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Domenico Belli

 

 

Orphée dolent

 

L'Orfeo dolente, favola in musica, en V Intermèdes,
Florence, durant le carnaval de 1615,
au Palais Scala della Gherardesca

texte de Gabriello Chiabrera

 

 

 

Orphée
Pluton
Calliope
Proserpine


Les Trois Grâces
Le Choeur de Bergers
Un Berger du Choeur
Le Choeur des Nymphes

 

 

Intermède I
Intermède II
Intermède III
Intermède IV
Intermède V

 

Premier Intermède
Orphée, Pluton

Orphée
Dieux des abîmes, dieux
Du royaume des Enfers,
Voici que je viens à vous
Par des fleuves de larmes;
Il est vrai que je fus peu
Respectueux de votre loi,
Et me suis follement trompé,
Mais je ne vous ai pas offensé;
J'ai seulement trop aimé.

Et si mes pleurs furentEntendus devant vous,
Elles ne doivent pas aujourd'hui être bafouées,
Car je les rendrai plus dolentes
Sur le ton si acerbe
De mon cruel malheur:
Dieux, hélas, réfléchissez.
Et ayez pitié
De mon sombre vie.

Pluton
C'est une bien grande audace
De descendre la première fois
Dans les ténèbres de l'enfer et d'y faire des prières
Que je n'écouterai jamais.
A présent que dois-je dire, alors que tu as
Transgressé le grand interdit ?
Pars désormais; mes décrets sont sculptés
Dans le roc par une pointe de diamant.

Orphée
Hélas ! Que verrai-je désormais ?
Si loin de vous beautés adorées,
Que verrai-je ? Que deviendrai-je ?
C'est en vain qu'Apollon me révèle
Son bel or éternel et Diane son pur argent;
Car loin de vous, je ne vois rien:
C'est en vain que le vent agréable bruisse
Et que le son d'une onde limpide résonne dans les prés;
Car loin de vous je n'entends rien
Hélas, je n'ai plus toute ma raison:
Car loin de vous je ne suis rien.

 

Deuxième Intermède
Orphée, Pluton, Calliope, Proserpine, Choeur de Bergers

Calliope
O mon cœur, o mon fils adoré,
Pourquoi te vois-je
Aussi triste, dolent
Et si plein de douleur ?
Pourquoi fais-tu taire ta lyre,
Et par de longs soupirs
Exprimes-tu ton malheur
Près des portes de l'Enfer redouté ?

Orphée
Écoute, mère,
Écoute et pleure ensuite l'âpre aventure
De ton malheureux enfant.
Je jouissais outre mesure
De la beauté adorée
De ma chère Eurydice;
Et elle dans la fleur de l'âge
Piquée par un petit serpent
Trouva le chemin de la mort.
Et moi plus mort qu'elle
J'ai couru dans les abîmes en demandant
Au maître des lieux
Mon doux réconfort.
Mais la loi était telle
Que tandis qu'elle marchait dans les enfers,
Je ne devais point la regarder.

Proserpine
Recteur suprême
Du sombre Averne et de l'horrible Dis,
Et vous, esprits de l'Enfer, qui obéissez
Aussitôt à son geste,
Écoutez un amoureux plaintif
Qui vous demande pitié,
Et qui sans Eurydice pour qui il brûlait d'amour,
Ne saurait vivre.
Pour l'arracher à sa douleur,
Point n'est besoin d'être fort ingénieux,
Et il ne faut pas combattre avec rage
Sur les hauteurs du pôle:
Il suffit qu'ouvre les portes de votre royaume
Celui qui les ferma.
Ainsi son épouse qu'il aime tant
Reviendra vers lui.

Pluton
C'est une bien grande audace
De descendre la première fois
Dans les ténèbres de l'Enfer et d'y faire des prières
Que je n'écouterai jamais.
A présent que dois-je dire, alors que tu as
Transgressé le grand interdit ?
Pars désormais: mes décrets sont sculptés
Dans le roc par une pointe de diamant.

Calliope
Il est inutile de rester,
L'enfer est sourd et aveugle;
Quitte, mon cher enfant, cet abîme cruel.

Le Chœur des Bergers
Qu'aucune larme ou douleur
Ne trouble le cœur d'un tel Dieu,
Que son cœur se réjouisse avec ardeur
D'une autre beauté, gloire d'Orphée.

Et que le Ciel donne entre temps signe
De la joie et du plaisir
Qui comblent notre cœur
En exaltant un héros aussi digne.

 

Troisième Intermède
Orphée, Calliope, Choeur de Bergers

Orphée
Rives ombragées et sauvages,
Horribles rivages déserts,
Montagnes solitaires,
Et vous troubles rivières
Rochers jamais souriants,
A présent accueillez pour toujours,
Dans cet instant funeste et cruel
Le si plaintif Orphée.

Belle Eurydice, pour qui
J'ai vécu un temps heureux,
Bien que tu demeure triste
Là-bas dans les horreurs profondes
Ton épreuve n'est pas pour autant
Moins dure pour moi,
Si là-haut privé de ta présence,
Je vis misérablement.

Calliope
Cette douleur si fière,
Cette peine angoissante
Qui te déchire tant le cœur,
Mon très cher fils, réprime-la et console-toi,
Car tu ne peux trouver la pitié
Là, dans les entrailles des ténèbres.

Si tu éprouves l'heureux désir
De jouir d'un si beau visage,
O trop heureux amant,
Pourquoi un tel martyre ?
Car les champs n'ont pas autant de fleurs et d'herbes
Que les Nymphes ne brûlent de tes douces ardeurs.

Si tu adores Eurydice,
L’Enfer t'interdit désormais
D'aimer sa beauté;
Et Amour ne veut pas de tes soupirs
Mais qu'éternellement tu espères
Des regards altiers d'autres beaux yeux adorés.

Orphée
Mère si belle,
Il ne m'est pas permis d'admirer les yeux
Sereins d'une autre beauté, d'un autre amour,
Mais seulement, plein d'affliction,
Hélas ! De passer les mois, les jours et les heureux
Dans une douleur extrême.

Calliope
Ah, vertes et riantes collines,
Fleurs ravissantes et délicates,
Et vous ondes cristallines,
Sauvage bergers,
Sortez de cette sombre grotte,
Venez, avec votre tristesse, pleurer avec moi.

Orphée
Tout ce que Gnide et Cythère a de fleurs,
De belles roses singulières
Les retireront du beau sentier
De ses divins et nobles yeux.

Un Berger du Chœur
Déjà, il n'a plus la permission
D'admirer la beauté de sa déesse.

Calliope
Et pour toi tout les cieux s'obscurcissent.

Orphée
Je languirai d'un zèle amoureux.

Un Berger du Chœur
Si la flèche dorée de l'amour
Enflamme ou blesse ton cœur,
Si sa beauté te saisit
D'un plaisir suprême et si suave,
Ah, je te vois dans un feu doux
Te consumer peu à peu.

Orphée
Que jamais je ne me détruise
A présent que je fuis imprudemment l'amour.

Calliope
O beauté agréable de l'amour,
Qui me fait à présent languir;
O pour moi blessure cruelle,
O serpent mortel et rigoureux !

Un Berger du Chœur
Réprime, ah réprime donc
Les pleurs abondants de tes beaux yeux,
Le temps se rapproche où tu verras
Le bel Orphée retrouver ses désirs heureux.

 

Quatrième Intermède
Orphée, Les Trois Grâces, Choeur de Nymphes

Les Trois Grâces
Ici la douce lyre d'Orphée
Fit se réjouir plantes et fleurs,
Ici la flèche dorée de l'Amour
Toucha mille âmes et mille cœurs,
Et toi, si cruel archer, tu consens
Qu'il languisse de mille tourments ?

Une des Grâces
Sans doute le beau jeune homme
Réprimera ses pleurs,
Et par un chant suave
De douceur et de plaisir
Invoquera de nouveau dans ces forêts,
La pitié des bêtes sauvages qui écouteront son chant.

La Seconde Grâce
Les eaux pures et argentés semblent
Former des voix sonores
Qui brûlent d'une douce ardeur,
Et en de gracieux accents,
On dirait qu'en bondissant dans les ondes si claires,
Les poissons se livrent à de charmantes danses.

La Troisième Grâce
Si du tréfonds du Tartare,
Il repoussa Pluton par son chant joyeux,
Quelle stupeur ce serait
S'il repoussait ici la grâce, la beauté,
Le charme, de nous autres amantes
De sa beauté, de ses mérites et de sa valeur ?

Le Chœur de Nymphes
Qu'il vienne désormais, le cœur serein,
Dans ces suprêmes confins fleuris;
Qu'Amour fidèle embrase son cœur
De beautés singulières;
Qu'un nuage céleste descende sur lui
Pour la couvrir d'honneur;
Qu'ainsi le fortuné Orphée
Soit le Dieu des bois.

Orphée
Douleur langoureuse,
Qui perce mon cœur,
Si tu ne peux faire disparaître mes tourments,
Si je dois mourir doucement,
A quoi bon tourmenter mon âpre existence,
Pourquoi ne pas mourir et renaître à la vie ?

Les Trois Grâces
Réjouis-toi, heureux amant,
Réprime ton cruel martyre,
Suis Amour fidèle et constant,
Car ton bonheur est proche.
Les sources claires abandonnent déjà
Les brillantes nymphes et charmantes,
Pour admirer la splendeur du soleil,
Ta beauté, pompes d'Amour.

Les cheveux ceints d'amarantes,
Le sein orné de violettes,
Livrons-nous à d'heureuses danses, ici,
Sur ce rivage agréable et fleuri.
Et toujours louant au Ciel tes mérites,
Avec un zèle pur et suave,
Chantons à présent l'heureux Orphée,
Fils d'Apollon et demi-dieu.
O pour toi jour heureux,
Destin ami et fortuné !

Orphée
Seul Eurydice vit en moi,
Beau trophée de la haute cour !

 

Cinquième Intermède
Tous Les Participants

Le Chœur de tous les Participants
Qu'aucune larme ou douleur
Ne trouble le cœur d'un tel Dieu,
Que son cœur se réjouisse avec ardeur
D'une autre beauté, gloire d'Orphée.

Et que le Ciel donne entre temps signe
De la joie et du plaisir
Qui consolent le cœur
En exaltant un héros aussi digne.

Une des Trois Grâces
Si Amour au milieu des fleurs
Ne plaisantait et ne riait plus,
Que ferions-nous, fidèles ministres
Sans la beauté de sa splendeur,
Si elle n'espère plus se réjouir,
Et que sa lumière n'éclaire plus son cœur ?

La Seconde Grâce
Mais mon âme dolente
Ne se nourrira plus d'âpres tourments,
Car son feu est si puissant
Qu'il n'est pas tout à fait éteint.

La Troisième Grâce
Puisque Amour, toujours,
Se montre compatissant,
Ici, parmi les fleurs,
Il peut rendre serein le plus sombre jour.

Le Chœur
Ces yeux pleins d'affliction,
Font couler tant de larmes, hélas,
Car la dame angélique
Se montre de marbre.

Mais je crains ce destin,
Et l'Amour ingrat, et si cruel,
Car ils ne voient point mes souffrances,
Et en vain je cache mon cœur.

En vain je répands mes soupirs,
En vain je demande de l'aide;
Je vois le vent qui emporte
En poussière toutes mes prières.

Mais l'espoir si fragile,
Pour mon tourment misérable,
Elle ne veut point croire
Que je voudrais mourir.

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