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Georg Friedrich Händel

 

Belshazzar
Oratorio en trois Actes
texte de Charles Jennens

Belshazzar, Hwv 61, 1744
King's Theatre, le 27 mars 1745
Georg Friedrich Händel [1684 - 1759]

les personnages

Nitocris

soprano

Cyrus

mezzo-soprano

Daniel

alto

Belshazzar

ténor

Arioch

ténor

Gobrias

basse

Un Messager

basse

Choeur


effectif musical

2 hautbois, 1 basson
2 trompettes, timballes
3 violons, alto, violoncelle et basse continue


Acte I
Acte II
Acte III

 

ACTE UN

Ouverture

Scene 1: le palais de Babylone
Nitocris, Daniel

Récitatif

Nitocris:
Vain, fluctuant empire des hommes !
D'abord, petit et faible, il dresse à peine sa tête,
Cherchant à étendre ses bras d'enfant impuissants,
il implore la protection des Etats voisins,
qui la lui accordent à leurs dépens. Il aspire bientôt
à la puissance et à la richesse, récusant toute opposition.
Arrivé à pleine maturité, il saisit
tout ce qui est à sa portée, franchit toutes les limites,
pille, ravage et dévaste le monde apeuré.
A la longue, vieilli, démesurément enflé,
le monstre nourrit en son sein
l'orgueil, la luxure, la corruption, la perfidie,
la discorde - funestes maux d'un Etat,
qui font de ses organes vitaux leur proie. De sa faiblesse,
quelque autre puissance naissante tire parti
(combat inégal !), faisant plier sous ses coups répétées
son corps infirme et vieilli: il trébuche, il chancelle,
il tombe - hélas, pour ne jamais se relever.
L'Etat vainqueur, dressé sur ses ruines,
danse la même ronde chimérique d'une grandeur imaginaire,
et trouve à coup sûr la même fin.

Air

Nitocris::
Toi, Dieu très-haut, et toi seul,
restes à jamais inchangé:
ton trône s'étend dans un espace sans limites,
ton règne à travers toute l'éternité.

L'homme rampant,
aussi grand qu'il s'imagine,
semble n'être rien à ta vue;
qui peut altérer ta puissance ?
Au ciel ou sur la terre, qui ose
contester ton pouvoir ? - Ta volonté est destin.

Toi, Dieu très-haut, et toi seul, etc.

Récitatif

Nitocris::
La chute de Babylone est, je le crains, fort proche.
J'ai cherché à la conjurer; j'eux manqué d'adresse
si le prophète hébreu de son conseil
n'avait soutenu mas pas hésitants. Voici qu'il arrive:
sur son front serein règnent
sagesse et bonté.

[Daniel entre]

Ô bien-aimé
de Dieu et des hommes ! Dis-moi, n'y a-t-il rien qui puisse sauver
cet Etat qui sombre ?

Daniel:
Ô grande reine, il n'appartient pas à l'homme
de se mêler des conseils de l'omniscience;
Mais vous avez fait votre devoir, et moi le mien.
Il ne reste qu'à se soumettre à la volonté
de Dieu qui seul, dans sa sagesse et sa justice, ordonne.

Air

Daniel:
Ne vous lamentez pas ainsi, ô reine, en vain !
Le parti de la vertu est de s'en remettre
en toutes choses à la volonté divine,
et de ne point se plaindre de ses justes décrets.

Par ses péchés, Babylone précipite son destin;
mais la vertu offre toujours son réconfort:
elle trouve sur terre une sûre retraite,
ou, bienheureuse au ciel, elle vit à jamais.

Ne vous lamentez pas ainsi, ô reine, etc.

Scene 2: le camp de Cyrus devant Babylone
Gobrias, Cyrus, le Choeur des Babyloniens

[vue de la ville, traversée par l'Euphrate]

Choeur des Babyloniens:
[sur les remparts, raillants Cyrus qui s'est engagé dans une entreprise impossible]

Voyez comme le héros des Perses
assiège vaillament notre cité !
Comme le fossé est large ! Comme il est profond !
De grandes tours dominent les murs !
Ecoute, ô Cyrus ! Vingt fois le soleil
suivra son cours d'un an:
si ton armée reste là tout le temps,
sans être la proie des chiens et des oiseaux,
si aucun secours ne vient du dehors,
si dedans ne reste plus de quoi vivre,
alors nous penserons peut-être qu'il est temps de traiter,
et pour Babylone de capituler.
Attente fastidieuse ! - Pour la raccourcir,
Ta sage tentative trouvera en nous de quoi te divertir.

Récitatif

Gobrias:
Ils peuvent bien rire, à l'abri de la famine,
avec leurs greniers remplis pour plus de vingt ans;
défendus de tout assaut par leurs grilles d'airain
et leurs murs stupéfiants; encore mieux protégés,
grâce aux profondeurs de l'Euphrate.

Cyrus:
C'est cette sécurité
qui m'aidera à les perdre. Je te le dis, Gobrias,
je vengerai l'offense qui t'est faite sur la tête
de ce roi inhumain.

Gobrias:
Ô souvenir
encore amer dans mon âme ! - Il me semble voir
mon fils, le meilleur, le plus beau des hommes,
dont l'amour filial et le sens du devoir
m'ont rendu le plus heurex des pères;
je le vois expirant aux pieds du tyran,
victime de sa jalousie.

Air

Gobrias:
Accablé d'une tristesse incessante,
je mène une vie de douleur et de lassitude;
privé de tout ce qui rendait la vie si douce,
il ne me reste nul espoir, hors la vengeance.

Air

Cyrus:
Sèche donc ces vaines larmes,
et hâte ta juste vengeance;
je disperserai ces sombres craintes,
l'espoir naissant va bientôt vaincre.


Récitatif

Cyrus:
Sois rassuré: si sûr que paraisse ce tyran
derrière ces murs, le ciel m'a inspiré
un stratagème (les songes descendent souvent du siel)
qui bafouera toute sa force; si claire en mon esprit
est l'impression, que je ne puis la croire trompeuse.


Accompagné

Cyrus:
Il m'a semblé, alors que je me tenais sur les rives du profond Euphrate,
méditant dans mon esprit inquiet
notre difficile entreprise, qu'une vois divinie,
telle le tonnerre, perçait
les profondeurs du fleuve. Les hautes tours
de la fière cité inclinèrent la tête en tremblant,
comme pour baiser le sol. "Ô fleuve profond, dit-elle,
assèche-toi". Rien de plus; mais aussitôt ces mots prononcés,
le fleuve quitta ses rives et en un instant
laissa vide son lit humide. Je restai étonné:
une horreur jusqu'alors inconnue fit se dresser mes cheveux,
et figea ma langue tremblante. La voix reprit:
"Cyrus, va et sois vainqueur: c'est moi qui t'appelle,
Je te montrerai la voie. Bâtis-moi une ville,
et sans rançon libère mon peuple captif".

Récitatif

Cyrus:
Or, dis-moi, Gobrias, cet Euphrate
ne coule-t-il pas au milieu de Babylone ?

Gobrias:
Si.

Cyrus:
Et je t'ai entendu dire qu'à l'ouest
un lac immense s'étendait de tous côtés,
de quatre lieues de long, qui lorsque l'on fit les bergers,
reçut les eaux du fleuve ?

Gobrias:
C'est tout-à-fait vrai.

Cyrus:
Ne pourrions-nous donc pas,
par les mêmes moyens, assécher l'Euphrate,
et entrer dans la ville par son canal ?

Gobrias:
Supposons que nous le fassions: restent les portes d'airain,
qui, de la ville, conduisent au fleuve, et qui,
toujours fermées la nuit, nous barreraient le chemin
si nous essayions de passer. Si nous trouvions
ces portes ouvertes, nous pourrions de fait entrer
sans peine dans la ville.

Cyrus:
N'as-tu point dit
que c'était la fête consacrée à Sésach ?
Et que les Babyloniens passaient la nuit
en orgies de boissons et de débauche ?

Gobrias:
Si; et leur religion veut qu'ils s'enivrent
en cette occasion.

Air

Gobrias:
Regarde la monstrueuse bête humaine
se vautrant dans des festins excessifs !

Elle n'est plus à l'image de son Créateur:
avilie, réduite au rang de porc,
elle répand en se traînant par terre
sa portion du souffle divin.

Regarde la monstrueuse bête humaine, etc.

Récitatif

Cyrus:
Trouverais-tu donc étrange que, noyés dans le vin,
ayant perdu la tête, ils négligent
les moyens d'assurer leur propre sécurité ?


Air

Cyrus:
Grand Dieu ! Toi que je ne connais qu'obscurément,
qui as daigné conduire si loin mon bras;
aide-moi encore à détrôner
le fier et insolent roi d'Assyrie.
Cette main te dressera alors ton autel,
cette langue chantera à jamais ta louange;
et toutes tes volontés, si ells sont clairement exprimées,
serton exécutées par ton heurex serviteur.


Récitatif

Cyrus:
Mes amis, soyez confiants, et engagez-vous avec audace
dans ce grand exploit. Nous avons toutes lesraisons
d'espérer le succès; nous n'avons pas attaqué
injustement, mais, attaqués d'abord,
avons poursuivi l'agresseur. Ajoutez à cela
le pouvoir divin: quoi que j'entreprenne,
je m'adresse toujours en premier lieu à Dieu,
dont j'obtiens la faveur par mes sacrifices et prières.

Choeur:
Tous les empires dépendent de Dieu;
Nés sur son ordre, sur son ordre ils expirent.
Levez les yeux vers Lui dans toutes vos actions:
commencez par la prière, et concluez par la louange.

Scene 3: la demeure de Daniel
Daniel, le Choeur des Juifs

[Daniel, avec les prophéties d'Isaac et de Jérémie ouvertes devant lui]

Air

Daniel:
Ô oracles sacrés de la vérité !
Ô source vivante de la joie la plus pure !
Le jour, soyez à jamais sur mes lèvres,
et occupez toutes mes pensées nocturnes.

Quiconque vous refuse l'attention qui vous est due,
se néglige soi-même en vous méprisant.

Ô oracles sacrés de la vérité !, etc.


Accompagné

Daniel:
Réjouissez-vous, compatriotes: le moment approche,
le moment prédit, et longtemps attendu.
"Cherchez maintenant le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur,
et vous le trouverez sûrement. Il mettra un terme
à votre longue captivité: il vous rassemblera
dans toutes les nations où vous avez été conduits
et vous reconduira en paix dans votre pays natal.

Car il y a longtemps,
des lustres avant que Cyrus n'exista,
fût-ce en pensée, le grand Jéhovah, par son prophète,
adressa de mots de réconfort à son peuple captif,
présidant la venue de cet homme illustre qu'il appella de son nom.


Air

Daniel:
"Ainsi parle l'Eternel à son oint, à Cyrus,
qu'il tient par la main, pour terrasser
les nations devant lui: je marcherai devant toi,
pour relâcher la ceinture des rois puissants,
pour aplanir les chemins montueux, rompre en pièces
les portes d'airain, et couper en deux
les barres de fer, pour l'amour de mon serviteur,
Israël mon élu. Bien que tu ne me connaisses point,
je t'ai appelé par ton nom; je t'ai ceint:
afin que du soleil levant jusqu'au couchant
les nations puissent reconnaître que je suis l'Eternel,
qu'il n'y en a point d'autre, qu'il n'est que Dieu pour moi.
Tu accompliras ma volonté, à Jérusalem
disant: tu sera rebâtie; et au Temple:
tes fondations seront à nouvea posées."

Choeur:
Chantez, o cieux ! Car le Seigneur a exaucé nos prières:
ô terre, crie de tes profondeurs:
éclatez, ô montagnes, en chants de joie,
ô forêt, et chacun de tes arbres: car le Seigneur nous a exaucés !
Jéhovah a rachté Jacob,
et s'est glorifié en Israël.
Alléluia ! Amen, alléluia !

Scene 4: le palais
Belshazzar, Nitocris, le Choeur des Juifs

Air

Belshazzar:
Que règne la joie triomphante !
Qu'elle réjouisse tous les coeurs et paraisse sur tous les visages !
Que le vin coule à flots, et qu'il ne coule pas en vain;
que les soucis qui nous minent s'enfuient au loin.

Que chaque main fasse résonner le mélodieux carillon,
que chaque voix exulte dans la louagne de Sésach;
que l'ordre disparaisse: seule la liberté,
la liberté sans limites devra couronner la nuit.

Que règne la joie triomphante !, etc.

Récitatif

Belshazzar:
Pour vous, mes amis, les nobles de ma cour,
j'ai préparé un somptueux festin,
digne de vous et de moi. Que toutes mes femmes
et concubines soient présentes. Notre roayle mère -

Nitocris:
Je dois te prévenir, ô mon fils. Qui peut supporter
la licence débridée de ces festin,
que les licencieux appellent à tort liberté ?
Où rien ne prévaut, que les excès de débauche,
les rires bruyants, les plaisanteries obcènes,
les propos grossiers, les querelles nocturnes d'ivrognes.
Mon âme recule devant tant de brutalité,
proclamant l'empire de la raison.

Air

Nitocris:
Telles les feuilles qui ornent les champs
et qui, poussées par les fureurs du vent,
volent dans un désordre étourdissant.

Contraintes de céder au bruit et à la folie,
les idées justes quittent l'esprit,
et gisent, perdues, dans une confusion féroce.

Telles les feuilles qui ornent les champs, etc.

Récitatif

Belshazzar:
C'est la coutume, je dirais même la loi,
prescrite de longue date.

[regardant autour de lui et épiant les Juifs]

Que font-ils ici ? Ils guignent nos joies,
et envient la liberté qu'ils ne peuvent goûter.
Et pourtant votre perverse et obstinée nation
contribuera à notre gaieté. Apportez ces vaisseaux -
ces coûteux vaisseaux que mon victorieux aïeul
a pris au temple de Jérusalem.,
et disposés dans le temple du grand Bel,
mais n'a point utilisés; il convient de les employer;
et que leur Dieu, dont le pouvoir s'est révélé trop faible
pour sauver son peuple, serve ceux qui l'ont conquis,
lui et les siens. Nous boirons dans ces coupes:
leurs riches matières et leur facture de choix
accroîtront d'autant la splendeur de notre festin.
Et en buvant, nous louerons les dieux de nos terres,
à qui nous devons le butin.

Nitocris:
Ô sacrilège !
Profanation inouïe !

Le Choeur des Juifs:
Reviens, ô roi, sur ton ordre insensé;
Ne prostitue pas d'une main impie,
par de vils usages, les saints objets
du grand Jéhovah, roi des rois.
Ton aïeul trembla à son nom,
et condamnait à mort quiconque osait blasphémer;
car il avait éprouvé comme nous sa puissance,
le disait capable d'abattre
les fils des hommes qui marchent la tête haute.

Récitatif

Nitocris:
Ils vous disent vrai; et vous ne pouvez ignorer
(bien que l'oisiveté et le plaisir vous aient tous engoudis)
les choses faites en public. Je ne reparlerai pas
de la fournaise sept fois chauffée, dont ce Dieu
que vous défiez fit pour ses fidèles serviteurs
une promenade de plaisir; ni de ce roi,
au comble de son orgueil, chassé de son trône:
le premier des hommes, qui se prenait pour un dieu,
réduit au rang de bête; tout cela, et plus encore,
tu le sais aussi bien que moi, et devrais y songer.

Belshazzar:
Partez ! - Ma mère s'est-elle donc convertie
à la superstition des Juifs ? - Reine apostate,
ces fables futiles pourraient bien être le radotage
d'une vieille tremblante, mais non d'une reine comme vous,
dans la fleur de l'âge, renommée par sa sagesse. -
Que le festin commence; j'ai trop perdu de temps
en frivoles disputes; un temps qui revient de droit
au plaisir et aux dieux.

Duo

Nitocris:
Ô toi qui m'es plus cher que la vie, renonce !
Ne profane pas, ô mon fils,
par des rites impies le nom de Jéhovah;
souviens-toi de ce que sa main a fait;
la terre ne contient pas la moitié de sa renommée:
souviens-toi, et crains sa vengeance.

Belshazzar:
Ô reine, renoncez à évoquer ce sujet haïssable !
Ne vous joignez pas contre votre fils
à des esclaves captifs, ennemis de votre pays;
Souvenez-vous de ce que nos dieux ont fait
à ceux qui ont osé s'opposer à leur pouvoir;
souvenez-vous, et craignez leur vengeance.

Nitocris:
Hélas, il me faut donc voir mon fils
courir à corps perdu à une ruine certaine ?

Belshazzar:
Non pas à la ruine, mais au plaisir
je vole, et une fois encore invite chacun
à partager avec moi cette nuit de bonheur.

Nitocris:
Ô toi qui m'est plus cher que la vie, renonce ! etc.

Belshazzar:
Ô reine, renoncer à évoquer ce sujet haïssable ! etc.

[ils sortent]

Le choeur des Juifs:
Par lents degrés, la colère de Dieu monte à son zénith;
la pitié a longtemps retenu les foudres divines,
avant qu'elles ne frappent l'offenseur;
avec une grande patience Dieu attend le reptentir,
n'anéantissant qu'à contre-coeur.

A la longue, le malheureux impénitent,
rendu fou, fait
lui-même sa propre ruine;
et chaque pas qu'il fait,
sur sa tête dévouée,
précipite le tonnerre.

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ACTE DEUX

Scene 1: à l'extérieur de la ville, le fleuve presque à sec
Cyrus, le Choeur des Perses

Choeur:
Voyez, l'Euphrate quitte son lit !
Le fleuve retire ses flots protecteurs !
La reine des ville gît sans défense !

Demi-Choeur:
Pourquoi, fleuve infidèle, donner
ta ville en proie aux armes hostiles,
pourquoi risquer les vies que tu dois sauver,
ouvrir la voie à l'envahisseur féroce,
et, tel l'homme perfide, trahir la confiance qui t'est faite ?

Second Demi-Choeur:
L'Euphrate a accompli sa tâche,
mais doit obéir au divin décret.
Lorsque Babel régnait en reine des cités,
le fleuve fut nommé son gardien;
voici qu'il cède la place à la force supérieure,
et n'obéit qu'à la loi céleste.

Choeur:
De toutes les créatures terrestres, l'homme doit avouer,
dans sa fierté,
que la fausseté se trouve en lui seul.

Récitatif

Cyrus:
Voyez, mes amis, l'accès de la ville
est ouvert; entrons sans crainte, sachant
que ceux que nous devons affronter sont les mêmes
que nous avons déjà vaincus, renforcés alors
du soutien de grands et nombreux alliés,
vigilants et sobres, en rangs bien ordonnés;
à présent tous endormis, ivres, on ne peut plus désordonnés:
dans un état d'impuissance ! Pis encore, lorsqu'ils apprendront
que nous sommes en leurs murs.

Air

Cyrus:
Etonnés de trouver l'ennemi si proche,
les sens noyés par le sommeil et le vin,
tous les coeurs défailleront, et fondront de peur,
toutes les mains retomberont, faibles et sans nef.

Inutile sera alors la vaillance du héros,
inutile, le conseil des sages.

Etonnés de trouver l'ennemi si proche, etc.

Le Choeur des Perses:
Aux armes, aux armes ! sans tarder !
Dieu et Cyrus ouvrent la voie.

Scene 2: une salle de banquet, ornée des effigies des dieux babyloniens
Belshazzar, Nitocris, Daniel, le Choeur

le Choeur des Babyloniens:
Dieux tutélaires de notre empire, regardez,
et voyez les riches trophées qui couronnent votre victoire.
Que nos abondantes offrandes, gages de notre reconnaissance,
que le vin, l'or, les chants de joie payent notre tribut de louange.
Sésach ! Cette nuit est avant tout la tienne,
roi qui fis l'aimable don de ce vin pétillant.

Air

Belshazzar:
Que la coupe profonde proclame ta louange,
que le gracieux donateur bénisse tes offrandes !
Tes offrandes, de tous les dons que les dieux accordent,
s'améliorent à l'usage et se font plus douces.
Une autre coupe ! - C'est un vin généreux,
qui exalte l'homme et le rend divin.

Accompagné

Belshazzar:
Où est le Dieu dont Juda vanta la force ?
Qu'il réclame sa magnificence perdue,
qu'il affirme ses droits qu'une longue possession nous a accordés,
et venge son honneur blessé ! -

[alors qu'il s'apprête à boire, une main apparaît, qui écrit sur le mur en face de lui: il la voit, pâlit d'effroi, lâche la coupe de vin, retombe sur son siège, tremblant de la tête aux pieds, avec les genoux qui s'entrechoquent]

Ah ! -

Le Choeur des Babyloniens:
Aidez, aidez le roi ! Il défaille ! Il se meurt !
Quel envieux démon trouble nos joies,
et les transforment en remords ?
Lève les yeux, ô roi ! - Parle, réjouis tes amis:
dis-nous pourquoi notre allégresse s'achève ainsi soudain,
et pourquoi ce joyeux cercle se lamente ?

Belshazzar:
Tenez ! - Regardez ! -

[il montre la main sur le mur qui, tandis qu'ils la regardent avec stupéfaction, termine d'écrire puis disparaît]

Le Choeur:
Ô vision terrible et funeste ! - Mais voyez, elle est partie,
laissant derrière elle des caractères inconnus.
Peut-être quelque sévère décret du destin,
portant la ruine de notre Etat !
Quel dieu, quel homme divin, pourra dire
le sens de cette mystérieuse formule ?

Récitatif

Belshazzar:
Faites venir mes sages, sorciers, Chaldéens,
astrologues, magiciens, devins:
peut-être sauront-ils déchiffrer les mots mystiques,
dissiper nos doutes et balayer nos craintes.

Sinfonia

[les sages de Babylone entrent]

Belshazzar:
Ô sages ! Vous qui êtes toujours bienvenus auprès de votre roi,
vous l'êtes plus encore maintenant que l'on a besoin de vous: administez
à mon esprit souffrant la médecine de votre art.
Celui qui saura lire cette écriture et l'interpréter
recevra une splendide robe de pourpre,
ornera son cou vénérable d'une chaîne d'or,
et règnera sur le royaume à la troisième place.

Les Sages:
Hélas ! C'est une tâche trop dure que le roi nouss impose:
lire les caractères que nous n'avons jamais appris !

Le Choeur des Babyloniens:
Ô misère ! - Ô terreur ! - Douleur sans espoir !
Ni Dieu ni l'homme n'apportent de réconfort !
Qui saura dévoiler ce mystère,
si tous nos sages devins échouent ?

[Nitocris entre]

Récitatif

Nitocris:
Ô roi, longue vie à toi !
Que ton coeur ne perde pas son habituel courage,
que ton visage ne soit pas changé par la crainte,
lors même que tous tes sages te font défaut. Dans
le royaume, il est un homme, parmi les Juifs captifs,
en qui réside l'Esprit Saint de Dieu;
au temps de ton aïeul Nabuchodonosor,
on trouva en lui une sagesse proprement divine,
qui lui permettait d'interpréter les songes mystiques,
d'expliquer les phrases difficiles, de disspier les doutes:
Daniel est son nom de naissance, mais le roi
l'a surnommé Belteshazzar. Qu'il soit maintenant appelé:
il lira l'écriture, et l'interprétera. -

[Daniel entre]

Belshazzar:
Es-tu le Daniel des Juifs captifs ?
On me dit de toi
que tu peux donner des interprétations profondes,
et éclairer le labyrinthe des doutes. Si tu sais lire
cette écriture, et l'expliquer, une robe de pourpre
ornera ton corps, une chaîne d'or ton cou,
et dans le royaume tu règneras à la troisième place.

Air

Daniel:
Non ! Garde tes vétilles,
ou que reçoive tes présents qui veut:
ces babioles étincelantes ne me touchent point,
j'appartiens tout entier à de plus vastes projets.

Accompagné

Daniel:
Mais pour obéir à l'ordre vénéranle
de celui qui venge maintenant son honneur,
je lirai cet oracle, et toi,
à tes dépents, tu comprendras.

Ô roi, tu as
dressé contre toi le Seigneur du ciel,
dont les vaisseaux ont été apportés devant toi;
toi, tes seigneurs, tes épouses et concubines,
y avez bu le vin: tu as loué les dieux
d'or et d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre,
qui ne voient, ni n'entendent, ni ne sentent:
mais Lui, le Dieu dont la main soutient la vie,
qui dispose de toutes tes actions,
tu ne l'as pas glorifié, mais as blaphémé.
C'est par Lui que la main fut envoyée, sur son ordre
ces mots furent écrits:

Mené, Mené, Tekel, Upharsin: [*]
que j'interprète ainsi.

Mené: - le Dieu que tu as déshonoré,
a compté les jours de ton règne et y a mis fin.

Tekel: - tu es pesé dans la balance,
et tu es trouvé léger.

Peres: - ton royaume est divisé,
et donné aux Mèdes et aux Perses.

[*]
Ces trois mots hébreux sont des participes passés. En lisant le dernier mot sans la conjonction "U" ("et") et au singulier, on obtient la forme PERES, qui établit un jeu de mot avec pâras, signifiant "Perses". Ainsi les jours du règne de Belshazzar sont COMPTÉS; il est PESÉ et trouvé léger; son royaume est DIVISÉ et donné aux Mèdes et aux PERSES.

Récitatif

Nitocris:
Ô sentence trop sévère ! Et pourtant trop sûre !
A moins que ton repentir ne puisse inverser ton sort.

Air

Nitocris:
Regarde, ô mon fils, mes larmes qui coulent,
preuves de mon amour maternel:
regarde-toi toi-même; pour apaiser tes craintes,
regarde le Dieu très-haut.

Le repentir trouve sûrement merci,
mais le courroux poursuit l'esprit obsitné.

Regarde, ô mon fils, mes larmes qui coulent, etc.

Scene 3: l'intérieur de la ville
Cyrus, Gobrias, le Choeur

Air

Cyrus:
Ô Dieu de vérité ! Ô guide fidèle !
Comme tu as tenu parole !
Les vagues profondes à mon approche s'effacent;
les portailes d'airain sont grand ouverts
heureux d'accueillir leur seigneur.

Les nations hostiles se dispersent et s'enfuient,
n'osant affronter ma présence:
où que je j'aille, une victoire certaine
m'attend, car Dieu est toujours proche,
et il m'ouvre la voie.

Récitatif

Cyrus:
Vous, Gobrias, allez directement jusqu'au palais,
car vous savez bien le chemin. Cette foule ne liesse
ne saurait s'opposer à notre passage; ceux qui l'oseraient
seraient des victimes faciles. Quand aux autres,
ils s'enfuient,
ou nous prennent pour leurs amis et crient,
ivres de joie; nous serons leurs amis, et nous nous
joindront aux cris.
Je ne cherche point d'ennemis, mais à part le tyran;
quand il sera mort, notre mission sera remplie. -
Vaillants amis, nous souillons pas nos glaives du sang
d'inutiles massacres: je commence déjà
à tenir ce peuple pour mien, à me croire son berger,
dont le rôle est de le nourrir et de le protéger,
et non de l'anéantir.

Le Choeur:
Ô glorieux prince ! Trois fois heureux, ceux
qui sont nés pour connaître ton règne futur !
Si les sceptres n'étaient donnés qu'à des gens comme toi,
les rois seraient tels des dieux, et la terre telle le ciel:
la libre soumission, sans contrainte, prouverait
que l'obéissance est la fille de l'amour;
les luttes entre les nations cesseraient bientôt,
une douce liberté, une paix bienheureuse
éteindraient leur règne d'une rive à l'autre,
la guerre et l'esclavage n'existeraient plus.

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ACTE TROIS

Scene 1: le palais
Nitocris, Daniel, Arioch, un Messager, le Choeur des Juifs

Air

Nitocris:
L'espoir et la crainte s'emparent tour à tour de mon esprit,
mon âme lasse ne trouve point de repos.
Mon imagination s'agite, et me présente maintenant
une scène gracieuse: mon fils se repent,
et Dieu révoque sa sentence.

Mû par unesausse honte, il abandonne ses craintes,
puis, animé par un courage malsain, il ose dans sa folie
reprendre son impie festin:
les armes et les râles d'agonie résonnent,
et des flots de sans jaillissent tout autour. -

Récitatif

Nitocris:
Je voudrais bien sepérer - Tout cela ne doit être qu'illusion.

Daniel:
O pusse-t-il n'être qu'illusion ! Mais si je juge
de l'avenir d'après le passé, ce serait vaine flatterie
que de vous laisser espérer sa conversion.

Air

Daniel:
Le noir Ethiopien peut-il changer de peau ?
Le léopard perdre ses taches natives ?
Le coeur d'un homme endurci par le péché
peut-il s'adoucir, se repentir, et choisir la vertu ?

Menaces et conseils ne suscitent que dédain,
signes et merveilles apparaissent en vain.

Le noir Ethiopien peut-il changer de peau ?, etc.

[Arioch entre]

Nitocris:
Mes esprits renaissent - voici Arioch:
il est clair que les fêtes se terminent. Dis-moi, Arioch,
où est le roi ?

Arioch:
Lorsque vous avez quitté la salle,
un profond silence a régné pendant un temps;
le roi resta assis, pensif,
ne sachant s'il devait interrompre le banquet
ou le poursuivre. A la longue quelques parasites,
ces vils insectes qui infestent toujours la cour,
commencèrent à lui administrer un faut réconfort.
Sur quoi, à nouveau,
ils s'assirent et se mirent à boire: la coupe repassa;
le roi oublia ses craintes, le vin l'inspira,
et il blasphéma encore.
Nous n'étions assis que depuis peu,
quand à l'extérieur des portes un bruit tumultueux
se fit entendre, des cris et des clameurs,
puis le fracas des armes.
Le roi dépêcha un homme pour en connaître la cause.
Je m'empressai de saisir l'occasion
pour fuir un lieu voué à une prompte destruction.

[un Messager entre]

Le Messager:
Tout est perdu ! - Le destin de Babylone s'accomplit !
Cyrus est ici - et même dans le palais !

Nitocris:
Cyrus ! - Impossible !

Le Messager:
Ce n'est que trop vrai; -
après le tumulte entendu au dehors, les portes ouvertes
dévoilèrent une scène effroyable: les gardes submergés
par un nombre de guerriers bien supérieur tombèrent
devant eux
sans guère résister. L'ennemi victorieux
avait à peine vu les portes ouvertes
qu'il se précipita aussitôt, et pénétra facilement.

Le Choeur des Juifs:
Bel s'incline ! Nebo s'effondre !
Et maintenant Sésach est pris !
Comment la gloire du monde entier s'est-elle fait surprendre ?
Ton dessein s'impose, ô Seigneur !
Et tu fais tout ce qu'il te plaît !

Scene 2: le palais
Belshazzar, les Babyloniens

Air

Belshazzar:
Je te remercie, Sésach: ton doux pouvoir
me rend à moi-même.
Ton abondant et cordial breauvage
renouvelle tout mon courage perdu.
Je rougis de penser que j'aie pu craindre des ombres -
Cyrus, viens ! Je suis maintenant prêt.

[ils sortent à la rencontre de Cyrus]

Une Symphonie Martiale

pendant laquelle il faut se représenter une bataille qui voit périr Belshazzar et sa suite

Scene 3: le palais
Gobrias, Cyrus, Nitocris, Daniel, le Choeur

Air

Gobrias:
Au pouvoir immortel mes premiers remerciements sont dus;
Ensuite, ô grand Cyrus, je les présente à vous,
dont le bras a abattu ce roi impie,
source amère de tout mon malheur.
Je verserai des larmes sûrement toute ma vie !
Je pleure à présent - mais des larmes de joie.

Récitatif

Cyrus:
Prends soin, mon bon Gobrias, d'aller trouver
la reine, et ce noble Juif dont tu m'as parlé.
Garde-les en sécurité ici; s'il leur arrivait malheur,
je m'en repentirais, et maudirais ma victoire.

[Gobrias sort]

Air

Cyrus:
Guerre destructrice, connais tes limites;
ici, mort tyrannique, se termine en terreur.

Des tyrans je suis l'ennemi,
de la vertu et ses amis, je suis l'ami.

Guerre destructrice, connais tes limites; etc.

[Gobrias entre à nouveau, avec Nitocris, Daniel et les Juifs]

Duo

Nitocris:
Grand vainqueur, à vos pieds je m'incline,
non plus en reine, - je suis votre vassale désormais !
Epargnez mon peuple ! Pardonnez mes craintes,
je pleure un fils, excusez mes larmes,
dont le flot est irrépressible.

Cyrus:
Levez-vous, reine vertueuse, et reprenez vos esprits,
laissez vos craintes et vos regrets au vent.
Votre peuple est sauf s'il le veut;
soyez encore reine, encore mère:
vous trouverez en Cyrus un fils.

Récitatif

Cyrus, à Daniel:
Dis-moi, vénérable prophète, n'y-a-t-il rien
dans le pouvoir de Cyrus qui lui permette de t'aider,
toi ou ton peuple ?

Daniel:
Ô prince victorieux !
Le Die d'Israël, Seigneur du ciel et de la terre,
bien avant que tu sois né, avait prédit ta venue en t'appelant par ton nom
et prévu tes conquêtes; à lui tu les dois,
à lui il te faut les attribuer. Lis ces lignes,
la grande prédictions que tu as déjà
en partie accomplie et dont bientôt, nous le croyons,
tu rempliras la suite.

Solistes et Choeur:
Dites-le parmis les païens,
que le Seigneur est roi.

Accompagné

Cyrus:
Oui, je conduirai ta cité, Dieu d'Israël:
je libérerai tes captifs, non pour un prix,
non pour une récompense, mais pour exécuter ta volonté.
Ainsi prosterné, je proclame que Tu es le Seigneur;
il n'en est point d'autre, il n'est Dieu que Toi.
Tu condescends à m'appeler ton berger,
et je veillerai sur ton troupeau. Tu m'as donné
les royaumes terrestres; pourrai-je souffrir
que ton royaume gise dévasté, que ton peuple élu
erre en exil et en captivité ?
Loin de Cyrus une telle ingratitude !
Ecoute, peuple saint ! Ecoutez, élus de Dieu !
Le Dieu d'Israël (lui seul est Dieu)
m'a chargé de rebâtir sa demeure et sa cité,
et de libérer son peuple captif en exil.
J'obéis avec joie ! Soyez libres, ô cpatifs,
et à vos terres natales retournez en paix.
Toi, ô Jérusalem, tu seras reconstruite;
ô Temple, tes fondations seront posées.
Ne me remerciez pas; rendez grâce à Dieu,
comme je le fais moi-même; pour sa bonté nous
lui devons beaucoup: qu'à Lui reviennent toutes les louanges.

Anthem

Daniel:
Je te magnifierai, ô Dieu mon roi !
Et je louerai ton nom à jamais.

Daniel, Nitocris & le Choeur:
Ma bouche dira les louanges du Seigneur;
que toute la création rendre grâce
à son saint nom à jamais.
Amen.

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