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Francesco Cavalli

[1602 - 1676]

Hélène

 
L'Elena

Drame en musique en I Prologue & III Actes
donné au Théâtre Saint Cassien, Venise, 1659
dédié à l'Illustrissime et Excellentissime Seigneur
Angelo Morosini, Procurateur de Saint-Marc

livret de Nicolò Minato

 

Le prologue

La Discorde, sous le masque de la Paix
Vénus
Junon
Pallas Athéna
La Paix
La Richesse

La Vérité
Amour
L’Abondance
Deux Furies

le drame

Tyndare, roi de Sparte
Hélène, sa fille
Ménélas, prince, en habit de femme, amoureux d’Hélène
Thésée
Pirithoüs
Hippolyte
, princesse amazone, en habit d’homme
Euryte, Amazone, sa suivante, en habit d’homme
Ergynde, suivante d’Hélène
Diomède, confident de Ménélas, en habit de marchand arménien
Eurypyle, confident de Tyndare
Irus, bouffon de cour
Créon, roi de Tégée
Ménesthée, son fils
Antiloque, confident de Ménesthée
Castor et Pollux, frères d’Hélène
Neptune

Chœurs
- de divinités marines
- d’Argonautes
- de chasseurs
- d’esclaves.

 

Épître dédicatoire du librettiste

Illustrissime et excellentissime seigneur, respectable protecteur 

Je confesse que l’humilité de mon obéissance reconnaît l’infinité de Votre Excellence avec le même type de connaissance que celle qu’on a du Soleil. On en admire la splendeur, on en contemple le mouvement, on en adore la bienfaisance, mais si l’on veut spéculer sur son essence, on en conclut qu’il s’agit d’une impénétrable perfection, d’un prodige qui dépasse l’entendement. Ainsi, Votre Excellence voudra bien m’accorder que je révère l’immensité de ses rayons, la sublimité de ses actions et l’abondance de ses grâces, mais que, ne pouvant comprendre la divinité qui resplendit en elle, je l’appelle un miracle dans le monde.

Avec ces sentiments d’humiliation devant l’éternité de ses mérites, je lui présente pour témoigner de mon hommage ces lignes tracées par ma faible plume. Le Soleil reçoit les légères vapeurs venant de l’humilité de la Terre ; que Votre Excellence, suivant l’usage de cet astre prodigieux, ne rejette pas ces faiblesses venant de ma révérence, et, les élevant aux sublimes régions de sa bienveillance, les transmute en rayons de gloire, en permettant qu’elles servent à me faire connaître à l’univers comme le plus obéissant qui sache la vénérer avec le cœur, en m’accordant, en même temps que le pardon de ma hardiesse, la félicité de vivre jusqu’à mon dernier souffle avec le bonheur d’être,

de Votre Excellence,

l’humble, dévoué et reconnaissant serviteur
Nicolò Minato.

 

 

 

Au lecteur

Lecteur,

Le sujet de ce drame est sorti de l’heureux génie du défunt Giovanni Faustini, d’illustre mémoire, devant le talent duquel s’ébahirent non seulement les théâtres de cette cité, mais aussi ceux des contrées les plus éloignées. Nombre de plumes sublimes se sont vu proposer, après sa mort, de revêtir ce sujet du manteau de la poésie, et, avec des raisons diverses, chacun s’est récusé. Je n’ai pas su refuser cet honneur, et bien que ma faiblesse freinât ma résolution, celle-ci a cependant été stimulée de savoir que si on a bien accueilli le Xerse, l’Artemisia et l’Antioco, dont les sujets étaient de moi, remplis de mes faiblesses, on sera encore plus tolérant envers la présente œuvre, dont le fond du sujet provient d’un homme au talent si insigne.

Je prie le ciel que la paix de ses cendres ne soit pas troublée par quelqu’un à qui mes imperfections donneraient l’audace d’émettre quelque critique envers son talent. Je déclare hautement que ce qui est mauvais est de moi, et tout ce dont la qualité resplendit est de lui. Aimable lecteur, admire le sujet, sois indulgent pour son traitement, et vis heureux.

 

 

 

Argument

De Léda, femme de Tyndare, roi de Sparte, naquit Hélène, dont l’exceptionnelle beauté provoqua l’admiration universelle, et qui se rendit célèbre par l’incendie de Troie, dont elle fut la raison. Ménélas, petit-fils d’Atrée, le célèbre roi de Crète, s’éprit d’elle et devint son époux. Mais auparavant, elle avait été enlevée par Thésée accompagné de Pirithoüs, ceux-ci ayant juré de ne se marier qu’avec des filles de Jupiter; c’est pourquoi Thésée enleva Hélène, car il était notoire qu’elle avait été engendrée par Jupiter métamorphosé en cygne. Pour procéder à cet enlèvement, Thésée abandonna Hippolyte, sœur d’Antiope, reine des Amazones; Hippolyte lui avait été donnée par Hercule lorsqu’il avait combattu avec lui contre les Amazones, les avait vaincues et avait fait Hippolyte prisonnière.

C’est dans cet état de choses que commence l’œuvre; on y représente les amour de Ménélas, qui, pour s’introduire au service d’Hélène, se fait passer pour une Amazone fameuse à la lutte; on représente Thésée enlevant Hélène, et on invente que Pirithoüs, ayant vu Ménélas en habit féminin lutter avec Hélène, le prend pour une femme, s’en éprend et l’enlève, oubliant sa résolution de n’épouser qu’une fille de Jupiter.

On représente en même temps les amours d’Hippolyte, qui part à la recherche de Thésée et le retrouve alors qu’il a enlevé Hélène, ce pourquoi elle est en proie à la colère, tout en étant combattue par l’amour.

Finalement, Castor et Pollux, frères d’Hélène, arrivent pour la libérer des mains de Thésée; Hippolyte se fait reconnaître; Thésée s’avoue vaincu par l’affection de celle-ci et l’épouse; Ménélas, se faisant connaître à son tour, épouse Hélène. L’œuvre se conclut sur ces événements, après avoir été entrecoupée de divers incidents.

 

Les décors

Le palais de la Paix, dans le Prologue
Bord de la mer de Laconie, à Sparte.
Palais de Tyndare
Amphithéâtre hors de la ville.
Un bois
Vestibule des chambres du palais de Tégée
Une cour
Bord de mer de Tégée
Délicieux bosquet royal
Palais de Créon

L’œuvre se situe partie à Sparte, capitale de la Laconie, partie à Tégée, royaumes séparés seulement par le fleuve Eurotas.

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

 

 

 

Prologue

 

Le palais de la Paix

La Discorde, sous le masque de la Paix
Vénus, Junon, Pallas, la Paix, la Vérité, l’Abondance,
la Richesse, Amour, deux Furies

La Discorde
Maintenant que la Paix brandit hardiment
Ses rameaux d’olivier parmi les mortels, et va
Annihilant mes fureurs, ici, parmi les dieux,
Je saurai lancer mes flèches empoisonnées.
Je me fais passer pour la Paix, et je me transporte ici
Pour occuper son palais, et si elle me chasse
Du monde, je lui rendrai la pareille
Et ferai en sorte de la voir chassée du ciel.
Voici justement trois déesses,
Les plus sublimes des royaumes constellés,
Elles arrivent opportunément pour mes desseins.

Vénus
Pour les beaux yeux de la plus belle Grecque
Qui soit jamais issue des Idées célestes,
Le petit-fils d’Atrée soupire.
Nous souhaitons que pour eux
Brille le flambeau d’un heureux hyménée,
Et que la Paix leur soit toujours favorable.

La Discorde
Oui, oui; ce que vous voulez,
Vous l’aurez à coup sûr de ma part.

Junon
Bien que mon époux (en dépit de la foi conjugale)
Soit le père d’Hélène,
Je ne veux pas pour autant, jalouse,
Me montrer rigoureuse;
Les fautes des erreurs amoureuses sont vénielles.

Vénus
Je leur ai donné leurs beautés.

Junon
Moi, leurs sceptres et leurs royaumes.

Pallas
Je les ai ornés de vertus.

Les trois
Et je ne cesserai jamais de les chérir.

Vénus
Avec des chaînes de diamant,
Que j’obtiendrai du Destin,
Je rendrai leur cœur si stable et si constant
Que la flamme dont il brûlera
Jamais ne pourra s’éteindre.

Junon
Toujours le ciel resplendira
De joyeuses étoiles, pour leur grand beau temps;
Les nuages et les tempêtes,
Le temps agité,
Seront si loin d’eux
Que jamais ils ne les troubleront.

Pallas
J’enseignerai leur nom si fameux
Aux années, aux lustres;
Je ne lirai pas les exploits
D’autres héros aussi illustres;
Leur nom se moquera du temps,
Se rira de l’oubli.

La Discorde
Je seconderai vos désirs,
Déesses éternelles; en attendant,
Que ce globe étincelant
Arraché aux plus riches sables du Gange
Soit par vous attribué à qui il convient.

Vénus
Qu’il est précieux !

Junon
Qu’il est beau !

Pallas
Il resplendit comme une étoile.

Vénus
Mais quelle est cette inscription ?

Toutes les trois, lisant
« Que cette pomme soit remise à la plus belle. »

Vénus
Donc, elle me revient.

Pallas
Ma foi, vous vous trompez:
C’est à moi qu’elle revient. 

Junon
Non, c’est à moi.

La Discorde
(Parfait, parfait, en vérité.)

Les trois déesses
Vous... Vous...

Vénus
Avec Cythérée...

Junon
Avec l’épouse de Jupiter...

Pallas
Avec la plus sage des déesses...

Les trois
Vous prétendez rivaliser de beauté ?

Junon
Êtes-vous si téméraires ?
Cet objet n’est pas pour vous.
Allons, donnez-le moi.

La Discorde
(Parfait, parfait, en vérité.)

Junon
Vénus, tu oses me résister ? Attends,
Cette Hélène que tu chéris,
Tu verras si je fais son bonheur !

Pallas
Ne t’en promets pas moins de ma vertu !

Junon
Thésée l’enlèvera.

Vénus
Mais il ne l’épousera pas.

Pallas
Une nouvelle fois,
Tu verras recommencer ses brigandages.

Vénus
Je saurai la soustraire à tes représailles.

Junon
En attendant, laisse cette pomme.

Pallas
À moi, laisse-la moi !

Junon et Pallas
Non, non, elle ne te revient pas.

La Discorde
(Parfait, parfait, en vérité.)

La Vérité [à la Paix ?]
Veux-tu savoir qui est
Celle qui se tient sur ton trône ?

La Discorde
Malheur ! Voici la Vérité !

Pallas
Pour que dans le monde, à travers les plus vastes royaumes,
J’apaise les colères,
Dis-moi qui tu es, toi qui es si audacieuse.

La Vérité
Tu vas le savoir: viens ici,
Tombe, sois précipitée
De ce trône, indigne !

Pallas
Que vois-je ? scélérate,
Dépouille-toi de ces vêtements qui ne te conviennent pas;
Vers les abysses profondes,
Fuis, vole, cache-toi;
Mais non: viens ici; je veux que toujours
Tu restes prisonnière sous ma garde.

Vénus
Ah ah ! tu fuis !

Pallas
Abondance, Richesse, Amour, ô vous,
Vous qui logez avec moi,
Venez tous outrager la cruelle Discorde.

La Vérité
Pauvrette, tu es fatiguée ?

Pallas
Regarde, je t’enchaîne,
Et tu ne seras libérée
Que quand les Furies
T’emporteront parmi les souffrances éternelles.

La Vérité
Qu’ils écoutent, les glorieux héros de l’Adriatique !
Un temps viendra où, affligé et épuisé, le Thrace,
Se repentant enfin de son fol orgueil,
Implorera la paix du grand Lion.

La Paix
En dépit de la Discorde, désormais,
Ma main pacifique distribue mes olives à l’Adriatique.
Déjà, déjà, il me semble que le grand Lion arrive
Par ses rugissements, à épouvanter la
Lune.

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ACTE I

 

Scène 1
Rivage de Laconie
Neptune, Thésée, Pirithoüs, chœur de divinités marines

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Que l’onde joue, que brille la mer,
Et que les brises
Folâtres
Donnent de doux baisers aux eaux amères.
Que l’onde joue, que brille la mer.

Neptune
Aujourd’hui, Thésée enlèvera
La noble progéniture du Tonnant.

Thésée
Ils sont plaisants pour un cœur aimant,
Ils sont doux, ils sont chers,
Les brigandages de beauté.

Pirithoüs
L’enfant qui va nu
Ne peut donner de joies plus rares.

À trois
Ils sont doux, ils sont chers.

Chœur
Que l’onde joue, que brille la mer.

Neptune
Depuis les rivages d’Athènes,
Je vous ai escortés en sécurité
Vers les plages désirées de Laconie;
Ici commande Tyndare,
Tyndare qui se croit
Le père d’Hélène, et ignore que Jupiter
Sous le blanc plumage d’un cygne,
Féconda la femme de cet homme peu méfiant.
Maintenant, vous qui voulez vous joindre
D’un nœud conjugal à des filles de Jupiter,
Allez, voleurs d’amour, vous emparer
De cette Grecque, pour une si noble cause.

Thésée
Oui, exécutons
Notre engagement.
Aujourd’hui même,
Elle sera enlevée pour moi.

Pirithoüs
Pour toi.

Thésée
Pour moi.

Thésée et Pirithoüs
Oui, oui, exécutons
Notre engagement.

Thésée
Puis nous descendrons aux ténébreux rivages
Des marais du Styx
Et, sans tenir compte des âmes sans corps
Et de l’aboyeur à trois gorges,
Nous ferons, pour toi,
Revenir Proserpine
Aux rayons du grand jour.

Pirithoüs
Pour moi ?

Thésée
Pour toi.

Pirithoüs et Thésée
Oui, oui, exécutons
Notre engagement.

Neptune
Thésée, mon fils...

Thésée
Père aimé...

Neptune
Ami Pirithoüs...

Pirithoüs
Dieu révéré...

Neptune
Restez.

Thésée et Pirithoüs
Partez.

Neptune
Allez, enlevez-la.

Thésée et Pirithoüs
Allez.

Neptune
Enlevez-la,
Que votre audace vous aide.

Thésée
Notre cœur en aura.

Neptune
Que le désir ne vous joue pas de tours.

Pirithoüs
Il sera constant.

À trois
Sus donc, allons enlever
La beauté adorée.

Neptune
Restez.

Thésée et Pirithoüs
Partez.

Neptune
Allez, enlevez-la.

Neptune
Restez.

Thésée et Pirithoüs
Partez.

Chœur
Allez, enlevez-la.

Scène 2
Thésée, Pirithoüs

Pirithoüs
Le lieu et le moment de notre larcin, ami,
Nous les avons déjà prévus, il n’y a pas lieu d’y revenir.
Là où se dresse
Hors des remparts, un amphithéâtre élevé,
Masse fameuse d’illustres marbres,
Seule avec deux suivantes,
La belle s’en va pour s’entraîner à la course sur la palestre,
Chaque fois que s’en va le soleil.
Un sort plus bienveillant
Ne saurait offrir des circonstances plus favorables
À nos desseins, plus faciles, plus adroites.

Thésée
Eh bien, ne tardons pas ; et avant qu’Apollon
Tombe, las de sa course, dans le sein de Téthys,
Je veux qu’il me voie au moins cueillir un doux baiser
De la belle enlevée.

Pirithoüs
Oui, les baisers volés
Sont bien plus plaisants que les baisers offerts.

Thésée
Les plaisirs garantis
Sont moins chers que les incertains.

Pirithoüs
Plus agréables aux vainqueurs
Sont les butins les plus disputés.

Thésée
Ainsi plaisent dans les amours
Les dépouilles prises de force.

À deux
Sans larcins, vous qui aimez,
Ma foi, jamais vous n’aurez rien de bon.
Les femmes, ces écervelées,
Ne donnent rien si on les force pas.

Scène 3
Salle du palais royal de Tyndare en Laconie
Ménélas habillé en femme, Diomède

Ménélas
Je souffre, je languis, je meurs
Dans tes flammes, Amour;
Aux chauds soupirs,
Aux rudes martyres
D’un cœur tourmenté,
De grâce, apporte un réconfort.
Je souffre, je languis, je meurs.
Des flèches, des chaînes, du feu,
Mon cœur est déjà vaincu.
Que peut vouloir de plus
L’enfant nu qui vole,
Si déjà, en larmes,
J’avoue que j’adore ?
Je souffre, je languis, je meurs.
Diomède ?

Diomède
Seigneur ?

Ménélas
Laisse de côté
Les marques d’obéissance, et abandonne
Tes souvenirs de serviteur; je ne suis plus
Prince ni seigneur,
Le roi de Crète
Atrée n’est plus mon oncle,
Je ne suis pas Ménélas.
Tu es un marchand de Corinthe,
Qui m’a achetée aux corsaires du Pont,
Moi, Amazone captive, fameuse lutteuse;
Et tu m’amènes pour me donner au roi Tyndare,
Afin que je sois dans la palestre
La monitrice et la maîtresse d’Hélène.

Diomède
Mensonge bien ourdi,
Charmant rêve, subtile invention
D’un amant ingénieux !
Se faire femme pour devenir mari !

À deux
Au royaume d’amour,
La tromperie est une valeur,
La fraude une vertu.

Ménélas
L’enfant ailé
Seconde les tromperies
D’une âme constante.
Que les peines, les angoisses
Ne durent plus
Dans un cœur malheureux.

À deux
Au royaume d’amour,
La tromperie est une valeur,
La fraude une vertu.

Ménélas
Cupidon, nu et charmant,
Sourit aux fraudes
D’un cœur amoureux;
Il facilite les façons
D’éteindre l’ardeur
Qui fut allumée.

À deux
Au royaume d’amour,
etc.

Scène 4
Irus, Ménélas en femme, Diomède

Irus
Je suis vraiment heureux,
Tout le monde m’aime,
Toutes les dames me veulent du bien,
Jamais je ne suis importun;
Tout se passe bien,
Tout est en bon ordre
Quand Irus le dit.
Je suis vraiment heureux.

Diomède
Il est bien joyeux, celui-ci !

Irus
Avec tous, j’ai raison,
Chacun se permet
De m’appeler bouffon.
Je suis caressant avec toutes,
Je m’éprends de toutes,
Et je n’en démords pas.
Je suis vraiment heureux.

Diomède
Hé, l’ami !

Irus
Ô seigneur,
Je vous présente mes respects; dites-moi
Qui vous êtes, d’où vous êtes parti, pourquoi vous venez.
Si je peux vous servir,
Vous êtes le maître; au revoir; adieu.

Ménélas
Bizarre humeur, ma foi.

Diomède
Attendez un peu !

Irus
Puis-je faire moins ? Volontiers.

Diomède
Je suppose
Que vous appartenez à la cour ?

Irus
J’y suis même le premier.

Diomède
À juste titre.

Irus
Très certainement.

Diomède
C’est votre délicatesse
Qui vous aura conduit à un tel rang.

Irus
C’est plutôt mon mérite.

Diomède
Quelle charge avez-vous ?

Irus
Domestique du roi,
Familier de sa fille,
Rien, rien ne se fait sans moi.

Diomède
Et quel est votre titre ?

Irus
Cela, il ne m’appartient pas de le dire.

Diomède
Faites-moi cet honneur,
Que je puisse m’incliner devant vous comme il convient.

Irus
Pour vous dire la vérité, on m’appelle bouffon.

Diomède
Titre brillant !

Ménélas
Office honorable !

Irus
Et vous, qui êtes-vous ?

Diomède
Un marchand de Corinthe;
Cette Amazone esclave,
Je l’ai achetée à des corsaires,
Et je voudrais l’offrir au roi.

Irus
Qu’elle est belle ! La mignonne ! Moi aussi, je l’accepterais bien !
C’est bien autre chose que du musc,
Que de l’ambre, que des coraux;
Par ma foi, entendez-le bien,
Avec cette marchandise, vous ne pouvez pas échouer.

Ménélas
(Nous sommes bien tombés !)

Irus
Le roi arrive,
Désirez-vous lui parler ?

Ménélas
Ce serait une grande faveur.

Irus
Restez ici.
Je serai rapide à vous introduire;
Mais en échange de mes services,
Qu’il y ait au moins quelque carat pour mon compte.

Scène 5
Tyndare, Eurypyle, Irus, Ménélas en femme, Diomède

Eurypyle
Recherchée par beaucoup,
Destinée à aucun,
La beauté et la force d’Hélène font naître
De l’espoir chez chacun.
Ce n’est pas assez efficace
Pour toujours endormir les élans de l’amour
Que de laisser dans le doute
Avec des déclarations ambiguës.
On craint de perdre, on espère gagner.
Mais se voir imposer de pénibles délais
Fait naître le doute, et accroît la crainte;
Et s’il est vaincu par la crainte,
Amour devient un maître de violence.

Ménélas
Mon cœur l’entend bien.

Tyndare
Les jours d’Hélène sont encore loin de la maturité,
Et encore toute simplette
Elle enchante ses heures avec les jeux et les plaisanteries,
Et les flèches de feu ne lui percent pas la poitrine.

Ménélas
Pour moi, ce n’est pas peu.

Irus
Seigneur, ici dehors attendent...

Tyndare
Tais-toi !

Irus
... Un marchand, et une jeunette.

Tyndare
Dis-leur de patienter.

Irus
Venez donc, le roi vous autorise.

Eurypyle
Que ne peut pas l’insolence !

Diomède
Roi très fameux, seigneur invaincu,
J’ai acheté à des pirates du Pont
Dont elle était auparavant prisonnière
Cette charmante Amazone,
Ici présente;
Et comme elle est si bonne lutteuse
Qu’elle jette à terre tous les meilleurs,
Je vous l’offre en cadeau;
Il se pourrait qu’Hélène apprenne d’elle
Avec un plaisir non négligeable
Les nobles techniques de l’art de la lutte.

Tyndare
(Oh, quelle beauté altière !)
J’agrée votre courtoisie, et vous en aurez
Une récompense à la hauteur.
Qu’on détache les fers de son pied charmant !

Irus
Vous voyez maintenant, Sire,
Si c’était une marchandise à laisser dehors.

Ménélas
Sire, en me déliant le pied, vous me liez l’âme;
Tant que je respirerai
Les douces brises du clair jour,
Ces souvenirs me seront une chaîne.

Tyndare
(Qu’elle complimente bien !)
En vérité, je m’aperçois, si je regarde
Le resplendissant trésor de votre chevelure,
Que des entraves de fer étaient des liens injustes
Pour qui a des chaînes d’or.
(Je me rends compte que je suis fou d’elle !)
Eurypyle, conduisez
Cette belle à ma fille
Afin qu’elle soit sa compagne plutôt que sa servante.
(Oh, quel doux flambeau elle m’allume dans le sein !)

Ménélas
Un seul cœur ne suffit pas face à tant d’honneurs.

Tyndare
(Les astres et les grains de sable
Sont bien moins nombreux
Que ne sont ses splendeurs.)

Ménélas
(Ma foi, ma foi, je m’en suis bien sorti.)

Scène 6
Tyndare, Diomède, Irus dissimulé

Tyndare
Ami, hélas, je souffre,
Cette chevelure m’a enchaîné,
Ce cil m’a blessé,
Mon âme s’est troublée,
Le cœur s’est réduit en cendres,
Mon esprit s’est perdu.
Ami, hélas, je souffre.

Diomède
(En vérité, elle est gracieuse.)
En un seul moment,
Tant d’incendies ?

Tyndare
Les flèches volent, et l’éclair fulgurant
En un instant réduit en cendres et anéantit.

Diomède
Vos ardeurs me font peine.
L’Amazone est une tigresse,
Un serpent, un bronze, dur comme le diamant.
Seigneur, vous êtes amoureux
De qui n’est pas une femme.
(S’il me comprenait, malheur à moi !)

Tyndare
Ami, hélas, je souffre.

Diomède
Insouciante de sa beauté,
Farouche, dédaigneuse,
Elle hait, elle abhorre
Les caresses, les amants, les séductions;
En somme, il semble que la Nature en elle,
Se trompant de sexe,
Ne lui ait rien accordé de féminin.
Roi, vous aimez un rocher, vous aimez un tronc d’arbre.

Tyndare
Ami, hélas, je souffre.

Diomède
(S’il me comprenait, malheur à moi !)

Tyndare
Qu’arrivera-t-il donc ?
L’ardeur
Qui détruit
Mon cœur,
Auprès des étoiles
Rebelles
Ne trouve pas de pitié.
Qu’arrivera-t-il donc ?

Diomède
Amour le sait.
Le flambeau
Dévorant,
Il pourra l’éteindre.
Le venin
De votre sein,
Un jour, il le guérira.

Tyndare
Mais quand sera-ce ?

Diomède
Amour le sait.

Tyndare
D’ici là
Il me fait languir
Dans les larmes.

Diomède
Un jour
Le sourire
Vous reviendra.

Tyndare
Mais quand sera-ce ?

Diomède
Amour le sait.

Scène 7
Irus

Irus
Avec quel plaisir
J’ai entendu les pâmoisons amoureuses
Du roi à cheveux blancs; avec quelle flamme
Sortaient les soupirs de sa bouche chargée d’ans !
Oh le beau Narcisse, oh le mignon Adonis !
Çà, jeunes gens, jouissez
Tant que votre âge est riant.
La beauté un jour fuira
Vos joues colorées;
On ne trouvera plus agréables
Vos baisers inféconds, vos étreintes stériles.
Ne laissez de côté aucun plaisir
Tant que vous avez la chevelure dorée:
La fin de l’heure de la jouissance
Arrive toujours trop vite;
Et pour le jeu d’amour, il ne sert guère
De voir cheveux de neige et cœur de feu.

Scène 8
Un amphithéâtre hors de la ville
Hélène, Ergynde

Hélène
Délices de l’amour,
De grâce, ne tardez plus
À faire mon bonheur;
Sur mon cœur bouillonnant,
Versez avec bonté
Vos plaisirs.
Délices de l’amour,
De grâce, ne tardez plus
À faire mon bonheur.
Je vous attends, je vous désire;
Si vous me lassez davantage,
Je me sens mourir.
Je vous appelle des trésors
Bien que ne vous ayant pas éprouvés
Si ce n’est en pensée.
Je vous attends, je vous désire;
De grâce, ne tardez plus
À faire mon bonheur.

Ergynde
Celui qui ne sait pas
Ce qu’est la jouissance amoureuse,
Qu’il le demande à qui en a fait l’expérience.
Elle ne peut pas dire
Ce qu’est la félicité,
Celle qui n’a pas donné et reçu de baisers.
Qui ne le sait pas,
Qu’il le demande à qui en a fait l’expérience.
Il n’a pas joui
D’une vraie joie ici-bas
Celui qui n’a pas serré l’objet aimé sur son sein;
Le véritable bien,
Il ne peut le reconnaître,
Celui qui n’a jamais embrassé son amour;
Qui ne le sait pas,
Qu’il le demande à qui en a fait l’expérience.

À deux
Ô gens mariés, que vous êtes heureux !

Hélène
Vous ne passez pas
Les nuits glacées
Dans une inaction stérile.

À deux
Ô gens mariés, que vous êtes heureux !

Ergynde
Vous ne souffrez pas
Dans un lit misérable
Au milieu des désirs inutiles.

À deux
Ô gens mariés, que vous êtes heureux !

Scène 9
Ménélas, Eurypyle, Hélène, Ergynde

Eurypyle
Princesse, mes respects.

Hélène
Qui vous amène, aimable Eurypyle ?

Eurypyle
Je viens vous présenter cette personne, que vous envoie votre père,
Cette gracieuse Amazone,
Fameuse à la lutte, et en qui s’allient
Un courage robuste et un charmant visage.

Ergynde
(Un jeune homme serait tellement mieux.)

Hélène
(Quelle beauté ! Quelle vivacité !)

Ménélas
(Oh ! de quelle flamme brûle mon cœur !)

Hélène
Et qu’est-ce qui t’a conduite vers nous,
Gentille Amazone,
Ton aimable libre volonté, ou la main du destin ?

Ménélas
Amour fut au commencement de ma destinée.

Hélène
Doux commencement !

Ménélas
Il est vrai, pourvu que le ciel cruel
Ne me fasse pas adorer une âme de glace.

Hélène
Donc, tu ne sais pas encore si on t’aime ou non ?

Ménélas
Je ne le lui ai jamais demandé.

Hélène
Quoi ! Tu n’as pas pu, ou tu n’as pas osé ?

Ménélas
En vérité,
Jusqu’ici, je n’ai pas pu,
Et je ne sais si ensuite j’oserais.

Hélène
Dis-moi, est-il loin,
L’objet de ta flamme ?

Ménélas
Il est tout proche,
Ou plutôt, il est présent.

Hélène
Comment ?

Ménélas
(Ah, j’ai trop osé.)
Il reste dans mon cœur, et ne s’en va pas.

Hélène
Je vois bien qu’il te déplaît
De me découvrir le feu
Dont le dieu aveugle t’enflamma l’âme.

Ménélas
Au contraire, je le désire.

Hélène
Parle donc.

Ménélas
Il faut que j’y réfléchisse un peu.

Hélène
Réfléchis-y.

Ménélas
Nous n’avons pas le temps.

Hélène
J’attendrai autant que tu veux.

Ménélas
Ce n’est pas le lieu.

Hélène
Garde donc ta flamme cachée; un jour peut-être,
Tu voudras me découvrir la souffrance de ton cœur blessé,
Et moi, je serai sourde comme un serpent.

Ménélas
(Mauvais présage pour mon espérance !)

Hélène
N’aie plus avec moi de sujet de conversation
Autre que la lutte,
Et congédions les discours sur l’amour.

Ménélas
(Oh, l’étrange rencontre d’un cœur enflammé !)
Je vous dirai d’abord comment je suis restée prisonnière
D’un barbare pirate,
Comment j’ai été vendue, donnée ici en cadeau,
Et comment l’archer nu a été à l’origine
De mon triste destin; et à un moment plus propice,
Je vous ferai connaître
La belle divinité que mon âme adore.

Hélène
Je ne veux rien savoir;
Je sais que tu vas inventer
Des fugues nocturnes, des royaumes abandonnés,
De feintes généalogies, des changements de sexe,
Vains mensonges d’Argiens, rêveries de Grecs.

Ménélas
(Comme par hasard, elle devine ma situation.)

Hélène
Je sais que tu veux cacher qui t’a blessé,
Je ne cherche rien, et je ne croirai rien.

Ménélas
Croirez-vous à mes soupirs ?

Hélène
La poitrine peut les simuler.

Ménélas
Aux larmes ?

Hélène
Guère.

Ménélas
Aux serments ?

Hélène
Encore moins.

Ménélas
Si je vous disais que vous êtes la seule
Capable de faire plier mon idole
Pour l’amener à m’aimer ?

Hélène
Je ne le croirais pas.

Ménélas
Si je vous demandais d’avoir pitié ?

Hélène
Je rirais.

Ménélas
Donc, sans me croire,
Vous me laisseriez au milieu de mes peines ?

Hélène
Oui.

Ménélas
(Ah ! veuille le destin qu’il n’en soit pas ainsi !)

Hélène
Maintenant, assez de ce sujet; que les exercices de la palestre
Soient seuls à nous fatiguer et à nous faire transpirer.
Viens lutter; hardi,
Donne-moi la main.

Ménélas
(Amour, au secours !)

Hélène
Tu trembles, tu pâlis ! qu’as-tu ?

Ménélas
Ah, de grâce, par pitié,
Ne me regardez jamais avec un œil si trouble !

Hélène
Mais dis-moi, que crains-tu ?

Ménélas
Oh Dieu ! Vous êtes le portrait vivant
De mon idole; menaçants, sévères,
Tels il me semble voir les yeux de mon amour.

[Dans cette scène et une partie de la suivante, Eurypyle et Ergynde resteront en observation et converseront entre eux.]

Hélène
Ma foi, tu me fais rire; je te regarderai donc
Paisiblement, gentiment;
Viens, viens, faisons des prises.

Ménélas
Hélas, je ne peux pas;
Dans mon sein, mon âme
Palpite et languit;
Mon pied chancelle;
Hélas, je ne peux pas.
Ne me regardez pas avec des yeux si ardents !

Hélène
De quoi as-tu peur ? Qu’as-tu ?

Ménélas
Les yeux de mon amour
Ont la même ardeur,
Qui me fait sentir mon cœur réduit en cendres.

Hélène
Arrête ces bêtises; lutte ou va-t’en !

Ménélas
Je lutterai, mais vous verrez
À mon pas chancelant
Que plus que lutteuse, je suis amoureuse.

Scène 10
Thésée, Pirithoüs, Hélène, Ménélas, Eurypyle, Ergynde

Thésée
Voici le lieu, voici l’endroit.Vois la belle qui est en train de lutter.

[Hélène et Ménélas luttent.]

Pirithoüs
Celle qui est avec elle dans ce farouche jeu
N’a pas moins de beauté.

Hélène
Tu es tombée !

Thésée
Moi aussi, je suis tombé !

Ménélas
Jupiter, le roi des dieux
Est tombé du ciel pour une beauté moindre;
Une chute par amour n’est pas déshonorante.

Pirithoüs
Voilà qu’elle me fait oublier Proserpine !

Ménélas
Amour, qui a placé en vous
Des rayons semblables à ceux de mon soleil
M’a fait en les regardant
Tomber, à juste titre, pour les adorer.
(Ménélas, tu parles trop librement !)

Hélène
Eurypyle, allez trouver le roi,
Dites-lui ce que vous avez vu.

Eurypyle
J’obéirai;
Ma foi, elle est noble,
La folie de celle-ci.

Ergynde
Pendant qu’elle vous regarde,
Elle se représente son amour et elle en délire.

Thésée
Finissons-en, cette attente est pénible;
Je vais enlever Hélène.

Pirithoüs
Et moi, celle-ci, dont la beauté céleste
A eu si vite fait de m’enflammer.

Ensemble

Thésée
Maintenant, sans plus tarder,

Pirithoüs
Sus, sus, enlevons-les !

Hélène
Qui m’enlève ?

Ensemble
Hélas !

Ménélas
Qui m’emprisonne ?

Eurypyle et Ergynde ensemble

Eurypyle
Holà, arrêtez ! Est-ce ainsi
Qu’on enlève les princesses ?

Ergynde
Qu’on ravit les demoiselles ?
Au secours, ô cieux, ô astres !

Eurypyle
Ils vont trop vite, notre poursuite est trop lente.

Ergynde
La flèche du Scythe n’est pas si rapide.

Eurypyle
Avec cette malheureuse nouvelle,
Je vais déchaîner la colère et la fureur du roi.

Ergynde
Connaissez-vous les ravisseurs ?

Eurypyle
Ce sont Thésée et Pirithoüs,
Héros invincibles,
Connus de l’onde ibérique aux rivages de l’Orient.

Ergynde
Ah ! qui me dérobera, qui me prendra,
Qui m’accueillera sur son sein ?
Je suis ici, libre, rapide,
Moi aussi, je veux être enlevée
Pour jouir d’un jour de beau temps.
Qui me dérobera, qui me prendra,
Qui m’accueillera sur son sein ?
Pour être sa belle et son adorée,
Qui m‘accepte, au moins à l’essai ?
Je saurai lui en donner de si vifs
Que je rendrai n’importe quel amant
Pleinement satisfait de mes baisers.
Qui me dérobera, qui me prendra,
Qui m’accueillera sur son sein ?

Scène 11
Irus

Irus
Aux armes, cavaliers et fantassins,
Sus, sus, courez après les brigands amoureux.
Hélène en même temps que la charmante Amazone
Ont été enlevées;
Les suivantes d’Hélène
Crient, effarouchées;
Mais si on les enlevait elles aussi, elles se tairaient.
Aux armes, cavaliers et fantassins, etc.

Scène 12
Tyndare, Diomède, Eurypyle, Irus

Tyndare
Je ferai, je ferai voler
Les forêts sur les flots ; j’encombrerai les mers
D’une infinité de voiles,
J’inonderai les plaines d’hommes en armes,
Et si les forces humaines
Ne suffisent pas à me venger,
Pour obtenir un terrible secours,
Je volerai les âmes damnées à Pluton.
En attendant, vole, Eurypyle,
Pour poursuivre les criminels avec ceux-ci.
Toi, Diomède, va avec lui,
Porte secours à l’Amazone,
Quand les proies seront reprises aux prédateurs.
Irus, change de langage, change de vêtement,
Va incognito, découvre la retraite
Des infâmes ravisseurs, et leurs plans scélérats.

Eurypyle
Je pars; les dangers, la mort
N’ébranleront pas mon âme.

Diomède
Je m’en vais; il ne sera pas dit qu’une vile crainte puisse m’émouvoir.

Irus
Je cours, et si la charmante Amazone
Est reprise à ces rapaces,
De joie, je lui donnerai deux baisers.

Tyndare
Si la beauté que j’adore ne revient pas,
Que ferai-je, malheureux ?
Privé de cœur, privé de réconfort,
Je sais bien que je mourrai.
Si la beauté, etc.
C’est ainsi que tu te perds, âme méprisable ?
Une passion vaine, une indigne séduction
A tant de pouvoir, règne tant
Sur ton âme hypnotisée
Que tu penses plus à ton aimée qu’à ta fille ?
Loin de moi, ce qui n’est pas fureur !
Qui me ravit ma fille
M’enlève le diadème, le règne et le cœur.
Loin de moi, etc.
Mais ces neiges intactes
De mon Amazone,
Ce beau sein de lait
Seront profanés par les caresses d’un autre ?
C’est ainsi, astres, que vous m’avez trahi ?
Mon âme languira
Tourmentée par son désir,
Si mon bien, si mon désir
Ne recouvre pas la liberté.
Mon âme, etc.
Et pourtant, hors de moi-même,
Je tourne inutilement ? allez-vous-en,
Vils fantômes, passions téméraires,
Et tant que l’honneur royal
N’aura pas été vengé
Sur la terre, au ciel et dans les abysses,
Loin de moi, ce qui n’est pas fureur !

Scène 13
Un bois
Thésée, Pirithoüs, Hélène, Ménélas

Hélène et Ménélas, ensemble
Vous êtes de grands personnages, vous êtes des héros,
Mais en vérité, pas pour nous !
Laissez-moi, hélas !

Thésée
Nous passerons à Tégée; le roi, mon ami,
Nous accueillera volontiers.

Pirithoüs
Là-bas, vous serez
Au milieu des fastes royaux,
Servie par le peuple...

Thésée
Obéie par des princes...

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Adorée par moi.

Hélène et Ménélas, ensemble
Laissez-moi, hélas !

Hélène
La colère de Tyndare offensé
Ne sera pas inactive.

Ménélas
Et le sceptre de Sparte n’est pas si méprisable.

Hélène et Ménélas, ensemble
Moi, devoir endurer d’être enlevée !

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Si j’obtiens votre pardon...

Thésée
Tout l’univers pourra se conjurer,

Pirithoüs
Le ciel et tous les éléments faire front contre moi,

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Rien ne pourra me troubler ou m’épouvanter.

Pirithoüs
Je vous adorerai.

Ménélas
Ce sont les dieux qu’on adore.

Thésée
Je serai votre esclave.

Hélène
J’ai mes esclaves à Sparte.

Thésée
Vous me verrez mourir.

Hélène
Je ne vous le demande pas,
Je ne vous en empêche pas non plus.

Pirithoüs
Je vis pour vous seule.

Ménélas
Je ne vous donne pas la vie, ni ne vous en prive.

Thésée
De grâce, ne soyez pas
Si sévère avec moi.

Pirithoüs
Je sais bien que votre âme
N’est pas si farouche.

Hélène et Ménélas, à deux
Vous nous avez enlevées
Et vous réclamez encore
Pitié et merci,
Que vous ne méritez pas !

Thésée et Pirithoüs
Pardon, mon amour !

Pirithoüs
Je n’ai pu résister
À vos splendeurs.

Thésée
À cause de vous, de durs fers
M’entravent le cœur.

Hélène et Ménélas, à deux
D’une personnalité brutale,
Qui machine des agressions,
L’amour est feint,
Les peines sont fausses.

Thésée et Pirithoüs
Pardon, mon amour !

Scène 14
Eurypyle, Diomède, chœur de soldats silencieux

Diomède
Nous avons parcouru en vain
Les bois, les monts, la plaine, et, tout autour,
Examiné chaque refuge.

Eurypyle
Les fugitifs,
Tenant dans leurs bras leurs captives,
Ont fui rapidement comme un éclair.

Diomède
La colère de Tyndare
Les rejoindra bientôt
Dans les royaumes les plus lointains.

Eurypyle
Telles sont les grandes catastrophes
Que produisent un regard, un sourire, une chevelure.

Diomède
C’est folie de tomber amoureux,
Pour languir nuit et jour.

Eurypyle
J’entends chacun se lamenter
De celle qui l’a blessé.

Diomède et Eurypyle, à deux
C’est folie de tomber amoureux.

Eurypyle
L’amant de n’importe quelle beauté
Déclare qu’il a pris feu..

Diomède
Après quoi, le malheureux ne sait pas
S’éloigner des flammes.

Diomède et Eurypyle, à deux
C’est folie de tomber amoureux.

Scène 15
Les mêmes, Irus dans un costume bizarre

Irus
Tout, j’ai tout observé,
Ils sont désormais arrivés de l’autre côté du fleuve.
Voici Eurypyle et Diomède,
Je vais un peu me moquer d’eux.
La belle cruelle qui m’a ravi mon cœur
Au feu d’amour un jour l’a fait rôtir,
Puis, avide et vorace, elle l’a mangé,
Si bien que moi, pauvret, je n’ai plus de cœur.
J’ai voulu acheter un cœur tout neuf,
Il m’a fallu débourser beaucoup d’argent,
La cruelle me l’a donné, puis me l’a volé,
Si bien que moi, pauvret, je n’ai plus de cœur.

Eurypyle
Ma foi, celui-là est vraiment fou.

Irus
Fous vous-mêmes, qui ne me reconnaissez pas !
Et maintenant, vous me reconnaissez ?

Diomède
Oh, que vois-je ?

Eurypyle
Comme tu t’es transformé !

Diomède
Comme il simule bien la folie !

Irus
De cette façon, sans être reconnu, passant inaperçu,
J’ai trouvé les héros et les ai suivis de loin;
Mais sur la frêle barque
D’un humble pêcheur, ils ont franchi
Les eaux de l’Eurotas tout proche
Et doivent maintenant avoir atteint l’autre rive.

Eurypyle
Ils vont sûrement à Tégée, chez le roi Créon;
Inutile de les suivre;
Retournons au palais. Toi, Irus, tu peux
Te rendre à Tégée; là-bas,
Tu observeras tout avec sagacité.

Irus
J’obéis sur le champ.
Me voici devenu, pour ma fortune,
Éclaireur du roi, en d’autres termes: espion.

[Il sort.]

Eurypyle
Comme Pirithoüs s’est promptement enflammé !
Mais il croit avoir enlevé
Une demoiselle, et il va se trouver berné.
Ils sont nombreux, qui, pour un seul regard,
Tombent aussitôt foudroyés
Et languissant d’amour
Ont dans leur sein tourment et douleur.
Ma foi, une si folle situation me fait rire;
Moi, je ne veux pas d’amour, si je ne suis pas aimé.
Il est vrai que le dieu d’amour
Peut rendre amoureux tous les cœurs,
Mais je ne sache pas qu’en un instant
L’ardeur soit infinie.
Ma foi, un jeu si fou me fait bien rire;
Pour qui ne brûle pas pour moi, je n’ai aucun feu.

Scène 16
Irus revient, suivi de deux ours; puis arrive un chœur de chasseurs

Irus
Ma foi, de vous rejoindre,
Je suis mort de peur.
De grâce, par bonté, laissez-moi aller,
Je n’ai pas besoin de compagnie.
Qui sait s’ils ne m’emmènent pas prisonnier ?
Dans ce royaume, peut-être
Ce sont les ours qui font la police.
Oh, vous me caressez,
On dirait deux dames;
Heureusement pour moi que vous n’avez pas faim.

Chœur
Sus à l’ours, sus à l’ours !

[Les ours effrayés lâchent Irus.]

Irus
Ma foi, les chasseurs
Me secourent opportunément.
Adieu, messieurs.

Chœur
Sus à l’ours, sus à l’ours !

[Les chasseurs s’emparent des ours et dansent.]

 

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ACTE II

 

Scène 1
Cour devant les chambres du palais royal de Tégée
Créon, Ménesthée, Thésée, Pirithoüs

Thésée et Pirithoüs, à deux
Mon roi, mon seigneur...

Thésée
Tout ce que mon âme...

Pirithoüs
Tout ce que mon cœur...

Thésée
Plein...

Pirithoüs
Rempli...

Thésée
D’obligations...

Pirithoüs
De devoir...

Thésée et Pirithoüs, à deux
Peut dire, est bien inférieur à ce qui t’est dû.

Créon
Voici les appartements que nous assignons
À celles que vous avez enlevées.

Ménesthée
Quant à vous, maintenant,
Vous pouvez choisir celles qui vous agréent le plus.

Créon
Vous trouverez ici sécurité et refuge.

Thésée
Que le sort vous sourie
Toujours ainsi, et que la roue tournante
De l’inconstante déesse, pour vous s’arrête et soit favorable.

Pirithoüs
Que la Paix fasse ainsi chez vous
Un plaisant séjour, et que dans vos royaumes,
Le dieu guerrier ne montre jamais sa lance sanglante.
Les biens que tu déverses sur nous,
Ciel bienveillant,
Nous devrons reconnaître qu’ils viennent de vous; à vos vœux,
Les étoiles sont tenues
De ne pas résister.

Thésée et Pirithoüs, à deux

Thésée
Que votre diadème...

Pirithoüs
Ne craigne pas les malheurs.

Ménesthée et Créon, à deux

Créon
Qu’à vos hyménées...

Ménesthée
Président les dieux !

Thésée
Que le Ciel vous seconde !

Pirithoüs
Que les joies vous inondent !

Créon
Que le sort vous sourie !

Tous les quatre
Et que la Mort vole loin de vous !

Scène 2
Ménesthée

Ménesthée
De moi, qui ai déjà perdu
Le sens, l’esprit et le cœur,
De moi, qui suis déjà tombé
Sous la coupe cruelle
D’un sort impitoyable,
De moi, la Mort ne peut voler loin.
D’Hélène (ô dur destin !)
Un regard (ô astres cruels !)
M’a vaincu (ô cœur pusillanime !)
M’a enflammé (ô amour sans pitié !)
Et dans mon tourment, je suis désespéré.
Les lois (ah ! quelle langueur !)
De la loyauté (cruelles lois !)
De l’hospitalité (quelle sévérité !)
Me forcent (ah, quel martyre !)
Me forcent à taire mon agonie.
J’ai cru qu’un cœur
Devenait amoureux peu à peu;
Maintenant, je me retrouve tout en feu
En l’espace d’un seul instant;
Je brûle, malheureux, et me consume,
Et toutes mes flammes ont jailli en un instant.
Je pensais que les chaînes
Se refermaient une par une;
Je vois maintenant qu’Amour rassemble
Toutes ses peines en une fois;
Et bien qu’elles soient infinies,
Un seul trait a causé toutes mes blessures.

Scène 3
Hélène, Ménélas

Hélène
Je suis blessée.

Ménélas
(Et moi, je suis mort.)

[Hélène]
Ces délicieux rubis,
Ces beaux yeux gracieux,
Je les porte sans cesse dans mes pensées.
Je suis blessée.

Ménélas
(Et moi, je suis mort.)

Hélène
Si l’ardeur qui rampe
Dans mon cœur, est une ardeur amoureuse,
Sa flamme est si agréable
Que j’exhorte mon cœur à la conserver.
Je suis blessée.

Ménélas
(Et moi, je suis mort.)

Hélène
La modération de Thésée,
Qui jusqu’à maintenant ne m’a pas réclamé un seul baiser
M’a combattue, a triomphé, m’a faite prisonnière.

Ménélas
Et le rapt, qu’est-ce que c’était ?

Hélène
Du courage, de l’audace, de la valeur.

Ménélas
Vous croyez que c’est de la vertu ?

Hélène
J’estime que c’est de l’amour.

[Ménélas]
Comment pourrez-vous ensevelir dans l’oubli
Ses audacieux brigandages ?
Qui a jamais compensé ses injustices par des baisers ?

Hélène
Il m’appelle son amour,
Son âme, son cœur;
Si donc je suis son cœur, son amour, sa vie,
Il m’a prise en tant que sienne ; ce n’était pas un rapt.

Ménélas
(Ô douleur infinie !)
Et vous pourrez le trouver agréable ?

Hélène
Je ne trouve en lui aucune faute qui me le ferait haïr.

Ménélas
Son audace ?

Hélène
Je l’excuse.

Ménélas
Le rapt ?

Hélène
Je le lui pardonne.
Et il ne sera pas voleur, si je me donne à lui.

Ménélas
(Ah ! je suis perdu !)
Ne l’aimez pas.

Hélène
Pourquoi ?

Ménélas
Ce n’est pas convenable.

Hélène
Pour les amants,
Est convenable tout ce qui apporte du plaisir.

Ménélas
Ne l’aimez pas, je vous en prie.

Hélène
Cela t’importe ?

Ménélas
Oh Dieu, oui, tellement que j’en meurs.

Hélène
Tu l’aimes, peut-être ?

Ménélas
Moi, non; c’est quelqu’un d’autre que j’adore.

Hélène
Alors, laisse-moi aimer celui qui m’est cher.

Ménélas
Je sens une douleur trop amère.

Hélène
Comment ?

Ménélas
Je m’imagine
Que vous êtes celle que j’aime;
En effet, vous avez tous ses traits.
Il me semble que vous me trahissez et me tuez.

Hélène
Ma foi, tu es folle.

Ménélas
(Amour, je n’ose pas lui en dire plus.)

Hélène
Beaux yeux,
Sombres étoiles,
Si j’ai laissé mon cœur pour cible
Aux coups de l’archer nu,
J’espère en vous,
Beaux yeux, rayons chéris.

Ménélas
Qu’espérez-vous, sinon du chagrin ?

Hélène
Yeux noirs,
Globes charmants
Auxquels aspire ma pensée,
Qui ne s’éloigne jamais de vous,
J’espère en vous,
Beaux yeux, rayons chéris.

Ménélas
Qu’espérez-vous, sinon du chagrin ?

Scène 4
Ménélas

Ménélas
Va maintenant, malheureux cœur,
Montre-moi à mentir sur mon sexe et mes mœurs;
Afin que tu m’aveugles, montre-moi seulement la lumière;
Mais je t’accuse à tort,
Et en vain je me plains de toi;
C’est moi-même qui me suis trompé; tu ne m’outrages pas,
Tu m’as dépeint des songes, tu veilles sur moi comme une ombre.
Dieu aveugle, si tu tiens mon cœur enchaîné,
De grâce, laisse au moins ma parole libre.
Peut-être, au moment où je l’implore,
Mon aimée pourra-t-elle modérer son orgueil.
Rejeté, méprisé,
Je veux mourir plutôt que vivre muet.
Beaux yeux, si je dois me taire,
À quoi me sert de vous adorer ?
Si mon aimée ne peut le savoir,
Je veux cesser de vous regarder;
Je refuse désormais ces joies,
Je veux mourir plutôt que vivre muet.

Scène 5
Hippolyte, Euryte

Hippolyte
Si je souffre, si je meurs,
Tant pis pour moi.
Je soupire, contente,
Pour qui me tourmente,
La nuit et le jour,
Et j’en ai du plaisir.
A l’idole que j’adore
J’ai donné ma foi;
Si je souffre, si je meurs,
Tant pis pour moi.
Si je vis dans les chaînes,
Qu’importe, mon cœur ?
Fuir l’empire
Du petit archer,
Bien qu’il m’ait attachée,
Je ne le cherche pas.
Douces sont les peines
Qui naissent d’amour;
Si je vis dans les chaînes,
Qu’importe, mon cœur ?

[Euryte]
Je crains que Thésée ne veuille pas
Entendre vos sentiments, ou qu’il ne les comprenne pas;
Les jeunes gens sont, par habitude,
Prompts à oublier, autant que vifs dans leurs désirs;
Ils sont aveugles un temps, puis deviennent sourds.

Hippolyte
Pourquoi le crois-tu inconstant ?

Euryte
Parce que je le vois vagabonder.

Hippolyte
La constance du cœur ne réside pas dans les pieds.

Euryte
Le pire aveugle est celui qui croit tout.

Hippolyte
Tu sais que je suis la sœur
D’Antiope, reine des Amazones;
Lorsqu’il a vaincu nos troupes,
Il m’a reçue en cadeau du triomphant Hercule;
Par l’immortalité des sphères célestes,
Il m’a juré une ferme foi, un amour éternel;
Et tu veux que je prenne à plaisanterie
Ma lignée, le donateur, les astres ?

Euryte
Et s’il vous résistait ?

Hippolyte
Je saurais le tuer;
Ah, non; même insoumis, je l’adorerais.

Euryte
Vous le croyez fidèle ?

Hippolyte
Comme l’héliotrope au soleil,
Comme l’aimant au pôle.

Euryte
Et s’il nourrissait en son sein une nouvelle ardeur ?

Hippolyte
L’infidèle, le traître,
Je saurais le tuer.
Ah, non; même insoumis, je l’adorerais.

Euryte
Et pourtant, il vous a quittée.

Hippolyte
Une noble entreprise
L’y a obligé.

Euryte
Et il n’en finit jamais ?

Hippolyte
Maintenant, impatiente,
Je le cherche ainsi; je ne peux
Plus vivre sans cœur, puisqu’il est mon cœur.

Euryte
Pour qu’on vous voie moins,
Allez m’attendre dans la cour.
J’entrerai dans le palais,
J’apprendrai s’il s’y trouve.

Hippolyte
Pendant ce temps,
Je consolerai mon cœur,
En nourrissant mon désir d’espérance.
S’il n’y avait l’espérance
Qui va trompant le monde,
Combien seraient en liberté
Alors qu’ils sont attachés par l’amour;
La foi, la constance
Seraient des titres dépréciés
S’il n’y avait l’espérance.
C’est du lait de l’espérance
Que se nourrit l’enfant Amour;
Si l’aliment lui faisait défaut,
On verrait bien vite sa fin.
Une brève séparation
Guérirait tous les tourments
S’il n’y avait l’espérance.

Scène 6
Ménélas, Pirithoüs, Irus dissimulé

Ménélas et Pirithoüs
Je renferme dans mon cœur...

Ménélas
Les peines les plus amères,

Pirithoüs
Les joies les plus chères.

Ménélas et Pirithoüs
Du petit amour,

Pirithoüs
Ô la douce flamme !

Ménélas
Ô la torturante ardeur !

Ménélas et Pirithoüs
Mon destin me maintient...

Ménélas
Au milieu des tourments...

Pirithoüs
Au sein des contentements...

Ménélas et Pirithoüs
Du dieu aux yeux bandés.

Pirithoüs
Ô sort joyeux !

Ménélas
État déplorable !

Pirithoüs
Voici mon amour !

Ménélas
Voici mon dégoût !

Pirithoüs
Ô belle,
Meilleure partie de mon âme,
Jupiter a su vous donner tant de sa splendeur
Que le Ciel ne s’offense pas si on vous adore.

Ménélas
Il me semble déjà que vous me faites devenir
Un Jupiter, par vos paroles;
Ne vous plaignez pas si je vous perce de flèches !

Pirithoüs
Lancez-moi donc vos flèches:
Sorties de vos yeux,
Mes blessures me seront précieuses.

Ménélas
Mais qu’il vous souvienne ensuite qu’en frappant,
Le même Ciel s’arme de colère et d’ire.

Pirithoüs
Il est vrai, mais il ne tarde pas à redevenir serein.

Ménélas
C’est en quoi la flèche d’un regard est différente.

Pirithoüs
Si vous voulez que je meure,
Mourir pour vous me sera encore doux.

Ménélas
Vivez donc ! en fin de compte,
Ce n’est pas un givre glacial qui entoure mon cœur.

Pirithoüs
Vous m’aimez !

Ménélas
Mais oui, je vous aime !

Pirithoüs
Ô cher, cher amour !

Ménélas
(Il faut que je fasse semblant.)

Pirithoüs
Je suis heureux, amour, je n’aspire à rien d’autre.
Mon cœur qui, blessé,
M’a quitté,
Savez-vous où il est ?

Ménélas
Mais oui, mais oui, je le sais.
En moi...

Pirithoüs
En vous...

Ménélas et Pirithoüs
Il se trouve.

Ménélas
(C’est ainsi qu’il faut feindre lorsque c’est utile.)

Pirithoüs
L’espoir qui, absorbé,
Était presque mort,
Savez-vous ce qu’il fait ?

Ménélas
Mais oui, mais oui, je le sais.
En moi...

Pirithoüs
En vous...

Ménélas et Pirithoüs
Il renaît.

Ménélas
(C’est ainsi qu’il faut feindre lorsque c’est utile.)

Scène 7
Irus

Irus
Ô chers, ô chers ! Amour vous bénisse,
Et que votre noble pied
Jamais ne trébuche dans les orties.
Oh, si maintenant Tyndare
Voyait sa belle
Cajoler ce héros robuste et fort,
De sa propre main, il voudrait se donner la mort.
Si une fille enlevée est ici,
L’autre y sera aussi;
J’estime que c’est charité
De ne pas troubler leurs jours heureux.
C’est une tâche dangereuse
Et qui ne rapporte pas d’éloges
Que de chatouiller le chien qui ronge son os.

Scène 8
Euryte, Irus

Euryte
Ami ?

Irus
Ah, je suis pris !
Si celui-ci m’a entendu,
Il ne me servira à rien de me faire passer pour un sot.

Euryte
Dis-moi un peu...

Irus
Doucement,
On ne réveille pas l’amour qui dort.

Euryte
Tu n’as pas à craindre
Que mon visage réveille l’amour.

Irus
Catastrophe ! Tu l’as réveillé,
Regarde-le qui fuit, attrape-le, attrape-le, vite !

Euryte
Maintenant, je comprends: il est fou.

Irus
Cruel, c’est toi qui l’as réveillé !
Sus, sus, aux armes ! Je te défie !
Rends-moi mon amour, ou je te tue.

Euryte
Je ne pourrai rien apprendre
Sur Thésée, auprès de celui-ci.

Irus
Tu cherches Thésée ?

Euryte
Que le Ciel te guérisse; adieu.

Irus
Je vais tout te dire. Arrête-toi.
Où vas-tu ? où vas-tu ?
Tu ne vois pas tous ces hommes,
Toutes ces armes, toutes ces enseignes ?
C’est Tyndare qui vient
Avec une immense armée, à bride abattue,
Contre Thésée, qui lui a volé sa fille.

Euryte
C’est pour de bon qu’il est fou.
Dos-je le croire ou non ?
Je vais mieux chercher,
Bien que je croie fermement
Qu’un sot dit la vérité plus facilement qu’un homme n’est fidèle.
Vous êtes folles,
Si vous croyez,
Belles dames, à vos amants.
Ces colères, ces larmes,
Ne sont que folies.
Ils n’ont rien de vrai que les mensonges.
Ces soupirs,
Ces martyres
Sont des mensonges, des chimères;
Pour provoquer votre chute,
Ils ont les ruses les plus scélérates,
Ils n’ont rien de vrai que les mensonges.

Scène 9
Ménesthée, Hélène, Thésée

Ménesthée
Ainsi vous nourrissez
Le feu dans les yeux,
La glace dans le cœur ?
Ah, comment peut s’associer
Si cruelle rigueur
Avec tant de beauté ?

Hélène
La flèche d’amour
Ne saurait me blesser.

Ménesthée
N’avez-vous pas pitié
De celui que, d’un regard,
Vous forcez à mourir ?
Je m’aperçois bien
Qu’Amour vous enseigna
Seulement à blesser.

Hélène
De votre langueur,
La faute n’est pas mienne.

Ménesthée
Voyez mes yeux,
Devenus par vous deux fleuves;
Et que de mon tourment, dans votre sein,
La pitié, à défaut d’amour, au moins s’éveille.

Hélène
Je n’ai aucune pitié; partez.
Je ne peux vous donner mes sentiments;
Si je devais aimer, c’est Thésée que j’aimerais.

Ménesthée
Je saurai le tuer.

Hélène
Et je vous en haïrai davantage.

Ménesthée
Au moins, je serai vengé.

Hélène
Mais non content.

Ménesthée
Je suis déjà désespéré.

Hélène
Voici venir Thésée, je veux partir.

Thésée
De grâce, restez, mon idole !

Hélène
Que voulez-vous ? Je ne peux
Parler davantage de vous aimer.

Thésée
Il me suffit de vous regarder.
Je ne demande rien de plus.
Il est vrai que vous enlever
Fut un vrai crime,
Mais je ne prétends à rien d’autre
Qu’à vous adorer,
Il me suffit de vous regarder.

Hélène
Priez Cupidon
Que dans mon cœur
Il allume son ardeur,
Alors je vous aimerai.
Pour l’instant, je ne peux
Vous donner mon âme.

Thésée
Il me suffit de vous regarder.
Qui sait si un jour
Quelque pitié
Ne se réveillera pas en vous ?
D’ici là, je ne veux pas
Vous rechercher davantage,
Il me suffit de vous regarder.

Hélène
Un modeste désir,
Qui parle en se taisant,
Acquiert en souffrant
Une récompense en amour.
Je ne peux pour l’instant
Parler plus nettement.

Thésée
Il me suffit de vous regarder.

Scène 10
Hippolyte

Hippolyte
À d’autres, de détester l’archer volant;
Qui ne résiste pas à la douleur ne vit pas en aimant.
Je n’appelle pas ardeur infernale
Celle qui enflamma mon âme,
Bien que je sache que pour l’éternité
Je la renfermerai dans mon sein.
Face aux peines d’amour, j’ai le cœur constant:
Qui ne résiste pas à la douleur ne vit pas en aimant.
Deux guerriers arrivent; je me retire.

Scène 11
Ménesthée, Antiloque, Hippolyte à l’écart

Ménesthée
Je ne vois pas d’autre moyen.
L’un de nous doit mourir, Thésée ou moi.

Hippolyte
Ils parlent de mon idole.

Antiloque
Les regards d’Hélène
Sont donc si violents ?
Et vous en avez retiré de si farouches incendies
Qu’en étant en même temps amoureux et désespéré,
Vous permettez que votre cœur tyrannisé
Avec de barbares desseins,
Se raccroche à la mort ?

Ménesthée
Si Thésée ne meurt pas aujourd’hui, je vis dans le tourment.

Hippolyte
Oh, le barbare ! Qu’entends-je ?

Ménesthée
Je ne puis supporter
Sans languir de douleur,
Qu’il voie plus longtemps les rayons du clair soleil.

Hippolyte
Ô cieux ! et pourquoi donc ?

Antiloque
Où sont passées les lois de l’hospitalité ?

Ménesthée
Elles ont été violées avec mes blessures.

Antiloque
Comment la main royale pourra-t-elle se livrer
À de sanguinaires excès ?

Ménesthée
Tu essayes en vain de me détourner
De ce que j’ai déjà résolu.
Je veux qu’il tombe dans un bref délai.

Hippolyte
C’est toi qui tomberas, traître.

Ménesthée
Pour me conserver la vie,
L’âme royale pourra devenir homicide.

Hippolyte
Ciel ! qu’est-ce qui me retient de le tuer ?

Antiloque
Si je ne peux vous retenir,
Je suis obligé de vous suivre.

Ménesthée
Je ferai en sorte qu’il se rende
Dans le bosquet royal;
Et là, sous nos coups, nous le ferons tomber.

Hippolyte
Cette épée passera d’abord par mon cœur.

Ménesthée
Mon cœur, destin ami, aura cette joie.

Hippolyte
Ton cœur, scélérat, n’aura pas cette joie.

Ménesthée
Aujourd’hui, Thésée mourra.

Antiloque et Ménesthée, ensemble
Oui, oui, oui, il mourra.
Hippolyte, en même temps
Non, non, non, il ne mourra pas.

Scène 12
Hippolyte

Hippolyte
Maheureuse, qu’ai-je entendu !
Quel est ce complot ?
Avec quelle opportunité,
Ciel, je me suis trouvée là !
Comment, par un prompt secours
Pourrai-je sauver la vie de ma vie ?
Mais de quelle faute, ô Dieu,
Dites-moi, astres, est coupable mon idole ?
S’il vous a offensés, et que l’offense
Exige en expiation une âme immolée,
Je vous offre la mienne,
Victime volontaire de votre colère;
De grâce, échangez sa mort contre la mienne ;
Moi, de ma propre main,
Je poignarderai mon cœur,
J’ouvrirai mes veines,
Mais que vive Thésée, que vive mon amour !
Oui, je persiste et signe:
Ses fautes sont mes fautes,
Ses douleurs mes douleurs,
Mais que vive Thésée, que vive mon amour !

Scène 13
Euryte, Hippolyte

Euryte
Me voici, princesse.

Hippolyte
Chère Euryte !
Quelles nouvelles de Thésée ?
L’as-tu vu ? Que fait-il ?
Me garde-t-il sa foi ?
Se souvient-il de moi ?

Euryte
Il n’était pas possible
De faire plus sûrement; je n’ai pas voulu
Me fier à un seul informateur; j’ai demandé à beaucoup:
Thésée, que vous adorez,
A parcouru divers pays,
A abordé divers rivages.

Hippolyte
Vite, ô Dieu, tu me fais mourir !

Euryte
Finalement, il a abordé
Au rivage de Sparte; madame,
Mes informations sont sincères et fiables.

Hippolyte
Vite, ô Dieu, tu me fais mourir !
Je veux seulement savoir
S’il m’est fidèle ou non.

Euryte
Il coule des jours heureux
Avec la belle Hélène
Qu’il a enlevée de Sparte.Je ne sais rien de plus.

Hippolyte
Oh le cruel ! le traître ! et je l’adore !
Hélas, je tombe ! hélas, je meurs !

Euryte
Que dois-je faire ? Hélas,
Princesse, relevez-vous;
Soyez joyeuse; allons, ne craignez rien.

Hippolyte
Ah, Thésée, ingrat Thésée !

Euryte
Thésée se repentira,
Thésée vous adorera.

Hippolyte
Qu’est-ce qui tient encore
Le reste odieux du fil de ma vie ?
Une pitié tyrannique ne veut pas que je meure.
Le sort se joue de moi,
Le destin me bafoue,
Un scélérat me trompe,
La destinée ment, l’amour me trahit;
Et même la douleur ne me tient pas parole ?
En vérité, tu as vu le jour
Sur les rochers glacés
Du Caucase enneigé, criminel, déloyal !
Enfant, tu as bu
En guise de lait, le cruel venin d’Alecto.
Attends, inique, maintenant,
Que je te sauve la vie,
Si tu es ma mort.
Que le sol sous tes pieds se change pour toi
En gouffres obscurs;
Que toute lumière que tu regardes
Se change pour toi en horrible spectacle,
Que l’air que tu respires puisse t’étouffer !
Malheureuse celle qui te croit,
Barbare sans foi ni loi !

 

Scène 14
Ménélas

Ménélas
Ô pénible servitude,
Que d’afficher constance et foi
Sans plus demander merci
Aux tourments de son cœur !
Dieu aveugle, je ne veux plus
Vivre en amant muet,
Ô pénible servitude !
C’est folie de vouloir souffrir
En adorant une beauté
Sans jamais demander pitié,
En cachant même ses soupirs.
Dans un si douloureux martyr,
Non, je ne puis plus tenir.
Ô pénible servitude !

Mais voici mon idole:
Je vais me montrer endormi. Archer nu,
De grâce, seconde un amoureux sincère.

Scène 15
Hélène, Ménélas

Hélène
Si Cupidon avec son trait
Va me perçant le cœur,
Un doux regard de mon aimé
Pourra bien me guérir;
Et je verrai qui est le plus puissant,
Cupidon pour me blesser,
Ou mon amour pour me guérir.
Si le trait du dieu aveugle
M’afflige dans sa douleur,
Compatissante, mon idole
Effacera toute douleur.
Je ferai l’essai: qui fera le plus,
Cupidon pour me blesser,
Ou mon amour pour me guérir ?

Ménélas
Hélène ? Mon trésor ?

Hélène
Qui parle ici ?

Ménélas
Je t’adore.

Hélène
Allons bon ! l’Amazone endormie
Délire à mon sujet.

Ménélas
Mon idole, ma vie,
Tu peux me laisser pour Thésée ?

Hélène
Aimable songe !

Ménélas
Je suis Ménélas,
Qui, uniquement pour adorer ton beau visage,
Me suis revêtu d’un vêtement féminin.

Hélène
Étranges divagations !

Ménélas
Et toi, pour un autre,
Tu m’abandonnes, tu me négliges ?
Hélène, ô Dieu, ce n’est pas ce que requièrent
Mon amour et ma foi.

Hélène
Élisa ! Élisa !

Ménélas
Qui m’appelle ?

Hélène
Réveille-toi.
Dis-moi: de quoi rêvais-tu ?

Ménélas
Je ne sais.

Hélène
Tu parlais en dormant.

Ménélas
Et que disais-je ?

Hélène
Que tu es Ménélas.

Ménélas
Et vous n’en étiez pas irritée ?

Hélène
Moi ? j’en riais.
Tu t’es déclarée amoureuse
De mon visage; et pleine de jalousie
Parce que dans mon âme
Je reçois les flammes venant des yeux de Thésée.

Ménélas
Et vous n’en étiez pas irritée ?

Hélène
Moi ? j’en riais.

Ménélas
Et si c’était vrai ?

Hélène
Eh ! tu délires.

Ménélas
C’est vrai, si un cœur qui vous adore est censé divaguer.

Hélène
Ma foi, tu rêves encore.

Ménélas
Vois, belle, devant toi,
Une libre volonté abattue,
Une âme vaincue,
Un caractère enchaîné, un cœur déchu.
Je ne suis pas une Amazone, je suis Ménélas;
L’amour qui m’a lié avec vos nœuds
M’a fait revêtir cet accoutrement,
M’a enseigné ces ruses;
Me voici à vos pieds, belle âme,
Pour languir si vous le demandez,
Pour mourir si vous le voulez.

Hélène
Grande audace, grande passion !

Ménélas
Que dites-vous, mon idole ?

Hélène
Amour, que dois-je faire ?

Ménélas
Voulez-vous ma mort ?

Hélène
Oh ! comme Amour tient mon cœur dans le doute !

Ménélas
Répondez, ma bien-aimée !

Hélène
Prince, votre audace
Me trouble vraiment, et votre amour
Ne m’émeut pas médiocrement; mais je ne peux me résoudre
En un bref instant, à vous aimer.

Ménélas
Dites-moi donc de mourir.

Hélène
Mon naturel n’est pas si cruel; allez,
Et laissez l’amour me conseiller.

Ménélas
Ah ! avec ces délais,
Comme vous me tourmentez !

Hélène
Allez; ne désespérez pas.
Dieu aveugle, à toi de décider;
J’accepterai la flamme
Que tu allumeras dans mon sein,
Et tu ne verras pas
S’éteindre dans mon cœur
La flamme dont je brûlerai.
Dieu aveugle, à toi de décider.
Tu disposes de mon cœur;
Divinité ailée, dieu enfant,
Je suivrai tes ordres;
Ce que tu veux,
Je le prendrai pour mon destin,
Et je ne souhaiterai rien outre;
Dieu aveugle, à toi de décider.

Scène 16
Bord de mer
Castor, Pollux, chœur d’Argonautes, chœurs d’esclaves des deux sexes, Irus

[Irus]
C’est un métier qui ne me plaît pas
Que d’enquêter sur les actes d’autrui;
Je veux le laisser aller en paix
Et redevenir tel que j’étais avant,
Sans plus changer de sort:
Je veux faire le bouffon jusqu’à la mort.
Mais ce bateau couvert d’or
Jette l’ancre;
De nombreux guerriers débarquent; je me cache.

Chœur
Que les troupes célèbrent
Leur heureuse arrivée;
Que le ciel retentisse
Des sons de la fête;
Que résonne le tambour,
Qu’éclatent les trompettes !

Castor et Pollux, ensemble

Castor
Déjà les astres

Pollux
Nous ont donné

[Ensemble]
La toison d’or,
Remportée triomphalement.
Dieux suprêmes,
Tous ces trophées viennent de vous.
Scintillantes
De saphirs,
Sans sortir
De leurs orbites,
Les hautes sphères
Font pleuvoir sur nous joie et plaisir.

Chœur
Que les troupes célèbrent, etc.

Irus
Moins d’allégresse, de grâce, seigneurs;
J’ai vu deux charmants ravisseurs
Avec beaucoup moins de tumulte
Emporter un plus riche butin.

Castor
Je ne comprends pas.

Irus
Thésée et Pirithoüs
Ont enlevé aujourd’hui votre sœur Hélène
Et sont venus ici abriter leur butin.

Castor et Pollux, ensemble
Ma sœur enlevée ? Les ravisseurs...

Pollux
Parmi les signes du zodiaque...

Castor
Ou dans les royaumes de Pluton,
Dans les recoins les plus obscurs...

Ensemble
Ne seront pas en sécurité.

Castor
Qu’on détache ces esclaves et qu’on leur rende la liberté;
Que les hommes en armes nous suivent;
Irus viendra avec nous.

Castor et Pollux, ensemble
Ou bien je périrai
Au milieu de la fureur des armes,
Ou l’outrage subi sera vengé.

Castor et Pollux, ensemble
Massacre, mort, ruine !

Castor
Je serai un démon...

Pollux
Je serai une furie...

Ensemble
Jusqu’à ce que je venge
L’atroce injure
D’un si barbare forfait.

Castor, Pollux, Irus, ensemble
Massacre, mort, ruine !

[Les esclaves libérés, tout à leur allégresse, font un ballet.]

 

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ACTE III

 

Scène 1
Bosquet royal
Ménélas, Hélène

Ménélas
Soupirs de feu
Qui enflammez les brises,
Volez, légers,
Autour de mon aimée
Et racontez-lui un peu
Mes âpres peines,
Soupirs de feu.
Brises légères,
Qui entendez ma douleur,
Volez, transportez-vous
Sur le sein de qui j’adore
Et dites-lui que je meurs
Dans des tourments sévères,
Brises légères.

Voici mon idole; comment me revenez-vous,
Amicale, ou rebelle ?
Qu’avez-vous décidé, belle ?

Hélène
À votre modération, à votre amour,
Mon cœur cède, vaincu.

Ménélas
Vous agréez mes sentiments ?

Ménélas
Vous êtes le centre de mes délices.

Ménélas
De grâce, laissez-moi baiser
Ces neiges animées,
Ces blancs ivoires,
En témoignage de mes amours heureuses.

Ménélas
Il nous faut fuir
Celui qui nous a enlevées;
Oui, nous fuirons, mon amour.

Ménélas et Ménélas, ensemble
Mon plaisir, mon soupir,
Je vis en toi, en toi je respire,
Tu seras ma joie,
Tu vivras sur mon sein;
Je suis ton amour, ta vie,
Je te consacre mon âme, je te donne mon cœur.

Scène 2
Thésée

Thésée
Une tyrannique beauté
S’adore avec les larmes
Des âmes aimantes;
On la sert dans les chaînes;
Qui se met à aimer, n’a plus rien de bon.
Un cœur prisonnier
Du dieu aux yeux bandés
Reste toujours lié
Dans les peines et le malheur;
Qui se met à aimer, n’a plus rien de bon.
Mais, agréable oubli,
La beauté de ce lieu
Me fait une douce invite;
Je vais me reposer ici;
Enfant amour, accorde
Du repos au moins à mes yeux, à défaut du cœur.

Scène 3
Hippolyte, Thésée endormi

Hippolyte
Donne-moi la mort ou porte-moi secours,
Aveugle Amour ; moi, je ne puis
Supporter un si cruel martyre,
À voir ma constance
Privée d’espérance;
Donne-moi la mort ou porte-moi secours.
Hélas, que vois-je ! le traître qui dort;
Oui, c’est lui, et peut-être
Il se repose épuisé de ses ébats lascifs !
Âme injurieuse,
Perfide, trompeuse, mon épée
Va te faire payer, scélérate, ta trahison !
Qu’il meure, qu’il meure, l’infidèle ! Ah non ! Que crois-je faire ?
Qui sait si mes plaintes
Ne pourront faire fléchir le cruel;
Qu’est-ce qui m’assure, ô Dieu,
Qu’il ne peut pas redevenir mien ?
Ah, je flatte en vain mon tourment;
Qu’il meure, qu’il meure, l’infidèle ! Ah non ! Que crois-je faire ?
Mieux vaudrait que je le réveille
Et que je voie encore un seul rayon
De ces beaux yeux, puis que je meure.
Mais qui sait, si je le réveille,
S’il ne va pas s’enfuir en colère,
Et si, pour regarder les étoiles, je ne vais pas perdre le soleil ?
Mieux vaudra que je l’adore
Jusqu’à ce qu’il se réveille, et puis,
Si je ne peux attendrir son cœur inique,
La douleur me fera mourir.
Dors, dors, cher bien-aimé,
Que la pénible douleur
Ne trouble pas
Ton repos;
Que seul se montre
Un peu
De mon feu
Sur son sein;
Dors, dors, cher bien-aimé.
Viens, viens, amour aveugle;
Viens rafraîchir
Ma divinité
Avec tes ailes;
Fais que s’accroisse
L’ardeur seule
Dans mon amour,
Dans son sein;
Dors, dors, cher bien-aimé.

Scène 4
Ménesthée, Antiloque, Hippolyte, Thésée

Antiloque
Vois-le abandonné à un doux sommeil.

Ménesthée
Les astres ne peuvent
Me sourire avec plus de bienveillance;
Qu’il meure, mon rival criminel !

Hippolyte
Âmes hostiles,
Monstres sanguinaires,
Perfides, scélérats,
Peut-on être aussi traîtres !

Ménesthée
Ah ! je suis blessé !

Antiloque
Fuyons d’ici !

Thésée
Quel bruit me réveille ?

Hippolyte
Ah, traître !
Ah, infidèle !

Thésée
Ah félon !
Tu vas payer à mon épée ton monstrueux attentat,
Toi qui assassines un homme endormi !
Ah, que vois-je ? C’est Hippolyte !
Oh, quel trouble ! ô dieux !

Hippolyte
L’ingrat m’a reconnue.

Thésée
Le visage où sont répandus
Tant de traits charmants,
D’une beauté jadis aimée,
Bien que maintenant abhorrée,
A le pouvoir de m’apaiser.
Va-t-en, mais loin, que je ne te voie plus !

Scène 5
Hippolyte

Hippolyte
« Va-t-en, mais loin, que je ne te voie plus ? »
Est-ce là la récompense
D’un cœur malheureux,
Amour cruel et perfide ?
La loyauté ne sert plus à rien,
La constance est sans valeur:
Pourquoi restes-tu avec moi ? va-t-en, ô espérance.
C’est ainsi qu’un cœur fidèle
Est payé par une blessure,
Ciel sourd, ciel inflexible ?
Je ne trouve pas de pitié,
Je ne vois pas d’espérance:
Pourquoi restes-tu avec moi ? va-t-en, ô constance.

Scène 6
Antiloque, Euryte

Antiloque
Ménesthée veut que je revienne
Observer si Thésée a découvert
Notre embuscade; je ne vois personne ici,
Et je ne peux deviner s’il l’a découverte.
J’ai vraiment lieu de détester l’amour,
Cruelle origine de notre erreur.

Euryte
Je cherche en vain Hippolyte,
Qui s’est envolée loin de moi,
Bacchante d’amour; et je ne sais où elle est.
Mais voici un guerrier.

Antiloque
Voici un soldat.

Euryte
Peut-être l’aura-t-il vue ?

Antiloque
Peut-être en aura-t-il quelque nouvelle ?

Euryte
Je vais lui poser la question.

Antiloque
Je vais lui extorquer des informations.
Noble guerrier, auriez-vous près d’ici
Rencontré Thésée ?

[Euryte]
Moi, non; mais vous,
Auriez-vous vu un jeune homme en armes
Errant dans les environs,
À l’aspect tendre et au gracieux visage ?

Antiloque
J’ai vu un hardi jeune homme
Qui a mis deux hommes en fuite, dont un qu’il a blessé.

Euryte
L’avez-vous reconnu ?

Antiloque
Moi ? Non.

Euryte
Savez-vous où il est allé ?

Antiloque
Je n’ai pas remarqué,
Mais je ne peux m’attarder ici plus longtemps.

Euryte
Faites bonne route.

Ensemble
Adieu.

Euryte
Je crains pour Hippolyte
Quelque mauvaise rencontre.
Impitoyable amour,
Quelle douleur d’adorer un cœur ingrat !
Jamais dans mon sein
Je ne donnerai asile aux cruelles amours,
Et je n’aurai pas à souffrir
De mépris et de rigueurs,
Et si mes galants devaient être impitoyables,
Qui m’aurait méprisée, je le mépriserais.
Trop faible est ce cœur
Qui poursuit celui qui le fuit,
Et qui en vain dans sa douleur
Toujours languit et se détruit.
Ma foi, ma foi, cela, je n’en veux pas,
Qui m’aurait méprisée, je le mépriserais.

Scène 7
Hélène, Ménélas

Hélène
Mon espérance

Ménélas
Mon bonheur,

Ensemble
Là-haut, dans les cercles des sphères,
Crois-moi,
Il n’y a pas
De plaisir, de jouissance
Qui égalent ceux que je ressens.

Hélène
Mon espérance,

Ménélas
Mon bonheur,

Hélène
Mes délices,

Ménélas
Mon désir,

Ensemble
La splendeur du soleil
Cessera,
Disparaîtra
Avant que dans mon âme, dans mon cœur
S’éteigne mon feu.

Hélène
Mes délices,

Ménélas
Mon désir !
Organisons notre fuite, idole aimée,
Dès qu’un sort favorable nous offrira une occasion.

Hélène
Mon aimé, je te suivrai jusqu’à la mort.

Ménélas
Ma divinité, pour toi

Hélène
Pour toi, mon dieu,

Ménélas
Languir,

Hélène
Mourir

Ensemble
Sera une jouissance.

Hélène
Des astres irrités

Ménélas
Des destins sans pitié

Ensemble
L’humeur malveillante
Ne pourra troubler
La foi constante
De mon cœur.

Ménélas
Ma divinité, pour toi

Hélène
Pour toi, mon dieu,

Ménélas
Languir,

Hélène
Mourir

Ensemble
Sera une jouissance.

Scène 8
Pirithoüs, Ménélas

Pirithoüs
Élisa ? Où t’en vas-tu ?

Ménélas
Je vais contemplant tes rayons
Dans les reflets du soleil, ô ma splendeur de beauté !
(Amour, moque-toi de mes mensonges !)

Pirithoüs
Et moi, sais-tu où je vais ?

Ménélas
Je ne sais, bien aimé, je ne sais.

Pirithoüs
Je vais baisant ces souffles
Que tu as expirés,
Adorant ces herbettes
Que tu as regardées.

Ménélas
Desséchées seront les herbes, brûlants seront les souffles
Partout où je me tourne;
Car tout ce que je respire,
À cause de toi, ma chère ardeur, est de feu.
(De grâce, Amour, ris, ris d’un si beau jeu.)
Mais je dois suivre les armes d’Hélène,
Il ne convient pas que je reste loin d’elle.

Pirithoüs
Va, bien aimée.

Ménélas
Reste, mon bel ami.

Pirithoüs
Dis-moi, ô belle,
toi mon flambeau,
Qu’emportes-tu avec toi ?

Ménélas
Ton cœur et ta foi.

Pirithoüs
Dis-moi, ô ma torche
Qui me consumes,
Que me reste-t-il ?

Ménélas
Mon cœur et ma foi ?

Pirithoüs
Doux et précieux gage aimé,
Va, mon amour.

Ménélas
Reste, mon bel ami.
(Oh, comme j’apprends bien à tromper !)
Pirithoüs
Mignons petits amours,
Brillez dans mon sein,
Qui déjà jouit,
Plein de vos plaisirs.
Mignons petits amours,
Brillez dans mon sein,
Bienvenu et content,
Tu exultes, mon cœur;
Je ne sens dans mon âme
Aucun tourment d’amour;
Bienvenu et content,
Tu exultes, mon cœur.

Scène 9
Palais de Créon
Thésée, Hippolyte, Euryte

Thésée
Si j’ai brisé ces chaînes
Par lesquelles mon cœur était lié,
Si pour un nouvel esclavage
J’ai oublié mes premières peines,
Tandis que je porte dans mon sein une flamme plus belle,
Qui se plaint de moi se plaint à tort.
Si à une beauté qui jadis me plut
Mon cœur n’offre plus d’encens
Et si dans mon sein est né
Une plus chère et plus douce ardeur
Tandis que je porte dans mon sein, etc.

Hippolyte
Arrête-toi, infidèle !

Thésée
Et pourtant, elle est là !

Hippolyte
Arrête-toi, et avant que j’aille
Assez loin pour ne plus te voir,
Dis-moi, infidèle, me reconnais-tu ?

Thésée
Moi ? Non. Qui es-tu ?

Hippolyte
Qui je suis ? Monstre, qui je suis ?
Je suis un rayon exclu
De son centre; une flamme
Chassée de sa sphère; je suis une onde
Refoulée, rejetée par sa mer.
Je suis Hippolyte.

Thésée
Qui, Hippolyte ?

Hippolyte
Qui, Hippolyte, cruel ?
Celle qu’un temps tu as aimée,
Que tu appelais ton bien.

Thésée
Ah oui, oui, je me souviens; et que voudrais-tu ?

Hippolyte
Tu m’as enlevé mon cœur,
Cruel, perfide, criminel.

Thésée
Je te le rends; adieu !

Hippolyte
Arrête-toi, ingrat, écoute !

Thésée
Je t’écouterai une autre fois.

Hippolyte
Je mourrai d’ici-là.

Thésée
Tant pis pour toi.

Hippolyte
Et tu ne penses pas à elle ?

Thésée
Pas du tout.

Hippolyte
C’est ainsi, parjure, que tu respectes tes serments ?

Thésée
Les vents les ont dispersés.

Hippolyte
Tu es une vipère !

Thésée
Je ne dis pas le contraire.

Hippolyte
Tu es une furie !

Thésée
C’est vrai.

Hippolyte
Un scélérat, un traître !

Thésée
Qu’importe ?

Hippolyte
De grâce, cher Thésée,
Mon âme est encore à toi,
Mon cœur est encore tien.
De grâce, prends pitié de ma douleur.

Thésée
Arrête, arrête; quelqu’un qui a tendu un piège pour tuer son amant
Réclame en vain son aide.

Hippolyte
Thésée, Thésée, tu te trompes;
Écoute, reviens, cruel, entends la vérité.
Malheureuse, pourquoi vivrai-je plus longtemps ? Qu’espéré-je ?

Euryte
Si un amant vous fuit,
Nombre d’autres, ma foi, voudront bien de vous;
Rassérénez votre triste cœur,
Consolez votre angoisse.
À quoi bon tant prier qui vous méprise ?
Les amoureux ne manquent pas à qui a de la beauté.
Pour un cruel, à quoi bon nourrir
Un cœur plein de tourments
Alors que vous pourriez être heureuse,
Accueillie dans les bras de bien d’autres.
Usez de cruauté avec qui est féroce.
Les amoureux ne manquent pas, etc.

Hippolyte
C’est à Hippolyte, indigne,
Que tu parles ainsi ?
Va-t-en, va-t-en d’ici.
Laissez ma douleur me tuer,
Cieux, de grâce, par pitié;
Si mon destin est déjà devenu
Si inexorable,
Pourquoi devrais-je le fatiguer plus longtemps ?
Maintenant que pour moi Amour n’a plus de force
Laissez ma douleur me tuer.
Loin de moi, vains ornements
D’une beauté méprisée;
Que seuls me revêtent
De cruels supplices !
Le bien est peine pour qui ne peut avoir de plaisir.
Maintenant que le Ciel n’a plus pour moi de splendeur,
Laissez ma douleur me tuer.

Scène 10
Ménesthée, Antiloque, Créon

Ménesthée
La vertu de certaines pierres ou herbes
Peut cicatriser des plaies douloureuses,
Mais la plaie d’amour,
Rien ne peut la guérir
Quand le cœur blessé languit
Et que par les yeux qui pleurent s’échappe le sang.
Avec des gouttes précieuses,
Une docte main peut,
Je le sais bien,
Rendre moins douloureuses ces plaies-là,
Mais elles ne servent à rien pour le cœur,
Il n’y a point de baume qui guérisse l’amour.

Antiloque
Votre rival peut vraiment
Se dire chanceux.

Ménesthée
En dépit du Destin,
Je le tuerai.

Créon
Je le tuerai ? Qui donc ?

Ménesthée
Thésée ne vivra plus longtemps
En jouissant des rayons du soleil
Avec Hélène.

Créon
Maintenant, je comprends tout.

Antiloque
N’eût été le guerrier qui s’est interposé,
À l’heure qu’il est, il serait mort.

Créon
Donc, ils ont déjà tenté de tuer Thésée ?

Antiloque
Il n’aura pas toujours quelqu’un pour le défendre.

Ménesthée
Une bonne chose, qu’il ne se soit pas réveillé.

Créon
Donc, il dormait.

Ménesthée
Puisqu’il ne m’a pas aperçu,
Il ne pourra pas échapper à mes desseins.

Créon
Ah traîtres ! Ah indignes !
J’ai tout entendu: c’est ainsi que vous en usez
Avec des hôtes ?

Antiloque
Malheur à nous !

Créon
Je lui garantis sa sécurité, et vous osez le trahir ?
Je respecte ma foi envers lui, et vous la violez ?
Tu es Ménesthée, toi  ? Tu es fils de Créon ?
Tes actes le démentent,
Rameau dégénéré
Du tronc dont tu es issu:
Quand t’ai-je enseigné la félonie ?
Que les criminels soient placés sous bonne garde,
Et qu’à Thésée lui-même soit laissé le soin de les punir.

Ménesthée
Père...

Créon
Comment, père ? Maintenant que tu es criminel,
Je suis roi, je ne suis plus père,
Et comme un roi qui est garant de l’équité,
Je n’ai pas d’autres fils que les lois.

Ménesthée
Sort cruel !

Antiloque
Astres hostiles !

Ménesthée
Ainsi, perfide, tu me trompes ?

Antiloque
Souffrez-vous des torts si atroces ?

Ménesthée
Moi qui fus de mon père...

Antiloque
Moi qui fus du règne...

Ménesthée
Jadis estimé,

Antiloque
Jadis bien reçu,

Ménesthée
Me voici méprisé.

Antiloque
Me voici bafoué.

Ménesthée
Je me verrai traité comme un indigne.

Antiloque
Je me verrai traité comme un rebelle.

Ménesthée
Sort cruel !

Antiloque
Astres hostiles !

Scène 11
Hélène, Ménélas, Thésée

Thésée
Donc, ô belle, dans votre cœur
A pénétré l’ardeur
De l’enfant nu qui vole ?

Hélène
Oui, je brûle. (Ménélas, je parle de toi.)

Thésée
Ah, que je suis fortuné !

Ménélas
Même si elle fait semblant avec lui, en vérité, elle me tue.

Thésée
Je regarderai par tes yeux, ô mon idole
Je vivrai par ta respiration.

Hélène
Tu seras le but de mes désirs.
(Je parle de toi, mon flambeau.)

Ménélas
Je sais qu’elle fait semblant avec lui, mais cela me déplaît quand même.

Thésée et Hélène, ensemble
Dieu ailé,
Tu ne pourras plus
Défaire les chaînes
Qui ont uni mon cœur
À celui de mon aimé(e).

Hélène
(Je parle de toi, mon cœur, tu le sais bien.)

Ménélas
Même si elle fait semblant avec lui, elle m’emplit de douleur.

Hélène et Ménélas, ensemble
Ô dieu d’amour,
Tu ne pourras plus
Guérir les blessures
Si chères et plaisantes
Que je porte au cœur.

Hélène
(Je parle de toi, mon cœur, tu le sais bien.)

Ménélas
Même si elle fait semblant avec lui, elle m’emplit de douleur.

Scène 12
Les mêmes, Pirithoüs

Pirithoüs
Aux armes, Thésée, aux armes !
Castor et Pollux, à l’improviste
Sont arrivés à Tégée
Et nous cherchent avec nombres d’hommes armés.

Hélène
Ils sont là pour m’arracher
À qui a osé s’emparer de moi.

Thésée
Aux armes donc, aux armes !

Pirithoüs
Nous freinerons leur colère.

Thésée
Nous apaiserons leur courroux.

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Si vous nous aimez, nous n’avons pas peur de mourir.

Thésée
Nous conserverons notre vie,
Conservez-nous votre ardeur dans votre cœur.

Hélène (et Ménélas à part), ensemble
Nos amours dureront éternellement.

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Alors, je ne craindrai rien, même si...

Thésée
La terre voulait nous engloutir.

Pirithoüs
Le ciel voulait nous foudroyer.

Thésée et Pirithoüs, ensemble
Aux armes donc, aux armes !

Hélène
Allez, et que le ciel ne vous laisse pas revenir
Nous importuner davantage.

Ménélas
Ô Dieu ! ma poitrine a été
Transpercée par cette nouvelle.

Hélène
Qu’est-ce qui t’afflige ?

Ménélas
Je redoute que, si je suis découvert,
Castor et Pollux te considèrent comme une dévergondée
Et moi comme un trompeur sournois.

Hélène
N’aie crainte, mon cœur.

Ménélas
Je te vois déjà
M’être ravie par le destin
Irrité contre moi.

Hélène
Non, ne crains rien, ma vie !

Ménélas
Un supplice inconnu
Me force à languir,
M’astreint à la douleur.

Hélène
Non, ne crains rien, mon bien-aimé !

Scène 13
Irus, Hélène, Ménélas, Castor, Pollux

Irus
Bonnes nouvelles !

Hélène
Voici le fou.

Irus
Voici les zéphyrs; vite,
Partons, partons,
Et si vous vous trouvez ne pas avoir de chevaux,
Je n’ai que deux mots à dire
Pour vous faire prêter ceux du Soleil.

Castor et Pollux, ensemble
Sœur chérie, le Ciel
Nous a guidés ici à point nommé pour te libérer
Du pouvoir de ceux qui t’ont ravie.

Ménélas
Ô secours bienvenu !

Hélène
Ô frères aimés !

Irus
Et vous n’avez pas reconnnu votre Irus ?

Hélène
Que vois-je ? Tu as été capable
De nous tromper à ce point ?

Ménélas
Allons, vite, fuyons d’ici.

Castor
Dis-moi, qui est cette charmante jeune fille ?

Hélène
Elle a été enlevée en même temps que moi.

Ménélas
Je viens avec vous;
Vous saurez tout plus tard sur qui je suis.

Hélène
Avant que le jour s’enfuie...

Tous les quatre
Fuyons, fuyons, oui, oui.

Scène 14
Les mêmes, Thésée, Pirithoüs

Pirithoüs
Non, non, il ne fuira pas, celui qui veut
Nous ravir nos trésors.

Pollux
Vous voilà, traîtres ?

Thésée
Calmez votre colère.

Castor
Je la calmerai par ta mort, infâme.

Scène 15
Les mêmes, Hippolyte

Hippolyte
Retenez vos épées, nobles héros !
Plus que vous tous,
Je hais ce criminel; c’est moi qu’attend
D’une plus barbare offense
Une vengeance plus méritée.

Thésée
Rencontre malvenue !

Castor
Qui est cet homme si noble et si irrité ?

Hippolyte
Tourne-toi vers moi, félon,
Rends-moi raison de tes méfaits.

Scène dernière
Les mêmes, Créon, Ménesthée, Antiloque

Thésée
Aujourd’hui, pendant que je dormais,
Tu as tenté de m’égorger; et par pitié (tu le sais)
Je t’ai laissée vivre.
Va, porte ailleurs tes fureurs,
Thésée refuse de se battre avec des traîtres.

Créon
La vérité doit trouver sa place; et le devoir
D’être juste doit céder à l’amour paternel.
Thésée, n’outrage pas
Ce guerrier; écoute mes paroles:
Il est innocent, et voici les coupables.

Thésée
Comment ?

Ménesthée
Je l’avoue, j’ai été fautif:
Épris d’Hélène,
J’ai tenté de te tuer; il t’a défendu,
Ou plutôt, son épée m’a blessé.

Thésée
Qu’entends-je ?

Créon
Les coupables sont en ton pouvoir.

Antiloque
Seigneur, une faute d’amour mérite le pardon.

Hippolyte
Maintenant qu’on ne peut plus me qualifier de traître,
Scélérat, empoigne ton arme.

Thésée
Cède, mon cœur, à tant de passion.

Hippolyte
Allons, qu’attends-tu ? Que fais-tu ?

Thésée
Me voici vaincu, Hippolyte adorée;
Je ne dois plus faire semblant de ne pas reconnaître
Ces yeux resplendissants; punis, mon idole,
Une âme ingrate, comme tu l’entends.
Brandis donc contre moi ton épée.

Castor, Pollux, Créon
Que vois-je ?

Thésée, Pirithoüs
Quel spectacle !

Hélène, Ménélas
Oh l’étrange histoire !

Thésée
Je suis indigne de vivre;
Que ta juste colère prenne ma vie,
Cette vie que m’a donnée ta noble piété.

Hippolyte
Confesses-tu donc tes offenses ?

Thésée
Oui, et je m’en repens.

Hippolyte
Reconnais-tu ma foi ?

Thésée
C’est un trésor.

Hippolyte
Avoues-tu que tu m’as trahie ?

Thésée
Oui.

Hippolyte
Il me suffit;
Pour ta peine, vis, traître; adieu.

Thésée
Où vas-tu, mon idole ?

Hippolyte
Assez loin pour ne plus te voir.

Thésée
Écoute au moins mon âme,
Résolue à t’adorer.

Hippolyte
Je t’écouterai une autre fois.

Thésée
Ma flamme ravivée
Aura raison de moi.

Hippolyte
Qu’importe ?

Thésée
De grâce, bien aimée, aie pitié d’un cœur repentant.
Ou sois compatissante,
Ou donne-moi la mort,
Je n’adore que toi, je n’ai cure d’Hélène.

Hippolyte
Dis-tu vrai ?

Thésée
Je le jure par les dieux suprêmes.

Hippolyte
Tu seras mien ?

Thésée
Voici ma main en gage.

Hippolyte et Thésée
Cessons, cessons toute colère, toute rigueur,
Bien aimé, doux amour.

Créon
Royale Amazone,
Puisse le destin joyeux sourire à votre hyménée.

Hélène et Ménélas
J’ai plaisir à votre plaisir.

Pirithoüs, Castor, Pollux
Je m’incline devant vous.

Thésée
Illustres héros, je vous laisse Hélène intacte;
Soyez bienveillants, pardonnez-moi mon larcin.

Castor
Pour ne pas déplaire à cette belle,
Laissons tout dans un généreux oubli.

Thésée [à Ménesthée et Antiloque]
En un jour qui pour moi est devenu si joyeux,
Je tire un trait sur vos injures.

Ménesthée, Antiloque
Noble héros,
Nous corrigerons nos erreurs par une longue soumission.

Pirithoüs
Vous, belle, accordez-moi votre amour.

Ménélas
Demandez à Hélène.

Pirithoüs
Que répondez-vous ?

Hélène
Que celui-ci est le petit-fils du roi de Crète,
Que seul son amour pour moi a fait se cacher sous ces hardes;
Que je l’aime, et que je désire être sa femme.

Castor et Pollux
Étranges événements !

Créon et Thésée
Incroyables péripéties !

Pirithoüs
Si seulement je pouvais me cacher de tous !

Irus
Seigneur, je me réjouis de vous voir marié.

Ménélas
Pardonnez mon audace, héros invincibles.
L’amour n’est pas un crime: je l’adorais,
Mais je n’ai jamais passé les bornes de la décence.

Castor et Pollux
Donnez-vous donc la main; je me rends bien compte
Que l’éternel destin
En avait ainsi décidé.

Pirithoüs
Amour, tu t’es moqué de moi.

Ménélas
Certes, l’amour qui vous a frappé était aveugle.
Ma foi, vous vous étiez trouvé un bon parti.

Hélène, Hippolyte
Que je suis heureuse !

Ménélas, Thésée
Quelle joie !

Hélène, Hippolyte
À mon ardeur...

Ménélas, Thésée
À ma foi...

Hélène, Hippolyte, Ménélas, Thésée
Ne sont plus hostiles...

Hélène, Hippolyte
L’amour ou le ciel,

Ménélas, Thésée
La fortune ou le destin !

Hélène, Hippolyte
Que je suis heureuse !

Ménélas, Thésée
Quelle joie !

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ACTE III
Scène 7

 

Annexe
Au début de la scène 7 de l’acte III, on a ajouté cette chanson
 

Hélène
Il est doux, il est agréable,
Ton trait, ô aveugle amour;
Maintenant que tu m’as frappé le cœur,
Je me sens toujours heureuse;
Continue, frappe-moi encore, enfant ailé,
C’est un grand plaisir que d’être amoureux
Si le cœur va s’enflammant
À l’ardeur de deux pupilles,
S’il est joyeux entre deux étincelles,
Supportant de languir;
Continue, frappe-moi, etc.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC