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Pietro Metastasio

[1698 - 1782]

 

Catone in Utica

 

Caton à Utique

Tragédie en musique d’Artino Corasio, pasteur arcadien, qui sera représentée sur le théâtre dit “des Dames”, lors du carnaval de l’an 1728, dédiée à la Sérénissime Violante de Bavière, grande princesse de Toscane

 

Dédicace

Sérénissime grande princesse,

Au milieu du vacarme des applaudissements publics qui retentissent autour de vous, ne dédaignez pas, sérénissime grande princesse, de vous tourner un moment vers notre Caton à Utique que nous vous offrons humblement en tribut. Le nom d’un tel héros et la clémence bien connue avec laquelle vous accueillez toute offrande, si minime soit-elle, peuvent en partie justifier notre audace ; et si cela ne suffisait pas, la faute qui découle d’un excessif amour-propre, faute trop universelle pour qu’on doive en rougir, mérite toujours l’indulgence. Nous aurions peut-être été moins hardis si nous n’avions pas connu la glorieuse liberté avec laquelle, dans votre bienveilllance, vous nous permettez de nous déclarer avec le plus profond respect, sérénissime grande princesse, votre très humbles et très obéissants serviteurs.

Les propriétaires du théâtre.

 

 

Argument

Après la mort de Pompée, son adversaire Jules César, devenu dictateur à vie, se voit rendre hommage non seulement par Rome et par le Sénat, mais par le monde entier, à l’exception de Caton le Jeune, sénateur romain, dit plus tard Caton d’Utique en raison du lieu de sa mort, homme jadis vénéré comme père de la patrie, autant pour l’austère intégrité de sa conduite que pour son courage, grand ami de Pompée et farouche défenseur de la liberté romaine.

Celui-ci, ayant rassemblé à Utique le peu qui restait des troupes débandées de Pompée, avec l’aide de Juba, roi des Numides, ami des plus fidèles de la république, eut le courage de s’opposer au bonheur du vainqueur. César accourut avec une armée nombreuse, et, bien qu’avec une telle dispro­portion de forces, il fût sûr de l’écraser, cependant, au lieu de le menacer, admirant sa vertu, il ne négligea ni offre ni prière pour se concilier son amitié ; mais Caton, refusant farouchement toutes les propositions, quand il vit que défendre Rome était une cause désespérée, voulut du moins mourir libre en se suicidant.

César, devant sa mort, montra les signes de la plus profonde douleur, laissant la postérité se demander s’il fallait davantage admirer sa générosité, puisqu’il vénéra à un tel degré la vertu de ses ennemis, ou la constance de Caton, qui ne voulut pas survivre à la liberté de sa patrie.

Tout ceci provient des historiens ; le reste est fondé sur la vraisemblance.

Pour la commodité de la musique, nous substituerons au nom de Cornelia, veuve de Pompée, celui d’Emilia; et à celui du jeune Juba, fils de l’autre Juba roi de Numidie, le nom d’Arbace.

Les termes de “dieux”, “destin”, etc., n’ont aucun rapport avec les convictions de l’auteur qui se déclare fervent catholique.

 

La scène est à Utique, ville d’Afrique

 

 

Changements de Décor

Acte premier :
- une salle d’armes
- l’intérieur des remparts d’Utique, avec au fond la porte de la ville fermée par un pont-levis
- des bâtiments partiellement en ruines proches du logement de Caton. 

Acte II :
- casernements sur les rives du fleuve Bagrada [actuellement oued Medjerdah], avec diverses îles communiquant entre elles par des ponts
- une chambre avec des sièges.

Acte III:
- une cour
- d’anciens aqueducs transformés en cheminement souterrain et conduisant de la ville à la marina, avec une porte fermée sur un côté
- un lieu magnifique au domicile de Caton.

Décorateur: Alessandro Mauri
Chorégraphie:
monsù Sarò

 

 

les personnages

Caton
(il signor Giovanni Battista Pinacci, virtuoso di sua altezza serenissima il signor principe d’Armstat)

César
(il signor Giovanni Carestini, virtuoso di sua altezza serenissima il signor duca di Parma)

Marcia, fille de Caton, amoureuse secrète de César
(il signor
Giacinto Fontana da Perugia detto Farfallino)

Arbace, prince royal de Numidie, ami de Caton et amoureux de Marcia
(il signor
Giovanni Battista Minelli, virtuoso di sua altezza serenissima il signor principe d’Armstat)

Émilie, veuve de Pompée
(il signor
Giovanni Ossi, virtuoso di sua eccellenza il signor prencipe Borghese)

Fulvius, légat du Sénat romain auprès de Caton, partisan de César, amoureux d’Émilie.
(il signor
Filippo Giorgi).

 

 

Acte I
Acte II
Acte III
Variante Acte III

 

Acte Premier

 

 

Scène première
Salle d’armes
Caton, Marcia, Arbace

 

Récitatif

Marcia
Pourquoi cette tristesse, père ? Rome est perdue,
si ta constance en vient à chanceler.
Parle: pour le cœur d’une fille,
ta douleur est la plus grande
de toutes les misères.

Arbace
Seigneur, à quoi penses-tu ? Dans ce silence, à peine
je reconnais Caton. Où est la colère
fille de ta vertu ? Où est ton courage ?
Où est ton âme intrépide et farouche ?
Ah, si l’ancienne audace
de ton grand cœur, est tant soit peu éteinte,
il n’est plus de liberté, et César a vaincu.

Caton
Fille, ami, la tristesse, le silence
ne sont pas toujours signes de lâcheté,
et aux yeux d’autrui, souvent se confondent
la prudence et la crainte. Si je pense et me tais,
ce n’est pas sans raison. La fureur de César
a tout ravagé. À cause de lui, Pharsale
est encore tiède du sang de citoyens;
à cause de lui, on ne vénère plus
Rome, le Sénat devant les ordres de qui, naguère,
tremblait le Parthe, pâlissait le Scythe;
d’une barbare blessure,
à cause de lui, sous les yeux du traître d’Égypte,
Pompée est tombé transpercé, et c’est seulement
dans ces étroits remparts d’Utique
que la liberté latine en fuite
trouve pour sa ruine
un refuge mal assuré.
Nous avons en face de nous César
qui nous assiège; nos troupes
sont peu nombreuses et peu fiables; sur moi repose
l’espoir que met en elles
Rome qui gémit au pouvoir de son tyran,
et vous me demandez pourquoi je réfléchis et me tais ?

Marcia
Mais César ne va-t-il pas
venir te trouver sous peu ?

Arbace
Il demande à te parler;
c’est donc qu’il veut la paix.

Caton
Vous espérez en vain
qu’il abandonne un jour
le désir de régner. Il lui coûte trop
pour qu’il s’en défasse d’un coup.

Marcia
Qui sait ? César est encore
un fils de Rome.

Caton
Mais un fils dévoyé,
qui veut la voir esclave; un fils ingrat
qui pour la soumettre totalement
n’éprouve aucune horreur à lui déchirer le sein.

Arbace
César n’a pas encore vaincu
Rome tout entière. Il lui reste à dominer
Le refuge le plus solide face à sa fureur.

Caton
Que lui reste-t-il donc ?

Arbace
Il reste ton cœur.
Il deviendra peut-être plus timoré
face à ton œil sévère
que face à toute l’Asie et toute l’Europe en armes.
Et s’ils sont dirigés par tes conseils,
mes Numides ne sont-ils pas un ultime espoir ?
Ils ont d’autres fois, sous un chef moins considérable,
su, eux aussi, sur ce sol,
faire front à l’aigle latine, et retenir son vol.

Caton
Tu n’as pas à en dire plus; je connais,
et tu peux les taire, ta valeur, ta grande âme
à qui rien d’autre ne manque
si ce n’est la chance d’être fille de Rome.

Arbace
De grâce, seigneur, corrige
cette faute qui n’est pas mienne; il y a longtemps
que j’adore ta vertu dans le sein de Mars.
Apporte de nouveaux liens
à notre amitié; souffre que j’offre
à celle-ci ma main en mariage;
ne me refuse pas ta fille ; et me voici Romain.

Marcia
Comment ! alors que notre liberté
redoute son destin ultime,
que le monde, armé pour notre perte,
brûle de fureurs guerrières,
Arbace parle de noces et demande de l’amour ?

Caton
Les noces, ma fille, doivent obéir
plus au souci du repos public
qu’au choix du partenaire.
Lorsque les sentiments changent,
les soucis s’affrontent. Mais si chacun défend
en l’autre, une partie de soi,
alors, renforcés par un nœud si solide,
les empires s’accroissent, et les royaumes restent en paix.

Arbace
Que je suis heureux, si, autant que toi,
Marcia accueille mes sentiments
avec un œil moins sévère.

Caton
Marcia est ma fille.

Marcia
Parce que je suis ta fille et que je suis romaine,
je défends jalousement
les intérêts et l’honneur
de ma patrie et de mon sang; et tu voudrais
que ta propre progéniture, qui naquit
citoyenne de Rome, et fut nourrie
dans la brise triomphale du Capitole
s’abaisse à s’unir à un roi ?

Arbace
(Quel bel orgueil !)

Caton
De même que la fortune change,
de même les coutumes; mais en tout temps,
il t’est inutile et interdit
de discuter la volonté de ton père.
Prince, ne crains rien: sous peu, tu auras
Marcia pour épouse. D’ici là, reçois dans mes bras (Caton embrasse Arbace)
le premier gage de mon amour paternel, et qu’il te souvienne
qu’à partir d’aujourd’hui, Rome est ta patrie; ton devoir,
maintenant que tu es Romain,
est de la sauver ou de mourir avec elle.

 

Air

Caton

Avec un si beau nom au front,
Tu combattras plus fort.
Le sort respectera
en toi un fils de Rome.

Vis libre, et lorsque
même le sort te le refusera,
au moins tu apprendras
de moi comment on meurt.

[Il sort.]

 

Scène II
Marcia, Arbace

 

Récitatif

Arbace
Mes sentiments sont bien misérables
s’ils ne peuvent obtenir de ton beau cœur
de la pitié, à défaut d’amour.

Marcia
Arbace, m’aimes-tu ?

Arbace
Si je t’aime ? Mes regards sont-ils donc
si peu éloquents, que si ma bouche
ne le dit pas, tu l’ignores encore ?

Marcia
Mais quelle preuve jusqu’ici
ai-je eue de ton amour ?

Arbace
Tu n’en as demandé aucune.

Marcia
Et si maintenant, prince,
cette preuve, je te la demandais ?

Arbace
À part te quitter,
je ferai tout.

Marcia
Tu sais déjà
que tu seras contraint de passer à l’acte
si tu me pousses à parler.

Arbace
Parle; veux-tu
de plus grandes assurances ? Sur ma foi,
sur mon honneur, je t’assure,
je le jure par les dieux, je le jure sur tes beaux yeux.
Que peux-tu demander de plus ? Ma vie ? Mon trône ?
Ordonne, j’obéirai.

Marcia
Je n’en veux pas tant.Je désire qu’aujourd’hui,
il ne soit pas parlé de noces; que mon père
y consente à ta demande,
qu’il ne sache pas que je l’ai ordonné, et je suis contente.

Arbace
Pourquoi vouloir que moi-même,
j’éloigne autant ma félicité ?

Marcia
Celui qui demande la raison de l’ordre
perd le mérite de son obéissance.

Arbace
Ah, je sais bien
quelle en est la raison. César est encore
l’objet de ta flamme. Pardonne à mon amour
son libre parler: je sais que tu l’as aimé.
Aujourd’hui, il vient à Utique; aujourd’hui, il te déplaît
qu’on parle de noces; aujourd’hui,
tu rejettes, en face de ton père, l’idée de m’épouser;
et tu veux qu’en cela, je t’obéisse en me taisant ?

Marcia
Je pourrais peut-être
dissiper tes soupçons, mais je ne t’ai pas encore
assez d’obligations. Obéis à mon ordre, et pense
à tout ce que tu as promis, à tout ce que j’ai commandé.

Arbace
Mais ensuite, ces yeux adorés
auront-ils pitié de moi, ou seront-ils toujours irrités ?

 

Air

Marcia

Je ne te menace pas de ma colère,
je ne te promets pas mon amour.
Donne-moi un gage de ta foi,
fie-toi à mon cœur,
je verrai si tu m’aimes.

Te récompenser ensuite,
c’est à moi d’en décider;
ne demande pas de récompense
si vraiment tu en désires.

[Elle sort.]

 

Scène III
Arbace seul

 

Récitatif

Arbace
Qu’ai-je juré ! Qu’ai-je promis ! À quel ordre
me faut-il obéir ? Qui a jamais vu
plus malheureux que moi ? Ma tyranne,
presque sous mes yeux, se vante d’être infidèle,
et je lui fournis les armes pour me tuer.

 

Air

Arbace

Quelle loi sans pitié !
Quel sort cruel !
pour une âme blessée,
pour un cœur fidèle,
servir, souffrir,
se taire, être en peine.

Et si le malheureux
demande grâce,
on le méprise, ou lui dit
qu’il demande trop,
qu’il doit apprendre à aimer.

[Il sort.]

 

Scène IV
L’intérieur des remparts d’Utique,
avec au fond la porte de la ville fermée par un pont-levis

Caton, puis César et Fulvius

 

Récitatif

Caton
Que César vienne donc. Je ne comprends pas
quelle raison l’amène. Est-ce un piège ? A-t-il peur ?
Non, dans la poitrine d’un Romain,
il ne peut arriver une telle aspiration à l’empire
qui donne abri à une si vile pensée.

[Le pont s’abaisse et on voit arriver César et Fulvius.]

César
Je ne me présente pas devant toi
en champ ouvert, avec cent et cent escadrons
armés pour ma défense. Seul et sans armes,
confiant dans ta loyauté,
je porte mon pied à l’intérieur des murailles ennemies.
Tant César honore
la vertu de Caton, et rivalise avec elle.

Caton
Tu me connais suffisamment: en me faisant confiance,
tu ne m’honores pas plus que tu ne dois.
De quoi pourrais-tu avoir peur ?
Tu n’es pas en Égypte; ici, on respecte encore
l’universel droit des gens;
là où est Caton, il n’y a pas de Ptolémées.

César
Il est vrai, tu m’es connu; dès mes premiers ans,
j’avais déjà appris à vénérer ton grand nom.
J’ai entendu cent bouches
t’appeler père et soutien de la patrie,
et défenseur inflexible
des antiques lois. La fortune a par la suite
prodigué ses faveurs à mes armes.
Mais ma plus grande conquête,
pour laquelle avec joie je céderais toute autre,
est ton amitié: c’est elle que je te demande.

Fulvius
Et le Sénat la demande aussi; il m’envoie vers toi
comme ambassadeur de sa volonté. Il est temps désormais
que la patrie, combattue par des conflits privés,
trouve le repos.
L’Italie affligée
voit déjà fondre sa population; aux campagnes
manquent déjà les cultivateurs
le fer manque pour les araires: la fureur
le transforme en armes, et tandis que Rome
déchire de ses mains son propre sein,
l’Asie inconstante exulte, et l’Afrique rit.

Caton
Qui veut avoir Caton pour ami
l’aura facilement: qu’il soit fidèle à Rome.

César
Qui est plus fidèle que moi ? Longtemps j’ai répandu pour elle
ma sueur et mon sang.
C’est moi, moi qui, sur les crêtes escarpées du Taurus,
là où le ciel est plus proche,
ai fait résonner pour la première fois
les noms de Mars et de Quirinus.
Le Breton glacé
a appris par moi à vénérer
les enseignes romaines encore inconnues,
et si ensuite je suis venu
d’un climat éloigné...

Caton
Tout le reste est déjà connu.
Nous jouissons des fruits de tes fameuses entreprises,
et partout, nous avons des gages de ton amour.
Me crois-tu donc si peu avisé
que je ne discerne pas ton dessein sous le voile de la vertu ?
Je sais que le désir de règne,
le génie tyrannique, qui t’ont fait rendre
malheureux tant de gens, jusqu’à...

Fulvius
Seigneur, que dis-tu ?
Ce n’est pas là la façon
de réconcilier des sentiments désunis; je suis venu
en ministre de paix, non de querelles.

Caton
Eh bien, parle.
(Écoutons ce qu’il pourra dire.)

Fulvius, à César
(Tant de vertu
le rend trop acerbe.)

César, à Fulvius
(Je l’admire pourtant, bien qu’il m’offense.)
Le monde divisé est suspendu
à ta volonté et à la mienne; il suffit que notre amitié
se resserre, et tout est en paix.
Si tu ressens quelque pitié
pour le sang latin, tu écouteras
paisiblement mon opinion.

 

Scène V
Les mêmes, Émilie

 

Récitatif

Émilie
Que vois-je, ô dieux !
C’est donc là l’asile
que j’espérais de Caton ? Un même lieu
accueille la malheureuse
veuve de Pompée, et son ennemi !
[à Caton] Où sont tes promesses ?
Où est ma vengeance ?
C’est ainsi que tu mets à mort le tyran ?
C’est ainsi que tu es le défenseur d’Émilie !
On parle de paix même en face d’elle !

Fulvius
(Au milieu de ses malheurs,
elle est encore belle.)

Caton
Émilie, je pardonne
de tels transports à ta douleur. Quand l’oubli
des offenses privées
se rend utile au bien commun, il est juste.

Émilie
Quelle utilité, quelle foi
peut-on espérer de l’oppresseur de Rome ?

César
Oppresseur, César ? Qui a apaisé
par une pompe funèbre
l’ombre errante du grand Pompée ? T’ai-je par hasard enlevé
armes, navires, compagnons ? Ne t’ai-je pas rendu
la liberté et la vie ?

Émilie
Je ne l’ai pas demandée.
Mais puisque je vis encore, je saurai me faire forte
de ton don, contre toi; tant que je ne verrai pas
ta tête tranchée, je parcourrai,
désespérée, les terres et les mers; partout,
je déchaînerai mes furies, et je lancerai
une telle guerre contre toi, qu’il ne restera plus
au monde, pour toi, de séjour sûr.
Tu sais que je te l’ai déjà promis, et je tiens ma parole.

Caton
Modère ta fureur.

César
Si tu es toujours aussi irritée contre moi, tu es trop injuste.

Émilie
Injuste ? Et tu n’es pas
la cause de mes maux ? Mon époux
n’a pas été ta victime ? Tu n’étais peut-être
pas présent, lorsqu’il est descendu
de son navire, sur la petite barque
du Nil infidèle ?
Moi, de mes yeux, j’ai vu
briller l’infâme acier
qui lui perça le sein. J’ai vu le premier sang
tacher en jaillissant le visage du traître.
Je ne me suis pas jetée
au milieu des barbares assassins:
cela même m’a été enlevé
par l’onde interposée, et la pitié d’autrui.
Parmi tant de gens qui naguère le suivaient,
il n’y en eut pas un seul, j’ai peine à le croire,
qui pût fermer les yeux de Pompée.
Tant les dieux sont jaloux de qui leur ressemble !

Fulvius
(Elle éveille ma pitié).

César
Je n’ai aucune part
dans le crime de Ptolémée; la vengeance
que j’en ai tirée, le prouve à l’évidence.
Et le ciel sait, tu le sais,
si j’ai pleuré alors sur cette tête honorée.

Caton
Mais qui sait si tu as pleuré
de joie ou de douleur: la joie elle aussi
possède ses larmes.

César
Heureux Pompée,
j’envie ta mort, si elle a suffi
à te faire mériter l’amitié de Caton.

Émilie
D’une si noble envie,
non, tu n’es pas capable, toi qui as pu
retourner tes armes contre la patrie.

Fulvius
Seigneur, il ne me semble pas
que le moment soit opportun pour parler de paix.
L’affaire requiert un endroit plus solitaire
et un esprit plus serein.

Caton
Je vous attends donc sous peu à mon domicile.
Et toi, Émilie, pense pendant ce temps
que tu ne dois pas laisser libre cours à ton angoisse,
puisque le sort a fait de toi
la fille de Scipion et l’épouse de Pompée.

 

Air

Caton

Qu’il s’effraye devant ses peines,
l’esprit d’une femme pusillanime
qui a un sang vil dans les veines,
qui ne peut s’enorgueillir d’un cœur noble.

Si tu ne sais pas mieux supporter
la colère des astres,
tu feras trop rougir
ton époux et ton père.

[Il sort.]

 

Scène VI
César, Émilie, Fulvius

 

Récitatif

César
Tu ne dis rien, Émilie ? J’espère
que ce silence est le début de ton retour au calme.

Émilie
Tu te trompes. Pendant que je me tais,
je médite ma vengeance.

Fulvius
Et tu ne t’apaises pas
devant un si généreux vainqueur ?

Émilie
Moi, être apaisée ? Au contraire: toujours, face à lui,
même s’il était entouré de mille escadrons,
je lui dirai que je le hais et que je veux sa mort.

 

Air

César

Dans l’ardeur qui t’enflamme le sein,
la colère se rend si belle
qu’en un même instant, tu fais naître dans ma poitrine
admiration, respect et pitié.

Tu m’enseignes avec quelle constance
on combat contre un sort inhumain;
et que, pour une âme romaine,
peur et lâcheté sont des mots inconnus.

[Il sort.]

 

Scène VII
Émilie, Fulvius

 

Récitatif

Émilie
Combien différent de ce que tu étais
je te revois, Fulvius; qu’est-ce qui a fait de toi
un séide de César, et mon ennemi ?

Fulvius
Tant que je sers Rome,
je ne suis pas ton ennemi. La belle image
de tes qualités est trop gravée dans mon âme.
Et si j’avais moins de respect
pour ta douleur, je dirais qu’Émilie
provoque toujours mon amour,
que je brûle pour elle comme j’ai brûlé
avant que mon infortune
la donnât à Pompée; et je lui dirais
qu’elle est belle à mes yeux même dans son deuil.

Émilie
Ils s’accordent bien mal entre eux,
l’ami de César et l’amant d’Émilie.
Défends César, ou venge mon époux; à ce prix,
je te permets de m’aimer.

Fulvius
(Ah, que me demande-t-elle ?
Rusons.)

Émilie
Que penses-tu ?

Fulvius
Je pense que tu ne devrais pas
douter de ma foi.

Émilie
Tu seras donc
l’instrument de ma colère ?

Fulvius
Donne-moi un ordre,
pour que je te le prouve.

Émilie
Je veux voir César mort.
Maintenant, puis-je me fier à toi ?

Fulvius
Toute autre main serait moins digne de confiance que la mienne.

Émilie
Pour l’instant,
je ne t’en demande pas plus. En un autre lieu,
sans être observés, nous pourrons
choisir les moyens de me venger.

Fulvius
D’ici là, je pourrai du moins
t’exposer tous mes sentiments.

Émilie
Ce n’est pas encore le moment
que tu parles d’amour et que je t’écoute.
Que mon dessein soit d’abord exécuté; alors, plus heureuse,
je t’écouterai peut-être. Quel espoir de plus
peut te donner une malheureuse,
revêtue d’un voile de deuil,
la haine dans la poitrine, les larmes aux yeux ?

 

Air

Fulvius

Même en pleurant
la belle aurore
renaît toujours
annonciatrice du soleil
et elle amène
le jour serein.

Ainsi, rassérénée
au milieu des larmes,
la chère lumière
qui me ravit
peut chasser
la peine de mon âme.

[Il sort.]

 

Scène VIII
Émilie

 

Récitatif

Émilie
Pardonne-moi, époux chéri,
si j’écoute et si je souffre les folles amours des autres,
et si, après ton trépas, je respire encore.
Pardonne-moi: pour te venger,
il ne me reste pas d’autres armes.
Je t’ai donné toute mon affection; je te la conserve, et quand
mes jours toucheront à leur fin, elle sera encore
attachée à son premier nœud
s’il est vrai que les défunts aiment par delà la tombe.

 

Air

Émilie

Si tu m’attends, belle âme,
au sein de quelque étoile
ou sur les bords du Léthé,
ne te fâche pas, je viendrai moi aussi.

Oui, je viendrai; mais d’abord, je veux
que mon ombre soit précédée
de l’ombre infâme du tyran
qui arma le monde pour ta perte.

[Elle sort.]

 

Scène IX
Bâtiments partiellement en ruines proches du logement de Caton
César et Fulvius

 

Récitatif

César
Émilie en est donc venue
à essayer de te rendre infidèle ? Espère-t-elle tant
de ton amour ?

Fulvius
Oui, mais pour autant que je l’aime,
j’aime davantage ma gloire.
J’ai feint de t’être infidèle
pour ta sécurité ; ainsi, ses desseins
apparaîtront au grand jour.

César
J’ai toute confiance en mon ami Fulvius.
Pendant que je vais passer le camp en revue,
reste ici, et continue
à découvrir son cœur.

Fulvius
Tu t’en vas !

César
Je dois prévenir les tumultes
que mon retard pourrait faire naître.

Fulvius
Et Caton ?

César
Va le trouver, et assure-le
qu’avant que le jour soit au milieu de sa course,
je reviendrai le voir.

Fulvius
J’irai, mais je vois
Marcia qui arrive.

César
Laisse-moi en liberté un moment avec elle;
jusque là, je l’ai cherchée en vain. Tu sais...

Fulvius
Je sais que tu l’aimes,
et qu’elle aussi t’adore, et je sais par expérience
quel plaisir on trouve
après une longue attente, dans le doux instant
où un fidèle amant revoit ce qu’il aime.

[Il sort.]

 

Scène X
César, Marcia

 

Récitatif

César
Je te revois donc, Marcia ! J’en crois à peine mes yeux
et je crains que mon esprit, accoutumé
à te représenter en imagination, ne me joue des tours.
Oh, combien de fois, entre les combats
et les tribulations où m’a plongé
la fortune inconstante, j’ai pensé à toi !
Et toi, as-tu jamais émis un soupir pour moi ?
Te souvient-il encore de notre flamme ?
Ton amour a-t-il crû
autant que ta beauté, ou s’est-il dissipé ?
Quelle part ont mes sentiments
dans les sentiments de Marcia ?

Marcia
Et toi, qui es-tu ?

César
Qui je suis ? Quelle demande ! C’est une plaisanterie ! Un rêve !
As-tu ainsi changé de penser,
ou moi d’aspect ?
Tu ne me reconnais pas ?

Marcia
Je ne t’ai jamais vu.

César
Tu n’as jamais vu César ?
Tu ne reconnais pas César ?
Celui que tu as tant aimé,
celui à qui tu as juré
de ne jamais être infidèle,
que les années passent ou que le destin s’y oppose ?

Marcia
Tu serais ce César ?
Non, tu n’es pas lui, tu usurpes son nom.
J’ai adoré un César, je ne le nie pas, il était
le soutien de la patrie,
l’honneur du Capitole,
la terreur des ennemis,
les délices de Rome,
la douce espérance du monde entier, et de moi-même.
C’est ce César que j’aimai, qui me plut
avant que le ciel l’ait éloigné de moi.
Redeviens ce César, et je le reconnaîtrai.

César
Je suis toujours le même, et si à ton regard
je ne semble plus le même, c’est que jadis l’amour t’a abusée,
ou que t’abuse aujourd’hui la colère.
C’est la jalousie des autres
plus que mon choix, qui m’a poussé malgré moi
vers les armes et les conflits.
J’ai combattu pour me défendre. Je devais
te conserver ma vie, et si, en combattant,
j’ai couru par la suite de règne en règne,
c’est que j’espérais me rendre ainsi plus digne de toi.

Marcia
Je te dois beaucoup, en vérité ! si j’ai injustement offensé
ton cœur généreux, pardonne-moi.
Moi, naïve, jusqu’alors,
j’avais toujours cru qu’on ne faisait la guerre
qu’aux ennemis, et je n’avais pas compris
que tes fureurs étaient des témoignages d’amour.
Mais à l’avenir, je reconnaîtrai à cela
la passion d’un grand héros qui vit plein d’amour.
Barbare ! Ingrat !

César
Que devrais-je faire de plus ? Je suis venu en suppliant
te demander la paix.
Quand je pourrais... tu sais...

Marcia
Je sais que tu demandes la paix
les armes à la main.

César
Dois-je m’exposer sans armes
à la rage de mes ennemis ?

Marcia
Ah ! avoue que le seul obstacle
à tes desseins, est mon père.
Dis que tu veux le voir mort, et que tu ne supportes pas
que dans l’univers que tu as vaincu,
il ne te reste que Caton à soumettre.

César
Écoute-moi maintenant, et pardonne
un langage sincère. Combien moi-même
je t’aime, c’est vrai; mais ce n’est pas
la beauté de ton visage qui m’a lié: c’est Caton que j’adore
dans le sein de Marcia. J’admire ton beau cœur
comme une partie du sien; c’est mon amitié pour lui
plus que notre amour, qui m’y a poussé;
et si – laisse-moi t’en dire encore plus –
si un dieu m’obligeait à perdre l’un de vous,
je pourrais mourir d’angoisse dans ce choix,
mais je sauverais Caton, et non Marcia.

Marcia
Voilà mon César. Je commence à présent
à le reconnaître en toi. C’est ainsi que tu me plais,
c’est ainsi que tu m’as fait t’aimer. Aime Caton,
je ne suis pas jalouse de lui: si c’est un tel rival
qui partage ton cœur,
tu es plus digne que je te conserve mon amour.

César
Ma victoire est excessive.
Ah ! je me défends mal
contre une si généreuse vertu !
Rassure-toi, je pense
à ton repos, et avant que tombe le jour,
tu verras à mes actes
que je suis toujours César, et que je t’aimais.

 

Air

César

Qui condamne un doux amour,
qu’il voie mon ennemi,
qu’il l’écoute, et puis qu’il dise
si l’amour est faiblesse.
Quand d’une si belle source
proviennent les sentiments,
les héros y sont sujets,
et même les dieux aiment.

[Il sort.]

 

Scène XI
Marcia, puis Caton

 

Récitatif

Marcia
Mes espérances perdues,
je vous sens toutes renaître en mon sein.
Qui sait ? Il reste encore
une grande partie de ce jour. Si mon père apaisé
accepte l’amitié de César,
peut-être échapperai-je à Arbace.

Caton
Allons, ma fille.

Marcia
Où ?

Caton
Au temple, pour les noces
avec le prince numide.

Marcia
(Oh dieux !) Mais pourquoi
tant de hâte ?

Caton
Notre sort n’admet aucun retard.

Marcia
(Perfide Arbace !). Peut-être le prince
n’est-il pas encore arrivé à l’autel.

Caton
Un de mes fidèles a déjà couru
le faire se hâter.

[Il fait le geste de partir.]

Marcia
(Ah, quel tourment !)

 

Scène XII
Les mêmes, Arbace

 

Récitatif

Arbace, à Caton
De grâce, seigneur, arrête-toi.

Marcia, bas, à Arbace
Tu seras content.

Caton
Viens, prince, allons
sceller l’hymen; pouvais-je plus vite
te donner ce que je t’ai promis ?

Arbace
Pour un si grand don,
mon sang est peu de chose; mais si pourtant tu veux
qu’il soit plus agréable, qu’il te plaise
de le reporter à l’autre aurore: on traite aujourd’hui
une grave affaire avec l’ennemi, et le nouveau jour
pourra être intégralement consacré au plaisir.

Caton
Non, déjà fument les autels,
les ministres sont rassemblés, et tout retard
serait inopportun.

Arbace, bas, à Marcia
(Marcia, que dois-je faire ?)

Marcia, bas, à Arbace
(Tu me le demandes encore ?)

Arbace
Seigneur, tu m’accordes le plus
et tu me disputes le moins.

Caton
Le délai t’importe donc tant ?

Arbace
Oh Dieu ! tu ne sais pas... (Quelle douleur !)

Caton, à Arbace
Mais quelle est cette froideur ! Je ne la comprends pas.
Marcia serait-elle l’audacieuse
qui s’oppose à tes vœux ?

Marcia
Moi ! Parle, Arbace !

Arbace
Non, c’est moi qui te prie.

Caton
Ah, il se cache là quelque secret.
[À lui-même] Il demande
puis refuse ma fille... Le jour même
où César vient à nous, il change à ce point...
Si lent... si confus... Je redoute... Arbace,
ne te serait-il pas revenu à l’esprit
que tu es né Africain ?

Arbace
Venant de Caton,
je supporte tout, et pourtant...

Caton
Et pourtant, je te croyais
bien différent...

Arbace
Tu verras...

Caton
J’ai suffisamment vu,
et il ne me reste désormais plus rien à voir.

[Il sort.]

Arbace
En veux-tu davantage, cruelle ? Voici ton ordre
exécuté, voici ton père soupçonneux,
et me voici malheureux. Faut-il encore quelque chose
pour te satisfaire ?

Marcia
Arbace, tu as à peine commencé à m’obéir,
et devant moi, tu en fais déjà un si grand étalage ?

Arbace
Ô tyrannie !

 

Scène XIII
Les mêmes, Émilie

 

Récitatif

Émilie
Au milieu de ma douleur, moi aussi,
brillants fiancés, j’apprends vos joies.
Voici que Rome a trouvé en Arbace
son vengeur, et de généreux ennemis
vont croître contre mon tyran.

Arbace
Émilie, réserve tes augures à un autre moment:
l’union est encore en suspens.

Émilie
Caton, ou Marcia,
aurait changé d’avis ?

Arbace
Eh, non, Marcia n’a pas un cœur si cruel;
elle soupire pour moi, toute de constance et de foi,
cela se voit à ses regards, à ses paroles.

Émilie
Le père s’est donc dédit ?

Arbace
Non plus.

Émilie
Quelle est donc la cause
d’un tel délai ?

Marcia
Arbace le demande.

Émilie
Toi, prince ?

Arbace
Oui, moi.

Émilie
Pourquoi ?

Arbace
Parce que je désire
une plus grande preuve d’amour. Parce que j’ai plaisir
à la voir souffrir.

Émilie
Et Marcia le souffre ?

Marcia
Que puis-je faire ? Tel est la loi
de qui aime vraiment.

Émilie
Je ne le comprends pas, et votre amour
me semble bien nouveau et insolite.

Arbace
Moi aussi, je le comprends mal, et pourtant je le ressens.

 

Air

Arbace

Dans chaque cœur,
l’amour est différent.
Tel souffre et aime
sans espérance;
tel se complaît
à l’inconstance;
l’un veut la guerre,
l’autre la paix,
et certains mêmes
recherchent la cruauté.

Si moi-même je vis
parmi ces malheureux,
ah ! ne ris pas
de mon angoisse;
car je mérite
peut-être ta pitié.

[Il sort.]

 

Scène XIV
Marcia, Émilie

 

Récitatif

Émilie
Si Arbace manque à la foi promise,
César est l’infâme qui l’a séduit.

Marcia
Réfrène tes soupçons.
César, bien qu’ennemi,
est incapable d’une telle bassesse.

Émilie
Tu ne le connais pas: c’est un scélérat; tout crime,
pourvu qu’il serve à régner, lui semble vertu.

Marcia
Et pourtant, des amis nombreux et fidèles
adorent son nom.

Émilie
Le nombre des méchants est toujours supérieur;
la complicité dans les fautes les réunit;
ils se soutiennent mutuellement, et même les bons
deviennent criminels à leur exemple, ou sont écrasés.

Marcia
Émilie, pour l’heure, laissons ces maximes,
et parlons entre nous.
Dis-moi: ton époux n’a-t-il pas pris les armes
par désir d’empire ?
Et à toi-même, dis la vérité,
cette idée de régner te déplaisait peut-être ?
Si César était le vaincu,
l’injuste était Pompée. Accuse le sort.
Le coup est dur, je le vois moi aussi, mais en fin de compte,
le vainqueur n’est pas coupable d’autre faute
que d’avoir été le plus heureux.

Émilie
Et tu parles ainsi ? Que dirais-tu de plus
si tu aimais César ? Ah, j’en ai peur ! Il me semble
que ta façon de parler le révèle.

Marcia
Et tu peux croire qu’une ennemie l’aime ?

 

Air

Émilie

Je vois dans tes yeux
un certain je ne sais quoi;
tu veux que ce ne soit pas de l’amour,
mais ce n’est pas de la colère.

Si c’était de l’amour, éteins
ton sentiment, ou cache-le dans ton sein;
L’aimer ainsi serait
Un crime trop grave chez toi.

[Elle sort.]

 

Scène XV
Marcia

 

Récitatif

Marcia
Ah ! j’en ai trop dit, et Émilie
a presque tout compris de mon amour. Mais qui peut jamais
si bien dissimuler ses sentiments
qu’il les cache pour toujours aux yeux des autres ?

 

Air

Marcia

Amants fidèles, c’est folie
de dissimuler votre feu.
Pour découvrir ce que vous taisez,
il suffit d’une pâleur imprévue,
d’une rougeur qui enflamme le visage,
d’un regard, d’un soupir.

Et s’il suffit de si peu de chose
pour découvrir ce que l’on tait,
à quoi bon perdre sa paix
en cachant son martyre ?

[Elle sort.]

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Acte deuxième

 

 

Scène première
Casernements sur les rives du fleuve Bagradas,
avec diverses îles qui communiquent entre elles par des ponts

Caton avec sa suite, puis Marcia, puis Arbace

 

Récitatif

Caton
Romains, si jamais votre chef,
a espéré de vous une preuve de loyauté,
il l’attend de vous aujourd’hui, vous la demande aujourd’hui.

Marcia
Dans les nouveaux travaux de défense
que ton soin a ajoutés, je vois, père,
des signes de guerre; et pourtant, j’espérais
voir se rapprocher la paix désirée.

Caton
Au milieu des armes,
aucune précaution n’est suffisante. Le seul aspect
de César séduit mes plus fidèles.

Arbace
Seigneur, les troupes des Numides
viennent d’arriver; vois-y un nouveau gage
de ma fidélité.

Caton
Cela ne suffit pas, Arbace,
pour dissiper mes doutes.

Arbace
Oh dieux ! tu crois...

Caton
Oui, j’ai peu confiance en toi. Pourquoi me tais-tu
ce qui t’amène à différer
le mariage que tu réclamais ? Pourquoi changes-tu
quand César arrive ?

Arbace
Ah, Marcia, rappelle ma foi à ton père,
vois à quel degré arrive mon infortune.

Marcia
Et quel secours puis-je t’apporter ?

Arbace
Au moins, conseille-moi.

Marcia
Me demander conseil !
Fais ton devoir, respecte ta parole !

Arbace
(Quelle cruauté !)

Caton, à Arbace
Tu as entendu son conseil.
Que décides-tu maintenant ?

Arbace
Ah ! si jamais j’ai été digne
de ton amour, souffre un délai; je jure,
par tout ce que j’ai de plus cher,
à savoir mon honneur, que je te serai fidèle.
Car enfin, te demander
que l’hymen soit reporté au lendemain
n’est pas une si grande faute.

Caton
Soit, accordons-le.
Mais que César ne revienne pas
à l’intérieur de ces murailles,
tant que je ne te vois pas mari de ma fille.

Marcia
(Oh dieux !)

Arbace
(Je respire.)

Marcia, à Caton
Mais à quoi cela nous sert-il ?

Caton
De la sorte,
je m’assure de tous les deux; sa propre parole
engage Arbace d’une plus forte obligation.
Et César, s’il le voit
plus proche de nous, ne peut se fier à lui.

Marcia
Et il faudra différer une si grande affaire
pour un si léger motif ?

Arbace
Marcia, - avec ta permission -,
tu t’opposes à tort. Il pourvoit sagement
à ton repos et au mien.

Marcia
Et toi, tu souffres si franchement
qu’on choisisse un remède en fonction de toi,
même s’il peut nuire à la paix d’autrui ? Ne te souvient-il pas
à qui tu manques, si les espérances de tant d’autres
s’en vont à l’abandon ?

Arbace
J’observe mon devoir, et ne manque à personne.

Caton
Marcia, calme-toi. Prince, que les noces
aient lieu demain, je te l’accorde; d’ici là,
je me rends à cet endroit
pour empêcher le retour de César.

Marcia
Dieux ! Que vais-je faire ?

 

Scène II
Les mêmes, Fulvius

 

Récitatif

Fulvius
Seigneur, César est arrivé.

Marcia
(Je reprends espoir.)

Caton
Où est-il ?

Fulvius
Il vient à peine d’entrer
à l’intérieur des murs d’Utique.

Arbace
(Je suis à nouveau dans la peine.)

Caton
Va-t-en, Fulvius, dis-lui
de retourner à son camp; aujourd’hui,
je ne veux pas discuter de paix.

Fulvius
Et pourquoi donc ?

Caton
Je ne rends pas compte à autrui de mes actes.

Fulvius
Mais ceci, en tout autre que toi,
serait manquer à la loyauté publique.

Caton
César y a manqué le premier. L’heure fixée
pour son retour est écoulée.

Fulvius
Et tu mesures si exactement les instants ?

Caton
Il y a d’autres raisons.

Fulvius
Et quelles ? Deux fois
César, en un seul jour, vient pour te voir,
et deux fois il est rejeté.
Quel est ce mépris ? César enfin
se distingue-t-il si peu du peuple
qu’il soit permis à d’autres de se jouer de lui ?

Caton
Fulvius, j’admire ton zèle; vraiment, il est grand.
Mais un bon Romain s’enflammerait moins
en faveur d’un tyran.

Fulvius
Un bon Romain
défend le juste; un bon Romain s’emploie
pour la paix publique; et vous devriez
vous montrer plus reconnaissants envers moi. La paix
vous est nécessaire plus qu’à d’autres.

Caton
Là où je suis,
on cherche la liberté
avant la paix, avant la vie même.

Fulvius
Qui vous l’enlève ?

Caton
Il suffit. Que César s’en aille
de ce seuil. Je lui ferai savoir
quand il me plaira de l’écouter.

Fulvius
Tu l‘espères en vain.
Je ne souffrirai pas un tel affront.

Caton
Et que feras-tu ?

Fulvius
Mon devoir.

Caton
Mais qui es-tu ?

Fulvius
Je suis l’ambassadeur de Rome.

Caton
Eh bien, que l’ambassadeur de Rome
s’en aille.

Fulvius
Oui, mais lis d’abord
ce que contient cette lettre, et qui l’envoie.

[Fulvius donne une lettre à Caton.]

Arbace
(Marcia, pourquoi si triste ?)

Marcia
(Ne plaisante pas ; il me reste à espérer.)

[Caton ouvre la lettre et lit.]

Caton
“Le Sénat à Caton. Notre volonté
est de rendre la paix au monde. Chacun de nous,
les consuls, les tribuns, le peuple tout entier,
César en personne, le dictateur, la veulent.
Conforme-toi au vœu public, et si tu t’opposes
à un si juste désir,
la patrie te déclare aujourd’hui son ennemi.”

Fulvius
(Que va-t-il dire ?)

Caton
Pourquoi m’avoir caché si longtemps cette lettre ?

Fulvius
Par respect.

Marcia
(Arbace, pourquoi si triste ?)

Arbace
(Laisse-moi en paix.)

Caton, relisant à part soi
“C’est notre volonté... Le dictateur la veut...
Conforme-toi au vœu public...
La patrie... son ennemi...” C’est ainsi que Rome
écrit à Caton ?

Fulvius
Exactement.

Caton
Je devrai donc changer de position ?

Fulvius
C’est l’ordre qui te parvient, inopinément.

Caton
Il est vrai. Va-t-en, et dis à César...

Fulvius
Je dirai que tu l’attends ici,
que désormais tu n’ajournes plus.

Caton
Non, tu lui diras de partir et de ne plus revenir.

Fulvius
Mais comment ?

Marcia
(Oh Ciel !)

Fulvius
Ainsi...

Caton
C’est ainsi que je change de position,
c’est ainsi que je respecte un tel ordre.

Fulvius
Et la lettre...

Caton
C’est un feuillet infâme,
conçu et écrit, non par la raison,
mais par la bassesse des autres.

Fulvius
Et le Sénat...

Caton
Le Sénat n’est plus celui d’autrefois; il est devenu
le plus méprisable des troupeaux d’esclaves.

Fulvius
Et Rome...

Caton
Rome n’est plus dans ses murailles,
elle est partout où n’est pas encore éteint
l’amour natif de gloire et de liberté.
Rome, ce sont mes fidèles; Rome, c’est moi.

 

Air

Caton

Va, retourne vers ton tyran,
va servir ton souverain,
mais ne te prétends pas Romain
tant que tu vis dans l’esclavage.

Si la honte d’un vil joug
ne tourmente pas ton cœur,
quelque reste de vertu
un jour te fera rougir.

[Il sort.]

 

Scène III
Marcia, Arbace et Fulvius

 

Récitatif

Fulvius
L’orgueil de Caton arrive donc à un tel excès ?

Marcia
Ah, Fulvius, tu ne connais pas encore
son fanatisme. Il croit...

Fulvius
Qu’il croie donc ce qu’il veut; il saura sous peu
si je conserve dignement le nom de Romain
et si je suis l’ami ou l’esclave de César.

[Il sort.]

Arbace
Marcia, puis-je une fois
espérer quelque pitié ?

Marcia
Fuis loin de mes yeux;
ne m’ajoute pas de tourments par ta présence.

Arbace
Ainsi, te servir est chez moi un démérite.
J’exécute avec zèle et en secret ton ordre,
et tu...

Marcia
Mais jusqu’à quand
aurai-je à souffrir l’ennui
de tes reproches importuns ? Je te délie
de toute promesse, je te rends la liberté
de faire ce qu’il te plaît;
dis ce que tu veux, mais laisse-moi en paix.

Arbace
Et tu consens que je puisse parler librement ?

Marcia
Je consens à tout,
pourvu que je n’aie plus à supporter tes plaintes.

Arbace
Cruelle Marcia !

Marcia
Qu’est-ce qui te force à supporter ma cruauté ?
De quoi te plains-tu ?
Pourquoi ne cherches-tu pas ailleurs
quelqu’un qui t’accueille avec bonté ? Je te le conseille.
Va-t-en; ton mérite est grand, et l’Afrique
abrite en son sein mille visages aimables.
Ils seront en compétition
pour se disputer la conquête de ton cœur;
oublie-moi, venge-toi ainsi.

Arbace
Ce serait justice.
Mais qui peut faire tout ce qu’il désire ?

 

Air

Arbace

Je sais que tu es sans pitié,
et pourtant je dois t’aimer.
Où as-tu jamais appris
l’art de rendre amoureux
tout en m’outrageant ?

Si tu ne sais pas avoir pitié,
si l’amour en toi ne vit pas,
pourquoi, cruelle, pourquoi
m’enflammes-tu ainsi ?

[Il sort.]

 

Scène IV
Marcia, puis Émilie, puis César

 

Récitatif

Marcia
Quel sort est le mien ! Je passe de peine en peine,
de crainte en crainte, et je ne rencontre pas
un moment de paix.

Émilie
Enfin, César nous a laissés ! Je sais déjà qu’en vain,
Marcia et Fulvius se sont démenés pour le défendre;
mais le soutien de Fulvius et de Marcia
a peu servi à César. Comment ce héros
a-t-il souffert un si grand tort ?
Qu’a-t-il dit ? Que va-t-il faire ? Tu dois le savoir,
toi qui es si amie de sa gloire.

Marcia, voyant venir César
Voici César en personne; qu’il te le dise lui-même.

Émilie
Que vois-je !

César
Caton en est donc venu à un tel excès ? Quel devoir,
quelle loi, peut désormais dompter sa fierté ?
Le Sénat est un vil troupeau ?
César est un tyran ? Lui seul est Rome ?

Émilie
Il a dit vrai.

César
Ah, c’en est trop. Il veut
que les armes et le sort
servent de juges entre nous ? Soit. Il veut
que je me rende dans mon camp ?
J’y vais; dis-lui de m’attendre et de se défendre.

[Il fait mine de partir.]

Marcia
Ah, de grâce, calme-toi; ta colère est en partie juste,
je le vois moi aussi, mais mon père
a douté avec raison; je connais
la cause de ses soupçons: tu vas tout savoir.

Émilie
(Dieux, qu’entends-je !)

 

Scène V
Les mêmes, Fulvius

 

Récitatif

Fulvius
Réjouis-toi désormais, seigneur; ta fortune
est digne d’envie; Caton condescend enfin à t’écouter.
Je t’apporte la nouvelle d’une faveur si grande.

Émilie
(Celui-ci aussi continue à se jouer de moi et à me berner.)

César
Il a si vite changé d’idée ?

Fulvius
Son esprit obstiné reste son grand mérite.
Mais le peuple réuni,
ses compagnons, ses amis, Utique tout entière,
désireuse de paix, lui ont arraché de force
son consentement; contraint par les prières,
sans être persuadé, avec des mots dédaigneux,
il a consenti avec aigreur, comme si
vous dépendiez de lui, toi et l’espoir commun.

César
Quel fier cœur ! Quelle constance indomptée !

Émilie
(Et je dois souffrir autant !)

Marcia, à César
Seigneur, tu es pensif ?
Qu’une offense privée ne vienne pas
égarer ton grand cœur; va trouver Caton, et ensemble,
devenant amis, préservez
tout ce sang latin; tu es responsable,
devant le monde entier, de la paix troublée.
Tu ne réponds pas ? Au moins,
regarde-moi, c’est moi qui t’en supplie.

César
Ah, Marcia...

Marcia
Je ne suffis donc pas à te pousser à la pitié ?

Émilie
(Je n’en puis plus douter, Marcia est amoureuse.)

Fulvius
Eh ! il n’est plus temps de parler de paix;
allons nous venger par les armes, à quoi bon s’attarder ?

César
Non, soumettons son cœur à une dernière épreuve.

Fulvius
Comment ?

Marcia
(Je respire.)

Émilie
Vante-toi maintenant, avec ta bassesse, de ton grand cœur !
Retourne en suppliant vers qui t’outrage,
et essaie de nous faire croire
que ta crainte est du respect.

César
Celui qui peut, sur un signe de tête,
venger les outrages reçus, et se retient,
n’est pas bas. Marcia, je veux à nouveau
demander la paix à ton père, et je souffrirai
jusqu’à ce que je perde tout espoir de l’apaiser.
Mais s’il subsiste en lui un tel orgueil
qu’il refuse de plier, alors,
je ne puis te dire à quelle extrémité
pourrait parvenir une colère contenue.

 

Air

César

Parfois la mer souffre
les premières insultes du vent,
sans pour autant troubler le chemin
de cent et cent navires
qui vont par l’onde claire.

Mais si le vent se déchaîne ensuite,
la mer s’enfle et frémit
et engloutit avec les navires
toute la riche espérance
de l’avide marin.

[Il sort.]

 

Scène VI
Marcia, Émilie, Fulvius

 

Récitatif

Émilie
Les dieux soient loués. On voit déjà
l’espoir fugitif revenir au cœur de Marcia.

Fulvius
La joie qui transparaît sur son visage
nous l’assure suffisamment.

Marcia
Émilie, je ne le nie pas. Il est bien sot,
celui qui n’éprouve aucun plaisir,
quand le génie guerrier d’un autre s’est apaisé
et que le monde entier peut espérer la paix.

Émilie
Noble pensée, si le repos public
est l’objet de tous tes vœux.
Mais il advient souvent qu’il soit
un prétexte spécieux, par lequel d’autres
dissimulent leurs aspirations personnelles.

Marcia
Crois-en ce que tu veux. En attendant, j’espère
et mon âme se fie à mon espérance,
et oublie ses craintes.

Émilie
Allons donc ! ose dire que tu n’aimes pas ! Que tu sois si crédule
t’accuse suffisamment. C’est l’usage
des amoureux; je ne m’y trompe pas;
mais ta ruse est inutile,
et tu es bien loin de ce que tu espères.

 

Air

Marcia

En quoi cela t’offense-t-il,
si mon âme espère,
si l’amour l’enflamme,
si elle ne sait pas haïr ?

Pourquoi, impitoyable,
veux-tu donc m’enlever
cette félicité
dont je rêve ?

Laisse à mon cœur
toute la liberté
d’aimer
comme je laisse au tien
toute la liberté
de haïr.

[elle sort]

 

Scène VII
Émilie, Fulvius

 

Récitatif

Fulvius
Tu vois, belle Émilie
que ce n’est pas ma faute
si on recommence aujourd’hui à parler de paix.

Émilie
(Feignons.) Je connais assez Fulvius,
et j’ai compris tout ce que tu as fait.
Je sais avec quel zèle
tu as remis la lettre, et comment
tu as parlé à Caton en faveur du tyran.
Je ne mets pas en doute ta loyauté pour autant.
Je suis consciente de l’art
dont tu as usé pour m’aider. Ton but était,
je pense, d’enflammer davantage leur colère.
N’est-ce pas ?

Fulvius
Peux-tu en douter ?

Émilie
(L’infâme !)

Fulvius
À quoi penses-tu maintenant ?

Émilie
À me venger.

Fulvius
Et comment ?

Émilie
J’ai réfléchi, mais je n’ai pas choisi.

Fulvius
Tu sais que tu as promis à mon bras
l’honneur de porter le coup ?

Émilie
Et à qui puis-je mieux confier ma vengeance ?

Fulvius
Je t’assure que je ne puis te faire défaut.

Émilie
Je vois que tu sens
toute l’horreur de mes infortunes.

Fulvius
(Ainsi, je sauve un héros.)

Émilie
(Ainsi, je le berne.)

 

Air

Émilie

Je n’espère qu’en toi,
toi seul m’enchantes et me réconfortes.
Je vois ta foi et ton amour.
(Mais je ne me fie pas à un traître.)

Je lis sur ton visage le désir
d’apaiser ma colère.
(Mais je vois ton cœur infidèle.)

[Elle sort.]

 

Scène VIII
Fulvius

 

Récitatif

Fulvius
Oh dieux ! Émilie elle-même
se confie à moi tout entière, et je l’abuse.
Ah, mon amour, pardonne
cette fraude innocente. Je dois trop
à ton ennemi; la colère est une vertu chez toi;
chez moi, ce serait une faute. Pour mon malheur,
si je satisfais ton désir,
je trahis l’amitié et mon honneur.

 

Air

Fulvius

Tu es né pour souffrir,
mon pauvre cœur.
Il te faut aimer
une qui, toute de rigueur,
pour te satisfaire,
veut te voir infidèle.

Dis donc que le sort
est trop sévère.
Mais souffre, mais espère,
mais jusqu’à la mort,
au milieu des tourments,
reste fidèle.

[Il sort.]

 

Scène IX
Une pièce avec des sièges
Caton, Marcia

 

Récitatif

Caton
On veut que, malgré moi,
j’écoute César ?
Je l’écouterai !
Mais à la face
des hommes et des dieux, je proteste
que c’est contraint par tous
que je suis réduit à l’endurer, et qu’avec un grand effort,
je suis faible pour ne pas paraître tyran.

Marcia
Oh, de quels espoirs
ce jour est l’occasion !
De deux si grands arbitres de la terre,
le monde incertain et anxieux dépend,
et de vous attend paix ou guerre,
servitude ou liberté.

Caton
Soin inutile.

Marcia, regardant vers la coulisse
César vient vers toi.

Caton
Laisse-moi avec lui.

Marcia
(Ô dieux ! par pitié, secondez mes vœux !)

[Elle sort.]

 

Scène X
Caton, César

 

Récitatif

Caton
César, les moments me sont trop précieux
et je ne veux pas les perdre en t’écoutant:
concentre tout en quelques mots, ou sors.

[Il s’assied.]

César
Je te donnerai satisfaction. (Comme il m’accueille !)

[Il s’assied.]

Le premier de mes désirs est de t’assurer
que ton généreux cœur,
que ta constance...

Caton
Change de discours si tu veux que je t’écoute;
je sais que cet éloge artificieux est chez toi mensonger;
et quand bien même il serait sincère,
dans ta bouche, il me déplaît.

César
(Toujours le même !) Je veux à tout prix
la paix avec toi. Fixe les conditions,
je suis prêt à les accepter,
comme ferait un vaincu devant son vainqueur.
(Que va-t-il dire maintenant ?)

Caton
Tu fais de telles offres ?

César
Et je les réaliserai, car je n’ai pas à craindre
que tu demandes quelque chose d’injuste.

Caton
Ma demande sera on ne peut plus juste. Dépose
le commandement des armées que tu usurpes; abandonne
le titre élevé de dictateur; et en tant que criminel,
va dans un cachot étroit
rendre raison à la patrie de tes méfaits;
si tu veux la paix, telles seront mes conditions.

César
Et je devrais...

Caton
Ne pas craindre d’être opprimé;
car alors, je serai ton défenseur.

César
(Et je le supporte encore !)
Toi seul n’y suffiras pas; je sais combien d’ennemis
ma fortune m’a créés avec ma prospérité;
cela me ferait sacrifier mes jours en vain.

Caton
Tu aimes tant la vie, et tu es Romain ?
Dans un âge plus heureux, elle n’était pas si chère
à nos aïeux. Souviens-toi de Curtius,
revois Décius face à mille escadrons,
vois Scevola devant l’autel, Horatius [Coclès] sur le pont
et, dans les flots de la Crémère,
baignés et teints de sueur et de sang,
les trois cents Fabius disparus en un jour.

César
Ils furent utiles à la patrie,
mais aujourd’hui, ma mort la desservirait.

Caton
Pour quelle raison ?

César
Il est nécessaire pour Rome
qu’un seul commande.

Caton
Il lui est nécessaire
que chacun commande et serve également.

César
Crois-tu que l’intérêt public
soit plus en sécurité aux mains de tant d’hommes
qui s’opposent dans leurs passions et dans leurs opinions ?
La volonté d’un seul
vaut mieux pour diriger les autres. Parmi les dieux,
Jupiter est seul pour gouverner et faire mouvoir le ciel.

Caton
Où est celui que tu compares à Jupiter ?
Je ne le vois pas, et même s’il existait,
il deviendrait tyran en un instant.

César
Qui ne peut en souffrir un seul en souffre cent.

Caton
C’est ainsi que parle un ennemi
de la patrie et de la justice. J’en ai assez entendu,
il suffit.

[Il se lève.]

César
Arrête-toi, Caton.

Caton
Tout ce que tu peux me dire est vain.

César
Attends un seul instant,
je vais te faire une autre offre.

Caton
Parle, et hâte-toi.

[Il se rassied.]

César
(Combien je supporte !) La conquête disputée
de l’empire du monde, le fruit tardif
de mes sueurs et de mes dangers,
si tu fais la paix avec moi,
avec toi je le partagerai.

Caton
Oui, pour qu’ensuite, la honte
de tes si nombreux crimes
soit elle aussi répartie entre nous.
Et tu essaies, téméraire,
de tenter Caton par une telle bassesse ?
Puis-je écouter plus longtemps ?

César
(Je suis maintenant épuisé.)
Ta haine pour moi te rend aveugle,
réfléchis mieux; je t’ai jusque là offert beaucoup,
et je veux t’offrir davantage. Pour que notre amitié
reste assurée entre nous, je donnerai ma main
en mariage à Marcia.

Caton
À ma fille ?

César
À elle.

Caton
Ah ! que toute la colère des dieux
s’abatte sur moi, avant
que le sang d’un infâme
vienne souiller le mien, avant que je souffre
de voir un traître s’allier à moi, un homme
qui a presque mis au tombeau, dans sa rage,
l’antique liberté de Rome...

 

Variante de la même réplique (à partir de l’éd. de 1733)

Ah ! que toute la colère des dieux
s’abatte sur moi, avant
que je sois amené à seconder
par une alliance odieuse
l’infâme dessein d’opprimer Rome !
Ombres vénérées des Brutus, des Virginius,
oh, comme en cet instant vous frémiriez d’horreur !
Quelle audace, ô dieux !
Et Caton l’écoute ?
Et à de si criminelles propositions...

César
Tais-toi enfin !

[Ils se lèvent.]

Tu as suffisamment mis ma patience à l’épreuve.
Que puis-je souffrir de plus de ta part ?
Par égard pour toi, je retiens
le cours de mes triomphes; je viens en personne,
soucieux de ton honneur, te demander la paix;
je veux te faire partager
ce que j’ai conquis au prix de mes sueurs;
j’offre en don à ta fille
ma main victorieuse; je te rends, courtoisement,
en échange de cent et cent offenses,
des marques d’amour, et tu n’es pas satisfait ?
Que voudrais-tu ? Qu’espères-tu ?
Que prétends-tu de moi ? Si tu crois à toi seul
endiguer la fortune de César, tu l’espères en vain.
Tous les empires ont leur source dans le ciel.

Caton
Les dieux ne sont pas toujours favorables aux criminels.

César
Nous verrons d’ici peu,
ailleurs, avec nos armées,
qui le Ciel veut favoriser.

[Il va pour partir.]

 

Scène XI
Les mêmes, Marcia

 

Récitatif

Marcia
César, où vas-tu ?

César
À mon camp.

Marcia
Oh Dieu ! arrête-toi.[À Caton] Est-ce là la paix ?
[À César] Est-ce là l’amitié tant désirée ?

César
Accuses-en ton père.
C’est lui qui veut la guerre.

Marcia
Ah, père...

Caton
Tais-toi. Ne parle pas de lui.

Marcia
César...

César
J’en ai trop toléré jusqu’à maintenant.

Marcia, à Caton
Les prières d’une fille...

Caton
Elles sont vaines aujourd’hui.

Marcia, à César
Les larmes d’une Romaine...

César
Ne servent aujourd’hui à rien.

Marcia
Mais que l’un de vous au moins aie pitié.

César
Par excès de pitié, j’ai failli m’avilir
devant lui. Adieu.

[Il va pour partir.]

Marcia
Arrête-toi.

Caton
Eh, laisse-le
disparaître de mon regard.

Marcia
Ah, non ! Calmez maintenant
vos colères obstinées. Vos courroux
coûtent assez de pleurs aux épouses latines.
Vos haines coûtent assez de sang
au malheureux peuple de Quirinus.
Ah ! qu’on ne voie plus l’ami
déchaînant sa cruauté sur l’ami transpercé.
Ah ! que le frère ne triomphe plus du frère !
Ah ! que le père ne tombe plus
à côté du fils qui le tue !
Qu’il suffise enfin de tant de sang et tant de larmes.

Caton
Cela ne lui suffit pas.

César
Ne me suffit pas !
[À Caton] Si tu veux, il est encore temps;
je livre à l’oubli les offenses,
je renouvelle mes promesses,
je me défais de ma colère, et j’attends ton choix.
Demande-moi ou guerre ou paix;
tu obtiendras satisfaction.

Caton
La guerre, la guerre me plaît.

César
Et guerre tu auras.

 

Air

César

Si tu veux me mettre à l’épreuve
sur le champ de bataille,
viens en armes, le destin
décidera du grand conflit
entre la colère et les armes.

De tes larmes [à Marcia]
de ta douleur,
accuse le barbare
qui est ton père;
le cœur de César
n’est pas en faute.

[Il sort.]

 

Scène XII
Caton, Marcia, puis Émilie

 

Récitatif

Marcia
Ah, seigneur, qu’as-tu fait ! Voici en danger
ta vie, notre vie.

Caton
Ne te préoccupe pas de ma vie; j’ai pensé à toi.
J’éprouve des sentiments de père.

[Voyant venir Émilie]

Émilie, il n’y a plus de paix, et vous n’êtes plus en sécurité
au milieu du feu des armes;
dirigez-vous vers les navires.
Tu sais que c’est le frère de Marcia
qui les commande; quoi qu’il arrive, vous aurez
au moins une façon rapide de vous échapper.

Émilie
Quel est le chemin sûr
pour sortir de ces murailles
entourées par un siège ?

Caton
Dans un endroit solitaire,
près de la fontaine d’Isis,
je connais l’entrée
d’un itinéraire souterrain. L’entrée en est cachée
par la libre croissance, depuis longtemps,
de ronces épaisses, et de branchages pendants.
Il a jadis servi de route à l’eau;
maintenant, changé par l’âge, il offre un chemin à sec
de la ville attaquée à la mer voisine.

Émilie
(Il peut m’être utile de le savoir.)

Marcia
Et à qui confies-tu ton espoir, père ?
Tu sais que la loyauté d’Arbace n’est pas assurée;
il en est venu à me rejeter.

Caton
Mais dans l’épreuve ultime,
il ne peut te rejeter; il est incapable
d’un tel excès, tu le verras.

Marcia
Il fera la même chose.

 

Scène XIII
Les mêmes, Arbace

 

Récitatif

Arbace
Seigneur, je sais qu’on doit combattre
dans un instant: ordonne
ce que je dois faire. Pour rendre vain
tout injuste soupçon, je viens,
sans attendre l’aurore, pour épouser Marcia; voici ma main.
(Ainsi, je me venge.)

Caton
Ne l’avais-je pas dit, ma fille ?

Marcia
Arbace, je redoute et j’admire
l’inconstance de ton cœur.

Arbace
Je suis libre de tout ménagement, et tu sais pourquoi.

Marcia
(Ah ! il me perce à jour !)

Arbace
Je dois à Caton
un gage de loyauté dans un tel péril.

Caton, à Marcia
Qu’attends-tu ?

Émilie
(Que va-t-elle faire ?)

Marcia
(Dieux, conseillez-moi !)

Émilie
Marcia, rassérène-toi.

Marcia
Émilie, tais-toi !

Arbace, à Marcia
Tu vas être mienne.

Marcia
(Quelle douleur !)

Caton
N’attendons plus; Arbace,
tends-lui ta main.

Arbace
La voici; je t’offre ainsi en don
mon cœur, ma vie, mon trône.

Marcia
Va, je ne veux pas de toi.

Arbace
Comment !

Émilie
Quelle audace !

Caton, à Marcia
Pourquoi ?

Marcia
Il ne sert à rien de feindre; je dirai tout.
Arbace ne m’a jamais plu,
je ne l’ai jamais supporté, il peut le dire; il a voulu
différer les noces
sur mon ordre; j’espérais que, enfin plus sage,
il ne voudrait pas faire jouer l’autorité d’un père
pour s’asservir mes libres sentiments.
Mais puisqu’il n’est pas encore rassasié
de me tourmenter, et veut me réduire
à un extrême danger,
je veux moi-même recourir à un remède extrême.

Caton
Je suis hors de moi. D’où vient tant de haine ? Et d’où
[à Émilie et Arbace] tant de haine en elle ?

Émilie
Un autre feu l’aura peut-être enflammée.

Arbace
J’espère que non.

Caton
Et qui sera l’objet
de ces amours obstinées ?

Arbace
Oh Dieu !

Émilie
Qui sait

Caton
Parlez.

Arbace
Le respect...

Émilie
Les convenances...

Marcia
Taisez-vous, je le dirai moi-même. J’adore César.

Caton
César !

Marcia
Oui, pardonne,
père aimé; je m’enflammai pour lui
avant qu’il fût un ennemi; je n’ai pas pu
m’en détacher depuis. Quel est le cœur capable
d’aimer et désaimer quand bon lui semble ?

Caton
Que j’en arrive à entendre cela...

Marcia
Calme-toi, et pense
que les fautes amoureuses...

Caton
Retire-toi, indigne,
arrache-toi à mes yeux.

Marcia
Père...

Caton
Quoi, père ?
D’une fille perfide,
qui oublie tout respect, qui laisse à l’abandon
son propre devoir, je ne suis plus le père.

Marcia
Mais qu’ai-je fait ? Aurais-je donc
arraché les dieux des autels ? Est-ce que par hasard
j’aurais détruit d’une flamme sacrilège le temple de Jupiter ?
J’aime, enfin, un héros dont notre époque
s’enorgueillit par dessus tous les siècles,
dont les astres, la terre, la mer, les hommes, les dieux
se battent pour favoriser la valeur;
et c’est pourquoi je l’aime;
ou bien je ne suis pas coupable,
ou bien l’erreur universelle approuve la mienne.

Caton, essayant de frapper Marcia
Scélérate, ton sang...

Arbace
Ah, non ! arrête-toi !

Émilie, à Caton
Que fais-tu ?

Arbace
Elle est mon épouse.

Caton
Ah, prince ! Ah, ingrate !
Aimer mon ennemi !
S’en vanter devant moi ! Astres impitoyables,
pour quels tourments conservez-vous mes jours ?

 

Air

Caton

[à Marcia]
J’aurais dû t’égorger
quand tu ouvris les yeux au jour.

[à Émilie et Arbace]
Dites, avez-vous déjà vu
une fille aussi perfide qu’elle,
un père aussi malheureux que moi ?

Je pourrais souffrir le courroux
de tout destin despotique.
Mais devant ce seul tourment,
mon cœur perd sa constance.

[Il sort.]

 

Scène XIV
Marcia, Émilie et Arbace

 

Récitatif

Marcia
Vous allez enfin être payés. [À Arbace] Tu voulais me voir
haïe par mon père ? Me voici haïe.
[À Émilie] Tu éprouvais
un désir de guerre ? Nous voici en guerre.
Parlez maintenant:
que voulez-vous de plus ?

Arbace
Tu m’accuses à tort. Tu sais
que tu m’as relevé de l’obligation de me taire.

Émilie
Je ne t’outrage pas
en désirant la vengeance.

Marcia
Mais en attendant, réunis, vous conspirez contre moi.
Dites-moi ce que je vous ai fait, âmes ingrates.

 

Air

Marcia

Je sais que tu te délectes
de la douleur qui me tourmente.
[
à Arbace] Mais tu ne te réjouiras pas,
[
à Émilie] mais tu ne seras pas satisfaite,
vous souffrirez vous aussi.

Au comble des malheurs,
nous pleurerons ensemble.
[
à Émilie] Tu n’auras pas de vengeance,
[
à Arbace] et toi, n’espère pas d’amour.

[Elle sort.]

 

Scène XV
Marcia, Émilie et Arbace

 

Récitatif

Émilie
As-tu entendu, Arbace ? J’y crois à peine. Son amour téméraire
en est donc arrivé à un tel point ? Elle se vante de son feu,
te rejette, m’insulte, et outrage son père !

Arbace
Ah, ne parle pas ainsi
de celle qui m’enflamme.

Émilie
Tu ne rougis pas d’une telle faiblesse ?
Tu résistes encore à un tel outrage ?

Arbace
Que puis-je faire ? Elle est ingrate,
elle est injuste, je le sais, et pourtant je l’adore.
Et sans cesse, ma constance
augmente au rythme de sa cruauté.

 

Air

Émilie

Si tu ne veux pas délivrer
ton cœur des chaînes
dont tu peux te plaindre,
tu es fou d’amour,
tu n’es pas constant.

Sa rigueur te plaît,
tu ne cherches pas ta liberté;
son infidélité même
te rend amoureux.

[Elle sort.]

 

Scène XVI
Arbace

 

Récitatif

Arbace
L’injustice, le mépris,
la tyrannie, la cruauté, le dédain
de mon ingrate bien-aimée, je pourrais bien les endurer
sans me plaindre. Ce ne sont que des peines
qu’un cœur peut supporter. Mais entendre
de la bouche de mon ennemie le nom du rival heureux,
savoir qu’elle l’aime, l’ouïr chanter ses louanges
et montrer tant d’audace pour lui,
cela, oui, cela, c’est souffrir, cela, c’est mourir.

 

Air

Arbace

Que la jalousie soit
de la glace au milieu du feu,
c’est vrai, mais c’est peu dire.
C’est le plus cruel tourment
d’un cœur qui s’éprend,
et c’est encore peu.Je le sens dans mon cœur,
mais ne peux l’expliquer.

Si l’amour n’était pas porteur
d’une si tyrannique angoisse,
quel est le cœur brutal
qui ne voudrait aimer ?

 

 

Variantes: dans l’édition Buonarigo, Venise, 1729, Arbace chante l’air suivant

Le cerf dans la forêt, s’il est blessé
par un dard rapide et mortel,
parcourt le mont, cherche la source,
va de la vallée vers le pré.

Il trouve enfin dans son errance
l’herbe, fierté du mont ensoleillé,
qui fait tomber quand il la broute
le trait criminel de son flanc.


Dans la deuxième édition Buonarigo, même année: les deux mêmes strophes, plus deux autres (l’ensemble formant un sonnet)

Jouet de l’onde instable,
laisse-moi, rivage chéri,
reprendre ma respiration.

Il me semble ouïr dans mon trouble
le flot inconstant frémir
et me menacer de mort.

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Acte troisième

 

 

Scène première
Une cour
César, Fulvius

 

Récitatif

César
J’ai tout essayé, ami, il ne me reste
aucun regret. En vain j’ai inventé jusqu’ici
des raisons pour différer,
espérant que Caton plierait
devant les larmes de sa fille,
les prières d’Utique, les dangers devant lui;
maintenant, je sais qu’au lieu de s’apaiser,
il veut égorger Marcia, parce qu’elle lui a réclamé la paix,
qu’elle a avoué m’aimer. Allons ! désormais,
ma colère est juste, j’en ai assez toléré.

[Sur le point de partir.]

Fulvius
Arrête ! tu cours à la mort.

César
Pourquoi ?

Fulvius
Déjà, aux portes d’Utique, il y a quelqu’un
qui doit t’ôter la vie quand tu sortiras.

César
Et qui a conçu ce complot ?

Fulvius
Émilie. Elle me l’a dit, elle a confiance
en mon amour, tu le sais.

César
Les armes au poing,
nous nous ouvrirons la route. Viens.

Fulvius
Réfrène cette ardeur généreuse;
le sort t’offre une autre issue.

César
Laquelle ?

Fulvius
Un homme qui jusqu’ici a servi sous les armes
dans le camp de Caton, te conduira
par un chemin inconnu.

César
Qui est-il ?

Fulvius
Il s’appelle Florus; c’est un de ceux qu’Émilie
a choisis pour t’assassiner. Il vient repenti
pour dévoiler la ruse
et t’ouvrir le chemin de la fuite.

César
Où est-il ?

Fulvius
Il t’attend
à la fontaine d’Isis. Je le connais;
fie-toi à lui. En attendant, je retourne au camp;
et là où débouche hors des remparts
ce chemin qu’il te révèlera,
avec les plus choisis des tiens,
je reviendrai, armé, pour te défendre.

César
Nous confier ainsi...?

Fulvius
Sois tranquille.
Les dieux, dont tu es la plus grande œuvre,
auront soin de toi.

 

Air

Fulvius

Le laurier qui couronne
la tête des vainqueurs
ne saurait être frappé
par la foudre.

T’accompagnant dès le berceau,
la Fortune a appris
à guerroyer avec toi.

[Il sort.]

 

Scène II
César, puis Marcia

 

Récitatif

César
Ah, combien de visages le sort
revêt en un jour !

Marcia
Ah, César, que fais-tu ?
Comment es-tu encore dans Utique ?

César
Les pièges des autres
me font obstacle.

Marcia
Par pitié, si tu m’aimes,
défends ta vie. César, adieu.

[Fausse sortie.]

César
Arrête-toi ! Où vas-tu ?

Marcia
Vers mon frère, vers les navires. Mon père irrité
veut ma mort.

[Regardant autour d’elle]

(Oh Dieu ! s’il arrivait !) Ne me retiens pas,
la fuite seule peut me sauver.

César
Te risquer ainsi, seule et abandonnée ?
Je dois te suivre dans tes périls.

Marcia
Non, s’il est vrai que tu m’aimes,
ne me suis pas, ne pense qu’à toi; tu ne dois pas
venir avec moi, adieu... Mais écoute: si, sur le champ de bataille
tu es vainqueur selon ton habitude,
aujourd’hui, épargne le sang de mon père,
je t’en prie, adieu. [Même jeu que plus haut.]

César
Arrête-toi encore un instant.

Marcia
Le retard est dangereux pour nous,
il pourrait... [regardant autour d’elle] Je crains...
Ah, de grâce, laisse-moi partir.

César
Tu t’enfuis ainsi ?

Marcia
Cruel, que veux-tu de moi ? Tout ce que j’ai souffert
ne te suffit donc pas ? Tu veux aussi que je ressente
toute la douleur d’une amère séparation ?
Je la sens, oui, n’en doute pas; tu m’as enlevé
le mérite d’être forte. J’ai espéré en vain
te quitter les yeux secs. Tu voulais aussi
pouvoir te flatter de mes larmes ? tiens, les voici.

César
Ah ! mon âme vacille.

Marcia
Qui sait si nous nous reverrons un jour, et quand ?
Qui sait si le destin cruel
ne sépare pas pour toujours nos sentiments ?

César
Et tu es si pressée, dans cet ultime adieu ?

 

Air

Marcia

Éperdue, affligée,
je voudrais t’exposer
que tu fus... que tu es...
Comprends-moi, oh Dieu !
Je ne puis parler,
je me sens mourir.

Si jamais, au milieu des armes,
tu te souviens de moi,
je veux... Tu sais...
Quelle douleur ! Le martyre
rend mes mots confus.

 

Scène III
César, puis Arbace

 

Récitatif

César
Quels mouvements inaccoutumés
éprouve mon cœur devant son départ !
L’amour pourra donc
usurper une part de mes pensées
au détriment de l’honneur ?

Arbace s’arrête en entrant sur scène
Me trompé-je, ou n’est-ce pas César ?

César
Ah ! ne pas être ingrat,
avoir finalement pitié d’une malheureuse,
ce n’est pas de la faiblesse.

[Fausse sortie.]

Arbace
Arrête-toi, et dis-moi
quelle audace, quel dessein
te retient encore parmi nous.

César
(Qui est-ce donc ?)

Arbace
Parle.

César
Si je m’attarde,
as-tu à t’en soucier ?

Arbace
Plus que tu ne penses.

César
J’admire ton audace; mais je ne sais
si ta valeur correspond à tes paroles

Arbace
Si t’attaquer
là où j’ai tant de défenseurs, alors que tu es seul,
ne paraissait pas lâcheté,
tu en ferais sur le champ l’expérience à ton détriment.

César
Et comment donc fait Utique
pour unir ces nobles considérations
avec des traquenards et des trahisons ?

Arbace
Ces armes nous furent toujours inconnues.

César
Et pourtant, on essaie
de m’attaquer lâchement
lorsque je sortirai de ces remparts.

Arbace
Et qui parmi nous serait si pervers ?

César
Je l’ignore; qu’il te suffise
de savoir qu’il existe.

Arbace
Si tu doutes
de la loyauté de Caton, ou de la mienne,
tu te trompes: je t’assure
que tu retourneras à l’instant indemne à ton camp;
mais peut-être ensuite
y seras-tu moins à l’abri de nous

César
Mais qui es-tu, toi qui face à moi
montres tant de vertu et tant de courroux ?

Arbace
Tu ne me reconnais pas ?

César
Non.

Arbace
Je suis ton rival,
pour les armes et en amour.

César
Tu es donc le prince numide,
amoureux de Marcia, et si cher à son père ?

Arbace
Oui, je le suis.

César
Ah ! si tu l’aimes, Arbace,
suis-la, rattrape-la: elle s’enfuit
vers la colère de son père, effrayée et seule.

Arbace
Où court-elle ?

César
Vers son frère.

Arbace
Par quel chemin ?

César
Qui sait ? À l’instant,
elle est passée par là en fuyant.

Arbace
Je vais suivre ses traces.
Mais non, je dois d’abord t’ouvrir
la voie vers ton camp. Allons.

César
Pour l’instant, le danger qu’elle court
est plus grave que le mien. Va-t-en.

Arbace
Mais si je te laisse ici, je manque à mon devoir envers toi.

César
Eh ! pense à sauver Marcia; je ne crains rien:
une embuscade dévoilée est inutile.

Arbace
J’admire ton grand cœur. Tu me presses
d’aller secourir mon aimée; tu n’as cure de te sauver,
et, avec un généreux excès,
quoique rival, tu confies celle qui t’adore
à ton rival lui-même.

 

Air

Arbace

Combattue par tant de tribulations,
mon âme se perd dans mon sein.

Mon aimée me méprise et m’enflamme,
tu me la ravis et tu me la rends.

[Il sort.]

 

Scène IV
César

 

Récitatif

César
Maintenant que j’abandonne Marcia
aux bons soins de mon rival,
maintenant que le destin me sépare d’elle,
je ne sais quelle peine inconnue jusque là
m’agite la poitrine.
Tais-toi, sentiment importun.
Non, tu n’as pas de place parmi mes soucis,
si tu ne sais pas servir un plus noble désir.

 

Air

César

Cet amour qui enflamme peu
nourrit un cœur noble,
comme avril nouveau nourrit l’herbe,
comme la prime aube nourrit les fleurs.

S’il devient ensuite tyrannique,
la raison en ressent l’outrage,
comme l’herbe aux rayons trop chauds,
comme la fleur exposée au gel.

[Il sort.]

 

Deuxième version de l’acte III

 

Scène V
D’anciens aqueducs transformés en cheminement souterrain et conduisant de la ville à la marina, avec une porte fermée sur un côté
Marcia

 

Récitatif

Marcia
Je vois enfin un rayon
d’une lumière incertaine, parmi la ténèbre
de ces routes douteuses; mais je ne vois pas l’issue

[regardant autour d’elle]

qui conduit à la mer. Il n’y a pas de trace
qui puisse m’indiquer le sentier. Mon cœur
tremble de peur dans ma poitrine.
L’ombre, le silence, l’air pesant
limité parmi ces humides rochers
rende pire l’aspect des risques que j’encours.
Ah ! et si je ne pouvais trouver
le chemin de la sortie ?

[En regardant, elle aperçoit la porte.]

La voici. Mon âme respire un peu.
Mon pied se hâte vers le rivage.
Mais si je ne me trompe, le passage
semble fermé. Oh dieux ! ce n’est que trop vrai.
Qui a empêché le passage ? Essayons.

[Elle retourne à la porte.]

Si seulement elle cédait ! Ah! je m’essouffle en vain !
Malheureuse, que ferai-je ? Il faut revenir par les mêmes traces.
Le Ciel ouvrira une autre route à ma fuite.
Dieux ! quel est ce son indistinct que j’entends,
de diverses voix, de pas nombreux ?
Où irai-je ? Le murmure se rapproche.
Si je pouvais atteindre cet abri !

[Elle se rapproche à nouveau de la porte et la secoue.]

Elle ne bouge pas. Où fuir ? Force est de me cacher.
Quand donc, astres tyranniques,
prendront fin mes craintes et mes angoisses ?

[Elle se cache.]

 

Scène VI
Marcia, cachée; Émilie, l’épée nue à la main,
et des hommes en armes.

 

Récitatif

Émilie
Amis, voici l’endroit où nous devrons
égorger la victime. Dans quelques instants,
César arrivera; l’issue est fermée
par mon ordre, et il n’a aucun chemin pour fuir.
Je veux que, cachés derrière ces rochers,
vous attendiez mon signal.

[Les hommes d’Émilie se retirent.]

Marcia
(Malheur ! qu’entends-je ?)

Émilie
Combien il tarde, ce moment tant désiré !
Je voudrais... Mais il me semble
que quelqu’un d’autre s’approche.
Sûrement, c’est le tyran. À l’aide, ô dieux !
Si je suis vengée maintenant,
je vous pardonne tous les autres outrages que j’ai subis.

[Elle se cache.]

Marcia
(Oh Ciel ! où est-ce que je me retrouve ? Si au moins
je pouvais empêcher qu’il arrive !)

 

Scène VII
Les mêmes, cachés; César

 

Récitatif

César regardant la scène
Le passage étroit
s’élargit ici; d’après les signes indiqués, la sortie
ne devrait pas être loin. [à la cantonade.] Florus ! Tu m’entends ?
Florus ! Je ne le vois plus. Me conduire jusqu’ici,
puis disparaître ! J’ai été trop imprudent en lui faisant confiance.
Eh ! ce n’est pas le premier acte de hardiesse à me réussir !
Dans de plus grands risques, j’ai eu de plus grandes preuves de ma chance.

Émilie sort de sa cachette
Mais cette fois, sa faveur ne te sert pas.

Marcia
Ô coup du sort !

César
Émilie armée !

Émilie
Il est arrivé, le temps de ma vengeance !

César
Fulvius a pu me tromper de la sorte !

Émilie
Non, toute la gloire du piège m’appartient.
J’ai joué contre toi de la foi qu’il t’a jurée.
Pour qu’il empêche ton retour au camp,
j’ai représenté à Fulvius
les dangers que tu courrais aux portes d’Utique.
Pour te conduire où tu es, j’ai mandé Florus
pour qu’il t’expose avec un zèle simulé
cette route inconnue. Arrache-toi maintenant, si tu peux, à ma colère !

César
À quelles entreprises
en arrive un penser de femme !

Émilie
Tu voulais peut-être que des dieux stupides
souffrent toujours ainsi tes fautes ?
Que toujours le monde doive pleurer,
esclave du barbare et criminel oppresseur ?
Que la grande ombre de Pompée trahi
erre éternellement, invengée ?
Fou ! contre les méchants,
c’est quand il les rassure le plus
que le Ciel mûrit ses vengeances.

César
Que veux-tu enfin ?

Émilie
Ton sang.

César
L’entreprise n’est pas si facile.

Émilie
Nous allons le voir.

Marcia
Ô dieux !

Émilie
Holà ! égorgez-moi cet homme !

[Les hommes d’Émilie sortent de leur cachette.]

César tire son épée
Vous tomberez avant moi.

Marcia
Arrêtez, criminels !

César
(Marcia !)

Émilie
(Que vois-je ?)

Marcia
Et Émilie n’éprouve aucune honte à trahir !

Émilie
Et Marcia ne rougit pas de fuir avec lui ?

César
(Étranges événements !)

Marcia
Moi, avec César ? Tu mens.
Une juste peur m’enseigne à éviter
la colère paternelle.

 

Scène VIII
Les mêmes; Caton, l’épée nue

 

Récitatif

Caton, à Marcia
Je te retrouve donc, infâme !

Marcia
Malheureuse !

César s’interpose devant Marcia
Ne crains rien.

Caton, voyant César
Que vois-je ?

Émilie, voyant Caton
Ô astres du ciel !

Caton
[à César] Toi dans Utique, présomptueux ?
[à Marcia] Toi avec lui, scélérate ?
[aux hommes] Vous ici sans mon ordre ? Émilie armée ?
Que veut-on ? Qu’essaie-t-on de faire ?

César
De me tuer lâchement.

Émilie à Caton
Vois donc: maintenant, ce sang est dû
à ton honneur autant qu’à ma haine.

Marcia
Ah, c’en est trop. César est innocent,
et je suis innocente.

Caton
Tais-toi. Je comprends vos desseins criminels.
[Aux hommes] Holà ! Qu’on arrache la scélérate de son côté !

César se met en posture défensive
Il faut d’abord m’ôter la vie.

Caton
Téméraire !

Émilie à Caton
Eh ! qu’on le tue !

Caton à César
Pose ton épée !

César
Mon épée, je ne la lâche pas si facilement !

[On entend une rumeur en coulisse.]

Émilie
Quel tumulte soudain entends-je ?

Caton
Et de quels cris résonnent ces murailles alentour ?

Marcia
Que se passe-t-il ?

César
N’aie pas peur.

[La rumeur augmente.]

Émilie
Seigneur, le tumulte se rapproche trop.

Marcia
Les rochers s’écroulent sous les coups redoublés.

Caton
C’est un piège. Ah ! avant qu’autre chose advienne,
mon honneur doit être préservé.
[Aux hommes] Tuez ma fille criminelle,
désarmez le tyran, je vous précède.

 

Scène IX
Les mêmes, Fulvius qui entre avec des hommes en armes après que les parois ont été abattues.

 

Récitatif

Fulvius
Venez, amis.

Marcia et Émilie, ensemble
Ô Ciel !

Caton
Dieux, que vois-je ?

Fulvius
César, Utique ouvre ses portes
à nos armées; tu peux en sécurité
jouir de la victoire.

Caton
Ah ! nous sommes trahis.

César à Fulvius
Cours, ami, et retiens
les débordements des troupes; je veux vaincre,
non triompher.

Émilie jette son épée
Inutile fer !

Marcia
Ô dieux !

Fulvius
Qu’une partie de vous demeure
pour défendre César. Émilie, adieu.

Émilie
Va, infâme !

Fulvius
Je sers Rome et fais mon devoir.

[Fulvius part, quelques gardes restent avec César.]

César
Caton, vainqueur, je...

Caton
Tais-toi, si tu veux que je cède mon épée,
la voici [il jette son épée], je ne veux pas
t’entendre donner un ordre.

César
Ah, non ! remets, remets l’illustre acier à ton côté.

Caton
Ce serait un poids honteux pour moi
étant un don de toi.

Marcia
Cher père...

Caton
Tais-toi.
Tu es ma honte.

Marcia
Que s’apaise au moins le cœur d’Émilie.

Émilie
Tu le demandes en vain.

César à Caton
Ami, faisons la paix, la paix, enfin !

Caton
Tu l’espères en vain.

Marcia à Émilie
Mais toi, que veux-tu ?

Émilie
Vivre dans la colère et dans la haine !

César à Caton
Mais toi, que désires-tu ?

Caton
Mourir dans la liberté.

Marcia à Caton
Ah ! de grâce, conserve-toi en vie !

César à Émilie
Ah ! de grâce, défais-toi de ton affliction.

Caton à Marcia
Ingrate, orgueilleuse !

Émilie à César
Infâme, tyran !

César à Caton
Mais je t’offre la paix !

Caton
Le don me déplaît.

Marcia à Émilie
Retiens ta haine !

Émilie
Je ne veux que la vengeance.

César
Quelle douleur !

Marcia
Quelle peine !

Émilie
Que d’affectation !

Caton
Quel orgueil !

Tous
Le sort n’a pas d’aussi étranges vicissitudes.

Marcia, à part
Mon père irrité m’outrage, m’offense.

César tourné vers Caton
Ce cœur obstiné ne change pas de position.

Émilie à part
Je n’espère plus de vengeance.

Caton, à part
Ma fille se rebelle.

Tous
Mon âme ignore
ce que veulent les astres.

[Ils sortent.]

 

Scène X
Un endroit magnifique dans la résidence de Caton
Arbace, l’épée nue, avec une petite suite, puis Fulvius, du fond de la scène, également l’épée nue, avec des hommes de César

 

Récitatif

Arbace
Où, où donc s’est cachée mon idole ?
Je me hâte en vain,
et ne la trouve pas. Ô dieux ! Déjà toute Utique
est pleine des phalanges ennemies !
Compagnons, amis, ah ! par pitié,
cherchez, défendez mon amour.

[Voyant venir Fulvius]

Mais déjà Fulvius arrive avec son armée. Courage, mes fidèles,
allons au moins nous défendre
contre cette audacieuse troupe.

Fulvius
Arrête-toi, Arbace.
Le dictateur ne veut pas
que nous combattions avec vous. Il ne souhaite
pas d’autre bénéfice de sa victoire
que votre amitié, votre loyauté.

Arbace
Quelle amitié, quelle loyauté ? Tout est perdu,
il ne reste pas d’autre espoir
que de mettre un terme à notre vie,
mais l’acier à la main.

 

Scène XI
Les mêmes, Émilie

 

Récitatif

Émilie, à Arbace
Prince, au secours !

Arbace
Qu’y a-t-il ?

Émilie
Caton meurt.

Fulvius
Et qui le tue ?

Émilie
Il s’est frappé de sa main.

Arbace
Et personne n’est accouru
pour retenir le coup ?

Émilie
Sa fille et moi
sommes arrivées trop tard. Il s’est laissé
arracher le poignard de sa main, après se l’être
plongé par deux fois dans le sein.

Arbace
Ah ! avant qu’il meure,
qu’on s’efforce de retenir son âme si respectée !

[Il va pour partir.]

Fulvius
(Le dictateur doit en être informé.)

[Il sort.]

 

Scène XII
Les mêmes, Caton blessé, Marcia

 

Récitatif

Caton à Marcia
Laisse-moi, ingrate.

Marcia
Arbace, Émilie !

Arbace
Oh Dieu !
Qu’as-tu fait, seigneur ?

Caton
J’enseigne au monde et à vous
à éviter la servitude.

Émilie
Cède à la pieuse sollicitude des tiens.

Arbace
Considère où et comment tu laisses
une fille misérable.

Caton
Ah ! taisez-moi ce nom criminel !
Seule cette indigne obscurcit ma gloire.

Marcia
Quelle cruauté ! [à Caton] De grâce,
écoute mes prières.

Caton
Tais-toi.

Marcia s’agenouille
Pardon, ô père.Cher père, pitié ! Celle qui baigne
tes pieds de larmes est pourtant ta fille.
Ah ! tourne les yeux vers moi,
vois au moins ma peine,
regarde-moi une seule fois, et puis tue-moi.

Arbace à Caton
Apaise-toi enfin.

Caton à Marcia
Eh bien, écoute.
Si tu veux que mon ombre aille apaisée
à son fatal séjour, jure à Arbace
une éternelle foi, et jure
une éternelle haine à l’indigne oppresseur
de la patrie et du monde.

Marcia
(Je me sens mourir.)

Caton
Et tu réfléchis encore ? Je reconnais
ton esprit rebelle. Ah ! laissez-moi mourir loin d’elle.

Marcia se relève
Non, père, écoute ! Je ferai tout.
Tu veux que je conserve à Arbace une foi éternelle ?
Je la conserverai. Tu veux que je sois
l’ennemie de César ? Je t’assure
de ma haine contre lui.

Caton
Jure-le.

Marcia prend la main de Caton et la baise
Oh Dieu ! je le jure sur cette main.

Arbace
Elle me fait pitié.

Émilie
Quel changement !

Caton embrasse Marcia et la tient par la main
Viens donc dans mes bras, et reçois
mon ultime étreinte, malheureuse fille !
Je suis père, enfin, et à l’instant ultime,
ma force cède aux mouvements du sang.
Ah ! je ne croyais pas te laisser ainsi en Afrique !

Marcia
Mon cœur se fend.

Arbace
Ô dieux !

Caton
Marcia, je sens mes forces me quitter.

Émilie
Son pied chancelle.

[Caton s’assied.]

Caton
Un courant glacé me parcourt les veines.

[Il perd connaissance.]

Marcia
Arbace, au secours ! mon père défaille.

[On voit arriver César et Fulvius.]

Arbace
Ne t’avilis pas. La tendresse accable son esprit.

Marcia
Émilie, conseille-moi.

Émilie
Voici venir César.

Marcia
Malheureuse que je suis !

Arbace
Quel jour est-ce donc !

 

Scène XIII
Les mêmes, César et Fulvius avec une nombreuse escorte

 

Récitatif

César
Caton vit-il ?

Arbace
Le Ciel le préserve encore.

César
Qu’on mette tout en œuvre
pour le maintenir en vie, y compris mon propre sang.

Marcia
Pars, César, pars,
n’accrois pas nos tourments.

Caton
Ah ! ma fille !

Arbace
Les mots reviennent sur sa bouche.

César s’approche de Caton et le soutient
Vis, ami, et conserve
un héros à la patrie.

Caton prend la main de César en le prenant pour Marcia
Ma fille, reviens sur mon sein.
Astres, où suis-je ? Qui es-tu ?

César
Tu es dans les bras de César.

Caton
Ah, infâme ! Quand t’éloigneras-tu de moi ?

[Il tente de se lever et retombe.]

César
Calme-toi.

Caton
Je veux...
La force me manque, mais ma colère
réclame au cœur de lui rendre du souffle.

[Il se lève pour s’asseoir.]

Marcia
Contrôle-toi, père.

César
Et tu veux mourir en étant toujours mon ennemi ?

Caton
Âme criminelle !
Je meurs, oui, mais tu profiteras peu de ma mort.
La liberté opprimée
aura son vengeur; la grande âme de Brutus
palpite encore dans quelque poitrine.
Qui sait...

Arbace
Tu défailles...

Émilie
Oh Dieu !

Caton
Qui sait ! Le coup
n’est peut-être pas loin. Que le Ciel le hâte,
pour la paix des autres, et que la main
que tu crois la moins infidèle,
soit celle qui t’ouvrira le sein.

Fulvius
(Il l’insulte même en mourant.)

Caton
Voici... sous mes yeux...
déjà agonise... le jour.

César
Rome, quel homme tu perds !

Caton
Emportez-moi mourir ailleurs.

Marcia
Viens.

Émilie et Arbace
Quel tourment !

Caton
Non... tu ne verras pas... tyran...
avec... ma mort... qui approche...
expirer... avec moi... la liberté latine.

[Caton sort mourant, soutenu par Marcia et Arbace.]

César
Ah ! si la couronne et le trône
me coûtent les jours de Caton,
reprenez, ô dieux, votre don !

[Il jette le laurier.]

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Deuxième version de l’acte III, présentée sous le titre de « Mutazione » à partir de l’édition de Venise, 1733

Avis pour le changement qui suit

L’auteur a pris conscience du danger qu’il y a à aventurer sur scène le personnage de Caton blessé, compte tenu de la délicatesse du théâtre moderne, peu tolérant pour cette horreur qui faisait l’ornement de l’antique, aussi bien que de la difficulté à trouver un acteur qui l’interprète dignement ; aussi a-t-il changé en grande partie l’acte III de cette tragédie. J’espère faire chose agréable au public en lui communiquant le changement.

 

 

 

Scène V
Lieu ombragé, entouré d’arbres,
avec la fontaine d’Isis d’un côté et de l’autre un accès aux anciens aqueducs

Émilie, avec des hommes en armes

 

Récitatif

Émilie
Amis, voici l’endroit où nous devrons
égorger la victime. Dans quelques instants,
César arrivera; l’issue est fermée
par mon ordre, et il n’a aucun chemin pour fuir.
Je veux que, cachés derrière ces rochers,
vous attendiez mon signal.

[Les hommes d’Émilie se retirent.]

Voici le moment tant désiré !
Je voudrais... Mais il me semble
que quelqu’un d’autre s’approche.
Sûrement, c’est le tyran. À l’aide, ô dieux !
Si je suis vengée maintenant,
je vous pardonne tous les autres outrages que j’ai subis.

[Elle se cache.]

 

Scène VI
Émilie, César

 

Récitatif

César
Voici la fontaine d’Isis. Aux signes que je reconnais,
ce doit être l’accès. Florus, tu m’entends ?
Florus ! Je ne le vois plus. Me conduire jusqu’ici,
puis disparaître ! J’ai été trop imprudent en lui faisant confiance.
Eh ! ce n’est pas le premier acte de hardiesse à me réussir !
Dans de plus grands risques, j’ai eu de plus grandes preuves de ma chance.

[En entrant, il tombe sur Émilie qui sort des aqueducs avec ses hommes, qui entourent César.]

Émilie
Mais cette fois, sa faveur ne te sert pas.

César
Émilie !

Émilie
Il est arrivé, le temps de ma vengeance !

César
Fulvius a pu me tromper de la sorte !

Émilie
Non, toute la gloire du piège m’appartient.
J’ai joué contre toi de la foi qu’il t’a jurée.
Pour qu’il empêche ton retour au camp,
j’ai représenté à Fulvius
les dangers que tu courrais aux portes d’Utique.
Pour te conduire où tu es, j’ai mandé Florus
pour qu’il t’expose avec un zèle simulé
cette route inconnue. Arrache-toi maintenant, si tu peux, à ma colère !

César
À quelles entreprises
en arrive un penser de femme !

Émilie
Tu voulais peut-être que des dieux stupides
souffrent toujours ainsi tes fautes ?
Que toujours le monde doive pleurer,
esclave du barbare et criminel oppresseur ?
Que la grande ombre de Pompée trahi
erre éternellement, invengée ?
Fou ! contre les méchants,
c’est quand il les rassure le plus
que le Ciel mûrit ses vengeances.

César
Que veux-tu enfin ?

Émilie
Ton sang.

César
L’entreprise n’est pas si facile.

Émilie
Nous allons le voir. Amis,
égorgez l’usurpateur.

César tire son épée
Vous tomberez avant moi.

 

Scène VII
Les mêmes, Caton

 

Récitatif

Caton
Holà, arrêtez !

Émilie
(Destin hostile !)

Caton
Que vois-je ? Alors que je cherche
ma fille fugitive,
je te retrouve dans Utique au milieu des armes.
Que veut-on ? Qu’essaie-t-on de faire ?

César
De me tuer, mais lâchement.

Caton
Qui est coupable
d’un si bas dessein ?

César
Émilie.

Émilie
C’est vrai.
Je l’ai retenu parmi nous. C’est par mon ouvrage
qu’il est venu ici. C’est ici que je veux
immoler l’infâme à l’ombre de Pompée défunt.
Ne troublez pas mon grand dessein arrivé à son apogée.

Caton
Et quelle Romaine es-tu
pour espérer qu’on te loue de mettre en œuvre
la perfidie grecque et la ruse africaine ?

Émilie
C’est vertu que cette tromperie
qui libère le monde et Rome
de l’ignoble fardeau d’un tyran.

Caton
Assez. Que chacun parte.

[Les hommes d’Émilie se retirent.]

Émilie
Et tu défends ainsi un rebelle ?

Caton
C’est par ta faute que je suis son défenseur.

César
(Oh le généreux cœur !)

[Il repose son épée.]

Émilie
Je pense que jamais nous n’aurons
de moment plus heureux.

Caton
Pars, et oublie
toute idée de trahison.

Émilie
En tout événement, je vois le destin de Rome.

[Elle sort.]

 

Scène VIII
Caton, César

 

Récitatif

César
Laisse une âme reconnaissante
rendre à ta vertu...

Caton
Tu ne me dois rien.
Regarde s’il reste ici quelqu’un
armé pour ta perte.

César, regardant alentour
Tous sont partis.

Caton
Soupçonnes-tu d’autres embûches ?

César
Là où tu es,
qui peut les craindre ?

Caton
Eh bien, empoigne ton épée.
Que notre sang épargne
celui de tant de héros.

César
Comment ?

Caton
Si tu crains ici
de nouvelles trahisons,
choisis un autre champ clos, et décidons entre nous.

César
Que je combatte avec toi ! Ah ! ce n’est pas possible.
Ma victoire serait plus néfaste que ma défaite.

Caton
Eh ! ne te targue pas devant moi
de tant d’amour, de tant de zèle. Aux armes ! aux armes !

César
Combattre face à face cent escadrons, soit, si tu veux;
mais qu’on ne voie jamais,
quel que soit le danger,
le fils s’armer contre le père de Rome.

Caton
Sentiments héroïques bien étranges
dans la poitrine d’un séducteur de jouvencelles.
Sous couleur de vertu,
ne serait-ce pas un manque
de valeur, de courage ?

César
César souffrirait
l’outrage d’une telle supposition ?
Ah ! s’il se trouve quelqu’un
qui en doute encore, voici la preuve.

[Pendant qu’il dégaine son épée, Émilie entre précipitamment.]

 

Scène IX
Les mêmes, Émilie

 

Récitatif

Émilie
Nous sommes perdus.

Caton
Qu’y a-t-il ?

Émilie
On voit apparaître
les armées ennemies
sur les murailles prises d’assaut. Arbace ne suffit pas
à donner du courage aux tiens. Si tu tardes un instant,
notre destin arrive aujourd’hui à son terme.

Caton
César, ce n’est plus le moment
des conflits privés.

César
Pars ou reste, à ta guise.

Émilie
Ah ! ne tarde pas, l’espoir
repose En [?] toi seul.

Caton
Je vole vers l’épreuve.

[Il sort.]

César
Je vole vers la victoire.

[Il sort.]

 

Scène X
Émilie

 

Récitatif

Émilie
Qui peut prétendre s’égaler à moi en infortunes ?
Souvent, pour les autres,
la tempête et le calme, l’ombre et le jour
s’en vont et reviennent.
Seule, j’éprouve
la constance funeste des astres;
pour moi, c’est toujours la nuit, toujours la tempête.

 

Air

Émilie

Je suis née pour éprouver les angoisses dans mon sein,
toujours j’ai ainsi souffert,
et jamais je n’ai vu dans le ciel
un rayon serein briller pour moi.

Une douleur ne dure pas toujours;
mais, lorsqu’il change de teneur,
un malheur en engendre un autre
et toujours
le nouveau est plus cruel.

[Elle sort.]

 

Scène XI
Caton

 

Grande place d’armes à l’intérieur des remparts d’Utique; une partie desdites murailles est abattue.

Camp des troupes de César hors de la ville, avec des pavillons, des tentes et des machines de guerre.

Au lever de rideau, on voit l’attaque sur les murs, Arbace à l’intérieur tentant de repousser Fulvius déjà qui a déjà pénétré dans la ville avec une partie des troupes de César ; puis Caton venant au secours d’Arbace. On voit ensuite César se défendant contre quelques hommes qui l’ont assailli. Ses hommes pénètrent à l’intérieur des remparts. César, Caton, Fulvius et Arbace vont de part et d’autre en combattant. S’ensuit un grand assaut d’armes entre les deux armées. Le reste de la muraille s’effondre, les soldats de Caton repoussés s’enfuient, ceux de César les poursuivent. Après que la scène est restée vide, Caton revient, l’épée brisée à la main.

 

Récitatif

Caton
Astres iniques, vous avez vaincu. Voici qu’un seul instant
a détruit l’œuvre de la sueur et de la fatigue
de tant et tant d’âges. Voici le monde entier
assujetti à l’arbitraire de César.
Donc, qui le croirait ? c’est pour lui
que les Métellus, les Scipions, répandirent leur sueur ?
C’est pour lui seul que chaque Romain a versé tant de sang ?
Et c’est pour lui que Pompée lui-même a combattu ?
Malheureuse liberté, misérable patrie,
fils le plus ingrat ! La valeur de tes aïeux
ne t’a laissé rien d’autre à te soumettre
sur la terre déjà vaincue
que le Capitole et Rome !
Ah ! tu ne pourras pas, tyran,
triompher de Caton ! Et s’il n’est pas possible
de continuer à vivre libre, qu’on voie au moins
dans la ruine fatale,
expirer avec moi la liberté romaine.

[Il entreprend de se tuer.]

 

Scène XII
Caton, Marcia d’un côté, Arbace de l’autre

 

Récitatif

Marcia
Père.

Arbace
Seigneur.

Ensemble
Arrête.

Caton
Tu oses encore, ingrate,
te présenter à mon regard ?

Arbace
Pourrais-tu laisser une misérable fille
dans une si dure servitude ?

Caton
Ah ! cette infâme
vient ternir ma gloire.

Marcia
Quelle cruauté !
De grâce, écoute mes prières.

Caton
Tais-toi.

Marcia s’agenouille
Pardon, ô père.Cher père, pitié ! Celle qui baigne
tes pieds de larmes est pourtant ta fille.
Ah ! tourne les yeux vers moi,
vois au moins ma peine,
regarde-moi une seule fois, et puis tue-moi.

Arbace
Apaise-toi enfin.

Caton à Marcia
Eh bien, écoute.
Si tu veux que mon ombre aille apaisée
à son fatal séjour, jure à Arbace
une éternelle foi, et jure
une éternelle haine à l’indigne oppresseur
de la patrie et du monde.

Marcia
(Je me sens mourir.)

Caton
Et tu réfléchis encore ? Je reconnais
ton esprit rebelle. Ah ! je cours mourir loin d’elle.

Marcia se relève
Non, père, écoute ! Je ferai tout.
Tu veux que je conserve à Arbace une foi éternelle ?
Je la conserverai. Tu veux que je sois
l’ennemie de César ? Je t’assure
de ma haine contre lui.

Caton
Jure-le.

Marcia prend la main de Caton et la baise
(Oh Dieu !) Je le jure sur cette main.

Arbace
Elle me fait pitié.

Caton
Viens donc dans mes bras, et reçois
mon ultime étreinte, malheureuse fille !
Je suis père, enfin, et à l’instant ultime,
ma force cède aux mouvements du sang.
Ah ! je ne croyais pas te laisser ainsi en Afrique !

Marcia
Voilà de la douleur.

[Elle pleure.]

Caton
Que tes larmes ne viennent pas égarer mon courage !

 

Air

Caton

Pour vous donner un gage
d’affection, mon cœur
vous laisse une colère,
vous laisse un amour,
mais digne de vous,
mais digne de moi.

J’ai vécu en homme fort,
il ne m’est plus permis de vivre.
Que le sort soit au moins
propice aux enfants
s’il ne l’est pas au père.

[Il sort.]

 

Récitatif

Marcia
Suivons ses pas.

Arbace
Ne l’abandonnons pas
à son cruel désir.

[Il sort.]

Marcia
Dieux, de grâce, conservez-moi mon père.

[Elle sort.]

 

Scène XIII
César, Fulvius, Choeur

 

César porté par les soldats sur un char triomphal formé de boucliers et d’enseignes militaires, précédé par l’armée victorieuse et par les Numides; machines de guerre, peuple.

 

Choeur

Désormais le monde entier t’est soumis,
heureux vainqueur.

Il n’est point de règne, il n’est point d’empire
qui résiste à ta valeur.

 

À la fin du chœur, César descend du char, lequel se défait; chacun des soldats qui le composait se met en rang avec les autres.

 

Récitatif

César
La victoire, compagnons,
ne tient pas au seul courage; le sort aussi
a sa part dans les triomphes. La qualité propre
du vainqueur est de se modérer soi-même
et de ne pas déchaîner sa cruauté sur l’ennemi vaincu.
Triompher, nous l’avons en commun
avec mille et mille autres; pardonner, non:
c’est une vertu domestique de Rome.
Que chacun de vous s’en souvienne bien.
Épargnez la vie de tous les ennemis, et avec plus de soin,
conservez en Caton
l’exemple des héros,
pour moi, pour la patrie, pour l’univers, pour vous.

Fulvius
César, ne crains rien, son salut
est déjà assuré. Ton ordre a couru
parmi les fidèles escadrons.

 

Scène dernière
Les mêmes, Marcia, Émilie

 

Récitatif

Marcia
Laissez-moi, ô cruels !
Je veux accompagner moi aussi
l’ultime destinée de mon père.

Fulvius
Que se passe-t-il ?

César
Qu’entends-je ?

Marcia
Ah ! quel objet je vois ! [à César] Ingrat,
va, si tu as soif de sang, regarde
le malheureux Caton. Ce sont là les nobles fruits
de ta valeur. Il te reste à parfaire ton ouvrage:
va, empoigne ton épée,
et devant tes troupes,
réunis la fille désespérée avec son père.

[Elle pleure.]

César
Mais comment ? Par quelle main... ?
Qu’on trouve l’assassin !

Émilie
Tu le cherches inutilement.

Marcia
Il est mort volontairement. Caton a été écrasé,
il est vrai, mais par Caton soi-même.

César
Rome, vois qui tu perds !

Émilie
Rome aura son vengeur.

Marcia
La grande âme de Brutus
palpite encore dans quelque poitrine.

César
Émilie, je jure aux dieux...

Émilie
Les dieux auront soin de se venger. Le coup
n’est peut-être pas si loin. Que le Ciel le hâte,
pour la paix des autres, et que la main
que tu crois la moins infidèle,
soit celle qui t’ouvrira le sein.

[Elle sort.]

César
Toi, Marcia, au moins, rappelle-toi...

Marcia
Je me rappelle que je suis privée, par toi, de tout espoir,
orpheline, désolée, en fuite.
Je me rappelle que j’ai juré
à mon père de te haïr, et, pour comble de tourment,
je me rappelle que j’ai adoré un ingrat.

[Elle sort.]

César
Combien je perds en un jour !

Fulvius
Quand tu triomphes,
toute perte est légère.

César
Ah ! si la couronne et le trône
me coûtent les jours de Caton,
reprenez, ô dieux, votre don !

[Il jette le laurier.]

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traduction: Jacqueline & Alain DUC

Compositeurs ayant utilisé ce livret

- Leonardo Vinci [1696 - 1730] - Catone in Utica: Rome, 1728
-
Leonardo Ortensio Salvatore De Leo [1694 - 1744] - Venise, 1729 (livret imprimé, mais aurait été interdit ?)
-
Johann Adolf Hasse [1699 - 1783] - Turin, 1731-1732
-
Antonio Vivaldi [1678 - 1741] - Vérone, 1737
-
Giovanni Battista Ferrandini [1710 - 1791] - Münich, 1753

 

 

 

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