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Divertissement pour le Retour du Roy à Versailles
representé devant sa
Majesté
Octobre 1687

musique de: Claude-Jean-Baptiste [De] Boësset,
Sur-Intendant de la Musique du Roy

 

les personnages du Divertissement:

Ephiré, la Nymphe de Versailles
Nays, la Nymphe de la Seine
Glauque, le Dieu du Canal
Cydipe, la Nymphe de Trianon
Faunus, le Dieu des Bois

Troupe de Sylvains & de Dryades
Troupe de Tritons & de Nayades

Prologue

Ephyré, Nymphe de Versailles:
Beaux lieux, l'étonnement de cent peuples divers,
Et qui malgré l'éclat de vostre pompe extrême,
Respondez mal encore à la grandeur suprême
D'un Roy qui de son Nom remplit tout l'Univers.

Reprenez tous vos charmes
Vaste & Noble Palais,
Nos voeux sont satisfaits
Ce jour finit nos larmes.

Le Heros qui fait seul l'ornement de ces lieux
Ranime tout par sa presence.
Palais, qui luy devez vostre magnificence,
Redoublez vos attraits pour attirer ses yeux.

O vous, les fidelles Compagnes !
Et vous, Dieux qui suivez ma Cour,
Nymphes des Eaux & des Campagnes,
Venez dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Le Choeur:
Allons dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Une divinité des Eaux:
Mile fleurs à l'envy naissent sur nos rivages,
Nos costeaux sont exemts des vents & des orages,
Et le Soleil plus pur nous donne un plus beau jour.

Le Choeur:
Allons dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Une divinité des Bois:
Nos jardins sont plus beaux, plus verds sont nos bocages,
Les Oyseaux dans les Airs font de plus doux ramages,
Et chantent mieux l'Amour.

Le Choeur:
Allons dans ce charmant Séjour
Celebrer son heureux retour.

Scene premiere
Nays, la Nymphe de la Seine, Faunus, divinité des Bois

Faunus:
Arrestez, arrestez inconstante, inhumaine,
Regardez un fidelle Amant,
Autrefois plus sensible à mon cruel tourment
Vous partagiez le pois d'une amoureuse chaîne.

Nays:
Ie ne suis plus sensible aux charmes de l'Amour
I'efface avec plaisir la trace de la flame,
Un soin plis important flate à présent mon Ame,
Et m'occupe en ces lieux, & la nuit & le jour.

Depuis qu'un Heros favorable
Eslevant jusqu'au Ciel mille secrets Canaux,
Me fait couler par des chemins nouveaux
Pour attirer mon Onde en ce Séjour aimable.

L'homage & les respects du plus puissant des Dieux
Ne pouroient pas me satisfaire,
Et lors que l'on cherche à luy plaire
Peut-on chercher de plaire à d'autres yeux ?

Faunus:
Ne cachez point vostre inconstance
Sous cette trompeuse apparence.
Vous estes en naissant instruite à des destours,
On ne me seduit point avec de vains discours.

Cessez de m'abuser, cessez de vous containdre,
L'Amour a trop sçeu vous toûcher;
Quand on ne le sent pas on ne sçauroit le feindre,
Et quand on le ressent on ne peut le cacher.

Nays:
Un Amant est seduit, plus souvent qu'il ne pense.
N'en croyez pas toûjours vos yeux
Depuis que je suis dans ces lieux,
Ie connois par experience,
Qu'on se trompe aisément quand on croit l'apparence.

Faunus:
Ah ! gardez ces déguisements
Pour de plus credules Amants,
Vostre coeur pour Glauque soupire.

Ce Dieu sur le Canal tient son suprême Empire.
Tous les Dieux des ruisseaux,
Les Nymphes des Fontaines,
Par de secretes veines
Vont luy porter leurs Eaux.

Vous bruslez de mesler vos flots avec son Onde
Pour flater vostre vanité;
Mais ce Dieu fier d'avoir porté,
Le plus grand Monarque du monde
Regarde avec mépris la plus vaine beauté:
Craignez que son Amour à vos voeux ne réponde,
Si vous craignez les maux d'une infidelité.

Nays:
Mon inconstance naturelle
Excuse assez mon changement,
Et quand on peut changer pour un si noble Amant,
Est-ce un crime d'estre infidelle.

Faunus:
Que ce discours est plein de cruauté,
Autrefois, quand je sçeus vous plaire
L'aveu de vostre Amour vous cousta tant à faire;
Ah ! faut-il que celuy d'une infidelité
Vous ayt si peu cousté ?

Contre-vous je voudrois m'animer
Mais mon couroux est inutile,
Ah ! que n'est-il aussi facile
De vous haïr que de vous aimer.

Premier Intermede

Troupe de Sylvains & de Dryades

Une Dryade:
Ne verrons-nous jamais le temps
Où les Amants seront contents ?

Le Choeur:
Ne verrons-nous jamais le temps
Où les Amants seront contents ?

La Dryade:
Dans nos champs sous nos feüillages,
Leurs soûpirs & leurs pleurs expriment leurs tourments.

Le Choeur:
Ne verrons-nous jamais le temps
Où les Amants seront contents ?

La Dryade:
Quelques-uns sont trop volages,
Et d'autres sont trop constants.

Le Choeur:
Ne verrons-nous jamais le temps
Où les Amants seront contents ?

Deux Dryades:
Gardons bien nostre coeur
Des charmes de l'Amour, cherchons à le deffendre;
Mais helas ! par malheur
Si nous l'avons donné; songeons à le reprendre.

Un Sylvain:
Non, jamais dans mon coeur l'Amour n'aura de place,
L'Automne a moins de fruits, le Printemps moins de fleurs
L'Esté moins de moißons, & l'Hyver moins de glace,
Que l'Amour de rigueurs.

Le Choeur:
L'Automne a moins de fruits, le Printemps moins de fleurs
L'Esté moins de moißons, & l'Hyver moins de glace,
Que l'Amour de rigueurs.

Scene 2
Cydipe, Nymphe de Trianon

Cydipe:
Aimable liberté, pressez vostre retour,
Venez me vanger de l'Amour.
Revenez avec tous vos charmes
Calmez le trouble de mon coeur,
Helas ! où trouve t'on des armes
Contre l'Amour Vainqueur.

Ie renonce aux doux noeuds dont l'Amour nous enchaîne,
Il en couste trop de soûpirs,
Mon coeur ne veut d'autres plaisirs
Que d'estre exempt de peine.

Aimable liberté, pressez vostre retour,
Venez me vanger de l'Amour.


Scene 3
Glauque, Dieu du Canal, Cydipe

Cydipe:
Vous m'aviez tant promis de n'estre point volage
Ie m'asseûrois sur vos serments,
Contente de mes feux je refusois l'homage
Que m'offroient en vain mille Amants.

Nous ne pouvons assez taire
L'Amour qui sçait nous engager,
Quand un Amant est seûr de plaire
Il croit n'avoir plus rien à faire,
Qu'à le dire & qu'à changer.

Glauque:
Autant que je l'ay pû, mon coeur tendre & fidelle
A bruslé des ardeurs dont vous brusliez pour moy;
Mais enfin du Destin l'inévitable loy
M'ordonne de porter une chaîne nouvelle.

Cydipe:
Sur la foy d'un calme flateur,
Ie vous croyois l'Amant le plus constant du monde
Vos flots estoient toûjours dans une paix profonde,
Malgré les vents & leur fureur;
Aurois-je crû que vostre coeur
Fût plus onconstant que vostre Onde.

Pour venir prés de moy, vous formiez un détour
Vous étendiez vos Eaux au pied de mes bocages,
Et l'on vous voyoit chaque jour
Au milieu des Tritons, qui formoient vostre Cour;
Floter sur les rivages
Les plus voisins de mon Séjour,
Helas ! tout disparoist, & l'Amant & l'Amour.

Glauque:
Quels que soient les attraits d'une nouvelle chaîne,
Ie n'aurons point brisé des liens si charmants
Si la puissante Souveraine,
D'un Heros qui commande à tous les Eslements
N'avoit uny mon sort ç celuy de la Seine.

Cydipe:
Infidelle, es-ce là l'eefet de vos serments.
Haîne, couroux, dépir, armez vostre puissance
Venez tous dans mon Coeur, en ce funeste jour.
Ah ! ne soûpirons plus d'Amour,
Ne respirons que la vengeance.

Tirans impetueux, des Ondes & des Airs,
Qui soulevez l'Empire humide
Laissez, laissez regner le calme sur les Mers,
Et n'armez vis fureurs que contre ce perfide.

Mais ou m'emporte ma douleur
Que dis-je ? helas ! Aquilons que j'implore,
Ah ! suspendez vostre fureur,
Cét Ingrat, ce volage helas ! je l'aime ncore,
Et de tous mon couroux mon Amour est vainqueur.

Dans la vengeance
Que l'on gousteroit de douceur,
Si ce cruel secours, calmoit la violence
Des feux qui devorent un Coeur.
Mais l'on prend bien souvent une nouvelle ardeur
Dans la vengeance.

Glauque:
Ne soupirez plus, vangez-vous
D'un Amant infidelle,
L'Amour a t'il rien de plus doux
Qu'une inconstance mutuelle.

Cydipe:
Cephise, dans ces lieux precipite ses pas;
Les Monts & les Rochers, ne la retardent pas.

Elle y vient servir ma vengeance
D'une rivale qui m'offence
Elle effacera les appas,
Je ne veux me vanger que par vostre inconstance.

Glauque:
Je ne vivray jamais sous de nouvelles loix,
Il m'en a trop cousté pour changer une fois.

Cydipe:
Non, non vous l'aimerez sans peine
Je ne redoutois qu'elle, helas, dans mes Amours
Elle ignore tous les détours,
Où l'on vois séegarer la Seine
Lors qu'il faut vers ces lieux faire un nouveau cours.

Glauque & Cydipe:
[Cydipe] Ne soûpirons plus, vangeons nous;
[Glauque] Ne soûpirez plus, vangez-vous;
D'un Amant infidelle.
L'Amour à t'il rien de plus doux
Qu'une inconstance mutuelle.

Second Intermede

Troupe de Nayades & de Tritons

Un Triton:
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Le Choeur:
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Le Triton:
Nous ressentons ses traits Vainqueurs,
Jusques au fond de l'Onde.

Le Choeur:
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Le Triton:
Plus on s'oppose à ses ardeurs,
Et plus sa blessure est profonde.

Le Choeur:
L'Amour a droit de blesser tout le monde,
Il est le maistre de nos Coeurs.

Un Suivant de Glauque:
Jeunes Coeurs à l'Amour venez rendre les armes,
Venez vous offrir à ses coups;
Quand on a sçeu gouster des plaisirs aussi doux,
Quel autre plaisir a de charmes.

Une Nayade:
Si l'on est insensible à tout autre desir,
Quand l'Amour une fois nous lie;
Ie ne veux plus aimer, helas ! qu'elle folie
De renoncer pour un plaisir
A tous les plaisirs de la vie.

Le Choeur des Nayades:
Qu'elle folie
De renoncer pour un plaisir
A tous les plaisirs de la vie.

Un Triton:
Sans desir, sans Amour, tout lasse, tout ennuye.

Le Choeur:
Qu'elle folie
De renoncer pour un plaisir
A tous les plaisirs de la vie.

Une Nayade:
Tout ressent de l'Amour, les plus vives ardeurs;
Le Zephir aime Flore,
Et la vermeille Aurore;
Brillante de mille couleurs
Vient moins pour faire éclore,
Tant de charmantes fleurs;
Que pour voir l'Objet qu'elle adore.

Une Nayade:
Lors que j'auray le coeur
Sans amoureuse ardeur,
Les ruisseaux plaintifs dans la plaine,
Oubliant leur route & leurs cours;
Ne suivront plus, par de secrets détours
Le doux penchant qui les entraine;

Le Choeur:
Rendons-nous à l'Amour offrons-nous à ses coups,
Suivons un si charmant Empire;
Si quelque-fois on y soûpire,
Ses plaisirs n'en sont que plus doux.

Scene 3 [?]
Glauque, Dieu du Canal, Nays, Nymphe de la Seine

Ensemble:
Aimons-nous, aimons-nous
Suivons une si belle envie,
Et voyons finir nostre vie
Plustot que cét Amour, qui m'unit avec vous
Aimons-nous, aimons-nous.

Nays:
Contre des feux si beaux qu'en vain s'arme l'envie,
Et laissons gemis les Ialoux.

Ensemble:
Aimons-nous, aimons-nous.

Glauque:
Admirons chaque jour le Heros qui nous lie,
Faisons de le charmer nostre employ le plus doux.

Ensemble:
Aimons-nous, aimons-nous.

Nays:
Ne craignez point que je sois infidelle,
Neptune m'offriroit son Empire & son Coeur;
Que je mepriserois Neptune & son ardeur,
Pour conserver une flame si belle.

Glauque:
Pour rendre mon coeur inconstant
Thetis viendroit m'offrir les Eaux dont elle abonde,
Ses attraits seroient vains, & je suis plus content
D'obtenir vostre Coeur, que l'Empire de l'Onde.

Nays:
Helas ! si vostre Coeur,
Cessoit d'estre fidelle.

Glauque:
Si d'une Amour nouvelle,
Vous ressentiez l'ardeur.

Nays:
On ne me verroit plus serpentant dans les plaines,
Faire couler mes Eaux, & remplir les Fontaines;
Par mille agreables détours.
On n'entendroit plus mon murmure,
Et les prez qui bordent mon cours;
Languiroient tristement sans fleurs & sans verdure.

Glauque:
Si vous m'arrachiez vostre Coeur
Ie r'entrerois bien-tost dans mes Grottes profondes,
Et malgré les tributs qu'on aporte à les Ondes,
On me verroit seicher, & tarir de douleur.

Deux Tritons:
Pour prevenir cette peine cruelle
Que vos coeurs soient unis d'une chaîne éternelle,
Goustez l'Amour & ses attraits
Aimez-vous à jamais.

Ttroisieme Intermede

Glauque,
Troupe de Nymphes, de Bergers, de Faunes & de Nayades

Le Choeur:
Goustez l'Amour & ses attraits
Aimez-vous à jamais.

Glauque:
Vous que je tiens soumis à mon obeïssance,
Dieux des fleuves & des ruisseaux;
Meslez à nos Concerts le doux bruit de vos Eaux,
Chantez l'Amour & sa puissance.

Le Choeur:
Chantons, chantons l'Amour & portons nos Concerts,
Dans le milieu des Airs.

Une Nayade:
Suivez l'ardeur qui vous inspire
Portez avec vos Eaux, l'Amour au sein des Mers.

Une Dryade:
Que tout ce qui respire
Soûpire,
Que tout ce qui respire
Porte ses fers.

Le Choeur:
Chantons l'Amour portons ses fers,
C'est le Dieu qui peut seul domter tout l'Univers.