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Francesco Cavalli
[1602 - 1676]
La Puissance des traits de l'Amour
Oeuvre
tragicomique musicale en I Prologue &
III Actes livret de
Giovanni Faustini,
Venise, au San Cassiano, 1642
dédié à l'Illustrissime Seigneur Jacomo
Contarini
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Le
Caprice Pallante,
prince de Thrace, amant de Clérie |
Illustrissime
seigneur, Je
nai pas voulu que passent à la lumière,
par la voie de limpression, ces quelques traits
tracés de ma plume, sans les dédier au nom de
Votre Illustrissime Seigneurie, étant assuré
que sous votre protection, ils niront pas au tombeau
le jour de leur naissance. Que Votre Illustrissime
Seigneurie agrée ces témoignages
daffection de mon cur; et pour finir, je lui
baise humblement la main De
Votre
Illustrissime
Seigneurie
Le
très dévoué serviteur
Giovanni
Faustini

Prologue
Le Caprice, chur de Caprices, le
Plaisir
Le
Caprice Chur Le
Caprice Chur Le
Plaisir À
quatre
Çà, ma joyeuse bande,
Sus, sus, faites que sattardent
Les fuyantes servantes, ministres du Temps,
Les heures trop rapides,
Parmi les chants, les jeux et les baisers.
Qui damour a le sein blessé
Dune étrange manière,
Quil jouisse de son bien,
Que chacun trouve
De nouveaux caprices
Pour son luxe et son plaisir.
Embrassons, chantons, jouons,
Flagellons linaction;
Que lesprit transpire
Avec application
Pour imiter avec diligence et loyauté
Le génie varié de notre roi.
À vos visages muets de stupeur,
Je comprends que chacun
Désire savoir qui je suis,
Ô belles spectatrices, ô spectateurs.
Je suis celui qui plus que tout autre
Prétend dépasser
Toute coutume rebattue
Avec des façons de faire et des idées
inédites.
Je force linstable Français
À changer ses envies
À varier ses hardes,
En un moment, avec des excès grotesques.
Dames, je suis celui qui vous conseille
De tresser en cent façons vos cheveux
Pour vous faire paraître à vos amants
Capricieuses et étrangères.
Je suis le Caprice; vous allez voir
Mon uvre sur cette scène,
Pleine daccidents
Et dactions dabord tristes, puis joyeuses.
Melpomène
et Thalie furent mes Muses;
Les affaires divines et infernales
Y seront mêlées avec celles des mortels,
Sans quil y ait pour autant confusion.
Maintenant, vous mes fidèles et mélodieux
serviteurs,
Allez chercher le Plaisir à
lextérieur;
Tandis que vous préparez
Le matériel scénique
Agréable aux auditeurs,
Quil remplisse de délectation les curs et
les poitrines
Avec ses paroles harmonieuses.
Pendant que nous nous parons
De cothurnes dorés,
De manteaux ornés de pierreries,
Pendant que nous armons
De fer notre sein, pour montrer
Quelle est la puissance du trait damour,
Viens, ô Plaisir,
Et à ces illustres troupes spectatrices,
Apporte en même temps
De la douceur à lâme, avec ton
chant.
La vie est un éclair,
Une brève splendeur;
Elle a peu de beau temps,
Et meurt à peine née;
Ô vivants, passez en fêtes les jours si
courts
Heureux, dans la joie et le contentement,
Avant que votre chevelure
Soit de givre.
Dans la tempête,
Que le mortel sefforce de vivre heureux !
La vie est aspergée
Dabsinthe et de fiel;
Quelle soit maintenant par vous
Relevée avec mon miel:
Je suis le Plaisir: allons, suivez-moi,
Pendant que vous avez les joues fleuries:
Une fois impotent,
Paresseux, ralenti,
Avec les cheveux blancs,
On soupire en vain après les plaisirs perdus.
Jouissez, jouissez;
Quavec ce qui est doux et qui attire,
Avec ce qui plaît et délecte,
On étanche sa soif;
Dans ce monde tyrannique, rempli de fraudes,
Nul autre bien ne resplendit, que celui dont on jouit.
Embrassez,
Appréciez
Le sage conseil, lavis amical du plaisir.
ACTE I
Un bois et un rivage de Chypre
Pallante, Erinus, Eumète, premier et second
marins
Pallante Eumète
Je vous foule donc,
Sables soumis à ma cruelle idole,
Sables à moi si chers;
Jaimerais mieux séjourner parmi vous
En étant aimé de mon aimée
Que dans les cercles célestes
De saphirs constellés,
Esprit bienheureux, avec les dieux éternels.
Clérie, Clérie inhumaine,
Jai fui en hâte, en volant,
À cause de ta cruauté, à cause de ton
dédain,
Ton beau royaume de Chypre,
Et pour sortir de mes malheurs,
Désespéré, jai cherché
Parmi les épées les plus fameuses et les plus
redoutées
Une large avenue vers la mort;
Mais ce cruel Amour,
Avide de mon martyre,
Pour que jéprouvasse vivant
Une mort infinie
A fait que jai triomphé
De tous les plus valeureux.
Maintenant, me voici de retour
Pour être la cible de tes cruautés:
Je ne peux plus supporter
Dêtre si longtemps à jeun des
beautés
De ton visage divin,
De ton visage adoré,
Qui peut, bien quirrité,
Tempérer le caractère impitoyable de mon
destin.
Mais toi, dolent et triste,
Dis-moi, à quoi penses-tu ? Quels soucis
mordants
Te perturbent lesprit ?
Si mon épée a quelque pouvoir pour te
soulager,
Parle, car il est indigne de porter les armes,
Celui qui, faisant commerce de gloire
Avec sa sueur et son sang,
Ne secourt pas laffligé.
Généreux guerrier,
La guérison de mon mal, hélas,
Ne dépend pas de ton fer honoré;
Il y a plusieurs jours que ce petit navire
Attend mon seigneur,
Qui est venu sur ces rivages,
Poussé, hélas, par un amour sans
pitié;
Cest pourquoi le ver de la douleur
Me ronge lâme
En raison de son long retard:
Je sais à combien daccidents divers et
déplorables
Notre fragile humanité est sujette,
Elle qui jamais nobtient la paix du sort
cruel.
Clérie, Pallante, Erinus, Eumète,
Méonte, premier et second marins
Clérie Pallante
Cest ainsi, brigand,
Quon enlève les demoiselles ?
Malheur ! Quelle voix connue
Frappe mon ouïe et sen va jusquau
cur ?
Laisse-la, traître !
Eumète, Méonte, premier et second
marins
Eumète Méonte Eumète Premier
et second marins Eumète Premier
marin Second
marin Ensemble
Tu es blessé, seigneur ?
Oui, je suis blessé,
Et par cette blessure,
Je dois rendre mon dernier souffle.
Toi, quand je serai mort,
Couvre dun peu de sable mon corps exsangue
Et avec mon épée, grave sur un tronc
Ou sur quelque rocher, ces quelques mots:
« Ci-gît Méonte,
Qui mourut pour Clérie; Clérie, si jamais
La Fortune te guidait vers cette fosse,
Baigne ses froids ossements
De quelque petite larme... »
Mais je ne peux plus, Eumète,
Articuler de paroles;
Le soleil senténèbre pour moi,
Je ferme les yeux face à ce ciel serein,
Je pars, je mévanouis.
Yeux, nés pour pleurer,
Convertissez, distillez
En humeur lacrymale
Tout mon sang, tout mon cur;
Mon cher Méonte
Est mort, ô Dieu,
Mon âme a perdu
Tout plaisir, hélas !
Yeux, nés pour pleurer,
Convertissez, distillez
En humeur lacrymale
Tout mon sang, tout mon cur;
Barbare chevalier
Qui te vantes davoir dans le sein un sentiment de
pitié,
Reviens, et plonge le fer dans ma poitrine !
Mais pourquoi vais-je mendier auprès
dautrui
Ce que ma propre main peut
Me donner, généreuse et pitoyable ?
Âme qui souffres peut-être maintenant
De ta foi trahie,
Victime dun parjure, bafouée,
Pour vivre avec toi éternellement dans la mort,
Voici que je transperce mon sein.
Eumète, arrête ta main,
Quessaies-tu,
désespéré ?
Tu veux être ennemi, inhumain
Contre toi-même, contre la nature
Qui avec un soin prévoyant
Sefforce et transpire pour conserver quiconque est
né ?
Ton défunt chéri lui-même,
Là-bas, dans les recoins du
Phlégéton,
Détestera les effets de ta fureur.
Ah ! chasse de ton cur
Avec les armes de la raison, la cruelle douleur.
De grâce, laissez mon martyre
Trouver sa fin avec la fin de ma vie,
Laissez-moi mourir;
Rendez-moi ce fer
Que vous avec arraché à ma main;
Laissez-moi me frapper,
Laissez-moi mourir.
Ah ! méchants marins,
Apprenez de la mer
Et des vents sans pitié et infidèles
À être cruels;
Puisse le souverain des eaux
Vous être toujours hostile
Et que contre votre vaisseau
Sarment dorgueil et de colère
Les plus superbes, les plus féroces souffles
Que tient enterrés
Dans ses cavernes alpines le sévère
Éole;
Que tout port sûr,
Toute tranquille bonace,
Deviennent pour votre malheur
Les tourbillons de Charybde et Scylla !
Regardez, race perfide:
Pendant que vous rendez vos curs inhumains,
Les poissons shumanisent
Et des creux les plus profonds
DAmphitrite, reine des ondes,
Viennent pour me dévorer.
Mais quel spectacle stupéfiant vois-je ?
Quels prodiges contemplé-je ? ou quels
présages ?
Du vorace gosier
Dun monstre marin, voici que naissent
Des mortels animés !
Est-ce que je rêve ?
Suis-je éveillé ?
Ô létrange merveille !
Cléandra, Eumète, Méonte, premier et
second marins
Cléandra Eumète Cléandra
Eumète, sèche tes larmes:
Ton cher Méonte na pas franchi
Les ondes bouillonnantes et sinistres
Du Léthé et du noir Achéron.
Reprends donc ta paix;
Puisque je le retrouve vivant,
Il ne doit pas mourir, même sil gît
expirant;
Moi, qui lis à ma guise
Les décrets fatals
Des étoiles fixes et des planètes,
Jai prévu le cruel accident
Du guerrier aimé;
Et cest ainsi que je suis venue le ravir à la
mort,
Et le conserver à celle qui sans cesse soupire
Sur ses amours bafouées et son destin.
Mais pourquoi tarder ? Esclaves,
Transportez-le évanoui dans le navire.
Et toi, Eumète,
Néloigne pas ton pied de ce rivage:
Au royaume dAmour,
Un destin amical guérira ta douleur.
Ô toi qui sillonnes lempire des ondes
Avec ce pin monstrueux
Et qui traces les arcanes de mon être,
Permets-moi de suivre celui qui languit;
Accepte, accepte Eumète
À bord de ton sapin mouvant.
Il ne test pas permis de le suivre;
Avant que le nouveau soleil parvienne à
loccident,
Le chevalier, guéri de ses blessures,
Sera ici, à Chypre, pour radoucir ton
état;
Dici là, vis dans la joie,
Exemple de constance,
En alimentant ton cur dune noble
espérance.
Eumète, premier et second marins
Eumète Premier
marin Second
marin Eumète Premier
marin Eumète Second
marin Premier
marin Eumète Premier
marin
Heureux celui
Qui reste étouffé
Et trouve sa fin dans le berceau et les langes,
Si comme Eumète il nest né que pour
languir.
Lâme qui tire son origine du Ciel,
Tant quelle est enfermée
Dans son enveloppe matérielle,
Doit souffrir patiemment tout son martyre,
Car toute chose ici-bas
Dérive de là-haut.
Le destin est toujours sourd
Aux cris des mortels
Et les larmes humaines nont aucun pouvoir
Pour briser sa rigueur;
Tu gémis en vain, en vain
Tu es ton propre tyran,
Car on ne peut plus trouver
De remède à ce qui fut.
Eh ! quil est facile de consoler les
affligés !
Toute langue sait parler,
Peu de curs savent souffrir.
Si le Ciel tourne selon ta volonté,
Satisfais mon désir:
Raconte-nous les premières origines
De ces événements
Infortunés et malheureux.
Cest un trop amer récit
Que tu me demandes de te faire;
Il ne sera pourtant pas dit que je te le refuserai;
Le chevalier sest enflammé
Dune flamme inconnue, pour la beauté,
quil navait jamais vue,
De Clérie, fille de celui qui détient
lempire
De cette île délicieuse;
La babillarde renommée a pu,
En louant celle-ci, faire que Méonte
Est devenu rebelle à celle qui pourtant
laime,
À celle qui vit pour lui esclave dans les
chaînes.
Dans son sein, lamour enfant est devenu
Un géant de feu
Qui détruisait peu à peu le malheureux;
Pour se sauver, ou pour mettre un terme
À sa langueur par la mort,
Il a pensé enlever son nouvel amou;
Lentreprise nétait pas trop
difficile,
Vu lhabitude de Clérie, quil connaissait
bien,
Qui était daller, avec quelques timides
nymphes,
Dans quelque bosquet éloigné de la ville,
Tirer leurs flèches contre les bêtes
sauvages.
Ainsi, ayant dabord, bien gravée au milieu de
son cur,
Limage de celle quil avait vue en Asie
Comme uvre et fierté dun pinceau
fameux,
Il vint à Chypre; et le résultat
malheureux
De son audace inconsidérée,
Test devenu manifeste, autant quil me
lest.
Cléon, au navire, en mer !
Mettons les voiles au vent
Avant que le roi envoie des gens armés au port
Pour venger le tort fait à sa fille.
Lîle me paraît déjà
soulevée contre nous.
Cléon, au navire, en mer !
Toi aussi, Eumète, fuis le danger avec nous,
Fuis avec nous la colère dun roi
offensé;
Regarde: si tu es pris,
Tu mourras, bien quinnocent
Pour la faute dautrui, pour le crime dun
autre.
Il te connaît, le guerrier
Qui a transpercé ton maître;
Allons, Cléarque, fuyons par les eaux
tranquilles;
Toi aussi, Eumète, de grâce, fuis le
danger.
Partez donc tranquillement;
Pour moi, la peur de la mort ne meffraye pas;
Je veux attendre ici, à Chypre,
larrivée
De mon cher Méonte, pour qui seul je vis.
Lobstiné est lartisan de ses propres
malheurs;
Périsse qui veut périr;
Fuyons, fuyons.
Une horrible forêt enchantée
Clito, Leucippe, chur de nymphes
Clito Leucippe Clito Leucippe Clito Leucippe Chur
Clérie, Clérie, où
es-tu ?
Ah, Clérie !
Clérie ?
En vain notre souffle passe par notre bouche,
Et nous avons lassé nos pieds;
Clérie nest pas ici;
Seul nous répond lécho
De la grotte voisine.
Nous avons fait preuve de négligence
En préférant regarder de loin
Les coups lancés par sa main,
Cest ainsi quelle sest perdue;
Notre devoir était
De la suivre avec diligence
Alors quelle était poursuivie
Près du temple de la belle Déesse
Par la bête fauve en fuite.
Nous faisons de notre erreur
Une amère pénitence,
Et si le pied a péché, il tourmente le
cur.
Nymphes, nymphes, réfrénez votre douleur;
Que tous les yeux se rassérènent;
Voici que sen revient à nous,
Dun pied hâtif,
La joue décolorée,
Clérie, Clérie
légarée.
Nymphes, nymphes, réfrénez votre douleur;
Que tous les yeux se rassérènent.
Les mêmes, Clérie
Clérie Leucippe Chur Clérie Clito Clérie Leucippe Clérie
Compagnes, hélas, mes compagnes,
Aujourdhui, jai ressuscité,
Mais je ne puis respirer, ma poitrine,
Essoufflée par la fuite,
Ne maccorde plus de prendre haleine.
Quest-ce donc ? Assieds-toi sur ce tronc,
Chasse la fatigue causée
Par une violente émotion,
Tu raconteras ensuite
Tes pénibles malheurs.
Il faut que sèche la sueur de ce marbre,
Marbre qui épointe les traits dAmour
Ce marbre sur lequel les flèches dAmour
viennent sémousser;
Dans son sein de neige, bien plus froid
Que le glacier fondu que distille ce beau visage,
Il y a un cur que na pu enflammer le feu
dAmour;
Il faut que sèche la sueur de ce marbre.
Frappée par mes flèches,
Sa vie étant en jeu,
La bête ma conduite
Depuis le temple de Cythérée
Jusquà lorée de cette forêt
sur le rivage;
Là, je crois, dans sa tanière,
cachée
Par des feuillages et de jeunes pousses,
Elle a fui les ultimes outrages de mon arc;
Moi, qui ne la regarde plus,
Je foule le sol... Je soupire;
Ainsi pendant que de colère jenflamme mon
visage,
Je me retrouve vigoureusement tenue,
Sans my attendre, par un chevalier inconnu,
Lequel, me portant vers la mer, dune bouche
audacieuse
Me donne des baisers, alors que je crie et linjurie de
plus belle.
Déjà, là où lattendait
Son vaisseau, linfâme brigand
Était arrivé avec moi, sa proie,
Quand le fier héritier de lempire de
Thrace,
Lamant haï, le détesté
Pallante,
Le reconnut à son écu et à son
écuyer,
Assaillit le bandit,
Qui, recourant aux armes pour se défendre,
Fut contraint de me lâcher;
Me retrouvant libérée
De ces liens lascifs et téméraires,
Appelant de mes malédictions la mort
Sur cet étranger pervers, pour me sauver,
Jai tourné le dos à la mer et mes pieds
vers la course.
Quelles paroles entend Clito
Sortant dune bouche innocente et virginale ?
Ah ! nexcite pas les foudres
sévères
Du clément Jupiter:
Tu désires, ô Dieu, tu désires
Quune épée ennemie
Boive le sang de ton libérateur ?
Où, où enseigne-t-on,
Dans quelle école chez les Scythes,
Dans quelle tanière de lHyrcanie
Une si étrange cruauté ?
Les âmes sont tyrannisées par les
étoiles;
Delles dérivent la haine et lamour;
Ainsi, de ma rigueur,
Le Thrace ne doit pas incriminer Clérie, mais les
astres.
Quelle tyrannie, quelles étoiles ?
La force céleste ne fait pas violence
Au libre arbitre des mortels;
Dans nos curs, la haine et lamour
Sont volontaires, librement choisis;
Si bien que, de ta rigueur,
Le Thrace ne doit pas incriminer les astres, mais
Clérie.
Je nai cure de ses accusations,
Il peut bien se plaindre de moi;
Les cieux tomberont bien plutôt
Des épaules dAtlas
Avant que je devienne amoureuse.
Mais sortons dici, mes surs;
Le soir est survenu;
Fuyons, rapides et prestes.
De cette horrible forêt,
Avant que la nuit vienne
Des grottes du Tartare
Y vomir des larves funestes,
Hostiles aux passants;
De cette forêt, dis-je, dans laquelle
Darète, mon cher frère, est retenu par un
enchantement
De linique, la criminelle reine de Thessalie,
La perfide Ériclée.
Hors dici, hors dici, mes surs,
Fuyons, rapides et prestes.
Pallante, Erinus
Pallante Erinus Pallante Erinus Pallante
Teint de son propre sang,
Il est tombé, le scélérat,
Et il a tôt payé le prix de son
péché.
Sacrilège, tu as osé
Faire de nobles, de divines beautés
Ta proie et ton butin ?
Ta main a eu assez daudace
Pour me ravir mon réconfort ?
Erinus, crois-tu quil soit mort ?
Je crois que le malheureux,
Sil na pas déjà expiré,
gît expirant,
Et je crois, et mon cur me dit
Que Clérie plus que jamais
Brûlera contre toi dune haine inextinguible
Pour avoir été meurtrier de son
ravisseur.
Les bêtes les plus impitoyables
Ne sont pas ingrates envers leur bienfaiteur;
Il est bien vrai que mon ennemie
Est plus cruelle que toute autre bête sauvage;
Nimporte quelle féroce tigresse aurait
pitié
De mes lamentations;
Et je nai pas été capable
De la rendre moins cruelle, à défaut
damoureuse;
Mais quelle raison te persuade
Quelle se durcit dans sa haine contre moi
Parce que ce brigand qui lenlevait
A été terrassé par ma
dextre ?
[Quelle raison ?] Le plaisir interrompu
Dont jouit toute demoiselle
Qui pleure sous celui qui la violente;
Ton fer est venu trancher
Sa jouissance espérée
Lorsquil a tué celui qui lenlevait.
La pucelle désire
Que la force amoureuse
Cueille sa fleur, bien quelle se montre
Rebelle à lamour, et dédaigneuse;
Souvent elle cache la profonde blessure du cur,
Et, avec la rigueur du visage, invite aux baisers.
Elle est sourde aux soupirs ardents,
Aveugle aux larmes,
Et veut que lautre lécoute et la
regarde;
Tout en désirant, elle hait les amants,
Et elle ne fuit que pour amener celui qui la suit
À jouir delle dans une paisible et joyeuse
affection.
Elle se débat, et les disputes
Sont des paroles muettes
Qui invitent à jouir lâme quelle a
enflammée
Avec les rayons de ses étoiles;
Et pendant quelle revêt son désir de
dureté,
Elle veut que ses beautés soient prises de force.
Quelle ne fasse pas de sa poitrine
Un nid pour la modestie,
Celle qui veut tirer du plaisir de son Cupidon;
Le plaisir quon lui refuse,
Sil peut le ravir, que chaque amant le ravisse,
Car la suzeraineté damour est une tyrannie.
Ah, si jétais Pallante,
Méprisé par celle-ci,
Je le jure à la face du ciel, je voudrais,
Pour sortir de tourment,
Moi aussi, user de la force et non des pleurs.
Change de style dans ton amour
Si tu ne veux pas souffrir.
Qui renferme en son sein une âme vile
A de viles idées et de viles actions;
Mais toi, maintenant que la nuit ombreuse
Recouvre le monde de ses ailes,
Dors, repose-toi ici;
Seul, selon mon habitude,
Je veux me réfugier
Au plus épais, au plus impénétrable
De ces solitudes sauvages,
Pour méditer sur celle quen vain
jadore;
Déjà, le seul fait de penser à elle
apporte
Un grand réconfort à mon esprit
affligé.
Erinus seul
Erinus
Stupide est celui qui fait dune chevelure
Un lacet, une chaîne à sa liberté,
Aimant la beauté cruelle et homicide
Dune perfide Sirène,
Qui pendant quelle rassure lâme,
Lui prépare une ruine éternelle et
misérable;
Lamour est un précipice, la mort est au
fond.Infortuné le pied
Qui va errant par lempire amoureux
Doù le vrai est banni,
Où seuls résident le mensonge et la
trahison,
La perfidie, le tourment,
Les longues fatigues sans récompense;
Lamour est du fiel pour le cur, il na
aucune foi.
Il suce avidement le sang de ses sujets
Dans leurs veines, peu à peu,
Pour les emplir de feu;
Avec un doux poison, il tue la raison,
Afin que celui qui languit
Ne songe pas à fuir sa prison.
Lamour est une flamme vorace, un serpent rigide.
Jamais mon il ne boira
Son poison dans la coupe dune beauté;
Elle ne fera pas de mon sein
Un Etna, au détriment de mon cur,
Avec sa vorace ardeur;
Je ne veux pas faire de chacun de mes yeux un fleuve;
Amour est le dieu des larmes et de la douleur.
Mais le doux sommeil, maspergeant les tempes de
leau du Léthé,
Invite mon corps au repos
Des fatigues du jour;
Je vais me mettre à laise ici, et je
mallonge.
Ériclée, chur de mages, chur
desprits muets, Erinus. Darète
enchanté
Ériclée
arrive par les airs, accompagnée de mages ses amis,
à cheval sur des monstres, pour tourmenter avec des
torches Darète, frère de Clérie,
quelle retient par enchantement dans cette forêt
à lintérieur dun arbre.
Lorigine de cette colère et des malheurs de
Darète est racontée à Pallante par le
berger Clarinde, à la scène 4 de lacte
II. Ériclée Chur
des Mages Darète Chur
des Mages Darète Chur
des Mages Darète Chur
des Mages Darète [Après
avoir mis fin aux tourments, ils forment un ballet avec des
gestes de mépris envers Darète; divers esprits
forment cette danse, avec des apparences horribles; ils
emportent ensuite Ériclée dans les
airs.]
Celui qui, dans son orgueil, a méprisé
Une femme à lâme noble,
Ne récolte rien dautre que des injures.
Toi, téméraire, tu as osé
dédaigner
Les flammes damour et ses gémissements,
Les soupirs et les larmes
Dune femme devant qui shumilient
Les couronnes de lAsie
Les plus guerrières et indomptées ?
Dune qui peut obliger
Les enfers et la nature
À enfanter des miracles,
À réaliser des choses incroyables ?
Qui a toujours en main la foudre,
Telle le tyran des dieux célestes,
Pour réduire en cendres
Lorgueil de son ennemi ?
Ô Furies ! ô puissances du Styx !
ô Hécate !
Pourquoi est-ce que je nappelle pas, de
lÉrèbe,
Laigle de Prométhée
Ou le vautour de Tityus
Pour lacérer, affamés,
Ces membres abhorrés ?
Pourquoi est-ce que je ne fais pas venir Cerbère
Ou labominable Eurynomos
Du royaume des ténèbres
Pour dévorer les viscères
De cet ingrat barbare ?
Ah, je suis trop compatissante face à son
démérite,
Trop douce vengeresse
De mes propres offenses;
Sus, sus ! avec ces torches,
Amis, faisons un cruel exemple
De ce scélérat !
Oui, oui ! Quon le brûle !
Ah !
Celui qui a méprisé
Les prières et la foi
dÉriclée...
Hélas !
...Est digne déternels tourments,
Ah !
Qui, aimé, na pas aimé,
Qui a enflammé et na pas
brûlé.
Malheur !
ACTE II
On retrouve le bois et le rivage de Chypre
Vénus, Amour, chur de Néréides et
de dieux marins.
Chur Vénus Amour Vénus Amour Chur Vénus
et Amour
Voici la déesse
Qui rend heureuses toutes les âmes,
Qui fait pleuvoir les amours
Ici-bas sur les curs,
Depuis sa sphère;
Voici Cythérée
Par laquelle, au milieu du froid et de lhumide,
Nous gardons notre sein gonflé par les
flammes.
Il nest pas de poitrine si glacée
Quelle ne senflamme dun seul de mes
regards.
Il nest aucun cur, des races les plus
farouches,
Que ne puisse transpercer ma flèche.
Le Ciel ne serait pas le Ciel
Sil était privé de ma beauté;
Je puis transformer, avec mon visage,
Lenfer en paradis.
Je rends doux le mal
Au malheureux mortel;
Moi aussi, je puis changer la terre en ciel
Avec mon trait doré.
Les hommes et les dieux
Sont vos trophées:
Par vous tout respire
Beauté et amour;
Heureux le cur
Qui sans cesse soupire pour vos grâces.
Savourons, jouissons,
Jouissons, savourons;
Prenons du plaisir,
Profitons, profitons.
Lâge jamais ne refleurit, le temps a des
ailes;
Savourons, jouissons,
Prenons du plaisir, profitons, ô
mortels !
Les mêmes, Mars
Mars Vénus Amour Mars Vénus Mars Vénus Vénus
et Mars Chur
Amour, Pallante se meurt
Dans une ardeur désespérée.
Amour, Pallante languit;
Aie pitié de sa langueur, de sa mort;
De grâce, rends-lui lamour de Clérie;
Il nest pas valeureux de frapper
Un cur de tendre chair;
Mieux vaut frapper, en dépit de lorgueil,
malgré lui,
Une poitrine de dur silex et de diamant.
Fais que celle-ci prenne conscience et sassagisse un
peu;
Si, armée de rigueur, elle te méprise,
Sa glace ne résistera pas à ton grand feu.
Ton fidèle dévot est fils du roi de
Thrace ;
Et moi, je suis protecteur et gardien des Thraces;
Ainsi, archer invaincu, je serai ton obligé
Pour les faveurs que tu accorderas à ce guerrier;
Maintenant que celui-ci est retourné à
Chypre,
Fais que la vierge soupire pour lui.
Pitié, amour, pitié pour son
martyre !
Toi aussi, belle Cythérée,
Implore Cupidon,
Pour que Clérie séprenne de mon cher
Pallante.
LAmour na pas dautres récompenses
que les amours.
Pourquoi tant de prières, divinité
chérie ?
Amour nest pas né dAlecto,
Il est dieu du plaisir,
Il fera jouir qui tu désires;
Amour, fais-le si tu maimes.
Mars, je ne sais avec quelle audace
éhontée
Tu te montres intéressé
À mon royaume et à mes vassaux.
Reste, reste en compagnie de la Mort,
Sicaire des vivants,
À remplir de cadavres les sépultures,
Et laisse-moi moccuper des amants.
Mauvais garnement, scélérat,
Cest ainsi quon parle à un dieu
Qui peut de son fouet
Tel un nouveau Marsyas
Te transformer en un ruisseau de sang ?
Attrape-le, Mars, il senvole,
Il fuit, et dans sa fuite il est si audacieux
Quil nous regarde avec dédain en se mordant le
doigt;
Oh ! combien de fois, combien,
Pour lui faire changer ses perfides habitudes,
Jai fait preuve de rigueur, dans son berceau
doré;
Cela na jamais servi à rien.
Chère Vénus, bien-aimée,
Ah ! préparons nos curs
Aux flèches dAmour irrité.
Souffrir pour toi me sera toujours doux,
Mon espérance, mon désir,
Ma vie, mon feu.
Amour, décoche donc, décoche
Sur nos poitrines, tous tes traits aigus;
La bouche soignera les blessures.
Que chacun se garde dAmour,
Il a quitté sa mère,
Il a fui sa mère,
Plein de rage et de fureur;
Que chacun se garde dAmour !
La scène se transforme en un délicieux
bosquet
Erinus, Pallante
Erinus Pallante Erinus Pallante Erinus Pallante Erinus Pallante Erinus Pallante
Hélas, seigneur, hélas !
Quelle crainte tassaille ?
Je croyais que les esprits
Étaient revenus pour memporter dans leur
vol.
Raconte-moi un peu plus clairement
Tes songes horribles et confus.
Des songes, oui, causés
Par les chaudes vapeurs
De vins précieux et délicats
Ou des meilleurs mets
Du superbe souper.
Pourquoi ne mas-tu pas attendu jusquau jour
Là où je tai laissé te reposer
pour la nuit ?
Jusquà ce que soit passé le terme
prescrit,
Je ne veux pas perdre mon poil
Par le récit de mes malheurs
Dont le seul souvenir me glace encore.
Quelles folies ! expose-moi vite
Les prodiges que tu as vus,
Si du moins tu ne délires pas,
Avant que je ne me mette en colère.
Oh, que les domestiques sont malheureux !
À peine un plaisant sommeil
Avait assoupi mes sens
Que la terre souvrit
Et enfanta mille et mille fantômes
Qui vomissaient, malheur !
- Ma foi, jai peur de le raconter
De la fumée, des flammes, des étincelles
De leurs gueules immondes;
Puis, de ces gouffres profonds,
Sortit le sévère roi des aveugles abysses,
Autour duquel firent cercle,
Armées de torches,
Ces abominables apparitions
Desprits maudits
Par lesquels javais été
enlevé
Par les airs, et qui ensuite
Mont laissé choir dans ce fleuve
Sur les rives duquel tu mas trouvé
aujourdhui.
Maintenant, comment je ne suis pas mort
Devant leur horrible apparence, à leur contact,
Cela, Pallante, cest un prodige;
Je ne suis pas mort, certes, mais, pauvre de moi,
Jai les membres lacérés et les os
rompus.
Si tu dis vrai, ce sont des merveilles que
jentends;
Certes, cest une étrange aventure,
Digne dun chevalier
Qui parcourt le sentier escarpé de la vertu
Et qui, avide de palmes, désire à chaque
instant
Rendre encore plus sa renommée
éternelle.
Les mêmes; Clarinde, berger
Clarinde Pallante Clarinde Pallante Clarinde Pallante Clarinde Erinus Pallante Clarinde Pallante Erinus Pallante Erinus
Plus heureux que moi,
Il ny en a pas;
Jaime et je suis aimé,
Je donne et reçois des baisers;
Je bois sur une bouche
De fin cinabre
Laliment de la vie;
Jamais je néprouve de tourment,
De peines, de martyre;
Et si des soupirs
Sortent de ma poitrine,
Cest vapeur du plaisir.
Plus heureux que moi,
Il ny en a pas.
Amant fortuné,
Combien, en amour
Ton état est différent du mien:
Tu jouis sans cesse parmi caresses et baisers,
Et moi, je languis seul,
À cause de la cruauté de ma tyranne,
Tout ramolli par les larmes, au milieu de ma douleur.
Mais si le nuage importun de la jalousie
Jamais ne trouble la sérénité de tes
joies,
Dis-moi, quelle est cette forêt au bord de la mer
Dans la nuit de laquelle il semble
Que Pluton ait transféré son siège,
Tellement on la voit pleine de fantômes.
Toi, tu nes pas de Chypre,
Puisque tu ne connais pas
Les malheurs du royaume.
Lannée a fait un tour entier
Depuis que je suis parti de Chypre; mais quels malheurs
La troublent donc ?
À mon départ, je lai laissée
tranquille.
Écoute laccident funeste
Du prince Darète.
Parle vite ! ô Dieu, quest-il arrivé
au chevalier ?
Sur le trône élevé de Thessalie
Siège Ériclée, femme qui porte
Cheveu de neige, et visage plein de rides;
Mais elle sefforce de cacher
Avec des fards mensongers
Les injures et les ruines du temps, et apparaît plus
laide
Avec ses rouges et ses blancs artificiels.
Elle a le cur si libidineux
Quelle ne fait rien dautre quaimer,
Changeant souvent damour;
En outre, elle est si versée dans lart de la
magie
Quavec de puissants enchantements,
Elle fait même sortir les morts des tombeaux.
À son palais, il ny a pas encore six lunes,
Darète arriva, alors quil errait
Par la Thessalie, en quête dentreprises.
Pour lui aussitôt senflamma
La lubrique reine; lui, se moqua des amours honteuses
De lamoureuse aux cheveux blancs
Et la quitta; elle, irritée,
En femme méprisée,
Changea son affection en haine,
Et sachant quà Chypre
Il était retourné,
Elle le fit un jour enlever par un monstre du Styx;
Et dans cette forêt, qui poussa en un instant
Parmi les ruines dune cité détruite,
Elle le déposa, victime dun enchantement; et on
dit
Quaccompagnée de sorciers thessaliens,
À cheval sur le dos des esprits,
Elle vient le tourmenter presque chaque nuit;
Le jour, lendroit est sans danger pour le passant;
Mais quand lair devient noir,
Malheur à celui qui sy trouve !
Je le sais dexpérience.
Le pitoyable malheur
De mon ami Darète
Fait pleurer mon cur dolent;
Mais les larmes sont séchées
Par la flatteuse espérance
De larracher à lenchantement.
Le bruit court quil serait
Enfermé dans un arbre,
Invisible pour nous, là où la forêt
Forme une sorte de théâtre,
Et quaux racines du pin, une arche de marbre
Renferme une urne
Pleine de sorcelleries,
Laquelle étant brisée,
lenvoûtement prendra fin.
Mais que regardes-tu, Clarinde ? Nest-ce pas
Ta Dalinda, la fleur des belles,
Qui, pour te paraître encore plus belle,
Prend conseil de la source
Pour parsemer de fleurs son sein et ses cheveux ?
Ô divines beautés,
Pierres aimantées damour, je vais à
vous.
[à Pallante et Erinus]Adieu, je vous
laisse, adieu.
Oh, combien volontiers
Jéchangerais ma fortune contre la
tienne !
Lamour, Erinus, ordonne,
Et la loi damitié requiert,
Ainsi que lhonorable soif de la gloire,
Que mon cher Darète,
Frère de ma Clérie,
Soit aujourdhui délivré
Des sarcasmes et de la furie
dÉriclée
Par la puissance de mon fatal glaive,
Auquel ne résistent
Ni pouvoir magique, ni force infernale.
Pendant ce temps, jirai rapidement à
Salamine
Porter de tes nouvelles au roi.
Tu as encore peur des esprits ? Viens donc avec
moi.
Oh oui, car les démons
Que les esprits aiguillonnent,
Sils ne peuvent rien contre votre valeur
Déchargeront sur moi leur ire et leur
fureur.
La scène se transforme et représente une cour
dans le palais royal de Salamine
Évagoras, Clérie
Évagoras Clérie Évagoras Clérie Évagoras Clérie
Cest une lourde charge que la royauté
Pour qui, avec une balance exacte,
La maintient en équilibre
Entre la justice et la clémence;
Sans cesse pend
Sur la tête du roi, un fer pointu
Dont laspect menaçant vient troubler
Celui qui éprouve un noble plaisir à
régner.
Pour soulager un esprit à toute heure
oppressé
Par les mille soucis quapporte le règne,
Préparez pour la chasse
Les chiens les plus féroces:
Les indiens, les corses, les hyrcaniens;
Quon trouble le repos
Des plus sauvages bêtes;
Transpirons, même pendant le loisir, pendant la
paix,
À des fatigues guerrières,
Exerçons nos corps avec ce passe-temps.
Et toi, Clérie, ma fille,
Que je puis bien appeler unique
Puisque la méchanceté dune autre me
prive
De ton frère Darète,
Quand veux-tu que ton père
Puisse passer des heures heureuses
À samuser avec ses petits-enfants ?
Décide-toi maintenant que tu es à la fleur de
tes ans
À prétendre à celui que tu
désires,
À rendre par tes enfants mon sang
immortel.
Père, seigneur, accorde-moi
De vivre loin dun lit nuptial,
Comme servante de Diane,
Déesse pure et immaculée, à qui
Je me suis moi-même consacrée;
Que jamais les flambeaux du lascif hyménée
Ne resplendissent pour moi,
Permets que ma virginité
Ne poursuive que les bêtes sauvages en
fuite.
Que vient faire Cynthie à Chypre ?
Toi, suivre une déesse
Ennemie de Vénus ? Ô dieux, ô
astres !
Tu veux être rebelle
À cette divinité par qui seule je
règne ?
Ne va pas déclencher la colère
De celle qui peut môter la couronne et le
sceptre:
Dans lempire de lamour, tu voudrais
Rester célibataire et inféconde ?
Change, change tes pensers !
Je ne suis pas si impie ni irrévérencieuse
Que je nadore la divinité de Chypre;
Mais de quelle grave faute
Peut-elle maccuser
Si je suis et honore la chaste Diane ?
Ce nest pas un péché de
révérer les dieux.
Lintérêt de lÉtat
Nadmet pas de raisons,
La moindre ombre de doute est une rébellion.
Ce fut luvre de Cythérée
Que la violence injuste
De ce brigand étranger qui tenleva,
Pour taviser que, dolente et triste,
Tu pleureras ta liberté prisonnière
Et ton honneur violé
Si tu ne tattaches pas à lamour:
Il faut aimer, Clérie, et maintenant
Que le Thrace belliqueux est arrivé sur nos
rivages,
Je veux que lui soit agréable
La compagnie de ta vie.
Sa valeur te mérite,
Et sa fortune royale, et sa foi.
Sil ta fait relâcher par ton
ravisseur,
Il est juste quil profite du butin
récupéré.
Ton vouloir est ma loi;
Avant que je sois de Pallante
Lépouse et lamante,
Les heures de ma vie seront si brèves
Que jépouserai la mort.
La scène change et représente daimables
prairies
Amour
Amour
Il ne faut pas provoquer le serpent;
Provoqué, il mord
Et répandant son venin dans la plaie,
Il prive de vie linconscient qui la
irrité.
Je veux quils se repentent
De mavoir bafoué et outragé,
Ladultère Mars et sa déesse,
Ma mère lubrique,
Qui a été capable, pour un galant,
Doublier lamour de son fils Amour
Et de lui crier de semparer du traître.
Il ny a pas de fléau au monde
Pire que la femme,
Ses amours et sa foi sont des mensonges,
Elle a un visage dange, un cur de furie.
Oh ! quelle vie plaisante,
Si le monde pouvait vivre sans elle !
La Libye, la Libye na pas
De serpent plus perfide quelle;
Elle est lennemie de la pitié;
Elle na, en vérité, rien dautre en
son sein que la perfidie.
Oh ! quelle vie plaisante,
Si le monde pouvait vivre sans elle !
Mercenaire et vénale,
Elle vend sa beauté aux sens;
Cest elle qui rend mes traits cruels;
Parce quelle réside au ciel, le ciel me
répugne.
Oh ! quelle vie plaisante,
Si le monde pouvait vivre sans elle !
Jai honte dêtre né
Dune femme scélérate,
Même si cest une déesse.
Mars, je veux que Pallante
Plus que jamais, subisse des amours malheureuses,
Et je me réserve contre toi cette vengeance
Que souhaite ma colère, et que mérite ta
faute.
Mais quel paisible ruisseau
Avec son doux murmure,
Quels suaves zéphyrs,
Badinant dans le feuillage
De ces arbres verdoyants,
Enchantent mon sommeil ?
Mes yeux ne peuvent plus résister,
Malgré leurs efforts, à loubli.
Je suspends ici mon carquois et mon arc,
Et dans cette plaisante prairie,
Émaillée de fleurs,
Je cède aux torpeurs de lagréable
dieu.
Eumète, Amour
Eumète Amour Érabène Amour
Pleurez, fleuves,
Avec mes yeux;
Que soupire le vent
À mon tourment;
Que lécho complaisant
Safflige avec moi,
En notes détachées;
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
Je ne suis pas Eumète
Comme vous le croyez,
Je suis Érabène,
Au comble de la peine,
Et lunique espoir
Du roi dAthènes,
Sa fille chérie.
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
De ce cruel
Qui mest infidèle,
Sous un déguisement,
Épouse jouée,
Amante bafouée,
Je suis les traces;
Hélas ! Méonte !
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
Ah, cruel Amour,
Impitoyable cause
De ma douleur,
Privé de raison,
Serpent sourd aux plaintes,
Pourquoi es-tu si avide
De me faire souffrir ?
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
Mais que vois-tu, Érabène ?
Ô cieux ! serait-ce Amour
Qui dort au milieu de lherbe,
Limpitoyable auteur
De toute ta pénible souffrance ?
Oui, cest bien lui, il a les yeux bandés, il a
des ailes,
Et sous ces rameaux ombreux
Qui le cachent au soleil, pend son attirail:
Son carquois et son arc.
Ah, méchant garnement,
Tu es arrivé au point crucial:
Voici, voici le moment où ton destin veut
Que tu restes privé de tes armes;
Mais cest bien peu, en regard de tes
délits,
Et pour tirer vengeance
De tes offenses mortelles,
Que de te priver de tes traits;
Je veux que tu ressentes toi aussi
Combien perçantes sont tes flèches.
Diomède a bien fait voir
Aux temps anciens, dans les Champs Idéens
Que les dieux sont exposés aux blessures.
Celle-ci, Amour, test infligée
Par celle dont, par ta faute, le cur est sans
vie.
Aïe ! tu mas blessé,
Merveilleuse Érabène.
Tu me reconnais, scélérat ? Va donc,
Monstre de cruauté,
Faire souffrir les âmes !
Frappe, si tu peux frapper.
Que tous les amants se réjouissent:
Amour est privé de ses flèches et rendu
inoffensif.
Hélas ! je brûle déjà tout
entier,
Par le pouvoir de ma flèche.
Beauté qui mas blessé, retiens ton
pas !
Érabène ?
Érabène ?
Méonte, Cléandra
Méonte Cléandra Méonte Cléandra Méonte Cléandra Méonte Cléandra
Ton herbe a été salutaire,
Aimable guérisseuse,
Puisque, le temps que fuient de brèves heures,
Elle ma rétabli dune blessure
mortelle.
À quels excès de dangers
Ma soustrait ton amour ?
De combien de vies te suis-je redevable ?
Maintenant que tu mas arrachée
À lhorrible prison du vieil Oronte,
Dont les sortilèges étaient bien plus
puissants que les miens,
Maintenant, dis-je, ô Méonte,
Mes pouvoirs, pour léternité
Te resteront dévoués;
Ainsi, pour ton salut,
Jobserverai les astres et userai des arts
infernaux.
Oh ! quelles douceurs inspirent à mon
cur
Ces brises tempérées !
Douces brises, brises chéries,
Donnez la vie à Clérie, et quelle
partage avec vous ses trésors,
Pendant quelle vous charme
De précieuses odeurs,
Par lesquelles vous cèdent les brises sabéennes.
Ah, Cléandra, Cléandra !
Je crois que mon destin,
Jaloux de mon bonheur, a pris corps
Pour mabattre alors que javais dans mes bras
Ma belle déesse idolâtrée;
Ou bien ce fut ma faute davoir osé,
sacrilège,
Enlever une divinité, si bien que le Ciel
A armé contre moi sa main toute-puissante.
Et ce fut un miracle que, par ces flammes
Que javais, trop hardi, confinées dans ma
poitrine
Je ne me sois pas retrouvé consumé et
réduit en cendres,
Bien que je croie que les sources amères
De liquide lacrymal que je renferme en moi
Mont en partie sauvé de leur ardeur.
Du jour le courrier lumineux
Ne franchira pas de lhorizon les champs
Sans que tu savoures, heureux
De ta vive morte les beaux yeux;
Et mourra vivant
Alors que tu seras avec le grand lion
En farouche tenson,
Le non tien géniteur;
Mais dun autre meilleur
Ta sage amie sitôt tenrichira
Qui royales vantera
De sa naissance les splendeurs.
Obscures prophéties !
Obscures, oui, mais véridiques,
Dont le sens, maintenant profond et ignoré,
Te sera bientôt dévoilé et connu.Je te
laisse, Méonte.
Toi, retrouve Eumète et console le malheureux,
Qui, te croyant trépassé,
Voulait suivre ton esprit parmi les ombres,
Vaincu par une cruelle douleur.
Sa foi amoureuse
Mérite une grande récompense.
Eumète me sera toujours cher,
Et sil ne peut obtenir de son seigneur
Une récompense à la hauteur de son amour,
Quil en accuse, non pas cet homme, mais le destin
avare
Qui a fait quil est né
Pauvre de richesses et détat.
Malheureux le cur
Qui fait dAmour son dieu et son tyran.
Il ny a pas, là-bas, dans le Tartare
Desprit plus cruel, plus féroce
Que cet archer;
Malheureux le cur
Qui fait dAmour son dieu et son tyran.
Heureux le cur
Qui ne se soumet pas à linexorable Amou;
Qui veut vivre heureux, de nuit comme de jour,
Quil ne suive pas
Son flambeau.
Heureux le cur
Qui ne se soumet pas à linexorable
Amour.
Psyché
Psyché
Mortels, je cherche Amour.
Qui, prenant pitié de ma douleur, me dira où
il est ?
Psyché, je suis Psyché,
Lépouse de ce dieu,
Dont le cruel répudie et dédaigne le lit,
Me faisant rester veuve nuit et jour.
Qui, qui me dira, par charité, où est
Amour ?
Si je retrouve linfidèle,
Je veux me venger sur son beau visage:
Je veux lui donner autant de baisers
Quil a avec ses torches
Envoyé de flammes à mon cur pour me
brûler.
Il me fait rester à jeun de douceurs;
Qui, qui me dira, par charité, où est
Amour ?
Vous, les belles, qui renfermez
Amour dans votre sein, au plus beau de vos jours,
Si vous désirez avec constance
Ne pas faire languir de faim, périr de soif,
Votre mari ou votre amant,
Si mon jeûne éveille en vous quelque
pitié,
Indiquez-le moi, par charité.
Elle est insensée, celle
Qui héberge dans sa poitrine
Lamour pour un jeune homme;
Je men aperçois bien, je me suis
trompée:
Je vis dans le malheur parce que jaime un gamin.
Elle laboure londe fuyante,
Elle sème dans la poussière,
La femme qui se résout à rendre
Son âme tributaire, son cur esclave
Dun garçon amoureux.
À quoi me sert, à quoi,
À quoi bon, que mapporte
Dêtre devenue immortelle
Et épouse de Cupidon
Si mes désirs restent toujours
affamés ?
La Renommée, Psyché
La
Renommée Psyché La
Renommée Psyché La
Renommée Psyché La
Renommée Psyché
Psyché, tu te plains,
Et à bon droit, de ce cruel que tu adores;
Les Furies te font ressentir même dans les cieux
Tes amours solitaires et infortunées;
Tout plaisir nest quune ombre de plaisir,
À légal de ceux de lamour qui
envahit un cur.
Oui, oui ! avec joie,
Je passerai, pour le couvrir de honte
La nuit et le jour avec les jeunes dieux !
Oui, oui ! Pendant que lui tire ses flèches,
Je vengerai les autres dans son lit !
Mais ma langue plaisante ! Ô éloquente
divinité,
Mon beau dieu peut me tourmenter comme il le veut,
Notre couche sera toujours sans tache.
Honorables conceptions, quaujourdhui dans le
monde
Rejettent lusage et les coutumes !
De grâce, toi qui vois tout
Et te rends partout,
Toute yeux, toute ailes,
Dis-moi où, sur quels bords
Se trouve mon Cupidon ?
Il se trouve à Chypre,
Sans arc et sans flèches,
Fidèle idolâtre
Dune beauté mortelle
Qui se montre aussi impitoyable à son
désir
Que lui test cruel;
Il ne lui sert à rien dêtre dieu,
Fils de la beauté, divinité damour:
Devenue archère avec ses flèches,
La fière Érabène
Méprise sa gloire et sa peine.
Hélas, que me racontes-tu ! Ô Dieu,
Quel douloureux récit entends-je, malheureuse,
À propos de mon cher tyran ?
Amour brûle et se consume de son propre feu ?
Amour est le serviteur
Dune nouvelle beauté ?
Amour trahit ainsi
La malheureuse Psyché,
Qui avec tant de fatigues
La obtenu pour mari ?
Ah, perfide destin,
Tu ne mas rendue immortelle
Que pour que je vive éternellement dans les larmes et
le malheur.
Eh, folle, eh, simplette,
Cest toi même qui rends ton destin mauvais,
Tu te fabriques à toi-même dâpres
tourments.
Laisse, laisse tes lamentations,
Abandonne les soupirs, sèche tes larmes.
Savoure, savoure, joyeuse,
Une paix amoureuse avec lamant qui
tagrée:
Le plaisir perdu ne revient jamais;
Ne conserve pas ta foi à qui nen a
pas.
Ces errements lubriques
Sont bons pour Cythérée,
Qui, coupable dadultère,
A orné son Vulcain de marques dinfamie;
Pour moi, Amour peut bien être cruel et
inconstant,
Je serai chaste épouse et fidèle
amante.
ACTE III
Psyché, Jupiter, Saturne, Mercure, chur de
dieux (muets)
Psyché Jupiter Psyché Saturne Psyché Saturne Jupiter Mercure Saturne Mercure Saturne
et Mercure,
à deux Saturne Mercure
De grâce, suprême Moteur,
Rappelle Amour dans léther;
Cest un déshonneur pour le ciel
Quun dieu aussi puissant
Soit bafoué par une beauté humaine,
Quune main profane
Souille ces dards
Que tous jusquà toi révèrent.
De grâce, suprême Moteur,
Rappelle Amour dans léther.
Je comprends bien, ô belle, tes langueurs,
Que tu tentes de voiler derrière dautres
sentiments,
Privée de ces plaisirs, de ces jouissances
Que lingrat te refuse, et quil provoque dans les
curs.
Négligée et abandonnée, tu soupires
sans cesse,
Piquée de jalousie, devant ta couche en
jachère,
Et en voyant ton beau dieu amoureux,
Tu me demandes de le rappeler à nos
sphères.
Je le ferais, si, obéissant à mes ordres, ce
sauvage
Déployait ses ailes dans nos hauteurs;
Mais tu sais bien que sur lui sont sans effet
Et le fouet sévère, et lautorité
douce.
Hélas, que ferai-je donc
Si pour moi seule le destin
Tarit la source des plaisirs et la rend aride ?
Qui me rendra mon mari ?
Monarque des choses,
Cette déesse affligée
Éveille la pitié dans mon sein
glacé;
Moi, qui forme le cours de la vie
De moments imperceptibles, et avec ma dent
Qui ronge, dure comme le diamant,
Dévore les bronzes et ruine les cités,
Moi qui soigne et guéris
Toutes les plaies du cur,
Je me flatte de pouvoir enlever Amour.
Bienheureuse Psyché,
Si ta proposition est suivie deffet !
Tu auras ce que je te promets.
Que Mercure descende avec lui, et rapporte
Dans les étoiles, larc dAmour et ses
carreaux,
Après quils auront frappé lamant
infidèle,
Et fait de Clérie lépouse de son
Pallante.
Exécutant empressé de tes
décisions,
Je dirigerai mes ailes vers la terre.
Battons des ailes,
Enlevons Amour.
Rapportons ses traits
À notre Moteur.
Battons des ailes, etc.
Mercure, voici quarrive,
À la poursuite de son aimée,
Le dieu enfant épris damour;
Toi, descends; moi, pour lenlever ici, sur mes
ailes,
Je veux lattendre en équilibre dans
lair.
Ce vieux rapace
Qui a lair si lent
Est plus rapide
Que le vent,
Et dans sa fuite légère, il met en
pièces les marbres,
Ravit toute passion, toute beauté.
Avant quil vous dérobe,
Ô belles, les fleurs de votre face,
Soyez les servantes
Des amours;
Jouissez tant que vos beaux visages sont en leur avril,
Car une fois vieilles, vous naurez plus
damants.
Amour, Eumète
Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète Amour Eumète
Écoute-moi au moins, cruelle;
Arrête ton pied, arrête, amour dAmour;
Un dieu se meurt pour toi.
Que veux-tu de moi ?
Ta pitié.
Qui na point de pitié nen mérite
aucune.
Qui veux-tu aimer si tu naimes point Amour ?
Serait-ce ce traître
Qui, sitôt dénouée ta ceinture
virginale,
Vaincu par une autre beauté,
Ta laissée désespérée,
abandonnée ?
Écoute, écoute qui je suis.
Par moi les vivants
De chaque élément
Obtiennent la vie,
Mis en accord
Au milieu des discordes
De leurs paix hostiles;
Par moi les flambeaux
Des hautes étoiles
Brillent si beaux;
Je suis le plus grand
De tous les dieux;
Mon pouvoir
Vainc le Moteur;
Je dirige le monde,
Père fécond
De tout plaisir;
Et si tu consens à mes vux,
Je répudierai ma femme
Et ferai quHyménée munisse avec
toi,
Je te rendrai divine
Et citoyenne du ciel.
Tes vanteries ne sont que mensonges;
Avec moi, qui te connais,
Tu nas pas à te glorifier.
Écoute, écoute qui tu es.
Sous les toits infernaux du Cocyte,
Tu es né de linfâme
Mégère,
Farouche, impitoyable.
Sans cesse aux vivants
Tu apportes des tourments;
Tu es le dieu des larmes,
Et Rhadamante ne peut
Infliger aux âmes coupables
Une douleur plus grande
Que celle que toi, Amour,
Tu apportes à qui te suit;
Par toi, le monde malheureux
Ne connaît jamais de paix;
Racine funeste
De peine infinie,
Tu es mort, et non vie.
Je voudrais plutôt être une ombre nue de
Dité,
Parmi les étincelles et la glace,
Que ton épouse dans le ciel.
Je crois que tu es née
Au milieu des Riphées
glacés,
Et que la nature ta faite de pierre.
Mais leau qui tombe perfore même les
marbres;
Alors que toi, tu tendurcis devant mes larmes;
Tu es formée de glace,
Mais quelle glace pourrait
Ne pas se liquéfier à mes soupirs de
feu ?
Ah ! tu es de diamant,
Et ni leau ni le feu ne suffisent contre
toi.
Regardez comme le gamin
A bien appris sa leçon de mensonges audacieux,
Auprès des faux adulateurs,
Auprès des poètes amoureux;
Retourne à tes langes, à ton berceau;
Tu es trop délicat, trop mou
Pour égaler en manque de pitié et en
douleur
Un esprit infernal nommé Amour,
Un qui jamais ne rassasie
[un mot illisible] de larmes, les avides
désirs des siens;
Ce démon infâme,
Tiens-ten à mon conseil,
Fuis-le, oh, fuis-le, fiston;
Éteins, éteins ta flamme,
Ou sinon, je vais tout dire à ta maman.
Cest ainsi que tu me railles, mon âme ?
Mais tu mauras toujours pour adorateur;
Railles-moi autant que tu peux;
De grâce, si tu ne veux pas maimer, au moins
baise-moi;
Un baiser, un seul baiser
Transformera ma douleur en joie.
Que je baise cette bouche,
Qui a sucé des tétins
Des cruelles Euménides
Leur lait mortifère ?
Non, je ne veux pas, petit garçon chéri,
Cracher sans arrêt de la bile pour tavoir
baisé.
Où as-tu donc appris
Lart de la cruauté ?
De toi, maestro !
La cruauté, de moi ?
De toi, oui, oui, de toi !
Moi qui suis tout douceur !
Tu nes que sauvagerie.
Je donne la jouissance.
Tu fais souffrir, et si parfois,
Tu apportes quelque plaisir, il est si bref
Que comme poussière au vent,
Il sévanouit en un instant.
Méonte, reviens à Chypre:
En dépit dAmour,
Cause de toutes tes erreurs,
Je veux que tu maimes, si ses flèches
amères
Ont le pouvoir de le faire;
Et toi, malheureux, sans défense,
désarmé,
Fuis, comme je te fuis,
Les amants irrités, sur quelque roche des Alpes,
Ou au royaume des ténèbres, encore que,
à mon avis,
Le Styx ne voudra pas dun monstre si cruel.
Amour
Amour Ici,
Saturne enlève Amour.
Quen penses-tu, mon cur ?
Allons, allons, fuyons sa rigueur;
Hélas, je suis retenu
Dans les fers, dans les chaînes,
Solidement attaché
Par sa beauté qui ma transpercé et
vaincu.
Ce nud si indigne,
Coupons-le maintenant
Par larme du dédain !
Mais même défait de mes liens,
Je ne pourrais pas pour autant
Prendre la fuite,
Car je suis à moitié vif, je suis
blessé à mort.
Avec constance donc,
Souffrons la prison,
Loin des pleurs;
La pluie qui vient des yeux
Ne guérit pas notre mal;
Au contraire, son humidité
Avive et accroît lincendie.
Pallante, Erinus
Pallante Erinus Pallante Erinus Pallante Erinus Pallante Erinus
Nous voici près des repaires des
fantômes.
Si seulement la mer nous séparait
deux !
Arrête de courir, holà ! Mon cur ne
tient plus !
Pour que les démons arrivent ? Adieu,
seigneur !
Ô merveilleux objet
De lâme damour éprise,
Qui rafraîchis et réconforte
Lâme passionnée,
Je te vois, et je ne meurs pas,
Noyé par le plaisir ?
Ô beautés altières,
Plus belles que les plus hautes Idées,
Bien quenvers moi vous soyez cruelles et
impitoyables,
En vous voyant sur ce visage,
Bienheureux, je jouis du paradis sur terre.
Clérie sen vient vers nous.
Voici ma bête sauvage;
Elle fuira si elle nous voit,
Plus vite que ne fuit la flèche du Parthe
Décochée de larc.
Que dois-je faire ? Parmi ces arbres ombreux,
Au moins, je contemplerai furtivement
Sur son visage serein,
Sur sa belle face,
La cruauté dAmour envers mon sort.
Erinus, cachons-nous.
Combien, Pallante, combien
De malheureux amants ne nourrissent leur cur,
Comme toi, que de regards furtifs !
Clito, Leucippe, Clérie, chur de
nymphes
Leucippe
et Clito,
ensemble Clérie Clito Leucippe Clito Leucippe Leucippe
et Clito Clérie Leucippe Clérie La
flèche que Clérie a vue dans lherbe
parmi les fleurs est la même qui a frappé Amour
et quEumète avait décochée contre
lui à lacte II, scène 7.
La beauté sans amour
Est comme la fleur humide de rosée
Qui se fane sur sa tige,
Négligée, privée de soins;
Maintenant que ton beau visage
Est fleuri de lis et de roses,
Ah, laisse-le parcourir par des mains amoureuses !
Car lorsque les années viendront piller
Cette beauté quaujourdhui on adore,
Tu pleureras en vain, méprisée,
bafouée,
Sur tes caresses honnies et ta chevelure
givrée.
Linfidèle
Cupidon
Ne trouvera jamais
Refuge dans mon sein;
Je veux jouir de ma chère liberté,
Mon cur ne languira pas par lui.
Tout respire lamour,
Et de sa douce ardeur
Brûlent même les bêtes
Les plus sauvages, les plus féroces.
Les pierres inanimées
Aiment et sont aimées;
Il donne des sens à qui nen a pas, pour
faire
Que même les choses insensibles éprouvent
lamour.
Écoute cet oiselet,
Musicien babillard,
Comment, en chantant, il attire
Son aimée vers les plaisirs
damour !
Regarde ce tourtereau
Qui donne des baisers à sa belle et en
reçoit;
Vois, vois, ne semble-t-il pas
Quil lui dise: « Aimons, cest la loi
que daimer » ?
Aime, Clérie, aime toi aussi,
Adepte de lamour,
Tempère ta rigueur,
Aime, folle, aime, oui, oui,
Simplette que tu es,
Aime, même les dieux aiment.
Non, je ne veux pas aimer:
Jamais je naffronterai
La mer tempétueuse
De votre cruel
Garçonnet tout nu;
Je ne veux pas suivre un guide qui est aveugle.
Encore, encore un jour,
Je te verrai te repentir
De ton « non »
obstiné.
Oh ! quelle flèche dor
Vois-je couchée parmi les fleurs ?
Le poids nest pas celui dun carquois mortel,
Il a échappé du ciel
À la déesse archère ou au dieu de
Délos.
Ô plaisante flèche,
Jespère, avec toi, dépeupler
Les forêts de leurs fauves.
Que ta pointe est aiguë !
Aïe !
Les mêmes, Pallante, Erinus
Pallante Clérie Pallante Clérie Pallante Clérie Pallante Clérie Pallante Clito Pallante Clito Leucippe Clérie Pallante Clérie Pallante Clito,
Leucippe
et le
chur,
à 4 Pallante
et Clérie Erinus Pallante Clérie Pallante Clérie Erinus
Que vois-je dans ma souffrance ?
Tu es blessée, ma chère vie ?
Quelle nouvelle et douce ardeur
Court si vite de la plaie à mon
cur ?
Ô gouttes sanguinolentes,
Rubis liquides, nacres fumantes,
Qui irriguez les ivoires respirants,
Les neiges animées de cette main,
Vous êtes autant de flammes
Qui brûlent lâme au centre du
cur.
Pallante ?
Clérie ?
Oh Dieu !
Pourquoi soupires-tu, mon amour ?
Le mal est léger, le sang ne sort plus
De la partie qui languit.
Cette flèche fut un serpent
Venimeux et mortel,
Qui à la première blessure
Ma séparée de moi-même;
Me voici devenue aimante:
Ah, Pallante, Pallante !
Clito, quentends-je ? Clérie est
amoureuse ?
Stupéfiante merveille !
Ce sont des miracles damour.
Ah, cruelle autant que belle,
Pour te moquer de qui tadore, tu feins
lamour,
Alors que tu es son ennemie, et la servante de la
férocité ?
Je reviens me soumettre
Au tyrannique empire
De ta cruauté, ma fière idole;
[Je sais ? mot effacé] que je
mérite toutes les peines
Parce que, étant ton esclave, je me suis enfui;
Mais si tu connaissais les tourments
Que, malheureux, jai éprouvés loin de
toi,
Ma fuite serait mon erreur
Et ta vengeance, ô ma beauté.
Si donc tu as plaisir à me punir,
Voici mon fer, je toffre ma poitrine
désarmée.
Il éveillerait la pitié dune
tigresse.
Mais non la vôtre, méchantes
femmes !
Si une âme repentie
A droit à voir pardonner ses erreurs,
La mienne, pénitente, implore ta merci;
Je le confesse, jai été ingrate envers
ta foi;
Jai trop été fautive,
Mais je taimerai autant que je tai
haï.
Sont-ce des paroles sincères,
Celles que tu prononces, Clérie, toi mon
soleil ?
Que ma main confirme ce que je dis:
Je suis et serai tienne, je le jure aux dieux.
Oh, langue amoureuse,
Ces mots que tu formes
Sont plus doux et suaves
Que le sucre de Chypre et le miel dHybla.
Archer omnipotent,
Fils de Cythérée,
Il nest point de pied si léger
Qui puisse te fuir, tant tes ailes sont rapides;
Tes flèches nous sont fatales.
Descends, Hyménée,
Des sphères constellées
Et avec des myrtes éternels,
Attache nos esprits;
Heureux, extasiés,
Réjouissons-nous, oui, oui,
De ce jour pour nous joyeux et lumineux.
Clérie jouit du plus fidèle époux
Quaient vu ici-bas les rayons
dApollon.
Flèche bienheureuse,
Par toi seule, je crois
Être né à la jouissance, mort à
la douleur;
En te pendant à cette branche,
Je te consacre à Amour;
Et toi, mon épouse, va mattendre à la
ville:
Avant que je vienne présenter mes respects à
ton père,
Je veux tirer Darète, son fils aimé,
De sa prison enchantée.Erinus, va avec
elle.
Ah, Pallante, ne pars pas !
Le délai sera bref.
Je ne suis pas sitôt amoureuse
Que la peur et la jalousie viennent
mattaquer.
Écoutez la rétive, la dédaigneuse,
Comme elle est devenue affectueuse !
Elle est ravagée du désir
Que lombre de la nuit mette à mort la
lumière
Pour jouir de son mari dans un lit de plumes.
Méonte, Eumète
Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte Eumète Méonte
Pour retrouver Eumète, ou cette brute
Qui ma fait expirer, et pour me venger
De mes blessures et de la perte de ma proie,
Cest en vain que mon pied tourne en rond.
Âme damour éprise, voici ta
divinité;
Réjouis-toi, mon cur.
Ô Méonte, ô seigneur !
Toi, fidèle Eumète ? Mon cher
Eumète ?
Pour limmense contentement
Que je sens de tavoir retrouvé,
Ma poitrine est un réceptacle trop étroit;
Il faut quil se décharge par les yeux
En larmes de joie et de plaisir.
Ta plaie est-elle guérie ?
Elle est guérie, grâce à la courtoise
amie
Qui y a instillé une liqueur dherbe
salvatrice.
Mais toi, comment es-tu devenu archer ?
(Voici le moment de me découvrir.) Écoute,
Déjà lAurore passée,
Telle un savant peintre, ébauchait le jour
Sur la toile du ciel, avec le pinceau de la
lumière,
Quand mapparut un tout jeune archer,
Entre la veille et le sommeil,
Tel que tu me vois, méprisant, arrogant,
Me regardant fixement de ses yeux sévères,
Et il me dit:
« Où est celui qui a trahi
Ton cher seigneur ?
Érabène le défie
En une cruelle bataille.Où est-il, cet
infidèle ? »
Ô, ces paroles ! ô rêves !
ô fantômes !
Vous allez me reprocher mes fautes !
Ah, scélérat sans foi ni loi,
Perfide trompeur,
Trahison incarnée !
Cest toi qui parles ainsi ?
Cest lui qui disait cela.
Puis, avec des paroles pitoyables,
Avec des yeux humides,
Submergés de larmes:
« Je suis Érabène,
Fille unique et chérie du roi
dAthènes,
Qui lai rendu digne de ma fleur virginale,
Lui, simple guerrier;
Jai encouragé cet ingrat
À espérer monter sur le trône;
Et maintenant, je pleure, abandonnée,
Linfidélité de ce barbare sans
reconnaissance,
Qui ma méprisée pour
Clérie.
Quelles sont ces larmes que tu verses ? Et qui peux-tu
être
Pour tintéresser aux sentiments des
ombres ?
Jai aimé cette Érabène,
Qui maintenant gît défunte;
Je lai méprisée pour Clérie,
Je lavoue, cest vrai, mais de cette erreur,
La faute nest pas mienne, elle incombe à
lamour.
Les foudres des dieux,
Avec toute leur rigueur, puniront tes parjures,
Toi qui mérites mille morts,
En vengeant les torts que jai subis.
Pourquoi, pourquoi narraché-je pas
Cette âme criminelle de sa barbare
poitrine ?
Que dis-tu, téméraire ?
Cest lui qui disait cela.
Attendri par ses paroles, il me semble
Que je lui ai demandé des armes,
Jurant de te punir; et que lui
Ma mis en main son arc, et ses flèches à
mon côté;
Et je me suis retrouvé éveillé,
Comme tu vois, ô merveille: avec des armes.
Ce sera lesprit misérable et errant
De linfortunée, qui, nayant point de
paix,
Veut troubler la nôtre par une haine
tenace.
Si elle était vivante,
Raviverais-tu les anciennes flammes ?
Laimerais-tu, Méonte ?
Non: à ma belle Clérie,
Mon âme ne peut être rebelle.
Eh bien donc, je te défie
En combat sanglant,
Me faisant le champion
dÉrabène.
(Il a perdu le sens !)
Que cette flèche dor
Exécute sa vengeance !
Ah, déloyal ! je suis mort; il ma
blessé,
Et au lieu que la honte accroisse la colère,
Elle apaise le courroux; hélas ! quel feu
Va par mes artères jusquà mon
cur ?
Eumète, naie pas peur, je brûle
damour.
Telle est la force et la vertu du trait amoureux;
Méonte, mon Méonte,
Je suis cette Érabène,
Non pas morte, mais vivante,
Celle quhélas tu as méprisée,
Qui sous un costume demprunt,
Habillée en esclave, sur tous les rivages,
Suit tes armes, inconnue, errante.
À la guerre damour, je fus ta
prisonnière;
Aussi la raison veut-elle
Que je suive enchaînée le
triomphateur.
Nen dis pas plus, bouche de pourpre
parfumée,
Où accourent les abeilles pour faire leur miel;
Nen dis pas plus, je reconnais
Ton céleste visage; et dans ces yeux,
Je vois à nouveau lorigine
De mon premier feu, et dun feu renouvelé;
Je soupire à nouveau,
Ayant trahi ta foi et ta beauté,
Me voici coupable à tes pieds:
Punis, frappe ce cruel,
Qui toffre son cou dégagé.
Quoi, punir ? Quoi, frapper ? De grâce,
tais-toi, mon amour;
Je veux que seuls les baisers
Soient coupables de blessures.
Clérie, je naspire plus à toi.Je
naime que toi, mon désir.
Heureuses angoisses, chères peines
Souffertes pour toi !
Quest-ce qui a été à
lorigine
Du bruit de ta mort ?
Après que je me suis enfuie
Déguisée avec ces oripeaux, et seule,
Mon père a sans doute pris la décision
De publier ma mort
Pour cacher le déshonneur commun,
Quand je suis venue te trouver,
Toi qui sous les drapeaux glorieux
Du roi de Sparte, servais en hardi combattant,
Là où, incognito,
Ma passion me conduisit
Pour être ton valet.
Maintenant, Cléandra, je comprends
Tes paroles prophétiques et devineresses:
« Du jour le courrier lumineux
Ne franchira pas de lhorizon les champs
Sans que tu savoures, heureux
De ta vive morte les beaux yeux. »
Fuyons maintenant cette île
De ma rivale; allons au port
Pour embarquer sur quelque vaisseau.
Allons.
Les mêmes, Mercure
Mercure Eumète Méonte Eumète
Érabène, Érabène ! Il
nest pas permis
De manier avec des mains mortelles les armes divines.
Pose ces flèches, maintenant quenfin
Tu as triomphé de ton vaillant guerrier,
Ainsi te lordonne celui qui fait pleuvoir les
grâces
Ici-bas, qui est un père pour tous et pour tous Jupiter.
Criminel est le cur qui refuse
De sacquitter envers le ciel de son tribut
dobéissance
Voici les flèches que par ta bouche réclame le
Tonnant,
Ô messager volant.
Certes, tu descends de saintes lignées royales,
Puisque mes yeux confus voient
Les dieux sentretenir de Jupiter avec toi.
Écoute cet étrange accident: jai vu
Amour
Dormir au milieu des fleurs.
Mercure
La
flèche que Mercure replace dans le carquois
dAmour est précisément celle qui a
frappé Amour, qui a été
retrouvée par Clérie, qui a blessé
celle-ci et a été ensuite placée sur
une branche et consacrée par Pallante au même
Amour, à la scène 7 [sic ; en fait,
sc. 6] du présent acte. Mercure
Toi qui as blessé ton dieu,
Lâche, que fais-tu sur cette branche ?
Retourne tout de suite dans ton carquois dorigine,
Maintenant que tu as rendu lâme de Clérie
amoureuse.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez,
Je vous blesserai avec les flèches dAmour;
Mais de celle qui a la plus belle bouche amoureuse,
Pour prix de mon coup, je veux un baiser.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez,
De celle qui a les plus beaux regards dans les yeux,
Je ne veux quun regard coquin;
Mais si quelquune veut me donner des choses plus
rares,
Jaccepterai ce quelle me voudra donner.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez.
Toujours, toujours vous blessez,
Et vous cajolez vos amants
Avec des séductions mensongères; mais aimez un
jour,
Et que soient vrais les soupirs,
Que soient vrais les martyres,
Alors les amants seront doux et sincères.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez.
Vénus, Mars, Mercure
Vénus Mars Vénus Mercure Vénus Mercure,
Vénus,
Mars,
à trois, reprennent
Bien quAmour soit inique et
scélérat,
Il est quand même né de moi,
Et ses cruelles destinées, et ses malheurs
Sont autant dépreuves pour moi.
Voici Mercure, peut-être
Te donnera-t-il de lui des nouvelles plus
assurées.
Ô petit-fils dAtlas,
Quelle rigueur du destin
Désarme notre Amour ?
Où se trouve-t-il ?
Donne-moi quelque nouvelle.
Amoureuse Cypris, que la douleur
Ne trouble plus ta paix:
Enlevé par Saturne, Amour
Foule les sphères lumineuses et immortelles,
Et voici ses puissants projectiles.
Aux étoiles, aux étoiles !
Les belles fleurs,
Respirent des odeurs
Plus agréables dans les prés,
Les bosquets distillent le miel,
Les sources font jaillir du lait,
Lâme du monde ne sera plus
désarmée.
Aux étoiles, aux étoiles !
Aux étoiles, aux étoiles !
Retour à la forêt enchantée
Pallante
Pallante [Lurne
jetée à terre, lair
sobscurcit ; une pluie diluvienne tombe du ciel
en tempête, accompagnée de retentissants coups
de tonnerre et déclairs. La forêt se
dissout en une nuée, et Darète apparaît,
libéré de lenchantement, parmi les
ruines danciens édifices. On voit au loin la
ville royale de Salamine.]
Sacrilège, celui qui offense
Lamour, dune bouche impie,
Lamour, feu divin qui enflamme les âmes,
Qui, au prix de la douleur,
Vend au cur une gloire inconcevable.
Bienheureux ce jour
Où memprisonna une chevelure,
Où un seul rayon me frappa et menflamma.
Amour est une rose au milieu des épines,
Et si son début est amer, sa fin est douce.
Les douces larmes de mes yeux
Grondent et mirriguent le sein.
Mon idole, pour qui jai tant soupiré, est
à moi.
Lamour est un venin qui donne la vie,
Et si son début est horrible, sa fin est
paisible.
Mais, comble dallégresse,
Lâme amoureuse
[Fait ?] que lesprit ne guide plus
le pied;
Je suis au cur de la forêt,
Précisément là où se trouve
Larbre invisible, dans lequel la magicienne
A enfermé le chevalier;
Et comment jai pu suivre, sans errer, le tracé
si confus
De loblique sentier,
Je ne saurais le dire,
Mes pensées nétant consacrées
Quà ma Clérie aimante, à mon
contentement.
Mais il faut mettre un terme à lindigne
emprisonnement
De mon ami Darète;
Il est temps désormais de tirer
lépée du côté,
Et de mettre un terme à lenchantement.
Voici larbre élevé
Prison du guerrier, voici le marbre
Au pied de son tronc,
Qui cache en lui la force du sortilège.
Eh quoi, vous croyez épouvanter mon cur,
Ombres fausses et vaines ?
En dépit du Cocyte,
La forêt sévanouira de ce rivage.
Les Titans qui ont des serpents pour pieds,
Qui guerroyèrent contre le Ciel à
Phlégra,
Seraient aussi inutilement que vous, fantômes,
Gardiens et défenseurs
De ces horreurs.
De même que sen va cette urne, qui
recèle
Des choses criminelles et maléfiques,
Puissent sen aller les magiciens et les
magies.
Darète, Pallante
Darète Pallante Darète Pallante Darète Pallante Darète
De quel profond sommeil,
De quelle léthargie est-ce que je me
réveille,
Et quelle langueur sempare de moi ?
Où suis-je ? Dans quel monde ?
Darète, nous sommes à Chypre, où tu as
été
Victime dun enchantement de la reine
thessalienne.
Comme parmi des songes troubles, je me remémore
Mes malheurs, et il me semble
Avoir souffert un infernal tourment;
[mot illisible] puisque grâce à
ton épée,
Je suis libéré de mes cruelles
misères,
Dis-moi, guerrier, qui es-tu ?
Un ami à toi: Pallante.
Ô valeureux héros !
Ma mémoire affaiblie et languissante
Ne tavait pas reconnu; avec quel plaisir
Je te serre sur mon cur !
Combien de plaisir jaurais
Si lobstinée Clérie changeait de
vouloir
Pour célébrer son hyménée avec
toi !
Le cur de pierre de Clérie
A été brisé par Cupidon, et grâce
à sa blessure,
Des portes de la mort, je suis revenu à la
vie.
Tu mapportes une nouvelle joie.
Chaque mortel soigne
Son mal présent
Avec lespoir du bien,
Car même les peines ont leurs hauts et leurs
bas.
Les mêmes, Méonte,
Eumète
Eumète Méonte Eumète Méonte Pallante Darète Pallante Darète Eumète Méonte Pallante Eumète
Couronnez mes cheveux,
Ô myrtes amoureux
;Par les coups des flèches,
Jai vaincu mon rebelle;
Je ne redoute plus sa rigueur;
En dépit dAmour,
Cruel, tu es à moi.
Érabène chérie,
Si le désir de vengeance
Ne mabuse pas, je crois que ce guerrier
Est précisément celui
Qui ma frappé ; oui, oui, aux armes,
cest lui.
Ô funeste rencontre !
Écoute, tu fais erreur,
La fureur taveugle.
Ce fut un acte vil, de chevalier discourtois,
Que de mattaquer sur le rivage:
Je te défie en une nouvelle bataille.
Ce fut un acte de brigand
Que denlever Clérie, fille de sang
royal.
Quoi ? Cet homme a osé,
Dune main téméraire, me ravir ma
sur ?
La bataille me revient.
Et où sont tes armes ?
La ville est proche, et si tu me jures
De ne pas fuir, jirai rapidement les
chercher.
Tu mes encore hostile, affreux
destin ?
Un pied généreux
Na jamais fui un duel. Quand jaurai puni
Celui-ci, qui a déjà
Laudace de mattaquer, je me battrai aussi contre
toi,
Puisque tu souhaites rencontrer ta dernière
heure.
Darète, cesse et regarde
Comment mon épée
Doit guérir celui-ci de sa folie.
Que voyez-vous, mes yeux
Hélas ! Cette pointe trompeuse
Latteint, et feinte, et le transperce !
Il me poignarde lâme:
Oh Dieu ! que ce monstre est cruel,
Dun seul coup, il fait deux blessures,
Et en prenant une vie, il va en tuer deux.
Les mêmes, Cléandra
Cléandra Méonte Pallante Eumète Darète Cléandra Méonte Pallante Méonte Pallante Méonte
Cessez immédiatement, cessez
Le combat, ô guerriers,
Et ne souillez pas dun sang fraternel
Vos épées orgueilleuses et hautaines;
Pallante, voici Cratylle, ton frère,
Qui tout enfant fut enlevé
Sur le rivage, avec sa nourrice, par des pirates.
Méonte, voici Pallante,
Fils du roi de Thrace, ton géniteur,
Car Athamante est ton père
Non par la nature, mais par lamour:
Il tacheta tout petit à ces corsaires.
Chassez de vos curs ces haines mortelles,
Embrassez-vous donc, frères de sang royal.
Je me rends vaincu à toi,
Ô mon frère, ô Pallante.
Par générosité, le vainqueur se
déclare vaincu !
Cratylle, mon Cratylle,
On reconnaît bien à ta valeur que tu es
Le noble rejeton de notre souche royale;
Je me réjouis plus de trouver en toi un homme si
noble
Que si javais acquis un nouveau royaume.
Bienveillantes étoiles,
Combien, combien je ressens
De dette envers vous pour cette heureuse
issue !
Je prends part à votre allégresse,
Noble couple; et toi, tu as apaisé à
temps,
Ô sage dame, la colère de ces valeureux
guerriers.
Illustre prince, je suis
Amie de la vertu et de la valeur,
Et ce nest que pour les aider que jinvoque les
esprits.
Mon frère, voici la fille
Du roi dAthènes; vois
Comment Amour la guide sous son déguisement;
Exemple de fidélité, elle est mon
épouse.
Un greffon royal est ce qui convient à ton lit
nuptial;
Moi aussi, ayant semé de la souffrance,
Je récolte une moisson de joies:
Clérie, pour qui seule je soupire, est devenue
mienne,
Et de cruelle, la voici aimante.
Pallante, excuse ma stupide audace
Davoir osé memparer de la dame que tu
aimes;
Si Amour me la gravée dans le cur,
Le même me len a effacée.
Sur son beau visage, où résident
Toutes les grâces, comme sur leur propre
trône,
Ta faute est inscrite, ton pardon aussi.
Ce dénouement, Cléandra, mexplique
à plein
Le sens obscur de ta prophétie sur mon
géniteur.
Les mêmes, Évagoras
Évagoras Darète Darète Évagoras Pallante Darète Pallante Évagoras Méonte Évagoras Darète Cléandra Eumète
Darète, mon fils chéri !
Mon père révéré !
Évagoras
Je tembrasse donc, je te serre contre mon sein,
En dépit de celle
Qui, comme dune source, a fait jaillir
Les larmes de tes indignes tourments.
Si je respire, seigneur,
Délivré des enchantements,
Cest grâce à la valeur de ce prince
thrace.
Oh ! combien je dois à ta dextre invaincue,
Invincible héros ! Grâce à toi
disparaît,
Lacérée, transpercée, toute ma
douleur;
Cest grâce à toi seul que jai vu,
prisonniers,
Marcher devant mon char triomphal
Le Crétois dompté,
LÉgyptien écrasé;
Maintenant, tu ramènes mon fils à la
vie ! Que la récompense
Suive les fatigues et les sueurs:
Que Clérie, que tu aimes et honores, devienne
tienne;
Par des nuds du sang, solides et dignes,
Unissons fermement nos royaumes.
Dans ma jubilation, je suis
Confondu par tes grâces,
Et je ne sais exprimer didée
Égale à ta faveur et à mon plaisir;
Mais si la langue se tait,
Que mon silence soit
Un orateur disert, une voix éloquente
Pour célébrer ta
générosité.
Notre récompense nest pas à la hauteur
de ton mérite.
Seigneur, celui que tu vois est mon frère,
Le petit garçonnet
Quenleva ce corsaire;
Je te loffre et te le consacre, il vaut
beaucoup.
Jamais ne forligne le fruit de bonne souche;
Gravée au vif sur son visage,
Je vois limage de son noble père.
Qui que je sois, jaspire
À être ton chevalier
Tant que jaurai du souffle dans le cur, un
cur dans la poitrine,
Je brandirai mon épée pour ton
empire.
Jobtiens aujourdhui du Ciel plus que je ne
demande;
Champion, ma gloire sera davoir réuni
Ton fer fameux à mon sceptre;
Mais dirigeons nos pas vers la ville:
Avant que Phébus pâlissant et tremblant
Se précipite au sein de sa Téthys,
Je veux que dans le faste et la joie,
Nous célébrions les épousailles
De nos royales jeunesses.
Viens toi aussi Cléandra; tu seras notre
invitée;
Allons, Méonte.
Je veux être spectatrice
De lheureux hyménée.
Respire, mon cur, réjouis-toi:
Le Ciel nest plus hostile à ton audace;
Notre destin a changé de teneur,
La fortune inconstante a fait tourner sa roue;
Respire, mon cur, réjouis-toi:
Le Ciel nest plus hostile à ton audace;
Respire, mon cur, réjouis-toi !
Amour, Vénus, Psyché
Amour Vénus Amour Vénus Amour Psyché Amour Psyché Vénus
et Amour Vénus et Amour Vénus,
Amour
et Psyché,
à trois Tous
trois reprennent
Nuageux puis serein
Fut pour moi ce jour;
Une de mes flèches ma blessé,
Le temps ma enlevé,
Le temps ma guéri.
Mon fils, limmortel Jupiter
Tenvoie par moi tes flèches et ton arc;
Mais il veut que tu promettes dabord
De ne pas perturber leurs effets.
Par les eaux du Styx, je te jure,
Ma ravissante mère,
Non seulement de ne pas troubler
Le tranquille bonheur des amants joyeux,
Mais même dinstiller toutes les douceurs
Dans leurs plaies chères et bienvenues.
Reprends tes armes, et oublie
Les querelles de Mars,
Ô toi le germe et le fruit de mes
entrailles !
Que toute colère sen aille à
linstant, bannie de mon sein !
Cest ainsi, mon espérance,
Que je dois, toujours inconsolée,
Languir méprisée de toi ?
Si tu souhaites des douceurs,
Pourquoi tes-tu enfui loin de moi ?
Formée à lécole de ta
mère, je suis
Peut-être plus adroite pour les dispenser,
Et plus avisée que toute autre.
Une faute involontaire
Ne doit pas compter comme péché;
Jai été forcé daimer par un
de mes traits.
Je naccepte pas tes excuses fallacieuses,
Je veux exercer ma vengeance contre toi,
Unie bouche à bouche, poitrine contre
poitrine.
Elle appelle pour les offenses
Une très douce rigueur,
Pour que la punition suive lerreur.
C'est une bien douce rigueur;
Elle invite aux offenses,
Pour que la punition suive l'erreur.
C'est une bien douce rigueur, etc.
Nuageux puis serein, etc.
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