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Tables des Airs de Cour
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A Monsieur Bruneau,
Sieur de Neufville, Conseiller du Roy,
& Auditeur en sa Chambre des Comptes

Monsieur,

Ie sçay qu'il ne peut rien arriver de plus favorable à mes Airs, que d'estre sous vostre protection. L'amour que vous avez pour la Musique; & la delicatesse de vostre esprit pour toutes les belles choses, m'asseurent que vostre Approbation est un tiltre pour obtenir celle de tous les honnestes gens: Mais, MONSIEUR, ce n'est pas ce qui m'oblige principalement à vous dédier cet ouvrage. Vous avez receu l'offre de mes services d'une maniere si obligeante, que j'ay creu que je ne pouvois rien faire de mieux pour en témoigner ma reconnoissance, que de la faire imprimer. Ie ne me flate pas que mes Chansons ayent tout l'agrément qu'il faut pour vous divertir, à moins que le coeur de celuy qui vous les offre, ne leur tienne lieu de merite aupres de vous: Si vous en jugez par là, je suis persuadé que vous les trouverez les plus belles du monde: Car asseurément je suis avec toute la passion & le respect dont je suis capable,

Monseigneur,

Vostre tres-humble, & tres-obeïssant serviteur
SICARD

 

 

Advis au Lecteur

Ce n'est point l'esperance d'acquerir de la gloire qui m'oblige à donner mes Airs au Public.Ie ne me suis point aussi laissé emorter aux loüanges de mes amis: Peut-estre que le plaisir qu'ils ont pris à les entendre voient de la prevention qu'ils ont pour moy. Ie connois le peu qu'ils valent, & je suis persuadé qu'ils auroient bien de la peine de passer à la faveur d'un nom qui seroit plus connû que le mien. Aussi n'ay-je garde de pretendre qu'ils satisferont entierement les personnes de ma proffession: Mais j'avouë que j'ay une extréme passion de divertir les indifferens de bon goust. Ie sçay que je hazarde beaucoup; mais cecy n'est proprement qu'un essay de mes forces. Le jugement qu'on en fera m'engagera à ne plus ennuyer personne, ou me donnera le courage de faire des choses qui seront plus dignes d'estre approuvées. Ie supplie ceux qui prendront la peine de chanter mes Airs, d'y donner le plus de mouvement qu'ils pourront.

[I'ay adjousté une Troisiéme Partie pour un Dessus de Viole ou Violon, aux Airs qui ne sont qu'à deux]

 

 

A Monsieur Sicard

Quand on chantera ta Musique,
SICARD, l'on dira hautement
Tout ce qu'on a fait de charmant,
De serieux, & de Bachique,
N'ont point tes accords, tes douceurs:
Toy seul imite les neuf Soeurs,
Tes Enfans nous le font connoistre;
Ils auront l'oreille du ROY;
Et s'ils demandent un sçavant Maistre,
Il faut qu'il soit semblable à toy.

 

Aux Airs

Allez beaux Airs courez sans crainte,
Vous estes agreables & charmans,
Vous serez moins propres aux Amans,
Que pour ceux qui vuident la pinte:
Ces critiques Compositeurs,
Qui ne font jamais que mesdire,
N'auront pas grand sujet de rire,
Vosu voyant estimé de tous vos Auditeurs.

 

 

 

Table des Airs

 

 

Ennemis declarez de tous les bons repas,
Soucis, retirez-vous, je ne vous connoist pas,
Ny je ne veux pas vous connoistre:
Le vin vous fait commandement
De sortir d'icy promptement,
Obeïssez à vostre Maistre.

A quoy bon murmurer, sortez viste & sans bruit ?
Sortez, retirez-vous, vous que l'orgueil produit;
Vous, aussi que l'Amour fait naistre.
Le vin vous fait commandement, &c.

Si je dois retenir quelques uns d'entre-vous,
Soyez persuadez qu'il me sera bien doux,
D'avoir ceux que l'Amour fait naistre;
Mais à tous indifferemment.
Le vin dit sortez promptement, &c.

 

 

A l'assaut, venez tous yvrognes,
Venez enfans de la Bourgogne,
Combattons les jours & les nuits:
Armons-nous de pots & bouteilles,
Pour délivrer ce grand Dieu de la treille,
Que l'on retient dedans les muids.

 

 

Lors que le glou-glou des bouteilles
Charme doucement mes oreilles,
Mon coeur se fend en deux pour mieux goûter le vin:
Mais pour faire apres moy revivre ma memoire,
Ie veux mourir le verre en main,
Et crier jusqu'au bout à boire.

Ca, ça du vin, vuidons le verre,
Puisque nous n'avons plus de guerre,
Ie ne veux plus ouïr que le bruit d'un flacon;
Mais sur tout il m'en faut du bon
Pour finir en criant à boire.

 

 

Cher amy, faisons la débauche,
Enyvrons-nous à droit, à gauche,
Et pour nous mieux soûler mettons le pourpoint bas:
Mais si nostre malheur veut que la mort nous fauche,
Ne permettons pas qu'elle aproche,
Que nous n'ayons goinfré le meilleur du repas.

Taschons en faisant bonne Chere
De nous sauver de sa colere,
Ou du moins d'en parer le coup pour quelque temps;
Noë nostre celebre Pere,
En faisant comme nous a vescu neuf cent ans.

 

 

De tout le bon vin de Bourgogne,
Ie diray mon advis sans peine,
Ie n'en trouve point de si bon
Que l'excellent vin de Migraine.
Il est agreable & charmant,
Et plaist par sa couleur vermeille;
Amis qu'une bonne bouteille,
Nous feroit chanter hardiment.

De tout le bon vin d'Auxerrois
Celuy-cy remporte la gloire;
Et nous en avons, que je crois,
Soixante & tant de muids pour boire.
Il est agreable & charmant, &c.

 

 

Ie ne soûpire plus pour toy
Belle & dangereuse Silvie,
Bachus de qui je tiens la vie,
Me range à present sous sa loy:
Il m'a favorisé d'une telle Maistresse,
Que je suis plus heureux qu'un Roy;
Elle couche mesme avec moy,
Et bien souvent je la caresse.

Ses baisers sont cent fois plus doux
Que ceux qui partent de ta bouche,
Elle permet que je luy bouche
Le plus amoureux de ses troux,
Pour meriter de toy ce que j'ay receu d'elle
I'ay fait long-temps le pied de veau,
Au lieu que mon premier assau
A veu le cul de cette belle.

 

 

Ha ! Nectar divine ambroisie,
Pour qui soûpirent tous les Dieux,
Ils t'ayment, je t'ayme encor mieux,
C'est toy qui me donne la vie.
Ie ne soûpire que pour toy,
Ie me pasme quand je te boy.

Du moment que je suis à table
Ie ne cherche que le bon vin,
Quand je boy de ce jus divin
Ie sens un plaisir incroyable.
Mais lors qu'il manque à un festin,
Ie retombe prés de ma fin.

 

 

Bachus, & l'Amour me poursuivent,
Afin de captiver mon coeur:
I'ayme l'un & l'autre vainqueur,
Et tous les plaisirs qui les suivent:
Mais ce donner en mesme temps à deux,
Ce n'est pas le moyen de pouvoir estre heureux.
L'Amour a pour moy quelques charmes,

Mais Bachus l'emporte sur luy:
Celuy-cy, chasse mon ennuy,
L'autre fait verser trop de larmes:
Mais si Bachus veut regler mon destin,
Ie consens que l'Amour soit noyé dans le vin.

 

 

I'abandonne l'Angleterre
Sans dessein d'aucun retour;
C'est une infertille terre,
La France est mon vray sejour:
Paris, Chably, & Tonnerre,
Ioignent Bachus à l'Amour.

L'on y vit d'une maniere
Qui ne m'accomode pas,
L'on y parle que de bierre,
C'est l'augure du trespas:
Cette boisson ne plaist guere,
Le vin a d'autres appas.

Ie ne veux point de dispute
Contre Luther ny Calvin,
Tout le dessein ou je butte
C'est de chercher le bon vin;
Qu'Amour fricasse ou culbutte
Bachus est mon souverain.

 

 

L'Amour, & l'ennemy de l'eau
Se font incessamment la guerre,
Bachus estime autant son verre,
Comme l'Amour fait son flambeau:
Cependant pour bien vivre
Et plaire à tous les deux,
Aujourd'huy je suis yvre,
Et demain amoureux.

Tous deux me possede à leur tour,
I'ayme cette jeune merveille:
Mais lors que je tiens la bouteille
Ie ne songe guere à l'Amour.
Cependant pour bien vivre, &c.

 

 

Pour jouïr d'un bonheur qui dure,
Ie fuis les loix de la nature,
Ie fuis & la guerre, & la cour:
I'ayme le vin, j'ayme les Dames;
Ie sçay boire à longs traits un breuvage de flame,
Et trouve un grand plaisir à m'enyvrer d'amour.

 

 

I'ay poussé pour vous des soûpirs,
I'ay fait mille desirs
Adorable merveille:
Mais ennuyé de vos rigueurs,
I'ay couru viste à ma bouteille,
Qui m'a payé de cent douceurs.

 

 

Amis descoiffons la bouteille,
Ouvrons la source du plaisir,
De qui la douceur nompareille
Doit contenter nostre desir:
Mon ame n'est ravie que de ce jus divin,
Ie veux perdre la vie si l'on m'oste le vin.

Amis, dans la chaleur qui brûle
Vuidons les pots & les flacons;
Car autrement la canicule
Pourroit enflammer nos poulmons:
Faisons tréve, Silvie,
Prenons un peu campos:
Le plaisir de la vie
C'est de vuider les pots.

 

 

Quoy que je sois un franc Gascon,
Comme on peut voir à mon jargon,
Iamais je ne fis gasconnade:
Ie mange & je boy comme un trou;
Qui pourroit sans rodomontade
Vous dire qui je suis.

 

 

Amis ma bouteille est perduë,
Le volleur qui l'a prise est du tour inconnu,
Personne ne m'a dit ce qu'il est devenu,
Qu'il a bien sçeu tromper ma veuë !
Ie l'aurois franchement en l'estat ou je suis,
Fait enyvrer de l'eau du puis.

L'ardente soif qui me travaille,
Me reduit sans mentir au dernier desespoir;
Il ne me reste plus ny credit, ny pouvoir,
Ie suis sans denier, & sans faille.
Ie l'aurois franchement en l'estat ou je suis, &c.

 

 

Un vin qui n'est point frelaté,
Qui n'est ny broüillé, ny gasté,
Mais tel que nous produit la treille;
Soit du Triel, ou bien d'Ahy,
De la Champagne, ou du Chably,
En boire chacun sa bouteille,
Amis cela fait des merveilles.

Celuy de la Chasse est bien net;
Amis au sortir du Motet
Nous irons, si tu me veux croire,
Quoy que tu chante mieux que moy,
Ie bois aussi bien mieux que toy,
Et nous r'emporterons la gloire,
Toy de chanter, moy de bien croire.

 

 

Chers enfans de la Symphonie,
Chantons la gloire des tonneaux,
Et par des divers chants nouveaux,
Formons une belle harmonie:
Meslons toûjours le vin dans nos charmants concerts,
Si nous voulons faire merveille:
Car ce divin jus de la treille
Est l'unique soustient de tous nos plus beaux Airs.

 

 

Cher Amy, quittons pour un temps
La Musique & nos instruments,
Pour estudier avec Sileine:
Cét autheur n'a rien que de beau,
Il boit dix coups tout d'une haleine,
Et comme un autre Diogene,
Il fait son Palais d'un tonneau.

Cher Amy, faisons comme luy,
Prenons Bachus pour nostre apuy,
Enyvrons-nous comme des Suisses;
Et pour faire un Concert divin
Nous faut le jambon, la saucisse,
Et puis il faudra, chez Maurice,
Percer le meilleur de ton vin.

 

 

Chassons la melancolie,
Point de chagrin, ny d'envie,
Sans procez, & sans Amour:
Passons doucement la vie,
Chantons, beuvons nuit & jour,
Chassons la melancolie.

Que les plaisirs de la table
Sont plaisants & delectable,
Quand on boit de tres-bon vin:
Ie ne vois rien d'agreable,
Et qui chasse le chagrin,
Que les plaisirs de la Table.

Qui me fait aymer Aminthe;
C'est que son nom rime à pinte,
Et qu'elle boit comme moy:
Enfin je le dis sans feinte,
Il y a je ne sçay quoy
Qui me fait aymer Aminthe.

 

 

Tu vois bien cher amy, que le jeu de la Chance
T'est d'une terrible depance,
Le hazard n'est qu'au fortuné:
On y gagne bien plus dans nostre goinfrerie;
Car avec moins de coust le plus infortuné,
Apres avoir bien fait la vie,
Remporte des rubis jusques au bout.