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François de la Roche, ordinaire en la musique de son Altesse Royale

 

Livre V d'Airs à quatre Parties

1658

 

Livre II [1649]
Livre III [1652]
Livre IV [1655]
Livre V [1658]

 

 

Table

 

 

 

Dedicace

A Tres-Haut & Tres-Puissant Prince, Monseigneur Bernard de Foix & de la Valette,
Duc d'Espernon, de la Valette, & de Candalle, Pair & Colonnel general de France, Chevalier des Ordres du Roy & de la Iarretiere: Prince & Captal de Buch, Sire de l'Esparre, Gouverneur & Lieutenant general pour sa Majesté en la Province de Bourgogne & Bresse,

Monseigneur,

Quand j'ay entrepris de consacrer ce petit Ouvrage à Vostre Altesse, je n'ay pas creu que sa matiere fut indigne de l'esclat qui l'environne; puis qu'elle a fait de tout temps la plus agreable partie de ses divertissemens, & que l'Antiquité Payenne n'a pas craint de la faire entrer dans les plaisirs de ses Dieux; Et certes, quel empire n'exerce pas la Musique sur les Corps & sur les Esprits ? De quelles chaisnes d'harmonie ne lie-t'elle pas les coeurs ? Et de combien de douces atteintes l'Ame n'est-t'elle point frappée, quand elle domine sur ses paßions, & qu'elle entreprend de temperer celles qui s'eslevent, & de relever celles qui s'abaissent ? C'est, Monseigneur, cette divine Science, ainsi que l'appelle Platon, qui rendit autresfois le plus sourd des Elements attentif à ses Airs & à ses accens; & y donnant un corps harmonieux à la pensée, & l'attachant par la voix à un peu d'air coulant & rabatu, fleschit & maistrise les hommes, ainsi qu'il luy plaist; & fait qu'à la façon de certains animaux de Crete, ils semblent ne respirer plus que par l'oreille. Ce qui sans doute a donné lieu de dire, que le premier inventeur de ses accords Mercure, estoit un gracieux voleur, qui avoit trouvé l'art d'enlever les volontez & de desrober les affections. Mais comment, Monseigneur, ne les desroberoit pas la Musique; puis qu'à dire le vray, les Clefs qu'elle porte & dont elle ouvre toutes choses, ne sont pas tant les Clefs de ses Tons que celles de nos coeurs. Que si, Monseigneur, elel se rend si recommandable dans le calme de la paix, elle ne l'est pas moins dans le tumulte de la guerre, lors que son Ton Orthien elle excite la valeur des combatans, resveille leurs courages, & leur inspire de vives ardeurs qui les portent dans les perils, & qui leur font meriter des triomphes. C'est pour cela que les Spartiates ne marchoient jamais qu'en chantant contre leurs Ennemis; Et c'est peut-estre encore ce qui a meu les Poëtes de feindre qu'Harmonie estoit fille de Mars: Enfin, c'est de divin Art qui radoucit les travaux de ceux, qui comme vous, Monseigneur, consacrent leurs vielles à la grandeur & à la fortune de cet Estat; & qui sacrifient leur vie & leur repos à la tranquillité publique. Et à la verité, ce n'est pas sans raison, que V.A. a esté choisie par le plus grand Roy de la Terre pour porter son image devant son peuple, puisque vostre seule presence donne de la reputation à ses Conseils, & de la force à ses ordres; & que vous sçavez par vostre authorité, & par vostre exemple imprimer dans les coeurs la veneration du Prince, & le respect des Loix. Ha ! pleust au Ciel que je peusse employer tout ce que la Musique a de plus fort & de plus esclatant, pour faire entendre vostre Nom aux Nations les plus reculées, & pour les porter mesmes jusques dans la bouche des derniers hommes. Mais comment, Monseigneur, pourroit-elle chanter par mesure des loüanges qui sont sans mesure; n'y élever sa voix à la hauteur d'un si éminent sujet. Non, Monseigneur, il faut que celle qui exerce sur les hommes une si souveraine puissance, vienne maintenant relever de la vostre; Et qu'apres avoir apporté ses Loix à vos pieds, elle vous demande vostre protection, & se contente d'honorer V.A. par son silence, & par le Tacet qui fait une partie dedans ses Concerts, Ie suis,

De V.A.

Monseigneur,

Le tres-humble, & tres-obeïssant serviteur,
F. de la Roche

 

 

 

 

Charmante voix, divins accens,
Delices de nos sens,
Que vos plaisirs en font de miserables !
Que vos soupirs font soupirer de coeurs !
Helas ! que vos feintes langueurs,
Causent de langueurs veritables.

Que vos transports, que vos elans
Sont doux & violens !
Que vostre chant a de traits admirables !
Que vos soupirs, &c.

 

 

 

Beaux yeux, vous m'attaquez avecques tant d'attraits
Que mon coeur est contraint de ceder à vos charmes:
Qui pourroit resister à de si fortes armes ?
Contre des conquerans on ne gagne jamais.

Vos regards amoureux ont des charmes si doux
Qu'on ne peut esviter d'estre pris dans leurs chaisnes;
Sans craindre les rigueurs, les mespris, ny les peines,
L'on est trop glorieux de soupirer pour vous.

 

 

 

Ie souffre beaucoup de douleur,
Et je sens un nouveau martyre;
Depuis assez longtemps je conservois un coeur,
Mais, helas ! je le trouve à dire.

Iris, sans vous mettre en couroux,
L'auriez-vous point pris par mesgarde ?
Ie croy sans y penser l'avoir laissé chez vous,
Et mon coeur vaut bien qu'on le garde.

 

 

 

Un jour le Soleil depité
De voir la grace & la beauté
D'Iris qui me tient en servage;
De honte & de colere atteint
Pour ternir l'éclat de son teint
Darda ses traits sur son visage.

Contre le Soleil envieux
Iris eut recours à ces yeux,
Ces deux beaux Soleils elle estale:
Luy, les voyant, se cacha d'eux;
Et quoy ? dit-il, un contre deux ?
La partie n'est pas égale.

 

 

 

C'est pour vous que je suis tout de flame,
Vous estes l'amour de mon ame,
Et les delices de mon coeur;
Vous rougissez, belle Silvie,
Ie veux malgré vostre rigueur
Vous adorer toute ma vie.

Mon respect, mon amour, ma constance,
Me donnent beaucoup d'esperance
D'adoucir bien-tost vostre coeur.
Vous rougissez, &c.

 

 

 

I'ayme d'un amour fidelle,
Et Cloris ne sçait pas que je brusle pour elle:
Ha ! mes yeux, dites-luy ce qu'ont fait ces appas,
Craignez de l'offencer, mes yeux, n'en parlez pas.

Mon coeur pressé de sa flame
N'oseroit declarer les tourmens de mon ame.
Ha! mes yeux, &c.

 

 

 

Venez, Soleil, mais ne m'esclairez pas,
Repoussez le sommeil qui vous tient dans ces bras
Vous entendrez de la fenestre
Les cris qu'un amant pousse aux Cieux:
Qui le jour n'oseroit paroistre,
De peur d'estre bruslé des flames de vos yeux.

Mais, las ! je voy la Lune qui me luit,
Et qui par sa blancheur fait un jour de la nuit,
Elle n'est que vostre peinture;
Et dissipant vostre sommeil
Contre les loix de la nature,
La Nuit pour me brusler fait luire mon Soleil.

 

 

 

Soupirs, vous estes indiscrets,
Ie veux que mes maux soient secrets,
Et vous en parlez à toute heure:
Carite n'en veut rien sçavoir,
Taisez-vous, s'il faut que je meure,
Ie veux mourir dans mon devoir.

Souffrons, mais si discretement
Que pas un regard seulement
Ne luy descouvre mon martyre;
Puisqu'elle n'en veut rien sçavoir,
Taisons-nous, il n'en faut rien dire,
Ie veux mourir dans mon devoir.

 

 

 

Pourquoy me blasmez-vous d'avoir quitté Cloris ?
Helas ! pourquoy m'avez-vous pris,
Climeine à vos appas mon ame s'est renduë,
En de nouveaux liens ils ont deu m'engager;
On change pour avoir veuë,
Apres on ne peut plus changer.

Cessez de condamner mon juste changement,
Ie meurs pour vos yeux seulement,
A ses doux ennemis rien ne fait resistance;
Sans en estre blessé on ne sçauroit les voir,
Et si j'avois plus de constance,
N'auriez-vous pas moins de pouvoir ?

 

 

 

En vain la jeunesse & l'amour,
Et l'air charmant de vostre beau visage,
Vous font briller comme l'astre du jour,
Si tant de beautez vous ignorez l'usage.
Vous perdez des moments bien doux,
Ha ! Philis, à quoy songez-vous ?

Le temps n'aura point de respect
Pour ces beaux yeux qui causent tant d'alarmes:
Pour ce beau teint, pour un tout si parfait,
En qui le Ciel a mis tant d'attraits, tant de charmes:
Vous perdez, &c.

 

 

 

Philis, le petit dieu d'Amour
S'arracha l'autre jour
Une plume de l'aisle,
Et vint ecrire dans mon coeur d'un caractere trop fidelle,
Ie suis à vous, Philis, malgré vostre rigueur.

Ce dieu fit son charme si fort,
Que je croy que la mort
Ne le pourra défaire;
On lira toujours dans mon coeur
Ce trop fidelle caractere;
Ie suis à vous, Philis, malgré vostre rigueur.

 

 

 

Vous me menacez vainement
Que je souffriray le martyre
Si je suis vostre amant;
Puisque vos yeux veulent que je soupire
Ils sont trop beaux Philis, pour les dédire.

Quand j'endureray le trespas
Sous les loix d'un si doux empire,
Ie ne me plaindray pas.
Puisque vos yeux, &c.

 

 

 

Philis, nous sommes bien constans,
Mais d'une façon fort contraire;
Vous refusez, & je pretends,
Vous resistez, je persevere.

Vous avez une cruauté
A rebuter le plus fidelle:
Ie garde une fidelité
Qui fleschiroit la plus cruelle.

 

 

 

O miracle des Cieux ! ô merveille du monde !
Princesse que les dieux formerent sans seconde,
De qui le bel esclat esbloüit & surprend;
Vostre rare vertu mesprise la fortune,
O digne rejetton du Roy Henry le Grand !
Nous admirons en vous les trois graces en une.

La majesté, la pompe, & la magnificence,
La vertu, la pudeur, la grace, & l'innocence
Marchent avec respect sous vos glorieux pas:
Vostre coeur genereux a beaucoup de tendresse,
Vostre esprit merveilleux augmente vos appas;
C'est là vostre portrait, adorable Princesse.

 

 

 

Cessez mes yeux, de respandre des pleurs,
Et vous soupirs, tesmoins de mes douleurs,
Cessez, mon esperance est vaine;
Puisque Philis me deffend de guerir,
Rien que la mort ne me peut secourir,
C'est le trespas qui doit finir ma peine.

Il n'est plus temps de se plaindre du sort,
C'est vainement resister à la mort
Puisque Philis est inhumaine:
Helas ! mon mal ne se peut pas guerir,
Rien que la mort ne me peut secourir,
C'est le tombeau qui doit finir ma peine.

 

 

 

Que l'inventeur de la bouteille
Fut un grand fat !
D'enfermer le jus de la treille
Dans un vaisseau si delicat:
Vive les flaccons & les pots,
Bachus y sommeille en repos.

Quoy ? mettre à la mercy du verre
Et de l'ozier,
Le plus noble jus de la terre
Et les declics du gozier.
Vive les flaccons, &c.

Alors que je frappe ma pinte
Ou mon grand broc,
Au lieu de casser, elle tinte,
Et ne bransle non plus qu'un roc.
Vive les flaccons, &c.

Au son personne ne rechigne,
L'on court au vin,
Celle-cy fait comme le cygne,
Elle ne chante qu'à la fin.
Vive les flaccons, &c.

 

 

 

Philis, c'est vostre nom qui consomme les ames,
Et cause tant de mal que l'on n'en peut guerir:
La bouteille est le mien, & mes humides flames
Chassent les Medecins & ne font point mourir.

Enfin vous pretendez pour estre toute belle
De vous assujettir les plus illustres coeurs;
Et moy dessous mes loix je pretends estre telle
Que tous mes partisans sont toujours mes vainqueurs.

 

 

 

Petit fils de putain, je veux bien qu'on me berne
Si je te suis jamais, Bachus est mon vainqueur;
Il m'a déja conduit trois fois à la taverne
Pour m'arracher les traits que tu m'as mis au coeur.

D'abord d'un pot de vin il lava ma blessure,
Afin de la sonder il prit un saucisson,
Et pour mieux achever cette agreable cure
Il fit son appareil d'une morceau de jambon.

Depuis je n'ayme plus que le pot & le verre,
Ie dors toute la nuit, je pinte tout le jour;
Bref, Philis, tes attraits ne me font plus la guerre,
Bachus hors de mon coeur a desniché l'Amour.

 

 

 

Vive les fruits de la terre,
Mais sur tout le bon raisin:
Qui nous rend le meilleur vin
Quand au pressoir on le serre:
Vive le raisin
Qui nous fait de si bon vin.

Bannissons ce jus de pommes
Qui nous a tant fait de bruit,
Puisqu'il est vray que son fruit
A causé la mort des hommes.
Vive le raisin, &c.

Chantons tous à la loüange
De ceux qui pour la santé,
Les meilleurs seps ont planté
Dans Ay, Beaulne, & Coulange.
Vive le raisin, &c.

 

 

 

Amis, le Cabaret est un lieu de franchise
Où les mortels sont en repos,
L'ennemy de nos jours ne fait point d'entreprise
Tant que nous sommes pres des pots;
La mort a du respect dans ce lieu delectable,
Elle nous prend au lict, rarement à la table.

Souvent dans un palais malgré la resistance
Elle y peut bien porter ses pas,
Mais dans le Cabaret c'est un lieu d'assurance
Contre les assauts du trespas:
Elle ne vient jamais dans ce lieu delectable,
Et nous prend au lict, rarement à la table.

 

 

 

Amis, qu'un esprit de Stoïque
Depuis peu me paroist un estrange animal,
De vouloir establir pour maxime authentique
Que la mort est un bien sans mal:
Ce sentiment est faut, je ne puis le croire,
Puisqu'elle nous ravit le doux plaisir de boire.

Les plus beaux traits de ces canailles
Me touchent maintenant moins qu'un trait de bon vin,
Et sans doute apres tout, c'est à faire ripaille
Que gist le bon-heur souverain:
La mort est donc un ma plus grand qu'on ne peut croire
Puisqu'elle nous ravit le doux plaisir de boire.

Pour les convaincre de folie
On ne sçauroit jamais trouver rien de plus fort,
Que pour boire toujours de leur douce ambroisie
Les dieux s'exemptent de la mort.
La mort est donc, &c.

 

 

 

Il n'est rien de meilleur n'y de plus agreable
Que de voir le vin doux entrer dans le tonneau;
Mais il faut advoüer, mon cher amy Boisleau,
Que de tous les bons vins celuy de vostre table,
Ce trouve le meilleur & le plus agreable.

Sus donc, à sa santé, buvons-en je vous pris,
Et vuidons le tonneau, car il est bel & bon;
On en peut bien gouster sans avoir la jambon,
Puisqu'il vaut beaucoup mieux que cette mal-voisie,
Sus donc, à sa santé, buvons-en je vous prie.

 

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