mes feux.

Mélanie:
Alcine a des attraits qui bornent tous tes voeux.

Astolphe:
Alcine ! & vous l'avez pû croire ?
C'est trop blesser mon amour & ma gloire;
Je vais par des mépris irriter contre moy
Sa vengeance la plus horrible:
Pour un Amant constant la mort est moins terrible
Que de voir soupçonner sa foy.

Mélanie:
Arreste: je frémis...

Astolphe:
Helas ! pour me séduire,
On m’avoit assuré que dans d'autres climats
Mélisse retenoit vos pas;
Un Enchanteur feignoit de m'y conduire.

Mélanie:
Ah! je n’en doute plus: on nous trompoit tous deux,
Cet Enchanteur ose m’offrir ses voeux.

Astolphe:
Il vous aime ?

Mélanie:
La mort ne rompra point ma chaîne.

Astolphe:
Dans la nuit du tombeau je porteray mes fers.

ENSEMBLE
Nos rivaux vainement armeraient les Enfers;
Pour dégager mon coeur leur force sera vaine.

[Tout le Théâtre s'obscurcit, on voit tomber des flâmes. Athlant paroît dans un des coings du Théâtre, & rentre; Alcine, paroît aussi, & rentre de l'autre côté]

Mélanie:
Mais, ô Ciel ! leur courroux commence d’éclater.

Astolphe:
La nuit répand icy ses plus épaisses ombres !

Mélanie:
Quels Monstres pour m’épouvanter
Sont sortis des Royaumes sombres !

Astolphe:
Que d'abîmes profonds s'entrouvrent sous mes pas !

Mélanie:
Cher Amant !

Astolphe:
Mélanie !

Ensemble:
Evitez le trépas.

Mélanie:
Je crains pour vous un Enchanteur barbare.

Astolphe:
Je crains pour vous Alcine & sa fureur.

Ensemble:
Une secrette horreur
De mon ame s'empare !

Astolphe:
Quel sort de nos tendres amours !

Mélanie:
Quel sort d'une flâme si belle !

Ensemble:
Dans ma frayeur mortelle
Je ne tremble que pour vos jours.

[Athalant & Alcine viennent les interrompre]


Scène 4
Alcine, Athlant, Astolphe, Mélanie

Athlant:
Tremblez Audacieux !

Alcine:
La mort la plus affreuse
Finira ces transports charmants.

Athlant, à Asolphe:
Amant trop fortuné.

Alcine, à Mélanie:
Rivale trop heureuse.

Athlant & Alcine:
Vous n’échaperez point à nos ressentiments.

Alcine, à Athlant:
Mélisse embrasse leur défense;
Sans unir nos efforts,
Nous ne pouvons luy faire résistance.
Apellons sur ces bords,
Tous ceux qui de notre Art partagent la puissance.

Athlant & Alcine:
O vos, qui comme nous commandez aux Enfers,
Venez, accourez, tous des bouts de l'univers.

[Les Magiciens paroissent: Les uns descendent de l’air sur des Monstres, & dans un Char enflamé; Les autres sortent des portes de la Caverne Magique. Dans le même moment le fond du Théâtre qui représente la Mer, se ferme]


Scène 5
Alcine, Athlant, Astolphe, Mélanie,
Enchanteurs & Magiciens

Un Enchanteur:
Nous venons seconder le pouvoir de vos charmes,
Ordonnez: que faut-il entreprendre pour vous ?

Alcine:
Mélisse sur ces bords nous cause mille allarmes.

Athlant:
Contre cette ennemie il faut nous unir tous.

L'Enchanteur:
Espèrez tout de nôtre zele
Si les Cieux sont pour elle,
Les Enfers sont pour nous.

Le Choeur:
Armez-vous, venez nous deffendre,
Terribles Habitants du Séjour ténébreux,
Que nos cris se fassent entendre
Au fond de vos Antres affreux.

[Les Magiciens & les Magiciennes forment des Enchantements]

Athlant & Alcine:
Stix, Cocyte, Achéron, noires Divinités,
Vous, qui dams les Royaumes sombres
Par les affreux détours de vos flots redoutez,
Enfermez pour jamais les criminelles ombres,
Donnez-nous un secours que nous vous demandons,
Fixez pour nous la vïctoire,
C’est vous que nous défendons;
Qui s'arme contre nous, attaque votre gloire.

[Les Enchanteurs repètent les quatre derniers Vers & font une Entrée de Danses]

Athlant, à Alcine:
C’est peu, pour défendre ce bord,
D'armer la puisante infernale;
L'Amour jaloux sera plus fort.
Livrez-moy mon Rival.

Alcine, à Athmant:
Livrez-moy ma Rivale.

Ensemble:
Qui peut resister à nos coups ?
Nous sommes outragez, amoureux & jaloux.

 

 

 

Cinquiesme ACTE

 

Le Théâtre represente dans le fond une Tour magique où sont retenus les Captifs d'Alcine, & sur le devant la Forest enchantée où ses Amants avoient esté transformez en Arbres

 

Scène 1
Alcine

 

Alcine, seule:
Fureur, Amour, Tirans trop rigoureux
Que je sache du moins à qui je dois me rendre
Un cruel que j'adorea méprisé mes voeux !
Une autre l'a touché de l’ardeur la plus tendre !
Et tous les soins que j’ay pû prendre,
Loin de les dejunir, ont reserré leurs noeuds !
Je n’ay recours quà toy, Fureur, c'est trop attendre;
Hâte-toy d'étouffer un Amour malheureux.

Immolons qui m'outrage... ah ! que vais-je entreprendre ?
Tous ses mépris n’ont point éteint mes feux;
Des regrets, des remords affreux
Sont les fruits que j'en dois prétendre.
Je n'ay recours qu’à toy, viens, Amour, vien suspendre
D'une aveugle fureur les transports dangereux.

Quelle indigne pitié voudrait se faire entendre !
Est-ce à moy d'épargner ces Amants trop heureux ?
Fureur, Amour, Tirans trop rigoureux,
Que je sache du moins à qui je dois me rendre.


Scène 2
Athlant, Alcine

Athlant:
Pour faire à mon Rival souffrir mille tourments
Je prolonge sa vie;
Fiez-vous à la Jalousie,
Elle sçait inventer de nouveaux châtiments;
Je rempliray bien-tôt ma haine & vôtre attente
Je perceray son sein, & d'une main sanglante
J'arracheray ce coeur dont le mien est jaloux;
Quel plaisir de pouvoir aux yeux de son Amante
L’offrir expirant sous mes coups !

Par ce supplice affreux j'acheveray d'éteindre
De ma fatale ardeur... Quoy ! vos sens sont trouhlez ?
Vous poussez des soupirs, je vois que vous trembles;

S'il meurt, est-ce à vous de le plaindre ?

Alcine:
Un Ingrat qui m’est cher va tomber sous evos coups;
Malgré le dépit qui me presse,
Dans le fond de mon coeur jaloux,
Je sens qu’une indigne tendresse
Va triompher de mon courroux.

Athlant:
Quelle foiblesse ! ah ! rougissez de honte,
Imitez mes transports; Que la fureur surmonte
D'un amour outragé les restes maléteints.

Alcine:
Je devrois le punir, je le veux, je le crains;
Je cède au trouble qui m’accable...

Athlant:
Songez qu'il est ingrat.

Alcine:
Il est toujours aimable.

Athlant:
La Raison le condamne, il la faut écoûter.

Alcine:
L’Amour parle pour luy, puis-je luy résister ?

Athlant:
C'est nôtre peu de resistance
Qui donne à l’Amour sa puissance,
On peut éteindre ses ardeurs;
Quand ce Dieu règne sur nos âmes,
C’est moins la force de ses flâmes,
Que la foiblesse de nos coeurs.

Alcine:
Heureux si vous passez sans peine
Du penchant de l’amour au transport de la haine !

Ensemble:
Amour, sors d'un coeur irrité,
Va regner sur des coeurs paisibles
C’est à la seule cruauté
Que nous devons estre sensibles.

Alcine:
Les Ministres soumis à mes commandements,
Vont conduire icy Mélanie.

Athlant:
On va livrer à mes ressentiments
L’ennemi qui s'oppose au bonheur de ma vie.

[Astolphe paroit]

Mais je le vois, je vais percer sonn coeur,
Il faut que par aa mort ma haine se signale.

Alcine:
L’Ingrat désarme ma fureur.

[Mélanie paroît]

Mais pour la ranimer j’apperçois ma Rivale.


Scène 3
Athlant, Alcine, Mélanie, Astolphe

Astolphe, entrant du côté d‘Alcine, & appercevant Mélanie:
O Juste Ciel ! la verrez-vous périr !

Mélanie, entrant du côté d'Athlant, & appercevant Astolphe:
O juste Ciel ! daignez le secourir !

Athlant, à Alcine:
J'ay vaincu mon amour, il faut vaincre le vôtre;
Loin de nous attendrir, ne songeons l'un & l'autre
Qu’à laver notre outrage en pressant leur trépas:
Ce bras va vous apprendre à punir des ingrats.
Meurs...

[Il veut passer devant Alcine pour fraper Astolphe]

Mélanie:
O Ciel !

Alcine:
Arreste, Barbare,
Porte à mon coeur les coups que ta main luy prépare.

Quoy ! tout ingrat qu'il est, sans mourir de douleur,
Pourrois-je soutenir ce spectacle effroyable ?
Il faudroit me donner un coeur
Qui fut comme le tien, Cruel, impitoyable.

[Athlant veut encore frapper Asyolphe]

Alcine:
Arreste , crain mon désespoir,
Mon art ainsi que ton pouvoir
Arme les Habitants du ténébreux rivage,
Tu vas voir les Enfers partagez entre nous,
Et si tu ne crains point leur rage,
D'une Amante en fureur tu dois craindre les coups.

Athlant:
Coeur foible ! ame timide ! insensible à l'outrage !
Digne enfin des mépris que L'Ingrat a pour toy;
Tu trembles ! tu frémis d'effroy !
Tu ne peux souffrirqu'il périsse ?
Qu'il vive: j'y consens, mais apprend à quel prix.

Alcine:
Qu'exigez-vous de moy ?

Athlant:
Que l'himen les unisse.

Alcine:
Quelle horreur saisi mes esprits !

Ah ! périsse plutôt l’Amant avec l'Amante,
Quand il m’en coùteroit le jour:
De leur sang odieux ma main encor fumante
M'ouvrira les chemins de l'infernal Séjour,
J’iray me joindre aux Eumenides
Mieux qu’elles je sçauray tourmenter ces Perfides,
Et combattre à jamais leurs voeux & leur amour.
Laissez-moy prendre ma Victime.

[Elle veut passer devant Athlant pour fraper Mélanie]

Athlant:
Arreste ; un vain transport t’anime,
Le dessein en est pris, ils ne périront pas,
Je veux que leur bonheur devienne ton supplice.

[On voit des éclairs, & on entend le tonnerre]

Ces éclairs, ces bruyants éclats,
Annoncent en ces lieux Mélisse !
Seule tu ne sçaurois sans moy luy resister,
Je t’abandonne aux coups qu’elle va te porter.


Scène 4
Alcine, Mélanie, Astolphe, Mélisse

[Tandis qu’Alcine chante on entend un bruit terrible, & une douce Symphonie tandis cjue les deux Amants chantent]

Alcine:
Quel pouvoir plus fort que mes charmes
M'arrête, & de mes mains a fait tomber les armes ?
Ah ! quel fracas ! quel bruit affreux !

Astolphe & Mélanie:
Venez, nous secourir, favorable Mélisse.

Alcine:
Quel présage fatal ! quel déluge de feux !

Astolphe & Mélanie:
Venez, punissez l'injustice !

Alcine:
Ces arbres, ces remparts s'abîment à mes yeux,
Ah ! quelle rigueur extrême !
Mes captifs délivrez vont partir de ces lieux,
Un pouvoir inconnu vient m’enchanter moy-mème.

[Les arbres de la Forest enchantée disparoissent, la Tour s'abîme, & les Héros qui estoient transformez ou captifs, paroissent avec Mélisse]

Mélisse, à Alcine:
Subis l'arrest des Dieux, & pour ton chatiment
Voi ces Amants heureux joüir d'un sort charmant.

Alcine:
Sortes, Demons, sortez, & servez, ma vengeance...

Quoy ! tout trahit mon esperance !
Tout meconnoit ma voix en de pareils malheur
Ne nous arrestons point à d'inutiles pleurs.
Non, puisque les Enfers refusent de m'entendre
La mort m'affranchissant d'un tourment si cruel,
Mon ombre ira leur faire un reproche éternel
De n'avoir osé me défendre.

[Elle sort]


Scène dernière
Mélanie, Astolphe, Mélisse,
Troupe de Héros & d'Héroïnes désanchantez

Mélisse:
Sortez d'un fatal esclavage,
Les Dieux brisent vos fers, rendez-leur votre hommage.

Vos malheurs ont fini leur cours,
Qu’à jamais les plaisirs succèdent à vos peines;
Chantez, vivez heureux: ce n'est plus qu'aux Amours
Qu’il doit estre permis de vous donner des chaînes.

Le Choeur:
Nos malheurs ont fini leur cours
Qu’à jamais les plaisirs succèdent à nos peines:
Chantons, vivons heureux: ce n’est plus qu’aux Amours
Qu'il doit estre permis de nous donner des chaînes.

Une Héroïne:
Lorsque l’Amour vous prodigue ses charmes,
Formes toujours d'heureux desirs,
La constance est plus rare au milieu des plaisirs
Que parmy les tourments, les soins, & les allarmes.

[Les Héros & les Héroïnes desenchantez font le Divertissement, & repetent le Choeur]