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Le Peuple Juif delivré par Esther [Concert Spirituel]
Idylle
livret de Monsieur de B.
musique de:
Jean-Baptiste Moreau

les personnages:

Mardochée, Chef du Peuple Juif, Captif chez les Assyrîens
Abner
Jonatas
Elise, Femme d'Abner
Troupe d'Israelites, de l'un & de l'autre sexe


La Scene est dans une Maison Solitaire prés de Suze

Scene premiere
Elise

Elise:
Accourez, mes Soeurs, accourez:
Les ombres de la nuit font place à la lumiere;
De ses rayons naissants ces lieux sont éclairez;
Accourez, mes Soeurs, accourez.

Avant que le Soleil commence sa carriere,
Commençons à benir l'Autheur de l'Univers;
Elevons jusqu'à luy nos coeurs & nos Concerts.
Chaque moment de nostre vie
Fait voir que sa bonté pour nous est infinie;
Qu'à chanter ses bien-faits nos jours soient consacrez:
Accourez, mes Soeurs, accourez.

Ecoûtez les Oiseaux sous ces prochains feüillages;
Dés que le jour aproist, d'un pur zele animez
Au Seigneur qui les a formez,
Ils rendent par leurs chants un innocent hommage:
Et nous qui luy devons mille fois davantage
Aurons-nous donc pour luy des soins moins empressez ?

O funeste, ô honteux silence !
Tous les instans que j'ay passez
Sans publier ta gloire & ma reconnoissance,
Puissent-ils de mes ans, Seigneur, estre effacez.

Que tardez-vous troupe fidelle ?
Et qui peut ralentir le zele
Dont vos coeurs estoient penetrez ?
Accourez, mes Soeurs, accourez.


Scene seconde
Elise, Troupe de Femmes Israëlites

Elise:
Voicy le jour où dans leurs Sacrifices,
Sur l'auguste Sion, nos fortunez ayeux
De leurs fertiles champs consacroient les premices
Au Dieu de la Terre& des Cieux.

Pour celebrer ce jour suivant l'antique usage,
Des restes d'Israël le Chef prudent & sage,
Mardochée, en secret nous rassemble en ces lieux:
Nos Freres avec luy doivent bien-tost s'y rendre...
Mais je croy déja les entendre:
Je les foy: commencçons nos Cantiques sacrez.
Grand Dieu ! sans les malheurs qu'on attiré nos crimes,
Que tes Autels seroient parez !
Que d'encens, combien de victimes
T'offriroient en ce jour & ton Peuple & ses Rois.

Dans nostre esclavage funeste,
Helas ! l'usage de la voix
Est l'unique bien qui nous reste:
Chantons; que nos tendres accens
Nous tiennent lieu de victime & d'encens.


Scene troisieme
Abner, Elise,
Troupe de Femmes Israëlites, Troupe d'Hommes Israëlites

Elise:
Nous preparions nos voix pour commencer la feste:
J'ay crû que Mardochée accompagnoit vos pas:
Mais pouquoy ne paroist-il pas ?
Puis-je sçavoir ce qui l'arreste ?

Abner:
Ardent à conserver les restes d'Israël,
Avant que de nous suivre il a voulu s'instruire
Si le perfide Aman, nostre ennemy cruel,
N'ose rien tenter pour nous nuire:
Allez, nous a-t'il dit, & commencez toûjours
A loüer le Seigneur votre unique recours.

Un Israëlite, faisant fonction de Grand Prestre:
Seigneur ! au lieu des premices
Que t'offroient jadis les Hebreux,
Au lieu de leurs Sacrifices,
Reçoy nos chants & nos voeux.

[le Choeur repete ces quatres vers]

 

Le mesme Israëlite:
N'attens plus d'Israël cet eclatant hommage
Qu'il te rendoit sans sa splendeur:
A peine pouvons-nous en retracer l'image:
Nostre impuissance, helas ! égalle notre ardeur.

Le Choeur:
Seigneur ! au lieu des premices
Que t'offroient jadis les Hebreux,
Au lieu de leurs Sacrifices,
Reçoy nos chants & nos voeux.

Le mesme Israëlite:
Chantons; que nostre voix réponde
A celle de l'Univers:
Avec tous les Estres divers
Loüons le Createur du monde:
Publions à jamais
Sa gloire & ses bien-faits.

Les Cieux celebrent sa puissance,
PAr leurs Concerts harmonieux:
Les Astres sans cesse à nos yeux
Font briller sa magnificence:
Publions à jamais
Sa gloire & ses bien-faits.

Le Choeur:
Chantons; que nostre voix réponde
A celle de l'Univers:
Avec tous les Estres divers
Loüons le Createur du monde:
Publions à jamais
Sa gloire & ses bien-faits.

Une Israëlite:
Le jour témoin de sa gloire
L'annonce au jour qui le suit;
La nuit parle à la nuit:
Et peut on ne pas les croire ?

Leur langage est ingenu:
En tous lieux il est connu:
Tout, jusqu'au silence mesme,
Revele de ce Dieu la puissance suprême.

Un Israëlite:
Que ses ouvrages sont beaux !
Si quelque objet peut nous plaire,
C'est l'Astre qui nous éclaire,
Quand il sort du sein des Eaux:
Dés qu'il paroist tout commence
A revivre, à se mouvoir:
Sensibles à sa presence
Les Fleurs s'ouvrent pour le voir.

La mesme Israëlite:
Contente de son retour
L'Aurore seiche ses larmes:
Un Epoux dans son plus beau jour
A mille fois moins de charmes.

Le mesme Israëlite:
En un moment, des plus vives couleurs
Il peint le Ciel, la Terre & l'Onde:
Il y répend ses utiles chaleurs;
Il rend par ses regards la nature feconde.

Un Second Israëlite:
De son divin Createur
Cet Astre si brillant n'est qu'une foible image:
Ah ! quel doit estre l'Autheur
D'un si merveilleux ouvrage !

Tous Trois Ensemble:
De son divin Createur
Cet Astre si brillant n'est qu'une foible image:
Ah ! quel doit estre l'Autheur
D'un si merveilleux ouvrage :
Publions à jamais
Sa gloire & ses bien-faits.

Le Choeur:
Chantons; que nostre voix réponde
A celle de l'Univers:
Avec tous les Estres divers
Loüons le Createur du monde:
Publions à jamais
Sa gloire & ses bien-faits.


Scene quatrieme
Mardochée, Abner, Elise,
Troupe d'Israëlites

Elise:
Que vois-je ? Quel objet ! Mardochée ! ô mon Pere !
Que nous annoncez-vous par ce Cilice affreux ?
Pourquoy dans ce saint jour, d'un triste poussiere
Avez-vous couvert vos cheveux ?

Mardochée:
O Peuple malheureux !
O vengeance barbare !

Elise:
Ciel ! un mortel effroy de tout mon coeur s'empare !

Mardochée:
Par un Edit cruel nous sommes tous proscrits:
Du sanguinaire Aman c'est l'ouvrage funeste:
Par ce Ministre impie Assuerus surpris
Veut détruire des Juifs le miserable reste:
Le glaive contre nous se prepare en tous lieux:
Il ne doit épargnerny le sexe ny l'âge:
O Lumiere !ô Soleil ! ô Cieux !
Pourre-vous éclairer cet horrible carnage ?
Terre, le verras-tu sans en fremier d'horreur ?
O d'un monstre farouche inhumaine ferveur !
C'est peu que nous cessions de vivre,
Que de tout nostre sang le barbare s'enyvre,
Nos restes malheureux sont donnez aux Vautours:
Déplorable Israël où sera ton secours ?
Ton Dieu pour toy n'est plus le mesme;
Tes crimes ont lassé sa patience extrême;
Et tu touches peut-estre au dernier de tes jours.

Mardochée, Abner & Elise, ensemble:
Ah ! que de malheurs ! que de peines !
Dans quel abyme affreux
Sont plongez les Hebreux ?

Abner:
Gemissans, accablez sous le poids de leurs chaînes,
C'est peu qu'ils soient captifs, on les veut égorger.

Tous Trois Ensemble:
Ah ! que de malheurs ! que de peines !
Dans quel abyme affreux
Sont plongez les Hebreux ?

Elise:
Dieu, nostre Dieu luy-mesme, en ce pressant danger
Semble avoir oublié ses bontez souveraines.

Tous Trois Ensemble:
Ah ! que de malheurs ! que de peines !
Dans quel abyme affreux
Sont plongez les Hebreux ?

Abner:
C'en est trop, & je cede au transport qui m'anime:
Quoy ? voir impunément tout nostre sang couler ?
Prevenons le cruel qui nous veut immoler:
Il faut que de son propre crime
Il soit la premiere victime:
Si nous devons perir entraînons avec nous
Ce barbare qui nous opprime:
Dieu guidera luy-mesme & nos pas & nos coups:
A vanger nostre sang sa gloire l'interesse:
Peut-estre en ce moment rappellant sa tendresse
Il prend pitié des maux que nous avons soufferts:
Par des coups moins preveus son bras s'est fait connoistre,
Par de plus foibles mains il a brisé nos fers.

Mardochée:
Ce zele, illustre Abner, est digne de vos pers:
Si pour confonfre Aman, pour finir nos miseres
Il falloit le bras d'un Heros,
Sur le vostre Israël fonderoit son repos:
Mais lorsque Dieu veut faire éclater sa puissance,
A de plus foibles mains il commet sa vengeance;
Les Enfans des Hebreux deux fois l'ont éprouvé;
Deux fois par une femme Israël fut sauvé:
Une femme suffit pour le sauver encore:

O Sagesse éternelle ! Amour ! faites éclore
Le merveilleux dessein que vous avez conduit:
Achevez: que par vous Assuerus instruit
Du secret fatal qu'il ignore,
Rende aux tristes Hebreux une paix qui les fuit:
Descendez, montrez-vous verité que j'implore.

Allons, cher Jonatas, peut-estre qu'en ce jour
Le concours de vos soins me sera necessaire:
Vous, Enfans d'Israël, attendez mon retour
Cachez dans ce lieu solitaire:
Pour obtenir du Ciel un destin plus heureux,
Prestez-moy seulement le secours de vos voeux.


Scene cinquieme
Abner, Elise,
Troupe d'Israëlites

Le Choeur:
O mortelles allarmes !

Une Israëlite:
Barbare sort !

Le Choeur:
Jour funeste !

Une Israëlite:
C'estoit peu que Sion eust perdu tous ses charmes:

Le Choeur:
O mortelles allarmes !

Une Israëlite:
Israël perit sans retour:

Le Choeur:
Barbare sort !

Une Israëlite:
Jour funeste !

Le Choeur:
O mortelles allarmes !

Abner:
Elise ! ô regrets superflus !
Ma chere Elise, helas ! je ne vous verray plus !
Sous une heureuse chaîne
Unis depuis deux jours,
Nous commencions à peine
A goûter la douceur de nos chastes amours.

Se peut-il qu'un glaive barbare
Ose trancher de si beaux noeuds ?
Faut-il qu'un coup affreux
Pour jamais nous separe ?

Elise ! ô regrets superflus !
Ma chere Elise, helas ! je ne vous verray plus !

Elise:
C'est un destin indispensable
Qui suit tous les biens d'icy bas;
Plus un bien a d'appas
Et moins il est durable.

Je vous aimois trop tendrement;
De cet extrême attachement
Le Ciel s'est offensé peut-estre:
Il nous en punit aujourd'huy.
Non, il n'a pas pû souffrir que vous fussiez le maistre,
D'un coeur fait pour n'aymer que luy.

Abner:
Croyez-vous que le Ciel s'offense
D'un feu plein d'innocence ?
Que luy-mesme en nos coeurs a pris soin d'allumer ?
Helas ! si mon amour attire sa vangeance,
Pourquoy vous rendroit-il si propre à me charmer ?

Elise:
Cessons de rappeller un souvenir trop tendre:
Fuyez, mon cher Abner, fuyez sans plus attendre;
Eloignez-vous de ces funestes lieux:
A ma fidelle ardeur faites ce sacrifice:
Epargnez-moy l'effoyable supplice
De vous voir perir à mes yeux.

Abner:
Ciel ! quels discours ! injuste Elise !
Quels conseils m'osez-vous donner ?
Quand la fuite en effet pourroit m'estre permise,
Pourrois-je vous abandonner ?

Elise:
Que peut icy vostre presence ?
Faut-il donc que ma mort aut vos yeux pour témoins ?

Abner:
Vous vanger & mourir c'est là mon esperance.

Elise:
Helas ! en periray-je moins ?

Abner:
J'auray la douceur de vous suivre.

Elise:
C'est me faire expirer par un double trépas:
Ah ! vivez s'il se peut !

Abner:
Je pourrois vous survivez ?
non, chere Elise, non; vous ne le croyez pas.

Elise:
Pourveu que vous viviez, je mourray trop contente:
Tout mon bonheur s'atache au sort de mon Epoux:
La mort n'a rien qui m'epouvante:
Non, je ne la crains que pour vous.

Abner:
Ah ! d'un sort si cruel que n'estes-vous l'exemple !
J'attendrois sans fremir ses plus terribles coups.

Ensemble:
La mort n'a rien qui m'epouvante:
Non, je ne la crains que pour vous.

Une Israëlite, à qui le Choeur des Femmes Israëlites répond:
Pleurons: qui pourroit se deffendre
De verser des torrents de pleurs ?
Dans de pareils malheurs
On n'en peut trop répendre.

Un Israëlite, à qui le Choeur des Hommes Israëlites répond:
Arrachons nos vains ornements:
L'horrible Feste
Qu'on nous apreste
Demande d'autres vestements.

Le Choeur:
Pleurons: qui pourroit se deffendre
De verser des torrents de pleurs ?
Dans de pareils malheurs
On n'en peut trop répendre.


Scene sixieme & derniere
Abner, Elise, Jonatas
Troupe d'Israëlites

Jonatas:
O l'heureux jour !
Israël triomphe à son tour:
Banissons les allarmes:
Sion réprend tes charmes:
O l'heureux jour !
Israël triomphe à son tour.

Elise:
Quoy donc ? le Ciel enfin prend pitié de nos peines ?

Jonatas:
Esther, l'aimable Esther vient de briser nos chaînes.

Abner:
Esther ? d'Assueru l'épouse & les amours ?
Par quel bonheur inconcevable
Un peuple proscrit, miserable,
A-t'il pû s'attirer un si puissant secours ?

Jonatas:
Cette Esther (qui l'eust dit ?) cette charmante Reine,
Qui doit à sa beauté sa grandeur souveraine,
Est la fille d'un Juif, est du sang de nos Rois.

Elise:
Juste Ciel !

Jonatas:
En un mot, niece de Mardochée.
Il la fit élecer solitaire & cachée,
Jusques au jour fameux où par un heurex choix
Le coeur d'Assuerus se rangea sous ses loix:
Elle dissimuloit son pays & sa race:
Mais, instruite aujourd'huy de nos derniers malheurs,
Elle s'est fait connoistre, & par ses tendres pleurs
Devant ce fier Lion elle a sceu trouver grace;
Elle a détruit d'Aman l'imposture & l'audace.

Elise:
Dieu ! qui peut concevoir tes merveilleux desseins ?

Abner:
Tu tiens le coeur des Rois dans tes puissantes mains.

Elise:
O Reine ! que toûjours le Ciel te soit propice.

Jonatas:
Par elle détrompé de sa fatale erreur,
Le Roy de son Edit deteste l'injustice:
Déja impie Aman a subi le supplice
Que nous preparoit sa fureur:
Mardochée est comblé de puissance & de gloire:
Avec la liberté nos biens nous sont rendus:
Nos ennemis sont confondus;
Leur sang nous est livré: par des chants de victoire
De ce jour à jamais consacrons la memoire.

Le Choeur:
O l'heureux jour !
Israël triomphe à son tour:
Banissons les allarmes:
Sion réprend tes charmes:
O l'heureux jour !
Israël triomphe à son tour.

UneIsraëlite:
Aprés tant de malheurs,
Quelle main favorable,
Comme un Zephire agreable,
Vient essuer nos pleurs ?

Une Israëlite:
Aprés des nuits si sombres,
Quel astre par son retour
A dissipé les ombres,
Et ramené le jour ?

Tous Deux Ensemble:
C'est Esther que le Ciel fit naistre
Pour le salut des Hebreux:
Celebrons son grand nom, qu'à nos derniers neveux
Nos chants se fassent connoistre.

Un Israëlite:
Sion tu vas renaistre:
Beny cet heureux jour:
Honore le retour
De ton aimable Maistre:
Il revient habiter
Dans tes saintes retraites:
Que de douceurs parfaites
Tes Enfans vont goûter !
Sion tu vas renaistre:
Beny cet heureux jour:
Honore le retour
De ton aimable Maistre.

Un Israëlite:
Sa sainte paix enfin va descendre sur nous
De mille attraits suivie:
Que pour un bien si doux,
Sion le glorifie.

Une Israëlite:
O douce paix !
Descendez, paix charmante
Ne nous quittez jamais:
Surpassez nostre attente
Par vos biens faits.

[le Choeur repete ces cinq derniers vers]