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André Campra

[1660 - 1744] 

Telephe

Tragedie en Musique en I Prologue & V Actes
représentée par l'Academie Royale de Musique
le Jeudy vongt-troisiéme Novembre 1713
livret de d'Antoine Danchet

 

les personnages du Prologue

Jupiter

Mr Hardoüin

Junon

Mlle Poussin

Apollon

Mr Pelissier


Suite de Pluton
Suite de Neptune
Suite d'Apollon
Suite de venus
Choeur de toutes les Divinitez

 

 

Prologue
-
Acte I
-
Acte II
-
Acte III
-
Acte IV
-
Acte V

 

 

Prologue
L'Apotheose d'Hercule

 

Le Theatre représente le Ciel & l'assemblée de tous les Dieux. Jupiter & Junon sont placez sur un Trône magnifique. Hercule appuyé sur la massuë & Hebé Déesse de la Jeunesse teant une Couppe à la main paroissent aux pieds de Jupiter & de Junon. Pluton est entouré des Divinitez Infernalles & Neptune des Divinitez de la Mer. Les Dieux du Ciel & de la Terre sont grouppez differemment sur des Nüages jusques sur les bords du Theatre.

 

 

Jupiter
Monarques reverez des Enfers & de l'Onde,
Vous qui partagez avec moi
Le suprême Empire du monde,
Ecoutez du Destin la souveraine loi.

Hercule va joüir d'une gloire immortelle,
Il est admis au rang des Dieux:
En faveur de son fils signalez vôtre zele,
Que ce jour à jamais soit marqué dans les Cieux.

Junon
A l'Arrêt du Destin Junon souscrit sans peine,
Contre un fameux Heros j'ai long-tems combattu
Mais le courage & la Vertu
Triomphent tôt ou tard de la plus forte haine.

Jupiter & Junon
Qu'il soit adoré des Mortels.
Qu'à ses nouveaux honneurs tous les Dieux applaudissent:
Que l'encens à jamais brule sur ses Autels,
Que du bruit de son nom les Temples retentissent.

Le Choeur des Divinitez repete ces quatre vers
Qu'il soit adoré des Mortels, &c.

[Les Divinitez Infernalles & celles de la Mer commencent le Divertissement, & marquent par leurs danses qu'elles approuvent l'honneur que le Destin fait à Hercule]

Apollon
Muses formez les plus beaux sons,
Consacrez aux Heros vos divines chansons.

La Gloire & la Vertu sur des ailes rapides
Elevent les Mortels jusques dans ce séjour:
Hercule en les prenant pour guides,
A part au doux Nectar de la Celeste Cour.

[Les Arts, & la Suite d'Apollon continuent le Divertissement]

Junon
Que l'Amour vole, qu'il s'empresse
De rendre deux Amans heureux:
Hercule & l'aimable Jeunesse
Vont être unis des plus beaux noeuds.

Mortels, que cet Hymen vous excite à la gloire,
Voyez quel est le prix des exploits éclatans:
Les Outrages du tems
N'en font point vieillir la memoire.

Que l'Amour vole, &c.

[Les Graces, les Plaisirs, & toute la Suite de Venus continuent les Danses, & s'unissent enfin aux suivans de Pluton, de Neptune, & d'Apollon]

Jupiter
Hercule dans les Cieux peut gouter le repos:
Si le Crime ose encore attaquer l'Innocence,
La France doit un jour posseder un Heros,
Qui sçaura des mortels embrasser la deffense:
Je vois dans l'avenir sa gloire & sa puissance !

Jupiter, Junon, & les Choeurs de toutes les Divinitez
Protecteur des Vertus, il punit ses forfaits,
Il sçait par sa Valeur enchaîner la Victoire:
Pour prix de ses travaux, il ne veut que la gloire
De faire triompher la Paix.

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Telephe

 

les personnages

Telephe, Amant d'Ismenie, reconnu pour Fils d'Hercule

M. Thevenard

Ismenie, Amante de Telephe, reconnuë pour Fille de Teutras legitime Roi de Mysie

Mlle Journet

Eurite, Tyran de Mysie, Meurtrier de Teutras

M. Hardoüin

Arsinoé, soeur d'Eurite

Mme Pestel

Arsame, Prince Mysien, Amant d'Arsinoé

M. Cochereau

Hercule

M. le Mire

Un Berger

M. Pelissier

Une Bergere

Mlle Aubert

La Pythonisse

Mlle Antier

Un Vieillard

M. Mantienne

Deux jeunes Mysiennes

Mlle Limbourg & Mlle Pasquier

Trois Sacrificateurs d'Hercule

Mrs Dun, Mantienne, Chopelet

Un Suivant de la Gloire

Mlle Antier


Choeur de Bergers & de Bergeres
Choeur de Prêtresses d'Apollon
Choeur de Peuples, de Vieillards, & de jeunes Filles
Choeur de Sacrificateurs d'Hercule, & de Prêtresses d'Hebé
Choeur de Mysiens & Suivants de la Gloire

 

 

Acte Premier

 

Le théatre représente dans l'éloignement la Ville de Pergame Capitale de la Mysie, & sur le devant un lieu agreable pour celebrer le retour de la Paix, le Triomphe des Mysiens & la valeur de Telephe.

 

 

Scene premiere
Telephe

 

Telephe
Quel étoit le bonheur qui combloit mes desirs !
Faut-il qu'à mon esprit, Amour, tu le rappelles ?
Le souvenir des plaisirs
Rend les peines plus cruelles.

Je me vois separé de l'objet de mes feux,
Que servent les lauriers que m'offre la victoire ?
Helas ! un amant malheureux
Se console-t-il par la gloire ?

Quel étoit le bonheur, &c.

 

Scene 2
Arsame, Telephe

 

Arsame
Genereux Etranger, votre invincible bras
Merite les honneurs que vous rend la Mysie:
Dans un combat douteux ranimant nos soldats,
Vous avez seul d'Eurite assûré les Etats,
Moi-même je vous dois la vie;
Sans vous, sans votre prompt secours
Je tombois sous le fer qui menaçoit mes jours:
Mais helas ! je perds ce que j'aime,
Le Roi veut à sa soeur vous donner pour époux,
Vous m'enlevez un bien plus doux,
Plus cher cent fois que le jour même.

Telephe
Je n'abuserai point de la faveur du Roi,
A de si grands honneurs je ne dois point prétendre;
La Princesse, Seigneur, vous a promis sa foi,
Le mérite, le rang, & l'amour le plus tendre,
Tout lui parle pour vous, rien ne parle pour moi.

Si par quelques exploits je me suis fait connoître,
Je ne sçai de quel sang le Destin m'a fait naître.

Prés du Mont Citheron dans un bois écarté,
Je fus exposé dés l'enfance;
Un sentiment secret m'a quelquefois flaté
D'une illustre naissance,
Mais nourri dans l'obscurité
Je n'en ai point d'autre assurance.

Arsame
Comme puis-je payer tout ce que je vous dois ?
Quand le Roi vous offroit la main de la Princesse,
Votre valeur justifioit son choix;
Mais toûjours dans mon sort votre ame s'interesse,
Vous me sauvez la vie une seconde fois.

Est-il une vertu plus rare ?
Vous plaignez un Rival, vous le rendez heureux !

Telephe
Telephe a trop appris par des maux rigoureux
A plaindre les Amans que le Destin separe.
D'une jeune Beauté j'adorois les appas,
J'ignore qui me l'a ravie;
J'ai porté ma douleur en differens climats,
Mais lassé de traîner une mourante vie
J'avois ici tourné mes pas.
Les Troyens conjurez menaçoient la Mysie:
Rangé sous vos Drapeaux j'arme pour vous mon bras...
Dieux inhumains, vous trompez mon envie,
Je trouve la victoire en cherchant le trepas.

La gloire m'importune,
De mon Etat obscur je serois plus charmé:
Tous les presens de la Fortune
Valent-ils la douceur d'aimer & d'être aimé ?

Arsame
Vous êtes couronné des mains de la Victoire,
Un si fameux Guerrier doit être amant heureux:
Pour mettre le comble à vos voeux,
L'Amour sera forcé de s'unir à la gloire.

Telephe
L'Oracle d'Apollon est un dernier espoir,
Je vais à ses Autels consulter la Prêtresse,
Peut-être pourrai-je sçavoir
Qu'elle main m'a ravi l'objet de ma tendresse:
Vous, de vôtre penchant suivez la douce loi,
Arsinoé paroît, je vous laisse avec elle:
Livrez-vous, plus heureux que moi,
Aux tranquiles douceurs d'une amour mutüelle.

 

Scene 3
Arsame, Arsinoé

 

Arsame
La Guerre a differé le bonheur de mes feux,
Mais, Princesse, la paix favorise mes voeux;

A mon empressement daignez enfin vous rendre,
Répondez à l'espoir que vous m'avez donné:
Faites que l'amour le plus tendre
Soit aussi le plus fortuné.

Arsinoé
Ignorez-vous encor ce que nous devons craindre ?
Le Roi veut aujourd'hui me donner pour époux
Ce Guerrier que le sort a conduit parmi nous.

Arsame
Et vous y consentez ?

Arsinoé
Je ne puis que vous plaindre.

Du plus parfait Amour quelque soit le pouvoir,
Un coeur de son destin n'est pas toûjours le maître:
Dans un rang elevé quand le Ciel nous fait naître,
C'est pour nous immoler aux rigueurs du devoir.

Arsame
Si vous m'aimez autant que je vous aime,
Esperons tout du pouvoir de l'Amour:
Telephe pour jamais va quitter ce séjour,
Il me l'a declaré lui-même.

Arsinoé
O Ciel !

Arsame
Vous vous troublez ! je vois vôtre douleur !
Ah ! que je puis-je encor douter de mon malheur ?

Vôtre infidelle ardeur éclatte,
J'en suis trop éclairci par ce trouble fatal:
Ce n'est point le devoir, c'est l'aour seul, ingrate
Qui vous attache à mon Rival.

Arsinoé
Prince, vôtre soupçon m'offense,
Puis-je voir sans chagrin se separer de nous
Un Guerrier genereux qui prit nôtre défense ?

Arsame
Cruelle, esperez-vous
Tromper des yeux jaloux ?

De mon Rival vous me vantez la gloire,
Il a sçût triompher jusques dans vôtre coeur:
Vous admirez trop la victoire,
Pour ne pas aimer le vainqueur.

Arsinoé
Me ferez-vous toûjours quelque plainte nouvelle ?
De vos soupçons jaloux je devrois vous punir:
A s'entendre sans cesse appeller infidele
On peut enfin le devenir.

Arsame
Vôtre flame est prête à s'éteindre,
Et toûjours à vos loix je demeure asservi:
Ah ! si vôtre coeur m'est ravi,
Ne m'ôtez pas encor la douceur de m'en plaindre.

[On entend une Simphonie champestre]

Arsinoé
Les Habitans des Hameaux d'alentour
De la Paix par leurs jeux celebrent le retour.

Arsame
Ma douleur plus long-tems ne doit pas vous contraindre.

 

Scene 4
Un Berger, une Bergere, & le Choeur de Bergers

 

Les Bergers des Campagnes voisines de Pergame viennent chanter le retour de la Paix, & celebrer la valeur de Telephe, qui a combatu pour eux.

 

Un Berger, une Bergere, & le Choeur des Bergers
Allons, allons revoir nos champs & nos hameaux,
La Guerre n'y fait plus ressentir ses allarmes:
Ranimons nos chalumeaux,
Chantons la Paix & ses charmes.

La Bergere
Quel Dieu nous rend un sort di doux ?

Le Berger
Un Guerrier inconnu qui s'est armé pour nous,
Des terribles combats fait cesser les ravages;
Nos voisins envieux par lui seul sont soumis:
Tel qu'un vent favorable écarte les nuages,
Il a chassé nos Ennemis.

La Bergere
Nous en conserverons à jamais la memoire,
En chantant nos plaisirs, nous chanterons sa gloire.

Le Berger, la Bergere, & le Choeur
Allons, allons revoir, &c.

[On danse]

Le Berger & la Bergere
On voit encordes coeurs fideles,
Quoique leurs desirs soient contens,
On voit des ardeurs éternelles
Comme il en fût aux premiers tems:
Est-ce à la Cour ou dans les Villes ?
Non, ce n'est que dans nos aziles
Que les Amans sont si constans.

Auprés d'une Beauté severe
Il suffit de sçavoir aimer,
Le seul amour est necessaire
Pour la contraindre à s'enflâmer;
Est-ce à la Cour, &c.

[Le Divertissement continüe]

 

Scene 5
Le Roy, Arsinoé

 

Le Roy
Peuples, éloignez-vous: je vous cherchois, ma Soeur,
Je veux vous découvrir les troubles de mon coeur.

Mes Sujets pour Telephe ont marqué trop de zele,
Je ne puis de ma Cour assez-tôt l'éloigner:
Je tremble qu'il n'aspire à la grandeur suprême,
Ah ! je connois trop par moi-même
Ce qu'inspire aux mortels le desir de regner.

Arsinoé
Sa valeur qui pour vous lui fit prendre les Armes,
Doit troubler vos seuls Ennemis.

Le Roy
Lui seul me cause plus d'allarmes,
Que ne m'en ont causé tous ceux qu'il m'a soumis.

Arsinoé
Est-ce donc sa Vertu qui vous force à le craindre ?

Le Roy
Pour m'épouvante, helas ! que mon sort est à plaindre !

Le Trône où se portoient mes plus ardens souhaits,
Pour jamais de mon ame a fait sortir la Paix.

Depuis qu'aux yeux de la Mysie,
Je fis perdre à Teutras & l'Empire & la vie,
Craint de tous mes Sujets, je les crains à mon tour,
Toûjours avec effroi je vois naître le jour !

Plus malheureux encor dans l'horreur des ténebres,
La nuit ne m'offre plus que des objets funebres,
Des Monstres, des Fleuves de sang:
Je crois être toûjours dans le Temple d'Alcide,
Où parmi les clameurs d'une troupe timide,
D'un Roi cheri des Cieux j'osai percer le flanc.

Saisi de trouble & d'épouvante,
Accablé du remords qui me suit en tous lieux,
Je crois voir son Ombre sanglante
Pour déchirer mon coeur, se montrer à mes yeux !

Arsinoé
Qu'un Empire acquis par l'audace
Vous soit conservé par l'Amour;
Heritiere d'un Roi dont vous prites la place,
Ismenie est dans vôtre Cour:

Offrez-lui par l'Hymen la suprême puissance.

Le Roy
Fraté de cet espoir, dans des lieux écartez
Je fis élever son enfance,
Puisque je vois enfin mes ennemis domptez,
Je vais à mes Sujets dévoiler sa naisance.

Avant que de l'unir à moi,
Je veux à mes desseins rendre Hercule propice:
Témoin de mes fureurs, il cause mon effroi,
Je lui fais preparer un pompeux Sacrifice.

Le Roy, Arsinoé
Toi, que mille travaux ont placé dans les Cieux,
Que nos voeux, nos respects, desarment ta vengeance:
La plus grande gloire des Dieux
Est de signaler leur clemence.

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Acte Second

 

Le Theatre représente le Temple d'Apollon & dans le fond l'endroit où la Pythonisse rendtoi les Oracles.

 

 

Scene premiere
Ismenie

 

Ismenie
Loin du seul objet que j'adore,
Sans espoir de retour, quel chagrin me dévore !

Apollon, Dieu puissant, que je viens implorer,
Au nom du tendre Amour, daigne me déclarer
Si mon Amant respire encore.

Cher objet de mes feux, quelle fut ta douleur
Lorsque tu perdis ton Amante ?
Ah ! j'en ai jugé par mon coeur.
Tout m'afflige, tout me tourmente,
Les plaisirs de la Cour, le pompe, la grandeur
Valent-ils la douceur charmante
D'une tendre & sincere ardeur ?

Agréables plaisirs d'une innocente vie,
Helas ! qu'êtes-vous devenus ?
Que deux coeurs sont heureux sur des bords inconus,
Lorsqu'ils peuvent s'aimer sans crainte & sans envie !

Agréables plaisirs d'une innocente vie,
Helas ! qu'êtes-vous devenus ?

Pour calmer mes peines secrettes,
Consultons d'Apollon les sacrez Interprettes.

 

Scene 2
Telephe, Ismenie

 

Ismenie
Que vois-je ? Justes Dieux !
Est-ce donc mon Amant que je trouve en ces lieux ?
Telephe...

Telephe
O Ciel ! belle Ismenie !

Ismenie
Est-ce un charme trompeur ?

Telephe
En croirai-je mes yeux ?
Ah ! j'en crois les transports de mon ame ravie.
Moment fortuné !

Ismenie
Jour heureux !

Telephe
Je te pardonne, Amour, mes tourmens, mes allarmes.

Ensemble
Ah ! qu'aprés des maux rigoureux,
Le plaisir que je goûte a de sensibles charmes !

Telephe
O trop heureux Amant ! Prêt à perdre le jour
Par quel sort vois-je ici l'objet de mon amour ?

Ismenie
Le Roi par un ordre suprême
M'a fait conduire dans sa Cour:
J'y pleurois les douceurs du tranquille séjour
Où j'avois laissé ce que j'aime.

Telephe
Combien dans ce séjour ai-je versé de pleurs ?
Accablé de tourmens, malheureux & fidelle...
Mais d'où vient que je me rappelle
Le souvenir de mes malheurs ?...
Un seul de vos regards a payé mes douleurs.
Je vous vois, c'est assez: cheri dans la Mysie
Pour qui dans les perils j'ai prodigué ma vie,
J'ose esperer...

Ismenie
Qu'entends-je ? ô Dieux !
D'un Heros invincible on vante le courage...
A lui seul d'un combat on doit tout l'avantage...
C'est vous, dont les Exploits font retentir ces lieux.

Couvert d'une gloire immortelle
L'Amour vous presente à mes yeux:
Dans un Heros victorieux
Je retrouve un Amant fidelle !

Telephe
Je dois à mon amour plustôt qu'à ma valeur
L'éclat que m'a donné la gloire:
Heureux ! en trouvant la victoire,
Si je m'étois rendu digne de vôtre coeur.

Ismenie
Vous ne l'êtes que trop: mais, par quelles allarmes
Je sens troubler le plaisir de vous voir !

Telephe
L'Amour nous réünit, & vous versez des larmes !
Quelles sont vos frayeurs ? ne puis-je le sçavoir ?

Ismenie
Quels seront les tourmens que ce jour nous prépare !
L'Amour nous réünit; mais, le sort nous sépare.

Telephe
O Ciel !

Ismenie
Par un hymen qui me glace d'effroi,
Le Roi veut qu'aujourd'hui je lui donne ma foi.

Telephe
Ah ! quand mon bras affermit sa puissance,
Briseroit-il de si beaux noeuds ?

Ismenie
Songez à lui cacher vos feux,
D'un Rival trôp puissant redoutez la vangeance.

Ensemble
Dieux ! laissez-nous goûter de tranquilles douceurs,
Laissez-nous, sans éclat, dans une paix profonde:
Reservez les honneurs
Pour les Maîtres du Monde,
Ah ! laissez-nous goûter de tranquilles douceurs

Ismenie
Sur le sort de nôtre tendresse,
De ces lieux reverez consultons la Prêtresse.

 

Scene 3
La Pythonisse, & le Choeur des Prêtresses

 

La Pythonisse arrive avec les Prêtresses d'Apollon, qui celebrent les Ceremonies ordinaires qui se faisoient lorsque ce Dieu rendoit les Oracles.

 

La Pythonisse, & le Choeurdes Prêtresses
Chantons de tous les Dieux le dieu le plus aimable,
Il préside aux beaux Arts, il fait naître le jour:
Par ses traits, plus que Mars, il se rend redoutable,
Il est, par sa beauté, plus charmant que l'Amour.

La Pythonisse
Soleil, dans ta vaste carriere
Tes feux embellissent les Cieux,
L'éclat de ta vive lumiere
Est le charme de tous les yeux:
Tu ne vois rien qui ne t'adore,
Toute la Terre est ton autel;
Les richesses que font éclore
Cerés, Bacchus, Pomone & Flore,
En font l'ornement immortel.

[Le Divertissement continuë]

Charmant Pere de l'harmonie
Tout ressent ton pouvoir Divin,
Quand ta voix touchante est unie
Aux sons qui naissent sous ta main !
Tout se tait; les vents sont paisibles,
Les Rochers deviennent sensibles,
Tu sçais attirer les Forêts,
Tu suspends l'Onde fugitive,
Toute la Nature attentive
Se rend à de si doux attraits.

Telephe, Ismenie
Vous voyez des Amans que la douleur accable,
Interprette des Dieux, donnez-nous du secours,
Rencdez apollon favorable
A nos tendres amours.

La Pythonisse
Quelle épaisse vapeur tout à coup m'environne !
Quels mouvemens soudains !... quelle secrette horreur !...
Je tremble !... je frissonne !...
Je ressens les transports d'une sainte fureur !

[à Ismenie]
Le Dieu dont mon ame est saisie
A mes yeux étonnez découvre l'avenir !
Quel éclat !... quels honneurs feront briller ta vie !
Avant la fin du jour l'hymen te doit unir
Au Destin du Roi de Mysie.

[La Pythonisse sor avec toutes les Prêtresses]

 

Scene 4
Telephe, Ismenie

 

Ensemble
Quel Oracle ! les Dieux jaloux
Se déclarent-ils contre nous ?

Telephe
Non, je ne sçaurois croire
Que le Roi consente à ma mort:
Il doit à mes Exploits son repos & sa gloire,
Il peut en ma faveur se faire un noble effort;
Je vais lui découvrir nôtre ardeur mutüelle.

Ismenie
La Princesse sa Soeur s'interesse à mon sort...

Telephe
Je la vois dans ces lieux; demeurez avec Elle.

 

Scene 5
Ismenie, Arsinoé

 

Ismenie
Princesse, vous voyez mes pleurs,
Je n'ai recours qu'à vous, détournez mes malheurs.

Le Roi veut s'opposer au repos de ma vie,
De mes foibles appas il s'est laissé charmer:
Ah ! que vous m'avez mal servie,
Mes yeux, pour mon malheur, deviez-vous l'enflâmer ?

Arsinoé
Un Roi brûle pour vous, pourquoi vous allarmer ?

Ismenie
L'Amour me tient sous sa puissance,
J'ai fait un choix digne de moi:
Tout l'éclat que m'offre le Roi,
Ne peut ébranler ma constance.

Arsinoé
Quel mortel trop heureux obtient la preference ?
Ne me deguisez rien...

Ismenie
Ce Vainqueur glorieux
Qui s'arma pour nôtre défense.

Arsinoé, à part
Ciel !

Ismenie
C'est le seul mortel qui soit cher à mes yeux.

Je n'ai point attendu qu'il fut comblé de gloire,
Pour m'en laisser charmer:
Sa premiere Victoire
Fut de la faire aimer.

Dans le même séjour élevez dés l'enfance,
Nous brûlions des mêmes ardeurs:
Nous ignorions des Rois l'éclat & la puissance,
L'amour nous tenoit lieu de toutes les grandeurs.

Arsinoé, à part
Quel trouble s'éleve en mon ame !

[à Ismenie]
Je vois dans vos discours l'excés de vôtre flâme !

Ismenie
Ah ! que ne puis-je rappeller
Des jours heureux, des jours trop prompt à s'écouler !

Les Bois, seuls confidens de nos flâmes secrettes,
Les plus affreux deserts nous paroissoient charmans;
L'Amour prend toûjours soin d'embellir les retraites
Qu'habitent de tendres Amours.

Princesse, protegez une union si belle,
Un Oracle cruel vient de m'épouvanter.

Arsinoé
Allez, vous connoîtez mon zele,
Il est aussi des Dieux que je veux consulter.

 

Scene 6
Arsinoé

 

Arsinoé
C'est vous que je consulte, implacable Colere,
Triomphez d'un amour qui m'avoit trop sçu plaire.
Unique Espoir des coeurs jaloux,
Venez, consolez-moi, Plaisir de la Vengance.

De ces Amans heureux troublons l'intelligence,
Que le Roi serve mon courroux,
Si je perds de l'Amour les charmes les plus doux,
Ma Rivale est en ma puissance,
Je sçaurai lui porter les plus terribles coups,
Et goûter la douceur de punir qui m'offense.

Unique Espoir des coeurs jaloux,
Venez, consolez-moi, Plaisir de la Vengance.

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Acte Troisiéme

 

Le Théatre represente dans l'éloignement le Palais des Rois de Mysie.

 

 

Scene premiere
Le Roy, Arsinoé

 

Le Roy
Ah ! que venez-vous de m'apprendre.

Arsinoé
Ils s'aiment tous deux dés l'age le plus tendre;
Leurs coeurs l'un de l'autre charmez
Feront gloire de leur constance,
Nous perdons l'espoir d'être aimez:

Le Roy
Goûtons celui de la vengeance.

Ensemble
Brisons leurs noeuds, vengeons-nous,
Vaine Pitié, tu dois te taire,
L'Amour malheureux & jaloux
N'écoûte que la Colere.

Le Roy
Mon funeste secret a trop tôt éclaté,
Le Peuple connoît Ismenie;
Si jusqu'à mon Rival le bruit en est porté,
Ce Guerrier contre moi peut armer la Mysie.

Arsinoé
Prevenez les desseins qu'il oseroit former,
Pour regner, tout est legitime:
Ismenie est du sang qui doit vous allarmer,
De vos premiers transports qu'elle soit la victime.
Immolez une ingrate...

Le Roy
Ah ! je fremis d'horreur !
Puis-je vouloir qu'elle perisse ?
Non, toute ma fureur
Ne sçauroit approuver ce cruel sacrifice.

S'il faut verser du sang, c'est celui d'un Rival,
De mes Sujets il s'attire l'hommage,
Au milieu des perils j'ai connu son courage,
Je crains qu'il ne me soit fatal.

Arsinoé, à part
Je tremble: [au Roy] sur mon coeur il a pris trop d'empire,
Quoique l'ingrat ne m'aime pas,
Si vous ordonnez qu'il expire,
Vous allez prononcer l'Arrest de mon trépas.

Le Roy
Pour Ismenie épris d'une amour sans égale
Il n'a que des mépris pour vous.

Arsinoé
Je sens rallumer mon courroux
Par le seul nom de ma Rivale !

Ensemble
Brisons leurs noeuds, vengeons-nous, &c.

Arsinoé
Je vois Telephe... ô Ciel ! quels secrets mouvemens !
Je cherche encor à le défendre !
Je vous laisse: daignez l'entendre
Avant que de ceder à vos ressentimens.

 

Scene 2
Le Roy, Telephe

 

Le Roy
Rival audacieux, quelle est ton esperance ?
Songes-tu que je regne & que je suis jaloux ?

Telephe
Je connois ton amour, je connois ta puissance,
Mais qui cherche à mourir, ne craint point ton courroux.

Eclatte, ordonne que j'expire,
Sers toi-même un dessein que mon amour m'inspire.

Sans Trône, sans Etats, persecuté du sort,
J'adore une Beauté digne du rang suprême;
Je mourrai content, si ma mort
Peut faire regner ce que j'aime.

Le Roy
J'admire malgré moi cette effort genereux !

Telephe
Quand l'amour est extrême,
C'est pour l'objet aimé qu'on doit former des voeux:
On aime mieux le rendre heureux
Que de se rendre heureux soi-même.

Le Roy
Meritez mes bontez: ma Soeur a des appas,
Qu'à ton sort elle soit unie.

Telephe
Ah ! lorsque je perds Ismenie,
Je ne cherche que le trépas.

Le Roy
Tu seras satisfait. Ce refus qui m'offense,
Hâtera ma vengeance,
Si l'Ingratte s'obstine à refuser ma foi:
Toi-même à mes desseins presse-la de souscrire,
Qu'avec ma main elle accepte l'Empire,
Ou qu'elle perisse avec toi.

 

Scene 3
Telephe

 

Telephe
Quel orguëil ! ce dernier outrage,
Loin de m'intimider, ranime mon courage.
Ah ! c'est à toi d'être allarmé,
Tandis que de ce fer je suis encore armé.

Je sens que la fureur s'empare de mon ame,
Tremble, orguëilleux Rival, crains mon bras irrité;
Je cours délivrer la Beauté
Que tu veux ravir à ma flâme.

Mais que dis-je ? l'Amour m'impose une autre loi,
Sur un Trône éclattant la Fortune l'appelle,
Est-ce assez de l'aimer pour moi,
Ne dois-je pas l'aimer pour Elle ?

 

Scene 4
Telephe, Ismenie

 

Ismenie
Quel plaisir je vous revoi !
Je viens dans ce Palais de rencontrer le Roi:

Sçavez-vous d'un Rival jusqu'où va l'artifice ?
Il ose m'assûrer que pour le rendre heureux
Vous voulez de vos feux
Lui faire un sacrifice.

Non, je connois trop vôtre coeur.

Telephe
D'un Empire puissant devenez Souveraine,
Joignez à tant d'appas la suprême Grandeur.

Ismenie
Ingrat, il est donc vrai, tu brises nôtre chaîne ?
Reservois-tu ce prix à ma fidelle ardeur !

Telephe
Vous êtes destinée au Trône de Mysie,
L'Oracle a déclaré la volonté des Dieux.

Ismenie
Helas ! j'aurois vû, sans envie,
Un Trône encor plus glorieux.

Mais, je n'en doute plus, l'hymen de la Princesse
Flatte ton coeur ambitieux:
Je vais de ton Rival écouter la tendresse.
Je vais l'épouser à tes yeux...
Mais le puis-je ? il le faut, ma gloire me l'ordonne,
Mon infidelle Amour me quitte sans retour,
Sans peine à son Rival le cruel m'abandonne !

Telephe
Mon Rival par l'hymen vous offre une Couronne,
Je ne puis vous offrir qu'un malheureux amour.

C'est pour donner des loix que le Ciel vous fit naître,
Regnez, remplissez vôtre sort:
Ma constance pour vous va se faire connoître,
Vous n'en douterez plus, en apprenant ma mort.

Ismenie
Vôtre mort ! quel dessein !

Telephe
Croyez-vous que je vive,
En perdant tout espoir dont je m'étois flatté ?
J'irai, sans murmurer, sur l'infernalle rive,
Si j'assûre, en mourant, vôtre felicité.

Ismenie
Quels sentimens vôtre amour vous inspire !
Pour moi, vous renoncez au jour ?
Et vous ne croyez pas que je puisse à mon tour
Mépriser pour vous un Empire ?

Bornons de nos destins le déplorable cours.

Ensemble
La mort n'a rien qui m'épouvante;

Telephe
Je mourrois satisfait,

Ismenie
Je mourrois trop contente,

Ensemble
Si je pouvois sauver vos jours.

Telephe
Il ne faut au Tyran qu'une seule Victime,
Laissez-moi mourir sous ses coups:

Ismenie
J'ai causé vos malheurs; dans l'ardeur qui m'anime,
Je cours m'offrir à son courroux.

Telephe
Je devance vos pas,

Ismenie
Je préviens vôtre envie.

Ensemble
Helas ! Si nous devons tous deux perdre la vie,
J'aurois trop à souffrir en mourant prés de vous.

 

Scene 5
Arsame, Ismenie, Telephe

 

Arsame, en se jettant aux genoux d'Ismenie
Premettez qu'un sujet fidelle
Pour le Sang de ses Rois fasse éclatter son zele,
Princesse, à vos genoux...

Ismenie
Quelle surprise ! ô Dieux !
Quels respects venez-vous me rendre ?

Arsame
Fille du Souverain qui regnoit dans ces lieux,
Vous avez droit de les prétendre.

Telephe
Ciel !

Arsame
Teutras vous donna le jour.

Ismenie
Que dites-vous ?...

Arsame
Ce Roi qu'adoroit la Mysie,
Qui fut de ses Sujets & la gloire & l'amour...

Ismenie
Ce Roi qui d'un Barbare éprouvant la furie
Petit dans le sein de sa Cour,
Ce Roi si malheureux m'auroit donné la vie ?

Quel secours a pû me sauver
D'un cruel destin de mon Pere ?

Arsame
Eurite en a lui-même expliqué le mystere,
Pour s'assûrer le Trône il vous fit élever.

Ismenie
Ah ! je vois son dessein trop funeste à ma gloire !
Parlez, Prince, parlez: le Peuple sçait mon sort ?
Du plus grand de ses Rois, cherit-il la mémoire ?
Voudra-t-il seconder un genereux effort ?

Arsame
A vos regards empressé de paroître
Ce Peuple vient avec transport
Reconnoître le Sang de son auguste Maître.

 

Scene 6
Les Peuples de Pergame viennent reconnoître Ismenie & lui rendre leurs hommages

 

Choeur des Peuples
Digne Sang de nos Rois, regnez: vôtre naissance
Vous éleve aux plus grands honneurs:
Vôtre beauté sur tous les coeurs
Vous donne encor plus de puissance.

[Le Divertissement commence]

Un Vieillard Mysien
Laissons à la jeunesse
Le plaisir de charmer,
Mais, malgré la vieillesse
Goûtons celui d'aimer.

A la Parque qui nous menace
Qu'Amour oppose son flambeau:
Ranimons un sang qui se glace
Par le secours d'un feu si beau.

Laissons à la jeunesse, &c.

[Le Divertissement continuë]

Deux Jeunes Mysiennes
Nous sommes dans l'âge de plaire,
Fui loin de nous, Raison severe,
Que l'Amour regne sur nos coeurs.

Premiere Mysienne
Que nous serviroit-il d'attendre ?
Offrons-nous à ses traits vainqueurs:
Qui differe trop à se rendre
N'en éprouve que les rigueurs.

Ensemble
Nous sommes dans l'âge de plaire, &c.

Le Seconde Mysienne
De la jeunesse qui s'envole
Heureux qui goûte les douceurs !
Dans les champs que l'Hydre désole
Vainement on cherche des fleurs.

Ensemble
Nous sommes dans l'âge de plaire, &c.

Ismenie, aux Peuples
Je vois avec reconnoissance
Le zele que pour moi vous faites éclatter:
Mais puis-je me flatter
De vôtre obéïssance ?

Le Choeur des Peuples
Ordonnez, nous suivrons vos loix.

Ismenie, montrant Telephe
Vous voyez un Heros fameux par mille Exploits.

Le Choeur
Nous lui devons nôtre Victoire.

Ismenie
Oserez-vous encore attentifs à sa voix
Chercher en ma faveur une plus belle gloire ?

Le Choeur
Ordonnez, nous suivrons vos loix.

Ismenie
De mon Pere égorgé rappellez-vous l'image.

Le Choeur
Ah ! nous en fremissons de douleur & de rage.

Ismenie
C'est assez: suivez-moi. Ce n'est point dans ces lieux
Qu'il faut vous découvrir quelle est mon esperance:
Venez, à la face des Dieux,
D'un zele si parfait me donner l'assûrance.

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Quatriéme Acte

 

Le theatre représente le Temple d'Hercule: on voit dans le fond la Statuë de ce Dieu placée devant un Autel sur un piéd'estal soutenuë par la Renommée & par la Valeur; sur les costez du Theatre, des groupes de marble blanc retraçent l'histoire de ses plus fameux travaux; d'un côté, il detache Promethée qui étoit lié à un rocher du Mont Caucase. Il enleve les Pommes d'Or du Jardin des Hespérides que gardoit un dragon. Il étoufe entre ses bras Anthée fils de la Terre. Il tire le Chien Cerbere des Enfers. Il prend à la course la Biche aux cornes d'Or. De l'autre côté, il délivre Hesione exposée à un Monstre Marin. Il tue l'Hydre de la Forêt de Lerne. Il dompte un Centaure Monstre moitié Homme & moitié Cheval. Il surmonte le Fleuve Acheloüs & lui arrache la Corne d'abondance. Il etrangle le Lion du Bois de Nemée. Il arrête le Sanglier de la Montagne d'Erimanthe. Toutes ces Statuës sont posées entre des Colonnes d'Architecture Dorique.

 

 

Scene premiere
Ismenie

 

Ismenie
Que trouble me saisit ! ce fut à cet Autel
Que mon Pere tomba frappé du coup mortel !
De son sang répandu j'y vois encor la trace,
Que ce funeste objet irrite mes douleurs !
C'est par du sang qu'il faut que je l'efface,
Et non pas par des pleurs.

O vous, qui sur la sombre rive
Gemissez des rigueurs de vôtre injuste sort,
Chere Ombre, soyez attentive
Aux sermens que je fais de venger vôtre mort.

Si le sang d'un Tyran ne lave pas ses crimes,
Puisse le châtiment en retomber sur moi:
Que sous mes pas la terre entrouve ses abîmes,
Et me prive à jamais du jour que je vous doi.

 

Scene2
Telephe, Ismenie

 

Telephe
Princesse, vos Sujets brûlent d'impatience
De servir avec moi vôtre juste vengeance.
On diroit, à voir leur courroux,
Qu'ils partagent l'amour que je ressens pour vous.

D'Hercule dans ce Temple on prepare la fête,
Tout conspire à nôtre dessein:
Eurite y doit venir; ma main est toute prête
A lui percer le sein.

Ismenie
Du feu d'une juste colere,
A l'aspect de ces lieux, je me sens embraser:
Mais, lorsqu'il faut vous exposer,
Mon coeur tremble à venger mon pere.

Amour, devoir, helas ! faut-il en ce moment
Abandonner mon Pere, ou perdre un Amant ?

Telephe
Esperons tout d'une entreprise
Que m'inspire l'Amour, que le Ciel autorise:
Je vois avec transport ce Temple, ces Autels !...
Hercule y tient un rang parmi les Immortels !...
De ses fameux travaux j'y découvre l'histoire...
Ces Monstres, ces Tyrans,
Abattus par ses coups, sous ses pieds expirans,
Tout m'enflâme en secret du desir de la gloire.

C'est lui que je veux imiter,
Charmé de sa valeur j'en vais suivre la trace.

Ismenie
J'aime à voir vôtre noble audace,
Mais, que pour une Amante elle est à redouter !

Telephe
Banissez vos frayeurs: par un terrible exemple
Des vengeances du Ciel j'instruirai l'avenir:
Un forfait a foüillé ce Temple,
Les Dieux m'ont reservé l'honneur de le punir.

C'est là, qu'aux yeux même d'Alcide,
Votre Pere fut égorgé !

Ismenie
Suivez la fureur qui vous guide,
Quand dans ce même lieu mon Pere soit vengé.

O vous, dont je tiens la naissance,
Pardonnez, si ma haine a suspendu ses coups;
Mon Amant est chargé du soin de ma vengeance,
Voyez, quel est le bien que j'expose pour vous !

Telephe
O Ciel, dont le pouvoir suprême
Confond les vains projets de superbes Tyrans,
Vous devez soûtenir le dessein que je prens,
Punir des Criminels, c'est vous servir vous-même.

Ensemble
Alcide, protecteur des Rois,
Du séjour de ta gloire écoute nôtre voix:

Redoutable ennemi du crime,
Du soin de le punir sois encore occupé;
Qu'un Monstre à tes coups échappé
Immolé par nos mains te serve de Victime.

 

Scene 3
Arsame, Ismenie, Telephe

 

Arsame
Le Peuple vous attend, Seigneur, quittez ces lieux,
Le Roi pourroit vous y surprendre:
Il faut vous cacher à ses yeux;
Hâtez-vous; sur vos pas j'irai bien-tôt me rendre.

 

Scene 4
Arsame

 

Arsame
Amour, je ne t'écoute plus,
Si pour suivre tes loix, il faut trahir ma Gloire.

La Vertu sur mon Ame a des droits absolus,
Tu lui voudrois en vain disputer la Victoire:

Amour, je ne t'écoute plus, &c.

On vient dans ces lieux, c'est le Roi.

 

Scene 5
Le Roy, Arsame

 

Le Roy
Demeurez, Prince, écoutez-moi;

Vous pouvez désormais reprendre l'esperance,
Oubliez qu'en faveur d'un Guerrier inconnu,
Par une trompeuse apparence
Je fus contre vous prevenu:

Je reconnois mon injustice,
Je veux la réparer en vous rendant heureux;
Je veux que de ses plus doux noeuds
L'Hymen à ma Soeur vous unisse.

Arsame
Vous rendez l'Espoir à mon coeur !
Seigneur, de cet Hymen dépend tout mon bonheur.

Le Roy
J'en attens une récompense;
Apprenez mes frayeurs, embrassez ma défense,
Que le repos que j'ai perdu,
Par vôtre heureux secours, me soit enfin rendu.

Arsame
Commandez; je suis prêt de remplir vôtre attente.

Le Roy
Telephe dans ma Cour, me trouble, m'épouvante,
Il faut...

Arsame
Qu'exigez-vous ?

Le Roy
Que par un juste effort
Vous vous joignez à moi pour lui donner la mort:

Arsame
La mort ! Ciel !

Le Roy
De mon Trône il veut se rendre maître,
Pour nous, sans cet Espoir, il n'eût point combattu...
Quel trouble injurieux me faites vous paraître ?

Arsame
Seigneur, vous devez me connaître,
En flattant mon amour, épargnez ma Vertu.

Qui ! moi ! que je le sacrifie ?
Que par un indigne retour
Mon bras coupable ôte la Vie
A qui m'aconservé le jour ?

J'adore la Princesse, & l'amour qui m'anime,
Auroit fait mon bonheur d'un si charmant lien;
Mais, un bonheur qui coûte un crime,
Ne peut jamais toucher un coeur tel que le mien.

Le Roy
D'une fausse vertu vainement tu te pares,
Ah ! je vois trop par tes refus
Que pour mon Ennemi, Cruel, tu te déclares.
Va, fui, je ne te retiens plus,
Tu n'oses servir ma vengeance,
Perfide, c'est par toi qu'il faut qu'elle commence.

[Arsame sort]

On vient: dissimulons: j'ai déja sçû prévoir
Les moyens d'assûrer ma vie & mon pouvoir.

 

Scene 6
Les Sacrificateurs d'Hercule, & les Prêtresses d'Hebé

 

Les Sacrificateurs d'Hercule & les Prêtresses d'Hebé viennent celebrer les Jeux par des Chants, & par des Danses.

 

Les Sacrificateurs d'Hercule, & les Prêtresses d'Hebé
Fils du Dieu qui lance le Tonnerre,
Reçoi les respects de la terre:
Qu'à jamais Hebé dans les Cieux
Te verse le nectar qu'elle presente aux Dieux.

Ennemi d'un honteur repos
Aux plus lointains Climats tu fis voler ta gloire;
Non, jamais un Heros
N'a conduit si loin la Victoire.

Qu'à jamais Hebé dans les Cieux, &c.

Les Monstres vainement te firent resistance,
Ta valeur sçut en triompher:
Les combattre & les étouffer
Furent les Jeux de ton enfance.

Qu'à jamais Hebé dans les Cieux, &c.

La vertu t'ouvrit un passage
Dans l'Infernal séjour:
Cerbere frémissant de rage
Fut contraint de souffrir le jour.

Fils du Dieu qui lance le Tonnerre,
Reçoi les respects de la terre:

Qu'à jamais Hebé dans les Cieux
Te verse le nectar qu'elle presente aux Dieux.

 

Scene 7
Arsinoé, le Roy, & les Acteurs de la Scene précedente

 

Arsinoé
Seigneur, songez à vous...

Le Roy
Qui cause vos allarmes ?

Arsinoé
Par vos ordres secrets Telephe est arrêté,
Mais le Peuple en fureur contre vous revolté,
Se plaint, menace & court aux armes.

Le Roy
Traîtres, vôtre Espoir sera vain;
Allons, par un seul coup prévenons ma disgrace,
Faisons perir Telephe & la tête à la main,
Punissons des Mutins la criminelle audace.

[Le Roy veut sortir du Temple, & il entend un grand bruit de Tonnerre.]

Que vois-je ? quel nouvel effroi !...
J'entens gronder le tonnerre !...
Ses éclats redoublez ont ébranlé la terre,
Les Mortels & les Dieux s'arment-ils contre moi ?

Bravons-les: remplissons ce Temple de carnage,
De ces Dieux menaçans meritons le courroux,
Et, s'il faut tomber sous leurs coups,
Ne descendons point seul au tenebreux rivage.

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Acte Cinquiéme

 

Le Theatre represente une Salle du Palais des Rois de Mysie.

 

 

Scene premiere
Ismenie

 

Ismenie
O Dieux, avec mes jours terminez mon tourment,
La mort est désormais le seul bien que j'espere:
Sans avoir pû venger mon Pere,
Je viens de perdre mon Amant.

Je l'ai vû dans les fers, sans secours, sans armes,
En ce funeste état que pourroit la valeur ?
Tout me confirme son malheur,
Et je m'arrête encore à répandre des larmes !

O Dieux, avec mes jours terminez mon tourment, &c.

Le Choeur, que l'on entend & que l'on ne voit pas
Combattons, combattons, la Victoire est à nous:
Frappons, que la Pitié n'arrête point nos coups.

Ismenie
Quels bruits ! quelles clameurs se font par tout entendre !
Helas ! il n'est plus tems de vouloir le défendre.

Le Choeur
Combattons, combattons, la Victoire est à nous, &c.

 

Scene 2
Arsame, l'épée à la main, suivi d'une partie des Conjurez, Ismenie

 

Arsame
Princesse, vous vivez ! ô fortuné présage !
Vos plus zelez Sujets qui volent sur mes pas,
Secondant l'effort de mon bras
Jusques dans ce Palais se sont fait un passage.
Je cherche à secourir un Ami genereux,
La lumiere sans lui m'auroit été ravie,
Que je serois heureux
De pouvoir à mon tour lui consacrer ma vie !
Je renonce à l'Espoir dont me flatoit l'Amour
Pour une Amitié si fidelle...
Que vois-je, vous pleurez ! a-t-il perdu le jour ?
Ah ! que vous me causez une frayeur mortelle !

Ismenie
J'ignore, helas ! que est son sort,
Maître dans ce Palais, vous le pouvez apprendre:
Hâtez-vous, par un noble effort,
S'il en est encor tems, Prince, allez le défendre.

Arsame
J'y cours:

[aux Conjurez]

Vous demeurez: S'il faut la secourir,
Pour le Sang de vos Rois soyez prêts à mourir.

 

Scene 3
Ismenie, Arsinoé, Troupe de conjurez

 

Arsinoé, voyant sortir Arsame
Que vois-je ? Arsame entreprend leur défense !

[aux Conjurez]
Traîtres, en sa faveur vous armez vôtre bras ?
Le Roi Victorieux suivra bien-tôt mes pas,
Il punira vôtre insolence.

Ismenie
Non, ne te flatte point d'une vaine Esperance.
Les Dieux, les justes Dieux ne balanceront pas
Entre le crime & l'Innocence.

Arsinoé
Bien-tôt, malgré ces Dieux, Maîtresse de ton sort
Je sçaurai remplir ma vengeance.

Ismenie
Tu rougiras peut-être aprés ce vif transport
D'avoir besoin de ma Clemence.

Arsinoé
Moi ! j'implorerois le secours
De mon orguëuilleuse Rivale !

Ismenie
Qu'entens-je !

Arsinoé
Tremble pour tes jours,
A l'aveu que je fais d'une flâme fatale.

J'adorois ce Guerrier dont ton coeur est charmé,
Cet Amour en Fureur s'est enfin transformé:
J'ai voulu t'immoler; en trompant mon envie,
Le Destin te prépare un plus affreux tourment,
Tu ne joüiras de la vie,
Que pour voir périr ton Amant.

Ismenie
Maître des Cieux & de la Terre,
Armez vôtre immortelle main:
L'horreur d'un projet inhumain
Doit allumer vôtre Tonnerre.

Ismenie & Arsinoé

[Ismenie] Tremble, crains les Dieux en courroux.
[
Arsinoé] Tremble, tremble, crains mon courroux.

[Ismenie] Non, ne te flate pas d'échapper à leurs coups.
[
Arsinoé] Non, ne te flate pas d'échapper à mes coups.

Le Choeur, derriere le Theatre
Chantons, chantons nôtre Victoire,
Triomphons des Ennemis.

Ismenie
Quel Espoir mest encor permis ?

Arsinoé
Mon Frere est-il comblé de gloire ?

Le Choeur
Chantons, chantons nôtre Victoire, &c.

 

Scene 4
Telephe, Arsame, Ismenie, Arsinoé, & les Acteurs de la scene précedente

 

Ismenie, voyant arriver Telephe
Que vois-je, justes Dieux ! vous l'avez protegé !
Quel plaisir dans mon coeur succede à ma tristesse !

Telephe, à Ismenie
Vous Regnez, charmante Princesse,
Le Tyran ne vit plus, vôtre Pere est vengé.

Arsinoé
Ciel !

Telephe
Arsame en brissant mes chaînes,
M'a donné les moyens de terminer vos peines.

Arsinoé
Quel funeste revers !

Telephe, à Arsinoé
Confus, épouvanté,
Fremissant à mes yeux d'une rage inutile,
Dans le Temple d'Hercule, Eurite s'est jetté...
Ce Temple a des Tyrans doit-il servir d'azile ?
J'ai volé sur ses pas: il combat à l'Autel
Où sa barbare main fit perir vôtre Pere,
C'est là, que transporté d'une juste colere
Je le frappe du coup mortel,
Il tombe...

Arsinoé, à Telephe
A ta fureur il manque une Victime,
Et je dois m'offrir à tes coups.
Je t'aimois en secret, Ingrat, c'est tout mon crime,
Hâte-toi d'assouvir ta haine & ton courroux.

Telephe
Répondez à l'amour d'Arsame,
Couronnez son espoir:

Ismenie
En partageant sa flâme
Partagez avec nous le souverain pouvoir.

Arsinoé
Arsame, approche: on veut que je te recompense
D'avoir embrassé leur défense !

Arsame
Pour qui sauva mes jours, mon bras a combattu,
Je ne m'en repens point, je le ferois encore:
Si vous condamnez ma vertu,
Vous en pouvez punir ce coeur qui vous adore.
Frappez... qui peut vous retenir ?

Arsinoé
Ta peine à ta Vertu ne seroit point égale,
Tu m'as ôté l'espoir d'accabler ma Rivale,
Tu m'aimes, c'est ainsi que je veux te punir.

[Elle se frappe]

Arsame
Quel spectacle ! ô douleur mortelle !

[Il suit Arsinoé]

Telephe, à sa suite
Hâtez-vous, prenez soin de cet Ami fidelle.

 

Scene 5
Les Peuples, Telephe, Ismenie

 

Le Choeur
Regnez dans ces climats, Heros victorieux.

Ismenie
Aprés vos exploits glorieux,
De ce Peuple soyez le digne Maître.

Telephe
Princesse, à vôtre Hymen dois-je encore aspirer ?
Je ne sçais quel Sang me fit naître.

Ismenie
L'Amour & la Vertu doivent tout esperer.

Partagez ma grandeur nouvelle,
Devenez à jamais heureux:
Je dois une Couronne au Guerrier genereux
Et ma main à l'Amant fidelle.

Le Choeur
Regnez dans ces climats, Heros victorieux.

Telephe, Ismenie
Quel éclat brille dans ces lieux !
Hercule paroît à nos yeux !

[Hercule descend avec la Gloire, & avec la Suite de Bellonne]

[Tout le Theatre s'embellit]

 

Scene 6
Hercule, la Gloire, la Suite de la Gloire,
Telephe, Ismenie, les Peuples de Mysie

 

Hercule
Peuples, dans un Heros qui finit vos allarmes,
Reconnoissez mon Fils:
De l'heureux succés de ses Armes
Cet Empire est le digne prix.

A la valeur qu'il fait paraître,
Au mépris genereux des perils les plus grands,
A sa haîne pour les Tyrans,
Vous auriez dû le reconnaître.

Le Choeur
Regnez dans ces climats, Heros victorieux,
Regnez, sur tous les Coeurs exercez vôtre Empire:
Que l'Amour & l'Hymen, que la Gloire & les Dieux,
Qu'à vous rendre heureux tout conspire.

[Les Peuples de Mysie & les Suivantes de la Gloire & de Bellonne, font le Divertissement]

Une Suivante de Bellonne
Mortels, volez à la Victoire,
Offrez-lui vos premiers desirs:
Quand vous aurez servi la Gloire
Vous pourrez goûter les Plaisirs.

Pour vous livrer à la tendresse,
Attendez que de grands Exploits
Puissent excuser la foiblesse
De suivre l'Amoureuses loix.

Mortels, volez à la Victoire, &c.

[Le Divertissement continuë]

Le Choeur
Regnez dans ces climats, Heros victorieux,
Regnez, sur tous les Coeurs exercez vôtre Empire:
Que l'Amour & l'Hymen, que la Gloire & les Dieux,
Qu'à vous rendre heureux tout conspire.

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Approbation

J'ai lû par ordre de Monseigneur le Chancelier, Telephe, Tragedie mise en Musique; & j'ai crû qu'elle feroit plaisir au Public.

Fait à Paris ce 18. Novembre 1713.

Houdar De La Motte