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Francesco Cavalli

[1602 - 1676]

L'Amour amoureux

 

 

Amore Innamorato

Fable qui sera représentée en musique au théâtre de San Mosé, l'an 1652,
et dédiée à Monseigneur Carlo Cervetti

livret de Giovanni Battista Fusconi

 

 

les personnages

Amour
Psyché
Vénus
Vulcain, & les Cyclopes

Éole
Une maquerelle
Charon
Jupiter
Junon
Proserpine
Mercure
Suivantes de Vénus

Choeurs
- de vents
- d'amours
- d'ombres
- de monstres
- de dieux

 

 

Dédicace

 

Monseigneur,

J'ai tant de part à cette oeuvre que je puis avec bonne raison en faire don à Votre Seigneurie. Je sais qu’en regard de votre mérite, des choses plus grandes devraient vous être offertes, mais mes capacités ne me permettent pas davantage. Il s’acquitte de tout ce qu’il doit, celui qui donne tout ce qu’il peut. Que Votre Seigneurie agrée l’expression de mon dévouement et de mon extrême affection; car c’est l’effet d’un grand esprit que de donner du mérite aux petites choses; tandis que je me déclare, de

Votre Seigneurie

le dévoué et obligé serviteur et ami,
Giovanni Batttista Fusconi.

 

 

A qui le lit

 

Lecteur,

Avant de prendre la plume, je m’étais proposé de t’entretenir longuement en te démontrant que cette fable suit toutes les bonnes règles enseignées par les maîtres: elle est contenue dans le cours d’une seule journée, ou un peu plus; elle comporte une seule action; il ne s’y trouve point d’événement incompatible; et elle ne s’écarte en rien des usages. Mais j’estime peu sensé de se donner de la peine pour défendre une doctrine que négligent aussi les mêmes auteurs; d’autant plus que notre siècle, étant présentement un composé d’opinions et d’intérêts, ne croit pas à d’autres règles qu’à celles du caprice et de la passion. Je dois t’avertir qui si certains vers qui figurent dans le présent livret ont été laissés de côté dans la musique, c’est pour ne pas fatiguer excessivement les auditeurs, et pour apaiser l’impatience de certains qui, à peine entendu le début d’une scène, en réclament la fin sans aucun égard.

Pour le réglage des machines et les manœuvres de rideau, on a inséré quelque chansonnette qui montrera clairement aux vrais amateurs d’art la supériorité des auteurs, et ils reconnaîtront qu’il n’est pas possible de ne pas obéir à ceux qui espèrent prendre l’avantage avec cette œuvre.

Le poète estime avoir fait sa partie de la tâche. En ce qui concerne les voix et les figurants, les honnêtes gens verront que ce qui est fait par intérêt ne peut être parfait. Cela devrait contenter d’aucuns qui ne se satisfont que de miracles, et qui dénigreraient les harmonies du Ciel s’ils les entendaient plus d’une fois.

Mais toutes les imperfections seront compensées par la suavité de la musique de monsieur Francesco Cavalli, qui à bon droit est considéré comme l’Amphion de nos jours, et par les merveilles de l’ingéniosité de monsieur Gasparo Beccari, à qui on ne connaît personne de supérieur, ni même d’égal, dans l’invention des machines comme dans la disposition et la variété des décors. Il s’est donné les pires peines avec l’étroitesse d’un lieu où l’on a à peine la place de se bouger, non plus que de manœuvrer.Lecteur, juge avec discernement, et vis heureux.

 

 

Argument

 

Vénus, irritée que Psyché, troisième fille de Mélidore, roi des Îles Fortunées, usurpe par sa beauté les honneurs divins, ordonne à Amour que pour la châtier, il la rende amoureuse de la personne la plus vile possible. Amour vole pour obéir à sa mère; mais, ayant vu résumées dans le visage de Psyché toutes les beautés du monde et du ciel, il s’éprend d’elle au lieu de la blesser. Entre temps, Mélidore, accompagné de ses deux autres filles, et exprimant la plus grande douleur, pour ne pas désobéir à l’oracle, expose Psyché au sommet d’une montagne, croyant la laisser au pouvoir d’un serpent. Amour, l’ayant fait transporter par le vent dans un délicieux palais, lui fait goûter toutes les délices qui peuvent frapper les esprits des femmes, lui refusant seulement la possibilité de le regarder. Psyché, ne croyant pas à sa propre félicité, supplie Amour de la mettre en relation avec ses sœurs qui de temps en temps venaient avec des larmes renouvelées déplorer de l’avoir perdue.

Amour, après l’avoir mise en garde contre les pièges que lui avaient tendus ses sœurs, se trouve contraint de lui céder. Les sœurs viennent, et, jalouses du bonheur de Psyché, ayant appris qu’elle n’avait jusque là pas pu voir celui qui partageait sa couche, lui donnent à entendre qu’il s’agit d’un serpent et l’exhortent à le tuer. Psyché, non moins timide que curieuse, attend une nuit où Amour est complètement vaincu par le sommeil; elle prend une arme et une lampe, et va pour mettre à exécution le conseil de ses sœurs. Ayant découvert que c’est Amour qui est le serpent, alors qu’elle veut lui donner un baiser, elle le brûle par mégarde avec la lampe; et lui, irrité, s’enfuit. Psyché consternée le suit, et, après de nombreuses aventures, conseillée par une divinité, elle s’adresse à Vénus; celle-ci la reçoit avec dédain et, pour accélérer sa perte, l’envoie aux Enfers chez Proserpine, sous prétexte de lui demander un certain fard. Psyché, bien qu’accablée, obéit et, après divers incidents, par ordre de Jupiter, elle devient l’épouse d’Amour.

 

 

Synopsis fourni par le librettiste sous le nom de Scenario

 

Prologue

La Beauté, après s’être célébrée elle-même, invite l’auditoire au silence pour lui montrer sa supériorité ; elle a en effet le pouvoir de se soumettre les dieux eux-mêmes.

 

Acte premier

Scène 1
Amour, après avoir trahi sa mère, la nuit s’approchant, va jouir des beautés de Psyché.

Scène 2
Vulcain et les Cyclopes chantent tout en s’appliquant à forger un foudre.

Scène 3
Vénus demande à Vulcain s’il sait quelque chose au sujet d’Amour ; ayant reçu une réponse peu agréable, elle part en colère.

Scène 4
Psyché, une arme à la main, une lampe dans l’autre, découvre Amour. Pendant qu’elle veut lui donner un baiser, elle le brûle par mégarde avec la lampe ; irrité, il s’enfuit, et laisse Psyché dans la douleur et l’angoisse.

Scène 5
Éole, roi des vents, raconte avoir vu Amour blessé, et enseigne qu’il ne faut pas se fier aux femmes.

Scène 6
Psyché se plaint ; elle est consolée par Éole qui, pour lui redonner de l’allégresse, fait danser un ballet par les Vents, ballet qui constitue l’intermède après l’acte I.

 

Acte II

Scène 1
Amour blessé se plaint, et ne pouvant plus supporter la douleur, se repose sur l’herbe.

Scène 2
Vénus, après avoir parcouru la mer à la recherche d’Amour, l’aperçoit et lui adresse des remontrances ; lui présente des excuses et demande pardon.

Scène 3
Psyché, toujours éplorée, arrive au temple de Junon et la supplie.

Scène 4
Junon sort du temple et, réprimandant Psyché, l’exhorte à recourir à la clémence de Vénus.

Scène 5
Une vieille maquerelle sort en quête de quelque sujet pour sa profession.

Scène 6
Amour est bercé par les Grâces, qui chantent une chansonnette; avec cet intermède se termine l’acte II.

 

Acte III

Scène 1
Vénus irritée jure d’exercer une vengeance rigoureuse contre l’audace de Psyché, qui avait voulu se comparer à elle.

Scène 2
Psyché implore le pardon de Vénus, laquelle l’envoie chercher du fard chez Proserpine.

Scène 3
Psyché se met en route pour se rendre aux Enfers, pleurant les misères de sa destinée.

Scène 4
La vieille maquerelle tente de détourner Psyché, pour qu’elle n’aille pas aux Enfers; mais elle est repoussée.

Scène 5
Amour convalescent, appuyé sur une canne, se lamente, autant de sa mère que de Psyché.

Scène 6
De petits amours viennent consoler Amour; dansant et chantant, ils concluent l’acte III avec cet intermède.

 

Acte IV

Scène 1
Éole se gausse du peu de constance des amants, aussi bien dans l’amour que dans la haine.

Scène 2
Charon dénigre sa profession de nocher, en rappelant la qualité des personnes qui arrivent dans sa barque.

Scène 3
Psyché parvenue sur le rivage du Styx raconte son histoire à Charon.

Scène 4
Au moment où Psyché va monter dans la barque de Charon, une ombre vient la guider vers l’Enfer par un autre chemin.

Scène 5
Charon pronostique quelque grand prodige puisque des vivants viennent en Enfer.

Scène 6
Psyché expose sa mission à Proserpine et reçoit le fard.

Scène 7
Proserpine fait exécuter un ballet de monstres, pour montrer à Psyché que même en Enfer, on peut avoir du bon temps; sur cet intermède se conclut l’acte IV.

 

Acte V

Scène 1
Psyché curieuse ouvre la boîte du fard et s’endort.

Scène 2
Amour arrive, récupère le
sommeil et réveille Psyché en l’exhortant à aller trouver sa mère, pendant que lui volera au ciel.

Scène 3
Psyché se réjouit d’avoir vu Amour, et qu’il soit allé au ciel pour trouver une solution à leurs problèmes amoureux.

Scène 4
Amour supplie Jupiter de lui donner Psyché pour femme, et obtient cette grâce; Mercure, sur l’ordre de Jupiter, descend convoquer Vénus.

Scène 5
Psyché arrive chez Vénus, laquelle prend le fard avec colère et lui dit qu’elle n’aura pas toujours l’assistance d’Amour.

Scène 6
Mercure arrive et expose l’objet de son ambassade. Vénus fait venir son char et, avec Mercure, ils s’en vont chez Jupiter.

Scène 6
Jupiter impose à Vénus les noces d’Amour et de Psyché. Elle se résigne humblement. Jupiter accorde l’immortalité à Psyché, et envoie une nuée l’amener au ciel.

Scène 8
Pendant que Psyché monte sur la nuée, tous les dieux chantent les louanges de Vénus et d’Amour.

Scène 9
Avec une moralité, Mercure conclut l’œuvre.

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III
Acte IV
Acte V
 

 

 

 

Prologue

 

La Beauté

Heureuse et illustre Adria,
Mon nom t’est certainement connu;
Si je suis le soleil de ton ciel,
Il faut qu’il soit bien aveugle,
Celui qui ne peut dire que ce qui brille là est le soleil.
Je suis née dans ces palais
Où rien d’autre ne brille, que moi seule.
Qui porte le regard sur ton beau visage
Parmi tes nobles lumières
Aperçoit les vrais traits de mon visage.
Je frappe si doucement
Que celui que j’ai frappé dit : « Cruelle,
Les blessures se font donc avec du miel ?
Où, où as-tu appris
À faire, avec des flèches terrestres, des plaies célestes ? »
Si parfois je lance des éclairs,
Je cause un déluge de larmes en abondants torrents,
Et, née pour enchaîner des peuples barbares,
Un cheveu de ma tête blonde
Me suffit pour faire prisonnier un monde.
L’instant d’un sourire,
Avec le seul éclair de mes yeux altiers,
J’achète des siècles entiers de servitude;
Et avec de maigres trésors
Je paie la liberté de mille cœurs.
Tous ceux que mon visage a eus pour objets
Sont attachés et prisonniers derrière mon char,
Et tous ceux qui m’ont regardée, pour moi se sont enflammés.
Car pour me donner mille victoires,
Un de mes regards ne met pas longtemps, ne tarde guère.
Amour ne survivrait pas un seul jour dans un cœur
Si je ne le nourrissais pas;
Ou plutôt, Amour sans moi n’existerait pas:
Dans mon sein fécond
Se trouvent les germes d’Amour, ou plutôt du monde.
Mais si de ma puissance
Vous voulez voir des merveilles encore plus neuves,
Je vous attends ici, faites silence. Toute âme
Cède à mes épreuves. Mon trait
Arrive à pénétrer jusqu’au ciel.

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Acte I

 

 

Scène 1
Amour

 

Amour
Qui ne sait, qui ne voit
Que les idées des femmes sont bien folles,
Lorsqu’elles font confiance à la bonne foi
De petits enfants.
Voici ma mère Vénus enflammée de colère
Parce qu’une beauté mortelle
Se trouve être son égale, et prétend
Orgueilleuse, usurper
Ses autels et ses encens.
Ne pensant qu’à la vengeance,
Elle m’a choisi, moi son fils, pour exécutant
De la fureur de sa poitrine;
Et voici comment elle se retrouve
Bafouée par son propre plan,
Trahie pour m’avoir fait confiance.
Ô Psyché, mon âme,
Ardeur de mon sein
Pupille et soleil de mes yeux aveugles,
Tu peux maintenant aller la tête haute
Et déployer sur ton visage
Les traits sacrés des dieux du ciel,
Puisque la beauté de ta charmante face
A enveloppé Amour dans les lacets d’Amour.
Mais déjà l’heure s’approche
Où je peux revenir jouir
De tes baisers et de tes étreintes,
Maintenant que les ombres viennent donner son congé au jour.

 

Scène 2
Vulcain et les Cyclopes

 

Vulcain
Maintenant qu’il faut
Pour Jupiter Tonnant,
Fulminant,
Fabriquer une nouvelle flèche,
Que chaque Cyclope transpire
Pour montrer son activité.
Pendant ce temps, doucement,
Trompons les heures
Dans les efforts
Là où transpire l’Etna,
Par un nouveau
Tonnerre d’enclumes et de chant.
Qu’elle soit l’amie
De la sueur,
De la douleur,
L’harmonie des douces notes
Et qu’elle puisse seule
Adoucir toutes les fatigues.

 

Scène 3
Les mêmes, Vénus

 

Vénus
J’ai cherché dans tous les lieux
Du ciel et de la terre
Pour voir où se cache Amour;
Je n’ai trouvé aucun endroit
Où il se dissimule.
Je sais que je l’ai choisi
Pour être l’instrument de ma colère;
Mais je vois que son retard me déplaît.
S’il se fait trop attendre,
Le plaisir de la vengeance souvent disparaît.
Ô industrieux forgeron
De la noire forge de Lemnos,
Très cher époux,
Ta bouche pourra peut-être
Me donner quelque nouvelle de mon fils.

Vulcain
Ah ! qu’il meure, celui qui se soucie d’amour !
Vulcain se préoccupe
De fabriquer des traits pour Jupiter, non de ton fils,
L’amour, ce dieu cruel, ce bâtard sournois
Qui au milieu des autres a fait de moi un dieu cornard.

Vénus
De grâce, jette le voile de l’oubli
Sur ta vieille colère et sur ma faute.
Et puisque Stéropès et Brontès
Ont leurs volontés et leurs mains
Toujours promptes à obéir à tes ordres,
Dis moi si tu sais où se cache
Mon unique progéniture.

Vulcain
J’ai autre chose en tête
Que de répondre aux demandes
D’une épouse peu affectueuse,
Cherche toi-même où il est.

Vénus
C’est avec ces gentillesses
Que tu m’accueilles, époux grossier,
Vieux, boiteux, stupide,
Bien digne que je te fasse
La figue en face
Et qu’avec outrage et mépris
Je te plante le Capricorne sur la tête !
Mais si je ne trouve pas Amour au ciel ni sur la terre,
Que désormais dirigent leur vol
Par les routes du vent
Vers la mer, mes oiseaux ailés;
Puisque c’est peut-être seulement là
Que je trouverai Amour; et ce ne sera pas merveille
Que le fils demeure où naquit la mère.

Vulcain
Pars donc, femme importune;
Va, trouve la mer dont le fracas retentit,
Et ainsi, là où se trouve ton berceau,
Veuille le Ciel que tu trouves aussi ta tombe.

 

Scène 4
Psyché, Amour

 

Psyché
Oh ! avec quel mouvement inaccoutumé
Mon cœur se fait sentir dans mon sein,
Comme s’il voulait m’annoncer
Le plaisir ou la douleur,
Car avant qu’il arrive quelque chose ailleurs,
Il en est le premier avisé.
Puisse l’ardeur de ce flambeau
Qui chasse l’ombre, et en dépit de la nuit
Fait que dans cette alcôve
Tout se montre à moi,
Être ce qui me révèlera
S’il est vrai que dans ma couche
J’étreigne un serpent, la nuit, sur ma poitrine.
Et ce fer aigu,
S’il est vrai qu’il en soit ainsi,
Sera l’instrument de ma vengeance.
Mais je sens qu’une crainte inaccoutumée
Retient mes pas en arrière.
Courage, courage, mon cœur,
Et en levant cette courtine, lève
Le soupçon et chasse aussi ta crainte.
Hélas ! Quelle merveille
Dans l’ombre de la nuit
Présente à mes yeux la majesté d’une lumière éternelle ?
Quel nouveau miracle
S’offre à mon regard ?
D’un feu endormi,
Je retire des flammes avec les yeux, et je brûle dans mon cœur.
Oh, vraiment, si c’est là un serpent,
C’est un serpent du ciel, et moi,
Je sens dans mon cœur que ses morsures me sont chères.
Combien plus que ma lampe
Un soleil qui dort rend claires ces ombres;
Et si ces beaux yeux étaient ouverts
Comme ils sont clos dans leur sommeil,
Pour voir en un visage
La synthèse de toute la beauté divine,
Certes, je n’aurais pas besoin de lampe,
Car au milieu de ces ombres silencieuses et solitaires,
Ses yeux me serviraient de double soleil.
Mes sœurs, ou bien vous avez été jouées
Par les paroles des autres;
Ou bien c’est vous qui par vos paroles
Cherchez à me trahir.
Ou, peut-être devenues
Jalouses de mon bonheur,
En essayant de faire que de vie
Je prive ma vie,
Vous cherchez mon tourment, ma mort.
Que l’envie a de force dans un cœur de femme !
Mais, folles, vous vous trompez:
Mes lèvres et mes baisers
Seront les armes et les blessures
Avec lesquelles je dois, courageusement,
Frapper mon idole.
Supporte que je t’embrasse,
Mignon petit enfant,
Petite idole d’amour. Vois, je me baisse
Pour sucer sur les roses
De tes belles lèvres
Le nectar divin que le ciel y a caché,
Pour rendre mon âme ivre de plaisir.
Oui, oui, j’accole
Ma lèvre à ta bouche,
Et ainsi, avec mon souffle,
Je prends ton souffle.
Vois, je te baise. Oh, lampe traîtresse !
En te brisant, tu me brises le cœur !

Amour
Aïe ! Quel feu nocturne
Est venu par surprise
Brûler mes ailes ?
Oh, criminelle jeune fille,
C’est cette foi que tu me donnes en échange de ma foi ?
L’ardeur de ma poitrine
Méritait une autre ardeur.
C’est ainsi que tu trahis Amour ?
Tu aurais dû, pour me blesser
Employer d’autres armes.

Psyché
Amour, ô Dieu ! Que faire ?
Que dire ? Écoute, reviens !

Amour
Reste ! Mon cœur désormais
Brûle de colère, et non plus d’amour.

Psyché
Hélas, tu fuis ! Ah, reviens !
De grâce, reviens, mon amour.
Venge-toi, venge-toi,
Déchire mon sein, arrache mon cœur;
Je ne voulais pas t’offenser, et je l’ai fait.
Amour doit pardonner
L’erreur involontaire.
Mais va, cherche, pars au loin,
Je mourrai pour te trouver.

 

Scène 5
Éole

 

Éole
Quand l’aube à l’orient
A ouvert la porte d’or du soleil,
J’ai vu Amour tout languissant,
Qui, pleurant,
Qui, gémissant,
Maudissait qui l’avait blessé.
Il est bien fou, celui qui devenu amoureux
Idolâtre une beauté
Si l’Amour ailé en personne
S’éloigne, fugitif,
De l’ingrate
Qu’il adore.
Je veux ne jamais sentir
Dans mon cœur la flèche d’or,
L’amour est un mal trop pénible,
Bien que dans ma poitrine
Je ne connaisse pas encore
Cette passion par expérience.
Ma paix ne sera pas troublée
Par les traits d’Amour,
Il ne loge pas dans ces grottes
Où les vents
S’appliquent
À me servir, moi leur roi.

 

Scène 6
Psyché, Éole

 

Psyché
Et pourtant, tu m’as quittée,
Malheureuse que je suis, sans vouloir
Écouter une seule de mes plaintes,
Amour, et pourtant tu sais
Que puisque tu étais le seul cœur
De ma poitrine,
Après ton départ,
Mon âme devait me quitter, ainsi que ma vie.
Il est vrai que j’ai commis un crime
Quand j’ai voulu dans l’ombre
Montrer à mes yeux qui tu étais.
Ah, un œil curieux
D’une beauté adorée qu’il n’avait jamais vue
Ne méritait pas,
Pour avoir contenté sa curiosité,
De subir un si cruel tourment.
Et si tu étais désireux de te venger
D’une blessure de feu,
Tu devais dans ma poitrine
Redoubler les étincelles de ton flambeau,
Si du moins, dans mon cœur
Tout enflammé d’amour, il restait de la place
Pour recevoir une nouvelle ardeur.
Ô toi qui, dans l’ombre de la nuit,
Étais le cher, le vivant plaisir
De mon sein,
Maintenant devenu, aux rayons du jour,
Mon tourment et ma honte,
Amour, tu es parti, et avec toi
Mon âme m’a quittée,
Et ma dépouille affligée
Qui, privée de toi, rejette tout contentement,
Pour retrouver la vie, court à ta poursuite.
Je cours, oui, mais où ?
Pour retrouver celui qui me fuit,
Oui, je dois courir.
Si je ne suis pas abusée
Par l’amour que je porte au vrai Amour,
Je ne dois pas me lasser
Pour le retrouver ailleurs,
Si je reconnais à l’expérience
Que je le tiens enfermé au milieu de mon cœur.
Ô tourment, ô douleur,
Quand prendrez-vous fin ?
Ô mes misérables yeux,
Il sera donc dit que tous les yeux mortels
Vous verront toujours pleurer mon malheur ?
Devant un cœur qui se soumet,
Devant un œil qui pleure,
Devant une bouche qui prie,
Toute la juste colère du Ciel cesse.
Toi, seul, Amour
Qu’idolâtre mon cœur,
Devant mes prières, mes plaintes,
Tu n’es pas ému, tu ne reviens pas. Ah, où es-tu ?
Donc, tu es allé si loin
De celle qui t’adore
Que tu n’entends pas les prières
De ma bouche, ni mes soupirs.
Languissantes lamentations,
Vous avez donc si peu de force
Qu’il ne peut percevoir le son
De vos accents ?
L’Amour impitoyable qui me fuit,
A beau me fuir, il est dans mon cœur.
Brises, portez –lui
Mes plaintes.

Écho de ces grottes, raconte-lui mes peines.
Vous qui, pleines du feu
De mon cœur, plus que d’eau,
Murmurez, fontaines,
S’il vient dans les environs,
De grâce, montrez-lui comment
Mon cœur soupire de la séparation.
Pour partir de mon sein,
Tu peux bien déployer tes ailes
Et me laisser dans l’angoisse;
Mais pour partir de mon cœur,
Amour, tu n’as pas d’ailes. Mais quel est mon délire ?
Il ne reste dans mon sein
Que ma foi et mon ardeur,
Amour, lui, s’en est enfui.
Malheureuse, dans les larmes et dans les douleurs,
Je n’ai personne pour me consoler.

Éole
De grâce, jeune fille,
Retiens les lamentations de ta bouche,
Les accents de la douleur
Ne servent à rien pour consoler le cœur.
Les larmes stagnent dans les yeux.
Recours aux prières, aux supplications
Qui seules ont pour mérite
De pouvoir amollir toute rigueur,
Et même d’apaiser Amour.
Je suis au courant de ta situation,
Et je sais que tu te consumes pour Amour seul.

Psyché
Les prières peuvent apaiser
La colère d’une poitrine humaine;
Mais elles se répandent en vain
Pour qu’un dieu soit poussé à la pitié par elles.
Celui qui me fuit,
Dieu idolâtré,
Assailli par mes prières,
Au lieu de m’écouter, est parti ailleurs.

Éole
Un vieux chêne robuste
Ne tombe jamais à terre
Au premier coup.
Une seule frappe du burin
Ne fend pas le marbre dur et solide.
Seul le brise, seul abat le chêne
Celui qui frappe à maintes reprises.
Retiens tes lamentations,
Et fais confiance, belle, fais confiance au roi des vents.

Psyché
Malheureuse ! comment dois-je
Tenter avec mes prières un nouvel assaut
Contre ce cœur d’émail ?
Et même en supposant que mes prières soient efficaces,
Pour l’implorer, je ne sais où il se trouve.

Éole
L’effort de la marche
Et l’activité du regard
T’enseigneront bientôt où se trouve Amour.

Psyché
Je suivrai ton conseil;
Je ne veux pas m’attarder
Plus longtemps dans cet endroit,
Mais je veux presser le pas et le regard tout ensemble
En suivant les traces du cœur
Pour retrouver Amour en fuite.
Oui, oui, je veux partir,
Roi des vents, adieu.

Éole
Ne t’en va pas si vite,
Arrête, arrête-toi d’abord.
Parfois, un cœur mort à ses joies
Trouve quelque réconfort
Dans des objets charmants.
Ainsi donc, avant que tu partes,
Je veux te redonner de la joie
En faisant qu’à mes vents
L’air serve de terre ferme
Pendant qu’ils marchant et volent en dansant.

Psyché
Non: en m’attardant devant un objet si charmant,
Je retarde le plaisir de retrouver Amour.

Éole
Au contraire, par un spectacle si gracieux et plaisant,
Partiellement réconfortée,
Tu auras plus de souffle et de cœur
Pour rechercher Amour.
Allons ! Sur le champ,
De cet enclos d’Éole,
Sortez, libérés
De vos chaînes,
Eurus et Chorus,
Borée et Auster
Et avec une gracieuse
Danse dans l’air,
Rythmez à l’envi
Une canarie.

[Ballet des vents]

Les vents
Sus, sus, à qui mieux mieux, dansez,
Vents, avec la brise au milieu,
Et que le ciel serein regarde
Les rondes que vous formez;
Sus, sus, à qui mieux mieux, dansez.
Aujourd’hui, votre roi ordonne
Que vous tournoyiez pour danser,
Et que libres et détachés
Vous sortiez hors de votre enclos;
Aujourd’hui, votre roi l’ordonne.

Que la mer se taise parmi ses saphirs,
Maintenant que vous menez vos danses,
Maintenant que sur les routes de l’air,
Vous formez vos tourbillons,
Que la mer se taise parmi ses saphirs !

Que la terre rie avec ses fleurs,
En voyant les vents dans l’air
Danser contents et joyeux,
Et qu’à vos gracieux faux-pas,
La terre rie avec ses fleurs.

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Acte II

 

 

Scène 1
Amour

 

Amour
Te voici bien malheureux, Amour,
Trahi par ton idole,
En même temps brûlé et blessé
À l’épaule et au cœur.
Toi qui plonges les autres dans l’angoisse,
Tu pleures maintenant ta propre douleur,
Tu ne peux plus te déplacer en volant,
Ton cœur et tes ailes sont couverts de plaies.
Mais si mon épaule est infectée,
Je ne ressens pas pour autant une douleur telle,
Je n’éprouve pas un si grand tourment
Que m’en cause la plaie du cœur.
Ah, hélas ! davantage
Que de mon épaule brûlée,
Je souffre de ma poitrine transpercée
Par les beaux yeux de mon soleil.

 

Scène 2
Vénus

 

Vénus
J’ai parcouru tous les endroits
Du royaume des étoiles,
Tous les réduits pleins d’algues
De l’humide élément,
Les chambres les plus secrètes
Parmi les chambres de l’ombre,
Et je ne puis trouver
Dans quel endroit se cache mon fils.
Mais ce n’est que dans cette forêt
Que j’apprends la triste nouvelle,
Qui, par les oreilles, me blesse le cœur:
Amour m’a trahie,
Et au lieu d’exécuter ma vengeance
Contre une beauté mortelle,
Il éprouve pour elle une plaie fatale au cœur.
Mais voici le garnement. Oh ! comme mon cœur
S’enflamme tout entier de l’ardeur du courroux !

 

Scène 3
Vénus, Amour

 

Vénus
C’est ainsi que tu reviens,
Sévère vengeur
De ta mère bafouée ?
Où sont les dépouilles
De l’ennemie vaincue ?
Sans doute, ce seront les trophées
De ta victoire, de ta valeur,
Que de ramener blessés ton épaule et ton cœur ?

Amour
Mère, je t’en prie, excuse-moi;
Quand je me suis appliqué à obéir
À tes décrets, je croyais
Que j’allais soumettre une femme mortelle,
Entreprise facile pour ma torche et mon arc,
Non que j’allais voir une déesse céleste,
Capable de soumettre les plus grands dieux;
Au point que si tu n’étais pas, toi, Cythérée,
Je jurerais que Cythérée, c’est elle, elle seule.

Vénus
Ô rejeton ingrat, indigne
De ma poitrine,
Telle est donc ma récompense
Pour t’avoir nourri de mon propre sein,
Pour t’avoir donné tes flambeaux et tes flèches ?
Au lieu d’aller outrager celle qui m’outrage
Tu t’armes de sa beauté à mon détriment ?

Amour
Mère, si tu voyais
L’or de ses cheveux,
L’ardeur de ses yeux,
Le rubis de ses lèvres,
Les perles de ses dents,
L’ivoire de son cou,
La neige de son sein
Et l’air doux et cher
De toute cette beauté qui se rassemble en elle,
Tu dépouillerais ton cœur de tout orgueil
Et tu dirais avec raison
Que l’âme d’Amour soupire par amour.

Vénus
Tu oses encore, tu essaies encore
De disputer avec moi ta feinte raison ?
Tu es aussi fou qu’aveugle !
Glorieuses vanteries, en effet:
Amour, par amour, répand des soupirs et des larmes !

Amour
Il y aurait de quoi s’émerveiller
Si la colère ou la haine voulaient aimer;
Mais qu’Amour aime, quoi d’étonnant ?

Vénus
Amour est né pour faire naître chez les autres
La passion lascive du plaisir amoureux,
Non pour tomber amoureux lui-même.

Amour
Mère, je ne peux plus
Disputer avec toi en vaines paroles;
Pitié, mère, pitié si tu es ma mère.
De grâce, ne me refuse pas ton secours,
Alors qu’une double blessure redouble mon mal;
Ne te plains pas de moi, plains-toi du destin,
Si Amour est tombé amoureux.

 

Scène 4
Psyché

 

Psyché
Ô l’excès de tourment
D’un cœur affligé !
Ô mes plaintes, exhalez ma douleur
En accents angoissés.
Amour, tu te vantes d’être dieu,
Tu te vantes de pitié ?
Elles te font mentir, mes larmes
Que je répands sans cesse en un double ruisseau.
Mais, malheureuse ! de quel côté
Me guide mon pied errant ?
Quel est ce sol que je foule ? et cet air
D’un ciel inconnu que je respire ?
Quel est ce temple ? À quelle divinité céleste
Les fidèles viennent-ils ici offrir
Les victimes, et les prêtres
Offrir les encens ?
Parce que seule peut soustraire le monde
Aux coups de l’ingrate fortune
Une divinité qu’on révère et qu’on supplie
Et parce qu’on ne peut apaiser
Que par les humbles accents d’une brève prière
Une âme immortelle en proie au courroux,
Il est bien raison qu’humblement
Les genoux en terre, l’âme tournée vers le ciel,
J’implore l’aide de son esprit divin.
Divinité souveraine, qui dans cette enceinte sacrée
T’abaisses vers les supplications des voix des autres,
De grâce, écoute les prières de mon cœur,
Pendant que je m’efforce de te consacrer mes soupirs.
Je voudrais faire monter sur ton autel sacré
Les fumées odorantes de l’Arabie,
Et, répandant un chrême parfumé,
Faire se consumer les feux de mille flambeaux;
Mais si la main qui voudrait te donner
De précieuses offrandes, est privée de toute richesse,
De grâce, que ton esprit immortel ne refuse pas
Que je t’offre mon âme, que je te donne mon cœur.
Et toi, là-haut, depuis le pôle étoilé,
Regarde mes plaintes, écoute mes paroles;
Et, par pitié pour un visage malheureux,
Tire mon âme de son angoisse, mon cœur de sa douleur.

 

Scène 5
Junon, Psyché

 

Junon
Quand le son d’une voix mortelle
Parvient aux nobles oreilles des dieux,
Le cœur éternel ne peut pas ne pas se pencher
Vers la dévote supplique de la langue de l’autre.
Ainsi, poussée à la pitié par tes lamentations,
Je viens, imprudente fillette,
Non pas à ton secours, car une divinité
Ne doit pas porter secours à un mortel
Qui a offensé une autre divinité:
Je viens te reprocher
Tes pensées audacieuses, ton vain désir,
Qui ont osé, téméraires,
Te déclarer égale à celle
Qui a l’honneur de régler les mouvements du troisième ciel,
La belle mère d’Amour.
Avec un esprit abusé, un entendement égaré,
Tu as voulu, qu’à égalité avec elle, dans ce bas monde,
La foule des mortels vienne te consacrer
Comme à une femme égale d’une divinité
Les encens odorants sur les autels sacrés.
Telle est la faute pour laquelle tu vis
Dans une vie si douloureuse, entre les soupirs et les larmes.

Psyché
J’ai fauté, déesse, je ne le nie pas,
Mais ma douleur a bien tiré vengeance
De ma vaine erreur;
Et le flot de mes larmes
Devrait bien maintenant avoir emporté
La tache de mon vain désir.

Junon
Un long plaisir semble bref aux mortels
Et tout martyre, même bref, leur semble long.
Psyché, si dans tes angoisses,
Tu veux trouver du réconfort,
Pars, fais en sorte de retrouver
La divinité que tu as méprisée,
Cypris que l’on révère,
Et avec des larmes et des prières
Expose la douleur
Cachée dans ton cœur;
Tu arriveras bien à la fléchir et à l’apitoyer:
La colère d’un cœur céleste
S’apaise devant les prières, et se revêt de pitié.

Psyché
J’obéis à tes ordres,
Et, m’inclinant devant toi, je pars, je me mets en route
Pour mendier un réconfort pour mes larmes.

 

Scène 6
Une maquerelle

 

La maquerelle
Qui a plus de réputation que moi
Sur terre ?
Je triomphe de tous les cœurs,
L’honnêteté par moi est anéantie,
Et je me fais gloire d’avoir seule l’art
De ravir Vénus à Mars.
Bien que vieille, avec mes lunettes
Je discerne la beauté;
Pour moi seul Amour a des ailes,
Mon Capitole, c’est le bordel
Et je pourrais faire que Diane
Se transforme en courtisane.
Sur moi pleuvent les trésors
Des avares;
Je suis l’agente des amours,
C’est pour moi que volent les usuriers.
Mes paroles sont des enchantements
Qui consolent les amants.
Je viens ici seulette, pour friponner,
Pour voir
Si je rencontre quelque tendre morceau
Dont mes amis pourraient jouir:
Dans ce métier, on fait son profit
Tant qu’on a marchandise nouvelle.

 

Scène 7
Deux suivantes, Amour dans un berceau

 

Première suivante
Maintenant qu’épuisé,
Le dieu aveugle
S’est allongé
Sur sa couche,
Sommeil, doux sommeil, viens
Pour fermer ses yeux sereins.

Seconde suivante
Maintenant qu’on dirait qu’il t’invite
En vagissant
Comme un bébé,
Le céleste enfantelet,
Sommeil, doux sommeil, viens
Pour fermer ses yeux sereins.

Première suivante
Ô cher sommeil,
De grâce, clos maintenant
Ces jolis yeux
Qui vont dormir 
Pendant que mû par nos pieds, le berceau
Fait glisser Amour dans les bras du repos.

Seconde suivante
Ô sommeil, ô doux oubli
Des soucis et des maux,
Ah, déploie tes ailes
Sur notre dieu aveugle
Pendant que mû par nos pieds, le berceau
Fait glisser Amour dans les bras du repos.

Première suivante
Sucre aimé,

Seconde suivante
Miel adoré,

Première suivante
Nectar de vie,

Seconde suivante
Manne chérie,

Ensemble
Joli petit trésor
Avec ton beau visage
Tu offres le plaisir
Au paradis.
Maintenant que le sommeil enivre tes yeux et ton cœur,
Dors, amour, dors, Amour.

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Acte III

 

 

Scène 1
Vénus

 

Vénus
Et donc, revêtue d’une dépouille humaine
Et de forme mortelle,
Psyché a tenté de se faire mon égale,
À moi, qu’on révère sur terre comme au ciel
Comme immortelle divinité de beauté et d’amour ?
Elle a voulu usurper
Dans les esprits crédules
Mes autels et mes feux ardents.
La téméraire m’a ravi
Tous les anciens honneurs qui m’étaient dus.
De si folles erreurs ne sont pas encore punies,
Mais je les punirai; je ne dois pas souffrir
Qu’elle se vante longtemps
D’avoir rivalisé avec moi.
Le monde est fou et aveugle
Qui appelle vertu le pardon des injures:
C’est qu’il ne connaît pas l’honneur, qu’il n’aime pas l’honneur.
Mais dans le ciel, ce n’est pas l’usage
De laisser passer les torts sans vengeance,
Vengeance d’autant plus sévère qu’on l’attend plus longtemps.
Laisser une autre porter orgueilleusement
Une altière palme, pour nous avoir outragés,
On dit que c’est vertu, mais c’est bassesse d’âme.

 

Scène 2
Vénus, Psyché

 

Psyché
Bienveillante déesse du flambeau amoureux,
Divinité joyeuse qui régis le troisième ciel,
Seul réconfort et plaisir de ce bas monde,
À toi, salut et paix !
Voici que, repentante, à tes pieds
Celle qui s’est enflammée de fastes humains plus qu’elle ne devait
Et t’a ainsi offensée
Implore ta pitié et cherche ton secours.
Si tu as enfanté Amour, si le noble règne
D’Amour est soumis à ton doux gouvernement,
Le feu de la colère ne doit pas
Vivre éternellement dans ta divine poitrine.

Vénus
J’entends, femme audacieuse,
Que tu oses encore, tu essaies encore,
Auprès de mon honneur outragé,
Auprès d’une divinité invengée,
Chercher de la pitié avec des accents hypocrites ?
Je brûle d’une juste colère,
Et je ne tire pas encore vengeance de l’outrage
Parce que je trouve pas
De châtiment mortel
À la hauteur de la faute commise.
C’est trop bon marché que de payer
Une offense infinie
Au prix de sa vie.

Psyché
Regarde: dans un langage d’humeurs pleurantes,
Mes yeux te crient pitié, pardon.
Et si jadis je t’ai offensée
Et si tu es assoiffée de vengeance,
Ordonne, je suis prête,
Que vienne s’ajouter à mes douleurs
La sévère punition de mes erreurs passées.

Vénus
Fille impudique,
Hors de ma vue !
Ne viens pas redoubler dans ma poitrine
Ma colère immortelle par ta présence.
Tu es maintenant devenue
Pour mes yeux
Un objet trop pénible.

Psyché
Ah, mon pied,
Déesse, ne peut partir,
Si je ne sais pas quel doit
Être le châtiment de mon erreur;
Toujours devant toi,
Mon œil pleurera,
Et avec une foi constante,
Pour obtenir sa grâce,
Mon cœur soupirera.

Vénus
Je veux me délivrer
Du pénible fardeau
De tes lamentations, de ta présence.
Pars, descends là-bas dans l’aveugle Averne
Où règne mon oncle redouté,
Monarque éternel de l’ombre,
Et rapporte-moi les fards les plus exquis
De Proserpine, que son art utilise
Pour apparaître avec un visage coloré;
Ainsi sera retranchée
Une partie de ma rigueur et de ma colère;
Pour l’instant, c’est tout ce que je désire.

Psyché
Mes pieds et mon âme s’empressent
D’obéir à mon destin.J’irai.
Mais où ? À la mort,
Qui seule donnera le calme à l’océan de mes tourments.Vénus
Pars, et fais en sorte
Que le retour soit aussi rapide que l’aller.

 

Scène 3
Psyché, la maquerelle

 

Psyché
Hélas ! qui me guidera
Vers le passage où l’on accède
Au rivage de l’Achéron ?
Malheureuse ! comment se pourra-t-il
Qu’un sein plein du feu dont brûle Amour
Puisse passer là où
L’Enfer alimente un brasier sans pitié ?
Oui, je dirigerai mes pas
Vers le logis des ombres,
Abandonnant les lumières de ce jour
Vers lequel je ne reviendrai peut-être jamais.

La maquerelle
Bonne marchandise,
Toute seulette,
En plein midi,
Où s’en va-t-elle ?
Une beauté qui arpente seule les environs
Est toujours suspecte.

Psyché
Je vais en Enfer,
Ainsi l’ordonne
Un décret éternel.

La maquerelle
C’est donc Pluton,
Au milieu des âmes criminelles,
Qui dégustera là-bas
Un si friand morceau ?
Gentille caillette, comment vas-tu entrer
Parmi ses harpies ?

Psyché
Le vouloir humain
Contre celui d’un dieu
N’a aucun pouvoir.

La maquerelle
Ma chère enfant,
Quel plus beau dieu que toi
Peut-on vouloir ?
Viens avec moi, viens,
Tu peux avoir mille amants
Pour les appas de ton sein.

Psyché
Vieille scélérate,
J’appartiendrai à tous,
Sans m’appartenir ?

La maquerelle
Le soleil brille pour tout le monde;
Toi qui es
Un soleil de beauté,
Tu dois te montrer à tous les cœurs
Comme un soleil de pitié.

Psyché
Je ne veux personne;
Un cœur sincère
Ne se partage pas.

La maquerelle
L’amour se communique;
Pourquoi le cœur,
Qui aime lui aussi,
Ne serait-il pas commun ?
Le ciel lui-même ne serait pas le ciel
S’il n’appartenait qu’à un seul.
Et quelle vie est plus belle
Que celle que mène
Tout en jouissant
Une femme publique ?

Psyché
Je suis née pour un seul amour
Et je ne pourrai pour d’autres
Avoir vie dans mon cœur.

La maquerelle
Ô combien en m’écoutant
Se laisseraient convaincre
Sans tant combattre;
Mais cette pauvre petite est digne de pitié,
C’est une gamine, elle ne sait pas.
Change, change d’avis,
Fille mal conseillée,
Et la fleur de tes ans,
Jouis-en pendant que tu peux.
La foi et la constance
Sont folie, sont tromperies
Pour les fillettes sans expérience.
Pour une gracieuse dame,
Les amants doivent être aussi nombreux
Que le sont ses cheveux.
La nature t’a donné
Mille beautés diverses
Pour qu’à mille amants
Tu en distribues les douceurs.

Psyché
Je suivrai le décret éternel,
Je ne veux pas que mon retard
Vienne ajouter de nouvelles peines à mon mal.

La maquerelle
Va donc, fillette stupide,
Et que le repentir soit
Le moindre des châtiments de ta folie.

 

Scène 4
Amour avec une canne

 

Amour
Ô ciel, ô ciel,
Comme si j’étais
Un mendiant
Qui vient de sortir
De l’hôpital,
(Ah, sort cruel !)
Il faut que ma vie
Se soutienne
Par ce bout de bois,
Comme précisément
Un garçonnet
S’amuse
À jongler
Avec son bâton.
Mais qui jamais
Aurait pu croire
Que les doux yeux
De ma Psyché
Pouvaient devenir
Des astres hostiles ?
Mais il sème ses espoirs dans le vide,
Celui qui croit au cœur et à la beauté des femmes.
Ah ! tout autant que la beauté
Que j’aime, je ressens aujourd’hui
La cruauté de celle qui m’a donné le jour;
L’une est irritée contre moi,
L’autre chassée loin de moi;
J’adore celle-ci, celle-là me tourmente !
Ah, pervers destin, méchante étoile !
Mais quelle est cette troupe
Enchanteresse
De petits amours
Tout mignonnets
Qui viennent en dansant vers moi ?

 

Scène 5
Chœur de petits Amours dansant, Amour

 

Les Amours
Amour, pour te consoler
Dans tes pénibles maux,
Nous venons ici
Battant des ailes à qui mieux mieux.

Amour
Laissez, laissez,
Enfants ailés,
Laissez vos jeux,
Le mal que j’endure
Ne sent pas de réconfort.

Les Amours
En riant,
En badinant,
Qui sait,
Si le cœur
D’Amour
Ne redeviendra pas ce qu’il était ?

Amour
Laissez, laissez,
Enfants ailés,
Laissez vos jeux,
Le mal que j’endure
Ne sent pas de réconfort.

Les Amours
Avec des caresses,
Avec des badinages,
Qui sait
Si la douleur
Ne s’envolera pas
Loin de toi.

Amour
Laissez, laissez,
Enfants ailés,
Laissez vos jeux,
Le mal que j’endure
Ne sent pas de réconfort.

Les Amours
Allons, dansons
Joyeusement
Qui sait,
Si ton âme
Ne trouvera pas, ici, aujourd’hui,
Le calme.

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Acte IV

 

 

Scène 1
Éole

 

Éole
Qu’ils sont inconstants,
Les amoureux !
Dans leur cœur,
La haine ne dure pas, non plus que l’amour.
Ils changent de volonté à chaque instant,
Ils sont plus légers que moi, qui suis le vent.
Dans leur poitrine, la passion
Ne vieillit pas;
La farouche colère
S’en va de leur esprit au moindre signe;
Et un tendre cœur peut toujours accueillir
Une nouvelle colère ou un nouvel amour.
Amour, naguère blessé,
Irrité,
Fuyait, cruel,
La gentille Psyché, qui le poursuivait;
À présent, repenti, il se plaint
Et adore celle qui l’a frappé.

 

Scène 2
Charon

 

Charon
Qu’il puisse périr dans l’eau,
Bien qu’il mérite le feu,
Celui qui naquit au monde pour être batelier
Et faire passer les gens d’un endroit à un autre.
Moi, plus misérable que tout autre,
Je me fatigue nuit et jour,
Et, pour le vil prix d’un malheureux quatrin,
Sans cesse, en naviguant, je subis outrage et mépris.
Tantôt c’est un philosophe ignorant
Que je dois transporter à Dité,
Tantôt quelque soldat arrogant
Qui a des marques de blessures dans le dos;
Tantôt c’est un astrologue stupide
Qui m’établit une mappemonde,
Qui croit le soleil dans le Bouc, alors qu’il est dans le Lion,
Et qui ne sait pas distinguer un cercle d’un autre;
Tantôt c’est un pédant au grand nez
Qui se fatigue avec des gamins
Et, lourd d’esprit mais astucieux en actes
Ne sait ce qu’il doit faire ou dire.
Tantôt c’est un poète raté
Qui me crache des vers sur le visage
Et qui bien, que ses œuvres aient servi à emballer du poisson,
Conchie Pétrarque et Boccace;
Tantôt c’est un musicien insolent
Qui réclame, et qui prétend
Qu’il ne peut apprendre par cœur sa partie,
Avec comme excuse qu’elle est longue et qu’il n’y comprend rien.
Tantôt c’est une maquerelle, qui porte
Sur son visage les exploits de son esprit,
Et bien que je sois couvert de cheveux blancs,
Elle s'offre à me procurer n'importe quel gentil minois.

Scène 3
Psyché, Charon

 

Psyché
Amour et la Fortune
Ont rassemblé toutes leurs flèches
Pour rendre mes douleurs pires que les autres,
Et elles inondent mon sein et mon cœur.
Qu’il est cruel, le tourment
Que j’éprouve en aimant, et que je ressens, malheureuse !
Mais comme il est facile,
Le chemin de l’Averne !
Voici déjà proche de moi
Le triste rivage du fatal marais.
Je vois le vieux Charon
Qui fait passer les âmes vers l’Orque noir.
Batelier, batelier !

Charon
Qui m’appelle ? Qui es-tu,
Toi qui sur cette rive
Souhaites passer cette onde sur ma barque ?
Tu n’es pas un esprit détaché de son enveloppe mortelle,
Ton beau visage rayonne d’une aura de vie.

Psyché
Il est vrai, je suis encore vivante,
Si on appelle vivant celui qui, mille fois par heure,
Doit mourir en aimant.
Mais tu ne dois pas me refuser
De me faire passer sur l’autre rive,
Bien que je ne sois pas encore privée de vie:
Mon message est envoyé par une déesse.

Charon
Celui qui t’envoie parmi les ombres,
Que cherche-t-il, qu’ordonne-t-il ?

Psyché
Vénus m’envoie vers Proserpine;
C’est à elle, non à toi, que je dirai ce qu’elle désire.

Charon
Il faut au moins que tu me dises qui tu es
Avant qu’avec la rame, sur ce bois incurvé,
Je te conduise au royaume des ombres éternelles.

Psyché
Je suis de naissance royale,
Ma beauté était estimée sans égale sur la terre,
Si bien que j’ai osé entrer en compétition avec Cythérée;
Mais mon sort fut si triste
Que je ne pus jamais trouver de mari;
Mon père avait finalement appris un jour
Par un oracle
Que pour mon malheur et ma honte,
Je devais être l’épouse d’un serpent,
Et qu’il devait m’exposer
Sur un mont solitaire
Où, trop crédule, il devait accomplir ce qui avait été dit.
Je fus par le souffle du vent
Portée en un moment
Là où mon destin, pour épanouir mon cœur,
Me fit l’épouse d’Amour,
Dont je jouis sur mon sein avec mille caresses,
Un temps, mais sans jamais l’avoir vu.
Enfin, désireuse de voir,
Deux... je ne sais si je dois dire
Mes deux ennemies, ou mes deux sœurs,
J’implorai tellement mon époux qu’il m’accorda
Qu’elles vinssent me voir par ce chemin
Que j’avais déjà suivi auparavant dans les airs.
Je leur découvris
Toutes mes douces satisfactions;
Mais avec leurs paroles jalouses,
Je fus ensuite trompée par elles.
Toutes deux m’invitèrent
À épier qui était celui qui avec moi
Venait coucher, sans que nul ne le vît,
En prétendant que j’avais un serpent dans ma couche.
La curiosité habituelle
D’une femme qui n’a ni bon sens ni loyauté
Me poussa à regarder avec une petite lampe
Quelle forme avait celui que j’étreignais sur mon sein
Et savourait avec moi les joies du lit nocturne.
Je vis (comment mon cœur, privé de lui, n’en meurt-il pas ?)
Je vis mon beau, mon gracieux amour,
Mais je fus trahie par la lampe
Qui se brisant sur sa bienheureuse épaule,
Imprima sur lui la marque
D’une blessure faite par le feu.
Je suis restée au milieu des soupirs et des larmes,
Car, irrité contre moi,
En fuyant, il m’a dérobé son beau visage.
Maintenant, Cythérée, qui déjà
S’estimait offensée par moi, parce que je voulais
Lui disputer le prix de la beauté,
Apprend à me tourmenter avec un nouvel outrage,
Et du monde des vivants,
Vers celui des morts, elle m’envoie,
Errante, voyageuse, à la reine des Enfers.
Je t’ai maintenant tout raconté. Fais-moi passer
Sur ta barque, vers le royaume de Pluton.

Charon
Un sentiment de pitié pour ta dure douleur
Et pour ton sort, touche mon cœur.
Mais ne désespère pas: le sort hostile
Évolue souvent, et va encercler quelqu’un d’autre.
Embarque; je vais t’emmener, en fatiguant mes rames,
Vers la farouche rive opposée du Styx.

 

Scène 4
Une ombre, Psyché, Charon

 

L’ombre
Arrête-toi, vieux batelier
De l’Achéron, habitué à faire passer
Les âmes défuntes à la rive infernale.
Quiconque, dans ta barque,
Entre au royaume de l’Orque
Doit laisser en deçà tout espoir de retour.

Psyché
Malheur ! comment donc
Obéirai-je aux ordres de Vénus,
Si je n’ai personne pour me guider
Vers la reine des ombres, et s’il est interdit
Que mon âme joyeuse puisse s’en retourner ?

L’ombre
Puisque c’est la volonté des dieux,
Par des routes inconnues,
Notre escorte courtoise et fiable
Te conduira, et, par le même chemin,
Le retour avec nous se fera en sécurité.

Charon
Crois-les, fais confiance à ces ombres,
Jeune fille affligée;
Elles t’emmèneront et te ramèneront;
Aucune crainte ne doit envahir ton cœur.

Psyché
Je m’empresse d’obéir
À tes paroles, à leurs ordres.

L’ombre
Viens par cette route
Qui s’en va
Vers les solitaires
Séjours de Dité;
Fais bien attention
À suivre nos pas.

Psyché
Ombres amies, là où je vois
Que se dirige votre pied,
Là me conduit mon destin,
Vers le royaume de la mort.

Charon
Dans le temps, seules les âmes
Privées de vie, passaient ce marais,
Quand les gens étaient défunts;
Maintenant, ils le passent vivants.
Je sens venir un grand prodige,
Ou dans le monde, ou en Enfer.

 

Scène 5
Psyché, Proserpine, les ombres

 

Psyché
Déesse, toi qui reconnais être née
Du souverain monarque des sphères, et qui peux te vanter
D’avoir avec les traits d’une beauté éternelle,
Et avec les flammes d’amour
Brûlé et blessé le sein
Du farouche roi de l’horreur des ténèbres,
Déesse de qui, respectueux,
Les peuples des abysses
Exécutent les ordres, et qui fais le bonheur
Du Styx et de Dité; vers toi, depuis le troisième ciel,
La déesse qui règle le monde,
La reine de Chypre,
La dame des Grâces et des Amours,
Vénus, t’envoie aujourd’hui
La malheureuse Psyché,
En dépit des décrets des lois d’en haut,
Qui ne laissent pas homme vivant pénétrer dans l’Averne,
Psyché, vivante et humble, là où est le tourment éternel.

Proserpine
Ainsi donc, aujourd’hui est venue au royaume des ombres
Celle qui était dans le monde une lumière de beauté !
Combien de temps, ô combien j’ai désiré
Te voir, jeune fille,
Dont la renommé a fini par emplir l’abîme.
Puisque maintenant, du monde paisible
Où vivent les mortels,
Tu es descendue ici, messagère de Cythérée,
Parle librement,
Raconte ce qu’elle t’a ordonné.

Psyché
Vénus, non contente
De faire que des rayons d’éternelle beauté
Dont son visage est riche
Brûle le cœur des mortels,
Et brûle le Paradis,
M’envoie vers toi, digne épouse
Du Jupiter de l’abysse,
Et te demande par mon canal
De bien vouloir lui faire le plaisir
D’une petite portion
De ton si admirable fard,
Avec lequel, ajoutant par l’art
À ta beauté native, des charmes
Qui font l’honneur de ton visage,
Tu rends amoureux jusqu’aux peuples de l’Enfer.
Ce n’est que pour cela (malheureuse
Que je suis) qu’elle a ordonné
Que je vinsse vivante
Parmi les ombres de l’Averne et le tourment éternel.

Proserpine
Cythérée mérite bien
Que je lui donne ce qu’elle demande;
Et une si charmante messagère,
Si belle, ne doit pas
Être descendue en vain du monde des vivants
Dans le monde des âmes défuntes.
Allons, apportez-moi vite,
Ombres, mes fidèles servantes,
Une ampoule de celles
Dans lesquelles vous avez mis l’eau par laquelle
Je rends plus belle la beauté de mon visage.
Mais toi, puisque le sort a voulu
Que tu descendes ici-bas parmi les monstres
De mes réduits tartaréens,
Ne t’afflige pas, belle enfant.
Je veux te faire voir que parfois,
En Enfer, on s’amuse et on se divertit.

Psyché
Mon cœur est incapable
De plaisir et de paix,
Encore plus en Enfer,
Où ne se trouvent que larmes et tourments éternels.

L’ombre
Redoutable divinité, voici l’eau
Que tu as ordonné de t’apporter.

Proserpine
Remettez-la à la belle,
À l’aimable messagère,
Qui la portera à celle qui l’a envoyée.

L’ombre
Prends donc l’ampoule
Pour laquelle tu es descendue ici.

Psyché
Je prends ce cadeau précieux
Et au nom de celle que Chypre vénère,
Je te rends mille grâces de cet immense honneur.

Proserpine
Je veux que tu voies en attendant
Qu’on s’amuse parfois même parmi les larmes.
Esprits, préparez
Vos danses habituelles.

 

Scène 6
Des monstres qui dansent et chantent

 

Les monstres
Qu’ils battent les chemins de l’Averne,
Tous les esprits des ténèbres
Et, bougeant leurs pieds pour la danse,
Qu’ils rendent joyeux le royaume des ombres,
Puisque l’enfer est ainsi fait
Qu’on s’y réjouit souvent, même dans le malheur.

N’ayons cure des soucis,
N’ayons crainte des tourments;
Ceux qui marchent sur ces sables
N’ont pas à redouter peine ou douleur
Puisque l’enfer est ainsi fait
Qu’on s’y réjouit souvent, même dans le malheur.

Ici, Mégère ne fouette pas toujours
Le dos des gens avec ses serpents;
Ici, sur les berges du Styx,
Le jeu a souvent sa demeure,
Puisque l’enfer est ainsi fait
Qu’on s’y réjouit souvent, même dans le malheur.

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Acte V

 

 

Scène 1
Psyché

 

Psyché
Le destin a donc accordé à mes yeux
Que mon regard puisse à nouveau
Fixer les rayons de la lumière du jour,
Peut-être parce que dans l’Averne
J’étais un monstre plus laid que les autres monstres.
Par des routes inconnues,
L’Enfer m’a renvoyée au monde.
Ah ! mes yeux
Admirent la splendeur du soleil,
Qui donne la lumière aux autres.
Mais qui va me guider désormais, qui me conduira
Là où je pourrai voir le soleil de mon cœur ?
Amour, fidèle amour,
Tu es le soleil de mes yeux, de mon cœur.
Ah ! mais tu fuis peut-être
Cette beauté, à mes yeux négligée.

Mais si Vénus elle-même,
Vénus, qui est l’Idée même de la beauté,
Pour se montrer plus belle aux yeux des autres
Va mendier les secours de l’art pour sa beauté native
Jusque dans les royaumes ténébreux,
Je vais prélever un peu
Du fard du Tartare.
Peut-être que grâce à lui, par une nouvelle majesté,
Un nouveau charme, ajoutés à mon visage naturel,
Je pourrai attirer les yeux, calmer le cœur
D’Amour qui me fuit.
Ah, non ! ma main ne doit pas être
Aussi hardie que mon cœur !
Qu’elle reste bien gardée,
Cette magie infernale, dans son récipient bien fermé.
Je dois la remettre à Cythérée
Telle quelle, je ne veux pas
Souffrir pour ce motif de nouveaux tourments.
Mais qui n’ose rien n’a rien ; et souvent
La Fortune sourit aux audacieux.
Allons, mon cœur, allons, ma main, hardi !
Ouvre le vase scellé, mets en œuvre l’art
Qui va me révéler aujourd’hui
Belle aux yeux des autres,
Plus que je ne l’étais. Ah, mais 
Quelle douce vapeur s’échappe
Du récipient ouvert, qui s’empare de tous les sens
Et contraint les yeux à céder au sommeil ?

 

Scène 2
Amour, Psyché

 

Amour
Aujourd’hui, moi petit dieu,
Je suis sorti,
Me suis enfui
De chez ma mère;
Mais je n’ai pas, malheureux Amour,
Le cœur aussi libre que le pied.
Du refuge
De son toit,
Déesse de Cnide,
Ton Cupidon s’est enfui aujourd’hui
Mais je n’ai pas, malheureux Amour,
Le cœur aussi libre que le pied.
Mais comment, hélas, se trouve étendue
Ici, sur le sol nu, en proie au sommeil
Celle par qui j’ai perdu la paix,
Et à cause de qui mes yeux ne peuvent plus dormir ?
Quel est ce vase ? Et comment
Sont répandues tout autour
Les puissances de celui qui commande au sommeil ?
Réveille-toi, mon beau feu,
Toi qui même endormi m’enflammes encore,
Réveille-toi, et vois comme
Plein d’éternelle ardeur,
Amour, pour toi, se détruit tout entier par amour.
Mais si je veux qu’elle se réveille,
Il faut que d’abord je rassemble
Tout cet oubli des sens répandu tout autour.
Va, ombre errante du Léthé,
Renferme-toi à nouveau
Dans l’espace exigu de ce vase étroit,
Et que se réveille en même temps, des yeux et du cœur,
Mon soleil d’amour, endormi et vivant.

Psyché
Hélas, où suis-je ?
Suis-je encore en Enfer ?
Quels fantômes funestes
Ont troublé la paix de mon cœur ?
Dieu, que vois-je ? Amour,
Mon cœur, ma vie, mon idole,
Est-ce vrai, je t’ai retrouvé ?
Ou bien mes yeux sont-ils le jouet d’une illusion,
D’une ombre trompeuse et mensongère ?

Amour
Chère Psyché, Psyché aimée,
Je suis le véritable Amour, et non une ombre vaine,
Amour qui t’a aimée, et je te revois enfin,
Pour que prennent désormais fin
Tes errances et tes malheurs.

Psyché
Ton esclave négligée
De son amour chéri
N’a reçu que des grâces, et n’attend que des grâces.

Amour
Chère compagne aimée de mon cœur,
Il est temps que tu laisses les larmes, qu’enfin
Tu sèches tes yeux divins.
Va sans plus tarder trouver Vénus,
Remets-lui ce qu’on t’a donné en Enfer.
Implore son pardon,
Pendant ce temps, plein de zèle amoureux,
Je volerai au ciel obtenir ton pardon.

Psyché
Je ne dois servir que toi,
Je m’en vais là où tu l’ordonnes.

 

Scène 3
Psyché

 

Psyché
Maintenant tu peux bien
Bannir tous les soucis,
Psyché; que viennent maintenant les joies !
Amour vole au ciel pour toi
Et là-haut,
Ma fidélité aura sa récompense.
Il rira,
Il jouira,
Mon cœur, qui seul a souffert.
Non, non, non,
Plus jamais je ne dois m’affliger en ce jour.
Je jouirai,
Je rirai,
Oui, oui, oui, oui.

 

Scène 4
Jupiter, Amour, Mercure, chœur de dieux

 

Amour
Vers toi qui parmi les étoiles
Diriges tout d’un sceptre omnipotent,
Jupiter, noble monarque de l’univers,
Je viens aujourd’hui implorer une faveur,
Et si jamais par la vertu
De ma flèche, de mon feu,
Quelque objet agréable t’a été accordé,
Et si à un moment quelconque
Des siècles à venir
Je dois t’être agréable par mes œuvres,
Je te prie de ne pas me refuser ce que je te demande.

Jupiter
Toujours ce que désire Amour
Est accordé par Jupiter.
Tu n’as donc qu’à nous demander,
Sûr d’obtenir tout ce que tu veux.

Amour
Bien qu’enfant par l’aspect,
Mes années font de moi un adulte,
Et il me déplaît de mener
Sans cesse cette vie
Sans jouir des bienfaits d’une épouse.
Maintenant, je désire
Recevoir de toi une compagne pour ma couche.

Jupiter
Choisis celle que tu veux, qui soit digne
D’être unie avec toi par le lien conjugal,
Qu’elle soit habitante du ciel ou de la terre;
Par le Styx ! je te permets de la prendre
À ta guise, comme épouse.

Amour
Ce n’est pas une grande dame du ciel,
Mais une déesse mortelle de la beauté,
Qui, pour mon malheur,
A ouvert dans mon sein des plaies funestes.
Moi, qui suis amour, pour elle je délire d’amour,
Et je ne te demande pas d’autre beauté que Psyché.

Jupiter
Que Psyché soit la femme d’Amour.
Et maintenant, toi, exécuteur ailé
De mes volontés,
Mets-toi à chercher où est la déesse de Cnide,
Dis-lui de ma part de venir au ciel,
Une impérieuse nécessité y requiert sa présence.

Mercure
Du haut du pôle,
Je prends mon vol
Pour amener à cette sphère
La reine de Cythère.

 

Scène 5
Vénus, Psyché

 

Vénus
Oui, je suis bafouée,
Oui, je suis trahie !
Il s’est enfui de chez moi, le traître,
Le traîtreux Amour !
Mais si je le retrouve,
Je veux qu’il m’en paye un jour le prix
Par un châtiment dur et rigoureux,
Ce révolté qui n’est plus mon fils.
Mais je vois venir l’infâme,
Ma rivale mortelle,
Qui, par la seule puissance d’Amour
(Je sais bien que par elle-même, elle n’en est pas capable)
Est ressortie libre de l’horreur du Tartare.

Psyché
Sainte déesse, mère
Du plus beau des dieux, et du plus grand qui soit,
Révérée parmi les autres dieux, obéissant
À tes ordres, à tes instructions,
Je suis descendue aux Enfers et j’ai exposé ta requête
À la dame des ombres.
J’ai obtenu ce que j’ai demandé. Voici le fard
Que je te remets avec déférence. Toi qui es lasse
De mes longues erreurs, de mes longues angoisses,
Pardonne mes fautes, efface mes torts.

Vénus
Perfide sorcière,
Tu ne trouveras pas toujours Amour
Bien disposé à ton égard.
Entre sous ce toit,
Dans la chambre la plus close,
N’en sors jamais que si je te l’ordonne.
Mais je vois venir Mercure.

Psyché
Qu’il en soit ainsi. On doit
Obéir aux dieux les yeux fermés.

 

Scène 6
Mercure, Vénus

 

Mercure
Je suis parti
Du ciel
Avec un tel zèle
Et j’ai déployé un vol si rapide
Qu’à peine je me suis rendu compte que j’étais sorti.
Qui sert les grands
Dans leurs commandements
Se fait gourmander
Quand on ne le voit pas
Partir aussitôt, aussitôt revenir;
C’est là qu’il faut des ailes aux pieds.
Mais à se fatiguer,
Qu’en peut-il résulter ?
Un bref compliment
Qu’à peine on entend.
Tout autre espoir à la fin est déçu,
Récompenser qui sert aujourd’hui n’a pas cours.
Mais voici la déesse pour qui je suis venu,
La belle Cythérée. Nymphe céleste,
Je viens à toi en messager du souverain Jupiter,
Qui te demande de venir au ciel sans plus tarder.

Vénus
Me voici prompte à obéir à Jupiter;
Que mes cygnes conduisent mon char doré,
Et, partant de l’élément inférieur,
Qu’ils foulent vers le ciel les routes du vent.

Vénus et Mercure, sur le char, chantent ensemble:
Puisque le demande
Celui qui au ciel commande,
Laissons le sol
Et avec des accents
Joyeux et riants,
Allons en chantant au Pôle.
En ce jour,
Que l’air vagabond
Fasse fête alentour,
Et que seuls nous puissions
Voir la terre et le ciel amoureux.

 

Scène 7
Vénus, Jupiter, Amour, chœur de dieux

 

Vénus
Grand recteur des sphères,
Me voici obéissant à tes commandements.
Ordonne, suivant ton bon plaisir, ce que tu veux.

Jupiter
Fille, ma chère fille,
Ornement du ciel, majesté du monde,
Je t’ai fait venir ici
Pour qu’aujourd’hui, de ton fils Amour,
Le désir soit pleinement satisfait, le cœur content.

Vénus
Me voici prête, père, à tout ce que tu demandes,
Et bien qu’Amour, avec ses trahisons,
Soit indigne de ton amour et de mon affection,
Il faut que je sois soumise à tes paroles.

Jupiter
Je veux que Psyché obtienne ton pardon
Pour ses anciennes offenses;
Car je dois, lié par mon serment sur le Styx,
Faire aujourd’hui d’elle l’épouse de ton fils amoureux.

Vénus
Je n’ai pas de volonté qui vaille,
Et même si je pouvais, je ne voudrais pas former de paroles
Contre ce que tu ordonnes.
Je pardonne de la bouche et en même temps du cœur
À Psyché et à Amour.

Amour
Mère, je te rends grâces
De m’avoir pardonné ma faute,
Si tant qu’est qu’en aimant, Amour soit fautif.

Jupiter
Or donc, qu’afin de résider parmi les astres,
Psyché devienne immortelle parmi les autres dieux immortels;
Que s’élève la nuée la plus claire qu’il y ait entre les nuées;
Et pour que Psyché monte au ciel,
Qu’elle la dérobe à la terre.

Chœur
En un jour si joyeux et si clair,
Que tout le ciel résonne alentour
De cris de joie et de fête
Pour les noces de Cupidon.

 

Scène 8
Psyché, Vénus, Jupiter, Amour, chœur de dieux

 

Psyché
Quelle violence
De forces inconnues
Me dérobe au séjour de la terre
Et me conduit
Vers la lumière des roues éternelles ?

Amour
Voici qu’arrive
L’immortelle
Nouvelle déesse,
Flamme fatale de mon cœur.

Psyché
Quel changement sens-je en moi ?
Comment suis-je aujourd’hui plus grande que moi-même ?
Qui me rend immortelle ? Qui me rend bienheureuse ?

Jupiter
Ta sublime beauté, la sincère ardeur
De ton amant amour que tu vois ici.
Vous qui souhaitez honorer Amour avec moi,
Chantez les louanges de la mère et du fils.

Chœur
Dieux sacrés, qui répandez
Parmi nous des rayons immortels
Pour rendre les âmes joyeuses,
Le ciel n’a que ces étoiles fatales
Du plaisir, du réconfort,
Le doux but, le doux port,
Joie et paix de tous les cœurs,
La charmante Cythérée, le gracieux Amour.

 

Scène 9
Mercure

 

Mercure
Voilà quels fruits récolte
Celui qui, dans ses longs malheurs,
Endosse la dépouille de l’humble souffrance.
Apprenez, ô mortels,
Combien est douce la fin des souffrances et des angoisses,
Et qu’être jeté à terre est le début de l’ascension.
Qui est abattu ne peut que s’élever.
Qui est à terre ne peut plus que monter.

 

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traduction: Jacqueline & Alain DUC