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André Campra

 

Cantates Françoises pour voix seulle

mélées de Symphonies
Livre Premier, 1713

 

 

 


Hébé
L'
Heureux Jaloux
D
idon
D
aphné
A
rion
L
es Femmes

 

 

Hébé

 

 

Récitatif

Dans les Jardins d'Hébé, quel Dieu guide mes pas ?
C'est l' mour ! je le voy ! qu'il m'est doux de la suivre !
Il bannit la raison de ces heureux Climats.
Mortels, c'est un plaisir de vivre,
Où la Raison ne nous suit pas.

 

Air

Severe Sagesse,
Fais à la Vieillesse,
Respecter tes droits;
Severe Sagesse,
Souffre à la Jeunesse,
De plus douces loix.

Pourquoy tes maximes,
Font-elles des crimes
Des tendres plaisirs ?
Ne te fais plus craindre,
Cesse de contraindre
Ses ardents desirs.

Loin de les deffendre,
Laisse-nous entendre,
Dans nôtre printemps,
Que c'est être sage,
De mettre en usage,
Ces heureux instants.

 

 

Récitatif

Mais, c'est trop différer, entrons dans ces boccages,
Séjour fortuné des plaisirs,
Ces vives fleurs, ces verds feüillages,
N'ont jamais des Hyvers ressenti les outrages
Que d'Oyseaux enchantés ! Que d'aimables Zephirs !
Que d'Amours & d'Amants, sous ces charmants ombrages !

Sur un trône brillant de fleurs,
La Déesse de la Jeunesse,
Par ses divins accents, excite tous les coeurs,
A se livrer à la tendresse.

 

Air

Donnez le printemps de vos jours,
Aux Jeux, aux Plaisirs, aux Amours.
Les eaux 'une rapide course,
Vont par mille chemins divers,
Sans espoir de revoir leur source,
Se perdre dans le sein des Mers.

Ainsi notre Jeunesse passe,
Nos jours ne cessent de couler;
Rien ne sçauroit les rappeller,
Lorsque l'Hymen a pris sa place.
Donnez le printemps de vos jours,
Aux Jeux, aux Plaisirs, aux Amours.

Le Soleil dans le sein de l'Onde,
Eteint chaque jour son flambeau;
Et pour renaître aux yeux du monde,
Il le rallume encor plus beaux.

Donnez le printemps de vos jours, &c

Mais lorsque sur les Rives sombres,
L'affreuse Parque nous conduit,
D'une éternelle & triste nuit,
Rien ne peut dissiper les ombres.

Donnez le printemps de vos jours, &c

 

 

Récitatif

C'est ainsi qu'en un lieu le plus heureux du monde,
Hébé fait entendre ses Sons,
Venez, que chacun luy reponde,
Suivons ses charmantes leçons.

De ces fleurs couronnons nos têtes,
Rions, chantons, aimons, & célébrons ces fêtes.
Hâtons-nous... Mais, ô Ciel ! quel fatal changement !
Tout disparoît en un moment.

Un triste souvenir, est tout ce qui me reste;
Hélas ! de nos beaux jours c'est l'image funeste,
Ce n'étoit qu'un enchantement.

 

Air

L'Amour, comme un aimable songe,
Regne dans la jeune saison,
Bientôt les ans & la raison
Viennent dissiper ce mensonge.

Il s'envole comme un zephir,
Sitôt que la vieillesse arrive,
On s'aperçoit que le plaisir,
N'est rien qu'une ombre fugitive.

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L'Heureux Jaloux

 

 

Récitatif

La Marne sur ses bords voit de riches côteaux,
Où Flore a fixé son Empire.
La jeune Amarillis les rend encor plus beaux,
C'est pour elle qu'Amour y mene le Zephire.

 

Air

L'Amour y répand mille attraits,
Les plsu tendres plaisirs regnent sur ces rivages;
Le depit, les soupçons, les craintes, les regrets,
Avec les Aquilons qui causent les orages,
D'un Empire si doux sont bannis pour jamais.

 

 

Récitatif

Après une trop longue absence,
Licidas avançoit vers ce riant Séjour.
Sa Voix & sa Musette aux Echos d'alentour,
Aprenoient par ces mots sa tendre Impatience.

Soleil, amene enfin les precieux instants;
Où je dois voir l'Objet dont le porte les chaînes.
Dans les bras de Thetis tu restes trop longtemps,
Au nom de tes plaisirs, pren pitié de mes peines.

 

Ariette

Petits Oyseaux, éveillez vous,
N'offrez plus vôtre hommage à l'Aurore naissante.
C'est à la Beauté qui m'enchante,
Que vous devez offrir vos Concerts les plus doux.

 

 

Récitatif

Berger trop fortuné, le Soleil ne l'éclaire,
Que pour luy montrer sa Bergere.
Mais il ne luy voit plus la Houlette & le Chien,
Qu'il luy donna pour gages de sa flâme.
Quel desespoir saisit son ame:
Quelque Rival, dit-il, m'a donc ravi mon bien.

 

Air

Ingrate, mon abord te trouble & t'intimide.
Peut-être que tu plains mes feux,
Tu déplores le sort d'un Amant malheureux,
T'en coûte t'il un peu, pour devenir perfide.

 

 

Récitatif

Quel prix de ma constance ?
Réponds Amarillis, quel prix de mes douleurs ?
Ah: j'ai trop pleuré ton absence:
Ton Chien même sembloit s'attendrir à mes pleurs,

Lorsqu'au milieu de la prairie,
Je tâchay vainement de deffendre sa vie,
Contre un Loup furieux,
Ma Houlette rompuë a trompé mon envie.
D'une Houlette si cherie,
Je consacre à l'Amour les restes precieux.

Licidas tombe aux pieds de sa Bergere,
Et par mille soûpirs il flechit sa colere.

 

Ariette

L'Absence rompt souvent le plus ferme lien,
L'Amante volage en profite.
Heureux, à son retour, qui peut en être quitte,
Pour sa Houlette, & pour son Chien !

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Didon

 

 

Récitatif

Quel tumulte ! Quel bruit s'éleve jusqu'aux Cieux !
Qui peut troubler ainsi Carthage ?
Quel Peuple cours vers le rivage ?
C'est le chef des Troyens qui va quitter ces lieux.

Ce Prince que Didon a sauvé du nauvrage,
Qu'elle a comblé de ses bienfaits,
Se prépare à fuïr, & trompant ses souhaits,
Va payer son amour du plus cruel outrage.

 

Air

Suffit il d'être Amant aimé,
Pour devenir volage ?
Amour, dans un coeur enflâmé,
Pourquoy détruis-tu ton ouvrage ?
Par tes rigueurs il est charmé,
Par tes faveurs il se degage.

 

 

Récitatif

Mais, j'aperçoy Didon qui fuit cet Inconstant,
Elle offre à ses regards sa douleur & ses craintes:
Et fremissant déja du destin qui l'attend,
Son coeur avec l'effort pousse ces tristes plaintes.

 

Air

Cruel, tu croyois me tromper,
Tu me livrois, Barbare,
A ma douleur mortelle.

Ton coeur n'est point touché de mon amour fidelle,
Le coup affreux dont tu m'allois frapper,
Ne pouvoit retarder ta fuite criminelle.

 

 

Récitatif

Ah ! du moins, si mes pleurs ne peuvent t'émouvoir,
Si malgré ma mort trop certaine,
Perfide,ton injuste haine
Ne me permet aucun espoir.

 

Air

Que les vents dechainez, que les flots en colere,
Dont la fureur t'annonce un nauvrage certain;
Face que ton coeur inhumain,
Ce que mon amour n'a pû faire.

 

 

Récitatif

Enée, à ce tendre discours, sent rallumer sa flâme:
Princesse, luy dit-il, n'accablez point mon ame,
J'attachois à vous voir le bonheur de mes jours,
Le Ciel qui nous separe en veut finir le cours.

 

Ariette

L'Absence rompt souvent le plus ferme lien,
L'Amante volage en profite.
Heureux, à son retour, qui peut en être quitte,
Pour sa Houlette, & pour son Chien !

En ce moment il part, il vole,
Il est déja sur ses Vaisseaux.
Au gré de Neptune & d'Eole,
Il fend les airs & les eaux.

 

 

Récitatif

Didon, avec transport, le suit jusqu'au rivage,
Exhalant par ces mots sa douleur & sa rage,
Poursui Cruel, poursui ton funeste dessein;
Mais du moins en partant, immole une victime,
Il ne te manque plus qu'un crime,
Acheve, vien plonger un Poignard dans mon sein.
Mais... Il ne t'entend plus, que sert un vain murmure ?

 

Air

Hatez vous de me venger.
Dieux ! justes Dieux, témoins de mon injure
Offrez par tout aux yeux de ce Parjure,
L'horreur & le danger.

Accourez, Dieu des vents, accourez, Dieu des ondes,
Preparez des efforts nouveaux;
Ouvrez luy mille tombeaux,
Dans vos cavernes profondes.

 

 

Récitatif

Mais, où m'emporte ma douleur,
Quand je puis me venger moy-même ?
Ma main peut seule assouvir ma fureur,
Mourons ! Dieux ! c'en est fait...
Epargnez ce que j'aime,
Mon sang qui coule efface ses forfaits;
Apprenez luy, grands Dieux !
Mon desespoir extrême...
Mais, ne l'en punissez jamais.

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Daphné

 

 

 

 

Récitatif

Vainqueur d'un monstre affreux qui ravageoit la Grece,
Appollon des mortels le vengeur & l'appuy,
S'enyvroit de sa gloire, insultoit la foiblesse,
D'un Vainqueur qu'il croyoit bien moins puissant que luy.
C'est à moy, disoit-il sans cesse,
C'est à moy de lancer des traits,
Aux Humains consternez j'ay sçû rendre la paix.

 

Air

Pourquoy l'Enfant de Cythere
Veut-il porter un Carquois ?
Quel usage en peut-il faire ?
Croit-il usurper mes Droits ?

Son pouvoir est l'art de plaire,
La surprise & le mistere
Rangent les coeurs sous ses loix.

 

 

Récitatif

Avec ce ris mocqueur, l'Amour las de l'entendre,
Triomphe, luy dit-il, des Monstres furieux;
Mais, songe à te défendre,
Du plus foible des Dieux.

 

Air

Ou l'Amour porte la guerre,
Son triomphe est assuré.
Jupiter n' a point paré ses traits,
Avec le tonnerre.

 

 

Récitatif

D'une fleche perçante Apollon est surpris:
Un trait bien different atteint la Nymphe aimable,
Dont il sera bientôt épris;
Daphné pour Apollon doit être inéxorable.

Sur les bords du Penée il l'a suit vainement;
Loin de luy sa fierté la guide,
Les flots de ce torrent,
Vont d'un cours moins rapide,
Que Daphné ne suit son Amant.

 

Ariette

On voit autour d'elle
Voler les Zephirs,
Leurs tendres soupirs
La rende plus belle.

Ses vives douleurs
Augmentent ses charmes;
L'Amour dans ses pleurs,
Vient tremper ses armes.

 

 

Récitatif

Arrêtez, trop aimable Inhumaine,
On fuit un ennemi, mais on souffre un Amant;
Arrêtez, ou dumoins fuyez plus lentement.
Vous retenez dans vôtre chaîne
Le plus brillant des Dieux,
Aux feux que je répans, le jour doit sa naissance;
J'ay dompté sur la terre un Monstre furieux:
Rien ne peut de mes traits surpasser la puissance,
Que ceux qui partent de vos yeux.

Apollon par ces mots crût en vain l'arrêter,
L'Inhumaine fuyoit, sans vouloir l' écoûter.
Quel malheur plus cruel encore
Accable cet Infortuné ?
La terre favorable aux desirs de Daphné,
S'entrouvre & la dérobe à ce Dieu qui l'adore;
Au lieu d'elle un Laurier s'offre aux embrassements
Du plus malheureux des Amants.

En ce moment il part, il vole,
Il est déja sur ses Vaisseaux.
Au gré de Neptune & d'Eole,
Il fend les airs & les eaux.

 

Ariette

Un Amant a tort de croire,
Que le merite seul doive le rendre heureux:
Tous les suffrages de la gloire,
N'engagent pas l'Amour à répondre à nos voeux.

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Arion

 

 

Air

Agreable Enchanteresse,
Fille des tendres Amours,
Des Jeux aimable Maîtresse,
Que ne peut point ton secours ?

C'est toy celeste Harmonie,
Dont la douce Tyrannie,
Sçait enchaîner les Mortels,
Et désarmer la furie des Monstres les plus cruels.

Agreable Enchanteresse, &c.

Les éléments t'obéïssent,
Tu sembles regler leur cours;
Et les Rochers les plus sourds,
A tes accents s'attendrissent.

Agreable Enchanteresse, &c.

 

 

Récitatif

Arion dans l'art des Sons,
S'étoit fait une gloire extrême,
Qui sembloit d'Apollon même,
Avoir reçu des Leçons,
Ayant fait dans Corinthe admirer sa science,
Riche, heureux, retournoit aux lieux de sa naissance.

 

Ariette

L'Onde & les Zephirs,
Servoient ses desirs.
L'Aquilon rapide
Le Tyran des flots,
D'un souffle timide,
Troubloit leur repos.

 

 

Récitatif

Mais, dans un tems calme & paisible,
Que de coeurs en secret troublez !
Quel dessein ! que projet terrible !
Tremblez, jeune Arion, tremblez...

 

Air

Un Monstre plein d'injustice,
Sort des gouffres tenebreux;
La sombre & pâle Avarice,
Souffle un poison dangereux:
Sur ses pas marche l'Envie,
Et la Cruauté la suit;
Le flambeau d'une Furie,
Est l'Astre qui la conduit.

 

 

Récitatif

Deja les Matelots que l'Avarice inspire,
De cet Infortuné devorent les tresors;
C'est peu de les ravir, ils veulent qu'il expire:
Eh bien, dit-il, je cede à vos efforts;
Mais du moins, permettez que ma voix & ma Lire,
Soulagent mes douleurs par mes derniers accords.

 

Air

Les Flots sentent la puissance
De ses sons harmonieux.
Les vents les plus furieux
Respirent sans violence.

De la froide Nereïde,
Le coeur s'enflâme à ses chants,
Le Dieu de l'Empire humide,
S'attendrit à ses accents.

L'équipage Souveraine
Qui préside sur les Mers,
De la plus tendre Sirene,
Abandonne les concerts.

 

Récitatif

Mais, ces Mortels inéxorables,
Craignent que la pitié ne desarme leurs coeurs.
Arion va perir... les ondes redoutables
Vont finir leurs forfaits, sa vie & ses douleurs.

Non, Arion espere... admire,
Les Dieux prennent soin de ton sort;
Un Dauphin attité par ta Voix & ta Lyre,
Aproche, te reçoit, & ce vivant Navire,
Te rend au Port.

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Les Femmes

 

 

Récitatif

Dans un desert inaccessible
Je cherche un Antre écarté,
Où mon ame trop sensible,
Contre l'Amour puisse être en sûreté.

 

Air

Par les vents & par l'orage,
Je fus longtemps agité.
Desirs de Tranquilité,
Regrets de la Liberté,
Foibles restes de mon naufrage,
Vous ferez ma felicité.

 

 

Récitatif

Ah ! Qu'un coeur est malheureux
De s'engager dans vos chaînes !
Redoutables Souveraines
Des Esclaves amoureux,
Vos mépris sont rigoureux,
Et vos faveurssont trop vaines.

 

Air

La Coquette nous trahit,
La Prude nous désespere,
Et la Jalouse en colere,
Irrite qui la cherit.

La Belle est capricieuse,
La Sçavante audacieuse,
Tirannise qui la fuit,
L'Indolente est ennuyeuse,
Ses insipides langueurs
Ne font qu'endormir nos coeurs.

 

 

Récitatif accompagné

Fils de la Nuit & du Silence,
Pere de la plus douce paix,
Sommeil, tes pavots ne sont faits,
Que pour l'heureuse indifference.

J'attendray sans impatience,
Renaître l'Astre du matin,
Je joüiray du jour sans desirer sa fin,
Par la vaine esperance,
D'un plaisir que l'amour remet au lendemain.

Fils de la nuit, &c.

 

Ariette

Je borne mes resveries,
A l'émail de nos prairies;
Je vais passer mes loisirs
Sur les bords d'une Fontaine;
Si je pousse des soûpirs,
C'est pour recevoir l'haleine
Des rafraîchissants Zephirs.

 

 

Récitatif

Que les Amants dans leurs chaînes
Soient tristes ou satisfaits,
Que les Belles désormais
Souffrent, ou causent des peines.

Je n'y prends plus de part... dans le fond des forests
De mes jours affoiblis, je vais passer le reste.
Qu'il en coûte à nos Soeurs, sexe aimable & funeste,
A te dire adieu pour jamais.

 

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