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Georg Friedrich Händel

Admeto, Re di Tessaglia

 

Admète, roi de Thessalie

Opéra en III Actes
livret attribué à Nicola Francesco Haym ou Paolo Antonio Rolli,
d'après l'Antigona delusa d'Aurelio Aureli
hwv 22

 

 

les personnages

Admète, roi de Thessalie
Alceste, reine, son épouse
Hercule
Orindo, chevalier de la cour
Thrasymède, prince, frère d'Admète
Antigone, princesse troyenne, déguisée en bergère
Méraspe, gouverneur d'Antigone
Apollon
Une voix

 

 


Acte I
Acte II
Acte III

 

Acte I

 

Ouverture

Introduction

 

 

Scène 1
Appartements royaux.
Une statue d’Apollon dans la chambre.
Admète, malade, dort sur un lit.
Ballet de spectres, avec des poignards sanglants à la main.

Admète se lève furieux de son lit et dit:

 

Récitatif

Admète
Horribles spectres ! Que voulez-vous de moi ?
Pourquoi fuyez-vous Admète ? Ah ! Oui, c’est vous
qui troublez mon esprit,
et venant de vous, il ne ressent
qu’une pénible angoisse.
Cruels ! Jamais je n’aurai donc de repos ?
Si vous voulez que je meure,
je mourrai; mais quoi ! Ne pouvez-vous
me faire mourir
sans troubler mon repos ?
Oui, oui: armés de votre fer,
sanglants et cruels,
vous revenez, vous revenez encore.
Mais, ô Dieu ! Je sens bien
que, dépourvus de pitié,
vous ne voulez pas que cesse mon tourment.
Que l’éther s’ébranle, et d’un éclair enflammé
fende la terre, et au fin fond de celle-ci,
là où est le royaume des songes,
qu’il vous y retrouve, et vous y fende la poitrine.
Ainsi, au moins,
je pourrai, si mon cœur est détruit,
puisque je dois mourir, mourir en paix.

[Il va se recoucher]

 

Arioso

Admète

Fermez-vous, mes yeux
dans un perpétuel oubli;
et ainsi, avec ma mort,
dieux éternels, emportez toutes mes peines.

Fermez-vous, mes yeux, etc.

[Entre Orindo]

 

Récitatif

Orindo
Sire, l'invincible Alcide m’envoie vers toi;
avant de partir,
il désire baiser ta royale main.

Admète
Fais venir le héros, mais auparavant,
dis-moi: que fait Thrasymède ?

Orindo
Il délire
sur le portrait d’une beauté.

Admète
Il est donc lui aussi dans les tourments ?

Orindo
Autant que toi, Seigneur.

Admète
Sais-tu qui est la belle ?

Orindo
Je n’ai pas vu de près
l’effigie de celle pour qui il soupire.
Sire, voici Alcide.

 

Scène 2
Admète, Hercule

 

Récitatif

Hercule
J’ai été suffisamment honoré
dans ton palais, roi de Thessalie;
je suis maintenant obligé de partir, Admète,
là où m’appelle le destin;
je suis seulement peiné de te quitter
tourmenté de douleur, sur cette couche.

Admète
Je te suis obligé de ta courtoise amitié,
qui pousse mon cœur à t’aimer.
Quand as-tu décidé de partir ?

Hercule
À l’aube nouvelle.

Admète
Avant que tu quittes le palais,
je te prie de revenir me voir.

Hercule
Et je viendrai te faire savoir où je m’en vais.
Le désir de gloire immortelle
aiguillonne mon cœur, plus que ne fait un regard
de ma chère Iole, ou le trait de Cupidon.

 

Air

Hercule

C’est la gloire seule
que j’ai toujours désirée,
qui a excité mon courage,
ce n’est pas la beauté.

Si j’ai porté mes pas
entre monstres et horreurs,
ce ne fut pas par amour,
ce ne fut pas par tendresse.

[Il sort]

 

Scène 3
Admète, Orindo, la statue d'Apollon

 

Récitatif

Orindo
Console-toi, seigneur, voici que vient
la reine Alceste,
pour modérer tes douleurs par sa présence.

Admète
Hélas, reine !

Alceste
Sire,
mon roi, mon amour, mon époux !

Admète
Ah, douleur qui me torture !
Secourez-moi, ô dieux !

Alceste
Tes supplices sont mes tourments.
Secours, Apollon, secours
mes peines brûlantes.
Toi qui, seul parmi les dieux,
es un médecin immortel, guéris ma douleur !

La Statue (Apollon)
Tu ne peux retrouver la santé
que si quelqu’un de tes proches
meurt pour toi.

Admète
Oracle extravagant !

Alceste
De grâce, réjouis-toi, Admète !
Désormais, par moi, le sort
ouvre dans le ciel des portes pour ton salut.

Admète
Qu’on en laisse le soin au ciel, et qu’on n’en ait pas peur.

[Il s’endort]

Orindo
Il semble que la divinité...

Alceste
Tais-toi !
Le roi a fermé les paupières dans un doux oubli.
Il y aura quelqu’un pour mourir pour toi, mon amour.

 

Air

Alceste

Chers yeux, adieu, reposez-vous !
Astres aimés,
oui, dormez,
et ne vous étonnez pas
quand vous serez réveillés,
si vous ne me voyez plus.

Nous nous verrons aux Champs Elysées,
et, séparés,
nous nous retrouverons
pour nous réjouir
au milieu de ces âmes bienheureuses.

Chers yeux, adieu, etc.

 

Sinfonia Pastorale

 

Scène 4
Un bois
Antigone et Méraspe, tous deux habillés en bergers

 

Récitatif

Antigone
Admète, traître, amant sans foi !
Pour avoir rompu ton serment,
le grand Jupiter Tonnant te condamne
à languir sur un lit de douleur.
Admète, traître, amant sans foi !
Pourquoi m’avoir demandée à mon père
pour faire de moi ta royale épouse,
si tu voulais m’abuser,
roi perfide et déloyal ?
Mais, Dieu ! Laomédon,
je déplore ta mort, et ma vie.
La chute tragique de la fameuse Ilion
me fait passer des fastes royaux à cette humble vêture.

Méraspe
Suspends un moment, princesse,
les soupirs de ton cœur, les plaintes,
et accorde un doux réconfort à ton sein.

Antigone
Méraspe, oh Dieu ! Mon père est mort !

Méraspe
Qui peut jamais aller contre la volonté du Ciel ?

Antigone
En attendant, efforçons-nous,
pour donner quelque soulagement à mes tourments,
de nous introduire dans le palais;
mais si quelqu’un t’interroge
sur mon identité, cache mon origine royale;
dis que je suis ta fille, et bergère.

Méraspe
Je ferai ce que tu m’ordonnes; espère enfin
que le sort ne soit pas toujours cruel pour nous !

 

Air

Antigone

Il espère, le marin, quand sur une mer déchaînée,
il voit le danger,
et il cherche sans cesse un moyen
d’en réchapper.

Mais si ensuite, par le vent en colère,
il est violemment poussé sur les écueils,
il est vaincu,
et l’ardeur lui manque, et le cœur.

[Ils sortent]

 

Scène 5
Partie intérieure du jardin
Alceste, un poignard à la main,
avec une suite de filles d’honneur voilées qui pleurent

 

Récitatif

Alceste
Ne pleurez pas, dames de ma suite; du moins,
ne troublez pas la paix de mon cœur !
Pour l’époux aimé
qui gît malade,
il me convient de mourir, calmez-vous !

 

Air

Alceste

Espère, oui, mon cher amour,
Car je veux mourir pour toi;
Tes peines auront une fin,
Ta souffrance aura son terme.

[Elle sort]

 

Scène 6
Hercule, Admète avec des gardes

 

Air

Admète

Le cruel destin
a changé d’aspect,
et dans ma poitrine
renaît déjà
tout le plaisir.

Je ne sens plus
peine et tourment
maintenant que mon sein
retrouve le bonheur.

 

Récitatif

Hercule
Combien je me réjouis, Admète,
de ton heureux état,
le ciel le sait, le destin le sait,
lui qui t’a envoyé un jour si joyeux.

Admète
Hercule, ta présence,
en ce moment, redouble ma joie
et mon contentement.

Une Voix, en coulisse
Oh, barbare destin !

Orindo, en coulisse
Oh, fatal accident !

La Voix & Orindo
Coup cruel et terrible !

Admète
Quelles sont ces voix ?
As-tu entendu, Hercule ?

Hercule
J’ai entendu, plaintifs et affligés,
résonner des cris perçants.

 

Scène 7
Orindo, Admète, Hercule

 

Récitatif

Orindo
Oh ! comme souvent, sire,
vont de conserve l’allégresse et les larmes;
la cruelle bourrasque soudaine
d’un déplorable événement
trouble à la cour la paix
du contentement général.

Admète
Raconte-moi, ô Dieu ! quelle nouvelle funeste tu apportes.

Orindo
Ce que la langue rendue muette par la grande douleur
ne peut te raconter,
vois-le; et ouvre dans tes yeux la source des pleurs.

[Le rideau s’ouvre, et on voit près d’une fontaine Alceste poignardée, le fer dans la poitrine]

Admète
Oh dieux ! que vois-je ?

Hercule
Oh cieux !

Orindo
Lis sur cette feuille
le message d’amour
qu’avant de mourir
elle t’a écrit.

Admète
Que lis-je ? Hélas !
« Cher époux,
pour te donner la santé, je me donne la mort. »
Ôtez de mes yeux,
fidèles amis, un si tragique objet;
prenez ma vie,
et avec elle, emportez mon tourment !

Hercule
De grâce, souviens-toi, Admète,
que tu es né pour gouverner et pour régner.

[Le rideau se referme]

Admète
Hercule, ma douleur, devenue tyrannique,
force mon âme et mon cœur
à lui payer un tribut d’âpres plaintes et d’angoisse.

Hercule
Si tu es roi, tel un héros invincible,
domine la profonde douleur de ton cœur !

Admète
De ta robuste main,
j’attends un seul réconfort, invincible Alcide:
toi qui as fermé l’embouchure de l’Océan,
toi qui as fait de ton dos
un support stable pour les sphères qui tombaient,
toi qui as libéré Thésée
du gouffre infernal, toi seul peux,
de l’Érèbe profond,
ramener Alceste libre en ce monde.

Hercule
Vois si je t’aime, seigneur:
je veux, pour te consoler,
descendre à Dité, et dans ce palais de flammes,
en ce jour, tenter une si rude entreprise.

[Il sort]

 

Air

Admète

L’espérance est un éclair;
elle donne de la lumière, il est vrai,
mais ensuite, cette lumière
bien souvent nous blesse.

Elle apporte un réconfort,
mais si elle ne reste pas dans le cœur,
une plus cruelle douleur
de nouveau s’enflamme.

 

Scène 8
Un bois
Antigone puis Méraspe

 

Récitatif

Antigone
Méraspe n’est pas encore revenu de la ville,
et moi, dans ces forêts,
je vais errante en compagnie des bêtes sauvages.

[Entre Méraspe]

Méraspe
Suspends, ô princesse,
les soupirs de ton cœur, tes lamentations;
écoute quelles joyeuses nouvelles
je t’apporte aujourd’hui de la ville.

Antigone
Quelles sont ces nouvelles ?

Méraspe
Admète est guéri, et Alceste morte.

Antigone
De quelle cause ?

Méraspe
Je ne l’ai pas entendu dire.

Antigone
Est-ce vrai ? Comment le sais-tu ?

Méraspe
C’est ainsi, dans la ville,
que le dit tout le monde;
espère, espère ! qui sait si ,
maintenant que le roi est veuf, en te voyant,
il ne se reprendra pas d’amour pour toi ?

Antigone
Eh bien, allons-y donc.

Méraspe
Une troupe de chasseurs
qui vient de cette direction
empêche d’aller plus loin.

Antigone
Retirons-nous et cachons-nous.

 

Scène 9
Les mêmes, Thrasymède avec le portrait d’Antigone à la main, et les chasseurs qui le suivent

 

Sinfonia

Récitatif

Thrasymède
Chère Antigone que j’aime,
animée par le pinceau,
en dépit de la mort, je t’adore malgré tout.

Méraspe
C’est Thrasymède.

Antigone
Je l’ai bien reconnu.

Méraspe
Le prince épris de toi ?
Bon moyen, ma foi, pour t’introduire à la cour.

Antigone
Laisse-moi agir.

Méraspe
Le sort favorable vient à ton aide.

[Ils s’avancent]

Thrasymède
Hélas ! Dieux ! que vois-je ?
Sur le visage de celle-ci,
je vois avec stupeur
l’image d’Antigone, et ses propres traits.

Méraspe
Va te cacher, avec prudence.

Antigone
Tais-toi, n’aie pas peur.

Thrasymède
Tu es donc vivante,
Antigone, ma vie,
mon amour regretté, mon cœur, ma lumière ?

Antigone
Qu’est-ce que tu délires, monsieur ? Je ne te connais pas;
pauvre habitante
de ce bois touffu,
je suis la fille de ce berger que tu vois.

Thrasymède
Plus je regarde tes yeux,
dans ton beau visage,
plus j’en reste ensorcelé.

Antigone
Qu’est-ce que tu es, monsieur ?

Thrasymède
Je suis un prince.

Antigone
Alors, je te fais la révérence.

Thrasymède
Je refuse ces marques de respect
venant de toi, mon Antigone. (Hélas ! que dis-je ?)
Excuse-moi, bergère, je suis le jouet d’une illusion.
Quel est donc ton nom ?

Antigone
Rosilda.

Thrasymède
Et toi ?

Méraspe
Fidalbo.

Thrasymède
Puisque tu es habituée
à t’occuper des plantes,
si avec ton père
tu vas à la cour,
tu seras en charge du jardin royal.

Méraspe
Ma fille, ne rejette pas une si belle offre.

Antigone
J’accepte l’invitation.

Thrasymède, à un membre de sa suite, lequel s’en va:
Et toi, pendant ce temps, rassemble
les chasseurs dispersés dans les environs;
moi, je retourne au palais.

Méraspe
Monsieur, puisque tu pars,
nous serons bientôt au palais pour te présenter nos respects.

 

Air

Thrasymède

Si tu avais l’arc et les flèches,
je dirais que Diane
est venue sous forme humaine
pour chasser les bêtes sauvages.

Ô belle nymphe, tes yeux,
dis-moi s’ils sont mortels,
s’ils naquirent parmi les dieux,
ou bien dans ces forêts.

[Il sort]

 

Scène 10
Antigone et Méraspe

 

Récitatif

Antigone
Le destin ne pouvait pas mieux faire
que de guider le prince dans ce bois.

Méraspe
Je ne l’ai pas sitôt vu
que je l’ai reconnu, et lui aussi t’a reconnue.

Antigone
Il est épris du portrait,
et la ressemblance avec moi le rend encore plus amoureux;
mais c’est le cruel Admète, ô Dieu, que, pour moi, je voudrais
voir ainsi répondre à mes vœux.

Méraspe
Espère; notre espérance touche presque au port;
n’abandonne pas, prends courage;
après les peines vient le réconfort.

 

Air

Antigone

L’épervier s’envole
sur chaque rivage étranger,
épiant dans chaque nid
s’il pourra voir
une nouvelle proie.

S’il la trouve,
avec force et vigueur,
il déploie ses ailes
au-dessus d’elle.

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Acte II

 

Ouverture

 

 

Scène 1
Les Enfers, où l’on voit Alceste enchaînée à un rocher,
et tourmentée par deux Furies
La scène s’ouvre au son d’une horrible symphonie

Hercule, Alceste

 

Récitatif

Hercule, avec sa massue, conduisant Cerbère enchaîné:
En vain tu te débats, en vain;
renferme dans tes gueules tes aboiements odieux;
ravale ton souffle
dans ton ventre glouton ! Sur ces rochers,
avec des fers solides, je vais enchaîner tes pattes.

[Il jette Cerbère dans le gouffre, dont sort abondance de fumée et de flammes]

Alceste
Alcide, Alcide ?

Hercule
Alceste ?

Alceste
Aie pitié de mes tourments.

Hercule
C’est pour toi que je suis descendu dans ces régions de feu.

[Suit une symphonie; Hercule descend dans le gouffre, frappe de sa massue les Furies qui tourmentaient Alceste; les Furies, effrayées, prennent la fuite en volant dans les airs, et sortent au sommet de la grotte. Hercule détache Alceste et la conduit hors des Enfers, la faisant monter avec lui par les rochers; l’ouverture se referme, puis disparaît lentement]

 

Sinfonia

Hercule
Alceste, voici brisées
les chaînes infernales;
suis-moi, si tu veux
de ce triste séjour
retourner, ressuscitée, aux rayons du jour.
Tel est le généreux décret
du suprême Tonnant, mon père,
pour qu’Alceste retourne au roi Admète.

Alceste
Miséricordieux libérateur.

Hercule
Reine délivrée, retournons vers ton époux.

Alceste
De la mort à la vie, je renais.

 

Air

Alceste

Combien il se réjouira
quand il me verra,
mon époux aimé,
mon cher amour.

Je sais qu’il dira:
« Mon doux et beau désir,
Idole de mon cœur,
Je te serre sur mon sein. »

[Ils sortent]

 

Scène 2
Un jardin
Antigone et Orindo

 

Récitatif

Antigone
Et que puis-je espérer
si ma belle idole,
ignorant la douleur qui me ravage l’âme,
s’enfuit, ô Dieu ! loin de mon sein ?

Orindo
Ne t’afflige pas, belle,
tu auras facilement mille cœurs
esclaves de tes volontés;
et je serai le premier à t’aimer.

Antigone
M’aimer ? Cela, non !

Orindo
Si rigide ! pourquoi ?

[Il essaye de l’embrasser]

Antigone
Retiens ta main audacieuse.

Orindo
Tant de rigueur ?

Antigone
Tant de chaleur ?

Orindo
Accuse ta beauté.

Antigone
Indigne, tu cherches l’amour, tu trouveras le dédain.

 

Air

Orindo

Belle, ne t’irrite pas;
que puis-je y faire
si tu m’as dérobé mon cœur ?

Je ne peux, non, mon amour,
changer mes désirs
car Amour m’y contraint.

 

Scène 3
Thrasymède, le portrait à la main; Antigone; Orindo, caché

 

Récitatif

Thrasymède
Je me réjouis, belle, de te voir en ce lieu.

Antigone
Seigneur, je te rends grâces
de tes royales faveurs.

Thrasymède
Merveilleux objet de ma flamme,
tu es la douce cause de mes douleurs.

Antigone
À qui parles-tu ?

Thrasymède
À ce que j’aime.

Antigone
À cette peinture ?

Thrasymède
Non, non, à ce que je vois.
(Hélas ! l’autre est défunte.)

Orindo
Maintenant, je sais pourquoi elle me dédaigne:
elle aime le prince, et n’a cure de mon amour.

Thrasymède
Oui, oui, plus je vous regarde,

[regardant Antigone]

beautés objet de mes soupirs, oui, c’est vous
qui enflammez mon âme;
d’une beauté en peinture,
quel réconfort puis-je espérer pour mon deuil ?
Qu’Antigone aille par terre !

[Il jette le portrait; Orindo le ramasse en cachette et sort]

C’est vers toi, vers toi, que je me tourne,
splendeur de mes yeux,
belle effigie animée,
chère Antigone aimée.

Antigone
Je vais m’en aller pour fuir ta folie.

Thrasymède
Arrête, mon Antigone.

 

Air

Thrasymède

Je veux plutôt m’éloigner de toi,
ma belle idole,
mais mon cœur reste avec toi.

De grâce, souviens-toi que je vis dans la peine,
mon cher amour,
et que je brûle pour toi d’une vive ardeur.

[Il sort]

 

Scène 4
Antigone

 

Récitatif

Antigone seule:
Thrasymède se détruit pour moi, ô Dieu !
Mais si je ne puis l’aimer,
que dois-je faire de plus ?
Le cœur n’est constant que pour un seul objet,
et Admète est celui pour qui je vis amoureuse.

 

Air

Antigone

Et par les monts, et par les plaines, et par les forêts,
parmi les bêtes sauvages et les fauves,
je suivrai avec constance mon amour.

S’il n’a pas pitié de mes peines,
celui que j’aime,
j’en mourrai contente.

[Elle sort]

 

Scène 5
Admète, Orindo avec le portrait

 

Récitatif

Orindo
Sire, depuis que tu as voulu
connaître la cause
des transports de Thrasymède, moi, j’ai appliqué
tout mon esprit à la rechercher, pour te plaire;
j’ai suivi le prince ; et à force de le suivre,
j’ai fini par savoir que c’était celle-ci

[Il lui tend le portrait d’Antigone]

l’image de celle pour qui il soupire;
il l’appelle Antigone,
la croit morte, et la désire sans cesse en vie.

Admète
Comment l’as-tu eue ?

Orindo
Plongé dans son deuil,
il a dit « Qu’Antigone aille par terre »
et l’a jetée; sans me faire voir,
je l’ai ramassée, et me voici.

Admète
Cette étrange image a un visage
bien plus beau qu’elle;
ce n’est pas celui d’Antigone,
dont Thrasymède m’a jadis donné le portrait.

Orindo
C’est peut-être celui de quelque belle
qui s’appelle également Antigone.

Admète
Peut-on mépriser tant de beauté ?
Va, Orindo, et observe
le prince, comme tu l’as fait; et reviens
quand tu penseras en savoir plus sur lui.

Orindo
Ton ordre est ma loi.

[Il sort]

Admète
Où me transportez-vous,
vaines pensées !
Retournez vers Alceste,
et regardez en esprit
mon beau soleil parmi les ombres.
De grâce, reviens, fils invaincu
du monarque du Ciel; rends-moi, ô Dieu !
Alceste, mon trésor, mon idole.

 

Air

Admète

Disparaissez, ô pensers,
puisque vous voulez seulement
cruels tyrans,
me faire ainsi souffrir !

Mais si vous le pouvez,
rendez-moi l’objet
qui, nuit et jour,
me donna un agréable plaisir.

 

Scène 6
Alors qu’Admète va sortir de scène,
il est rejoint par Antigone et Méraspe;
Thrasymède, dissimulé, les observe

 

Récitatif

Antigone
Voici celui que j’adore tant.

Méraspe
Fais-toi connaître de lui.

Antigone
J’y vais.

[Elle s’agenouille aux pieds du roi]

Sire, puisque le sort me guide vers toi,
tout humble que je sois, je veux m’incliner devant toi:
dans ce jardin royal,
on m’a confié le soin de ces fleurs.

Admète
Relève-toi, ô belle; j’approuve
le choix qu’on a fait de toi.

[Il la fait se relever]

Antigone
Ah! Sire, tu m’honores trop !

[Admète observe le portrait, puis Antigone]

Thrasymède
Que vois-je ? Ma belle
dans les mains du roi !

Admète
Dis-moi, qui es-tu ?

Antigone
Je m’appelle Rosilda
et suis la fille de ce berger.

[Montrant Méraspe]

Admète
Connais-tu ce portrait ?

Antigone
Oui, mon seigneur; je l’ai vu
entre les mains de Thrasymède. C’est celle pour laquelle,
malade d’amour, il délire;
et il pleure la perte fatale
d’Antigone morte, et soupire.

Admète
Pourquoi parles-tu d’Antigone ?

Antigone
Je raconte tout ce que je sais.

Admète
Tu l’as vue ?

Antigone
Sur les rivages de Troie,
il y a déjà longtemps, je me suis trouvée;
j’ai vu cette malheureuse, et l’ai admirée.

Admète
Comment sais-tu que pour elle,
Thrasymède brûle d’amour ?

Antigone
Je le sais parce que souvent,
il m’appelle Antigone,
peut-être parce que je ressemble à ce portrait;
et il découvre ainsi sa flamme et son tourment.

Admète
Qu’entends-je ? Ah, Thrasymède,
je comprends ton erreur,
je découvre ta flamme,
et je reconstitue ta ruse. Épris d’Antigone,
tu m’as apporté de Troie
le portrait d’une autre femme, et m’as trahi.

Antigone
Dieux du ciel, qu’entends-je !

Thrasymède
L’image que j’ai jetée par terre il y a un instant
a révélé ma fraude;
je ferai bien en sorte de la soustraire au roi.

[Il sort]

Admète
Si tu respires les brises
des bienheureux Champs Élysées,
Antigone, pardonne
l’erreur que j’ai commise.Au tribunal d’amour,
ne m’accuse pas d’inconstance;
c’est Thrasymède qui m’a trompé.

Antigone
Ah, le scélérat !

Admète
Penses-tu qu’Antigone soit morte ?

Antigone
Au milieu des combats,
frappée d’un fer ennemi, elle est restée morte dans le palais;
mais si elle était vivante,
maintenant que tu es libre,
célébrerais-tu avec elle
le mariage que tu lui avais promis ?

Admète
Je ne sais pas ce que je ferais.

[Il sort]

Antigone
« Je ne sais pas ce que je ferais » ? Donc,
tu m’aimais si peu, traître ?

Méraspe
Princesse, pourquoi ne t’es-tu pas fait connaître ?

Antigone
Parce que ce n’est pas encore le moment.

Méraspe
Trop tarder ne risque-t-il pas de te nuire ?

Antigone
Méraspe, je vois déjà mon espoir
se noyer dans une mer d’angoisses.

 

Air

Antigone

Accablée de tant d’angoisses,
parfois je me dis à moi-même:
tu ne peux plus vivre, pauvre amoureuse.

Et Amour semble le confirmer
en disant que de mon cœur,
la douleur ne partira qu’avec mon âme errante.

[Ils sortent]

 

Scène 7
Un bois
Hercule et Alceste, travestie en guerrier

 

Récitatif

Hercule
Dans quel but, reine,
as-tu couvert ton sein d’un habit guerrier ?

Alceste
Hercule, je veux te dévoiler
les secrets de mon cœur.
Sache que ce harnois,
c’est la jalousie amoureuse qui me le fait revêtir.
Si j’ai adoré mon époux,
tu l’as vu, tu le sais.
Maintenant que grâce à ton bras invincible,
je suis repassée de l’abîme à la lumière,
je veux découvrir si dans le cœur de mon époux
son amour pour moi ne s’est pas éteint à ma mort.

Hercule
Crois-moi, Admète endeuillé
déplore ton destin
et va prononçant ton nom à tout moment.

Alceste
S’il me pleure, je dirai
qu’il est bien le premier mari
que, resté veuf,
au milieu de désirs qui le tourmentent,
on ait vu pleurer son épouse.

Hercule
Ah, quand tu apparaîtras, tu verras aussitôt
naître immédiatement
la joie dans son cœur, et le rire sur son visage affligé.

Alceste
De grâce, contente-toi, Hercule,
de retourner au palais avant moi;
une fois arrivé, tu diras que c’est en vain
que tu as parcouru à ma recherche
les routes de l’abîme, et que tu ne m’as pas trouvée.

Hercule
À cette triste nouvelle,
l’excès de la douleur pourrait le tuer.

Alceste
Je serai prête à le secourir et à le guérir.

Hercule
Puisque tu le souhaites ainsi,
Alceste, je m’en vais pour te servir.

Alceste
Je ne tarderai pas à te suivre.

 

Air

Alceste

Jalousie, Alecto impitoyable,
tu es sortie avec moi de l’enfer,
et tu m’es entrée de force dans la poitrine
pour affliger mon cœur.

Je voudrais te chasser de mon sein,
mais je n’ai pas assez de force;
celui qui ne sent pas ton venin,
non, il ne sait pas ce qu’est l’amour.

[Elle sort]

 

Scène 8
Admète, seul

 

Récitatif

Admète
Ici, parmi ces solitudes horribles,
loin des autres soucis,
je viens exhaler mes douleurs intérieures.
Admète, que vas-tu faire ?
Dans l’ombre de la nuit,
quand tout s’oublie,
ton âme est rongée d’un double feu.
Le sort te condamne à être épris
de deux belles qui, éteintes,
sont déjà aux Champs Élysées.
Où pousseras-tu tes plaintes
pour trouver ton amour ?
Puis, si tu le trouves, qui te tirera de peine ?
Ah ! si j’embrasse Alceste,
je dédaigne Antigone, et pour mon cœur,
bien qu’il soit accoutumé
à toujours souffrir, une telle douleur est excessive.
Justes dieux du ciel, si vous portez aide
à ma vie affligée,
faites que désormais le deuil en moi ait une fin.
Admète, que vas-tu faire ?

 

Air

Admète

Ah, oui, je mourrai,
et alors, je pourrai
partager mon cœur
qui, vivant, est insuffisant.

Puisse ainsi, dans un double amour
pour l’une et l’autre belle
resplendir un flambeau
au double feu.

[Il sort]

 

Scène 9
Antigone conduite de force par des soldats, Thrasymède

 

Récitatif

Antigone
Laissez-moi, misérables !
vous imitez dans vos actes
les pirates barbares, brigands scélérats !

Thrasymède
Accuse, ô belle, accuse
en toi la ressemblance
que tu présentes avec Antigone,
et non mes fautes, non mes torts.

Antigone
Est-ce là l’amour, la foi
que tu conserves pour Antigone ?

Thrasymède
(Ô justes reproches, ô faiblesse mienne !)
Pour une ressemblance illusoire,
je devrai me rendre infidèle ?
Reste en paix, Rosilda, et si je t’ai offensée,
mes sentiments, déjà repentis, se rendent.

[Les soldats relâchent Antigone, qui sort]

 

Scène 10
Thrasymède, rejoint par un page qui lui présente un portrait;
Antigone, cachée

 

Récitatif

Thrasymède
Voici donc le portrait
que tu es allé voler pour moi
dans le cabinet du roi ?

[Il regarde le portrait]

Mais que vois-je ? ce n’est pas l’image
d’Antigone, mon amour,
mais l’image du Roi; reprends-la, imbécile,
et remporte-la au palais !
Le sort me dispute
même un amour en peinture !

[Le page, qui part avec le portrait du roi, le laisse tomber maladroitement]

 

Air

Thrasymède

Qui est né pour les malheurs
ne peut jamais retrouver
sérénité ni paix.

Sans cesse il rencontre des ennuis,
jamais il ne trouve ce qu’il aime,
qu’il parle ou qu’il se taise.

[Il sort]

 

Scène 11
Antigone seule, puis Alceste

 

Récitatif

Antigone
Le serviteur négligent
a perdu en route le portrait d’Admète.
Ce n’est pas peu de chose, ô fortune,
que tu me mets en main:
le portrait adoré
de celui que je porte gravé dans mon cœur.
Ô cher Admète, ô visage idolâtré !

Alceste
Ô cher Admète ? Qui est celle que j’entends ?

Antigone
Cupidon sait combien, mon amour, je t’adore.
Laissez-moi vous embrasser,
traits adorés, qui causez ma mort.

Alceste
Celle-ci gémit sur le portrait
du roi, mon époux,
au point presque de me faire mourir.

Antigone
Qui m’observe ?

Alceste
Un guerrier qui a entendu tes paroles.

Antigone
C’est ainsi que parle quelqu’un transpercé par l’amour.

Alceste
(Résiste, mon cœur !) De grâce, dis-moi:
tu aimes ce visage ?

Antigone
Je l’aime, il est vrai,
et même si le destin sévère
me l’a disputé,
j’espère qu’un jour le sort
me l’accordera comme époux.

Alceste
(C’en est trop !) Qui es-tu ?

Antigone
Sur mon identité, je ne puis
te donner aucune information;
je te dirai seulement que je suis
un jouet du destin et de la fortune.

Alceste
Et où vis-tu ?

Antigone
Au palais.

Alceste
(Je ne l’ai jamais vue.) Retourne donc chez toi.

Antigone
Adieu.

Alceste
Va en paix. Ah, non !
Arrête-toi, écoute, dis-moi:
tu aimes le roi de Thessalie ?

Antigone
Je brûle pour lui.

Alceste
Et tu espères l’obtenir comme époux ?

Antigone
Ne m’en demande pas plus, non, je n’ose parler davantage.

 

Air

Antigone

Mon sort vacille
comme scintille dans le ciel
une étoile tremblante;

Parfois elle s’obscurcit, puis,
répandant ses rayons,
elle apparaît plus belle.

[Elle sort]

 

Scène 12
Alceste

 

Récitatif

Alceste
Voilà donc la foi
que me conserve celui pour qui j’ai voulu
perdre ma propre vie ?
Roi ingrat, époux criminel !
Mais que délires-tu, Alceste ?
Peut-être celle-ci a-t-elle dérobé l’effigie aimée
et elle invente cette histoire
pour me cacher qu’elle l’a volée.

 

Air

Alceste

Je verrai bientôt
si mon idole
a changé ses désirs,
ou si, constant,
il m’adore encore
comme il m’a adorée.

Puis, s’il prend mon amour
à la plaisanterie,
en dépit de lui,
moi, toujours constante,
je l’aimerai.

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Acte III

 

 

Scène 1
Une cour
Admète, puis Méraspe et Orindo

 

Arioso

Admète

À languir et à souffrir
Amour m’a condamné.

 

Récitatif

Méraspe
Ah ! Sire, j’implore de tes pleurs royaux
l’épée vengeresse d’Astrée:
la malheureuse Antigone...

Admète
Quelles sont ces larmes
que tu verses en parlant d’Antigone ?

Méraspe
Mon cœur affligé
te demande vengeance, seigneur invincible,
pour un honneur outragé.Une bande inconnue...

Admète
Que s’est-il passé ?

Méraspe
...m’a enlevé Rosilda.

Orindo
J’en suis témoin, j’ai vu leur coup, et je le sais.

Méraspe
Mais ! pourquoi dis-je « Rosilda » ?
C’est Antigone qui a été enlevée;
un tel crime ne permet pas,
seigneur, que je te le tienne caché plus longtemps.

Admète
Comment ? Antigone est vivante ?

Méraspe
Oui, elle est vivante.

Admète
Oh fortune, qu’entends-je !

Méraspe
Après la grande défaite,
elle a fui de Troie, et s’est rendue ici avec moi;
elle s’est fait passer pour ma fille, et maintenant que le destin
t’a privé de femme,
la malheureuse espérait,
en devenant ton épouse,
mettre un terme à ses tourments
dans le bonheur et le contentement.

Admète
Destin, que me fais-tu entendre !
Lève-toi donc. Orindo,

[Méraspe se relève]

va avec cette escorte
retrouver les traces d’Antigone
et ramène ici, au plus vite, les criminels ainsi qu’elle.

Orindo
Je dois auparavant te dire, seigneur,
que selon la rumeur publique, l’invincible Hercule
est revenu du Styx.

Admète
Seul ou accompagné ?

Orindo
Il n’y a personne avec lui.

Admète
Va, exécute mes ordres et reviens.

[Orindo sort]

Quel est ton vrai nom ?

Méraspe
Je suis Méraspe.

Admète
J’ai beaucoup entendu parler de toi. Ta requête
sera exaucée; mais reste au palais.

 

Air

Méraspe

Seigneur, crois-m’en,
elle te garde son amour et sa foi
et toujours pour toi sera
fidèle et constante.

Jamais on ne vit dans un cœur
un amour plus fidèle
que celui que te voua
cette âme aimante.

[Il sort]

 

Scène 2
Admète seul

 

Récitatif

Admète
Amour, quelle nouvelle flamme
réveilles-tu dans mon cœur ?
Mais ne m’égaré-je pas ? je perds
si vite le souvenir de ma chère Alceste,
et mon amour pour elle ?
Mais quoi ? je devrai laisser,
victime d’un luxurieux,
soumise à ses baisers lubriques,
cette beauté qui aspire à mon hymen ?
Non, non, dans ma poitrine doit brûler,
si ce n’est la flamme d’Amour, un incendie de colère.

 

Air

Admète

La tigresse brûle de rage
si elle perd son cher rejeton;
mais si elle le retrouve,
elle le serre et le presse contre son sein
et s’en va toujours heureuse.

La tourterelle se lamente
si elle a perdu son compagnon;
mais si elle le revoit,
elle unit sa voix à son chant
et reste joyeuse avec lui.

 

Scène 3
Alors qu’Admète va partir, il rencontre Hercule

 

Récitatif

Hercule
Revenu du royaume des ombres
à la lumière, je m’incline devant toi.

Admète
Je t’accueille entre mes bras; quelles nouvelles
m’apportes-tu d’Alceste ?

Hercule
Au milieu des horreurs les plus noires
de l’empire du Tartare, j’ai porté mes pas;
mais parmi ces ombres, c’est en vain
que j’ai cherché ton Alceste.
Sans doute, parmi les âmes aimées de Jupiter,
elle doit jouir du séjour des Champs Élysées, où le Tonnant,
me refusant le passage,
ne m’a pas accordé d’aller plus avant.

Admète
Ma chère Antigone,
le ciel, le sort et l’amour
combattent en ta faveur.

Hercule
(On dirait que mon conte ne le trouble pas du tout.)

Admète
Je te rends grâces, Alcide,
de tout ce que tu as accompli pour moi;
j’ai toujours admiré ta valeur invaincue,
et, à côté de tes fameux travaux,
si illustres,
tu pourras faire figurer cet exploit supplémentaire.

[Il sort]

Hercule
Le roi s’en va, et je ne vois
aucun signe de tristesse l’envahir;
il n’a même pas laissé échapper un soupir
à mon récit, son visage ne s’est pas troublé.
Que se passe-t-il donc ?
Ah ! Alceste a bien raison d’être jalouse.

 

Air

Hercule

L’Amour est un tyran
qui fait la guerre à la raison,
et, puissant, la met en déroute
pour une beauté séduisante.

Il ajoute aux souffrances
le tourment de la jalousie
et jamais ne leur donne
le moindre soulagement.

[Il sort]

 

Scène 4
Une place
Antigone, puis Alceste

 

Récitatif

Antigone
Oh Dieu ! Je ne puis faire un pas
sans qu’en contemplant cette image adorée
je ne donne quelque réconfort à mon cœur las !
Oui, je t’embrasse, ô charmante image
de ma belle idole, mais ô Dieu !...

[Entre Alceste, qui lui arrache le portrait des mains]

Alceste
Lèvres viles et indignes,
qui tentez de vous approcher d’une effigie royale,
je devrais vous châtier;
mais puisque vous avez dérobé
avec des baisers sacrilèges
quelque faible rayon
de majesté, à cette image royale,
pour cela, d’un cœur dévoué,
c’est à mon tour
de vénérer aussi l’indigne erreur de votre bouche.

 

Scène 5
Les mêmes, Orindo avec des soldats

 

Récitatif

Orindo
Holà, soldats !
voici le ravisseur,
en compagnie d’Antigone;
prenez son épée !
À vous d’agir, à moi de commander.

[Les soldats encerclent Alceste et l’enchaînent]

Alceste
Téméraires, que faites-vous ?
À moi, des chaînes ? à moi ?

Orindo
Le roi l’ordonne ainsi, obéis promptement.

Antigone
Apprends à m’outrager
avec tes rudes manières de vilain:
c’est ainsi que je châtie ta folie.

[En colère, elle lui reprend le portrait des mains]

 

Air

Antigone

Je te baise, ô belle image
de mon idole ravissante;
maintenant, avec toi, je vais récompenser
mon désir constant.

[Elle sort]

 

Scène 6
Hercule, Alceste enchaînée, Orindo

 

Récitatif

Hercule
Que vois-je, ô ciel, que vois-je ?
Alceste prisonnière ?
Ah, criminels sacrilèges !

[Il brandit sa massue]

Orindo
Arrête, seigneur, que fais-tu ?

Hercule
Et vous avez assez d’audace
pour enchaîner un noble héros, si prestigieux ?

Orindo
Le roi l’ordonne ainsi.

Hercule
Holà ! défaites

[Les soldats détachent Alceste]

ces liens scélérats, et dites à Admète
que je réponds de lui; allez, partez !

[Orindo sort avec les gardes]

Alceste
Orindo ne m’a pas reconnue
sous ce harnois guerrier;
mais je n’ai pu pénétrer
pour quelle impérieuse raison il m’a faite prisonnière.

Hercule
Alceste, rends-toi au palais,
et, stupéfaite, tu verras
ton époux bien changé dans ses sentiments.

Alceste
Comment ?

Hercule
Si je ne me trompe,
je crains que tu ne découvres
un nouvel incendie dans son cœur, né à ton détriment.

Alceste
Cette nouvelle me tue; quelle est la source
qui a produit mes malheurs ?

Hercule
Viens au palais, et tu la verras.

Alceste
Ah ! ce n’est pas sans raison que le cœur
devient tourmenté d’une cruelle jalousie;
mais avec une juste rigueur,
Admète aimé, je saurai la mépriser.

 

Air

Alceste

Où que je tourne les yeux
je vois l’herbe et les fleurs
devenir plus belles et plus ravissantes,
parce que mon amour, parmi elles,
a dirigé ses pas.

Chaque brise, chaque vent léger
m’apporte du contentement
et le chant des oiseaux
semble me dire à tout instant:
« Il est constant. »

[Elle sort]

 

Scène 7
Salle du trône
Méraspe, Thrasymède, puis Antigone

 

Récitatif

Méraspe
Prince, réjouis-toi avec moi:
Antigone est de retour;
et dans ce palais, en ce jour de liesse,
ses douleurs trouveront un terme définitif.

Thrasymède
Et comment ?

Méraspe
Une rumeur s’est répandue
à la cour:
Admète la prend aujourd’hui pour épouse.

Thrasymède
(Infortuné Thrasymède !)

Méraspe
Mais vois, la voici qui vient:
nous saurons mieux par elle
le cours de son destin.

[Antigone entre]

Antigone
(Me voici pour te revoir, Admète aimé.)

Méraspe
Antigone heureuse et fortunée,
après de rudes conflits,
ton sort cruel s’est enfin apaisé.

Thrasymède
Tu es Antigone ?

Antigone
Oui, c’est moi.

Thrasymède
Accorde-moi le pardon
des offenses que je t’ai fait subir.

Antigone
Je ne peux conserver de haine pour le frère
de l’idole que j’adore

Thrasymède
Est-ce donc vrai, tu m’abandonnes ? (Ah, cieux ! je meurs.)

Antigone
Prince, de grâce, console-toi:
j’aime qui j’ai toujours aimé; éloigne-toi de moi.

Thrasymède
Cruelle, perfide, ingrate;
ainsi donc, tu me quittes ? ah, oui, scélérate,
tu me verras mourir, si je n’obtiens pas
celle que je désire tant.

Antigone
Et que puis-je y faire ? Méraspe, allons-nous-en.

[Elle veut partir]

Méraspe
Calme-toi, seigneur.

Thrasymède
Tu m’abandonnes ?

Antigone
Oui, mon époux m’attend.

Thrasymède
S'il te dispute à moi,
le ciel saura punir
l’outrage que tous deux vous faites à une âme aimante;
et tu me verras expirer devant toi.

 

Air

Antigone

Et que puis-je y faire
si je ne peux t’aimer ?
Tu pleures, tu souffres,
mais ce n’est pas ma faute
si j’ai donné mon cœur à un autre.

Console-toi ! qui sait,
retrouve une autre belle,
qui, plus fidèle que moi,
fera cas d’un tel amour.

[Antigone et Méraspe sortent]

 

Récitatif

Thrasymède
Mes espérances brisées,
où vous en irez-vous,
trahies par le destin et par le sort ?
Mais pourquoi accusé-je
les rigueurs du destin ? Ah, mon frère
est la seule cause de mon mal, ce barbare inhumain.

 

Air

Thrasymède

Arme-toi, mon cœur,
d’une colère aveugle.
Qu’une sauvagerie sans pitié
égorge l’infâme !

Je sais maintenant que l’amour
à l’intérieur de son royaume
n’a pas force de loi.

 

Récitatif

Thrasymède
Mais voici le roi; dans cet endroit dissimulé,
au passage, j’attendrai mon infâme rival;
sa mort mettra fin à mon mal.

 

Scène 8
Admète, Antigone; Thrasymède et Alceste cachés

 

Récitatif

Admète
Viens, ma chère Antigone, viens, de grâce, et sois heureuse
en dépit des ruses
de Thrasymède en ce jour, le sort
te fera monter, mon amour,
sur le trône de Thessalie,
faisant de toi mon épouse et ma reine.

Alceste
(Mes yeux, que voyez-vous !)

Antigone
Objet idolâtré de mes soupirs !

Thrasymède
(Je ne peux souffrir davantage.)

Admète
Plaisante et douce flamme !

Alceste
(Tendres baisers d’amour, noble mari !)

 

Duo

Admète, Antigone

Mon âme, mon doux réconfort,
Je te serre contre moi / Je t’embrasse
sur ma poitrine.
Tout martyre est doux et cher
si je retrouve ce que j’aime tant.

 

Récitatif

[Thrasymède s’avance pour frapper Admète; il se heurte à Alceste qui lui arrache l’épée de la main, et il sort sans être vu]

Thrasymède
Meurs !

Alceste
Arrête, scélérat.

Admète
Ah, traître ?

[à Alceste]

Tant d’ardeur contre moi ? Holà !

 

Scène 9
Les mêmes, Orindo avec tous les gardes

 

Récitatif

Orindo
Seigneur...

Admète
Qu’on arrête cet homme.

Antigone
Ah, le scélérat !

[Les gardes entourent Alceste pour l’emmener]

Alceste
Brutes, laissez-moi rester
en présence du roi.

Admète
Amenez-le moi.
Que vois-je, ô ciel !

Alceste
De quoi es-tu stupéfait, ingrat ?
Tu crains peut-être, infidèle, que ma main,
qui pour te rendre la santé
s’est d’un coup ôté l’âme de la poitrine,
ait perdu sa loyauté envers toi
et conspiré à ce point contre ta vie ?

Admète
Suis-je éveillé ? Est-ce un rêve, ou un délire ?
Alceste !

Antigone
Alceste ? (Oh dieux!
C’est sa femme.)

 

Scène 10
Les mêmes, Hercule

 

Récitatif

Hercule
J’arrive au bon moment.

Alceste
Non, roi, je ne viens pas ici en fantôme; je suis Alceste;
mes vêtements d’homme sont fallacieux.

Hercule
De même que mon rapport.

Alceste
C’est moi qui l’ai prié de feindre ainsi avec toi,
et qui, arrivée à temps
pour te sauver la vie,
ai arraché ce fer
des mains de Thrasymède.

Admète
Ah ! Où est ce criminel ?

Alceste
Il a fui.

 

Scène dernière
Les mêmes, Thrasymède

 

Récitatif

Thrasymède
Non, non, sire, je suis là;
châtie, châtie donc
un monstre de fureur
possédé par l’amour.

[Il s’agenouille]

Admète
Aujourd’hui est un jour de joie;
ne l’endeuillons pas, non, avec la mort d’un autre.

[Il le relève]

Je te pardonne. Le sort veut qu’en moi seul
subsiste la douleur parmi tant de joie.
Antigone, Alceste ô ciel ! ô étoiles !
Qui de vous suivrai-je ? Laquelle quitterai-je ?

Alceste
C’est Antigone ! Dieux, qu’entends-je ?

Antigone
Non, seigneur: tu dois la vie
à Alceste; et moi aussi, je lui dois
ta vie, qu’elle a préservée deux fois:
que subsiste en nous le souvenir impérissable
d’un acte magnifique. Alceste,
cède à un amour brûlant, l’amour de la gloire.

[Elle prend Alceste par la main et la présente à Admète]

Alceste
Généreuse rivale !

Admète
Qui a jamais vu plus belle âme sur terre ?

Antigone
Embrasse ton épouse, Admète;
il me suffit de savoir
que ce qui combat la vertu, ce n’est pas de l’amour.

Alceste
La joie m’envahit.

Thrasymède
L’espoir commence à renaître en moi.

 

Air

Alceste

Oui, mon amour, oui,
je te serre enfin ainsi
sur le sein que tu aimes.

La jalousie ne donne plus
de tourment à mon âme
et à mon sein blessé.

 

Récitatif

Admète
Je dois la vie à Alceste,
je te dois l’honneur, belle Antigone;
je vous garderai toujours toutes deux gravées dans mon cœur.

 

Choeur

Si un cœur est heureux,
il n’a plus rien à désirer.
Le tourment ne fait plus
souffrir l’âme.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC